Le développement du socialisme
en Chine|Archive
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Peter Franssen
1. De la féodalité à la révolution
Il y a dix mille ans, la Chine passait de la chasse, la pêche et la cueillette
à l'agriculture. En Europe occidentale et centrale, ce passage n'allait
avoir lieu qu'entre cinq mille et sept mille ans plus tard. La société
chinoise revêtait alors progressivement la forme de féodalité
que l' Europe a connue jusqu'aux 18e et 19e siècles, avec seigneurs et
vassaux et toute une noblesse pour laquelle la source d'enrichissement résidait
dans le travail de la terre par les paysans. La Chine a sauté la phase
historique de l'esclavage, précurseur de la féodalité en
Occident et pilier des démocraties grecque et romaine toujours portées
aux nues dans nos contrées. En Chine, l'évolution classique de
la société primitive vers le socialisme, en passant par l'esclavage,
la féodalité et le capitalisme, n'a pas suivi le même cours
qu'en Occident. Les modèles de pensée et schémas de travail
que nous utilisons dans notre analyse de l'évolution et de la situation
de la société occidentale ne peuvent s'appliquer à la Chine
qu'avec une extrême circonspection et sans perdre de vue sa situation
spécifique.
Au moment où, chez nous, la féodalité n'existe pas encore,
la Chine, elle, l'abolit déjà. Ce qui veut dire qu'elle supprime
la féodalité dans sa forme originelle pour la remplacer par un
système que Karl Marx a défini comme étant le mode de production
asiatique1. Lors de l'unification de la Chine, en 221 av. J.-C., s'enclenche
un processus qui voit l'empereur affaiblir le pouvoir de la noblesse et installer
une administration qui va désormais diriger l'économie agricole
en son nom. La féodalité bureaucratique centralisée de
la Chine est supérieure à la féodalité morcelée
de l' Europe qui, en fait, n'est pas en mesure de créer une société
allant vraiment plus loin, sur le plan économique, social et idéologique,
que la civilisation grecque ou romaine.
Ce degré de supériorité peut se déduire du développement
de la production chinoise, de la rapidité des progrès technologiques
et de l'émancipation idéologique. La Chine a produit des penseurs
et des hommes de science comme peu d'autres pays au monde l'ont fait. Durant
les 14 premiers siècles de l'ère chrétienne, la Chine offre
à l' Europe un trésor de découvertes et d'inventions. Aujourd'hui
encore, l' Occident véhicule toujours l'erreur que le progrès
général et la révolution industrielle découlent
des innovations techniques produites par les génies occidentaux. Cette
vision eurocentriste est très tenace, même si des hommes de science
comme Léonard de Vinci et des historiens comme George Sarton et Lynn
White ont prouvé que la plupart de ces innovations proviennent de la
Chine 2. Ces découvertes ont emprunté les routes de
la soie qui reliaient la Chine à l' Europe en passant par la Perse, l'
Arabie et la Turquie. N'en citons que quelques-unes :
En médecine : la science de l'immunologie et des vaccinations. Les
Chinois avaient déjà un vaccin contre la variole dès
le 11e siècle.
En mathématiques : le système décimal.
En mécanique : l'horlogerie et la transformation d'un mouvement
rotatif en un mouvement linéaire.
Dans l'art militaire : la poudre à canon et l'étrier, grâce
auquel la force animale se mue en force de frappe militaire et qui permet
au cavalier de ne faire qu'un avec sa monture.
Dans l'industrie lourde : la technologie de la fonte du fer et de l'acier.
Dans l'agriculture : la brouette, le harnais et la charrue.
Dans la navigation maritime : la boussole magnétique.
Dans les lettres : le papier et l'imprimerie.
L'éminent philosophe et savant britannique Francis Bacon écrit
en 1620 : " L'invention de l'imprimerie, de la poudre à canon et
de la boussole magnétique ont changé la face et la condition des
choses sur toute la terre. La première, dans l'art d'écrire, la
seconde, dans l'art militaire et la troisième dans la navigation maritime.
Elles ont entraîné des changements tels qu'aucun empire, aucune
secte, aucune étoile ne semblent avoir exercé autant de puissance
et d'influence sur les affaires humaines que ne l'ont fait ces arts mécaniques
3. "
En Europe occidentale, la révolution industrielle débute dans
le secteur textile, mais bien des avancées de celle-ci avaient déjà
été développées en Chine. Au 16e siècle déjà,
la Chine est universellement connue en raison de sa soie. En Europe, la révolution
commence avec le métier à tisser et la force motrice. En Chine,
le métier à tisser a au moins deux mille ans et, au 10e siècle
déjà, les Chinois font tourner leurs rouets à l'aide de
la force hydraulique. Les objets en fer constituent des atouts importants dans
la révolution industrielle européenne. La Chine découvre
l'usage du fer déjà sous la dynastie Shang, durant la période
allant de 1600 à 1046 avant Jésus-Christ. Des outils fabriqués
à partir de fer fondu ont été disponibles en Chine quelque
2000 ans plus tôt que partout ailleurs dans le monde.
L'avance technologique et la bureaucratie centralisée assurent un niveau
de vie plus élevé en Chine qu'en Europe. Jusqu'au 15e siècle,
le paysan chinois vit nettement mieux que son collègue français
ou allemand. À la fin du 13e siècle, le produit national brut
(ce qui est produit annuellement dans un pays) par tête de la population
chinoise est de 600 dollars. En Europe occidentale, il est inférieur
d'un sixième 4. Ce n'est qu'aux 15e et 16e siècles
que l' Europe entame un mouvement de rattrapage qui n'est possible que grâce
au pillage des territoires coloniaux entre autres. Pourtant, en 1750, la production
en Chine représente toujours 32 pour cent de la production mondiale et,
en 1820, quand le mode de production asiatique commence à s'effondrer,
le produit national brut chinois est toujours de 30 pour cent plus élevé
que celui de l' Europe occidentale 5.
De même, sur le plan de la pensée, la Chine est beaucoup plus
avancée, même après les révolutions bourgeoises que
l' Europe connaît en 1789 et 1848. La science moderne n'apparaît
que très lentement en Europe, lorsque l'astronome Galilée, en
1620, met en place la méthode consistant à théoriser à
partir d'hypothèses vérifiées empiriquement et s'enhardit
à contredire les dogmes de l' Église avec sa thèse héliocentrique
qui sera d'ailleurs condamnée par celle-ci. Puis il faudra encore les
lois de Kepler, environ à la même époque, et la théorie
de la gravitation de Newton, en 1680, pour donner raison à Copernic qui,
en 1540 déjà, avait affirmé que c'était le soleil,
et non la terre, qui constituait le centre de notre système solaire.
Selon ses propres dires, Galilée doit ses conclusions scientifiques aux
Chinois qui, un bon millénaire plus tôt déjà, avaient
découvert qu'il n'existait pas de sphère céleste fermée,
mais des espaces infinis dont la terre et ses habitants faisaient partie sans
toutefois en être le centre. Après Galilée, les savants
européens devront encore se battre quelques siècles contre la
doctrine de l'Église qui constitue un frein à l'émancipation
idéologique. La Chine, elle, ne connaît pas ce problème.
C'est non seulement une conséquence de son système de société
depuis la naissance de l'empire, mais également de la philosophie chinoise
qui, déjà plus tôt, a fait un sort à l'idéalisme
métaphysique. Bien avant notre ère, en effet, c'est déjà
le matérialisme qui prévaut en Chine : c'est la pratique, et non
l'idée, qui forme la pierre de touche de la vérité. Il
est donc logique que, très tôt, la science chinoise ait été
caractérisée parle sens du concret et de l'expérience,
indépendamment des grandes et petites vérités idéologiques.
Entre parenthèses, c'est encore un puissant atout aujourd'hui. Le processus
de réforme chinois lancé en 1978 reçoit comme devise :
" Pour franchir la rivière, on doit sentir avec le pied où
se trouvent les pierres. " En d'autres termes, il faut expérimenter
avant de lancer une réforme ou une opération de grande envergure.
C'est pourquoi chaque grande étape est d'abord testée à
petite échelle.
La force et le déclin de la féodalité
bureaucratique
Manifestement, la société chinoise a eu tout en main beaucoup
plus tôt que les pays de l' Europe occidentale pour abandonner la féodalité.
Pourtant, rien ne se produisit. L' Europe occidentale vint à bout du
féodalisme cent ans avant la Chine. Comme dans chaque passage d'un système
social au suivant, la solution de ce problème réside dans la capacité
de croissance des forces productives à l'intérieur des rapports
de production existants. Les forces productives chinoises - la paysannerie,
la technologie et la science - prospèrent, dans les rapports de production
de l'empereur, l'administration impériale et la paysannerie. Ces rapports
de production n'entravent pas le progrès et le développement des
forces productives, mais, au contraire, les encouragent, du moins jusqu'à
la fin du 18e siècle.
Bien avant les Européens, les Chinois sont passés maîtres
dans la gestion de leur réseau hydrographique. Ils savent exactement
où et comment percer des canaux, construire des digues, installer des
réservoirs d'eau. Tout cela ne résulte pas du hasard, mais de
la nécessité, et a été rendu possible sous une bureaucratie
centralisée. Un pouvoir centralisé est en effet nécessaire
si l'on veut pouvoir mener à bien des travaux hydrographiques couvrant
des étendues immenses. Sans ces travaux, le paysan chinois est tributaire
de la pluie qui, dans certaines régions, peut très bien ne pas
tomber durant une année. Après quoi, ce même paysan peut
tout aussi bien se noyer si Dieu juge brusquement utile d'ouvrir toutes les
vannes célestes. Entre les années 587 et 608 de notre calendrier
grégorien, l'empereur fait creuser un réseau de canaux destinés
au commerce et à l'irrigation. L'un de ces canaux relie Beijing à
la ville de Luoyang, située plus au sud. Le canal, de 60 mètres
de large, est long de 1 500 kilomètres et est longé par une route
impériale. Sur ce trajet, les Chinois installent des postes commerciaux
et des greniers à blé. Pas un seul petit royaume féodal
d' Europe n'est en mesure de réaliser de tels travaux.
Dans le même temps, le pouvoir centralisé favorise également
l'envoi d'expéditions vers le nord du pays et dans les régions
situées 5 000 kilomètres plus au sud afin d'étudier la
position des étoiles et de déterminer les méridiens terrestres.
Ce genre de recherche assure dans bien des domaines scientifiques des innovations
qui auront des répercussions dynamisantes sur l'économie et qui
viendront encore renforcer la conception matérialiste du monde.
En Europe, le moyen âge connaît un rapport de production dans lequel
seigneur et vassal s'opposent. En Chine, l'empereur et le paysan sont, sinon
en permanence, du moins la plupart du temps, du même côté
et ils sont les opposants communs des autres classes. En d'autres termes, l'empereur
n'entend pas partager l'exploitation du paysan avec d'autres classes et groupes
sociaux comme la noblesse, les paysans riches, les commerçants, les banquiers.
Avant la fondation même de l'empire, la noblesse creuse son propre tombeau
par ses guerres mutuelles. L'empereur, issu de l'un des anciens royaumes, expropriera
bien vite 120 000 familles nobles pour les déporter vers d'autres territoires.
Il répétera ce genre d'opérations jusqu'à la fin
du 1er siècle 6. L'empereur décrète également
par loi que l'héritage du propriétaire terrien ne sera plus transmis
au fils aîné, mais partagé équitablement entre les
enfants, ce qui provoque le morcellement de la propriété et affaiblit
donc systématiquement le pouvoir économique et, par conséquent,
politique de la noblesse.
Au fil des siècles, les empereurs adoptent la même attitude vis-à-vis
des commerçants et des industriels. Les commerçants sont d'abord
remis à leur place en se voyant interdire, par décret impérial,
de se vêtir de soie, de monter à cheval et de porter des armes.
Ensuite, l'empereur taxe lourdement le transport des marchandises par voie fluviale
et par voie terrestre. Au 2e siècle, il instaure un monopole d' État,
tant pour la production que pour la vente du sel et du fer, à l'époque
les deux secteurs économiques les plus actifs et les plus rentables.
Dans l'industrie, les empereurs feront toujours valoir un monopole d' État
sur les secteurs qui dirigent l'économie et qui sont les plus rentables.
Déjà, dans les premiers temps du moyen âge, apparaît
un capitalisme d' État : des industriels privés s'enrichissent
comme fournisseurs dans les secteurs d' État et dans l'économie
qui repose sur la propriété de l' État.
Voilà dans les grandes lignes les caractéristiques des rapports
de production sous la bureaucratie féodale. N'empêche que, dans
les campagnes, dans l'industrie et dans les villes réapparaissent sans
cesse des paysans riches et une noblesse foncière, des industriels et
des commerçants qui ne seraient que trop heureux de pouvoir briser le
carcan impérial afin d'exploiter d'autant plus vilainement les paysans
et les travailleurs. Mais, presque toujours, ces nouvelles classes montantes
trouvent en travers de leur route non seulement les paysans, mais aussi l'empereur
et l'administration impériale. C'est la raison pour laquelle la plupart
des révoltes paysannes d'avant le 19e siècle combattent en général
les nouvelles classes montantes et non - ou seulement en seconde instance -
la dynastie impériale.
À partir de la fin du 18e siècle, à la suite d'une combinaison
de contradictions internes et de guerres impérialistes, la bureaucratie
féodale de la dynastie mandchoue Qing se retrouve dans une spirale descendante
qui aboutira à sa perte. À partir de 1750, la richesse relative
de la Chine assure une croissance démographique très rapide. En
1750, le pays compte 144 millions d'habitants, soit autant que l' Europe. En
1800, l' Europe compte 193 millions d'habitants, soit une hausse de 34 pour
cent. Cette même année, la Chine, elle, compte 340 millions d'habitants,
soit une hausse de 130 pour cent. Durant cette période, la richesse produite
en Chine croît plus rapidement qu'en Europe, mais doit être répartie
sur un bien plus grand nombre de personnes et la prospérité se
met donc à décroître 7. La prospérité
matérielle débouche sur une corruption bien plus répandue
- comme si chaque fonctionnaire voulait gagner le plus d'argent possible dans
le laps de temps le plus court. Il s'ensuit une baisse de l'efficacité
au sein de l'administration de l' État et de la gestion économique.
Les digues sont mal entretenues. Entre 1798 et 1820, sept inondations successives
font plusieurs millions de victimes.
À la même époque, l'empire mène une série
de guerres très coûteuses en Asie centrale, au Népal et
en Birmanie. Le budget ne peut plus suivre et l'empereur applique des réductions
salariales dans l'administration, à la suite de quoi la corruption gagne
encore en ampleur. L'empereur impose de plus en plus de taxes aux paysans. À
partir de 1820, l'économie tombe dans une profonde récession.
La surpopulation s'accroît, le prix des terres augmente sans cesse, de
plus en plus de paysans sont sous la dépendance d'une classe de grands
propriétaires terriens et de paysans riches qui se développe fortement
et auprès de laquelle ils se sont endettés. Bref, l'administration
impériale commence à perdre son emprise sur le pays, comme cela
arrive périodiquement à la fin de chaque dynastie. Mais cette
fois-ci, les Européens augmentent leur présence et vont intervenir.
À la fin du 18e siècle, des révoltes paysannes éclatent
dans plusieurs provinces. En 1803, elles connaissent la défaite. Mais,
huit ans plus tard, elles reprennent de plus belle. Ce scénario va se
répéter jusqu'en 1850. C'est alors qu'éclate l'insurrection
des Taiping, qui durera quatorze ans et qui, selon les sources, fera entre 30
et 50 millions de morts. Il s'agit d'un mouvement paysan qui sonnera le glas
de la bureaucratie féodale. En chinois, Taiping signifie " paix
céleste ". Le but du mouvement est la paix suprême dans une
société d'égaux au sein de laquelle il ne peut y avoir
de commerce privé et où chacun reçoit ce dont il a besoin.
Les insurgés veulent également l'égalité des sexes.
Ils instaurent l'interdiction de comprimer les pieds. Ils interdisent également
l'alcool, le tabac et l'opium. Ils prônent l'iconoclasme, le puritanisme
et le rejet de tout luxe. Ce sont des idées qu'on a déjà
pu remarquer plus tôt, dans d'autres révoltes paysannes, et qui
reviendront plus tard dans un groupe qui, avec d'autres, sera à la base
de la fondation du Parti communiste. On les retrouvera en partie aussi dans
le Grand bond en avant de la fin des années 1950, et plus encore durant
la Révolution culturelle (1966-1976).
L'insurrection des Taiping débute en 1850 dans la province méridionale
du Guanxi et, quatre ans plus tard, elle atteint Beijing, 4 000 kilomètres
plus au nord. À plusieurs reprises, les paysans défont les armées
impériales. Une défaite impériale décisive suit
en 1856.
Maintenant qu'il s'avère que les armées impériales ne
sont pas de taille, les anciens et nouveaux riches de plusieurs provinces redressent
la tête et, dans leurs régions respectives, lèvent des armées
en vue de mater la révolte des paysans. Des banquiers chinois et étrangers
financent des armées de mercenaires. En 1860, il s'ensuit une expédition
commune des trois plus importantes armées de mercenaires et d'un corps
de mercenaires étrangers sous commandement britannique. Quatre ans plus
tard, l'insurrection des Taiping est brisée. Désormais, les paysans
sont directement opposés à l'empereur et à sa bureaucratie
féodale. Mais leur révolte a également débouché
sur un renforcement des nouvelles classes montantes d'exploiteurs et de l'impérialisme
en Chine. Les paysans sont vaincus et le seront encore à plusieurs reprises,
mais, chaque fois, ils ouvriront un peu plus la porte vers un changement complet
de société.
La soumission de la Chine
En 1750, le produit industriel de la Chine représente 33 pour cent du
produit industriel mondial. En 1860, alors que la révolution industrielle
bat son plein en Europe, mais que l'économie chinoise est en chute libre,
cette part n'est plus que de 20 pour cent, puis de 12 pour cent en 1880 et de
5 pour cent à peine en 19508. Le déclin de la Chine
durant cette période fait suite aux changements internes qu'a connus
le pays, mais est également dû à l'emprise toujours plus
forte de l'impérialisme.
L'ouvrage The Opium Wars (Les guerres de l'opium) de W. Travis Hannes et Frank
Sanello commence par ces mots : " Imaginez ceci : le cartel - colombien
de la cocaïne - de Medellín lance avec succès une offensive
militaire contre les États-Unis. Le cartel force ces derniers à
autoriser la cocaïne et il reçoit l'autorisation d'introduire cette
drogue dans cinq grandes villes sans le moindre contrôle des autorités
américaines. En outre, le gouvernement des États-Unis doit encore
payer des dommages de guerre de 100 milliards de dollars. C'est évidemment
un scénario absurde qui ne pourrait germer que dans l'esprit du plus
fantaisiste des auteurs de science-fiction. Et, pourtant, c'est ce qui s'est
réellement passé, dans la Chine du 19e siècle. Dans ce
cas, le cartel de Medellín n'était autre que la Grande-Bretagne,
la nation la plus développée du monde 9. "
En 1699, la Compagnie anglaise des Indes orientales envoie son premier navire
vers la ville chinoise de Canton pour y faire du commerce. Les Chinois ne sont
pas disposés à ouvrir leur pays. À Canton uniquement, ils
autorisent un commerce limité. Outre des porcelaines et des laques, les
Britanniques achètent surtout du thé. Par contre, les Chinois
ne témoignent que peu d'intérêt pour les produits occidentaux.
Ils se contentent d'importer quelques épices, des étoffes de coton
et des armes à feu. C'est ainsi que la balance commerciale européenne
avec la Chine reste négative jusqu'en 1800. Cela change lorsque les Anglais
se mettent à exporter de plus en plus d'opium indien vers la Chine. L'affaire
rapporte beaucoup d'argent aux colons, mais, pour la Chine, le bilan est extrêmement
négatif. En 1830, quelque 12 millions de Chinois sont déjà
dépendants de cette saleté. En 1839, les autorités chinoises
décrètent l'interdiction du commerce de l'opium. À Canton,
elles confisquent les stocks d'opium des Anglais. Aussitôt, des navires
de guerre quittent les Indes britanniques et mettent le cap sur la Chine. C'est
le début de la première guerre de l'opium. Elle va durer deux
ans. Les Britanniques ont le dessus. En 1842, la Chine doit signer le traité
de Nankin qui reprend toutes les exigences des vainqueurs. Les Britanniques
reçoivent comme possession Hongkong et son port. En outre, cinq autres
ports sont ouverts au commerce anglais, dont Canton et Shanghai. Le traité
de Nankin stipule qu'il faut négocier régulièrement de
nouvelles concessions.
En 1856, l'empereur de Chine dit qu'il refuse d'encore en faire. Il n'en faut
pas plus pour qu'éclate la seconde guerre de l'opium, cette fois contre
l' Angleterre et la France. Le conflit dure quatre ans et les Chinois sont à
nouveau vaincus. Il s'ensuit le traité de Tientsin : dix nouveaux ports
sont ouverts aux étrangers.
En 1884, la France entame une guerre de plus contre la Chine. Cette guerre
se déclenche lorsque la France envahit le Vietnam pour en faire une colonie
et qu'elle fait d'une pierre deux coups en occupant en même temps quelques
provinces du sud-ouest de la Chine. La guerre se termine par un autre traité
humiliant qui assure plus encore les coudées franches aux Français
dans le pays.
En 1894, le Japon lance la première guerre sino-japonaise, qui durera
deux ans. Elle se conclut par le traité de Shimonoseki. La Chine doit
céder aux Japonais toute sa province de Taiwan, une partie importante
de sa province de Liaoning et l'archipel des escadores, à l'ouest de
Taiwan.
Quelques années plus tard, les États-Unis commencent leurs conquêtes
impérialistes par la guerre hispano-américaine. L'enjeu de la
guerre contre l' Espagne est la reprise des colonies de Cuba, des Philippines,
de Porto Rico et de l'île de Guam. Une fois que les États-Unis
ont gagné cette guerre, des voix s'élèvent à Washington
pour annexer des parties de la Chine. Capitalistes, commerçants, membres
du Congrès et sénateurs partagent un même avis : "
Le marché chinois nous appartient 10. " En 1900 suit
une nouvelle guerre contre la Chine dans laquelle les États-Unis s'engagent.
Les autres membres de la communauté internationale en guerre sont la
Grande-Bretagne, le Japon, la France, l' Allemagne, l' Italie, la Russie et
l'Autriche-Hongrie. Leur guerre est une réponse au mouvement insurrectionnel
des paysans, travailleurs et petits indépendants, mais aussi du lumpenprolétariat,
des petits bandits et des petits propriétaires terriens. Ce mouvement
s'appelle Yi He Tuan, les Boxers (poings pour la justice et la concorde), à
l'origine une société secrète qui pratique entre autres
un art martial s'apparentant à la boxe.
En 1899, les Boxers s'insurgent contre l'impérialisme allemand qui tente
d'étendre son contrôle sur la province du Shandong, dans le nord-est
de la Chine. À l'instar de la plupart des insurrections qui ont éclaté
depuis 1850, la révolte des Boxers a une double base : 1) la résistance
à l'impérialisme et aux expéditions de missionnaires surgissant
dans son sillage et 2) la résistance à l'empire et à la
bureaucratie féodale. L'empire a pris conscience du grand danger et ne
trouve d'autre option que de contrôler le mouvement et de le distraire
de son double but. Et il y parvient. Le Yi He Tuan est reconnu par l'empire
et de hauts dignitaires infiltrent la direction du mouvement, qui reçoit
une nouvelle orientation politique, exprimée dans le slogan : "
Soutenons la dynastie, détruisons les étrangers. "
La révolte s'étend jusqu'à la province voisine du Shandong.
En 1900, les Boxers contrôlent la majeure partie de Beijing. L'alliance
militaire internationale réunit 45 000 hommes sous les ordres d'un général
britannique. Les Boxers mènent une résistance héroïque,
mais ils ne peuvent rien contre la suprématie des forces de l'alliance,
mieux organisées et disposant d'un bien meilleur armement. Les troupes
étrangères sillonnent Beijing et d'autres villes, multipliant
quotidiennement pillages, assassinats, viols. L'impératrice Ci Xi (Ts'eu-hi)
s'enfuit vers la ville de Xian, dans la province centrale du Shaanxi, mais seulement
après avoir qualifié les Boxers de pillards et demandé
aux troupes étrangères d'en venir à bout. En 1901, suit
un protocole établissant que les impérialistes peuvent construire
des casernes à l'intérieur et autour des villes de Beijing et
Tientsin ainsi que sur une partie de la côte est. La Chine doit verser
d'énormes dommages et intérêts. Après la signature
du protocole, l'impératrice rentre à Beijing afin de proposer
ses services à l'impérialisme.
Dix ans plus tard, en mission pour son gouvernement, le général
de corps d'armée américain, Joseph Stilwell, se rend à
Shanghai. L'historienne Barbara Tuchman décrit comme suit la vue qui
s'offre à Stilwell :" La première chose qu'a découverte
son regard à Shanghai, c'était la flotte des navires de guerre
étrangers : deux japonais, deux français, un britannique, un allemand
et un américain, qui ne se balançaient pas dans les eaux brun
café du port en qualité de visiteurs, mais d'occupants. Cette
métropole et capitale d'affaires de la Chine, créée par
des entrepreneurs étrangers, formait une concession surtout dirigée
par des étrangers. La ville est située sur l'embouchure du Yangtze,
la principale voie d'eau du pays et le fleuve le plus parcouru de l'Asie. La
moitié de l'industrie chinoise se situait dans ses parages et ses quais
accueillaient la moitié du commerce chinois 11. " Les
puissances étrangères contrôlent les principaux ports et
les voies commerciales sur terre, sur les cours d'eau et sur mer, elles fixent
les taxes à l'importation, elles supervisent la douane. À l'intérieur
de plusieurs villes et autour, elles construisent des bases militaires destinées
à protéger leur empire. La Chine est devenue une terre à
profit de l'impérialisme.
Un redoublement d'intensité
Lors de la défaite de la révolte des Boxers, l'empire s'est à
nouveau allié à l'impérialisme. Cela montre clairement
à bien des Chinois que la résistance a besoin d'une direction
conséquente qui ne se laisse pas entraîner comme une feuille au
vent. La révolte a prouvé en même temps qu'un grand potentiel
était présent parmi les paysans et les autres couches de la population.
Dès lors apparaissent plusieurs organisations bourgeoises-démocratiques
dont la plus importante n'est autre que la Ligue révolutionnaire chinoise,
dirigée par Sun Yat-sen. Le mouvement est anti-impérialiste et
antiféodal. Dans son programme de base figure le slogan de la Révolution
française : Liberté, Égalité et Fraternité.
Et aussi : " Dans le passé, nous avons eu des révolutions
de héros. Aujourd'hui, nous avons besoin d'une révolution du peuple
12. "
Cette révolution doit s'appuyer sur trois piliers : le principe du nationalisme,
le principe de la démocratie, le principe du gagne-pain du peuple. Le
premier est anti-impérialiste, le second est pour la république
bourgeoise et contre l'empire. Le troisième principe se tourne contre
le féodalisme, mais, en même temps, contre le capitalisme. Sun
Yat-sen est convaincu que la Chine peut sauter la phase historique du capitalisme
et réaliser un socialisme agraire utopique. Lénine a beaucoup
d'admiration et de respect pour Sun Yat-sen en tant que représentant
de la classe révolutionnaire montante, mais il insiste également
sur les caractéristiques petites-bourgeoises de son idéologie.
Lénine écrit : " Le président intérimaire de
la République de Chine [Sun Yatsen], lui, est un démocrate révolutionnaire,
plein de la générosité et de l'héroïsme propres
à une classe ascendante et non déclinante qui ne craint pas l'avenir,
mais croit en lui et lutte pour lui avec abnégation, la classe qui hait
le passé et sait rejeter sa pourriture morte qui étouffe tout
ce qui est vivant, au lieu de s'accrocher à la sauvegarde et à
la restauration du passé pour défendre ses privilèges.
" Mais il ajoute : " [...] cette idéologie de la démocratie
militante s'unit [...] avec l'espoir de sauter l'étape du capitalisme
en Chine, de prévenir le capitalisme [...]. Cette théorie, si
on la considère du point de vue de la doctrine, est une théorie
de "socialiste" petit-bourgeois réactionnaire. Car c'est un
rêve parfaitement réactionnaire que de vouloir "prévenir"
le capitalisme en Chine, que de croire qu'une "révolution sociale"
serait plus facile en Chine du fait de son retard...13 "
Dans la première décennie du 20e siècle, le mouvement
du docteur Sun Yat-sen connaît un important développement. Des
intellectuels, des sociétés secrètes et des militaires
de l'armée impériale le rallient. L'un des innombrables édits
de l'impératrice débouche en septembre 1911 sur un énième
mouvement rebelle. En octobre, la cour impériale s'enfuit. En lieu et
place vient un régime militaire dirigé par le seigneur de guerre
Yuan Shikai qui, aussitôt, s'autoproclame président de la République.
Cela signifie l'échec de la révolution bourgeoise-démocratique.
Il s'avère que la bourgeoisie est trop faible pour mener la révolution
vers la république bourgeoise-démocratique.
Après la Première Guerre mondiale, les vainqueurs se réunissent
à Paris afin de se partager le butin. La Chine fait partie du camp des
vainqueurs. La conférence de Paris, en mai 1919, stipule que le Japon
reprendra les territoires chinois sous contrôle allemand. Cela débouche
sur le Mouvement du 4 Mai, à l'origine une révolte estudiantine
anti-impérialiste et radicale contre l'occupation japonaise du territoire
chinois et pour la destitution des ministres pro japonais au sein du gouvernement
chinois. Le mouvement démarre à Beijing, mais s'étend rapidement.
En juin 1919, les étudiants reçoivent le soutien de 70 000 travailleurs
en grève à Shanghai. C'est la première fois que la classe
ouvrière chinoise apparaît sur la scène politique en tant
que force militante et révolutionnaire. Sous la pression du mouvement,
le gouvernement chinois ne peut faire autrement que de refuser de signer le
traité de paix de Paris, même s'il a participé aux négociations.
Entre-temps, de plus en plus d'intellectuels chinois se sentent interpellés
par la révolution russe de 1917. Ils constituent des groupes d'étude
du marxisme et créent toutes sortes de revues. L'Union soviétique
s'attire encore plus de sympathie lorsqu'elle déclare solennellement
qu'elle renonce à toutes les possessions et droits tsaristes en Chine.
Mao Zedong est alors rédacteur en chef de la revue Les commentaires du
Xiangjiang du mouvement étudiant au Hunan. Il rédige des articles
sur la révolution d'Octobre et essaie de mettre la main sur le plus de
littérature possible concernant l'Union soviétique. Bien des années
plus tard, il racontera : " C'est durant cette période que je suis
devenu marxiste 14. " La même chose se produit avec d'autres
dirigeants communistes, comme Cai Hesen et Zhou Enlai. Wu Yuzhang, un autre
vétéran révolutionnaire, écrit : " Éduqué
par la révolution d'Octobre et le Mouvement du 4 Mai il m'est apparu
du plus en plus clairement qu'il fallait s'appuyer sur les couches inférieures
de la population et suivre la voie des Russes 15. " En avril
1920, Lénine envoie quelques communistes sur place pour aider les Chinois.
En mars 1921, le Parti communiste chinois est fondé à Shanghai.
Douze délégués représentent 53 membres du parti.
Quatre ans plus tard, le parti compte déjà 20 000 membres et,
en 1927, ils sont 58 00016.
En 1924, le Parti communiste scelle une alliance avec le Guomindang, le parti
politique de Sun Yat-sen, qui a une base politico-militaire à Canton.
L'alliance vise l'unité nationale, contre les seigneurs de guerre qui,
après l'effondrement de l'empire, en 1911, dirigent de grandes parties
de la Chine comme des royaumes à part. L'alliance veut également
l'indépendance nationale. Durant la période 1924-1927, le mouvement
révolutionnaire prend de l'ampleur, tant dans les villes que dans les
campagnes. Les deux partis politiques y deviennent plus forts, mais les contradictions,
elles aussi, s'accentuent et minent le front. En 1925, Sun Yat-sen meurt et
l'anticommuniste Chiang Kai-shek (Jiang Jieshi) prend la direction du Guomindang.
En 1926, Chiang entreprend avec succès une expédition contre les
seigneurs de guerre dans le Nord. À son retour, il entend mettre un terme
à l'influence du Parti communiste, en première instance dans son
bastion de Shanghai. Dans cette ville, les communistes détiennent le
pouvoir de fait. Chiang Kai-shek tient des pourparlers secrets avec des représentants
de la Grande-Bretagne, des États-Unis, de la France, de l'Italie et du
Japon, ainsi qu'avec des banquiers chinois et les chefs des organisations criminelles
de Shanghai. Le 12 avril 1927 au matin, des centaines de membres des organisations
mafieuses de la Bande verte et de la Bande rouge se précipitent de divers
consulats étrangers et ouvrent le feu sur des groupes de travailleurs
armés qui protègent les bâtiments du syndicat et du Parti
communiste. En même temps, les troupes du seigneur de guerre Sun Chuanfang,
qui s'est rangé du côté de Chiang Kai-shek, attaquent la
ville de l'extérieur. Il s'ensuit un bain de sang qui, à Shanghai,
décime le Parti communiste. Des gens sont alignés en rue et arbitrairement
décapités ou abattus. La terreur gagne bientôt le reste
du pays. Elle va tuer des centaines de milliers de travailleurs, de paysans
et de communistes. C'est la fin du front uni, le parti se retire dans les campagnes
afin d'entamer, de là, une nouvelle lutte révolutionnaire.
Dans la première moitié des années 1930, le Japon lance
des expéditions militaires dans le but de soumettre toute la Chine. Le
Parti communiste se rend compte qu'une situation nouvelle apparaît. Le
25 décembre 1935, son Bureau politique adopte une résolution dans
laquelle on peut lire : " La situation actuelle montre que les tentatives
des impérialistes japonais d'annexer la Chine ont secoué toute
celle-ci et le monde entier. Dans la vie politique du pays, des changements
se sont produits ou sont en train de se produire dans les relations entre les
classes et couches sociales, entre les partis politiques et entre les forces
armées. Un regroupement des forces dans le front de la révolution
nationale et dans le front de la contre-révolution nationale est en train
de s'opérer. Aussi la ligne tactique du parti est-elle de mobiliser,
d'unir et d'organiser toutes les forces révolutionnaires à travers
le pays et parmi toutes ses nationalités, afin de lutter contre l'ennemi
principal de l'heure, l'impérialisme japonais et Chiang Kai-shek, le
chef des traîtres à la patrie. Pour autant qu'ils soient opposés
à l'impérialisme japonais et au traître Chiang Kai-shek,
tous les hommes, tous les partis, toutes les forces armées et toutes
les classes doivent s'unir pour mener une guerre révolutionnaire nationale,
une guerre sacrée, pour chasser les impérialistes japonais hors
du pays, renverser la domination de leurs valets en Chine, réaliser la
libération complète de la nation chinoise et sauvegarder l'indépendance
et l'intégrité territoriale de la Chine 17. "
Ici, Chiang Kai-shek est traité de traître et d'ennemi, et on dirait
: cela crève les yeux, car il est responsable du bain de sang des années
1927-1930. Mais la situation change. En février 1935, Chiang Kai-shek
dit encore : " Il est nécessaire que le Japon et la Chine s'épaulent
mutuellement. " " Le peuple chinois ne nourrit aucun ressentiment
à l'égard du Japon, ni ne se livre à aucun acte hostile
à son égard. Pourquoi d'ailleurs le ferait-il ? Je n'en vois pas
la nécessité 18. " Moins d'un an plus tard, ChiangKai-shek
dira : " La guerre sino-japonaise est devenue inévitable [...]19.
" Pour cette raison, en mai 1936, l' État-major de l' Armée
populaire de libération donna ordre d'arrêter la lutte contre Chiang
Kai-shek et de chercher l'unité avec ses militaires. C'est ainsi qu'est
rétabli le front uni avec le Guomindang.
La recherche d'un front uni aussi large que possible est une politique que
le Parti communiste chinois a poursuivie jusqu'à ce jour. Sans cette
politique visant à unir qui peut l'être, la victoire de la révolution
chinoise aurait été beaucoup plus malaisée, sinon impossible.
Le Parti communiste chinois a une expérience particulièrement
grande dans la stratégie du front uni. Les textes qui en parlent sont
riches d'enseignement. À propos du front uni anti-japonais, Mao Zedong
écrit par exemple ce qui suit : " [...] sur la question du front
uni avec la bourgeoisie (surtout avec la grande bourgeoisie), le parti du prolétariat
doit engager une lutte résolue, rigoureuse, sur deux fronts. D'une part,
il combattra l'erreur de ceux qui méconnaissent la possibilité
de voir la bourgeoisie, au cours de certaines périodes et dans une certaine
mesure, participer à la lutte révolutionnaire, une erreur gauchiste
[...] qui néglige [...] la politique d'un front uni avec la bourgeoisie,
front à maintenir aussi longtemps que possible. D'autre part, il doit
lutter contre l'erreur de confondre le programme, la politique, l'idéologie,
la pratique, etc. du prolétariat avec ceux de la bourgeoisie et de négliger
les différences de principe qui les séparent. Cette erreur revient
à ne pas voir que la bourgeoisie (surtout la grande bourgeoisie) s'efforce
d'influencer non seulement la petite bourgeoisie et la paysannerie, mais aussi
le prolétariat et le Parti communiste dont elle cherche à supprimer
l'indépendance sur le plan idéologique, politique comme sur celui
de l'organisation, pour faire d'eux un appendice de sa propre classe et de son
parti politique, et accaparer les fruits de la révolution à son
seul profit ou au profit de son parti politique ; c'est aussi oublier que la
bourgeoisie (surtout la grande bourgeoisie) trahit la révolution dès
que celle-ci va à l'encontre de ses intérêts égoïstes
ou de ceux de son parti. Négliger cet aspect de la question, c'est tomber
dans l'opportunisme de droite 20. "
À propos du front uni, Zhou Enlai écrit : " [...] certains
ennemis ont un double caractère. En constituant avec eux un front uni,
les camarades ayant des vues droitières ne pensaient qu'à la possibilité
de s'allier avec eux et oubliaient leur caractère réactionnaire.
Par exemple, au début de la Guerre de Résistance, le groupe de
Jiang Jieshi, qui représentait les grands propriétaires fonciers
et la grande bourgeoisie, s'était engagé dans la résistance,
mais il conservait son caractère réactionnaire. Ceux qui tombaient
dans la déviation de droite cherchaient à le blanchir en estompant
son caractère réactionnaire. [...] on eut tort d'affirmer que
le groupe de Jiang Jieshi n'était pas composé de fascistes ni
de seigneurs de guerre. [...] Les camarades ayant des vues gauchistes étaient
aveugles aux changements survenus [...] ; ils ne prêtaient attention qu'au
caractère réactionnaire de leurs ennemis et ne voyaient pas la
possibilité de s'allier avec eux. [...] Ceux qui ont des vues gauchistes
refusent de reconnaître ces contradictions, soutenant que tout ennemi
est à renverser du même coup. Mais en voulant tout renverser, on
arrive à ne rien renverser 21. "
Le sens de la stratégie et de la tactique, du pragmatisme avec une vue
claire sur le caractère de classe des forces politiques et sociales et
sur la différence entre front uni et parti, restera en permanence au
premier plan, également après la révolution de 1949. Et,
chaque fois, de nouveau, jusqu'à nos jours, le parti sera confronté
à des conceptions erronées, droitières et gauchistes, qui
combattent cette vision et cette ligne et qui, de ce fait, hypothèquent
le travail.
Notes
1 Karl Marx, préface à la Critique de l'économie
politique (1859), http://www.marxists.org/ francais/marx/works/1859/01/km18590100b.htm.
2 Joseph Needham, Science in Traditional China, Harvard
University Press, Massachusetts, 1981, p. 7.
3 Francis Bacon, Novum Organum - Aphorisms concerning
the Interpretation of Nature and the Kingdom of Man, 1620.
4 Angus Maddison, Chinese Economic Performance in the
Long Run, OECD-OCDE, Development Center Studies, Paris, 1998, p. 29. Maddison
calcule en dollars de 1990.
5 Angus Maddison, The World Economy, Development Centre
Studies, OECD, Paris, 2006, volume 1, p. 119.
6 Jacques Gernet, Le monde chinois, Armand Colin, Paris,
2005, tome 1, pp. 150-154.
7 Ibidem, tome 2, p. 243.
8 He Kang, China's Township and Village Enterprises, Foreign
Languages Press, Beijing, 2006, p. 3.
9 W. Travis Hannes et Frank Sanello, The Opium Wars -
The Addiction of One Empire and the Corruption of Another, Sourcebooks, Naperville
Illinois, 2002, p. xi.
10 Saul Landau, " Chinese Influence on the Rise in
Latin America ", Foreign Policy dans Focus, 23 juin 2005.
12 Jian Bozan, Shao Xunzheng et Hu Hua, A Concise History
of China, Foreign Languages Press, Beijing, 1986, p. 127.
13 V. I. Lénine, " Démocratie et populisme
en Chine " (juillet 1912), OEuvres, tome 18, Éditions du Progrès,
Moscou, 1969, pp. 164-166.
14 Edgar Snow, Red Star over China, Random House, New
York, 1938, p. 139.
15 Hu Sheng (responsable de la publication), L'histoire
du Parti communiste chinois, 1921-1991, Éditions en langues étrangères,
Beijing, 1994, p. 23 ; et Wu Jie, On Deng Xiaoping Thought, Foreign Languages
Press, Beijing, 1996, p. 220.
16 Maurice Meisner, Mao's China and After - A History
of the People's Republic, The Free Press, New York, 1986, p. 25.
17 Cité dans Mao Zedong, OEuvres choisies, tome
1, Éditions en langues étrangères, Beijing, 1967, p. 310.
18 Hu Sheng, op. cit., p. 193.
19 Ibidem, p. 202.
20 Mao Zedong, " Pour la parution de la revue Le
Communiste " (octobre 1939), OEuvres choisies, tome 2, Éditions
en langues étrangères, Beijing, 1967, p. 310.