Revue n° 34, date de publication: 1996-11-30 Copyright © EPO, Etudes marxistes et auteurs
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Med Hondo, un cinéaste rebelle

Med Hondo, un cinéaste rebelle |Archive EM|

Françoise Thirionet

Nous avons interviewé Med Hondo, lors de son passage en Belgique en avril 96. Il avait été invité dans le cadre de l’activité Carrément pour l’Afrique à Leuven et par le Festival du cinéma du Sud (Focus op het zuiden) de Turnhout où ses deux films, Lumière noire et Sarraounia ont été projetés. Le Centre International (Bruxelles) avait organisé à cette occasion une rencontre avec Med Hondo faisant suite à la projection de Lumière noire.

Med Hondo, cinéaste d’Afrique

Med Hondo, de son vrai nom Mohammed Abid Hondo, voit le jour le 4 mai 1936 à M’raa, un petit village en plein désert, dans le nord de la Mauritanie. Un de ses grands-pères est originaire du Mali, son père est sénégalais et sa mère est mauritanienne.

Pendant quatre ans, il suit l’école professionnelle à Rabat (Maroc). Il arrive en France en 1959 et travaille quelque temps comme docker, tout comme le cinéaste sénégalais Sembene Ousmane. Ensuite, il devient cuisinier.

Pendant ce temps, il découvre le théâtre et suit des cours chez Françoise Rosay. Il joue comme acteur dans des pièces de Shakespeare, Tchekhov, Kateb Yacine, Césaire, Brecht, etc. En 1966, il fonde sa propre compagnie ‘Griotshango’.

Outre le théâtre, il s’initie au cinéma et tourne deux courts-métrages, Balade aux sources et Partout ou peut-être nulle part. Il joue aussi, notamment dans un film de Costa-Garvas, Un homme de trop (1966) et dans A Walk with Love and Death (Promenade avec l’amour et la mort) (1969) de John Huston.

En 1965, il écrit le scénario de Soleil O. Son premier long métrage est tourné avec des moyens très limités et avec des acteurs bénévoles. Il n’est achevé qu’en 1969.

L’auteur définit son premier film comme “10 ans de gaullisme vus par les yeux d’un Africain à Paris”.

Le film remporte divers prix.

Puis, en 1973, suit Les Bicots Nègres vos voisins (‘bicots’ est un nom injurieux pour désigner les immigrés nord-africains). Ce film traite lui aussi du thème de la vie des immigrés et du racisme en France.

En 1977, il tourne un film sur la lutte du Front Polisario, Nous aurons toute la mort pour dormir.

En 1979, il en revient à son thème initial avec West Indies, les nègres marrons de la liberté, un récit sur l’esclavage et le colonialisme dans les Caraïbes. Hondo qualifie lui-même le film de ‘music-hall tragi-comique’.

Avec Sarraounia (1986), Hondo décroche le grand prix du Fespaco au Burkina Faso et le prix du meilleur film au festival de Londres.

Ce n’est que 8 ans plus tard, en 1994, que sort son dernier film Lumière Noire.

Lumière noire, film basé sur une nouvelle de Didier Daeninckx

Didier Daeninckx est né en 1949 à Saint-Denis, un faubourg au nord de Paris.

Il a écrit environ 25 ouvrages, dont les plus connus sont Meurtres pour mémoire (sur l’assassinat de deux cents Algériens à Paris), Métropolice, Le bourreau et son double et Lumière Noire. Cinq de ses livres ont été portés à l’écran. Ses oeuvres ont été traduites en douze langues.

L’histoire: Une patrouille de police tire sur une voiture à l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle. Le chauffeur est tué.

La bavure est manifeste, mais la psychose règne à Paris à la suite d’une série d’attentats terroristes. Cette psychose mène à une répression policière qui ne respecte pas les lois du pays.

La ”raison d'Etat” amène les services de police à masquer la vérité. La police produit sa propre version des faits et tente de l’imposer. Yves Guyot, le passager, veut que la vérité soit propagée. Pour ce faire, il ira jusqu’à Bamako, à la recherche du seul autre témoin de l’agression de la police. Au moment des faits, ce témoin attendait, dans un hôtel de l’aéroport, avec une centaine d’autres réfugiés, d’être déporté par charter vers le Mali.

Lumière Noire de Didier Daeninckx (Paris, Gallimard - Collection Folio - 1987, 183 pages.)

Le cinéma a pénétré l’Afrique dès son apparition : à la fin du 19ème siècle, début 20ème siècle. Il fut pour ainsi dire dans le sillage du colonialisme. Les films africains, c’est-à-dire conçus, réalisés par des africains et traitant de notre réalité spécifique, ne virent le jour, comme par hasard, qu’après nos “indépendances”. On ne peut guère parler de nos films sans auparavant juger tout ce qui a été tourné en Afrique pendant la colonisation.

L’Afrique était littéralement ignorée, elle servait de cadre à des histoires étrangères; et l’Africain était celui qui tenait le mauvais rôle. Le cinéma colonial pendant 60 ans fut celui de la déformation constante de l’image de l’Afrique. Famoro le tyran, Mali Koko, roi nègre, Prisonnier des cannibales, Au pays des chasseurs de têtes, Chez les anthropophages sont des films qui rendent bien compte de l’image occidentale sur l’Afrique et les africains.

Ignorance et indifférence, dépersonnalisation, le cinéma colonial, reflet de la mentalité coloniale, fut celui de la falsification et du travestissement : une arme destinée à nier et pervertir l’être africain par le racisme, l’exotisme et le paternalisme.

Le cinéma ethnographique, cet autre genre paternaliste, a investi l’Afrique Noire dès la fin de la deuxième guerre mondiale. Ce cinéma, nous l’appelons aujourd’hui “le cinéma du retour à la nature”, c’est le cinéma de la recherche frénétique du nègre “éternel”. C’est dans ces films pourtant, que nos peuples ont pris soudain vie à l’écran; mais l’évidence marquante au demeurant, c’est que ce cinéma cherche le primitif, a une prédilection pour le passé; le présent n’y a pas, ou peu de place. Il fallut attendre 1963 (3 ans après les indépendances) pour que Sembene Ousmane réalise Borom Sarret. D’autres auteurs suivirent. S’emparant de la caméra, ils révélèrent l’Afrique néo-coloniale et la réalité concrète des masses africaines dans leur vie difficile et leurs valeurs en mutation.

Cette apparition du film africain rompait avec le cinéma colonial et son succédané ethnographique. Des thèmes et des contenus nouveaux, autres que la lutte du bon missionnaire contre les mauvais sorciers nègres virent le jour. Par le procédé de la non-transfiguration, nos réalisateurs se sont attachés à témoigner de la réalité africaine par la restitution correcte de ses multiples facettes.

Malgré les difficiles préoccupations au niveau des cinéastes, nous pouvons voir que le film africain a bien thématisé les problèmes qui se posent aux africains et à leur continent : thèmes de misère aussi bien dans les villes que dans les campagnes, modernité agressive, statut de la femme, la lutte des classes, l’histoire de l’immigration africaine en Europe sont dominants. Les tares anciennes: dot, maraboutisme, polygamie, mariage forcé, superstitions, tribalisme, parasitisme et l’ostentation d’une classe dirigeante méprisante sont dénoncées, ce qui donne la mesure de la conscience claire qu’ont les cinéastes sur les problèmes qui se posent à l’Afrique. C’est, chez certains, un démarquage du cinéma dominant, pour une narration autre et différente.

Aujourd’hui l’Afrique est plus que jamais introduite dans le marché mondial capitaliste. Si les échanges Nord-Sud sont inégaux, le cinéma malgré sa spécificité n’échappe guère à ce rapport de forces. Le film africain se trouve aujourd’hui marginalisé et écrasé en Afrique même, parce que les structures de diffusion ne sont pas les nôtres.

Le marché africain reste dominé par les films étrangers. Les écrans d’Afrique où le triple programme est courant, sont saturés par des films de série Z, et chaque année, c’est plus de cent milliards de FF qui reprennent le chemin du Nord, non réinvestis ni dans la production, ni dans la distribution.

On imagine aisément les conséquences pratiques sur la création du film africain et sa diffusion.

De là notre volonté commune de créer un Comité Africain de Cinéastes (CAC) pour défendre résolument les intérêts culturels des peuples africains par tous les moyens audiovisuels, pour tenter d’assurer la projection normale des films africains, partout dans le monde, mais surtout en Afrique même, à l’exemple des autres films, pour permettre au sein des cinéastes une meilleure coopération sur les différents aspects de la production de leurs films et également pour faire prendre conscience aux Etats Africains, aux institutions nationales et internationales, de la nécessité de faire tout ce qui est possible pour la distribution et la production du film africain.

Malgré tout le poids des contraintes économiques, ce combat pour la survie de notre apport culturel, artistique, informatique, bref, “cinématograhique”, les africains le livrent et réalisent bon an mal an, des films de très bonne facture, reflet de leur réalité et de leur histoire propre.

Le CAC, dont fait partie Med Hondo est un regroupement et une coordination en Afrique et en dehors de l’Afrique de cinéastes africains qui veulent réfléchir ensemble en tant que créateurs, mais aussi s’entraider et organiser la solidarité entre cinéastes. Il regroupe:

Afrique Australe Pedro Pimenta
Lionel N’Gafakane
Algérie Saïd Ould
Khelifa
Bénin Thomas
Akodjinou
Burkina Faso Drissa Aouba
Djim Kola
Mamadou
Paul Zoumbara
CIDC Ouagadougou Yves Badara
Diagne
Messan
Sodatonou
Cameroun Dikongue Pipa
Congo Jean-Michel
Tchissoukoul
Côte d’Ivoire

Timité Bassori

Egypte

Youssef Chahine

Ethiopie

Hailé Gerima

Guinée

Moussa Kemoko
Diakite

Madagascar

Benoît Ramampy

Mauritanie

Med Hondo
Abdoul War

Niger Mustapha
Diop Djingaray
Maiga
Sénégal

Paulin Vieyra
Sembene
Ousmane

Tunisie

Ferid Boughedir
Tahar Cheria

 

Il n’y a pas de solutions individuelles aux problèmes collectifs

Interview de Med Hondo à propos de ses films Lumière noire et Sarraounnia et de la réalisation de films africains aujourd’hui

Françoise Thirionet

Est-ce que ce film est inspiré d’un fait réel ou est-ce une fiction?

Med Hondo. C’est une histoire qui a commencé très simplement, un ami Ivoirien m’a dit “ je viens de lire un petit livre , qui est intéressant ”. Je l’ai lu et il m’a effectivement immédiatement intéressé. L’auteur en est Didier Daeninckx, je le connaissais parce qu’il a écrit sur la guerre d’Algérie (Meurtres pour mémoire), et aussi sur la Résistance. J’ai choisi ce livre en grande parie à cause de la manière dont il a été écrit. Non seulement il part de faits réels d’une société d’aujourd’hui mais en même temps c’est une démystification du roman policier. En général dans le roman policier, toutes les intrigues que vous propose l’auteur sont réglées de façon un peu géniale, idéale, par un héros qui se trouve être un policier héroïque, un voyou héroïque, ou un journaliste héroïque. A la fin, les choses sont toujours résolues avec une facilité déconcertante. Dire que les histoires d’intrigues, de polices d’un Etat peuvent être résolues par un seul homme, c’est une façon de se moquer du monde. Donc Daeninckx lui, démystifie tout cela. En un mot, il dit, il n’y a pas de solution individuelle à des problèmes collectifs.

Ce que j’ai apprécié aussi, c’est son attitude qui n’est pas micronationaliste, c’est-à-dire qu’il est français mais regarde ce qui se passe autour de lui et traite aujourd’hui d’un phénomène qui devient grave : l’expulsion systématique des africains. Il y a un acharnement absolument incroyable sur des pauvres gens, des chômeurs , des gens que le capitalisme rejette par tous les pores de la peau et que le système européen en général et en particulier la France s’acharne à vouloir expulser par charter, par train, par bateau. Et une grande partie de la population française et la majorité des partis de gauche se taisent. Ils se taisent pourquoi ? Le parti communiste est affaibli par son alliance avec le parti socialiste et, par des faits historiques que vous connaissez très bien. Il ne joue plus du tout son rôle de parti internationaliste (bien que dernièrement son secrétaire général ait pris fait et cause pour les sans papier). Par exemple sur les émigrés, les partis de gauche, en général, ne disent rien parce qu’ils ont peur depuis que le front national a 28% des électeurs sans compter les 46 autres pourcents des autres partis de droite. Ils ont donc peur de se prononcer sur un point extrêmement sensible qui leur ferait perdre des voix. C’est dommage parce que le PCF était, jusqu’à présent, essentiellement le seul parti qui était aux côtés de la classe ouvrière immigrée. Le romancier a tenu compte aussi de cette situation de rejet de l’ensemble des travailleurs africains.

Il indique très bien ce que peut faire un individu face à l’Etat qu’il soit blanc ou noir. Il outrepasse le nationalisme et la couleur de la peau, puisqu’on voit dans cette histoire un état dominant qui est la France et un état dominé qui est le Mali et dans les deux cas les Etats agissent de la même manière parce qu’ils sont de même nature. Ils tuent les deux individus qui essaient de trouver la vérité. Le film se termine par une interrogation au spectateur. On ne résout pas individuellement les problèmes que la collectivité doit résoudre, on pose simplement la question: que faire? N’essayez pas de trouver des solutions au niveau d’un film ou d’un héros mythique dans une fiction cinématographique.

Une autre raison qui m’a séduit, est le fait que Didier Daeninckx est un auteur connu, c’est un citoyen actif dans la lutte sociale et politique en France. Et c’est intéressant de s’associer avec lui pour aplanir les difficultés liées à la réalisation d’un tel film. En gros, les films que j’ai fait ont toujours été d’une manière ou d’une autre censurés. J’ai toujours eu beaucoup de difficultés et je me suis dit, cette fois, peut-être que je vais trouver une chaîne de télévision qui veut mettre un peu d’argent dans le film. D’autant plus que ce n’est qu’un film policier, même s’il est un peu particulier. J’ai vite déchanté parce qu'aucune chaîne de télévision n’a voulu mettre un sou. Finalement c’est Chanel 4 qui a aidé à la production. Les producteurs et distributeurs français n’ont rien voulu risquer dans le film. J’ai été même confronté à l’interdiction de tourner à l’aéroport de Roissy, y compris dans les hôtels, les sous-sols, les parkings etc... où une bonne partie du film se déroule. Parce que je filmais une sale histoire. J’étais très naïf de croire que la démocratie française laisserait faire. Il s’agissait de tourner la reconstitution du meurtre du témoin de l’histoire. Dans beaucoup de films on voit du sang, des mitraillettes, de la violence et cela ne pose pas de problème. Ici c’était un meurtre “propre” et je ne comprenais pas l’interdiction.

Daeninckx lui aussi était très choqué. Après toute une série de démarches nous avons finalement obtenu l’autorisation de tourner. Mais les conditions n’étaient quand même pas idéales : hélicoptère en permanence au-dessus de nos têtes, contrôle d’identité toutes les 5 minutes et ainsi de suite.

En ce qui concerne la distribution du film, nous avons rencontré les mêmes difficultés. J’ai dû m’endetter pour le distribuer moi-même dans trois salles et encore, parce qu'un indépendant a aimé le film.

Et même quand le film marchait en salle (il faisait la troisième recette dans cette salle) il a été enlevé de l’affiche parce que les distributeurs de films américains sont dans un rapport de force tel qu’ils poussent leurs film sen premier. Je précise que depuis 2 ans que le film est sorti, on est pas mal demandé dans les mairies de gauche ou par des associations antifascistes comme Ras-le-Front. Et nous organisons autour du film des débats, qui sont très fructueux d’ailleurs.

Comment produisez-vous vos films ?

Med Hondo. Je suis obligé de les produire moi-même, ce n’est pas un choix. Je propose toujours mes films aux producteurs susceptibles d’être intéressés. Mais la réponse est quasi toujours non. Lumière noire a coûté 10 millions en FF et j’ai mis sept années pour amasser, à gauche et à droite, la somme nécessaire et puis j’ai fait des dettes personnelles aussi.

Au CNC (Centre National de Cinématographie - France) il y a un fonds pour aider le cinéma africain. Dans la hiérarchie je dois être le numéro 7, le dernier étant le numéro 9. Mais il faut savoir que, quand la France aide le cinéma africain, en fait elle s’aide elle-même. Par un calcul très simple. Tous les films africains francophones, se font en France et les laboratoires sont français. Donc les structures techniques sont françaises et les 3 sous qu’on vous donne d’un côté sont remis dans les structures techniques, les pellicules, les charges sociales ... en France.

Si mon pays veut récupérer mon film après ma mort par exemple, il devra payer parce que le film appartient à la France. Mais je ne crache pas dans la soupe, même si elle est amère. Je n’aime pas le mot “aide”, je préfère celui de “solidarité”.

Est-ce qu’il y a une forme d’organisation des cinéastes africains?

Med Hondo. Il y a la fédération Panafricaine des cinéastes qui est le reflet de la situation politique et sociale du continent. Le cinéma n’est en aucun cas quelque chose qui se fait en dehors de la société, en dehors des structures. Et ces structures sont désorganisées et gérées par des états mercenaires qui sont zapés par la banque mondiale et le FMI. Avant on avait au moins le colonialiste en face, on pouvait prendre une pierre, un fusil, une machette pour lui rentrer dedans et lutter contre. Maintenant ce sont les vôtres qui sont mis en avant et ils sont noirs de peau et vous massacrent avec les armes envoyées par les G7. Ce sont des mercenaires qui gèrent le capitalisme mondial. Rien n’est géré par les populations, ni le cinéma, ni le reste d’ailleurs. Et les populations luttent et résistent comme elles l’ont toujours fait mais le rapport de force est très dur.

Donc les cinéastes sont l’expression de cette espèce de gabegie. Il existe aussi le FESPACO, Festival Pan-Africain du Film et de la Télévision, mais il est géré comme une boutique de famille. Pour moi, il ne fait rien ou il ne peut rien faire pour le cinéma africain. On peut obtenir des aides européennes, mais c’est très compliqué, un véritable labyrinthe bureaucratique. Le cinéma, ce n’est pas la construction d’un barrage ou d’une autoroute. C’est un peu plus complexe, et cela demande donc plus de souplesse.

Alors, dans les faits, il y a surtout l’attentisme et le démerdage. Chacun se débrouille pour faire quelques images. Et de plus en plus ces images doivent plaire à ceux qui vous financent. Il faut être obéissant aux bailleurs de fonds.

Si, comme artiste, vous voulez être le plus lucide, être un élément pour dire ce qui ne va pas et ne pas vous moquer des spectateurs, alors cela coûte cher, car la liberté coûte très cher.

Nous nous sommes battus pendant des années pour avoir un laboratoire en Algérie qui servirait autant à l’Afrique du Nord qu’à l’Afrique de l’Ouest. On s’est aussi battu, pour la même chose, au Zimbabwe. Mais tous ces projets sont à l’abandon.

Et c’est dans l’ordre des choses.

En même temps, il y a de plus en plus de films qui sont tournés en Afrique, mais c’est un phénomène de délocalisation, comme dans d’autres secteurs. Des maisons de production françaises tournent en Afrique du Sud, par exemple, parce que tout y est moins cher, la main-d’oeuvre, les hôtels, les figurants.

Quelle est l’évolution ces quinze dernières années du cinéma Africain ?

Med Hondo. L’évolution est négative. Il y a sans doute davantage de films qui se font, mais ces films ne sont absolument pas le reflet de la lutte des peuples aujourd’hui, de ce qui se passe sur le continent.

Vous avez des films “village” c’est-à-dire des films sur les cases, avec des mamans aux seins tombant qui pilent le millet. C’est très beau, très poétique. C’est bien de faire un film comme cela mais pas tous. Une Afrique lamentable qui pleure, qui est jolie, naïve et gentille, voilà ce qu’on nous présente de plus en plus. Ou alors on prend l’histoire et on la manipule. Comme le film sur le docteur Schweitzer , où on trahit tout le monde. Ceux qui aiment le docteur Schweitzer et ceux qui sont contre. Dans ce film on ne voit pas son idéologie, son contexte politique, et on ne voit pas non plus ce qu’il a fait vraiment. Alors on a un résultat qui n’est ni chair ni poisson.

Est-ce parce que le réalisateur, qui pourtant connaît très bien son affaire, a peur de déplaire et de ne pas avoir d’argent pour son prochain film? Est-ce de l’autocensure? Parfois il y a même de la censure pure et simple. Quand on exige de supprimer certaines scènes qui ne correspondent pas à l’image qu’on veut donner de l’Afrique par exemple.

Comment se passe la distribution en Afrique ?

Med Hondo. Je n’en parle pas parce qu’il n’y a pas de film africain distribué en Afrique. La seule solution c’est de l’organiser soi-même. Aller dans un pays, y rester trois semaines, la copie sous le bras, et le faire circuler. Faire attention pour qu’on ne vous pique pas le peu de sous que cela rapporte. Et faire attention que les projecteurs ne bousillent pas votre copie qui vaut 40.000 FF. Les risques sont là. Le cacao c’est bien organisé parce que cela rapporte beaucoup d’argent. Mais le cinéma est à la dérive. Le seul pays qui avait parfaitement compris, en Afrique, ce qu’était le cinéma et la culture, les images comme moyen de formation et d’information etc.. C’est le Mozambique. C’était le seul pays, à l’époque de Samora Machel, qui diffusait TOUS les films Africains. Il les achetait au prix qu’il achetait les films américains. Il était convenu d’y faire un institut de cinéma. Mais tout a été brûlé par les sud-africains. Tous les documentaires qui avaient été produits pendant 20 ans au Mozambique sur la lutte armée, sur l’action des mercenaires sud-africains payés par les Américains, etc... tout ce mémorial sur l’Afrique a été brûlé. La résistance en Afrique a toujours été réprimée dans le sang. Chaque pays qui lève la tête pour se libérer est mis à genoux jusqu’à preuve du contraire...

Avez-vous eu des débats en Afrique sur votre film Sarraounia?

Med Hondo. Sarraounia, c’est l’histoire authentique d’une reine populaire, la reine la moins connue dans les archives historiques écrites par les colons et les chercheurs africains mais qui, néanmoins, a existé. Elle a résisté aux colonnes françaises qui partaient de Kayes (Mali) vers le Tchad et du Congo vers Alger et devaient converger pour arrêter un roi. Cette reine s’est opposée avec succès aux armées coloniales. Voilà en très gros l’histoire. On a brûlé la forêt dans laquelle elle se cachait mais elle s’est échappée et est retournée dans son royaume.

Le film devait se faire au Niger. Tout était prêt et à un mois et demi du tournage, sans aucune explication, l’Etat a dit “non on ne fait pas ce film”. J’avais déjà mis 1,5 million de FF dans le projet, j’avais fait les contrats, j’avais fait 4.000 km dans tout le pays pour les archives, les interviews d’anciens, la mémoire collective, les chevaux, les costumes etc... Le refus s’est fait sans aucune explication, personne ne m’a jamais dit pourquoi.

A ce moment là, Sankara prend le pouvoir au Burkina Faso, et il m’autorise à tourner le film chez lui. Quand le film est fini, j’avais pour la première fois un distributeur français possédant 700 salles dans l’Ouest du pays. Le film était acheté par TF1. Donc tout se présentait bien, le film allait sortir.

A ce moment là, la censure a été radicale. Malgré une pétition signée par une soixantaine de cinéastes français, africains et européens. Mais rien à faire, la censure a été maintenue.

Quand le film est sorti au Burkina, c’était la ruée. Il y avait des gens qui faisaient 60 km à pied pour le voir. Au Cameroun, il a eu le prix de l’association des femmes du Cameroun. Au Congo, au Niger: même succès. En général il faut dire que le public africain a vraiment soif de voir les images qui le concernent.

Et puis, en discutant avec les gens en Afrique, sur ce film, on révèle les histoires cachées que les gens ont envie de voir raconter au cinéma. Même aux Etats-Unis, il a enclenché une soif de savoir l’histoire de l’Afrique et aussi des demandes de réaliser d’autres films sur telle ou telle page de l’histoire du peuple Africain. Cela révèle la frustration actuelle des gens qui n’ont pas leurs images ou les images intéressantes des autres peuples dans le circuit du cinéma.

Alors vous allez me demander pourquoi je continue, dans des conditions aussi difficiles, à faire du cinéma?

Et bien, simplement, parce que je ne sais rien faire d’autre.

Pourquoi y a-t-il si peu de films sur les luttes de libération ?

Med Hondo. L’Etat qu’on nous dit burkinabé ou mauritanien, c’est une fiction. Il faut dire la vérité. Dans cette réalité politique vous ne pouvez pas faire un film historique, véridique qui exalte la lutte des gens, leur dignité ou leur honneur. Ce n’est pas possible. Vous devez être en état de soumission comme les états africains le sont. Pour le moment il m’est impossible de réaliser un de mes projets, par exemple, sur Toussaint Louverture. Il s’agit de la première république noire dont le dirigeant était un esclave qui a battu l’armée de Napoléon, l’armée espagnole et l’armée anglaise. Ce n’est pas rien dans l’histoire, en 1804. Je n’ai aucun Etat qui est prêt à soutenir ce projet et pas Haïti , bien sûr.

Ne vous étonnez pas qu’il n’y ait pas de film sur notre histoire. Tout d’abord parce que notre histoire n’est pas racontée par les images et n’a jamais été racontée par l’histoire. Il y a quelques rares exceptions, comme Sembène Ousmane a fait Emitai, un film sur la résistance des Diolas en 1937-1940 au Sénégal.

Mais tant que ce sont les Etats européens qui financent les films africains, on ne peut pas faire ce genre de film. Simplement parce que ces Etats ont des motivations et buts différents des nôtres.

Parfois on dit que c’est parce que mes films sont “politiques”. Mais, pour moi, tous les films sont politiques, même le film le plus comique qui vous fait rire comme un singe est un film politique. C’est une politique pour faire de l’argent. Il n’y a pas de film qui échappe à la politique. Moi je préfère faire des films que les autres ne font pas, je ne les gêne pas. On est pas nombreux dans ce cas là, on leur laisse tout le reste, alors qu’ils nous laissent aussi faire nos films avec notre vision du monde. Mais non, on ne nous laisse même pas cela. Il faut suivre la queue des aplatis.

En même temps cette politique de censure est stupide, parce qu'on sait bien qu’aucun film dans l’histoire n’a jamais fait sauter un gouvernement ou déclenché une révolution. Sinon cela serait merveilleux, on en ferait cinquante et...

Il n’y a pas de film qui puisse empêcher un gouvernement de gouverner ou un Etat d’être ce qu’il est.

A propos de Lumière Noire, le livre a été diffusé sans problème et est lu, le film pas. Cela veut-il dire qu’on puisse écrire certaines choses mais pas les mettre en images?

Med Hondo. Tout à fait, l’impact n’est pas le même. C’est la question du rapport de l’individu au collectif. Un film on le voit ensemble et on peut en parler. Un livre on est seul. Ceci étant dit, le livre de Daeninckx a été pris en dix-huit exemplaires par les renseignements généraux français chez l’éditeur Gallimard. C’était une façon de dire à Daeninckx qu’on le tenait à l’oeil.