Revue n° 41, date de publication: 1893-01-01 Copyright © EPO, Etudes marxistes et auteurs
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Préfaces du Manifeste du Parti communiste

Préfaces du Manifeste du Parti communiste |Archive EM|

Karl Marx et Friedrich Engels

1. Préface à l'édition allemande de 1872
2. Préface à l'édition russe de 1882
3. Préface à l'édition allemande de 1883
4. Préface à l'édition anglaise de 1888
5. Préface à l'édition allemande de 1890
6. Préface à l'édition polonaise de 1892
7. Préface à l'édition italienne de 1893
Notes

Haut 1. Préface à l'édition allemande de 18721

La Ligue des communistes, association ouvrière internationale qui, dans les circonstances d'alors, ne pouvait être évidemment que secrète, chargea les soussignés, délégués au congrès tenu à Londres en novembre 1847, de rédiger un programme détaillé, à la fois théorique et pratique, du Parti et destiné à la publicité. Telle est l'origine de ce Manifeste2 dont le manuscrit, quelques semaines avant la Révolution de Février3, fut envoyé à Londres pour y être imprimé. Publié d'abord en allemand, il a eu dans cette langue au moins douze éditions différentes en Allemagne, en Angleterre et en Amérique4. Traduit en anglais par Miss Helen Macfarlane, il parut en 1850, à Londres, dans le Red Republican5, et, en 1871, il eut, en Amérique, au moins trois traductions anglaises. Il parut une première fois en français à Paris, peu de temps avant l'insurrection de juin 1848, et, récemment, dans Le Socialiste6 de New York. Une traduction nouvelle est en préparation7. On en fit une édition en polonais à Londres, peu de temps après la première édition allemande8. Il a paru en russe, à Genève, après 18609. Il a été également traduit en danois peu après sa publication10.

Bien que les circonstances aient beaucoup changé au cours des vingt-cinq dernières années, les principes généraux exposés dans ce Manifeste conservent dans leurs grandes lignes, aujourd'hui encore, toute leur exactitude. Il faudrait revoir, çà et là, quelques détails. Le Manifeste explique lui-même que l'application des principes dépendra partout et toujours des circonstances historiques données, et que, par suite, il ne faut pas attribuer trop d'importance aux mesures révolutionnaires énumérées à la fin du chapitre II. Ce passage serait, à bien des égards, rédigé tout autrement aujourd'hui. Étant donné les progrès immenses de la grande industrie dans les vingt-cinq dernières années et les progrès parallèles qu'a accomplis, dans son organisation en parti, la classe ouvrière, étant donné les expériences pratiques, d'abord de la Révolution de Février, ensuite et surtout de la Commune de Paris qui, pendant deux mois, mit pour la première fois aux mains du prolétariat le pouvoir politique, ce programme est aujourd'hui vieilli sur certains points. La Commune, notamment, a démontré que « la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l'État et de la faire fonctionner pour son propre compte » (voir Adresse du Conseil général de l'Association internationale des Travailleurs, La Guerre civile en France11, où cette idée est plus longuement développée)12. En outre, il est évident que la critique de la littérature socialiste présente une lacune pour la période actuelle, puisqu'elle s'arrête à 1847. Et, de même, si les remarques sur la position des communistes à l'égard des différents partis d'opposition (chapitre IV) sont exactes aujourd'hui encore dans leurs principes, elles sont vieillies dans leur application parce que la situation politique s'est modifiée du tout au tout et que l'évolution historique a fait disparaître la plupart des partis qui y sont énumérés.

Cependant, le Manifeste est un document historique que nous ne nous reconnaissons plus le droit de modifier. Une édition ultérieure sera peut-être précédée d'une introduction qui pourra combler la lacune entre 1847 et nos jours ; la réimpression actuelle nous a pris trop à l'improviste pour nous donner le temps de l'écrire.

Karl Marx, Friedrich Engels
Londres, 24 juin 1872

Haut 2. Préface à l'édition russe de 188213

La première édition russe du Manifeste du Parti communiste, traduit par Bakounine14, parut peu après 186015 à l'imprimerie du Kolokol16. A cette époque, cela (l'édition russe de l'ouvrage) avait tout au plus pour l'Occident l'importance d'une curiosité littéraire. Aujourd'hui, il n'en va plus de même.

Combien était étroit le terrain où se propageait le mouvement prolétarien à cette époque (décembre 1847), c'est ce qui ressort parfaitement du dernier chapitre : « Position des communistes envers les différents partis d'opposition dans les divers pays ». La Russie et les États-Unis notamment n'y sont pas mentionnés. C'était le temps où la Russie formait la dernière grande réserve de la réaction européenne et où l'émigration aux États-Unis absorbait l'excédent des forces du prolétariat européen. Ces deux pays fournissaient à l'Europe des matières premières et lui offraient, en même temps, des débouchés pour l'écoulement de ses produits industriels. Tous deux servaient donc, de l'une ou l'autre manière, de contrefort à l'organisation sociale de l'Europe.

Que tout cela est changé aujourd'hui ! C'est précisément l'émigration européenne qui a rendu possible le développement colossal de l'agriculture en Amérique du Nord, développement dont la concurrence ébranle dans ses fondements la grande et la petite propriété foncière en Europe. C'est elle qui a, du même coup, donné aux États-Unis la possibilité de mettre en exploitation ses énormes ressources industrielles, et cela avec une énergie et à une échelle telles que le monopole industriel de l'Europe occidentale, notamment celui de l'Angleterre, disparaîtra à bref délai. Ces deux circonstances réagissent à leur tour de façon révolutionnaire sur l'Amérique elle-même. La petite et la moyenne propriété des farmers, cette assise de tout l'ordre politique américain, succombe peu à peu sous la concurrence de fermes gigantesques, tandis que, dans les districts industriels, il se constitue pour la première fois un nombreux prolétariat à côté d'une fabuleuse concentration du Capital.

Passons à la Russie. Au moment de la Révolution de 1848-1849, les monarques d'Europe, tout comme la bourgeoisie d'Europe, voyaient dans l'intervention russe le seul moyen de les sauver du prolétariat qui venait tout juste de s'éveiller. Le tsar fut proclamé chef de la réaction européenne. Aujourd'hui, il est, à Gatchina, le prisonnier de guerre de la révolution17, et la Russie est à l'avant-garde du mouvement révolutionnaire de l'Europe.

Le Manifeste communiste avait pour tâche de proclamer la disparition inévitable et prochaine de la propriété bourgeoise. Mais en Russie, à côté de la spéculation capitaliste qui se développe fiévreusement et de la propriété foncière bourgeoise en voie de formation, plus de la moitié du sol est la propriété commune des paysans. Il s'agit, dès lors, de savoir si la communauté paysanne russe, cette forme déjà décomposée de l'antique propriété commune du sol, passera directement à la forme communiste supérieure de la propriété commune, ou bien si elle doit suivre d'abord le même processus de dissolution qu'elle a subi au cours du développement historique de l'Occident.

La seule réponse qu'on puisse faire aujourd'hui à cette question est la suivante : si la révolution russe donne le signal d'une révolution prolétarienne en Occident et que toutes deux se complètent, la propriété commune actuelle de la Russie pourra servir de point de départ à une évolution communiste.

Karl Marx, Friedrich Engels
Londres, 21 janvier 1882

Haut 3. Préface à l'édition allemande de 188318

Il me faut malheureusement signer seul la préface de cette édition. Marx, l'homme auquel toute la classe ouvrière d'Europe et d'Amérique doit plus qu'à tout autre, Marx repose au cimetière de Highgate, et sur sa tombe verdit déjà le premier gazon19. Après sa mort, il ne saurait être question moins que jamais de remanier ou de compléter le Manifeste. Je crois d'autant plus nécessaire d'établir expressément, une fois de plus, ce qui suit.

L'idée fondamentale et directrice du Manifeste, à savoir que la production économique et la structure sociale qui en résulte nécessairement forment, à chaque époque historique, la base de l'histoire politique et intellectuelle de cette époque ; que, par suite (depuis la dissolution de la propriété commune du sol des temps primitifs), toute l'histoire a été une histoire de luttes de classes, de luttes entre classes exploitées et classes exploitantes, entre classes dominées et classes dominantes, aux différentes étapes de leur développement social ; mais que cette lutte a actuellement atteint une étape où la classe exploitée et opprimée (le prolétariat) ne peut plus se libérer de la classe qui l'exploite et l'opprime (la bourgeoisie), sans libérer en même temps et à tout jamais la société entière de l'exploitation, de l'oppression et des luttes de classes ; cette idée maîtresse appartient uniquement et exclusivement à Marx20.

Je l'ai souvent déclaré, mais il faut maintenant que cette déclaration figure aussi en tête du Manifeste.

Friedrich Engels
Londres, 28 juin 1883

Haut 4. Préface à l'édition anglaise de 188821

Le Manifeste est le programme de la Ligue des communistes, association ouvrière, d'abord exclusivement allemande, ensuite internationale et qui, dans les conditions politiques qui existaient sur le continent avant 1848, ne pouvait qu'être une société secrète. Au congrès de la Ligue qui s'est tenu à Londres, en novembre 1847, Marx et Engels se voient confier la tâche de rédiger, aux fins de publication, un ample programme théorique et pratique du Parti. Travail achevé en janvier 1848, dont le manuscrit allemand fut envoyé à Londres pour y être imprimé, à quelques semaines de la révolution française du 24 février. La traduction française vit le jour à Paris, peu avant l'insurrection de juin 1848. La première traduction anglaise, due à Miss Helen Macfarlane, parut dans le Red Republican de George Julian Harney, Londres 1850. Ont paru également les éditions danoise22 et polonaise23.

La défaite de l'insurrection parisienne de juin 1848 – la première grande bataille entre prolétariat et bourgeoisie24 – devait de nouveau, pour une certaine période, refouler à l'arrière-plan les revendications sociales et politiques de la classe ouvrière européenne. Depuis lors, seuls les divers groupes de la classe possédante s'affrontaient de nouveau dans la lutte pour la domination, tout comme avant la Révolution de Février ; la classe ouvrière a dû combattre pour la liberté d'action politique et s'aligner sur les positions extrêmes de la partie radicale des classes moyennes. Tout mouvement prolétarien autonome, pour peu qu'il continuât à donner signe de vie, était écrasé sans merci. Ainsi, la police prussienne réussit à dépister le Comité central de la Ligue des communistes, qui à cette époque avait son siège à Cologne. Ses membres furent arrêtés et, après dix-huit mois de détention, déférés en jugement, en octobre 1852. Ce fameux « procès des communistes à Cologne »25 dura du 4 octobre au 12 novembre ; sept personnes parmi les prévenus furent condamnées à des peines allant de trois à six ans de forteresse. Immédiatement après le verdict, la Ligue fut officiellement dissoute par les membres demeurés en liberté. Pour ce qui est du Manifeste, on l'eut cru depuis lors voué à l'oubli.

Lorsque la classe ouvrière d'Europe eut repris suffisamment de forces pour un nouvel assaut contre les classes dominantes, naquit l'Association internationale des travailleurs. Cependant, cette Association qui s'était constituée dans un but précis – fondre en un tout les forces combatives du prolétariat d'Europe et d'Amérique – ne pouvait proclamer d'emblée les principes posés dans le Manifeste. Le programme de l'Internationale devait être assez vaste pour qu'il fût accepté et par les trade-unions anglaises, et par les adeptes de Proudhon26 en France, Belgique, Italie et Espagne, et par les lassalliens27 en Allemagne. Marx, qui rédigea ce programme de façon à donner satisfaction à tous ces partis, s'en remettait totalement au développement intellectuel de la classe ouvrière, qui devait être à coup sûr le fruit de l'action et de la discussion communes. Par eux-mêmes les événements et les péripéties de la lutte contre le Capital – les défaites plus encore que les succès – ne pouvaient manquer de faire sentir l'insuffisance de toutes les panacées et d'amener à comprendre à fond les conditions véritables de l'émancipation ouvrière. Et Marx avait raison. Quand, en 1874, l'Internationale cessa d'exister, les ouvriers n'étaient plus du tout les mêmes que lors de sa fondation en 1864. Le proudhonisme en France, le lassallisme en Allemagne étaient à l'agonie et même les trade-unions anglaises, conservatrices, et ayant depuis longtemps, dans leur majorité, rompu avec l'Internationale, approchaient peu à peu du moment où le président de leur congrès qui s'est tenu l'an dernier à Swansea, pouvait dire en leur nom : « Le socialisme continental ne nous fait plus peur28. » A la vérité, les principes du Manifeste avaient pris un large développement parmi les ouvriers de tous les pays.

Ainsi, le Manifeste s'est mis une nouvelle fois au premier plan. Après 1850, le texte allemand fut réédité plusieurs fois en Suisse, Angleterre et Amérique. En 1872, il est traduit en anglais à New York et publié dans Woodhull and Claflin's Weekly29. Une traduction française d'après ce texte anglais, a été publiée par Le Socialiste new-yorkais. Par la suite, parurent en Amérique au moins encore deux traductions anglaises plus ou moins déformées, dont l'une fut rééditée en Angleterre. La première traduction en russe, faite par Bakounine, fut éditée aux environs de 1863, par l'imprimerie du Kolokol d'Herzen, à Genève ; la deuxième traduction, due à l'héroïque Véra Zassoulitch30, sortit de même à Genève en 1882. Une nouvelle édition danoise31 est lancée par la Socialdemokratisk Bibliothek à Copenhague en 1885 ; une nouvelle traduction française a été publiée par Le Socialiste de Paris, en 188632. D'après cette traduction, a paru une version espagnole, publiée à Madrid en 188633.

Point n'est besoin de parler des éditions allemandes réimprimées, on en compte au moins douze. La traduction arménienne, qui devait paraître il y a quelques mois à Constantinople, n'a pas vu le jour, comme on me l'a dit, uniquement parce que l'éditeur avait craint de sortir le livre avec le nom de Marx, tandis que le traducteur refusait de se dire l'auteur du Manifeste. Pour ce qui est des nouvelles traductions en d'autres langues, j'en ai entendu parler, mais n'en ai jamais vu. Ainsi donc, l'histoire du Manifeste reflète notablement celle du mouvement ouvrier contemporain ; à l'heure actuelle, il est incontestablement l'œuvre la plus répandue, la plus internationale de toute la littérature socialiste, le programme commun de millions d'ouvriers, de la Sibérie à la Californie.

Et, cependant, au moment où nous écrivions, nous ne pouvions toutefois l'intituler Manifeste socialiste. En 1847, on donnait le nom de socialistes, d'une part, aux adeptes des divers systèmes utopiques : les owenistes34 en Angleterre et les fouriéristes35 en France, qui n'étaient déjà plus, les uns et les autres, que de simples sectes agonisantes ; d'autre part, aux médicastres sociaux de tout acabit qui promettaient, sans aucun préjudice pour le capital et le profit, de guérir toutes les infirmités sociales au moyen de toutes sortes de replâtrage. Dans les deux cas, c'étaient des gens qui vivaient en dehors du mouvement ouvrier et qui cherchaient plutôt un appui auprès des classes « cultivées ». Au contraire, cette partie des ouvriers qui, convaincue de l'insuffisance de simples bouleversements politiques, réclamait une transformation fondamentale de la société, s'était donné le nom de communistes. C'était un communisme à peine dégrossi, purement instinctif, parfois un peu grossier, mais cependant il pressentait l'essentiel et se révéla assez fort dans la classe ouvrière pour donner naissance au communisme utopique : en France, celui de Cabet36 et en Allemagne, celui de Weitling37. En 1847, le socialisme signifiait un mouvement bourgeois, le communisme, un mouvement ouvrier. Le socialisme avait, sur le continent tout au moins, « ses entrées dans le monde » ; pour le communisme, c'était exactement le contraire. Et comme, depuis toujours, nous étions d'avis que « l'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes »38, nous ne pouvions hésiter un instant sur la dénomination à choisir. Depuis, il ne nous est jamais venu à l'esprit de la rejeter.

Bien que le Manifeste soit notre œuvre commune, j'estime néanmoins de mon devoir de constater que la thèse principale, qui en constitue le noyau, appartient à Marx.39 Cette thèse est qu'à chaque époque historique, le mode prédominant de la production et de l'échange économiques et la structure sociale qu'il conditionne, forment la base sur laquelle repose l'histoire politique de ladite époque et l'histoire de son développement intellectuel, base à partir de laquelle seulement elle peut être expliquée ; que de ce fait toute l'histoire de l'humanité (depuis la décomposition de la communauté primitive avec sa possession commune du sol) a été une histoire de luttes de classes, de luttes entre classes exploiteuses et exploitées, classes dominantes et classes opprimées ; que l'histoire de cette lutte de classes atteint à l'heure actuelle, dans son développement, une étape où la classe exploitée et opprimée – le prolétariat – ne peut plus s'affranchir du joug de la classe qui l'exploite et l'opprime – la bourgeoisie – sans affranchir du même coup, une fois pour toutes, la société entière de toute exploitation, oppression, division en classes et lutte de classes.

Cette idée qui selon moi est appelée à marquer pour la science historique le même progrès que la théorie de Darwin pour la biologie, nous nous en étions tous deux approchés peu à peu, plusieurs années déjà avant 1845. Jusqu'où j'étais allé moi-même dans cette direction, de mon côté, on peut en juger clairement par mon livre La Situation de la classe laborieuse en Angleterre40. Quand, au printemps 1845, je revis Marx à Bruxelles, il l'avait déjà élaborée et il me l'a exposée à peu près aussi clairement que je l'ai fait ici, moi-même.

Je reproduis les lignes suivantes empruntées à notre préface commune à l'édition allemande de 1872 :

« Bien que les circonstances aient beaucoup changé au cours des vingt-cinq dernières années, les principes généraux exposés dans ce Manifeste conservent dans leurs grandes lignes, aujourd'hui encore, toute leur exactitude. Il faudrait revoir, çà et là, quelques détails. Le Manifeste explique lui-même que l'application des principes dépendra partout et toujours des circonstances historiques données, et que, par suite, il ne faut pas attribuer trop d'importance aux mesures révolutionnaires énumérées à la fin du chapitre II. Ce passage serait, à bien des égards, rédigé tout autrement aujourd'hui. Étant donné les progrès immenses de la grande industrie dans les vingt-cinq dernières années et les progrès parallèles qu'a accomplis, dans son organisation en parti, la classe ouvrière, étant donné les expériences pratiques, d'abord de la Révolution de Février, ensuite et surtout de la Commune de Paris qui, pendant deux mois, mit pour la première fois aux mains du prolétariat le pouvoir politique, ce programme est aujourd'hui vieilli sur certains points. La Commune, notamment, a démontré que “la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine État et de la faire fonctionner pour son propre compte”( voir Adresse du Conseil général de l'Association internationale des Travailleurs , La Guerre civile en France, où cette idée est plus longuement développée). En outre, il est évident que la critique de la littérature socialiste présente une lacune pour la période actuelle, puisqu'elle s'arrête à 1847. Et, de même, si les remarques sur la position des communistes à l'égard des différents partis d'opposition (chapitre IV) sont exactes aujourd'hui encore dans leurs principes, elles sont vieillies dans leur application parce que la situation politique s'est modifiée du tout au tout et que l'évolution historique a fait disparaître la plupart des partis qui y sont énumérés. »

« Cependant, le Manifeste est un document historique que nous ne nous reconnaissons plus le droit de modifier. »

La traduction que nous présentons est de M. Samuel Moore, traducteur de la plus grande partie du Capital de Marx. Nous l'avons revue ensemble, et j'ai ajouté quelques remarques explicatives d'ordre historique.

Friedrich Engels
Londres, 30 janvier 1888

Haut 5. Préface à l'édition allemande de 189041

Depuis que j'ai écrit les lignes qui précèdent42, une nouvelle édition allemande du Manifeste est devenue nécessaire. Il convient en outre de mentionner ici qu'il s'est produit bien des choses autour du Manifeste.

Une deuxième traduction russe, par Véra Zassoulitch, parut à Genève en 1882 ; nous en rédigeâmes, Marx et moi, la préface. Malheureusement, j'ai égaré le manuscrit allemand original43, et je suis obligé de retraduire du russe44, ce qui n'est d'aucun profit pour le texte même. Voici cette préface :

« La première édition russe du Manifeste du Parti communiste, traduit par Bakounine, parut peu après 1860 à l'imprimerie du Kolokol45. A cette époque, une édition russe de cet ouvrage avait tout au plus pour l'Occident l'importance d'une curiosité littéraire. Aujourd'hui, il n'en va plus de même. Combien était étroit le terrain où se propageait le mouvement prolétarien aux premiers jours de la publication du Manifeste (janvier 1848), c'est ce qui ressort parfaitement du dernier chapitre : “Position des communistes envers les différents partis d'opposition dans les divers pays”. La Russie et les États-Unis notamment n'y sont pas mentionnés. C'était le temps où la Russie formait la dernière grande réserve de la réaction européenne, et où l'émigration aux États-Unis absorbait l'excédent des forces du prolétariat européen. Ces deux pays fournissaient à l'Europe des matières premières et lui offraient en même temps des débouchés pour l'écoulement de ses produits industriels. Tous deux servaient donc, de l'une ou l'autre manière, de contrefort à l'organisation sociale de l'Europe. »

« Que tout cela est changé aujourd'hui ! C'est précisément l'émigration européenne qui a rendu possible le développement colossal de l'agriculture en Amérique du Nord, développement dont la concurrence ébranle dans ses fondements la grande et la petite propriété foncière en Europe. C'est elle qui a, du même coup, donné aux États-Unis la possibilité de mettre en exploitation leurs énormes ressources industrielles, et cela avec une énergie et à une échelle telles que le monopole industriel de l'Europe occidentale disparaîtra à bref délai. Ces deux circonstances réagissent à leur tour de façon révolutionnaire sur l'Amérique elle-même. La petite et la moyenne propriété des farmers, cette assise de tout l'ordre politique américain, succombe peu à peu sous la concurrence de fermes gigantesques, tandis que, dans les districts industriels, il se constitue pour la première fois un nombreux prolétariat à côté d'une fabuleuse concentration du Capital. »

« Passons à la Russie. Au moment de la Révolution de 1848-1849, les monarques d'Europe, tout comme la bourgeoisie d'Europe, voyaient dans l'intervention russe le seul moyen capable de les sauver du prolétariat qui commençait tout juste à prendre conscience de sa force. Ils proclamaient le tsar chef de la réaction européenne. Aujourd'hui, il est, à Gatchina46, le prisonnier de guerre de la révolution, et la Russie est à l'avant-garde du mouvement révolutionnaire de l'Europe. »

« Le Manifeste communiste avait pour tâche de proclamer la disparition inévitable et prochaine de la propriété bourgeoise. Mais en Russie, à côté de la spéculation capitaliste qui se développe fiévreusement et de la propriété foncière bourgeoise en voie de formation, plus de la moitié du sol est la propriété commune des paysans. Il s'agit, dès lors, de savoir si la communauté paysanne russe, cette forme déjà décomposée de l'antique propriété commune du sol, passera directement à la forme communiste supérieure de la propriété foncière, ou bien si elle doit suivre d'abord le même processus de dissolution qu'elle a subi au cours du développement historique de l'Occident. »

« La seule réponse qu'on puisse faire aujourd'hui à cette question est la suivante : si la révolution russe donne le signal d'une révolution ouvrière en Occident, et que toutes deux se complètent, la propriété commune actuelle de la Russie pourra servir de point de départ à une évolution communiste. Karl Marx, Friedrich Engels. Londres, 21 janvier 1882. »

Une nouvelle traduction polonaise parut, à la même époque, à Genève : Manifest Kommunistyczny47.

Depuis, une nouvelle traduction danoise a paru dans la Socialdemokratisk Bibliothek, Copenhague, 188548. Elle n'est malheureusement pas tout à fait complète ; quelques passages essentiels, qui semblent avoir arrêté le traducteur, ont été omis et, çà et là, on peut relever des traces de négligences, dont l'effet est d'autant plus regrettable qu'on voit, d'après le reste, que la traduction aurait pu, avec un peu plus de soin, être excellente.

En 1886 parut une nouvelle traduction française dans Le Socialiste de Paris ; c'est jusqu'ici la meilleure49.

D'après cette traduction a paru, la même année, une version espagnole, d'abord dans El Socialista, de Madrid, et ensuite en brochure : Manifiesto del Partido Comunista, por Carlos Marx y F. Engels, Madrid, Administracion de « El Socialista », Hernan Cortès 850.

A titre de curiosité, je dirai qu'en 1887 le manuscrit d'une traduction arménienne a été offert à un éditeur de Constantinople ; l'excellent homme n'eut cependant pas le courage d'imprimer une brochure qui portait le nom de Marx et estima que le traducteur devrait bien plutôt s'en déclarer l'auteur, ce que celui-ci refusa de faire.

A plusieurs reprises ont été réimprimées en Angleterre certaines traductions américaines plus ou moins inexactes ; enfin, une traduction authentique a paru en 1888. Elle est due à mon ami Samuel Moore, et nous l'avons revue ensemble avant l'impression. Elle a pour titre : Manifesto of the Communist Party, by Karl Marx and Frederick Engels. Authorized English Translation, edited and annotated by Frederick Engels, 1888. London, William Reeves, 185 Fleet St., E.C. J'ai repris dans la présente édition quelques-unes des notes de cette traduction anglaise.

Le Manifeste a eu sa destinée propre. Salué avec enthousiasme, au moment de son apparition, par l'avant-garde peu nombreuse encore du socialisme scientifique (comme le prouvent les traductions signalées dans la première préface), il fut bientôt refoulé à l'arrière-plan par la réaction qui suivit la défaite des ouvriers parisiens en juin 1848, et enfin il fut proscrit « de par la loi » avec la condamnation des communistes de Cologne en novembre 1852. Avec le mouvement ouvrier datant de la Révolution de Février, le Manifeste aussi disparaissait de la scène publique.

Lorsque la classe ouvrière européenne eut repris suffisamment de forces pour un nouvel assaut contre la puissance des classes dominantes, naquit l'Association internationale des travailleurs. Elle avait pour but de fondre en une immense armée unique toute la classe ouvrière militante d'Europe et d'Amérique. Elle ne pouvait donc partir directement des principes posés dans le Manifeste. Il lui fallait un programme qui ne fermât pas la porte aux trade-unions anglaises, aux proudhoniens51 français, belges, italiens et espagnols, ni aux lassalliens allemands52. Ce programme – le préambule des Statuts de l'Internationale53 – fut rédigé par Marx avec une maîtrise à laquelle Bakounine et les anarchistes eux-mêmes ont rendu hommage. Pour la victoire définitive des propositions énoncées dans le Manifeste, Marx s'en remettait uniquement au développement intellectuel de la classe ouvrière, qui devait nécessairement résulter de l'action et de la discussion communes. Les événements et les vicissitudes de la lutte contre le Capital, des défaites plus encore que les succès, ne pouvaient manquer de faire sentir aux combattants l'insuffisance de toutes leurs panacées et les amener à comprendre à fond les conditions véritables de l'émancipation ouvrière. Et Marx avait raison. La classe ouvrière de 1874, après la dissolution de l'Internationale, était tout autre que celle de 1864, au moment de sa fondation. Le proudhonisme des pays latins et le lassallisme proprement dit en Allemagne étaient à l'agonie, et même les trade-unions anglaises, alors ultra-conservatrices, approchaient peu à peu du moment où, en 1887, le président de leur congrès à Swansea pouvait dire en leur nom : « Le socialisme continental ne nous fait plus peur54. » Mais dès 1887, le socialisme continental s'identifiait presque entièrement avec la théorie formulée dans le Manifeste. Et ainsi l'histoire du Manifeste reflète jusqu'à un certain point l'histoire du mouvement ouvrier moderne depuis 1848. A l'heure actuelle, il est incontestablement l'œuvre la plus répandue, la plus internationale de toute la littérature socialiste, le programme commun de millions d'ouvriers de tous les pays, de la Sibérie à la Californie.

Et, cependant, lorsqu'il parut, nous n'aurions pu l'intituler Manifeste socialiste. En 1847, on comprenait sous ce nom de socialiste deux sortes de gens. D'abord, les adhérents des divers systèmes utopiques, notamment les owenistes55 en Angleterre et les fouriéristes56 en France, qui n'étaient déjà plus, les uns et les autres, que de simples sectes agonisantes. D'un autre côté, les charlatans sociaux de tout acabit qui voulaient, à l'aide d'un tas de panacées et avec toutes sortes de rapiéçages, supprimer les misères sociales, sans faire le moindre tort au Capital et au profit. Dans les deux cas, c'étaient des gens qui vivaient en dehors du mouvement ouvrier et qui cherchaient plutôt un appui auprès des classes « cultivées ». Au contraire, cette partie des ouvriers qui, convaincue de l'insuffisance des simples bouleversements politiques, réclamait une transformation fondamentale de la société, s'était donné le nom de communistes. C'était un communisme à peine dégrossi, purement instinctif, parfois un peu grossier ; mais il était assez puissant pour donner naissance à deux systèmes de communisme utopique : en France l'Icarie de Cabet57 et en Allemagne le système de Weitling58. En 1847, le socialisme signifiait un mouvement bourgeois, le communisme, un mouvement ouvrier. Le socialisme avait, sur le continent tout au moins, « ses entrées dans le monde » ; pour le communisme, c'était exactement le contraire. Et comme, dès ce moment, nous étions très nettement d'avis que « l'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes », nous ne pouvions hésiter un instant sur la dénomination à choisir. Depuis, il ne nous est jamais venu à l'esprit de la rejeter.

« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » Quelques voix seulement nous répondirent, lorsque nous lançâmes cet appel par le monde, il y a maintenant quarante-deux ans, à la veille de la première révolution parisienne dans laquelle le prolétariat se présenta avec ses revendications à lui59. Mais le 28 septembre 1864, des prolétaires de la plupart des pays de l'Europe occidentale s'unissaient pour former l'Association internationale des Travailleurs, de glorieuse mémoire. L'Internationale elle-même ne vécut d'ailleurs que neuf années. Mais que l'alliance éternelle établie par elle entre les prolétaires de tous les pays existe encore et qu'elle soit plus puissante que jamais, il n'en est pas de meilleure preuve que la journée d'aujourd'hui. Au moment où j'écris ces lignes, le prolétariat d'Europe et d'Amérique passe en revue ses forces de combat, pour la première fois mobilisés en une seule armée, sous un même drapeau et pour un même but immédiat : la fixation légale de la journée normale de huit heures, proclamée dès 1866 par le Congrès de l'Internationale à Genève, et de nouveau par le Congrès ouvrier de Paris en 188960. Le spectacle de cette journée montrera aux capitalistes et aux propriétaires fonciers de tous les pays que les prolétaires de tous les pays sont effectivement unis.

Que Marx n'est-il à côté de moi, pour voir cela de ses propres yeux !

Friedrich Engels
Londres, 1er mai 1890

Haut 6. Préface à l'édition polonaise de 189261

Qu'il ait été nécessaire de faire paraître une nouvelle édition polonaise du Manifeste communiste, permet de faire maintes conclusions.

D'abord, il faut constater que le Manifeste est devenu, ces derniers temps, une sorte d'illustration du progrès de la grande industrie sur le continent européen. A mesure que celle-ci évolue dans un pays donné, les ouvriers de ce pays ont de plus en plus tendance à voir clair dans leur situation, en tant que classe ouvrière, par rapport aux classes possédantes ; le mouvement socialiste prend de l'extension parmi eux et le Manifeste devient l'objet d'une demande accrue. Ainsi, d'après le nombre d'exemplaires diffusés dans la langue du pays, il est possible de déterminer avec assez de précision non seulement l'état du mouvement ouvrier, mais aussi le degré d'évolution de la grande industrie dans ce pays.

La nouvelle édition polonaise du Manifeste est donc une preuve du progrès décisif de l'industrie de la Pologne. Que ce progrès ait effectivement eu lieu durant les dix années qui se sont écoulées depuis que la dernière édition62 a vu le jour, nul doute ne saurait subsister. Le Royaume de Pologne, la Pologne du Congrès63, s'est transformé en une vaste région industrielle de l'empire de Russie. Tandis que la grande industrie russe est dispersée dans maints endroits, une partie tout près du golfe de Finlande, une autre dans la région centrale (Moscou, Vladimir), la troisième sur les côtes de la mer Noire et de la mer d'Azov, etc., l'industrie polonaise se trouve concentrée sur une étendue relativement faible et éprouve aussi bien les avantages que les inconvénients de cette concentration. Ces avantages furent reconnus par les fabricants concurrents de la Russie lorsque, malgré leur désir ardent de russifier tous les Polonais, ils réclamèrent l'institution de droits protecteurs contre la Pologne. Quant aux inconvénients – pour les fabricants polonais comme pour le gouvernement russe –, ils se traduisent par une rapide diffusion des idées socialistes parmi les ouvriers polonais et par une demande accrue pour le Manifeste.

Cependant, cette évolution rapide de l'industrie polonaise qui a pris le pas sur l'industrie russe, offre à son tour une nouvelle preuve de la vitalité tenace du peuple polonais et constitue une caution nouvelle de son futur rétablissement national. Or, le rétablissement d'une Pologne autonome puissante nous concerne nous tous et pas seulement les Polonais. Une coopération internationale de bonne foi entre les peuples d'Europe n'est possible que si chacun de ces peuples reste le maître absolu dans sa propre maison. La Révolution de 1848, au cours de laquelle les combattants prolétariens ont dû, sous le drapeau du prolétariat, exécuter en fin de compte la besogne de la bourgeoisie, a réalisé du même coup, par le truchement de ses commis – Louis Bonaparte64 et Bismarck65 –, l'indépendance de l'Italie, de l'Allemagne, de la Hongrie.

Pour ce qui est de la Pologne qui depuis 1792 avait fait pour la révolution plus que ces trois pays pris ensemble, à l'heure où, en 1863, elle succombait sous la poussée des forces russes, dix fois supérieures aux siennes propres, elle fut abandonnée à elle-même. La noblesse a été impuissante à défendre et à reconquérir l'indépendance de la Pologne ; la bourgeoisie se désintéresse actuellement, pour ne pas dire plus, de cette indépendance. Néanmoins, pour la coopération harmonieuse des nations européennes, elle s'impose impérieusement. Elle ne peut être conquise que par le jeune prolétariat polonais, et entre ses mains elle sera sous bonne garde. Car, pour les ouvriers du reste de l'Europe, cette indépendance est aussi nécessaire que pour les ouvriers polonais eux-mêmes.

Friedrich Engels
Londres, 10 février 1892

Haut 7. Préface à l'édition italienne de 189366

Au lecteur italien,

On peut dire que la publication du Manifeste du Parti communiste a coïncidé exactement avec la date du 18 mars 1848, avec les révolutions de Milan et de Berlin, soulèvements armés de deux nations, dont l'une est située au centre du continent européen, l'autre, au centre des pays méditerranéens, deux nations affaiblies jusque-là par leur morcellement et les dissensions internes, ce qui les fit tomber sous la domination étrangère. Tandis que l'Italie était soumise à l'empereur d'Autriche, l'Allemagne n'en subissait pas moins le joug, tout aussi sensible encore que moins direct, du tsar de toutes les Russies. Les conséquences des événements du 18 mars 1848 délivrèrent l'Italie et l'Allemagne de cette infamie ; si, de 1848 à 1874, ces deux grandes nations furent rétablies et purent recouvrer, de l'une ou de l'autre façon, leur indépendance, cela tient, selon Marx, au fait que ceux-là mêmes qui avaient écrasé la Révolution de 1848, étaient devenus, bien malgré eux, ses exécuteurs testamentaires67.

Partout cette révolution fut l'œuvre de la classe ouvrière : c'est elle qui dressa les barricades et offrit sa vie en sacrifice. Cependant, seuls les ouvriers parisiens, en renversant le gouvernement, étaient tout à fait décidés à renverser aussi le régime bourgeois. Mais, bien qu'ils fussent conscients de l'antagonisme inéluctable entre leur propre classe et la bourgeoisie, ni le progrès économique du pays, ni la formation intellectuelle de la masse des ouvriers français n'avaient encore atteint le niveau qui eût pu favoriser la transformation sociale. C'est bien pourquoi les fruits de la révolution devaient revenir en fin de compte à la classe capitaliste. Dans les autres pays – Italie, Allemagne, Autriche – les ouvriers, dès le début, ne firent qu'aider la bourgeoisie à accéder au pouvoir. Mais il n'est pas un seul pays où la domination de la bourgeoisie soit possible sans l'indépendance nationale. Aussi la révolution de 1848 devait-elle déboucher sur l'unité et l'autonomie des nations qui en étaient privées jusque-là : l'Italie, l'Allemagne, la Hongrie. Maintenant, c'est le tour de la Pologne.

Ainsi, si la révolution de 1848 n'était pas une révolution socialiste, elle a du moins déblayé la route, préparé le terrain pour cette dernière. Le régime bourgeois, qui a suscité dans tous les pays l'essor de la grande industrie, a du même coup créé partout, durant ces derniers quarante-cinq ans, un prolétariat nombreux, bien cimenté et fort ; il a engendré ainsi, comme le dit le Manifeste, ses propres fossoyeurs. Sans l'autonomie et l'unité rendues à chaque nation, il est impossible de réaliser ni l'union internationale du prolétariat ni une coopération tranquille et intelligente de ces nations en vue d'atteindre les buts communs. Essayez de vous représenter une action commune internationale des ouvriers italiens, hongrois, allemands, polonais et russes dans les conditions politiques d'avant 1848 !

Donc, les combats de 1848 n'ont pas été vains. De même les quarante-cinq années qui nous séparent de cette période révolutionnaire. Ses fruits commencent à mûrir, et je voudrais seulement que la parution de cette traduction italienne fût bon signe, signe avant-coureur de la victoire du prolétariat italien, de même que la parution de l'original a été le précurseur de la révolution internationale.

Le Manifeste rend pleine justice au rôle révolutionnaire que le capitalisme a joué dans le passé. L'Italie fut la première nation capitaliste. La fin du moyen âge féodal, le début de l'ère capitaliste moderne trouvent leur expression dans une figure colossale. C'est l'Italien Dante, le dernier poète du moyen âge et en même temps le premier poète des temps nouveaux. Maintenant, comme en 1300, s'ouvre une ère historique nouvelle. L'Italie nous donnera-t-elle un nouveau Dante qui perpétuera l'éclosion de cette ère nouvelle, prolétarienne ?

Friedrich Engels
Londres, 1er février 1893

Haut Notes

La présente édition du Manifeste du Parti communiste reprend celle qui a été établie par les Éditions en Langues étrangères de Beijing (1977) sur la base des traductions existant en langue française. Elle est complétée de notes reprises des Œuvres choisies en trois volumes de Marx et Engels, Tome I, Éditions du Progrès, Moscou, 1970. Nous avons également repris certaines des éditions en néerlandais du Manifeste par Uitgeverij Pegasus, Amsterdam, 1967 et par Progrès, Moscou, 1970.

 

1. L'édition allemande du Manifeste parue en 1872 est due à l'initiative de la rédaction du Volksstaat. Elle comporte une préface de Marx et Engels, de plus quelques retouches insignifiantes ont été apportées au texte. Comme les éditions allemandes ultérieures de 1883 et 1890, elle s'intitule Das Kommunistische Manifest.

2. Le Manifeste du Parti communiste est l'un des plus importants documents-programmes du communisme scientifique. « Cette plaquette vaut des tomes : son esprit fait vivre et se mouvoir, jusqu'à nos jours, l'ensemble du prolétariat organisé et combattant du monde civilisé. » (Lénine.)

Ce programme, rédigé entre décembre 1847 et janvier 1848 par Karl Marx et Friedrich Engels pour la Ligue des communistes, parut pour la première fois à Londres en février 1848 en une édition de 23 pages. Il fut repris de mars à juillet 1848 par la Deutsche Londoner Zeitung, organe démocratique des émigrés allemands, puis réédité la même année à Londres sous forme d'une brochure de 30 pages. On supprima, à cette occasion, certaines erreurs d'impression de la première édition et on revit la ponctuation. Cette édition servit de base aux éditions ultérieures autorisées par Marx et Engels. Le Manifeste fut traduit en 1848 dans plusieurs langues européennes (français, polonais, italien, danois, flamand et suédois). L'édition de 1848 ne comporte aucun nom d'auteurs ; ceux-ci furent mentionnés pour la première fois dans l'introduction écrite par G.J. Harney pour la première traduction anglaise parue en 1850 dans le journal des chartistes The Red Republican.

3. La Révolution de Février 1848 en France.

4. D'après les recherches historiques et bibliographiques de Bert Andréas (Le Manifeste Communiste de Marx et Engels, Milan 1963), quatorze éditions du Manifeste avaient été publiées jusque 1872 et vingt et une jusque 1888.

5. The Red Republican, hebdomadaire chartiste, publié par Julian Harney, de juin à novembre 1850. Ce périodique publia en novembre 1850 dans les n° 21-24, la première traduction anglaise du Manifeste du Parti communiste sous le titre Manifesto of the German Communist Party.

6. Le Socialiste, hebdomadaire, parut d'octobre 1871 à mai 1873 en français à New York ; de décembre 1871 à octobre 1872, il fut l'organe des sections françaises de la Ire Internationale aux États-Unis ; il prêtait appui aux éléments bourgeois et petits-bourgeois scissionnistes dans la Fédération nord-américaine de cette Internationale. Il rompit toute relation avec l'Internationale après le Congrès de La Haye.

Le Manifeste du Parti communiste parut dans ce périodique en janvier-février 1872.

7. Cette traduction n'a jamais vu le jour.

8. La traduction a été entamée en décembre 1848 mais à ce jour aucun exemplaire de cette publication n'a été retrouvé.

9. Une première traduction en russe est parue à Genève en 1869 sous la forme d'une brochure sans couverture, épaisse d'une page et demi et sans mention ni de l'auteur, ni du traducteur, ni de l'endroit ou de l'année d'édition. Plus tard, il est apparu que le traducteur était Bakounine et qu'il avait trahi le texte à plusieurs endroits. En 1882, une meilleure version, traduite par Plekhanov, est parue à Genève. Voir note 13.

10. Jusqu'à présent, aucun exemplaire de cette traduction danoise du Manifeste n'a été retrouvé. Ce qui est sûr, c'est qu'une traduction suédoise est parue à Stockholm en 1848, sous le titre Förklaring av det Kommunistiska Partiet.

11. Karl Marx, Der Bürgerkrieg in Frankreich, deuxième édition, Dietz Verlag, Berlin, 1952, p.65.

12. Marx et Engels estimaient cette « leçon fondamentale et essentielle de la Commune de Paris, comme le dit Lénine dans L'État et la Révolution (1917), d'une importance telle qu'ils l'ont introduite dans le Manifeste Communiste comme une amélioration essentielle. Précisément cette leçon a été tout à fait oubliée mais même faussée par l'interprétation “kautskyenne” dominante du marxisme. »

13. Cette édition, parue à Genève en 1882, est la deuxième édition russe du Manifeste. Dans la postface à l'article Les relations sociales en Russie, Engels cite Plékhanov comme traducteur. Dans l'édition du Manifeste de 1900, Plékhanov indique de même que la traduction est bien de lui.

Marx et Engels écrivirent pour cette édition une préface qui parut le 5 février 1882 en russe dans le périodique des narodovoltsy Narodnaïa Volia. Cette préface fut publiée en allemand dans l'organe du Parti social-démocrate allemand Der Sozialdemokrat

(n° 16 du 13 avril 1882). Engels la reprit dans sa préface à l'édition allemande du Manifeste de 1890.

14. M. Bakounine (1814-1876). Un des grands théoriciens russes de l'anarchisme. En 1848-49, il prit part à la révolution en Allemagne et exerça une influence idéologique sur le mouvement narodniki. Dans l'Association Internationale des Travailleurs, il se profila comme l'ennemi juré du marxisme. Il fut exclu par Marx de la Ire Internationale pour scissionnisme en 1872 au Congrès de La Haye.

15. La date n'est pas exacte ; l'édition en question parut en 1869. Dans la préface d'Engels à l'édition anglaise du Manifeste de 1888, la date de publication de l'édition russe est mal indiquée aussi.

16. Le Kolokol, [La Cloche], journal démocratique révolutionnaire russe, publié en russe de 1857 à 1867 par A.I. Herzen et N.P. Ogarev, puis en français de 1868 à 1869 avec des suppléments en russe. Parut jusqu'en 1865 à Londres, puis à Genève.

17. A la suite de l'assassinat du tsar Alexandre II par des membres du Narodnaïa Volia (organisation clandestine des populistes) le 13 mars 1881, le successeur de celui-ci, Alexandre III, craignant de nouveaux actes terroristes du Comité exécutif du Narodnaïa Volia, se retrancha à Gatchina.

18. Cette préface fut écrite pour la troisième édition allemande autorisée du Manifeste du Parti communiste, première édition revue par Engels, après la mort de Marx.

19. Marx est mort à Londres le 14 mars 1883.

20. « Cette idée, ai-je écrit dans la préface à l'édition anglaise, cette idée qui, selon moi, est appelée à marquer pour la science historique le même progrès que la théorie de Darwin pour la biologie, nous nous en étions tous deux approchés peu à peu, plusieurs années déjà avant 1845. Jusqu'où j'étais allé moi-même dans cette direction, de mon côté, on peut en juger par mon livre La Situation de la classe laborieuse en Angleterre. Quand, au printemps 1845, je revis Marx à Bruxelles, il l'avait déjà élaborée et il me l'a exposée à peu près aussi clairement que je l'ai fait ici, moi-même. » (Note d'Engels pour l'édition allemande de 1890.)

Darwin Charles (1809-1882), savant anglais. Il a jeté les fondements de la biologie matérialiste et de la théorie de l'évolution, à propos de l'apparition des espèces.

21. L'édition anglaise du Manifeste due à Samuel Moore parut en 1888. Engels revit la traduction, rédigea une préface pour cette édition et lui adjoignit quelques notes.

22. Il s'agit de l'édition Det kommunistiske Manifest, parue comme un numéro de Socialistisk Bibliothek, une réédition provenant du quotidien de Copenhague Social-demokraten (12 au 23 janvier 1884).

23. Il s'agit de la traduction réalisée en 1883 par le socialiste polonais Witold Piekarski pour la maison d'édition genevoise Przedswit.

24. L'insurrection des ouvriers parisiens du 24 au 26 juin 1848, réprimée dans le sang par Cavaignac, ministre de la Guerre.

25. Le procès des communistes à Cologne (4 octobre-12 novembre 1852) fut monté de toutes pièces par les autorités prussiennes. Onze membres de la Ligue des communistes (1847-1852), première organisation communiste internationale, furent traînés en justice sous l'accusation de « haute trahison ». Les pièces à conviction produites à cet effet étaient constituées par le « procès-verbal original » des séances du Comité central, fabriqué par la police prussienne, et d'autres faux, ainsi que par des documents dérobés par la police à la fraction aventuriste Willich-Schapper, exclue de la Ligue des communistes. Sept des accusés furent condamnés à des peines de trois à six années de prison, sur la foi de documents falsifiés et de faux témoignages. Les provocations des promoteurs du procès et les méthodes insidieuses utilisées par l'État policier prussien contre le mouvement ouvrier international furent dénoncées par Marx et Engels dans leurs articles Le procès des communistes à Cologne, Révélations sur le procès des communistes à Cologne.

26. Pierre Joseph Proudhon (1809-1865). Journaliste, économiste et sociologue français, idéologue de la petite-bourgeoisie, un des pères de l'anarchisme. Proudhon voulait maintenir la petite propriété privée et critiquait la grande propriété capitaliste d'un point de vue petit-bourgeois. Il proposait la création d'une « banque populaire » spéciale qui permettrait aux ouvriers d'acquérir leurs propres moyens de production et de devenir artisans, grâce à un crédit gratuit. De nature tout aussi réactionnaire était son utopie de créer des « banques d'échange » grâce auxquelles « les travailleurs devaient être assurés d'un débouché équitable pour les produits de leur travail, sans toucher à la propriété capitaliste des outils et des moyens de production ». En 1846, il expose ses points de vue économico-philosophiques petits-bourgeois dans La Philosophie de la Misère ou Système des contradictions économiques qui s'attira une sévère critique de Marx dans Misère de la philosophie (1847).

27. Lassalle nous a toujours affirmé, personnellement, qu'il était le disciple de Marx et que comme tel, il se plaçait sur le terrain du Manifeste. Mais dans sa propagande publique (1862-1864), il n'allait pas au-delà des associations productives créditées par l'État. (Note d'Engels.)

Les lassalliens sont les partisans du socialiste petit-bourgeois allemand Ferdinand Lassalle (1825-1864). Ils sont membres de l'Association générale des Travailleurs allemands, fondée en 1863 au Congrès des Associations des Travailleurs à Leipzig. Son premier président fut Lassalle, qui en formula le programme et les fondements. Politiquement, l'association revendiquait le droit de vote universel. Économiquement, il s'agissait de propager les associations ouvrières de production, avec l'aide de l'État. Marx et Engels ont soumis à une sévère critique la théorie, la tactique et les principes d'organisation des lassalliens, courant opportuniste dans le mouvement ouvrier allemand.

28. Engels cite ici le discours du président du Conseil des Trade-Unions de la ville de Swansea, Bevan, prononcé au congrès annuel des Trade-Unions qui se tint dans cette ville en 1887. Le Commonwealth rendit compte de ce discours le 17 septembre 1887.

29. Woodhull and Claflin's Weekly, hebdomadaire américain édité de 1870 à 1876, à New York, par W. Woodhull et T. Claflin, féministes bourgeois. Le Manifeste du Parti communiste parut (avec des coupures) dans cet hebdomadaire le 30 décembre 1871.

30. A propos du traducteur de la deuxième édition russe du Manifeste, voir note 13.

31. La traduction danoise en question – K. Marx og F. Engels, Det Kommunistiske Manifest, København 1885 – comporte un certain nombre d'omissions et d'inexactitudes qu'Engels tint à signaler dans la préface à l'édition allemande du Manifeste de 1890.

32. La date n'est pas exacte. Le Manifeste du Parti communiste traduit en français par Laura Lafargue, la seconde fille de Karl Marx, a paru dans Le Socialiste du 29 août au 7 novembre 1885 et également sous forme de supplément dans La France socialiste de Mermeix, Paris, 1886.

Le Socialiste, hebdomadaire français fondé par Jules Guesde à Paris en 1885. Jusqu'en 1902, organe du Parti ouvrier ; 1902 à 1905, organe du Parti socialiste de France ; à partir de 1905, organe du Parti socialiste français. Dans les années 80-90, Friedrich Engels a collaboré à ce journal.

33. La version espagnole du Manifeste parut dans El Socialista de juillet à août 1886 et sous forme de brochure au cours de la même année. El Socialista, hebdomadaire, organe central du Parti ouvrier socialiste d'Espagne ; il parut à Madrid à partir de 1885.

34. Robert Owen (1771-1858). Socialiste utopique anglais important.

35. Charles Fourier (1772-1837). Socialiste utopique français.

36. Etienne Cabet (1788-1856). Cabet, journaliste français petit-bourgeois, était un représentant important du communisme utopique. Cabet estimait que les défauts de la société bourgeoise pouvaient être éliminés par une réforme pacifique de la société. Il a exposé ses conceptions dans un livre Le voyage en Icarie (1840) et a tenté de les mettre en pratique en fondant, sans succès, des colonies communautaires en Amérique.

37. Wilhelm Weitling (1808-1871). Socialiste allemand, figure de proue du mouvement ouvrier allemand dans sa phase initiale. Artisan tailleur de profession, il était un des théoriciens du communisme utopique égalitaire.

38. Ce principe fut énoncé par Marx et Engels à partir des années 40 du XIXe siècle dans une suite de travaux ; la formulation en question figure dans les Statuts de l'Association internationale des Travailleurs.

39. Sur la tombe de Marx, son ami et compagnon de lutte, Engels fit part le 17 mars 1883, de sa très grande considération pour les mérites de Marx. (K. Marx, F. Engels, Werke, tome 19, p.340-348). Plus tard, dans une lettre à Johann Philipp Becker datée du 15 octobre 1884, Engels écrivait qu'à côté de Marx, il avait joué le second couteau.

40. The Condition of the Working Class in England in 1844. By Frederick Engels. Translated by Florence K. Wischnewetzky, New York, Lovell-London, W. Reeves, 1888. (Note d'Engels.)

41. Cette préface fut écrite par Engels pour la quatrième édition allemande autorisée du Manifeste parue à Londres en mai 1890 dans la collection Sozialdemokratische Bibliothek. Cette quatrième édition allemande comprenait également la préface de Marx et Engels pour l'édition allemande du Manifeste de 1872, ainsi que la préface d'Engels pour l'édition allemande du Manifeste de 1883. On reproduisit en partie la nouvelle préface d'Engels dans l'éditorial du n° 33 du Sozialdemokrat du 16 août 1890 sous le titre « Une nouvelle édition du Manifeste communiste » (Eine Neu-Auflage des Kommunistischen Manifestes) ainsi que dans l'article de fond paru dans le n° 48 du 28 novembre 1890 de l'Arbeiter-Zeitung, à l'occasion du 70e anniversaire de la naissance d'Engels. La quatrième édition du Manifeste fut la dernière édition autorisée.

42. Engels fait allusion à sa préface à l'édition allemande de 1883.

43. Le manuscrit allemand original dont parle Engels a été retrouvé par la suite. La traduction dont il est question ici, faite par Engels à partir du russe, ne comporte que des retouches insignifiantes.

44. Le manuscrit original de la préface à l'édition russe de 1882 avait été rédigé en allemand, le 21 janvier 1882. Marx l'envoya le 23 janvier 1882 à Lawrow à Paris sans en avoir conservé une copie. Engels ne possédait qu'un brouillon de Marx, mais il différait de la version définitive envoyée par Marx.

(Lettre d'Engels à Bernstein le 17 avril 1882). Le 13 avril 1882, Bernstein publia dans Der Sozialdemokrat (l'organe illégal des sociaux-démocrates allemands qui parut à Zurich sous la loi contre les socialistes) une traduction anonyme de la première édition russe du Manifeste de 1890.

45. Kolokol : voir note 16.

46. Gatchina : voir note 17.

47. Voir note 23.

48. Voir note 22.

49. Voir note 32.

50. Voir note 33.

51. Voir note 26.

52. Voir note 27.

53. Voir K. Marx et F. Engels. Werke, tome 16, p.14 et tome 17, p.440.

54. Voir note 28.

55. Voir note 34.

56. Voir note 35.

57. Voir note 36.

58. Voir note 37.

59. Ce slogan figura pour la première fois sur la couverture de Kommunistische Zeitschrift, Londres, septembre 1847, dont la publication avait été décidée au Congrès de Juin de la Ligue des Communistes en 1847. Au Deuxième Congrès de la Ligue des Communistes, qui s'est tenu de fin novembre à début décembre 1847 à Londres, Marx et Engels ont adopté définitivement ce slogan comme devise du parti. « Au lieu de l'ancienne devise “Tous les hommes sont des frères”, écrit Engels en 1885, on adopta “Prolétaires de tous les pays, unissez-vous”, pour exprimer ouvertement le caractère international de la lutte. Dix-sept ans plus tard, ce cri résonnait dans le monde entier comme le cri de guerre de l'Association Internationale des Travailleurs et aujourd'hui, le prolétariat combatif de tous les pays l'a inscrit sur sa bannière. » (F. Engels, Zur Geschichte des Bundes der Kommunisten, in K. Marx, F. Engels, Werke, tome 21, p.216.)

60. Le Congrès de l'Internationale à Genève (Association internationale des Travailleurs) se tint du 3 au 8 septembre 1866. Participèrent à ce congrès 60 délégués qui représentaient le Conseil général, les différentes sections de l'Internationale et les sociétés ouvrières d'Angleterre, de France, d'Allemagne et de Suisse. Hermann Jung assuma la présidence du congrès. En guise de rapport officiel du Conseil général, on donna lecture des « Instructions aux délégués du Conseil général provisoire à propos de quelques problèmes », instructions rédigées par Marx. Les proudhoniens qui détenaient le tiers des voix du congrès combattirent les « instructions » en opposant aux points de l'ordre du jour un vaste programme qu'ils avaient élaboré. Toutefois les problèmes furent, pour la plupart, tranchés dans le sens où l'entendaient les partisans du Conseil général. Le congrès fit passer comme résolutions six des neuf points des « instructions », à savoir : l'union internationale des forces (dans la lutte contre le capital), l'application légale de la journée de travail de huit heures, le travail des enfants et des femmes, le travail coopératif, le trade-union et les armées. Le Congrès de Genève adopta les Statuts et Règlements de l'Association internationale des Travailleurs.

Le Congrès ouvrier de Paris, le congrès international des travailleurs socialistes qui se tint à Paris du 14 au 20 juillet 1889 fut, en fait, le congrès qui donna naissance à la IIe Internationale. Avant le congrès, les marxistes dirigés par Engels en personne durent combattre avec acharnement les opportunistes français, les possibilistes et leurs partisans au sein des fédérations sociales-démocrates anglaises. Les opportunistes cherchèrent à s'assurer la préparation du congrès. Ils auraient ainsi pu en occuper les postes clés et empêcher la fondation, sur des bases marxistes, d'une nouvelle union internationale des organisations socialistes et des organisations ouvrières. Les partis marxistes jouissaient d'une influence décisive au moment de la convocation du congrès. Le congrès inaugura ses travaux le 14 juillet 1889, 100e anniversaire de la prise de la Bastille ; 393 délégués de 20 pays d'Europe et d'Amérique y participèrent. A la suite de l'échec de leur tentative, les possibilistes convoquèrent pour le même jour à Paris un congrès rival auquel prirent part un petit nombre de délégués étrangers dont la plupart ne représentaient personne.

Le congrès international des travailleurs socialistes prit acte des rapports présentés par les délégués des partis socialistes sur le mouvement ouvrier dans leurs pays respectifs, définit les principes fondamentaux d'une législation internationale du travail et exigea l'application légale de la journée de huit heures. Le congrès fit ressortir la nécessité d'une organisation politique du prolétariat et de la lutte pour la réalisation des aspirations politiques des ouvriers, et se prononça pour l'abolition du système de l'armée permanente et son remplacement par celui de l'armement généralisé du peuple. Une autre décision extraordinairement importante du congrès est d'avoir demandé aux travailleurs du monde entier de célébrer chaque année, le Ier mai, la fête internationale du prolétariat.

61. Engels rédigea cette préface en allemand pour la nouvelle version polonaise du Manifeste du Parti communiste qui parut à Londres en 1892. Cette version due à des socialistes polonais fut publiée par les éditeurs du périodique Przedswit. Lorsque Engels fit parvenir cette préface aux éditeurs du Przedswit, il adressa le 11 février 1892 une lettre à Stanislaw Mendelson lui faisant part de son intention d'apprendre la langue polonaise et d'étudier à fond le développement du mouvement ouvrier en Pologne, afin d'être en mesure d'écrire une préface circonstanciée pour la prochaine édition polonaise du Manifeste. Przedswit, une publication polonaise qui a paru de 1881 à 1918 à Genève et à Londres. Le 27 février 1892, dans son numéro 35, elle publia la préface d'Engels, avant même la parution du Manifeste.

62. En 1883, le socialiste polonais Witold Piekarski a assuré une traduction du Manifeste pour l'éditeur genevois Przedswit.

63. La Pologne du Congrès, ce nom désignait la partie de la Pologne qui, sous le titre officiel de Royaume de Pologne, passa à la Russie par décision du Congrès de Vienne (1814-15).

64. Louis Bonaparte (Napoléon III) (1808-1873). Ce neveu de Napoléon I était président de la Deuxième République (1848-1851) et empereur de France (1852-1870).

65. Otto Bismarck (1815-1893) était un homme d'État prussien. De 1871 à 1890, Bismarck fut chancelier d'Allemagne. Il réunifia par la force l'Allemagne sous l'hégémonie prussienne. Ennemi farouche du mouvement ouvrier, il décréta les lois d'exception contre les socialistes.

66. La préface en question fut écrite en français par Engels à la demande de Turati pour le tirage à part du Manifeste du Parti communiste en langue italienne qui parut à Milan en 1893 aux Éditions du périodique Critica Sociale dans une traduction de Pompeo Bettini. La préface fut traduite par Turati.

67. Dans de nombreux écrits et en particulier dans l'article L'Esprit d'Erfurt en 1859, Marx développe le point de vue selon lequel la réaction, qui après 1848 se posa en exécutrice testamentaire extraordinaire de la Révolution, réalisa inévitablement les aspirations de la Révolution, encore que d'une manière assurément tragi-comique, sur le mode de l'autodérision.