Revue n° 64, date de publication: 2003-11-01 Copyright © EPO, Etudes marxistes et auteurs
La reprise, la publication et la traduction sont autorisées pour des buts strictements non lucratifs

Questions sur la Chine

Questions sur le développement du socialisme en République populaire de Chine |Archive EM|


Baudouin Deckers

Une délégation du Comité central du PTB s’est rendue en Chine du 16 au 25 février 2003 à l’invitation du Département Relations Internationales du Parti communiste chinois. Baudouin Deckers, membre du Bureau politique du PTB et responsable des Relations Internationales, dirigeait la délégation. Il répond ici à quelques questions fréquemment posées à propos de la Chine.

Au cours des trente dernières années, la Chine a connu de profondes réformes. N’entraînent-elles pas des écarts par rapport au socialisme ?

Après la victoire de la révolution en 1949, la collectivisation graduelle de l’agriculture, la nationalisation de l’industrie et la planification de l’économie permirent à la Chine de s’arracher, jusqu’à un certain niveau, à son état d’arriération énorme et de réaliser en deux décennies des progrès immenses.
Au cours des années 1970, l’ancien Premier ministre Zhou Enlai était le premier à lancer un appel à moderniser beaucoup plus rapidement l’économie du pays.
Au début des années 1980, le PCC a estimé que l’économie ne pouvait pas continuer à se développer au rythme accéléré, jugé indispensable, tout en maintenant les principes strictement collectivistes appliqués jusqu’à alors, même si ceux-ci avaient permis à la Chine d’installer des bases solides. La Chine ne dispose ni de la technologie avancée, ni du know-how en matière de gestion d’entreprises, ni des techniques modernes. Si elle devait compter essentiellement sur ses propres forces, dit le PCC, l’écart entre la Chine socialiste et les pays capitalistes développés ne cesserait de se creuser, ce qui ne pourrait que susciter un mécontentement grandissant de la part de la population, alors que la Chine serait toujours plus vulnérable face à l’impérialisme. C’est donc le socialisme même qui serait mis en péril.

Le PCC estime que le socialisme et le communisme, tels que décrits par Marx et Engels, restent l’objectif final. Mais, dit-il, les fondateurs du socialisme scientifique n’ont pas élaboré de réponse à la question: comment passer d’un état d’immense arriération au socialisme dans un pays du tiers monde de taille immense, qui compte plus d’un milliard d’habitants, au lendemain de plus de deux mille ans de féodalité et en l’absence de pays socialistes très développés sur lesquels il pourrait s’appuyer ?
Manifestement, la Chine construit le socialisme dans des conditions tout à fait différentes que celles qui nous attendent dans les pays capitalistes anciens, hautement développés économiquement.
« Pour construire le socialisme dans un pays pauvre du tiers monde, un certain développement d’entreprises capitalistes est normal et nécessaire. »1 Des chercheurs du PCC font référence à la Nouvelle Politique Économique de Lénine2 qui, selon ces chercheurs, permit aussi le développement du capitalisme, sous le contrôle de l’État socialiste, après les ravages de la guerre d’intervention impérialiste de 1918-1921.

Il nous est impossible de juger tous les aspects de la question.
Nous ne savons pas, par exemple, pourquoi l’expérience de l’industrialisation et de la collectivisation relativement rapides et de la planification centrale des années 1930 en Union soviétique n’est pas, d’une manière ou d’une autre, applicable à la Chine d’aujourd’hui, comme nous ne pouvons pas faire un bilan complet de toute l’expérience chinoise jusqu’à la fin des années 1970, ni même après.
Mais nous devons rester objectifs, prendre connaissance des différentes politiques du PCC et du gouvernement chinois. Nous devons reconnaître à la fois les problèmes auxquels ils font face et les succès indéniables auxquels la réforme a mené.

Selon Deng Xiaoping et d’autres dirigeants majeurs, le PCC avait voulu brûler les étapes en recherchant un niveau de collectivisme qui ne correspondait pas à l’état arriéré des forces productives, alors que le collectivisme socialiste a une base matérielle qui est la grande production industrielle et la mécanisation de l’agriculture.
La Grande Révolution Culturelle (1966-1976) nous a – nous, jeunes révolutionnaires occidentaux – enseigné des principes qui sont à la base même de notre parti, comme la critique des traits essentiels du révisionnisme khrouchtchévien, la nécessité pour les communistes de transformer constamment leur conception du monde, de maintenir une liaison étroite avec les masses et bien d’autres. Mais cela n’exclut pas qu’en même temps, cette période a été caractérisée par des erreurs importantes en Chine même. Selon les dirigeants chinois, elle a vu l’apogée d’une politique jugée volontariste et gauchiste, qui est allée de pair avec de fausses conceptions d’égalitarisme, niant la devise du socialisme : « A chacun selon son travail ». En outre, le développement économique a souffert à cette époque d’une exagération de la lutte de classe, alors que globalement, sous le socialisme, la priorité doit précisément être accordée au développement économique. On ne peut en effet éliminer les classes dans le cadre d’une économie arriérée. Le but du socialisme est d’augmenter sans cesse le bien-être et le niveau de vie des masses populaires. Le PCC fait l’analyse qu’il est impossible à n’importe quel parti de se maintenir au pouvoir s’il ne s’attèle pas à cette tâche avec succès.

Dans un premier temps, la Chine a encouragé la décollectivisation à la campagne (le sol restant propriété d’État ou collective). La production privée s’est développée rapidement. Le revenu moyen des paysans a fortement augmenté. De 1985 à 2002, le revenu moyen des paysans est passé de 397,60 à 2475,60 yuan.3
La troisième session plénière du 11e Comité central du PCC (1983) a conclu que la contradiction principale en Chine était celle entre les besoins grandissants des masses populaires et le retard des forces productives.
La quatrième session plénière du 13e Comité central du PCC (1989) a lancé la politique de réformes et d’ouverture sur l’extérieur.
D’après le rapport de Jiang Zemin, présenté au 16e Congrès du PCC en novembre 2002, le Produit Intérieur Brut de la Chine a connu, de 1989 à 2002, une croissance annuelle de 9,3%. Il s’agit d’une véritable prouesse quand on sait que durant cette période la crise du capitalisme a réduit de façon draconienne les taux de croissance des pays impérialistes et de la majorité des pays du tiers monde.
Le Rapport sur le Développement Humain des Nations Unies dit notamment que « dans les années 90, la Chine a pu faire sortir de la pauvreté 150 millions de personnes, soit 12 % de sa population, et réduire ainsi de moitié l’incidence de ce fléau. » C’est principalement grâce au succès réalisé en Chine que le nombre total de pauvres extrêmes a diminué dans le monde, alors qu’au cours de la même décennie, le Rapport doit bien constater que « quelque 54 pays sont aujourd’hui plus pauvres qu’en 1990 » – dont presque tous les pays anciennement socialistes d’Europe et d’Asie Centrale.4

Le PCC nous semble réellement uni sur la politique actuelle de réformes. Les résultats surprenants auraient pu convaincre la majorité des hésitants. Apparemment, toute l’attention reste braquée sur ces réformes qu’ils jugent être loin d’être terminées. En effet, malgré ses gigantesques progrès, la Chine reste jusqu’à aujourd’hui un pays du tiers monde.5 Pour ne donner qu’un indicateur : en matière de revenu par tête d’habitant, elle se situe aujourd’hui dans la catégorie inférieure des revenus moyens dans le monde – catégorie située juste avant celle des pays les plus pauvres. Le Rapport cité dit, à juste titre, que jusqu’à présent, l’effort pour faire sortir un pourcentage élevé d’habitants de la pauvreté « est resté concentré sur les zones côtières. Ailleurs, des zones de pauvreté persistent. L’économie de certaines régions continentales avance ainsi beaucoup plus lentement que celle du reste du pays. »6
Aussi, depuis environ deux ans, la Chine a entamé sa politique de développement de l’Ouest. C’est-à-dire : extension aux provinces intérieures (comptant plus d’un milliard d’habitants !) du développement industriel réalisé dans les zones côtières, qui ne concerne actuellement qu’environ 200 millions d’habitants. La Chine poursuivra donc sa politique de recherche d’investissements étrangers, tout en les ciblant beaucoup plus.
On ne peut comprendre les politiques du PCC ni apprécier ses réalisations à leur juste valeur sans avoir bien en vue ces réalités.

La Chine a introduit le capital privé, elle autorise la propriété privée, elle a lancé le slogan « Enrichissez-vous »… Qu’y a-t-il de socialiste dans tout cela ?

Selon l’analyse du PCC, la Chine se situe aujourd’hui dans la phase inférieure du socialisme et elle y restera encore pendant de nombreuses décennies (jusqu’à la fin du 21e siècle). Durant toute cette période, vu l’état extrêmement arriéré des forces productives, sa tâche première est de les développer. Le PCC a traduit cette orientation dans une politique de réformes, un « socialisme à la chinoise » dont voici les principales caractéristiques.

  •  Diversification de la propriété des moyens de production, introduction de la propriété privée à côté de la propriété d’État (à part entière ou majoritaire) et de la propriété collective (à part entière ou partielle) et de toutes les formes intermédiaires possibles. « La propriété privée des moyens de production a été la force motrice du développement des forces productives à la sortie du féodalisme: c’est une loi du développement économique qu’on ne peut nier. » « Marx ne s’est pas prononcé en tant que tel contre des sociétés à actions et l’on peut concevoir de telles sociétés aussi bien dans le système capitaliste que dans un système socialiste. » La plupart des entreprises sont devenues des sociétés à actions, dont l’État possède tout (majorité, minorité de blocage) ou rien.
    La politique de décollectivisation à la campagne et de développement d’entreprises privées est allée de pair avec l’appel à « s’enrichir». Ensemble, ces mesures devaient stimuler le sens de l’initiative et donc la production. Le niveau de vie nettement plus élevé d’une minorité doit constamment inciter les autres à se lancer dans une production moderne et efficace, tandis que les nouveaux riches sont constamment appelés à mettre leurs capitaux au service du développement de l’ensemble.
  • Politique d’ouverture au monde capitaliste développé. L’État chinois ne dispose pas des capitaux nécessaires au développement moderne de toute l’industrie. Grâce aux investissements étrangers (la plupart du temps sous forme de joint-ventures, parfois entièrement étrangers), la Chine attire d’immenses quantités de capitaux, de la haute technologie, du know how, etc. Ceci lui permet de former rapidement bon nombre de techniciens et de managers chinois, de constituer une classe ouvrière non seulement beaucoup plus nombreuse mais également familiarisée avec les techniques les plus avancées, d’attirer des masses de paysans à la ville – alors qu’à la campagne, la main-d’œuvre est largement excédentaire. D’autre part, l’apport des investisseurs étrangers ouvre également des marchés extérieurs aux produits chinois.
  • Un grand nombre d’entreprises non stratégiques jugées « irrécupérables » ont été fermées, les coûts de leur assainissement ayant été jugés beaucoup trop élevés. Cette politique permet de concentrer les capitaux de l’État et de les orienter vers les entreprises et projets jugés réellement stratégiques et prioritaires.
    N’oublions jamais comment s’est déroulée l’accumulation de capitaux dans les pays qui aujourd’hui sont hautement développés. D’une part, la classe ouvrière a subi une exploitation extrême au cours du 19e siècle – il suffit de penser au travail des enfants, aux journées de 12, de 16 heures de travail, ou même plus, parfois sept jours sur sept. D’autre part, la colonisation a soumis les peuples du tiers monde à une exploitation encore plus féroce, tandis que les puissances occidentales pillaient leurs ressources naturelles. C’est là que se situent les fondements de notre bien-être (aussi relatif qu’il soit pour une grande partie de nos populations) – alors que ces politiques persistent jusqu’à nos jours, fût-ce sous une apparence plus « civilisée » (et encore…). Cette voie, la Chine socialiste, bien sûr, la refuse !
  • Abandon du plan, tel qu’il avait été compris et appliqué durant les premières décennies. Il était tellement détaillé qu’il ne permettait précisément pas de satisfaire les besoins réels. « Dans les faits, il fallait jadis souvent faire la file devant des magasins où manquaient les produits recherchés, alors que maintenant ce problème est largement résolu. »
  • L’introduction du marché comme régulateur et de la concurrence, comme incitation à une production meilleure, plus efficace…. Ici aussi, l’idée est qu’il y a marché capitaliste et marché socialiste.

Le Parti communiste joue-t-il encore un rôle dirigeant en Chine ?

Nous avons constaté que le rôle dirigeant du PCC et de l’État socialiste est partout affirmé et renforcé. « Il n’est pas question que le PCC abandonne jamais le pouvoir – au contraire, comme cela a encore été affirmé au dernier Congrès. C’est la condition essentielle pour maintenir l’orientation socialiste. » Le 16e Congrès a réaffirmé qu’il fallait s’en tenir aux « quatre critères fondamentaux » : la voie socialiste, la dictature démocratique populaire, la direction du Parti communiste et le marxisme-léninisme et la pensée de Mao Zedong.
Les investisseurs et les capitalistes privés sont obligés d’accepter non seulement le syndicat, mais aussi l’existence du Parti dans les entreprises. Le rôle du syndicat, courroie de transmission entre le Parti et les masses, en tant que défenseur des intérêts des ouvriers, mais aussi d’éducateur politique et idéologique, semble être renforcé.

Le développement de la région côtière et de l’intérieur du pays est très inégal. N’est-ce pas plutôt une caractéristique du capitalisme ?

Depuis vingt ans, l’ensemble de la population voit ses revenus et son pouvoir d’achat augmenter sans cesse. Mais il est vrai que cette progression est beaucoup plus marquée dans les villes qu’à la campagne, dans les régions côtières qu’à l’intérieur.
La région côtière connaît un développement extrêmement rapide et impressionnant. Il s’agit de quatre régions économiques spéciales et de quatorze villes ouvertes, couvrant en tout une population de 200 millions de Chinois. « Nous sommes très conscients des différences que cela crée entre la région côtière et les autres régions de l’intérieur. Mais il faut avoir des “locomotives” pour notre développement, nous ne pouvons pas développer l’entièreté de cet immense pays de façon égale. »
La ville de Shanghai en est sans doute l’exemple le plus frappant. On a l’impression que la multiplication d’objectifs ambitieux galvanise l’enthousiasme de la population, qui voit son niveau de vie s’élever sans cesse. Les jeunes se trouvent placés devant d’immenses défis, la volonté d’apprendre est colossale et chacun pourra pleinement valoriser ses connaissances.
Le PCC dit lui-même qu’il reste encore beaucoup de problèmes à résoudre, que la réforme n’est pas facile et qu’elle engendre de nouvelles contradictions.

Le taux de chômage a fortement augmenté en Chine. Comment est-ce possible dans un pays socialiste ?

La Chine estime compter aujourd’hui environ 20 millions de sans-emploi, soit 4,5% de la population active.
D’après le PCC, la réforme des entreprises d’État est globalement achevée. La majeure partie a en effet été privatisée, mais celles qui restent (nos interlocuteurs ont fait mention de 15.000 grandes entreprises) sont assainies. Pour la première fois, ces entreprises ont rapporté des bénéfices en 2002, ce qui donne une marge de travail beaucoup plus grande à l’État, alors que leur part dans la production industrielle totale de la Chine augmente. Le PCC reconnaît pleinement que les fermetures d’entreprises d’État ont mis environ 5 millions de travailleurs au chômage. Mais leur nombre est en réduction grâce à des programmes de formation.7 Selon lui, la quasi-totalité de ces travailleurs sera remise au travail.
La réforme ayant été un succès dans les régions côtières, la Chine s’est lancée depuis quelques temps dans sa campagne de développement de l’Ouest, c’est-à-dire de toutes les provinces à l’ouest de l’étroite bande côtière. Il s’agit dans les prochaines années (décennies) d’industrialiser et de moderniser ces régions-là comme l’ont été celles de la côte au cours de la décennie passée. Nous avons vu comment la province reculée du Jiangxi reçoit effectivement une aide diversifiée de la part de villes développées, dont Shanghai : la province envoie de nombreux cadres en formation à Shanghai qui elle-même envoie de nombreux cadres formés dans la province. L’État oriente les nouveaux investissements étrangers vers ces régions. Des industries sont déplacées des régions côtières vers l’intérieur (comme l’industrie textile de Shanghai qui est relocalisée à l’intérieur).
Malgré la création de très nombreux nouveaux emplois, un nombre important de Chinois se trouve sans emploi. Il s’agit surtout de la force de travail excédentaire à la campagne. Du temps de l’agriculture collective, la campagne connaissait déjà un chômage larvé très important – mais non reconnu comme tel. Formellement, ces paysans maintenaient un emploi et donc un revenu, même s’il était maigre. L’industrialisation permet une mécanisation de l’agriculture, qui à son tour génère un double phénomène. D’une part, le travail des paysans est rendu plus léger et humain. D’autre part, la mécanisation augmente le surplus de main-d’œuvre – encore aggravé par la croissance démographique, puisque la Chine a déjà depuis longtemps mis en exploitation l’entièreté de ses terres cultivables. Sans la réforme, on peut s’imaginer que la campagne, au lieu de progresser, se serait constamment appauvrie.

La Chine a privatisé bon nombre de ses entreprises d’Etat. Elle s’engage dans la voie capitaliste. Peut-on déjà parler d’une classe de capitalistes ?

En 1989, lors des événements de Tien An Men, nous avions l’impression que le capitalisme se développait de façon sauvage et qu’il risquait de devenir l’aspect principal de l’économie chinoise.8
Aujourd’hui, l’État socialiste dispose de lois et de règlements de plus en plus nombreux qui lui permettent apparemment d’assez bien contrôler et orienter le développement des entreprises capitalistes dans une économie mixte. Les investisseurs étrangers sont soumis à une législation extrêmement détaillée ; les contrats prévoient tout, jusque dans les moindres détails, afin de garantir les intérêts de la Chine et des travailleurs… Les marges bénéficiaires des firmes occidentales sont souvent inférieures en Chine par rapport à leurs investissements que dans d’autres pays du tiers monde. Mais la Chine constitue un énorme marché en explosion. Un refus d’investir en Chine aux conditions imposées aurait pour conséquence qu’un concurrent occuperait la place…
Nous avons constaté que, dans les faits, le contrôle de l’Etat est aujourd’hui beaucoup plus important que ce que l’on imagine généralement et qu’il tend même à reprendre de l’ampleur. Beaucoup d’entreprises privatisées et (partiellement) cotées en Bourse continuent néanmoins à avoir une large participation de blocage de l’État. Dans les faits, l’État central et tous les niveaux inférieurs élaborent bel et bien des plans assez contraignants, se fixent de nombreux objectifs précis, qui sont manifestement réalisés, qu’il s’agisse des productions voulues, des infrastructures nécessaires, de relocalisations, ou autres objectifs économiques. Si, au départ, la Chine permettait des investissements dans à peu près tous les secteurs, elle les décourage aujourd’hui dans tous les secteurs, sauf dans les technologies de pointe.

Officiellement, malgré les privatisations, la Chine n’a pas de classe capitaliste. Cela ne nous semble pas correct. Ce n’est pas parce que les dizaines de milliers de capitalistes actuels ne se sont pas (encore) constitués en force politique unie (en parti politique) qu’ils ne forment pas une classe, avec des intérêts propres qui, tôt ou tard, entreront en conflit ouvert avec les intérêts des travailleurs et de l’État socialiste. Notamment parce que ces capitalistes, comme partout ailleurs, revendiqueront des bénéfices toujours plus grands qu’ils ne pourront obtenir qu’en augmentant l’exploitation de la classe ouvrière, en exigeant des mesures antisociales de la part de l’État… et parce que le capitalisme en Chine sera confronté tôt ou tard avec les phénomènes de surproduction et de crise qui le caractérisent partout dans le monde.
Le PCC ne pourra parer aux offensives (inévitables) des capitalistes que s’il s’arme lui-même d’une conscience claire à ce sujet.
Nous avons l’impression que les possibilités d’expansion du système capitaliste sont surestimées, qu’on ne tient pas assez compte des lois du capitalisme et de la réalité du capitalisme. Certains responsables que nous avons rencontrés le reconnaissent et trouvent que, pour cette raison notamment, il leur est indispensable d’avoir des échanges réguliers avec les communistes des pays industrialisés, qui ont une longue expérience et connaissance du capitalisme. D’autres donnent l’impression de croire qu’ils pourront contourner ces lois du capitalisme.

Pourquoi la Chine a-t-elle rejoint l’Organisation Mondiale du Commerce ? Quelles en sont les conséquences jusqu’à maintenant ?

L’adhésion à l’OMC découle logiquement de toute la politique de réforme. Elle est jugée indispensable afin d’attirer les capitaux nécessaires ainsi que des technologies nouvelles et d’ouvrir les marchés mondiaux à l’écoulement des produits chinois.
L’entrée à l’OMC a eu, jusqu’à présent, des conséquences beaucoup moins graves que celles auxquelles la Chine s’était attendue –alors que les Etats-Unis doivent constater qu’eux-mêmes en ont retirés beaucoup moins d’avantages qu’espéré. Une des raisons en est que les produits venant de l’extérieur sont généralement beaucoup plus chers que ceux produits en Chine. Toutefois, surtout dans l’agriculture, la Chine s’attend à des conséquences assez graves, mais elle s’y prépare réellement. La Chine ne peut produire des céréales au prix du marché mondial – sa campagne ne s’y prête pas et c’est essentiellement dans ce secteur que l’OMC évincera des millions de paysans. Nous avons vu que dans la région « pauvre » qu’est la province de Jiangxi, à Nanchang, des fermes modèles sont construites par l’État dans tous les districts pour réorienter les paysans sur des productions qui ne souffriront pas de la concurrence et qui rapportent beaucoup plus que les productions céréalières, comme la production de bovins, de volaille (de canards notamment), de fleurs, ou d’autres encore.
Même si l’OMC ne permet pas d’imposer des critères aux investissements, qui doivent être libres, la Chine est suffisamment centralisée que pour pouvoir encourager les investissements désirés et décourager ceux dont elle n’a guère besoin. Si la Chine sait produire elle-même, en quantité et qualité suffisantes, elle découragera les investissements de nouvelles entreprises étrangères dans ces mêmes secteurs.
Il est peut-être bon de rappeler que d’autres pays socialistes, comme Cuba, étaient déjà membres de l’OMC avant la Chine. La République Populaire de Chine a déclaré à maintes reprises qu’elle se ferait le fer de lance des revendications de l’ensemble des pays du tiers-monde à l’OMC – promesse qu’elle a parfaitement tenue jusqu’à présent, comme en témoigne sa position « dure » lors de la Conférence de Cancun, en septembre 2003, contre la résolution présentée par les pays industrialisés.

Comment se fait-il que maintenant des capitalistes peuvent aussi devenir membre du Parti communiste en Chine ?

Le PCC a promu la théorie de la « triple représentativité » de Jiang Zemin au rang de continuation du marxisme-léninisme, de la pensée de Mao Zedong et de la théorie de Deng Xiaoping. A l’étranger, pratiquement la seule chose qu’on en retient est que « dorénavant, les capitalistes peuvent devenir membres du Parti ».
Il s’agit d’une réduction simpliste et tronquée.
Par la théorie de la « triple représentativité », le PCC entend «représenter les exigences de développement des forces productives progressistes, représenter l’orientation de la culture d’avant-garde chinoise et représenter les intérêts fondamentaux des larges masses populaires ».
Un chercheur lié au Département des Relations Internationales nous a fait un exposé sur cette théorie. D’autres camarades nous ont donné des éléments supplémentaires. En voici l’essentiel.
1. Cette théorie éclaire l’objectif de l’exercice du pouvoir par le PCC : le PCC doit se tenir à la pointe de l’époque. Il doit être le noyau du peuple chinois, le noyau directeur de la modernisation en Chine.
2. Elle a renforcé la conscience des risques liés au pouvoir. D’après les expériences historiques, pour celui qui se maintient longtemps au pouvoir, le risque de se couper des masses populaires augmente.
3. Le Parti a proposé d’élargir sa base de masse. Il a défini six nouvelles catégories sociales dans la société chinoise, suite à la politique de modernisation et de réformes : personnel des entreprises de haute technologie (ingénieurs et techniciens), entrepreneurs et gestionnaires d’entreprises à capitaux mixtes, entrepreneurs d’entreprises privées, travailleurs des organisations intermédiaires (audit, etc.), professions libérales. La Chine compte 35 millions d’intellectuels.
4. Le Parti est composé principalement d’ouvriers, de paysans et d’intellectuels. Il estime qu’il faut accepter l’adhésion de toutes les personnes qui reconnaissent les statuts du PCC, acceptent son programme, sont élues par les masses comme dignes de devenir membres du PCC, sont acceptées après leurs deux années de stage et correspondent aux nombreux autres critères du Parti.
Un cadre du PCC ajoute : « Oui, aujourd’hui il y a des exploiteurs, des capitalistes en Chine. Nous ne parlons pas de “classe de capitalistes”, car ils ne sont pas constitués comme force politique séparée et nous interdisons la formation d’un parti politique de ces capitalistes. Mais sommes conscients qu’inévitablement un nombre d’entre eux cherchera à se constituer en parti politique. Aussi, nous encourageons les capitalistes qui sont d’accord avec nos exigences sévères d’adhésion à rejoindre le PCC. Nous les proposons en exemple pour les autres, nous contrecarrons ainsi la poussée de ceux qui voudraient un parti séparé ou s’opposent au PCC. »
5. La théorie sur l’édification du Parti répond aux critères permettant de voir si un Parti est progressiste ou non. La proportion de membres d’origine ouvrière au sein du PCC n’est pas le critère décisif. Il faut s’en tenir au marxisme qui doit être le programme directeur du parti. Il faut voir si le parti représente les intérêts de la population la plus large et l’orientation correcte du développement de la société. Si l’on veut que le Parti reste à la pointe des évolutions technologiques, il faut encourager l’adhésion de ceux qui les maîtrisent.
6. Le Parti a proposé des perfectionnements de son style de travail : améliorer l’exercice du pouvoir, garantir en même temps le rôle directeur du Parti, valoriser le rôle de l’Assemblée populaire (Congrès) et des Assemblées consultatives.
7. Le Parti a proposé d’élargir les canaux de la démocratie à l’intérieur du Parti. Il faut que les membres du Parti en connaissent mieux les décisions.

Où conduira cette politique ?

Notre confiance dans le PCC est basée sur ses réalisations passées et présentes. Le PCC a su maintenir son unité après le mouvement contre-révolutionnaire de Tien An men. Il a su reprendre en main le contrôle des événements, tout en maintenant un rythme de croissance économique énorme.
Cette confiance est aussi basée sur les rectifications que le PCC entame ou annonce. De nos rencontres, nous gardons l’impression qu’une partie croissante des cadres se rend compte du danger qu’avec l’introduction du capitalisme et l’ouverture vers l’Occident, le PCC pourrait perdre son idéologie révolutionnaire.
Le nouveau secrétaire général, Hu Jintao, a souligné à plusieurs reprises la nécessité de se mettre au service du peuple (triple représentativité), la nécessité de remettre à l’honneur le style de travail que Mao Zedong a promu durant les années de la révolution – dans son discours à la base révolutionnaire dans la province de Hebei, le 3 janvier 2003, il appelait à tenir en honneur le style de travail : travailler dur, ne pas rechercher d’avantages personnels mais se mettre résolument au service du peuple, renforcer ses liens avec les masses…9
La lutte contre la corruption et autres phénomènes négatifs qui rongent le PCC et l’État socialiste depuis la réforme semble être prise de plus en plus au sérieux. Dernièrement, le PCC a encouragé plusieurs grèves ouvrières contre des cadres qui avaient détourné des fonds ou commis d’autres fautes graves.
Nous avons été frappés par la volonté sincère de plusieurs cadres rencontrés d’apprendre de nos expériences en tant que parti communiste d’un pays capitaliste hautement développé, de nos expériences dans la direction de la lutte de classes, du vécu du capitalisme par les ouvriers en Europe (flexibilité, licenciements, suicides, accidents graves et mortels, coupes incessantes dans toutes les dépenses sociales, etc.)
Le 16e Congrès a souligné la nécessité de l’étude du marxisme-léninisme et de la pensée de Mao Zedong (ainsi que des théories de Deng Xiaoping et de Jiang Zemin). L’avenir montrera si des mesures concrètes sont prises afin d’organiser l’étude fondamentale du marxisme-léninisme à un niveau suffisamment large.

Concernant l’avenir, il nous semble qu’il existe des opinions différentes et contraires. D’ailleurs, les camarades chinois ne cachent pas du tout qu’il y a réellement débat à ce sujet au sein du PCC. Ce fait en soi est encourageant.
D’après certains, le socialisme est cette économie mixte d’aujourd’hui. En fait, il n’y aurait pas de grande différence entre économie capitaliste et socialiste – c’est l’État dirigé par le PCC qui fait la différence. Il ne s’agirait donc pas d’une politique temporaire, limitée à la « phase inférieure du socialisme », mais d’une politique permanente. D’autres camarades, par contre, insistent sur le fait que le but final est que l’ensemble des moyens de production (re-)devienne propriété d’État – même si aujourd’hui ce n’est pas le problème à résoudre. D’autres encore disent qu’ils ne le savent pas, que le PCC a toujours su faire le bilan de ses expériences et qu’il saura faire de même pour les réformes, mais que ce n’est pas encore le moment de le faire…
Nous avons émis notre crainte que, sans orientation claire sur le long terme, c’est l’aspect capitaliste de l’économie qui risque de se développer de plus en plus, et que l’idéologie bourgeoise gagnera sans cesse du terrain.

Pourquoi la Chine ne prend-elle pas l’initiative dans la lutte contre les guerres de Bush ?

Des discussions que nous avons eues avec de hauts responsables du PCC, nous pouvons conclure que la Chine est parfaitement consciente qu’elle est la cible stratégique des Etats-Unis. Non parce qu’elle menacerait militairement la superpuissance américaine – la Chine s’en tient rigoureusement aux principes de la coexistence pacifique entre systèmes différents – mais parce que Washington ne peut admettre qu’une Chine sans cesse plus puissante au niveau économique devienne un pôle de développement indépendant pour toute l’Asie. Le commerce entre les pays de l’Asie de l’Est et du Sud-Est avec la Chine est en croissance continue, au détriment de leurs échanges avec les Etats-Unis. La Chine est déjà le premier partenaire commercial de la République de Corée (la Corée du Sud) – ce qui en dit long sur la perte d’influence de la superpuissance américaine en Asie. Parallèlement, le prestige politique de la Chine socialiste grandit en Asie et dans l’ensemble du tiers-monde.
Tout cela n’empêche pas que le Produit National Brut de la Chine ne représente toujours que 10% de celui des Etats-Unis, malgré une population cinq fois plus nombreuse. La Chine continuera encore pendant un certain temps à avoir besoin des investissements américains. Sa puissance militaire est de loin inférieure à celle des Etats-Unis. La Chine a absolument besoin d’un environnement pacifique, afin de pouvoir continuer sur sa lancée son développement économique, qui est aussi la base d’un renforcement de sa défense.
Ce n’est pas plus à la Chine de prendre les devants pour contrecarrer la politique de guerre des Etats-Unis que ce n’était le cas pour l’Union soviétique face aux menées de l’Allemagne nazie dans les années 30. On se rappellera que Staline a tout fait pour éviter une confrontation avec Hitler – y compris la signature du pacte de non-agression – parce que son économie et sa défense n’y étaient pas suffisamment préparées. La Chine s’oppose, bien sûr, à toute la politique belliciste de Washington. Aujourd’hui, elle soutient entièrement, par exemple, les revendications de la République Démocratique de Corée pour la dénucléarisation totale de la péninsule coréenne et pour la signature par les Etats-Unis d’un pacte de non-agression avec la Corée. Mais elle ira rarement plus loin – par exemple au Conseil de Sécurité – que les rivaux bien plus puissants des Etats-Unis que sont la France ou l’Allemagne. C’est qu’elle ne veut pas s’attirer des foudres qu’elle ne peut absolument pas maîtriser en ce moment. Beaucoup de représentants d’autres pays socialistes et du tiers-monde approuvent pleinement cette sage position de la Chine. Entre-temps, la République Populaire plaide à chaque occasion pour la refonte profonde des institutions internationales comme l’Onu, dont elle demande la démocratisation afin que le tiers-monde puisse correctement y faire valoir ses points de vue et intérêts.

Notes

1. Ludo Martens, « Les origines du drame sanglant à Beijing », Solidaire n° 23, 7 juin 1989
2. La Nouvelle Politique Economique (NEP). Sous la pression des interventions étrangères et de la guerre civile après la victoire de la révolution d’Octobre, Lénine a mené une politique permettant un développement contrôlé du capitalisme. Il considérait cette politique comme la seule possibilité d’assurer l’approvisionnement des villes et le développement du pays, de sauver et de consolider l’alliance des ouvriers et des paysans.
3. www.china.org.cn, chiffres du Bureau chinois des statistiques.
4. Rapport Mondial sur le Développement Humain 2003, publié pour le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), p. 5.
5. Sa population représente 22% de la population mondiale, mais son PIB ne fait que 3,6% de PIB mondial (celui des Etats-Unis en représente 32,6 %). Plus de 60% de la population y est encore rurale.
6. Rapport Mondial sur le Développement Humain 2003, op.cit., p. 3.
7. « Le nombre des emplois a continué de s’accroître. Fin 2001, la population active du pays comptait 730,25 millions de personnes – soit 9,40 millions de plus qu’à la même période de 2000 – dont 239,4 millions d’employés urbains, soit une augmentation de 7,89 millions. Les chômeurs des entreprises étatiques étaient au nombre de 5,15 millions, soit 1,42 million de moins qu’en 2000. Quelque 2,27 millions de chômeurs ont retrouvé, par divers canaux, un nouvel emploi. Le taux de chômage urbain était de 3,6%.» (Dossier de Beijing Information)
8. Ludo Martens, op.cit.
9. « Nous avons toutes les raisons d’être fiers des réalisations du mouvement de réformes et de modernisation des 20 dernières années, spécialement depuis la quatrième séance plénière du 13e Comité central du PCC, dit Hu. Toutefois, nous ne devons pas être présomptueux et passifs. Ce que nous avons réalisé n’est qu’une étape, même si elle est substantielle, dans le long chemin à parcourir. Pour atteindre le but de la construction d’une société plus aisée, fixé par le 16e Congrès national du PCC, nous sommes toujours confrontés à de nombreuses tâches ardues, à des difficultés et des défis. Par conséquent, nous devons toujours être modestes et travailler dur. »
« Dans les nouvelles conditions historiques, continuer de travailler dur ou ne pas le faire, résister ou non aux tentations de pouvoir, d’argent et de beauté est un test pour chaque communiste, spécialement pour les dirigeants », ajoute-t-il.
Hu exprime l’espoir que tous les membres du parti gardent à l’esprit la situation nationale fondamentale et la mission sacrée du Parti, sa mission de servir le peuple de tout son cœur, la théorie de base du Parti, sa ligne et son programme et la responsabilité historique qui lui est confiée.
Il souligne que tous les membres du Parti, particulièrement les cadres, doivent se souvenir de leur mission de servir le peuple de tout leur cœur et lutter pour le bien-être du plus grand nombre.
Il demande aux cadres des différents niveaux d’accroître leur travail au niveau de la base, d’écouter et de se soucier du peuple et de le diriger dans la construction de vies heureuses. « Keeping up Hard Work to Ensure China’s Bright Future »,
http://english.peopledaily.com.cn/200301/03/eng20030103_109467.shtml