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Revue n° 41, date de publication: 1998-01-20
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La reprise, la publication et la traduction sont autorisées pour des buts strictements non lucratifs Le Manifeste, jeune de 150 ans dans une histoire qui compte en siècles |Archive EM|
Haut IntroductionÀ Bruxelles, fin 1847, Karl Marx et Friedrich Engels rédigent le Manifeste du Parti communiste. Aucun autre livre n’exercera une influence aussi déterminante sur le monde et sur le cours de l’histoire ultérieure. Publié il y a un siècle et demi, le Manifeste est toujours neuf et il marquera sans doute le XXIe siècle. En effet, au seuil du troisième millénaire, le capitalisme mondial se précipite dans des crises d’une force destructive jamais vue. Et sur tous les continents, les communistes, qui ont subi des défaites importantes avec la restauration du capitalisme en Union soviétique et en Europe de l’Est, retournent aux sources. Ils retournent tout d’abord à la première de celles-ci : le Manifeste. Ce livre, que la lecture n’épuise jamais, aide les communistes à analyser les trahisons qui ont affaibli le mouvement révolutionnaire mondial pour que le siècle suivant se déroule sous le signe de la révolution socialiste victorieuse. Quelle histoire mémorable que celle du Manifeste du Parti communiste ! Au moment de sa publication, le Manifeste était l’étendard d’une organisation comptant cinq cents membres à peine. Soixante-dix ans plus tard, Lénine guidait les premiers pas de l’Union soviétique qui deviendra en deux décennies une grande puissance socialiste. Lors du centième anniversaire du Manifeste, Staline était – aussi incroyable que cela puisse paraître aujourd’hui – l’homme le plus populaire parmi les travailleurs de toute l’Europe. Le prestige de l’Union soviétique était au zénith : la puissance impérialiste la plus barbare, l’Allemagne nazie, avait été vaincue par l’Armée rouge, le socialisme s’implantait en Europe de l’Est, et l’immense Chine, le pays du tiers monde qui a le plus souffert de l’oppression impérialiste, avançait vers sa libération totale et vers le socialisme. Mais dix ans plus tard, en 1958, lors du cent-dixième anniversaire du Manifeste, l’histoire s’apprête à faire un formidable bond en arrière. Khrouchtchev dénonce la politique de Staline, jette par-dessus bord les principes du socialisme scientifique, transforme l’Union soviétique selon les conceptions du socialisme bourgeois et petit-bourgeois qui ont été dénoncées avec tant de véhémence dans le célèbre ouvrage de Marx et Engels. Le Manifeste a cent quarante ans lorsque Gorbatchev achève l’œuvre initiée par Khrouchtchev : il liquide tous les principes socialistes formulés par Marx et Lénine et restaure intégralement le capitalisme sauvage en Union soviétique. Et aujourd’hui, pour le cent cinquantième anniversaire du Manifeste du Parti communiste, la Russie de Eltsine correspond exactement à cette phrase du Manifeste : « La société se divise de plus en plus en deux vastes camps ennemis, en deux classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat. » Eltsine, sous les applaudissements de la mafia, affirme que l’héritage de Marx est criminel. Mais contre Eltsine se dressent plusieurs nouveaux partis communistes de l’ancienne Union soviétique, dirigés par Nina Andreeva, Tioulkine, Anpilov, Popov et Chenine. Ceux-ci paraphrasent cet autre mot formidable du Manifeste : « Qu’Eltsine et les siens tremblent à l’idée d’une révolution communiste ! Les prolétaires n’ont rien à y perdre que leurs nouvelles chaînes. » Le Manifeste est un de ces livres rares qui gardent toute leur force, toute leur actualité, cent cinquante années après leur rédaction. Sa phrase d’ouverture est un coup de clairon. Elle exprime le défi de tous les opprimés des temps modernes envers leurs oppresseurs. « Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte-Alliance pour traquer ce spectre. » Dans sa dernière phrase éclatent la confiance en soi des travailleurs, leur rage de vaincre, leur mépris de cette bourgeoisie criminelle, les sentiments les plus nobles des exploités de tous les temps, de tous les pays. « Les communistes ne s’abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs projets. Ils proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l’ordre social passé. Que les classes dirigeantes tremblent à l’idée d’une révolution communiste ! Les prolétaires n’y ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils y ont un monde à gagner. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » Marx et Engels sont deux géants de l’esprit qui ont bouleversé toute la vie intellectuelle et politique du XIXe et du XXe siècle. Ils ont accompli une révolution intellectuelle qui permet à tous les travailleurs, à tous les exploités de comprendre l’histoire et d’en devenir les acteurs conscients. Le marxisme est l’arme de la libération de toute l’humanité exploitée et broyée par le capitalisme mondial. Rien donc de plus normal que les idéologues de la bourgeoisie, la dernière classe exploiteuse, déclarent tous les dix ans, et cela depuis 1871, que « le marxisme est mort ». Mais ce n’est pas cette propagande intéressée qui empêchera les exploités du monde entier de s’emparer finalement de la seule arme de leur libération : le marxisme. Haut De grands exemples pour la jeunesse de 1998Pour tous les jeunes de 1998 qui, de Calcutta à Rio de Janeiro, de Johannesburg à Los Angeles, de Moscou à Paris, veulent s’engager dans la lutte pour la libération des masses exploitées, Marx et Engels restent les grands exemples. Très jeunes, Marx et Engels ont abattu un travail intellectuel impressionnant. Marx est né à Trèves en 1818, Engels en 1820 à Barmen, autre petite ville de la Rhénanie. Esprit universel, Engels avait, avant ses vingt ans, appris l’anglais, le français, l’italien, le portugais, l’espagnol et le néerlandais. Pour mieux comprendre l’histoire de l’humanité et suivre les progrès du mouvement ouvrier, il étudie plus tard plusieurs langues de l’Europe de l’Est, dont le hongrois, puis l’arabe et le russe. Fils d’un fabriquant de textile très croyant, Engels dévore, à l’âge de dix-neuf ans, La Vie de Jésus de David Strauss et devient un athée convaincu. Au cours de la même année, il publie une enquête sur le sort terrible des ouvriers de Wuppertal. Envoyé en Angleterre par son père pour s’y occuper de commerce, Engels se plonge dans le monde du prolétariat exploité par les barons du textile. Il interroge longuement les travailleurs dans les quartiers les plus misérables de Londres et de Manchester. Il fréquente avec assiduité les réunions ouvrières du mouvement des Chartistes et y expose la situation des ouvriers en France et en Allemagne. Engels a vingt-deux ans. Il réunit en 1842-1843 dans les quartiers ouvriers un matériel abondant qu’il publiera dans La situation de la classe ouvrière en Angleterre, qui devient le premier classique du marxisme. Le contact direct avec la misère et l’exploitation des ouvriers est un des facteurs essentiels qui ont poussé Engels à se déclarer communiste à l’âge de vingt-trois ans. En 1836, Marx se rend à Berlin pour y étudier le droit. À dix-neuf ans, il y entre dans un club de docteurs progressistes qui se livrent à la critique de la religion et de la société féodale prussienne. En 1841, il devient docteur en philosophie avec une thèse consacrée à Épicure, grand matérialiste et athée de l’antiquité grecque. Il se passionne pour la lutte antiféodale et se déclare révolutionnaire démocrate. À vingt-quatre ans, il dirige La Gazette Rhénane, le principal journal de la bourgeoisie progressiste allemande. Ce travail lui permet de faire des enquêtes sur la misère paysanne en Allemagne. En 1843, à vingt-cinq ans, obligé de fuir la censure et la répression en Allemagne, Marx s’établit à Paris, le centre du mouvement ouvrier révolutionnaire en Europe. Critiquant les idéologues progressistes de la bourgeoisie comme les partisans d’un socialisme utopique, Marx formule les bases du socialisme scientifique : « L’arme de la critique ne peut pas remplacer la critique des armes, car la force matérielle ne peut être abattue que par une force matérielle. Mais la théorie se transforme elle-même en force matérielle, dès qu’elle pénètre les masses. (…) La critique de la religion aboutit à l’affirmation que l’homme est pour l’homme l’être suprême. D’où l’impératif d’abolir toutes les conditions sociales dans lesquelles l’homme est un être avili, asservi, abandonné et méprisable. » La seule force capable de réaliser cette tâche est le prolétariat qui, « par la nécessité matérielle, par ses chaînes mêmes, est obligé de le faire1 ». Marx entre en contact avec les ouvriers communistes, nombreux parmi les dizaines de milliers de révolutionnaires allemands réfugiés à Paris. Quand les tisserands de Silésie se soulèvent en juin 1844 contre leurs exploiteurs, Marx affirme que l’avenir est dans la fusion des idées communistes et du mouvement révolutionnaire des ouvriers. Friedrich Engels, qui arrive à Paris fin 1844, était arrivé aux mêmes conclusions que Marx, et avant lui. Désormais ils seront deux amis inséparables. Expulsé de France en février 1845, Marx se réfugie à Bruxelles où il établit une liaison entre les ouvriers allemands, français, anglais et belges. Il faut, dit-il, que « le mouvement socialiste se débarrasse de sa limitation nationale2 ». Mais pour créer le Parti ouvrier révolutionnaire dont ils rêvent, Marx et Engels doivent d’abord livrer d’âpres batailles contre les adeptes des différentes sectes du « socialisme vrai ». Tous prônent des « solutions originales » à la question sociale, qu’ils veulent réaliser par l’exemple, par la propagande, en convainquant les éléments éclairés de la bourgeoisie, sans passer par la lutte des classes, l’organisation des masses et la révolution. Ainsi, en octobre 1846, Engels doit faire le nettoyage au sein du Comité Communiste de Paris. Il écrit à Marx : « Le point essentiel que je devais prouver était la nécessité de la révolution par la force, et en général le caractère antiprolétarien, petit-bourgeois, philistin du “socialisme vrai”. (…) Je définis les intentions des communistes de la manière suivante : 1. promouvoir les intérêts des prolétaires à l’encontre de ceux des bourgeois; 2. y parvenir par l’abolition de la propriété privée, remplacée par la communauté des biens; 3. ne reconnaître aucun autre moyen de réaliser ces buts que la révolution démocratique par la violence3. » Marx et Engels seront les pères spirituels de la Ligue des Communistes qui tient son premier congrès à Londres en juin 1847. L’objectif de la Ligue est « le renversement de la bourgeoisie, la domination du prolétariat, la suppression de l’ancienne société bourgeoise basée sur les contradictions de classes et la constitution d’une nouvelle société sans classes et sans propriété privée (des moyens de production)4 ». L’ancienne devise bourgeoise, « Tous les hommes sont frères », est remplacée par « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » Suite à ce congrès, Engels réalise une première esquisse du Manifeste du Parti communiste. Il a vingt-sept ans. Marx rédigera la version définitive fin 1847 à Bruxelles. Il a vingt-neuf ans. Avec un remarquable esprit de synthèse, Marx et Engels ont condensé toutes leurs expériences et découvertes dans ce court pamphlet. Dans le Manifeste, nous trouvons déjà ébauchées la plupart des grandes idées marxistes dans les domaines de l’histoire, de l’économie et de la politique. Sur ces fondements, Marx et Engels construiront pendant toute leur vie l’édifice éblouissant du socialisme scientifique. La naissance du Manifeste du Parti communiste est l’un des rares actes de grandeur qui se soient jamais produits dans la bonne ville de Bruxelles. L’acte la dépasse à tel point qu’elle décide immédiatement d’expulser l’auteur de cette œuvre mémorable. C’est la troisième fois en cinq ans que Marx se trouve dans la situation de réfugié politique. La première fois, c’était en octobre 1843, lorsque la censure l’obligea de fuir l’Allemagne, son pays. Puis le 3 février 1845, Marx se faisait expulser de la France. Enfin, le 4 mars 1848, dix jours après la publication du Manifeste, Marx est arrêté par la police bruxelloise et conduit à la frontière française comme réfugié politique indésirable. Tout comme Engels, Marx était un homme pour qui la pratique était intimement liée à la théorie révolutionnaire. Deux mois après avoir terminé la rédaction du Manifeste, la révolution de Février 1848 éclate à Paris. À Bruxelles, les milieux révolutionnaires et républicains préparent à leur tour un soulèvement en faveur de la République. Marx y joue un rôle actif. Si l’on peut en croire un rapport de la police bruxelloise, il vient de recevoir 6 000 francs en héritage de son père. Marx, qui vivra presque toute sa vie dans la pauvreté, n’hésite pas à dépenser 5 000 francs pour l’achat d’armes destinées aux ouvriers de Bruxelles5. Alors que la révolution de Février 1848 bouleverse la France, Marx et Engels arrivent à Paris. Ils dirigent les quatre cents ouvriers du Club des Communistes allemands et les envoient un à un en Allemagne pour y créer des Cercles ouvriers. Après l’éclatement de la révolution à Vienne et à Berlin, Marx et Engels rentrent en Rhénanie pour participer à la révolution allemande. Ils le feront en coordonnant les Cercles ouvriers et en publiant à partir du 1er juin 1848 La Nouvelle Gazette Rhénane. Dans ce journal Marx définit le véritable sens de la liberté de presse en régime féodal et bourgeois : « Le devoir de la presse est de miner toutes les bases du système existant6. » La Nouvelle Gazette Rhénane se met à la tête de la révolution antiféodale qui déferle sur les différents royaumes et principautés allemands et défend le rôle dirigeant de la classe ouvrière dans ces combats. C’est aussi le premier journal de la révolution européenne qui suit de près le développement des combats en France, en Autriche, en Pologne, en Hongrie, en Italie. C’est alors un journal révolutionnaire unique dans l’histoire, auquel Engels ne reconnaît qu’un seul précurseur : L’Ami du Peuple que Marat avait publié au cours de la Révolution française. Toute leur vie, Marx et Engels s’inspireront de cette période où ils ont pu s’engager directement dans le combat révolutionnaire. En 1881, Engels s’en souvient : « L’insurrection des ouvriers parisiens en juin 1848 nous trouva à notre place. Dès le premier coup de feu, nous étions corps et âme du côté des insurgés. Après la défaite, nous étions les seuls à brandir l’étendard du prolétariat vaincu, au moment où les bourgeois et petits-bourgeois de tous les pays submergeaient les vaincus du flot de leurs calomnies7. » Et lorsqu’en novembre 1848 les troupes contre-révolutionnaires formées de Croates écrasent dans le sang la révolution viennoise, Marx exprime sa conviction que la terreur blanche sera tôt ou tard vaincue par la terreur rouge. « Les massacres, le cannibalisme de la contre-révolution elle-même convaincront les peuples que, pour abréger, pour simplifier, pour concentrer l’agonie meurtrière de la vieille société et les souffrances sanglantes de l’enfantement de la nouvelle, il existe un seul moyen – le terrorisme révolutionnaire8. » Quelques mois plus tard, l’insurrection éclate dans plusieurs principautés allemandes. Dès avril 1849, Engels devient le conseiller militaire des insurgés. Au mois de juin, au Palatinat, Engels occupe la fonction d’aide de camp de Willich, le chef du corps franc le plus combatif et il participe à toutes ses batailles. « J’avais hâte, dira-t-il, d’occuper la seule position que pouvait prendre dans ce mouvement un rédacteur de La Nouvelle Gazette Rhénane, au moment du combat : celle du soldat9. » L’œuvre scientifique accomplie par Marx et Engels est inséparable de leur engagement aux côtés des ouvriers et de leur participation aux combats des masses insurgées. En cette année du cent cinquantième anniversaire du Manifeste, la bourgeoisie utilisera de nombreux stratagèmes pour falsifier la pensée de Marx et Engels. On l’entendra sans doute faire l’éloge de Marx en tant que grand penseur, éminent philosophe, critique avisé des tares du capitalisme naissant, belle tête scientifique. Bref, la bourgeoisie fera semblant de rendre hommage au penseur, pour mieux le combattre en tant que géant de la politique et de la tactique révolutionnaires, en tant que fondateur du premier parti ouvrier révolutionnaire. Haut Le plus formidable défi à l’histoireEntre vingt-deux et trente ans, les jeunes Engels et Marx découvrent les armes qui leur permettent de lancer le plus formidable défi au monde et à l’histoire. Ils ne sont que deux, entouré de cinq cents disciples. Cent cinquante ans plus tard, après la plus formidable contre-révolution que l’histoire ait jamais vue, le monde s’enfonce dans des crises inextricables, le bruit des armes se fait de plus en plus obsédant. C’est encore l’œuvre de Marx et Engels qui montre l’issue. Mais d’où les auteurs du Manifeste ont-ils tiré leur perspicacité et leur clairvoyance ? De leur critique en profondeur, sans ménagement aucun, de la société capitaliste et des mensonges des bourgeoisies qui masquent l’exploitation. De leur engagement inconditionnel aux côtés des prolétaires et de toute l’humanité opprimée. De leur compréhension du cours de l’histoire et du rôle fondamental joué par le développement des forces productives, de la science, de la technologie. De leur conviction que seuls le prolétariat et les masses travailleuses peuvent constituer une force révolutionnaire capable de renverser l’ordre basé sur l’exploitation de l’homme par l’homme. Marx formule son défi au monde et à l’histoire dans cette phrase où il décrit le lien entre la bourgeoisie et les prolétaires : « La bourgeoisie ressemble à cette déesse de l’antiquité qui ne voulait boire le vin que dans le crâne de ses victimes. » Et Marx expose avec une précision remarquable sa vision de l’histoire qui lui permet de prédire la victoire inévitable de la classe ouvrière et de tous les exploités. Qui pourra contester que le passage suivant est plus actuel encore en 1998 qu’en 1853, l’année où il fut écrit ? Quel professeur de lycée, obligé par le programme scolaire de critiquer Marx, pourra nier la perspicacité géniale de ce texte ? Écrit cinq ans après le Manifeste, il en explique une des thèses : « La centralisation du capital est essentielle à son existence. L’influence destructive de cette centralisation sur les marchés du monde ne fait que révéler, à l’échelle la plus gigantesque, les lois inhérentes à l’économie (capitaliste). La période bourgeoise de l’histoire a pour mission de créer la base matérielle du monde nouveau : d’une part, l’intercommunication universelle fondée sur la dépendance mutuelle de l’humanité et les moyens de cette intercommunication; d’autre part, le développement des forces de production de l’homme et la transformation de la production matérielle en une domination scientifique des éléments. L’industrie et le commerce bourgeois créent ces conditions matérielles d’un monde nouveau. Quand une grande révolution sociale aura maîtrisé ces réalisations de l’époque bourgeoise, le marché mondial et les forces modernes de production, et les aura soumis au contrôle commun des peuples les plus avancés, alors seulement le progrès humain cessera de ressembler à cette hideuse idole païenne qui ne voulait boire le nectar que dans le crâne des victimes10. » Maîtres à penser, Marx et Engels sont restés toute leur vie des élèves. En poursuivant l’élaboration de leur conception révolutionnaire de l’avenir de l’humanité, Marx et Engels se sont intéressés aux domaines les plus divers de la science. Ils se sont mis à étudier les dernières découvertes en biologie, archéologie, physique, chimie et mathématiques. Engels n’a jamais caché son admiration pour les grands de la Renaissance, les Léonard de Vinci et les Machiavel qui « ont brisé la dictature spirituelle de l’Église » et ouvert la voie de la révolution démocratique, antiféodale. « Ce fut une époque qui avait besoin de géants et qui engendra des géants : géants de la pensée, de la passion et du caractère, géants d’universalité et d’érudition11. » L’époque moderne qui voit se dérouler la lutte autrement plus grandiose de tous les exploités et opprimés contre le capitalisme mondial a besoin de géants de ce calibre. Marx et Engels furent les premiers. Marx et Engels, mécontents des conditions sociales et politiques de leur époque, se sont jetés sur les meilleurs ouvrages philosophiques et historiques. Avec une fureur sacrée, ils en ont critiqué toutes les conceptions qui défendent et justifient l’ordre bourgeois. Pour dénoncer l’hypocrisie des phrases pompeuses sur la fraternité, l’égalité, la justice, l’humanisme et les droits de l’homme, ils ont analysé les intérêts économiques de ceux qui proféraient ces belles paroles. Ils ont découvert que les intérêts économiques, la propriété des moyens de production, la place occupée dans le système social déterminent pour l’essentiel les idées des hommes. En découvrant les lois du matérialisme historique, Marx et Engels ont jeté les bases de la science de l’histoire et de la science politique au service de la libération des classes exploitées. Leurs immenses connaissances, ils les ont mises au service des travailleurs, non par sentiment « humaniste », pour consoler les victimes d’un système injuste, mais pour en faire les artisans de la révolution sociale, les artisans de leur propre libération. L’économie est le fondement de toute société. Marx a entrepris l’étude des lois fondamentales de l’économie capitaliste et a montré que ce système doit périr à cause de ses contradictions internes. En détruisant les rapports de production féodaux, la bourgeoisie a fait œuvre révolutionnaire. Elle a initié un développement sans précédent des forces productives et de la science. Mais ce développement reste enfermé dans le carcan des intérêts égoïstes de la bourgeoisie. La propriété privée des grands moyens de production entraîne cette loi inévitable : le capital ne fonctionne et n’engage des prolétaires qu’à condition de rapporter des bénéfices conséquents. Les forces productives sont enfermées dans ce carcan. Pour cette raison, le capitalisme « progresse » nécessairement au travers de crises économiques destructrices et de guerres d’extermination. Les crises et les guerres sont les signes extérieurs qui montrent que le système social bourgeois a fait son temps, que le développement des forces productives et de la science ne peut pas se faire de manière « humaine » dans le cadre capitaliste. Sa nature fondamentale fait du capitalisme monopoliste un système barbare, criminel et inhumain. L’humanité ne peut échapper aux affres d’une existence inhumaine, à ce cycle de guerres et d’exterminations de masse, à cette agonie qui se prolonge à l’infini, sans détruire en même temps le carcan qui enferme les forces productives. Ce carcan fait des instruments de production des monstres dévorant ceux qui les mettent en œuvre. La révolution socialiste n’est pas une alternative pour les travailleurs, elle est la condition de la survie de la toute grande majorité de l’humanité. Cette idée a été élaborée dans Le Capital, l’œuvre la plus importante de Marx, qui a bouleversé la science économique. Marx l’a écrite pour que les travailleurs se battent avec une plus grande conscience contre le dernier système d’exploitation et pour qu’ils acquièrent une confiance inébranlable en leur inévitable victoire. Le Capital est la plus importante œuvre scientifique jamais écrite pour contribuer à la libération de l’humanité tout entière. De 1862 à 1867, date de la parution du premier livre, Marx, vivant dans la pauvreté et souvent frappé de maladie, consacra le meilleur de ses forces à la rédaction du Capital. À un ami, il s’excuse de ne pas avoir répondu à ses lettres : « J’avais déjà un pied dans la tombe. Il me fallait mettre à profit chaque instant où je pouvais travailler pour terminer mon œuvre, à laquelle j’ai sacrifié santé, bonheur et famille. Si l’on voulait se comporter comme une bête, on pourrait évidemment tourner le dos aux tourments de l’humanité et ne s’occuper que de sa propre peau12. » Les idées de Marx et d’Engels sont jeunes de cent cinquante ans dans une histoire qui compte en siècles. Marx et Engels ont élaboré une théorie de l’histoire qui n’avait pas pour objet la réalité immédiate, mais toute l’époque du capitalisme. Depuis la contre-révolution en Union soviétique, il est à nouveau de bon ton d’affirmer que le marxisme est dépassé. Mais aussi longtemps que la propriété privée des moyens de production et le marché libre subsisteront, les théories de Marx garderont toute leur actualité. Marx a dit que les hommes de son temps vivaient toujours dans la préhistoire de l’humanité. Tant que la grande majorité de l’humanité sera soumise à une minorité d’exploiteurs, elle subira l’histoire au lieu de la construire consciemment. Le triomphe définitif du socialisme sera le début de la véritable histoire humaine. De quels matériaux disposaient Marx et Engels quand ils ont formulé leur analyse du système capitaliste et de sa chute inévitable ? Ils avaient d’abord le riche matériel de la Révolution française, la plus grande révolution que l’histoire avait connue. Elle avait été une tentative unique de détruire de fond en comble les rapports de propriété et les relations sociales propres à la féodalité. Cette révolution avait secoué l’Europe entière. Elle avait tiré sa grandeur de la force révolutionnaire des classes les plus méprisées de la société : ouvriers, artisans, petits commerçants, petits paysans, sans-travail. C’est en 1793-94, lorsque s’établit la dictature populaire, que la France révolutionnaire a pu vaincre ses ennemis extérieurs. La Révolution française permit à Marx et Engels d’étudier en profondeur la lutte des classes, la nature des différentes classes sociales, les lois de la révolution, la politique révolutionnaire des classes opprimées et la politique opportuniste de la bourgeoisie, la dictature populaire et la dictature contre-révolutionnaire. Marx et Engels ont grandi au moment où la production capitaliste dominait déjà l’Angleterre et s’implantait rapidement en France, puis en Allemagne. Ils ont compris que la science, la technologie, le machinisme sont des forces révolutionnaires qui bouleversent sans cesse la société. Ils ont pu analyser la première crise générale en 1825 et ont été témoins de celle qui frappait tous les pays capitalistes en 1847. Marx et Engels seront les témoins des premiers affrontements de classes entre patrons et ouvriers à partir des grèves de Lyon en 1830. Pour la première fois dans l’histoire, les ouvriers commencent à formuler les intérêts fondamentaux de leur classe, opposés aux intérêts de toutes les classes exploiteuses. Au cours de la Révolution française, les ouvriers en étaient encore réduits à se battre pour des revendications qui profitaient essentiellement à la bourgeoisie. À partir de ce matériel encore rudimentaire, Marx et Engels ont été capables de découvrir toutes les lois et toutes les contradictions de la société capitaliste qui déterminent son existence jusqu’à sa destruction. C’est une œuvre de génie. Le mode de production capitaliste, limité à un petit coin du globe en 1847, a pénétré dans les endroits les plus reculés de la planète. La concentration des capitaux a pris des proportions gigantesques. Pratiquement tous les traits du capitalisme que Marx et Engels ont esquissés, se dessinent aujourd’hui avec une force incommensurable à l’échelle mondiale. Engels avait déjà souligné la possibilité pour le capitalisme occidental de prolonger sa vie en soumettant le monde entier à sa tyrannie. Cela a été réalisé à travers des guerres coloniales, une guerre mondiale et d’innombrables guerres d’agression et interventions militaires. Mais la Première Guerre mondiale entre les puissances impérialistes s’est terminée par la révolution socialiste en Russie. La Seconde Guerre mondiale déclenchée par les impérialistes a conduit à la victoire du socialisme dans des pays de l’Europe de l’Est et en Chine. Récemment, la contre-révolution en Union soviétique a rejeté en arrière les forces du socialisme, mais elle a en même temps aiguisé toutes les contradictions du capitalisme mondial. À part la Chine, la Corée, le Viêt-nam et Cuba qui essaient avec grandes difficultés de maintenir leur base socialiste, il n’y plus aucun coin du monde qui n’échappe aux griffes du capitalisme et presque cinq milliards d’hommes subissent maintenant dans toute leur rigueur les infernales lois capitalistes de l’accumulation que Marx a si bien décrites. Ainsi, en cent cinquante années, nous avons vu se dérouler plusieurs épisodes de la lutte entre la révolution et la contre-révolution. Dans la lutte contre le capitalisme, le socialisme a connu et connaîtra des victoires et des défaites. Et cette lutte caractérisera toute l’époque historique qui nous sépare de la victoire définitive du socialisme dans le monde. Haut La contre-révolution de 1794 et de 1871Depuis les contre-révolutions de 1989, le monde a été submergé par un déluge d’écrits anticommunistes, tous plus virulents et grossiers les uns que les autres. Le Manifeste du Parti communiste affirme que toute l’histoire de l’humanité est celle de la lutte des classes et que celle-ci trouve son reflet dans la lutte des idées et des idéaux. À travers les siècles, l’arsenal des armes idéologiques avec lequel les classes réactionnaires ont attaqué les masses travailleuses est resté en grande partie le même. Les féodaux et les bourgeois ont toujours considéré leur règne comme la seule société humaine possible, la seule fondée sur la loi divine ou autre justice éternelle. Tous ceux qui contestaient leur dictature de classe ont toujours été traités comme hors-la-loi, diaboliques, criminels ou terroristes. L’anticommunisme virulent, que la bourgeoisie brandit aujourd’hui contre toute idée révolutionnaire et socialiste, a ses racines dans la féodalité. La haine que les nazis vouaient au marxisme allait de pair avec leur aversion pour la Révolution française. Le Livre noir du communisme prend la défense de l’impérialisme en attaquant non seulement Lénine, mais aussi Robespierre : « Robespierre a incontestablement posé une première pierre sur le chemin qui mena Lénine vers la terreur. »13 De la même façon, il existe une continuité dans les idées et les idéaux des classes exploitées en lutte pour leur affranchissement. Depuis des siècles, les opprimés ont pensé un monde utopique basé sur l’égalité et le partage des richesses. Depuis la Révolution française et surtout depuis la Commune de Paris, les idéaux de justice et d’égalité ont une base matérielle : le développement des forces productives et l’organisation de la lutte des classes exploitées. Depuis Robespierre et Marat, depuis Marx et Engels, les opprimés ont, pour la première fois dans l’histoire, nourri un espoir fondé de façon matérialiste. La violence du propos anticommuniste actuel ne doit intimider aucun progressiste : ces propos circulent depuis le jour où les bourgeois ont craché leur haine à la figure de Marat et de Marx. Haut MaratMarx et Engels ont toujours manifesté une admiration pour les grands dirigeants de la Révolution française. Engels s’inspirait de Marat, dont il disait qu’il « a arraché le voile » à tous les opportunistes de la bourgeoisie « et les a démasqués comme des traîtres achevés à la révolution ». Plein d’admiration, Engels continue : « Marat, comme nous, ne tenait pas la révolution pour achevée, mais l’avait proclamée en permanence14. » Et Engels de dénoncer « toute la rage hystérique et toutes les falsifications historiques qui ont fait qu’on n’avait connu qu’un Marat tout à fait déformé ». Nous pouvons dire à peu près la même chose aujourd’hui : « Oui, la rage hystérique et les falsifications historiques ont fait que nous n’avons connu qu’un Staline tout à fait déformé… » Dans beaucoup de ses idées révolutionnaires, Marat réussit à dépasser instinctivement le cadre bourgeois que les conditions historiques lui ont imposées. Ses idées sont encore un appel pour les communistes d’aujourd’hui qui affrontent un capitalisme hautement développé. Marat comprend que seuls les masses travailleuses et principalement les ouvriers peuvent être révolutionnaires jusqu’au bout. « La Révolution n’a été faite et soutenue que par les dernières classes de la société, par les ouvriers, les artisans, les petits commerçants, les agriculteurs, par la plèbe, par ces infortunés que la richesse impudente appelle la canaille15. » Marat comprend la nécessité de la dictature révolutionnaire pour vaincre les classes exploiteuses. Il explique qu’après une première défaite, les classes qui dominent depuis dix siècles chercheront la vengeance à tout prix : « Nous sommes dans un état de guerre. Le salut du peuple est la loi suprême, et tout moyen est bon, lorsqu’il est efficace, pour se défaire des perfides ennemis qui ne cessent de conspirer contre le bonheur public. (…) Nos tyrans, revenus de leur première terreur, ne cesseront de conspirer contre la liberté naissante. C’est le comble de la folie de prétendre que des hommes, en position depuis dix siècles de nous gourmander, de nous piller, et de nous opprimer impunément, se résoudront de bonne grâce à n’être que nos égaux : Ils machineront éternellement contre nous, jusqu’à ce qu’ils soient exterminés; et si nous ne prenons ce parti (…) il nous est impossible d’échapper à la guerre civile, et de ne pas finir par être nous-mêmes massacrés16. » Marat anticipe ainsi l’âpreté du combat que Lénine devra livrer entre 1918 et 1921 contre les tsaristes, contre les bourgeois et contre les armées étrangères et que Staline continuera contre les koulaks et autres contre-révolutionnaires. Marat a en horreur les historiens au service des oppresseurs dont ils embellissent les entreprises les plus barbares et qui dénigrent et calomnient ceux qui se battent pour la libération des classes opprimées : « Ceux qui écrivent l’histoire sont intimidés par la crainte ou corrompus par l’avarice. Ils ne nous font point horreur de la tyrannie. Toujours ils exaltent les entreprises des princes, quelque funestes, d’ailleurs, qu’elles soient à la liberté. Toujours ils élèvent aux nues des actions criminelles dignes du dernier supplice. Ils traitent toujours les peuples d’esclaves révoltés, qu’il faut remettre à la chaîne. Ils représentent les généreux efforts contre la tyrannie comme des rébellions criminelles. Ils tordent les intentions des meilleurs patriotes, ternissent leur réputation, dénigrent leur vie et flétrissent leur mémoire, au lieu de rendre hommage à leur vertu17. » Aujourd’hui, les idéologues de l’ordre établi exaltent toujours « les entreprises funestes et les actions criminelles des princes » : de la contre-révolution en Union soviétique à la guerre et au blocus contre l’Irak, de l’occupation militaire des Balkans au génocide du Rwanda. Et pour ce qui concerne Lénine, Staline et autres Che Guevara, tous les réactionnaires continuent à « tordre leurs intentions, ternir leur réputation, dénigrer leur vie et flétrir leur mémoire… » Non, la propagande anticommuniste actuelle n’a rien de nouveau, elle a ses racines dans la propagande antirévolutionnaire de 1793. Au siècle passé, un abbé français publia un ouvrage de vulgarisation à la gloire des rois de France. Marat, Robespierre, Saint-Just et tous les Montagnards, il les appelle des « terroristes ». Lorsque l’abbé Pioget déverse sa haine sur la Révolution française, on croit entendre notre bourgeoisie parlant de Staline : anarchie, terreur, régime sanglant, un million de morts, tout y est ! « Les statues de nos Rois sont mises en pièces, et désormais domine dans Paris et dans toute la France le sanglant régime de l’anarchie justement appelé le règne de la Terreur. » « L’atroce Marat distribue aux assassins des liqueurs fortes qui allument dans leurs veines la soif du sang. » « Un député crie à Robespierre : “Malheureux, le sang de Danton t’étouffe !” Le sang d’un million de victimes, aurait-il pu dire avec plus de vérité18. » Haut La Commune de ParisLes mêmes gentillesses ont été adressées à Marx et Engels lorsqu’ils ont inspiré la première révolution socialiste, la Commune de Paris, en 1871. Celle-ci a été le prolongement de la Révolution française dans l’époque historique nouvelle. Toute la bourgeoisie française tremblait d’horreur devant cette révolution dont elle était la cible. Elle utilisa deux tactiques différentes pour la maudire. Une fraction cracha son dégoût de la Commune de Paris en la liant aux « horreurs » de la Révolution française. Une autre fraction fit semblant de soutenir la révolution passée, pour charger avec plus de violence encore contre la révolution présente. Écoutons d’abord le comte de Laguéronnière : « La Commune de 1871 (…) faisait revivre, sous le même nom, la Commune de 1793, de sinistre mémoire. » « Robespierre, Couthon, Marat, Saint-Just, ces types maudits de la première république, ont été dépassés par leurs successeurs, qui ont fait ces quelques jours plus féconds pour la moisson de la mort qu’aucun monstre connu à aucune autre époque de malheurs19. » Les « monstres maudits » de la Commune de Paris et leur « moisson de la mort » : apparemment, la France de 1871 avait déjà ses « staliniens »… Voyons maintenant la seconde tactique. Dans un livre publié en 1871, Georges Morin s’acharne contre les Communards, mais il prétend, lui, soutenir la Révolution française de 1793 et « ses mesures nécessaires au salut public ». Puis il se hâte de souligner que son Robespierre a mené un combat implacable contre les précurseurs de la Commune de Paris, contre « les partisans du socialisme de Jacques Roux et leurs exagérations démagogiques violentes20 ». Cette double tactique est toujours très à la mode. Gorbatchev prétendait défendre la révolution bolchevique de Lénine, pour mieux attaquer le « régime totalitaire de Staline ». Puis, après la victoire de la contre-révolution, ses hommes proclameront que « toutes les tares du stalinisme – le totalitarisme, l’écrasement de la dissidence – remontent à Lénine21 ». L’ouvrage de Morin, publié en 1871, nous montre comment Marx fut attaqué par la bourgeoisie « éclairée » de son temps. Très peu de choses ont changé depuis. La défense des propriétaires du capital, de l’État, de la démocratie et de l’égalité bourgeoises sont toujours le point de départ des attaques contre le communisme. Morin attaque Marx à partir de ces positions : « L’État est le représentant des intérêts de tous, il ne doit pas sacrifier les uns au profit des autres; nous en avons assez de tous les despotismes. » « L’Internationale semble avoir juré la destruction du capital et de ceux qui le possèdent. Il ne s’agit plus d’élever les classes ouvrières au niveau des classes bourgeoises. L’Internationale veut assurer la suprématie aux ouvriers enrôlés sous ses drapeaux22. » Lorsque la lutte des opprimés éclate, Morin y voit le résultat d’un complot « longtemps préparé », l’œuvre d’une secte qui a « son grand-maître » et qui « inspire aux ouvriers la haine du capital »; les ouvriers ainsi manipulés sont ensuite « déchaînés contre la société ». Une entreprise aussi néfaste ne peut que sortir, bien évidemment, d’une tête « étrangère ». Aujourd’hui, les anticommunistes se servent toujours des mêmes ficelles. Lisons la version de 1871 : « L’insurrection dont Paris a été la victime, avait son origine dans un plan depuis longtemps préparé; il était l’œuvre de ce Karl Marx, allemand, fondateur et grand-maître de l’Internationale. Ce plan menaçait tous les États d’Europe. Il s’agit de gagner les classes ouvrières, de leur inspirer la haine du capital (…) et de les enrégimenter; puis on doit les déchaîner contre les gouvernements établis (…) pour détruire la société actuelle. Une idée semblable ne pouvait sortir que d’une cervelle allemande23. » Voici maintenant en quels termes Morin déclara en 1871 « une guerre à mort contre l’Internationale » : « Le gouvernement de la Commune ne fut pas autre chose qu’une oligarchie dictatoriale. » « Les insurgés ont massacré des citoyens sans armes qui protestaient contre le crime au nom de la liberté violée. (…) L’Internationale existe plus menaçante que jamais; c’est à la société entière de lui faire une guerre à mort24. » Le communisme, c’est « la dictature d’une oligarchie » qui organise des « massacres de citoyens pacifiques »; contre le communisme, il faut « mener une guerre à mort ». Aujourd’hui, presque toutes les forces bourgeoises souscrivent à ces idées. Elles datent de la contre-révolution qui extermina en 1871 les héroïques Communards. Morin parle ensuite du socialisme proclamé par la Commune : « Les doctrines socialistes et humanitaires, ce sont des armes de combat, et pas autre chose. Séduisantes en apparence, elles sont immorales en réalité et absurdes en pratique. » « L’œuvre de la Commune n’a été que la destruction et le néant (…) ses réformes économiques ont été absurdes et dérisoires25. » Le communisme est « séduisant en théorie », mais en pratique c’est « la destruction » : une utopie « meurtrière et absurde ». C’est ce que nous avons lu dans nos journaux en 1989-1992. Cette « sagesse » date donc du temps où Thiers, le bourreau des Communards, déclara officiellement : « Nous sommes maîtres de Paris. Le sol est jonché de leurs cadavres. Ce spectacle affreux servira de leçon, il faut l’espérer, aux insensés qui osaient se déclarer partisans de la Commune26. » Et pourtant, malgré l’horreur des massacres de 1871, « spectacle affreux » qui devait « servir de leçon » aux générations suivantes, Lénine et Staline ont osé relever le drapeau de la Commune de Paris et vaincre. Haut Un programme pour la révolution socialisteEn ce cent cinquantième anniversaire du Manifeste, les adversaires de Marx recourront aux méthodes les plus subtiles pour combattre son message. Pour le défendre, nous n’en proposons qu’une seule : le lire et l’étudier. Une de leurs ruses sera de nous présenter un Marx apprivoisé. On dira énormément de bien de son œuvre, pour mieux en cacher les idées les plus importantes, les plus révolutionnaires, les plus inacceptables pour la bourgeoisie. On célébrera Marx, mais un Marx revu et corrigé, un Marx dépouillé de tout ce qu’il a de terrifiant pour les riches. Dans ce domaine, la bourgeoisie n’aura pas besoin de se fatiguer. Elle pourra simplement faire appel aux professeurs en marxisme de la social-démocratie. Nous verrons plus loin comment Marx et Engels ont dénoncé dans leurs vieux jours les réformistes qui tentaient de s’emparer de la direction du mouvement socialiste. C’est après la mort d’Engels en 1895 que cette lutte entre réformistes et révolutionnaires a éclaté ouvertement. Elle a conduit à la rupture totale au cours de la Première Guerre mondiale. Dès la victoire de la révolution bolchevique en Russie, les sociaux-démocrates européens se sont attaqués avec une virulence particulière aux communistes. Selon les réformistes, les moyens des bolcheviks, « violents, arbitraires, antidémocratiques et terroristes », étaient condamnés à l’échec en Russie, pays arriéré qui n’était pas mûr pour le socialisme. À cette époque, nos sociaux-démocrates affirmaient poursuivre le même but final que les bolcheviks – le socialisme et la société sans classes – mais ils différaient sur les moyens. Les méthodes réformatrices, graduelles et « s’appuyant sur la mobilisation des larges masses », aboutiraient au véritable socialisme démocratique. Par un programme de réformes de plus en plus profondes, la social-démocratie éliminerait pas à pas le pouvoir du capital pour passer progressivement au socialisme. Aujourd’hui, nous savons que cette prétendue « voie démocratique vers le socialisme » a consisté à entraîner les ouvriers dans la boucherie de la Première Guerre mondiale, à écraser les insurrections ouvrières qui ont suivi cette guerre, à partir en guerre pour écraser la jeune Union soviétique et à justifier les guerres coloniales et le colonialisme. La « voie démocratique vers le socialisme » a conduit le président du Parti Ouvrier Belge (l’ancêtre du Parti socialiste), Henri De Man, à saluer l’occupation de la Belgique par les national-socialistes d’Hitler ! La « voie démocratique vers le socialisme » a amené un Paul-Henri Spaak à s’acoquiner avec la CIA pendant la guerre froide et à soutenir le pacte agressif de l’OTAN jusqu’à en devenir le secrétaire général. L’autre « socialiste » Willy Claes fera de même. Et aujourd’hui cette « voie » conduit à privatiser les entreprises publiques, à démanteler la Sécurité sociale, à comprimer les salaires, à introduire une flexibilité invivable, à liquider les délégués syndicaux combatifs, à transformer la gendarmerie en une super-police toute-puissante, à criminaliser le mouvement syndical et démocratique (article 342)… Le Marx que la social-démocratie nous offrira en cette année anniversaire sera un lion sans dents ni griffes. Nous reprendrons simplement quelques textes de Marx où le lion se présente dans toute sa combativité et avec toute son ardeur. Une autre ruse de la bourgeoisie sera de nous dire tout le bien qu’elle pense de Marx, pour mieux attaquer les grands continuateurs de son œuvre, Lénine et Staline. Par les conditions de leurs temps, Marx et Engels ont été essentiellement des théoriciens et des organisateurs du mouvement ouvrier. Mais cela leur a déjà valu la haine tenace de toute la bourgeoisie européenne. Lénine a réalisé la révolution socialiste dans un immense pays. Son « crime » contre la propriété capitaliste et le pouvoir établi fut bien sûr beaucoup plus inacceptable et la haine de la bourgeoisie pour son œuvre devint franchement féroce. Vint alors Staline. En trente ans, il a fait du marxisme une immense force matérielle à l’échelle mondiale. Staline a consolidé le pouvoir socialiste en Union soviétique, il a transformé le pays en une grande puissance industrialisée, il a construit une Armée rouge capable de vaincre le fascisme allemand, il a apporté son aide au triomphe de la révolution socialiste en Chine et en Europe de l’Est. Chassée d’un tiers de la planète par le vieux spectre du communisme, la bourgeoisie a conçu une haine démentielle pour celui qui a été le plus grand bâtisseur du communisme. Dans l’histoire de la révolution socialiste, une chaîne indestructible lie Marx et Engels à Lénine et à Staline. Les réalisations pratiques de Lénine et de Staline ont dépassé les réalisations que l’histoire a permises aux temps des pionniers. Mais leur base théorique et politique était l’œuvre de Marx et Engels, l’œuvre intégrale, sans les révisions ni les falsifications des Kautsky, Vandervelde et autres socialistes bourgeois. Une même chaîne indestructible lie en effet, dans l’histoire de la contre-révolution, les idéologues de la social-démocratie à la bourgeoisie. Dans toutes les périodes où la lutte de la classe ouvrière a connu un essor, la bourgeoisie a eu besoin d’un personnel « spécialisé » pour combattre de l’intérieur le mouvement révolutionnaire au nom du « socialisme véritable ». Scheidemann et Kautsky en Allemagne, Vandervelde en Belgique, Kerenski et Martov en Russie, tous se sont épuisés en citations de Marx pour défendre le régime bourgeois et combattre le socialisme de Lénine et Staline. Les anticommunistes les plus habiles, ce sont eux ! Il est assez significatif que, dans le Livre noir du communisme, Courtois, le plus haineux des antimarxistes de service, cite abondamment Kautsky pour conclure : « (Voilà) l’enjeu de la querelle entre Kautsky et Lénine : démocratie ou dictature, humanité ou terreur27. » Nous nous attarderons donc un moment auprès du plus sophistiqué parmi les réformistes, Karl Kautsky, qui, dès 1895, date de la mort d’Engels, se considérait comme l’homme « le plus fort en théorie marxiste ». En 1930, il publie un ouvrage classique contre le communisme, Le bolchevisme dans l’impasse. Dans ce livre, il élabore en détail, dans un verbiage « marxiste », une stratégie qui doit conduire au renversement du pouvoir bolchevique. Selon Kautsky, la Russie connaissait « un nouveau servage communiste où le paysan devient un esclave dans les exploitations soviétiques. » « Depuis le coup d’État de 1917, (…) le bolchevisme est devenu un bonapartisme », c’est-à-dire une dictature de type fasciste : « Le fascisme n’est que le pendant du bolchevisme, Mussolini n’est que le singe de Lénine. » « Le bonapartisme de Staline est la pire, la plus forte des formes que puisse prendre la contre-révolution28. » Kautsky veut « une révolution démocratique » en Union soviétique dont « l’insurrection paysanne » sera le moteur. Cette « révolution » aura le soutien des ouvriers et intellectuels puisque « paysans, ouvriers et intellectuels (…) se placent sur le terrain de la démocratie ». « Si les prolétaires s’unissent aux paysans en vue de la lutte pour la démocratie, pour le suffrage universel égal et pour la République parlementaire, nous pouvons espérer voir la Russie rejeter le poids du cauchemar qui l’oppresse29. » Il est évident qu’en Union soviétique, en cette année 1930, les paysans riches, imbus des conceptions féodales les plus barbares, les anciens fonctionnaires, gendarmes et militaires tsaristes, les patrons expropriés ne pouvaient pas hésiter une seconde à se ranger derrière ce drapeau « marxiste » qui leur offrait l’espoir de la destruction du socialisme soviétique. Cette « révolution démocratique », préparée avec obstination tant par les hitlériens que, ensuite, par Reagan et Mitterrand, l’élève de Kautsky, a finalement eu lieu en 1990 avec les conséquences que l’on sait. Ces positions de Kautsky nous aident à mieux comprendre comment des bourgeois peuvent invoquer le nom de Marx pour mieux combattre toutes ses idées essentielles et pour défendre « la démocratie » et la « république parlementaire » que Marx et Engels ont ridiculisées avec tant d’esprit. C’est ici le moment d’exposer brièvement les conceptions politiques fondamentales de Marx et Engels. Dans la théorie de la lutte de classes de Marx et Engels, nous voulons souligner trois points essentiels : 1. leur compréhension de la « démocratie » et de l’État bourgeois; 2. le rôle de la violence dans le passage au socialisme; 3. la définition du socialisme comme régime de la dictature du prolétariat. Dans un quatrième point, nous parlons de l’instrument que Marx et Engels ont créé pour réaliser leur programme : le parti révolutionnaire de la classe ouvrière. Sur ces quatre points, le Manifeste du Parti communiste contient déjà les idées fondamentales que ses auteurs développeront en profondeur tout au long de leur vie militante. Ce sont ces idées qui ont été mises en pratique par la révolution bolchevique, le plus grand affrontement entre la révolution et la contre-révolution que le monde ait connu jusqu’à présent. Et on peut dire que les thèses de Marx et Engels sont aujourd’hui plus pertinentes encore qu’elles ne l’étaient au siècle passé, maintenant que le capitalisme s’est étendu au monde entier, qu’il a obtenu une victoire dans sa lutte séculaire contre le socialisme et que toutes les contradictions économiques et sociales de notre monde s’aiguisent de façon dramatique. Haut Démocratie, élections et pouvoir d’ÉtatParlons d’abord de la démocratie et de l’État. La bourgeoisie définit la société dans laquelle elle règne comme étant « la démocratie ». Un Parti communiste qui s’oppose aux fondements du régime capitaliste devient pour elle « un ennemi de la démocratie ». Kautsky a combattu la révolution socialiste au nom de « la démocratie ». Et lorsque la bourgeoisie internationale a réussi à renverser le socialisme en Union soviétique et à y introduire le marché libre, elle l’a fait aussi au nom de cette même « démocratie ». Ce que nos riches appellent « la démocratie », Marx l’appelle « la dictature de la bourgeoisie ». Les moyens de production sont la source de toute la vie de la société. En « démocratie », les moyens de production sont la propriété privée des capitalistes qui décident arbitrairement de la vie des ouvriers, des travailleurs, des allocataires sociaux, des jeunes : ils ferment des usines, augmentent l’exploitation, diminuent les allocations de chômage, organisent l’enseignement en fonction des besoins du patronat. Ainsi, la possession des moyens de production permet aux capitalistes d’imposer, dans la vie quotidienne, leur dictature sur les travailleurs. La fonction de l’État bourgeois, de ses lois, de ses institutions et de ses forces de répression, est essentiellement de protéger la libre mainmise des capitalistes sur « leurs » moyens de production. L’État est un organe de violence destiné à réprimer toute tentative de mettre en cause la base de toutes les injustices et inégalités : la propriété privée des moyens de production. L’État, l’instrument de la dictature de la bourgeoisie, peut par ailleurs réprimer par la violence « légale » toute lutte pour l’amélioration du sort des exploités, même si celle-ci ne met pas directement en cause la base de ce système. Voyons ce qu’il en est dans les œuvres de Marx et d’Engels. « L’État est l’État de la classe la plus puissante, de celle qui domine au point de vue économique et qui, grâce à lui, devient aussi la classe politiquement dominante et acquiert ainsi de nouveaux moyens pour mater et exploiter la classe opprimée30. » « Les classes possédantes tiennent en servitude le peuple travailleur non seulement par la puissance de leurs richesses, par la simple exploitation du travail par le capital, mais aussi par la force de l’État, par l’armée, la bureaucratie, les tribunaux31. » « Le pouvoir d’État n’est rien d’autre que l’organisation que les classes dominantes, propriétaires fonciers et capitalistes, se sont donnée pour préserver leurs privilèges32. » L’État bourgeois peut prendre différentes formes politiques, de la monarchie constitutionnelle au régime militaire, du fascisme à la république démocratique, mais ces formes diverses expriment toutes un même fond de classe : la dictature du capital sur le travail. Engels a écrit : « Dans la république démocratique, la richesse exerce son pouvoir d’une façon indirecte, mais d’autant plus sûre. D’une part, sous forme de corruption directe des fonctionnaires. D’autre part, sous forme d’alliance entre le gouvernement et la Bourse33. » « La République bourgeoise est la République des hommes d’affaires, où la politique est une affaire commerciale comme une autre34. » Ce que la bourgeoisie appelle « la démocratie », la seule, l’unique, la vraie « démocratie », est en réalité « sa » démocratie à elle, la démocratie bourgeoise. Démocratie pour la classe qui possède les moyens de production, elle devient, pour tout ce qui est essentiel et lorsque les choses deviennent sérieuses, dictature pour les travailleurs. C’est le caractère de classe de la société, qui rend hypocrites tous les grands mots tels que « la démocratie », « la justice », « les droits de l’homme ». Dans la société dominée par le capital, le sens pratique de ces mots est : démocratie pour les riches, justice contournable et bienveillante pour les bourgeois, droits de l’homme pour tous ceux qui défendent l’ordre établi. Mais de quelle « démocratie » ont joui les ouvriers de Renault-Vilvorde lorsqu’ils ont été jetés à la rue comme de vieux pneus ? De quelle « justice » ont bénéficié les sept jeunes immigrés abattus ces dernières années par les forces de répression et les soixante-treize enfants disparus cette dernière décennie en Belgique ? Quels « droits de l’homme » ont accordés nos Tobback et autres Vande Lanotte aux milliers de travailleurs « illégaux » expulsés et aux milliers de réfugiés politiques refoulés ? Dans la société bourgeoisie, la démocratie, la liberté et la justice sont accordées en général, mais niées, bafouées ou détruites dans la pratique pour les opprimés. Le peuple abstrait dispose de toutes les libertés mais une légion de dispositions légales permettent, en cas de « troubles sérieux » d’arrêter les dirigeants ouvriers, d’interdire les journaux, les tracts, les manifestations, les réunions et les « attroupements » de plus de cinq personnes… Marx : « Chaque paragraphe de la Constitution contient sa propre antithèse. Dans le texte, la liberté; dans la marge, la suppression de cette liberté. L’existence constitutionnelle de la liberté reste entière, intacte, bien que son existence réelle soit totalement anéantie35. » Et les élections libres qui permettent d’élire démocratiquement le parlement censé faire les lois au nom du peuple ? Voici ce que Marx en disait en 1871 : « Elles consistent à décider une fois tous les trois ou six ans quel membre de la classe dirigeante doit représenter et aider à réprimer le peuple au parlement36. » En 1884, Engels déclarait à ce propos : « La classe possédante règne directement au moyen du suffrage universel. Tant que la classe opprimée, le prolétariat ne sera pas encore assez mûr pour se libérer lui-même, il considérera dans sa majorité le régime social existant comme le seul possible et formera, politiquement parlant, la queue de la classe capitaliste37. » Dans les régimes bourgeois bien établis, les élections ne sont source d’aucun pouvoir, elles sont une vaste opération psychologique consistant à faire croire aux électeurs que leur voix peut déterminer la politique suivie par ceux qui gouvernent. Or, il n’en est rien. Les parlementaires sont élus par le peuple, mais légifèrent par la grâce du capital. L’issue des élections est déterminée surtout par les facteurs suivants : l’activité politique et sociale permanente des partis bourgeois financés par le capital; la mainmise de ces partis sur tout l’appareil d’État, leurs liens avec les Églises et avec l’enseignement; la domination des médias – télé, radio, presse – par les grands groupes financiers; le financement des campagnes électorales par la bourgeoisie; l’intoxication permanente contre les partis révolutionnaires qui représentent les intérêts des masses. Dans les conditions de la dictature de la bourgeoisie, le suffrage universel est un moyen pour légitimer cette dictature. L’élection par le peuple français de Louis-Bonaparte à la présidence de la République, en décembre 1848, a permis à celui-ci d’établir ensuite sa dictature personnelle. Engels : « Louis-Napoléon a montré comment, dans des conditions favorables, le suffrage universel peut être transformé en un instrument d’oppression des masses38. » Hitler, lui aussi, a plusieurs fois été plébiscité par le suffrage universel… Les questions décisives dans l’histoire ne sont jamais décidées par des élections, mais par la lutte des classes, par la révolution. Engels : « Le suffrage universel est l’index qui permet de mesurer la maturité de la classe ouvrière. Il ne peut être rien de plus, il ne sera jamais rien de plus dans l’État actuel. Le jour où le thermomètre du suffrage universel indiquera pour les travailleurs le point d’ébullition, ils sauront ce qu’il leur reste à faire39. » « Le suffrage universel (…) vous indique avec l’exactitude la plus irréprochable le jour où il faut en appeler à la révolution par les armes40. » C’est ce qu’au Chili, un certain Allende a oublié il y a vingt-cinq ans. Comme cet honnête homme ne voulait pas d’une révolution par les armes, c’est la contre-révolution qui l’a passé par les armes… L’État n’est pas du tout un appareil « démocratique » qui renaît des élections tous les quatre ou cinq ans. C’est une machine d’oppression des classes laborieuses, machine construite au cours de plusieurs siècles par la bourgeoisie. Cette machine conditionne les élections, plutôt qu’elle n’en dépend. Après la première révolution socialiste, la Commune de Paris, Marx définit en 1871 l’État bourgeois comme « l’engin de guerre du Capital contre le Travail ». Tout au long du siècle qui a suivi, ce caractère de l’État a été renforcé. Marx a souligné deux autres caractéristiques de l’État bourgeois qui se sont affirmées depuis : le parlement perd de plus en plus son influence sur la gestion du pays et l’exécutif, le gouvernement, concentre de plus en plus tous les pouvoirs. Marx a anticipé la tendance générale à la fascisation de tous les États bourgeois au cours des années trente, tendance qui s’est approfondie depuis les années quatre-vingts et qui s’exprime notamment dans le gonflement affolant des effectifs et des pouvoirs de la gendarmerie. Face à toutes les théories mystificatrices sur l’État bourgeois, qui pourrait nier l’actualité et la pertinence des propos suivants de Marx ? « Le pouvoir centralisé de l’État, avec ses organes, partout présents : armée permanente, police, bureaucratie, clergé et magistrature, date de l’époque de la monarchie absolue. Au fur et à mesure que le progrès de l’industrie moderne développait, élargissait, intensifiait l’antagonisme de classe entre le Capital et le Travail, le pouvoir d’État prenait de plus en plus le caractère d’un pouvoir national du Capital sur le Travail, d’un appareil de domination de classe. Après chaque révolution qui marque un progrès de la lutte des classes, le caractère purement répressif du pouvoir d’État apparaît de façon de plus en plus ouverte. En présence de la menace de soulèvement du prolétariat, la classe possédante unie utilisa alors le pouvoir de l’État, sans ménagement et avec ostentation, comme l’engin de guerre national du Capital contre le Travail. Dans sa croisade permanente contre la masse des producteurs, elle fut forcée non seulement d’investir l’exécutif de pouvoirs sans cesse accrus de répression, mais aussi de dépouiller peu à peu sa propre forteresse parlementaire, l’Assemblée nationale, de tous ses moyens de défense contre l’exécutif41. » Haut La violence révolutionnaireDe l’analyse que Marx a faite de la dictature de la bourgeoisie, de la nature de son État et de sa « démocratie », découle sa théorie sur la violence révolutionnaire comme unique voie de la libération des masses travailleuses. « Nous ne l’avons jamais dissimulé : le terrain sur lequel nous agissons, ce n’est pas le terrain légal, c’est le terrain révolutionnaire42. » « Nous devons déclarer aux gouvernements : nous savons que vous êtes la force armée contre les prolétaires. Nous agirons pacifiquement contre vous là où cela nous sera possible, et par les armes quand cela sera nécessaire43. » Tout au long de leur vie, Marx et Engels ont été catégoriques sur ce point et seuls des personnages malhonnêtes peuvent vendre frauduleusement la « voie pacifique » sous l’étiquette de « marxisme ». Déjà en 1848, dans le Manifeste, ils écrivaient : « Le prolétariat fonde sa domination par le renversement violent de la bourgeoisie. » Quarante et un ans plus tard, le vieil Engels répète avec la même énergie : « Le prolétariat ne peut s’assurer la prédominance politique – l’unique porte ouvrant sur la société nouvelle – sans une révolution violente44. » Au moment où l’Angleterre ne disposait pas d’importantes forces de répression dressées contre le prolétariat, Marx a affirmé que « les travailleurs anglais peuvent espérer atteindre leurs buts par des moyens pacifiques ». Depuis, tous les opportunistes que le mouvement marxiste a connus, se sont hardiment armés de cette demi-phrase. Mais même cette paille ne peut pas sauver ces naufragés. À la question précise d’un journaliste : « Il semble qu’en Angleterre, la solution puisse être obtenue sans révolution violente ? », Marx répondait : « Aussitôt que la bourgeoisie anglaise se verra mise en minorité sur des questions qu’elle considère comme vitales, nous verrons ici une nouvelle guerre esclavagiste45. » Marx n’est pas du tout un « fanatique » de la violence. Elle n’est pas son premier principe. Son point de départ est le constat des innombrables « orgies de sang » dans lesquelles la bourgeoisie noie les mouvements pour l’émancipation nationale et sociale. Après la terreur qui a liquidé par dizaines de milliers les Communards, Marx écrit : « La civilisation et la justice de l’ordre bourgeois se montrent sous leur jour sinistre chaque fois que les esclaves de cet ordre se lèvent contre leurs maîtres. Alors, cette civilisation et cette justice se démasquent comme la sauvagerie sans masque et la vengeance sans loi. » « Tout ce concert de calomnies que le parti de l’ordre ne manque jamais, dans ses orgies de sang, d’élever contre ses victimes, prouve seulement que le bourgeois de nos jours se considère comme le successeur légitime du baron de jadis, pour lequel toute arme dans sa propre main était juste contre le plébéien, alors qu’aux mains du plébéien, la moindre arme constituait par elle-même un crime46. » Au moment où la police de tous les pays européens possède un arsenal d’armes de guerre des plus sophistiquées, un bâton, une pierre ou un cocktail Molotov aux mains d’un jeune immigré des banlieues de Paris, Lyon ou Bruxelles devient un crime punissable d’un an à trois ans de prison ! Au moment où l’impérialisme américain concentre toute sa panoplie d’armes les plus barbares contre l’Irak, un pays qui a vu 700 000 de ses hommes, femmes et enfants massacrés par la guerre et le blocus, quelques vieilles armes hypothétiques aux mains des Irakiens constituent « une menace pour l’humanité ». Par rapport au temps de Marx, la bourgeoisie multiplie aujourd’hui par mille l’ampleur de ses orgies sanglantes et la férocité de ses mensonges et calomnies. La question de la violence comme « accoucheuse de la nouvelle société » est vraiment au centre de la pensée de Marx et Engels. À tel point qu’en 1879 ils déclarent une guerre ouverte aux dirigeants du Parti social-démocrate allemand qui prônent la « voie pacifique ». Marx les appelle carrément « de pauvres contre-révolutionnaires ». Voici en quels termes Marx et Engels, dans une « lettre circulaire » à tous les dirigeants, s’expriment : « (Les opportunistes affirment) : “Le parti montre qu’il n’est pas disposé à entrer dans la voie de la révolution sanglante et violente, mais qu’il est décidé à prendre la voie de la légalité, c’est-à-dire des réformes.” Aujourd’hui, les électeurs sociaux-démocrates ne veulent pas enfoncer les murs avec leur tête en tentant une “révolution sanglante” se trouvant à un contre dix. Cela prouverait donc qu’ils font vœu de ne jamais profiter d’un événement violent de politique extérieure, d’une subite poussée révolutionnaire consécutive et même de la victoire du peuple gagnée dans la collision ainsi survenue ? Si un jour Berlin se montre de nouveau si mal élevé pour faire un 18 mars (début de la révolution de 1848), les sociaux-démocrates devront alors plutôt “prendre la voie de la légalité”, enlever les barricades et, si besoin est, marcher au pas avec les troupes glorieuses contre les masses aveugles, brutales et illettrées47. » On s’étonne de la perspicacité de Marx et Engels, géniale dans ce cas. En effet, « l’événement violent de politique extérieure » en Allemagne, ce fut le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Après quatre années de massacres sans pareils dans l’histoire, les ouvriers de Berlin, sous la conduite de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, se sont insurgés à Berlin, comme Marx l’avait imaginé. Et Noske, Ebert et Scheidemann, ces dirigeants réformistes opposés à « la révolution sanglante », ont effectivement « marché au pas avec les troupes réactionnaires ». Pire, ils les ont dirigées en tant que ministres de la bourgeoisie ! Ces réformistes se sont retrouvés jusqu’aux genoux dans le sang de 30 000 ouvriers massacrés sur leurs instructions ! Haut La dictature du prolétariatDans son essence, la société capitaliste est caractérisée par la dictature de la bourgeoisie : dictature économique, politique, idéologique et militaire. Il s’ensuit que le noyau du marxisme est sa théorie de la dictature du prolétariat. Quand Marx doit résumer son apport à la science politique, c’est à cette question qu’il renvoie. « En ce qui me concerne, ce n’est pas à moi que revient le mérite d’avoir découvert ni l’existence des classes dans la société moderne, ni la lutte entre elles. Longtemps avant moi, des historiens bourgeois avaient décrit le développement historique de cette lutte des classes et des économistes bourgeois en avaient exprimé l’anatomie économique. Ce que je fis de nouveau, ce fut : 1. démontrer que l’existence des classes n’est liée qu’à des phases de développement historique déterminé de la production; 2. que la lutte des classes conduit nécessairement à la dictature du prolétariat; 3. que cette dictature elle-même ne constitue que la transition à l’abolition de toutes les classes et à une société sans classes48. » Pour Marx, la prise du pouvoir par le prolétariat et les classes travailleuses est le début d’un très long processus historique au cours duquel l’humanité passera de l’économie capitaliste à l’économie communiste. L’économie communiste sera caractérisée par un haut développement intellectuel et moral de l’homme et par un accroissement phénoménal de sa force productive. Le travail sera devenu le premier besoin de l’homme, chacun travaillera selon ses capacités et recevra de la société tout ce dont il aura besoin. La différence entre le travail intellectuel et manuel aura disparu, ainsi que la différence entre la ville et la campagne. Pour y arriver, il faudra une longue période de transformations révolutionnaires de la société et des hommes. Ce processus de transformation ne peut être accompli que par l’État de la dictature du prolétariat. Quand la société aura atteint le stade du communisme, l’État proprement dit, c’est-à-dire une machine nécessaire pour opprimer certaines classes ou résidus de classes, cessera d’exister. Marx le formule ainsi : « Si les ouvriers substituent leur dictature révolutionnaire à la dictature de la bourgeoisie, ils donnent à l’État une forme révolutionnaire et transitoire49. » « Entre la société capitaliste et la société communiste, se place la période de transformation révolutionnaire de celle-là en celle-ci. À quoi correspond une période de transition politique où l’État ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat50. » Sous le socialisme, la lutte des classes et la révolution doivent continuer parce qu’il y a toujours des forces qui tentent de rétablir l’exploitation de l’homme par l’homme. Aussi longtemps qu’existent des différences de classes et que circulent des idées réactionnaires, se trouve une base pour un processus contre-révolutionnaire. Marx le disait : « Le socialisme est la déclaration permanente de la révolution, la dictature de classe du prolétariat, comme point de transition nécessaire pour arriver à la suppression des différences de classes en général, (…) au bouleversement de toutes les idées qui émanent des relations sociales de la période capitaliste51. » Inutile de préciser que toutes ces thèses sont depuis longtemps combattues par la social-démocratie. Mais il est plus intéressant de s’attarder un instant aux positions de Khrouchtchev. Il attaqua avec une violence extrême la politique de Staline. Il prétendait qu’en 1936 déjà, le danger d’une restauration avait disparu et que l’épuration organisée par Staline avait été arbitraire et criminelle. En 1956, Khrouchtchev affirmait qu’il n’y avait plus le moindre danger de restauration capitaliste et que, par conséquent, la dictature du prolétariat avait perdu sa raison d’être. Il promettait une progression économique et intellectuelle si rapide que l’Union soviétique accéderait au stade du communisme en… 1980 ! Toutes ces affirmations antimarxistes ont été ridiculisées par l’évolution réelle de l’Union soviétique. En 1990, année où elle aurait dû se trouver en plein communisme, sans différentiation de classes aucune, le capitalisme le plus sauvage a été restauré et l’Union soviétique s’acheminait vers son éclatement… Voyons maintenant quelles sont les tâches essentielles qui doivent être accomplies, selon Marx et Engels, par la dictature du prolétariat. La première fonction de l’État socialiste est d’organiser les prolétaires et les masses travailleuses pour dépouiller les capitalistes de leur pouvoir économique et politique et pour réprimer toutes leurs tentatives de reprendre le pouvoir. C’est ce que Lénine et Staline ont fait. Marx : « Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolétariat52. » Engels : « Une révolution est l’acte par lequel une fraction de la population impose sa volonté à l’autre au moyen de fusils, de baïonnettes et de canons. Le parti victorieux, s’il ne veut pas avoir combattu en vain, doit continuer à dominer avec la terreur que ses armes inspirent aux réactionnaires53. » Khrouchtchev déclarait en 1956 qu’il n’y avait plus de forces bourgeoises à réprimer. Et trente ans plus tard, Gorbatchev rétablissait la dictature de la nouvelle bourgeoisie… Passons à la deuxième fonction de la dictature du prolétariat. Le pouvoir socialiste doit briser la machine de l’État bourgeois, démanteler les institutions qui servent directement la bourgeoisie, briser les liens entre l’État et les classes exploiteuses, chasser les fonctionnaires qui appartiennent aux milieux bourgeois. Lénine et Staline ont appliqué ces consignes. Marx : « La Commune de Paris dut reconnaître d’emblée que la classe ouvrière, une fois au pouvoir, ne pouvait continuer à administrer avec la vieille machine d’État. La classe ouvrière devait éliminer la vieille machine d’oppression jusqu’alors employée contre elle-même54. » Le vieil appareil d’État est un lieu où les forces et les habitudes de la bourgeoisie peuvent être maintenues, il peut devenir le point de regroupement de la bourgeoisie. Si les anciennes institutions ne sont pas détruites et supprimées, dit Marx sur base de son expérience de la révolution allemande de 1848-1849, « le parti vaincu renforce ses positions dans l’administration et dans l’armée » et se prépare à la contre-révolution55. La troisième fonction de la dictature du prolétariat est de veiller à ce que la bourgeoisie ne puisse pas renaître au sein des structures socialistes. Comme le dit Marx, la Commune de Paris a dû « prendre des assurances contre ses propres mandataires et fonctionnaires en les proclamant, en tout temps et sans exception, révocables56. » Les élus de la Commune étaient essentiellement des ouvriers et des travailleurs qui ne devaient pas seulement faire les lois, mais aussi participer à leur exécution. Ils étaient responsables de leurs actes et révocables par leurs électeurs. Ils étaient rémunérés à un salaire d’ouvrier. L’armée était remplacée par une garde nationale constituée en majorité par des ouvriers. La défense était assurée par le peuple en armes. Les policiers étaient responsables de leurs actes et révocables. Magistrats et juges étaient élus, responsables de leurs actes et révocables. L’idée directrice était de constituer un nouvel appareil d’État au service des travailleurs et contrôlé par eux et d’empêcher que cet appareil ne puisse se détacher des travailleurs pour ensuite les dominer57. En Union soviétique, la lutte contre la bureaucratisation de l’appareil du Parti et de l’État a été un des aspects les plus difficiles de la continuation de la révolution sous le socialisme. En 1937, Staline a organisé des élections pour les organisations de base du Parti qui ont conduit à un changement de 55% des cadres inférieurs. L’épuration de la même année a frappé un grand nombre de bureaucrates des échelons supérieurs. Khrouchtchev et surtout Brejnev ont critiqué violemment la politique de Staline en cette matière et ils ont garanti la « tranquillité » à la bureaucratie du Parti et de l’État qui deviendra la force sociale principale œuvrant pour la restauration capitaliste. La quatrième fonction de la dictature du prolétariat est la réorganisation de l’économie sur une base socialiste. Marx : « Après la victoire du prolétariat, c’est justement l’État qui représente l’unique organisation que la classe ouvrière triomphante trouve en place pour son usage. Certes, cet État demande d’importantes modifications avant de pouvoir assumer ses nouvelles fonctions. Mais c’est le seul appareil à l’aide duquel le prolétariat triomphant peut (…) réaliser la révolution économique de la société sans laquelle toute sa victoire se terminerait inexorablement par une défaite et l’extermination massive des ouvriers, comme ce fut le cas après la Commune de Paris58. » Staline a pris à cœur l’application de cette directive. L’industrialisation socialiste et la collectivisation de l’agriculture ont été justement cette « révolution économique » qui a permis d’éviter « la défaite et l’extermination massive des ouvriers » lorsque les nazis se sont rués sur l’Union soviétique. L’industrialisation et la collectivisation n’ont pu être réalisées qu’à travers des batailles acharnées contre les anciennes classes exploiteuses. Il n’y a pas le moindre doute que, sans la victoire de l’industrialisation et de la collectivisation, Hitler aurait triomphé. Les sociaux-démocrates qui ont fulminé contre le « caractère forcé » de l’industrialisation et de la collectivisation, ont démontré ainsi dans quel camp ils se trouvaient. Haut Un parti de classe et conscient de l’êtreMarx et d’Engels ont toujours eu comme préoccupation principale dans leurs activités politiques la formation d’un parti de classe, d’un parti prolétarien constitué de tous les travailleurs qui acceptent le programme communiste. Engels affirme sans ambages : « Une chose dans notre tactique demeure invariable pour tous les pays et tous les temps : amener les ouvriers à créer leur propre parti autonome, opposé à tous les partis bourgeois59. » Haut Opposé à tous les partis bourgeoisLe parti joue le rôle déterminant, irremplaçable, dans l’accomplissement des deux tâches fondamentales du programme communiste : la réalisation de la révolution violente et l’instauration de la dictature du prolétariat. Engels exprime cette vérité dans les termes suivants : « Le prolétariat ne peut conquérir le pouvoir politique – seule porte donnant sur la société nouvelle – sans révolution violente. Pour qu’au jour de la décision, le prolétariat soit assez fort pour vaincre – et cela, Marx et moi nous l’avons défendu depuis 1847 – il est nécessaire qu’il forme un parti autonome, séparé de tous les autres et opposé à eux tous, un parti de classe conscient de l’être60. » « Tout parti véritablement prolétarien a toujours posé comme but premier de la lutte, la dictature du prolétariat61. » Mais créer un parti de classe, un parti fidèle aux intérêts immédiats et historiques des travailleurs, est une tâche extrêmement compliquée. Pour y réussir, ses dirigeants doivent être fidèles aux principes du socialisme scientifique et éviter l’écueil des différentes conceptions pseudo-socialistes. Engels a eu ce mot célèbre : « Ne jamais oublier que le socialisme, depuis qu’il est devenu une science, veut être traité, c’est-à-dire étudié, comme une science. La tâche consistera, ensuite, à répandre les conceptions toujours plus claires, ainsi acquises, et à consolider de plus en plus puissamment l’organisation du Parti et celle des syndicats62. » Dans un chapitre brillant du Manifeste du Parti communiste, Marx et Engels ont expliqué que la bourgeoisie et la petite-bourgeoisie élaborent des programmes « socialistes » et créent des partis « socialistes » pour entraîner le prolétariat dans leur sillage et pour réaliser leurs ambitions propres. En suivant cette voie, la classe ouvrière restera toujours soumise à la dictature du capital. En 1850, Marx et Engels ont approfondi ces idées du Manifeste sur base de leur expérience au cours de la révolution allemande. Ils écrivent dans une Adresse à la Ligue des Communistes : « En ce moment où les petits-bourgeois démocratiques sont partout opprimés, ils prêchent au prolétariat l’union et la réconciliation. Ils lui tendent la main et s’efforcent de mettre sur pied un grand parti d’opposition. Ils s’efforcent de prendre les ouvriers au piège d’une organisation de parti qui sert de paravent à leurs propres intérêts particuliers et où les revendications particulières du prolétariat ne doivent pas être formulées. Le prolétariat perdrait toute sa position indépendante, conquise au prix de tant de peines, et retomberait au rang de simple appendice de la démocratie bourgeoise officielle63. » Le danger que Marx et Engels signalent ici s’est pleinement réalisé en Belgique où le Parti Ouvrier Belge, l’ancêtre du PS et du SP, a été dès le début ce « grand parti d’opposition » où le prolétariat a servi de force d’appui aux chefs de la petite-bourgeoisie démocratique. Haut « En théorie zéro, en pratique bons à rien »Partout en Europe, Marx et Engels ont impulsé la création de partis prolétariens en rupture avec le socialisme bourgeois et petit-bourgeois. Mais dès que les partis marxistes ont acquis une réelle influence de masse, l’influence de la petite-bourgeoisie s’est fait sentir en leur sein. Le parti social-démocrate allemand a connu un développement important après 1870, au point que Bismarck a fait adopter une « loi contre les socialistes » en octobre 1878. Les organisations ouvrières et leur presse ont été interdites. En 1879, trois intellectuels du parti, Höchberg, Bernstein et Schramm, qui ont tous subi l’influence de Dühring, éditent l’organe central du parti à Zürich. En fait, à travers eux, le socialisme petit-bourgeois, combattu par Marx depuis le Manifeste, prend le pouvoir idéologique dans le plus important parti marxiste… Dans une lettre circulaire d’une grande portée historique, Engels déclare la guerre à l’opportunisme qui prône une alliance avec la bourgeoisie démocratique. Cet opportunisme s’exprime dans la phrase : « Plus le Parti saura demeurer calme, objectif et réfléchi dans sa critique des conditions existantes et dans ses projets de changement, et moins il sera possible à la réaction d’intimider la bourgeoisie en agitant le spectre de la terreur rouge. » Engels réplique à cela de façon cinglante, avec une référence claire au Manifeste : « Afin d’enlever à la bourgeoisie la dernière trace de peur, il faut lui démontrer clairement et simplement que le spectre rouge n’est vraiment qu’un spectre, qu’il n’existe pas. Or, qu’est-ce que le secret du spectre rouge, si ce n’est la peur de la bourgeoisie de l’inévitable lutte à mort qu’elle aura à mener avec le prolétariat ? (…) (Les trois rédacteurs) sont les représentants de la petite-bourgeoisie qui manifestent leur peur que le prolétariat, entraîné par la situation révolutionnaire, “n’aille trop loin”. Au lieu de la franche opposition politique, ils recherchent le compromis général; au lieu de lutter contre le gouvernement et la bourgeoisie, ils cherchent à les gagner à leur cause par la persuasion; au lieu de résister avec un esprit de fronde à toutes les violences exercées d’en haut, ils se soumettent avec humilité et avouent qu’ils méritent d’être châtiés. Nos sociaux-démocrates d’aujourd’hui considèrent le renversement de l’ordre capitaliste comme un objectif lointain et, par conséquent, comme quelque chose qui n’a absolument aucune incidence sur la pratique politique du présent. La lutte de classes entre prolétariat et bourgeoisie, on la reconnaît sur le papier, mais dans la pratique on la camoufle, on la dilue et on l’édulcore64. » Marx y ajoutait dans une lettre à Sorge : « Ces gens-là, en théorie zéro, en pratique bons à rien, veulent extirper les dents au socialisme et rendre le Parti respectable aux yeux des petits-bourgeois. Ce sont de pauvres remueurs de langue contre-révolutionnaires. Ils sont déjà tellement atteints d’idiotisme parlementaire qu’ils croient être au-dessus de la critique65. » Toutes ces paroles s’appliquent parfaitement au Parti Ouvrier Belge dès sa fondation en 1885, comme un récent numéro d’Études Marxistes l’a brillamment démontré66. C’est bien l’idéologie du Parti socialiste belge qui était « dépassée » dès son origine. Et la critique du réformisme, formulée par Marx et Engels en 1879, n’a rien perdu de son mordant ni de son actualité. Trois années plus tard, une même lutte idéologique éclata au sein du parti français où Guesde et Lafargue défendaient le marxisme et où Malon et Brousse prônaient le réformisme, appelé « possibilisme ». Engels commentait : « En France, la scission tant attendue a eu lieu. La divergence tient à une question de principe : la lutte doit-elle être menée comme une lutte de classe du prolétariat contre la bourgeoisie, ou est-il admissible de renoncer en opportunistes (en possibilistes) au caractère de classe du mouvement et au programme, chaque fois que cela permettrait d’obtenir davantage de voix, de partisans ? Le développement du prolétariat s’accompagne partout de luttes intérieures. Ceux qui ont, comme Marx et moi, combattu toute leur vie les soi-disant socialistes plus que quiconque, ceux-là ne seront pas trop désolés de voir éclater l’inévitable lutte67. » Quelques années plus tard, Engels disait des dirigeants réformistes qu’ils forment « une bande d’intrigants et d’arrivistes qui ne cessent de trahir les véritables principes du Parti face à la bourgeoisie régnante et renoncent aux méthodes de lutte éprouvées pour assurer des places à eux-mêmes, et aux ouvriers qui les suivent de petits, d’infimes avantages68. » Ainsi, nous voyons que Marx et Engels, de leur vivant, ont déjà dû dénoncer le courant réformiste au sein du mouvement marxiste, courant qui deviendra dominant dans la social-démocratie européenne après la mort d’Engels en 1895. La lutte que Lénine et Staline ont menée de 1900 à 1919 contre la social-démocratie réformiste et traître est donc la continuation directe du combat idéologique initié par Marx et Engels. Du 2 au 6 mars 1919 a eu lieu à Moscou le premier congrès de l’Internationale communiste où 35 partis ont levé haut le drapeau de Marx et Engels. Haut La révolution, processus internationalL’actualité de Marx et Engels réside aussi dans leur vision de la révolution socialiste en tant que processus mondial. Pour chaque période de la lutte des classes, ils ont été capables de faire une analyse de toutes les forces qui agissaient sur la scène internationale et de leur interaction. Nous traiterons quatre points dans ce chapitre. 1. l’internationalisme prolétarien de Marx et Engels. 2. leurs idées sur la menace d’une guerre mondiale et sur la stratégie à suivre dans cette éventualité. 3. leur estimation du rôle révolutionnaire que pourra jouer la Russie. 4. leur compréhension des bouleversements dans le tiers monde. Haut L’internationalismeMarx et Engels ont mis en évidence le rôle révolutionnaire de la bourgeoisie, consistant à créer des forces de production modernes et un marché mondial qui permettent l’intercommunication universelle de l’humanité. Leur vision de la révolution socialiste est mondiale : « Une grande révolution sociale devra maîtriser les réalisations de l’époque bourgeoise et les soumettre au contrôle commun des peuples69. » Déjà dans le Manifeste, l’internationalisme prolétarien est présenté comme un élément fondamental qui distingue le Parti communiste de tous les autres : « Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, les communistes mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. » Dix-huit ans plus tard, Marx rédige sa célèbre Critique du programme de Gotha où il défend les principes du Manifeste contre les courants nationalistes. Le Parti socialiste allemand notamment oublie le premier principe : « la fraternité internationale des classes ouvrières dans leur lutte commune contre les classes dominantes et leurs gouvernements70. » Au même moment, Engels souligne pour ses compatriotes ce devoir crucial : « Avant tout, il s’agit de maintenir le véritable esprit international qui n’admet aucun chauvinisme patriotique et qui salue avec joie tout nouveau progrès du mouvement prolétarien, de quelque nation qu’il provienne71. » En 1893, Engels reproche amèrement aux socialistes français leur chauvinisme et leur idée que la France doit nécessairement jouer un rôle directeur dans la révolution socialiste, comme elle le fit dans la révolution bourgeoise : « Ni Français, ni Allemands, ni Anglais n’auront, à eux seuls, la gloire d’avoir écrasé le capitalisme. Si la France – peut-être – donne le signal, ce sera en Allemagne, le pays le plus profondément travaillé par le socialisme, que la lutte se décidera, et encore ni les Français, ni les Allemands n’auront définitivement assuré la victoire tant que l’Angleterre restera aux mains de la bourgeoisie. L’émancipation du prolétariat ne peut être qu’un fait international. Si vous tâchez d’en faire un fait simplement français, vous la rendez impossible72. » Marx et Engels ont toujours souligné que les ouvriers de n’importe quel pays doivent voir leur lutte dans le cadre global des révolutions antiféodale et socialiste et la subordonner aux nécessités de ces révolutions. Ils se sont toujours opposés avec énergie à la poursuite d’objectifs partiels qui entraient en contradiction avec les objectifs de la révolution universelle. Ainsi, au cours de la révolution européenne de 1848, Marx et Engels soutiennent à fond la lutte pour l’indépendance de la Pologne – pour l’unique raison qu’elle s’attaque aux trois grandes puissances de la réaction féodale : la Russie, la Prusse et l’Autriche qui se sont partagé la Pologne. Marx et Engels soutiennent la lutte nationale des Polonais uniquement parce qu’elle affaiblit la féodalité et participe, de ce fait, à la révolution antiféodale. Au même moment, Marx et Engels combattent le « panslavisme démocratique » qui soutient « l’indépendance et la liberté » des peuples tchèque, croate, slovène et morave. Ils combattent l’indépendance de ces « peuples contre-révolutionnaires » qui se sont engagés à écraser les insurrections démocratiques dans l’empire autrichien et qui font le jeu de la réaction féodale russe et autrichienne. « Les Tchèques et les Slaves du Sud ont, au moment décisif et pour leurs intérêts nationaux mesquins, trahi la révolution anti-féodale », déclare Engels73. En Belgique, nous sommes particulièrement bien servis en « intérêts nationaux mesquins » ! En 1795, ce qui est devenu plus tard la Belgique était rattaché à la France révolutionnaire. À ce moment, toutes les forces contre-révolutionnaires s’étaient liguées contre la France : l’empire anglais et les puissances féodales – la Prusse, la Russie et l’Autriche. C’est à l’empire autrichien que la Belgique avait appartenu jusqu’à son rattachement à la France. En 1798, éclatait la « Guerre des paysans », essentiellement en pays flamand. Elle s’attaquait à tous les éléments progressistes de la Révolution française. Sa devise était : « Vive l’Empereur » (l’empereur autrichien). Sa force dirigeante était constituée par la noblesse de la campagne et le clergé réactionnaire. Les villes flamandes fermaient leurs portes devant ces troupes sortant tout droit du moyen âge. Toutes les forces révolutionnaires voulaient la défaite de ce mouvement clérico-féodal qui était le précurseur du « nationalisme » flamand le plus étriqué et obscurantiste. En 1916-1917, dans tous les pays, les travailleurs embrigadés dans les armées bourgeoises commençaient à comprendre le caractère criminel de la guerre mondiale inter-impérialiste. Seule l’insurrection socialiste pouvait mettre fin à celle-ci et à la dictature bourgeoise, source de la guerre. Autour de l’Yser, le prolétariat du monde entier se faisait décimer : il y avait, à côté des Belges de langue néerlandaise et française, des Français, des Anglais et des Allemands, ainsi que des Sénégalais, des Marocains, des Indiens et des Chinois ! Dans leur haine commune de la guerre et de la bourgeoisie s’exprimait comme nulle part ailleurs au monde l’internationalisme prolétarien. Or, en Flandre, la réaction, œuvrant directement pour l’impérialisme allemand, provoqua un mouvement « national » contre-révolutionnaire. Ce dernier s’opposait farouchement à la révolution prolétarienne qui, seule, pouvait libérer les ouvriers et paysans, qu’ils parlent le français ou le néerlandais, de la domination bourgeoise. Au cours de l’hiver 1960-61, un formidable mouvement de grève déferlait sur toute la Belgique et développait la conscience anticapitaliste. Dans la partie francophone, le PS tenta désespérément de détourner le mouvement et mit en œuvre une intoxication que nous subissons aujourd’hui depuis trente-huit ans : « Le fédéralisme va sauver la Wallonie ! » Le fédéralisme, mot d’ordre de la droite flamande, serait devenu une arme anticapitaliste de l’autre côté de la « frontière linguistique ». C’est ainsi que la mesquinerie nationaliste a été injectée dans une classe ouvrière qui avait de grandes traditions internationalistes, et qui, au siècle passé, avait élu à Liège le premier député socialiste flamand, le Gantois Anseele… Haut Vers une guerre mondialeÀ partir de 1885, Engels évoqua le danger d’une guerre mondiale dévastatrice. Il analysa trois facteurs qui poussaient l’Europe vers la guerre. D’abord, la rivalité entre la bourgeoisie française et allemande pour la suprématie en Europe s’amplifiait. La guerre entre la France et l’Allemagne s’était terminée en 1871 par l’annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne. « L’annexion de l’Alsace-Lorraine, cause immédiate de la folle course aux armements, a bien excité le chauvinisme des bourgeoisies française et allemande74. » Cette annexion était une injustice, mais les ouvriers français ne devaient pas placer cet intérêt national très limité au-dessus de l’intérêt général de la révolution socialiste européenne. « Entre une France et une Allemagne socialistes, il ne peut y avoir de question d’Alsace-Lorraine. Les patriotes d’Alsace-Lorraine ne sauraient-ils attendre ? Y a-t-il là matière à dévaster tout un continent75 ? » Oui, répondaient en 1914 les opportunistes français autour de Jaurès et Thomas… Deuxième facteur de guerre. Pour briser le mouvement révolutionnaire antiféodal montant, le tsar jouait à fond la carte du « patriotisme » russe et de l’expansionnisme. Il voulait enivrer son peuple avec des conquêtes extérieures. Il offrait en perspective la prise de Constantinople et le contrôle de la Méditerranée. Il prêchait la libération nationale des peuples slaves opprimés par le joug despotique des Turcs. Mais ces intrigues dans les Balkans l’ont mis en opposition directe avec l’empire autrichien. Ce dernier disputait, par ailleurs, le contrôle des Balkans aux Turcs. Engels conclut : « Pour se sauver de la révolution, le pauvre tsar est obligé de faire un nouveau pas en avant. Mais chaque pas devient plus dangereux; car il ne se fait qu’au risque d’une guerre européenne. Il arrivera un moment où l’hostilité des intérêts russes et autrichiens éclatera ouvertement. Il sera alors impossible de localiser la guerre, elle deviendra générale76. » Engels estime donc en 1885-1886 que le tsarisme est le facteur le plus important d’une éventuelle guerre mondiale. Engels considère en 1888 que le mûrissement de la révolution en Russie peut épargner à l’Europe le désastre d’une guerre mondiale. « Une révolution éclatant en Russie à l’heure actuelle épargnerait à l’Europe le malheur d’une guerre générale et serait le commencement de la révolution dans le monde entier77. » La destruction du tsarisme, la plus grande force réactionnaire à peser sur toute l’Europe, donnerait immédiatement une grande impulsion à la révolution allemande en plein essor. Troisième facteur de guerre. Dans les pays du continent européen, le mouvement socialiste avait pris une telle ampleur que tous les régimes bourgeois se sentaient menacés. Engels en 1886 : « Si guerre il y a, elle ne se fera que pour empêcher la révolution, aussi bien en Allemagne, en Russie qu’en France78. » Dans les dernières années de sa vie, Engels constate avec une lucidité étonnante que la rivalité entre les puissances européennes les achemine inconsciemment vers une guerre mondiale. « La guerre peut éclater d’un moment à l’autre. La guerre aujourd’hui, ce serait la Russie et la France d’un côté, l’Allemagne, l’Autriche, peut-être l’Italie, de l’autre79. » « Le bouleversement total de toutes les conditions de la guerre par l’enrôlement de toute la population apte à porter des armes dans les armées a rendu impossible toute autre guerre qu’une guerre mondiale d’une cruauté inouïe et dont l’issue serait absolument incalculable80. » Quel sera le caractère de la guerre mondiale à venir ? En 1886, la réponse n’est pas univoque : il y a plusieurs hypothèses. La réponse dépendra finalement de l’évolution interne des grands pays européens et des alliances qui se noueront. Le plus probable est une guerre entre la Russie et l’Autriche où l’Allemagne se joindra à l’Autriche et la France à la Russie. Cette guerre serait injuste et criminelle des deux côtés, une guerre de conquête, une guerre dirigée contre les mouvements révolutionnaires antiféodaux et anticapitalistes. Mais au cas où le prolétariat français pourrait profiter des événements pour renverser sa bourgeoisie, l’Allemagne et la Russie se réconcilieraient sans doute pour déclencher une guerre contre-révolutionnaire contre la France. La France révolutionnaire mènerait alors une juste guerre de défense. La guerre mondiale peut aussi commencer comme une guerre d’agression conjointe de la Russie et de la France contre l’Allemagne. L’Allemagne risque alors d’être démembrée et son puissant mouvement socialiste exterminé. Une telle guerre pour la survie nationale de l’Allemagne ne peut être gagnée que par le recours aux moyens révolutionnaires. L’expérience de la Révolution française, attaquée par toute la réaction européenne, l’a bien prouvé. Or, ce n’est certainement pas l’empereur allemand qui déclenchera la révolution ! Engels : « Dans l’intérêt de la révolution européenne, les socialistes allemands sont tenus de défendre toutes les positions acquises, de ne pas capituler, pas plus devant l’ennemi de dehors que devant l’ennemi de dedans. Et cela, ils ne peuvent l’accomplir qu’en combattant à outrance la Russie et ses alliés81. » Mais dans cette période, les forces révolutionnaires se développent aussi en Russie. Puis une crise économique grave jette des millions de paysans dans la famine et affaiblit la capacité agressive du tsarisme. Dès le moment où la Russie féodale n’est plus ce bastion inébranlable de la réaction et ne peut plus menacer toute l’Europe, Engels estime que la guerre sera également criminelle des deux côtés. Et il déclare : « Espérons que cette guerre n’aura pas lieu : dans une telle guerre, on ne pourrait sympathiser avec aucun des belligérants; au contraire, il faudrait souhaiter que tous fussent battus, si cela était possible. Ce serait une guerre affreuse. Mais quoi qu’il advienne, la conquête du pouvoir par la classe ouvrière en sera accélérée82. » « Aucun socialiste, de n’importe quel pays, ne peut désirer le triomphe guerrier, soit du gouvernement allemand actuel, soit de la république bourgeoise française, encore moins celui du tsar. Cette guerre où quinze à vingt millions d’hommes armés s’entr’égorgeraient et dévasteraient l’Europe comme jamais elle n’a été dévastée, cette guerre ou bien amènerait le triomphe immédiat du socialisme, ou bien elle bouleverserait tellement l’ancien ordre des choses, elle laisserait partout un tel monceau de ruines que la vieille société capitaliste deviendrait plus impossible que jamais, et que la révolution sociale, retardée de dix à quinze ans, n’en serait que plus radicale et plus rapidement parcourue83. » La Première Guerre mondiale a effectivement été une guerre injuste des deux côtés. Au tableau peint par Engels s’était ajouté un élément de taille : l’Allemagne bourgeoise avait connu en vingt ans, entre 1895 et 1914, un développement économique phénoménal et était devenue un concurrent de la bourgeoisie anglaise. L’Angleterre est entrée en guerre pour défendre son empire mondial. Un seul parti socialiste a mis en application la stratégie formulée par Engels : le Parti bolchevik de Lénine. Dès 1914, il a dénoncé la guerre comme criminelle des deux côtés et appelé tous les ouvriers du monde à préparer l’insurrection contre leur propre bourgeoisie. Engels avait déjà indiqué en 1890 que le chauvinisme était l’ennemi le plus dangereux pour le mouvement ouvrier aussi bien en Allemagne qu’en France. Ce chauvinisme, lié inséparablement au réformisme, jettera les partis socialistes anglais, français, allemand, belge et les mencheviks russes dans les bras de la bourgeoisie et de la contre-révolution. Haut L’avenir socialiste de la RussieDeux mots maintenant à propos de la Russie. Tout le monde a probablement déjà entendu l’une de ces rengaines : « Marx s’est trompé, la révolution n’est pas venue dans les pays capitalistes développés, mais dans la Russie arriérée », ou l’autre version : « Lénine n’a pas suivi la pensée de Marx, puisqu’il a essayé de faire une révolution socialiste dans un pays qui, selon Marx, n’était pas mûr pour cela. » Sur base de sa conception du matérialisme historique, Marx a toujours fait une analyse concrète de la situation spécifique de chaque pays à un moment historique donné. Depuis l’intervention décisive de la Russie contre la Révolution française, Marx et Engels considéraient la Russie comme « la plus grande réserve de la réaction européenne »84. En même temps, ils suivaient attentivement l’évolution interne de cet immense empire. Dès 1877, Marx note les signes avant-coureurs de la révolution russe : « Toutes les couches de la société russe sont économiquement, moralement, intellectuellement, en pleine décomposition. La révolution commencera cette fois à l’Est, où est l’armée de réserve de la contre-révolution85. » Réfléchissant à toutes les interactions, Marx voit désormais une possibilité pour la Russie, toujours arriérée du point de vue du développement capitaliste, de passer directement au socialisme : « Si la révolution (démocratique) russe donne le signal d’une révolution prolétarienne en Occident, et que toutes deux se complètent, la propriété collective actuelle de la Russie pourra servir de point de départ pour une évolution communiste86. » Voilà comment Marx, avec une hardiesse incomparable, a tracé les grandes perspectives de l’avenir de la révolution. Cela n’a rien à voir avec le formalisme et le schématisme de la social-démocratie qui a rallié la bourgeoisie. Le réformisme ne peut simplement pas concevoir la théorie marxiste comme base de l’imagination et de la hardiesse révolutionnaires. Et c’est là que Lénine s’est présenté comme le plus brillant élève de Marx et d’Engels. Dans le contexte mondial particulier de 1917-1918, Lénine a repris la perspective du passage direct de la Russie au socialisme évoquée par Marx. Pour ce faire, Lénine s’est appuyé sur les progrès importants du capitalisme en Russie depuis la fin du XIXe siècle, sur l’existence d’un prolétariat réellement révolutionnaire, sur la possibilité de son alliance avec la majorité des paysans, sur l’épuisement par la guerre des forces anglaises, françaises et allemandes et sur la solidarité des ouvriers européens avec la révolution bolchevique. Haut L’avenir des coloniesCertains critiquent Marx pour son « eurocentrisme ». Le marxisme aurait concentré son analyse sur les pays capitalistes et méconnu, voire méprisé, la grande majorité de l’humanité qui vit en dehors de l’Europe. Les théories de Marx ne prendraient pas l’Afrique et l’Asie en compte et ne seraient pas valables pour elles. Marx était avant tout un internationaliste. À ses yeux, la bourgeoisie est partout cruelle, mais si sa violence est plus ou moins voilée dans les pays développés, elle est ouverte et barbare dans les pays dominés. « L’hypocrisie profonde et la barbarie inhérente à la civilisation bourgeoise s’étalent sans voile devant nos yeux, en passant de son foyer natal, où elle assume des formes respectables, aux colonies où elle se présente sans voile87. » Or, ces bourgeois qui pratiquent la double barbarie chez eux et dans les colonies, ne jurent que par les « droits de l’homme » ! Dès qu’un peuple se révolte contre leur joug, leurs journaux sont pleins de récits des « atrocités horribles » commises par les « demi-sauvages ». À trente-sept ans, Engels se moquait éperdument des « droits de l’homme » prêchés par les colons anglais et se rangeait avec plaisir et malice du côté des « barbares » chinois. Il écrit en 1857 : « Les Chinois empoisonnent le pain de la colonie européenne à Hong-kong. Ils embarquent avec des armes cachées à bord des vapeurs de commerce et, en cours de route, massacrent l’équipage et les passagers européens. Les mercantis en civilisation qui tirent à boulets rouges sur une ville sans défense et ajoutent le viol à l’assassinat, peuvent qualifier ces méthodes de lâches, de barbares, d’atroces. Mais qu’importe aux Chinois pourvu qu’elles réussissent ? Puisque les Britanniques les traitent de barbares, ils ne peuvent leur dénier le plein bénéfice de leur barbarie. Au lieu de moraliser sur les horribles atrocités des Chinois, nous ferions mieux de reconnaître que c’est une guerre nationale pour le maintien de la nationalité chinoise88. » Mais Marx et Engels ne soutiennent pas les peuples asiatiques et africains sur base d’un humanisme bourgeois pour qui toutes les civilisations sont belles et se valent. Si Marx et Engels soutiennent l’esprit de lutte et d’indépendance des peuples opprimés, ils ne défendent pas les rapports féodaux et pré-féodaux dans lesquels végètent ces peuples. Depuis que les classes sociales ont fait leur apparition, l’histoire humaine a toujours progressé dans la violence et le sang. Or, la colonisation européenne introduit justement une formidable révolution dans le système de production des pays soumis. L’introduction des chemins de fer, des usines, des journaux, de la radio et des sciences provoque un véritable bouleversement, une véritable révolution. Révolution importée, révolution imposée mais révolution quand même. Le courage et la volonté d’indépendance des peuples opprimés doit se doter d’une nouvelle force matérielle qui leur est justement donnée par leurs oppresseurs. Si l’esprit d’indépendance est révolutionnaire, la nostalgie de l’ancien système économique et social broyé par le capitalisme importé est réactionnaire. Les éléments avancés des peuples colonisés doivent s’appuyer sur les moyens de production nouveaux et s’emparer de la science et du marxisme pour réaliser la libération nationale et sociale. À propos de l’Inde, Marx écrit en 1853 : « L’intervention anglaise détruisit les petites communautés semi-barbares, semi-civilisées en sapant leurs fondements économiques, et produisit ainsi la plus grande et la seule révolution sociale qui ait jamais eu lieu en Asie. Ces communautés ont toujours été une fondation solide du despotisme oriental. Quels que fussent les crimes de l’Angleterre, elle fut un instrument inconscient de l’histoire en provoquant cette révolution89. » Dès le début de la colonisation, dans un véritable esprit scientifique et internationaliste, Marx et Engels réfléchissent aux différentes formes que peut prendre l’interaction entre l’Europe et les colonies. Ainsi, en 1858, Marx se pose la question de savoir quelles seront les répercussions d’un développement capitaliste en Asie sur la révolution socialiste qui mûrit en Europe. Le socialisme pourrait-il se maintenir dans ce petit coin du monde qu’est l’Europe, si partout ailleurs le capitalisme est en plein essor ? « La véritable mission de la société bourgeoise, c’est de créer le marché mondial, du moins dans ses grandes lignes, ainsi qu’une production conditionnée par le marché mondial. Comme le monde est rond, cette mission semble achevée. Pour nous, la question difficile est celle-ci : sur le continent la révolution est imminente et prendra tout de suite un caractère socialiste; mais ne sera-t-elle pas forcément étouffée dans ce petit coin, puisque, sur un terrain beaucoup plus grand, le mouvement de la société bourgeoise est encore ascensionnel90 ? » La même année, Engels évoque la possibilité de révolutions nationales dans les colonies. Et il donne son opinion sur les relations d’une Europe socialiste avec ses anciennes colonies : « L’Inde fera peut-être une révolution. Et comme le prolétariat se libérant ne peut mener aucune guerre coloniale, on serait obligé de laisser faire, ce qui, naturellement, n’irait pas sans des destructions de toutes sortes. Le même processus pourrait se dérouler en Algérie et en Égypte, et ce serait, pour nous, certainement la meilleure solution. Une fois que l’Europe et l’Amérique du Nord seront réorganisées, elles constitueront une force si colossale et un exemple tel que les peuples à demi civilisés viendront d’eux-mêmes dans leur sillage : les besoins économiques y pourvoiront déjà à eux seuls. Mais par quelles phases de développement social et politique ces pays devront passer par la suite pour parvenir eux aussi à une structure socialiste. Là-dessus, je crois, nous ne pouvons aujourd’hui qu’échafauder des hypothèses assez oiseuses91. » Engels refuse de trancher les questions auxquelles l’histoire n’a pas encore apporté suffisamment d’éléments de réponse. Mais sur un point, il est déjà catégorique : le prolétariat ne peut mener ni soutenir aucune guerre coloniale. Or, en 1914, les partis socialistes se lanceront dans la guerre mondiale aux côtés de leur bourgeoisie pour lui assurer ses « droits » sur les colonies. Puis de l’Inde en Chine, du Maroc en Algérie, du Congo au Kenya, les partis socialistes anglais, français, belge et autres soutiendront une multitude de guerres coloniales et d’expéditions militaires… À la fin de sa vie, Engels émet l’hypothèse que le développement capitaliste de l’Asie pourrait précipiter la révolution socialiste en Europe et en Amérique : l’effet conjoint d’une émigration massive vers les pays développés et de l’arrivée de produits très bon marché pourrait provoquer une crise fatale en Occident. « Voilà bien encore la superbe ironie de l’histoire : la production capitaliste n’a plus que la Chine à conquérir, mais en y parvenant enfin, elle rend sa propre existence impossible dans sa patrie. » Parlant de la guerre sino-japonaise de 1894, il continue : « La guerre en Chine a porté à la vieille Chine un coup mortel. L’introduction des chemins de fer, des machines à vapeur, de l’électricité, de la grande industrie est devenue une nécessité. Des millions de gens seront dépourvus et contraints d’émigrer; ils trouveront le chemin de l’Europe et y afflueront. Mais la concurrence chinoise, dès qu’elle sera massive, aura vite fait d’aggraver à l’extrême la situation chez vous, en Amérique, comme chez nous. C’est ainsi que la conquête de la Chine par le capitalisme poussera vers sa chute le capitalisme en Europe et en Amérique92. » En étudiant la situation du seul pays capitaliste développé et dominant un empire mondial, l’Angleterre, Engels note aussi l’effet corrupteur de la politique impérialiste sur la classe ouvrière anglaise. « La prétendue liberté des citoyens anglais repose sur l’oppression des colonies93. » « Le prolétariat anglais s’embourgeoise de plus en plus. Cette nation, la plus bourgeoise de toutes, veut donc, apparemment, en venir à posséder une aristocratie bourgeoise et un prolétariat bourgeois à côté de la bourgeoisie. Pour une nation qui exploite le monde entier, c’est assez normal94. » À partir de 1900, une nouvelle situation se présente, caractérisée par le développement du capitalisme monopoliste, la ruée sur les dernières terres à coloniser et la rivalité entre l’impérialisme anglais et allemand sur tous les marchés du monde. Lénine continuera l’œuvre de Marx avec son analyse de l’impérialisme comme stade suprême du capitalisme. Toujours à partir de la fin du XIXe siècle, le nationalisme chauvin et le réformisme, qu’Engels avait dénoncés dans le mouvement socialiste et notamment dans les partis socialistes français, anglais et allemand, s’imposent partout. En 1899, le capitalisme allemand est devenu puissant et exige une répartition du monde. Bernstein, dont les positions réformistes avaient été si âprement dénoncées par Marx et Engels, vingt ans auparavant, publie en cette année un programme intégralement bourgeois. Son livre Les présupposés du socialisme devient le point de ralliement de tous les éléments bourgeois dans le parti social-démocrate allemand. Il prône le réformisme et le social-colonialisme. Voici ses thèses : « La notion de dictature du prolétariat est aujourd’hui dépassée. Toute la pratique de la social-démocratie vise à créer les conditions qui permettront un passage pacifique du système actuel à un ordre social meilleur. (…) Il y a lieu d’examiner très sérieusement les perspectives offertes par la conquête coloniale. L’Allemagne importe chaque année des quantités considérables de produits coloniaux : un jour viendra où nous souhaiterons trouver ces produits dans nos propres colonies. (…) Ce n’est pas la conquête qui crée des droits, mais la mise en valeur. Une civilisation évoluée a donc, en définitive, des droits supérieurs95. » Sous l’influence du réformisme et du chauvinisme, tous les partis socialistes sont passés du côté de leur bourgeoisie dès que la guerre mondiale a éclaté. Cette guerre a été l’horreur suprême du capitalisme, sa chute dans la barbarie infernale. Engels avait anticipé ce moment. C’était à ce moment que le mouvement prolétarien international devait se dresser pour la lutte finale. Mais les partis socialistes ont fait des travailleurs une force d’appui de la bourgeoisie dans le plus monstrueux de ses carnages. À la fin de la guerre, l’impérialisme avait consolidé son emprise sur l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine. L’Asie entrait dans une nouvelle période historique, celle de la révolution nationale et démocratique. Un mouvement révolutionnaire de la jeunesse se déclencha en Chine, le 4 mai 1919. Il précipita la fondation du Parti communiste chinois en 1921. La question nationale et la libération de la domination impérialiste étaient désormais liées à la question sociale, à la libération de la classe ouvrière et de la paysannerie. Cette révolution nationale et sociale se développait dans un contexte international favorable, grâce à l’existence et au soutien de l’Union soviétique. Quelque soixante-dix ans plus tard, la contre-révolution a triomphé en Union soviétique et dans les pays de l’Europe de l’Est. L’impérialisme a réussi à affirmer sa dictature sur les pays du tiers monde qui ont perdu un allié stratégique. Mais dans l’ensemble, les forces anti-impérialistes sont aujourd’hui supérieures à ce qu’elles étaient dans les années trente. La victoire de la révolution nationale est toujours déterminée par le rôle dirigeant que doivent y jouer les travailleurs, seule force révolutionnaire jusqu’au bout, seule force capable de soutenir et de compléter la révolution nationale par la révolution sociale. Haut D’où vient l’anticommunisme ?Nous avons exposé le programme de Marx et Engels pour la révolution socialiste et nous avons montré qu’ils ont conçu cette révolution comme un processus à l’échelle mondiale. À considérer l’essence révolutionnaire de leurs idées, il est évident que seuls les bolcheviks les ont mises en application dans le contexte international nouveau de la première moitié du XXe siècle. Au cours de cette même période, la social-démocratie est définitivement passée du côté de la bourgeoisie et de l’impérialisme. Haut Du temps de LénineDès l’apparition de l’Union soviétique sur la scène mondiale, l’anticommunisme, déjà violent du temps de Marx, se déchaîne. Toute la bourgeoisie écume de rage maintenant que « le spectre du communisme » du Manifeste est devenu une réalité de chair et d’os en Union soviétique. Il est souvent difficile de distinguer le langage de la droite classique, du parti fasciste et de la social-démocratie. Camille Aymard, journaliste de droite, publie en 1925 chez Flammarion un ouvrage contre le bolchevisme. On y lit : « La révolution bolchevique a proscrit, condamné, anéanti l’élite russe, la bourgeoisie ou la classe moyenne. Un grand nombre de ceux qui appartenaient à ces classes furent fusillés et massacrés. (…) Trente millions d’existences humaines. Tel fut en effet le prix de l’expérience communiste, sans compter les immenses souffrances de tout un peuple, et sa déchéance morale et physique96. » Étonnant ! Cette seule citation offre matière à d’amples réflexions aux nombreux progressistes qui se sont laissés convaincre par l’obsédante propagande selon laquelle Staline était un « criminel » : les « trente millions de victimes du stalinisme » avaient d’abord été inventées pour calomnier Lénine. Le chiffre des « trente millions de morts » est déjà là, quatre ans avant que la collectivisation de l’agriculture ne débute en Union soviétique. Notons aussi que les morts de la période 1918-21 sont surtout la conséquence de l’intervention militaire de huit puissances impérialistes et de la famine qu’elle a provoquée. Hitler a écrit Mein Kampf en 1926. On y trouve aussi cette phrase clé : « Avec une férocité fanatique, le juif a tué en Russie à peu près trente millions d’hommes, parfois sous des tortures inhumaines97. » Il est étonnant aussi qu’en 1925 déjà, les milieux bourgeois français répandent le mensonge des « trente millions », chiffre que les nazis utiliseront constamment dans leur propagande de 1926 jusqu’en 1944. Écoutons maintenant Compère-Morel, député socialiste français, qui, en 1919, décrit le bolchevisme comme une « doctrine de violence et de brutalité », qui ne « peut vivre et se développer qu’en faisant appel aux instincts les plus bas, aux appétits les plus vils de l’humanité. L’esprit d’indiscipline et de paresse dont il est inspiré ne peut que provoquer les souffrances et la misère dans le désordre et la pauvreté. » La haine qui frémit dans ces phrases n’est-ce pas celle-là même qu’on entend exprimer quotidiennement à l’adresse de Staline ? Pour le détail, rappelons que cette Union soviétique « indisciplinée et paresseuse », passera en vingt ans du stade d’un pays féodal arriéré à celui d’une grande puissance industrielle, et qu’elle formera une immense armée d’ingénieurs et de techniciens de premier ordre. Haut Les nazis et la guerre anticommunisteLa propagande anticommuniste la plus effroyable a bien sûr été produite au cours de la Seconde Guerre mondiale où elle a été l’arme psychologique par excellence des nazis. En 1926, dans Mein Kampf, Hitler a défini la conquête de l’Ukraine comme le premier objectif extérieur de l’Allemagne « nationaliste ». Les armées allemandes avaient déjà occupé cette partie de la Russie en 1917-18. Dès son arrivée au pouvoir en 1933, Hitler a entamé les préparatifs psychologiques en vue de la guerre contre l’Union soviétique. En Ukraine, dès 1930, les paysans riches et les nationalistes de droite ont combattu la collectivisation de l’agriculture avec la dernière énergie. En 1932 et 1933, l’Ukraine a connu une grande famine, due à la véritable guerre civile déclenchée par les koulaks, c’est-à-dire les paysans riches, due aussi à l’agitation des groupes nationalistes, à la sécheresse et à une épidémie de typhus. Or, c’est fin 1933 qu’Hitler commence une campagne sur le « génocide par la famine organisée » en Ukraine. La campagne bat son plein en 1934-35 alors même que la famine appartient définitivement au passé. Le livre Muss Rusland hungern ? du nazi Ewald Ammende est le principal outil de propagande. Dès le début de la guerre antisoviétique, en 1941, le mensonge du « génocide stalinien en Ukraine » est exploité à fond pour préparer psychologiquement les soldats allemands à massacrer et exterminer les Soviétiques. Voici un extrait du matériel d’éducation destiné aux troupes nazies : « En Russie, le juif sanguinaire et tyrannique a tué, parfois avec des tortures inhumaines, ou a exterminé par la famine avec une sauvagerie vraiment fanatique, environ trente millions d’hommes98. » C’est ainsi qu’Hitler a drogué mentalement ses troupes pour aller massacrer vingt-trois millions de Soviétiques. Le lecteur aura remarqué que le mensonge des « 30 millions de morts » inventé en 1925-1926 contre Lénine, est resté inchangé en 1941. Peu avant l’agression contre l’URSS, Hitler a entretenu ses généraux de la guerre anticommuniste à venir. Voici quelques notes que le général Halder prit à l’occasion : « Jugement écrasant au sujet du bolchevisme : c’est comme un crime asocial. Le communisme est un danger effrayant pour l’avenir. Il s’agit d’une lutte d’extermination. Si nous ne prenons pas la question sous cet angle, nous battrons certes l’ennemi, mais dans trente ans, l’ennemi communiste s’opposera de nouveau à nous. Nous ne faisons pas la guerre pour garder notre ennemi. Lutte contre la Russie : destruction des commissaires bolcheviques et de l’intelligentsia communiste99. » L’anticommunisme démentiel, dont nous sommes à nouveau submergés, révèle ici chez Hitler son véritable sens qu’il ne faut jamais perdre de vue : c’est une préparation psychologique aux assassinats et aux massacres. Hitler nous donne la clé de la compréhension de tous les Livres noirs du communisme : l’anticommunisme, c’est du terrorisme intellectuel, c’est le terrorisme intellectuel de la bourgeoisie contre les classes opprimées et ce terrorisme intellectuel préfigure le terrorisme sanglant de l’État contre les masses laborieuses. Les Américains prennent le relais L’Union soviétique, son Parti bolchevik, son peuple et son Armée rouge ont, pratiquement seuls, vaincu les agresseurs nazis. C’est surtout pour empêcher que toute l’Europe devienne communiste que les troupes américaines ont débarqué en Normandie. La guerre antifasciste n’était pas encore terminée que des généraux américains, arrivés avec leurs troupes en Allemagne, proposaient de faire une alliance avec la Wehrmacht pour foncer ensemble sur Moscou ! Dans ses Mémoires, le diplomate américain Robert Murphy témoigne : « Le général Patton rêvait de réarmer deux divisions de Waffen-SS pour les incorporer à la IIIe armée (américaine) et pour les “diriger contre les Rouges”. “Ce que pensent ces bougres de bolcheviks, qu’est-ce que cela peut bien vous foutre”, disait Patton. “Tôt ou tard, il faudra se battre contre eux. Pourquoi pas maintenant ?”100 » Pendant la guerre, John Loftus dirigeait le service de renseignement chargé d’empêcher l’entrée des nazis aux États-Unis. Après la victoire, il a dû assister impuissant à l’entrée de dix mille nazis allemands, russes, ukrainiens, croates. D’autres services secrets les introduisaient aux États-Unis dans le but de les utiliser contre les Rouges ! Des centaines de grands criminels nazis ont travaillé pour les Américains : le général Gehlen, chef du renseignement nazi en Union soviétique; Klaus Barbie, le boucher de Lyon; Aloïs Brunner, l’adjoint de Eichmann et responsable de l’assassinat de 133 000 juifs, ont été engagés par les services secrets américains, de même que le criminel de guerre belge Robert Verbelen. Constantin Boldyreff, fondateur du parti nazi russe, est devenu en 1948 un « spécialiste du communisme » et a fait des tournées dans les universités américaines. Heinrich Herwarth, nazi et spécialiste de la guerre politique anticommuniste, a été engagé par l’armée américaine pour lui transmettre ses connaissances101… Entre 1945 et 1960, la propagande anticommuniste américaine a repris non seulement les thèmes, les arguments et les « preuves » des nazis, mais une grande partie du personnel fasciste, spécialisé dans la guerre politique contre le communisme. Avec l’arrivée d’un président sortant de l’extrême droite américaine, Ronald Reagan, cette orientation est revenue en force. En 1984, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la « famine-génocide » en Ukraine, l’université de Harvard a réédité le livre du nazi Ewald Ammende sous le titre Human Life in Russia. La même année, les Américains ont sorti un film sur ce sujet, Harvest of Despair, où plusieurs témoins sont en réalité d’anciens nazis qui ont été identifiés et où tout le matériel documentaire est faux102. Haut La contre-révolution de 1989Chaque siècle connaît quelques grands événements qui marquent l’histoire. La Révolution française de 1793 a partagé toute l’Europe en deux camps, d’un côté celui de la féodalité et de la réaction, de l’autre celui des masses populaires dirigées par la bourgeoisie, le camp du progrès. La Commune de Paris de 1871 a cristallisé dans tous les pays européens l’opposition irréductible entre le prolétariat et la bourgeoisie. La Révolution socialiste d’octobre 1917 a créé le premier État socialiste au monde et a suscité, sur tous les continents, de la Chine jusqu’au Brésil en passant par l’Afrique du Sud, l’adhésion des tendances authentiquement révolutionnaires du prolétariat et du mouvement anti-impérialiste. La grande contre-révolution de 1989, quant à elle, a vu se dresser dans le monde entier toutes les forces de la bourgeoisie et de la réaction pour détruire les forces de la révolution socialiste. Reagan, Thatcher et Mitterrand ont mobilisé leurs bataillons de choc contre ce qui restait de socialisme en Union soviétique. Dans le combat contre le spectre du communisme, ils ont occupé dignement la place que le Manifeste attribue au pape et au tsar, à Metternich et aux radicaux français. La contre-révolution de 1989 a également pu compter sur les représentants du socialisme féodal, petit-bourgeois et bourgeois si brillamment dépeints dans le Manifeste. Sociaux-démocrates « de gauche », écologistes, trotskistes et révisionnistes semblent répéter, comme le dit Marx, « le dernier mot du socialisme bourgeois : les bourgeois sont des bourgeois dans l’intérêt de la classe ouvrière ». La contre-révolution en Union soviétique s’est faite dans l’intérêt de la classe ouvrière, pour lui apporter « le socialisme vrai ». Mais Reagan, Thatcher et Mitterrand n’auraient pas fait « mieux » qu’Hitler et Mussolini, sans la contre-révolution politique interne qui a complètement miné l’Union soviétique. Le révisionnisme de Khrouchtchev, Brejnev et Gorbatchev avait progressivement désarmé et liquidé le Parti bolchevik. La contre-révolution que les Américains ont dirigée en 1989 a en effet une histoire. L’impérialisme américain avait tout d’abord commencé à organiser des opérations militaires anticommunistes en Ukraine entre 1945 et 1951. Mais ses bandes armées, constituées d’anciens nazis, ont été exterminées grâce à la vigilance et à la détermination de Staline. La réaction américaine et allemande a entrepris une deuxième opération en provoquant une insurrection des anciennes forces nazies à Berlin en 1953. Elle aussi a vite été réprimée. La roue de l’histoire commence à tourner en 1956, quand Khrouchtchev dénonce le léninisme révolutionnaire lors du XXe Congrès. La contre-révolution hongroise en est une conséquence. Dans ce pays soumis au régime fasciste de Horthy de 1921 à 1944, les forces réactionnaires sont encore extrêmement puissantes. Elles reçoivent le soutien extérieur des États-Unis et de l’Allemagne revancharde. Et surtout, elles ont l’appui indirect de Nagy et d’autres révisionnistes à la tête du Parti communiste hongrois. Dès la crise hongroise de 1956, l’alignement des forces contre-révolutionnaires est net et restera le même jusqu’à la restauration de 1989. Un front se constitue entre les puissances impérialistes, les anciennes classes exploiteuses, les anciens fascistes, les nouveaux technocrates et bureaucrates qui défendent un « socialisme bourgeois » et les dirigeants révisionnistes à la tête du parti. Ces forces diverses forment ainsi une chaîne qui entraîne progressivement le pays vers la restauration capitaliste. La contre-révolution à Prague, en 1968, suit la même orientation. Les stratèges américains tirent alors les leçons de leur échec hongrois et conseillent à Dubcek de ne rien brusquer, d’avancer pas à pas et d’entraîner de larges masses dans son entreprise contre-révolutionnaire. En 1956 et 1968, l’Union soviétique intervient militairement pour arrêter une contre-révolution qui va trop loin, trop tôt : dans le parti soviétique, il y a encore beaucoup d’authentiques communistes qui ne permettent pas une contre-révolution ouverte. Les révisionnistes soviétiques ont besoin de plus de temps pour miner de l’intérieur la puissance socialiste et pour pervertir la conscience de classe du prolétariat. Ce n’est qu’après la longue dégénérescence sous Brejnev, que Gorbatchev peut achever l’œuvre de restauration du capitalisme. De 1985 à 1990, Gorbatchev et son idéologue Yakovlev font semblant de s’attaquer à Staline tout en défendant Lénine. En 1990, ils osent enfin déclarer que Lénine est un criminel comme Staline et que Marx est à l’origine de tous les crimes ! Jamais il n’a été démontré à une telle échelle et avec une telle force que l’antistalinisme est bien l’anticommunisme et qu’ils sont tous deux dirigés contre les principes socialistes établis depuis le Manifeste du Parti communiste. Youri Kariakine, député du peuple de Russie, résume parfaitement le parcours de tous les partisans de Khrouchtchev et Gorbatchev : « Je suis passé aussi par cette étape où j’étais contre Staline, mais pour Lénine. (…) Si nous désirons changer pour de bon, il faut remonter à la source. Et notre source est là. Chez chacun de nous, il y a de Marx, d’Engels, de Lénine. Et aussi de Staline103. » Mais plus invraisemblable encore est la déclaration de l’idéologue de la perestroïka, Alexandre Yakovlev. Cet homme a craché pendant cinq ans les pires ignominies contre Staline, pour s’en prendre ouvertement, en 1990, à la doctrine du Manifeste du Parti communiste ! Il déclare : « Tout le monde dit que Marx a créé une doctrine sur l’homme. Non, il n’a rien créé de tel. En revanche, il a créé une doctrine sur la lutte des classes que nous devons abandonner. En politique, tout doit se faire au moment adéquat104. » Haut L’irrésistible retour de MarxLa conclusion de la contre-révolution de 1989 est catégorique : il faut gommer la lutte des classes de l’histoire, retourner à une conception de l’histoire qui date d’avant le Manifeste, d’avant la Révolution française même. Cette conclusion est étalée dans les 826 pages que compte le Livre noir du communisme. Dans ce livre n’existent ni les classes sociales ni la dictature de la bourgeoisie ni l’impérialisme et ses armées d’agression ni tout l’arsenal de la guerre politique et psychologique. Ce livre se situe au niveau d’un abbé Pioget, nostalgique de la paisible France de Louis XVI et pour qui l’histoire consiste à décrire « la Terreur, ce régime de sang dont le souvenir est demeuré en exécration dans la mémoire de tous les honnêtes gens105. » Le principal auteur du Livre noir du communisme, Courtois, qui nie la lutte des classes, commet pourtant l’imprudence de bien afficher sa propre position de classe. Parlant de lui-même, il dit : « L’historien “juge” les acteurs de l’histoire à l’aune de quelques valeurs fondamentales : le respect de la démocratie représentative, le respect de la vie et de la dignité humaine. » « L’historien devient le porte-parole de ceux qui, en raison de la terreur, n’ont pas pu dire la vérité106. » C’est se présenter comme un idéologue officiel de la grande bourgeoisie. Haut Chez ceux qui « nient » la lutte de classesEn niant la lutte de classes, la bourgeoisie se donne des moyens supplémentaires pour la mener. Elle confirme ce que Marx dit : « Le vieux monde se tord dans des convulsions de rage à la vue du drapeau rouge107. » L’expression de sa haine viscérale du communisme et des luttes des travailleurs sert à occulter et justifier tous les crimes abominables que la bourgeoisie commet. C’était ainsi dans le passé. C’est sous le bruit étourdissant de ses campagnes anticommunistes, que l’impérialisme américain a exterminé en 1950-1953, au cours de sa guerre d’agression, trois millions de Coréens, qu’ensuite il a fait 2 500 000 morts pendant la guerre du Viêt-Nam et 800 000 lors des bombardements sur le Cambodge, qu’il a organisé et dirigé le massacre de 500 000 communistes en Indonésie en 1965. C’est encore plus vrai aujourd’hui. L’humanité n’a jamais connu un système aussi cruel, barbare et sanguinaire que celui que l’impérialisme lui impose en 1998. Les affabulations sur les prétendus « crimes » du communisme servent à retirer des mains des opprimés les seules armes idéologiques dont ils disposent : le marxisme et le léninisme. Les affabulations sur les prétendus « crimes » de Staline d’il y a soixante ans, servent à aveugler les gens devant les crimes monstrueux qui se commettent devant leurs yeux. La France de monsieur Courtois a entraîné, préparé et encadré entre 1990 et 1994 les génocidaires rwandais qui en trois mois ont massacré à la machette, à la hache et au gourdin un million de Tutsis et de Hutus démocratiques. Ils ont atteint une productivité en termes de cadavres qui dépasse de loin les meilleurs scores d’Hitler. Et grâce à l’Opération Turquoise, la France a sauvé les « siens » et s’apprête aujourd’hui à les lancer à la reconquête du pouvoir au Rwanda. Pourquoi les intellectuels français, qui remâchent la propagande anticommuniste du temps de Vichy, n’ont-ils jamais pensé à traduire le livre monumental, extrêmement rigoureux, de Rakya Oumar qui décrit avec mille détails la réalité du « génocide français » au Rwanda ? La propagande étourdissante sur les prétendus crimes de Staline se poursuit au moment où la France est pleinement engagée dans un autre génocide, tout aussi réel, celui du peuple irakien. La France de Mitterrand et de Chirac a participé à l’agression contre l’Irak en 1991 et au maintien du blocus qui frappe depuis sept ans sa population. Les 700 000 cadavres irakiens, visibles, palpables, ne suscitent aucune haine pour le système impérialiste chez ceux dont la profession est de maintenir la haine du spectre communiste. En mars 1981, le chef de la CIA et bras droit de Reagan, William Casey, déclarait : « Nous avons besoin d’une demi-douzaine d’Afghanistan108. » L’Afghanistan a montré comment la lutte contre le marxisme rejette l’humanité dans les idéologies médiévales les plus obscurantistes, mises au service de la puissance impérialiste la plus développée. Une partie des tueurs « au nom de l’Islam » que les Américains ont recrutés pour l’Afghanistan, sont aujourd’hui à l’œuvre en Égypte et en Algérie. Les 60 000 femmes, enfants et hommes égorgés par les bandes du FIS et du GIA, sont un produit dérivé de la lutte anticommuniste. La CIA a effectivement réalisé sa « demi-douzaine » d’Afghanistan, entre autres en Angola, au Mozambique, au Nicaragua, au Salvador. En Angola, la « démocratie » américaine a armé l’UNITA pour massacrer plus de 1 200 000 Angolais. Au Mozambique, le RENAMO, encadré et payé par la CIA et l’Afrique du Sud, a exterminé 900 000 villageois. Tous ces flots de cadavres sont passés dans l’indifférence la plus totale, parce que l’opinion publique occidentale était mobilisée par le grand combat libérateur contre le communisme. Et les énergumènes académiques qui ont produit le Livre noir ont eu le bon goût d’y inclure un chapitre sur l’Angola et le Mozambique, où ils décrivent « la dimension criminelle du communisme africain ». Ne pouvant pas s’arrêter en si bon chemin, ils ont consacré trente pages à Cuba, « l’interminable totalitarisme tropical » (!) et même au Nicaragua, « l’échec d’un projet totalitaire »109. Ces extravagances ont un avantage certain. Elles font comprendre aux personnes qui ont gardé de l’amour pour les opprimés et un minimum d’honnêteté, que l’antistalinisme n’est pas seulement dirigé contre la lutte de classe des travailleurs, mais aussi contre tous les mouvements anti-impérialistes qui veulent la libération nationale et sociale. Haut Le socialisme doit se défendreDans le Manifeste du Parti communiste, Marx décrit la lutte des classes comme le moteur de l’évolution sociale. Deux ans plus tard, il aura cette formule : « Les révolutions sont les locomotives de l’histoire110. » Dans les pages consacrées au « socialisme bourgeois et petit-bourgeois », Marx et Engels se moquent de tous ceux qui imaginent des « remèdes aux anomalies sociales » en se plaçant en dehors de la lutte des classes. Ces mêmes socialistes petits-bourgeois nous tiennent aujourd’hui le discours suivant : « Votre critique contre la bourgeoisie est pertinente, mais la bourgeoisie a raison dans ses critiques contre le communisme. Tous les morts sont à regretter, qu’ils aient perdu la vie à cause de l’impérialisme ou du communisme. » Ce raisonnement, nous l’avons souvent entendu en juin 1989, lorsque le gouvernement chinois a réprimé l’émeute contre-révolutionnaire à Beijing. Nous avons argumenté que la restauration du capitalisme dans un pays d’un milliard cent millions d’hommes, un pays aux équilibres précaires, condamnerait des centaines de milliers de gens à la mort. L’argument a été couvert par les hurlements d’Amnesty International et autres défenseurs des « droits de l’impérialisme ». Or, en février 1998, je lis un article d’un éminent spécialiste hollandais de la Chine, adversaire notoire du communisme, dans lequel il avoue aujourd’hui que « le tournant que la Chine a pris en 1989 n’a pas été mauvais pour le pays ». Si les réformes de Zhao Ziyang avaient été poursuivies, « il est probable que la Chine aurait connu une longue régression sociale comme l’Union soviétique. (…) Il y a beaucoup de chances que la Chine aurait connu une implosion politique comme l’URSS. (…) Deng Xiaoping a évoqué un jour le scénario apocalyptique de cent millions de réfugiés chinois qui déstabiliseraient plusieurs régions du monde111. » Nous revendiquons le droit du socialisme à se défendre face à un ennemi qui ne recule devant aucun acte de barbarie. La Chine avait le devoir de réprimer l’émeute contre-révolutionnaire. Marx a justifié la violence de la Commune de Paris contre ses ennemis et Engels reprochait à la Commune « de ne pas s’être servie assez largement de l’autorité du peuple en armes face aux bourgeois112 ». En juin 1989, le Parti communiste chinois a sauvé la vie de centaines de milliers de Chinois qui auraient péri en cas de désordre et de chaos généralisés. L’incident qui fit trois à six cents victimes peut être regretté, mais n’a guère d’importance, si ce n’est celle qu’il tire de la monstrueuse campagne anticommuniste que l’ensemble du monde impérialiste a organisée. Quelques semaines avant les événements de Beijing, des manifestations de masse contre les plans du FMI étaient réprimées au Venezuela. Il y a eu quatre mille morts, mentionnés en cinq lignes par des journaux qui, peu après, ont titré en première page : « Devenu fou, le pouvoir communiste a forcé l’armée à massacrer une foule sans défense113. » Du même point de vue, les communistes revendiquent la violence révolutionnaire par laquelle le Parti bolchevik de Staline a vaincu la contre-révolution. Prenons seulement l’exemple de l’épuration des années 1937-1938. Le Parti bolchevik a estimé de façon réaliste la barbarie monstrueuse qui s’abattrait sur le peuple soviétique dès le début de l’agression nazie. Il fallait exterminer la cinquième colonne et les contre-révolutionnaires qui se mettraient inévitablement au service des « libérateurs ». C’était le devoir de Staline devant le peuple soviétique et devant l’humanité. L’épuration était inévitablement une affaire extrêmement compliquée. Dès janvier 1938, Staline indiquait qu’il y avait des saboteurs et des agents doubles qui lançaient de fausses accusations et exécutaient des communistes loyaux. Malgré toutes les difficultés, l’épuration a atteint ses buts. Pendant la première année de la guerre, l’Union soviétique a souvent été à deux doigts de la défaite. Que se serait-il passé si des dizaines de milliers de contre-révolutionnaires avaient pu se mettre au service des nazis pour donner la chasse aux bolcheviks, organisateurs de la résistance ? Si des traîtres au sein de l’armée avaient capitulé et étaient passés à l’ennemi ? La bourgeoisie française et belge prétend que l’épuration était « criminelle ». Nous la comprenons parfaitement. Cette bourgeoisie est presque passée en bloc dans la collaboration. Elle nous assure que Boukharine, Zinoviev et d’autres condamnés à mort des procès de Moscou étaient de « bons communistes ». Le président du Parti socialiste belge, Henri De Man, était bien tout autant un bon socialiste. Pourtant, il est passé avec armes et bagages chez les hitlériens ! La bourgeoisie nous assure que le général Toukhatchevski, fusillé en 1937, était un patriote. Le général Pétain, héros de la France, ne l’était pas moins. Mais il est bien devenu le chef de la collaboration nazie ! Sans l’épuration, l’Union soviétique n’aurait pas gagné la guerre. Comment estimer le nombre de communistes qui auraient été exterminés en cas de victoire nazie ? Comment estimer le nombre de morts qu’il aurait fallu pour libérer le pays de l’occupation, et cela à partir d’une situation où la grande majorité des cadres communistes auraient disparu ? En l’absence du soutien soviétique, quel aurait été le nombre de morts supplémentaires que la Chine et les pays de l’Europe de l’Est auraient dû compter pour se libérer du fascisme ? Dans les siècles à venir, l’humanité enfin libérée de la barbarie impérialiste rendra l’hommage qu’ils méritent au grand Parti bolchevik et à Staline. La nécessité de l’épuration a reçu aujourd’hui une nouvelle confirmation, après la victoire de la contre-révolution en Union soviétique. Ce sont exactement les tendances bourgeoises et petites-bourgeoises que Staline a combattues, qui ont pris le pouvoir avec Khrouchtchev. Elles ont eu besoin de trente ans pour détruire de l’intérieur la forteresse socialiste. Elles ont réalisé de l’intérieur ce qu’Hitler a essayé en vain de l’extérieur : restaurer le capitalisme et soumettre l’Union soviétique à la domination et au pillage impérialistes. Grâce à la « démocratie », la production industrielle russe a chuté de 60%, provoquant le chômage et la misère noire. La moitié de l’économie russe est maintenant aux mains de 5 700 organisations mafieuses. En cinq ans, de 1990 à 1994, la Russie a compté 1 700 000 morts supplémentaires par rapport aux années quatre-vingts. Un million sept cent mille morts, c’est le prix de la restauration capitaliste114. Haut Vaincre les ennemis sanguinairesLes travailleurs ne doivent pas se laisser distraire par le flot diluvien de mensonges et de calomnies déversé contre le communisme. La bourgeoisie peut se payer des milliers de professeurs pour que ce flot continue à couler à l’infini. Tous les travailleurs du monde doivent s’armer de la confiance en soi et de la certitude de la victoire qui s’expriment avec tant de force dans le Manifeste du Parti communiste. Il faut mener la lutte des classes et vouloir vaincre, comme Marx l’a enseigné. Pour qui regarde le monde actuel en face, combien sont justes ces dernières phrases du Manifeste : « Les communistes proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l’ordre social passé. Les prolétaires n’y ont rien à perdre que leurs chaînes. » À la fin de ce millénaire, que peut encore présenter la bourgeoisie aux travailleurs du monde ? Sur fond de chômage, de misère, de surexploitation, de destruction des droits syndicaux et démocratiques, la bourgeoisie édifie des États policiers et renforce ses coalitions militaires. Dans le monde entier, à la faveur de la restauration capitaliste en Union soviétique, la bourgeoisie a ressuscité les mouvements fascistes comme un bouclier supplémentaire contre les travailleurs. La barbarie médiévale afghane, algérienne et rwandaise est devenue une arme du tout dernier cri pour maintenir la suprématie de « la civilisation » occidentale. Les grandes puissances plongent les peuples dans des carnages nationalistes pour avancer leurs stratégies de domination. Grozny, capitale de la Tchétchénie complètement en ruines : c’est ainsi qu’Américains et Allemands s’approchent du pétrole du Caucase. Les Balkans mis à feu et à sang à l’initiative d’une Allemagne pour qui les exploits d’Hitler ne sont plus un tabou. La communauté internationale prise en otage pour permettre aux Américains de commettre un génocide contre le peuple irakien rebelle. Ce sont ces ennemis sanguinaires, ces formes extrêmes de terrorisme d’État que les travailleurs, que les peuples devront vaincre pour survivre dignement au XXIe siècle. Comment s’y prendre ? La réponse est dans Lénine qui a détruit le tsarisme avec son cortège d’obscurantisme et de racisme. La réponse est dans Staline qui a écrasé les armées hitlériennes. La réponse est dans Mao Zedong qui a triomphé dans une guerre populaire prolongée pour la libération nationale et sociale. Et la réponse est dans leurs maîtres à penser à eux tous, Marx et Engels. La haine de la bourgeoisie est dirigée avec une même rage contre tous les grands révolutionnaires, mais tactiquement, la bourgeoisie concentre ses attaques sur Staline : sa mémoire est encore fraîche, il à été le plus grand bâtisseur, il a changé la face du monde. Les paroles prononcées par Friedrich Engels à l’occasion de la mort de son ami, le 14 mars 1883, s’appliquent mot pour mot à Staline : « Marx était avant tout un révolutionnaire. Contribuer au renversement de la société capitaliste et des institutions de l’État qu’elle a créées, collaborer à l’affranchissement du prolétariat moderne, auquel il avait donné… la conscience des conditions de son émancipation, telle était sa véritable vocation. La lutte était son élément. Et il a lutté avec une passion, une opiniâtreté et un succès rares. (…) Marx a été l’homme le plus exécré et le plus calomnié de son temps. Gouvernements, absolus aussi bien que républicains, l’expulsèrent; bourgeois conservateurs et extrêmes démocrates le couvraient à qui mieux de calomnies et de malédictions. Il écartait tout cela de son chemin comme des toiles d’araignée, sans y faire aucune attention et il n’y répondait qu’en cas d’extrême nécessité. Il est mort, vénéré, aimé et pleuré par des millions de militants révolutionnaires du monde entier115. » Avec cent cinquante années d’expériences construites sur les fondements solides du Manifeste, les travailleurs du monde entier sont bien armés pour faire du XXIe siècle celui de la victoire du socialisme. Haut Notes1. Gemkow, Heinrich e. a., Karl Marx, une biographie, Verlag Zeit im Bild, Dresde, 1968, pp. 59-60. 2. Ibidem, p. 88. 3. Marx-Engels, Correspondance, Engels 1846, Éd. du Progrès, Moscou, 1971, pp. 18-19. 4. Gemkow, Heinrich, Karl Marx, une biographie, Verlag Zeit im Bild, Dresde, 1968, pp. 97. 5. Engels et Marx, Le Parti de classe I, Éd. Maspero, Petite collection, 1973, p. 139. 6. Marx et Engels, La Nouvelle Gazette Rhénane III, Éd. Sociales, Paris, 1963, p. 365. 7. Engels et Marx, Le Parti de classe I, Engels 1881, op. cit., p. 171. 8. Ibidem, La Nouvelle Gazette Rhénane III, Éd. Sociales, Paris, 1963, p. 365. 9. Engels, Friedrich, La Révolution démocratique bourgeoise en Allemagne, Éd. Sociales, Paris, 1951, p. 150. 10. Marx-Engels, Textes sur le colonialisme, Marx 1853, Éd. en langues étrangères, Moscou, s.d., pp. 98-99. 11. Marx-Engels, Oeuvres choisies III, Éd. du Progrès, Moscou, 1970, édition russe de 1966, p. 40. 12. Marx-Engels, Correspondance, Marx 1867, op. cit., p. 185. 13. Stéphane Courtois, Livre noir du communisme, p. 796. 14. Engels et Marx, Le Parti de classe I, Engels 1884, op. cit., p. 170. 15. Marat, Textes choisis, Éd. Sociales, Paris, 1950, p. 87. 16. Ibidem, pp. 80-81. 17. Ibidem, pp. 34-35. 18. Pioget, abbé, La Terreur, Éd. C. Dillet, Paris, 1861, pp. 6-7; pp. 238-241. 19. de Laguéronnière, A. (Comte) et de Nogent (Comte), Histoire de la guerre de 1870-71, Éd. Colle-Louis, Charleville (Ardennes), 1871, pp. 809, 829. 20. Morin, Georges, Histoire critique de la Commune, Éd. Lacroix-Verbroeckhoven, Paris, 1871, pp. 237-238. 21. Martens, Ludo, L’URSS et la contre-révolution de velours, Éd. EPO, Bruxelles, 1991, pp. 202, 211. 22. Morin, Georges, op. cit., pp. 228-229, 261. 23. Ibidem, pp. 253-256. 24. Ibidem, pp. 256, 273-275. 25. Ibidem, pp. 231, 278. 26. de Laguéronnière, A. (Comte) et de Nogent (Comte) : Histoire de la guerre de 1870-71, op. cit., p. 826. 27. Ibidem, p. 810. 28. Kautsky, Karl, Le bolchevisme dans l’impasse, Éd. Quadrige, PUF, Paris, 1982, pp. 107, 112, 114. 29. Ibidem, pp. 158, 122, 123. 30. Marx-Engels, Oeuvres choisies III, op. cit., p. 348. 31. Marx-Engels, Correspondance, Engels 1871, op. cit.., p. 264. 32. Ibidem, Engels, 1872, p. 279. 33. Marx-Engels, Le Parti de classe II, op. cit., p. 350. 34. Marx-Engels, Correspondance, Engels 1892, op. cit., pp. 491-92. 35. Marx et Engels, Oeuvres choisies I, Marx 1852, Éd. du Progrès, Moscou, édition russe de 1955, p. 265. 36. Ibidem II, p. 553. 37. Ibidem, pp. 350-351. 38. Marx-Engels, Oeuvres choisies III, Engels 1888, op. cit., p. 604. 39. Marx-Engels, Oeuvres choisies II, op. cit., pp. 350-351. 40. Marx-Engels, Correspondance, Engels 1892, op. cit., p. 488. 41. Marx-Engels, Oeuvres choisies I, Marx, « La guerre civile en France », 1871, op. cit., pp. 548-550. 42. Ibidem, Marx 10 décembre 1848, p. 175. 43. Marx-Engels, Oeuvres choisies III, Marx 1871, p. 42. 44. Marx-Engels, Correspondance, Engels 1889, op. cit., p. 444. 45. Engels et Marx, Le Parti de classe II, Marx 1871, op. cit., p. 199. 46. Marx-Engels, Oeuvres choisies I, Marx, « La guerre civile en France », 1871, op. cit., pp. 570-575. 47. Marx-Engels, Correspondance, op. cit., p. 331. 48. Marx-Engels, Oeuvres choisies II, Marx 1852, op. cit., p. 496. 49. Marx-Engels, Oeuvres choisies III, Marx 1871, op. cit., p. 43. 50. Marx-Engels, Oeuvres choisies II, Marx, « Critique du Programme de Gotha », p. 26. 51. Marx-Engels, Oeuvres choisies I, Marx 1850, op. cit., p. 226. 52. Marx-Engels, Oeuvres choisies I, Marx, « La guerre civile en France », 1871, op. cit., pp. 512-514. 53. Engels et Marx, Le Parti de classe III, Engels 1873, op. cit., p. 52; Marx-Engels, Oeuvres choisies II, op. cit., p. 37. 54. Marx-Engels, Oeuvres choisies I, Marx, « La guerre civile en France », 1871, op. cit., p. 512. 55. Marx-Engels, Oeuvres choisies I, Marx, « Le 18 Brumaire, 1852 », p. 344; La Nouvelle Gazette rhénane II, Marx 1948, op. cit., p. 27. 56. Marx-Engels, Oeuvres choisies I, Marx, « La guerre civile en France », 1871, op. cit., p. 512. 57. Marx-Engels : Oeuvres choisies I, op. cit., pp. 552-553. 58. Marx-Engels : Correspondance, Engels 1883, op. cit., p. 374. 59. Ibidem, Engels 1892, p. 42. 60. Marx-Engels, Le parti de classe IV, Engels 1889, op. cit., pp. 16-17. 61. Marx-Engels, Oeuvres choisies I, Engels 1872-73, op. cit., p. 657. 62. Ibidem, Engels 1884, p. 698. 63. Marx-Engels, Le Parti de classe I, « Adresse du CC à la Ligue des Communistes » 1850, op. cit., p. 107. 64. Engels et Marx, Le Parti de classe III, Engels 1879, op. cit., pp. 137-139. 65. Marx-Engels, Correspondance, Marx 1879, op. cit., p. 336. 66. Études Marxistes, Bruxelles, mars 1996, n° 29. 67. Marx-Engels, Correspondance, Engels 1882, op. cit., pp. 363-364. 68. Marx-Engels, Du Parti de la classe ouvrière, Engels 1890, Éd. du Progrès, Moscou, 1987, p. 325. 69. Marx-Engels, Textes sur le colonialisme, Marx 1853, op. cit., p. 98-99. 70. Marx-Engels, Oeuvres choisies II, Marx 1875, op. cit., p. 20. 71. Marx-Engels, Oeuvres choisies I, Engels 1884, op. cit., p. 698. 72. Engels et Marx, Le Parti de classe IV, op. cit., pp. 78, 317. 73. Le panslavisme démocratique, février 1849. 74. Marx-Engels, Oeuvres choisies I, Engels 1895, op. cit., p. 124. 75. Engels et Marx, Le Parti de classe IV, 1892, op. cit., p. 88. 76. Ibidem, Engels 1886, p. 72. 77. Engels et Marx, Le Parti de classe IV, op. cit., p. 10. 78. Engels et Marx, Le Parti de classe IV, Engels 1886, op. cit., p. 75. 79. Ibidem, 1892, p. 88. 80. Marx-Engels, Oeuvres choisies I, Engels 1895, op. cit., p. 124. 81. Engels et Marx, Le Parti de classe IV, 1892, op. cit., p. 89. 82. Ibidem, 1888, p. 8. 83. Ibidem, 1892, p. 90. 84. Ibidem, p. 8. 85. Marx-Engels, Correspondance, Marx 1877, op. cit., p. 318. 86. Préface au Manifeste, 1882. 87. Marx-Engels, Textes sur le colonialisme, Marx 1853, op. cit., p. 98. 88. Ibidem, Engels 1857, pp. 141-142. 89. Ibidem, p. 42. 90. Ibidem, Marx 1858, p. 343. 91. Marx-Engels, Correspondance, Engels 1882, op. cit., pp. 360-361. 92. Marx-Engels, Textes sur le colonialisme, Engels 1894, op. cit., pp. 360-361. 93. Marx-Engels, Correspondance, Engels, 1856, op. cit., p. 89. 94. Ibidem, Engels 1858, p. 106. 95. Bernstein, Édouard, Les présupposés du socialisme, Éd. du Seuil, Paris, 1974, pp. 178, 232, 202. 96. Berstein, S. et Becker, J.-J., Histoire de l’anticommunisme en France I, 1917-1940, « Bolchevisme ou Fascisme ? Français, il faut choisir ! », Éd. Olivier Orban, 1987, pp. 129-131. 97. Hitler, Mijn kamp, Éd. Ridderhof, 1982, p. 400. 98. Arno Mayer, Why did the Heavens not darken ?, Éd. Verso, Londres, 1990, p. 101. 99. Martens, Ludo, Un autre regard sur Staline, Éd. EPO, Bruxelles, 1994, p. 269. 100. Ibidem, pp. 286-287. 101. Simpson, Christopher, Blowback, Weidenfeld, Londres, 1988; Loftus, John, The Belarus secrets, Paragon House, New York, 1989. 102. Martens, Ludo, Un autre regard sur Staline, chapitre 5 : « La collectivisation et l’holocauste ukrainien », op. cit. 103. Martens, Ludo, L’URSS et la contre-révolution de velours, op. cit., p. 211. 104. Ibidem, p. 212. 105. Ibidem, p. 241. 106. Op. cit., p. 40. 107. Marx-Engels, Oeuvres choisies I, op. cit., p. 557. 108. Schweizer, Peter, « Victory, the Reagan Administration’s Secret Strategy », Atlantic Monthly Review, New York, 1994. 109. Ibidem, pp. 747, 707, 725. 110. Marx-Engels, Oeuvres choisies I, op. cit., p. 220. 111. Willem van Kemenade, NRC-Handelsblad, 14 février 1998. 112. Marx-Engels, Oeuvres choisies I, op. cit., p. 682. 113. La Libre Belgique, 5 juin 1989. 114. Études marxistes, n°32, Bruxelles, 1996, pp. 67, 71, 74. 115. Marx-Engels, Oeuvres choisies II, Engels 1883, p. 178-179. |