Revue n° 78, date de publication: 2007-11-19 Copyright © EPO, Etudes marxistes et auteurs
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Socialisme en Chine, féodalité, révolution

Le développement du socialisme en Chine |Archive EM|
Peter Franssen

1. De la féodalité à la révolution

Il y a dix mille ans, la Chine passait de la chasse, la pêche et la cueillette à l'agriculture. En Europe occidentale et centrale, ce passage n'allait avoir lieu qu'entre cinq mille et sept mille ans plus tard. La société chinoise revêtait alors progressivement la forme de féodalité que l' Europe a connue jusqu'aux 18e et 19e siècles, avec seigneurs et vassaux et toute une noblesse pour laquelle la source d'enrichissement résidait dans le travail de la terre par les paysans. La Chine a sauté la phase historique de l'esclavage, précurseur de la féodalité en Occident et pilier des démocraties grecque et romaine toujours portées aux nues dans nos contrées. En Chine, l'évolution classique de la société primitive vers le socialisme, en passant par l'esclavage, la féodalité et le capitalisme, n'a pas suivi le même cours qu'en Occident. Les modèles de pensée et schémas de travail que nous utilisons dans notre analyse de l'évolution et de la situation de la société occidentale ne peuvent s'appliquer à la Chine qu'avec une extrême circonspection et sans perdre de vue sa situation spécifique.

Au moment où, chez nous, la féodalité n'existe pas encore, la Chine, elle, l'abolit déjà. Ce qui veut dire qu'elle supprime la féodalité dans sa forme originelle pour la remplacer par un système que Karl Marx a défini comme étant le mode de production asiatique1. Lors de l'unification de la Chine, en 221 av. J.-C., s'enclenche un processus qui voit l'empereur affaiblir le pouvoir de la noblesse et installer une administration qui va désormais diriger l'économie agricole en son nom. La féodalité bureaucratique centralisée de la Chine est supérieure à la féodalité morcelée de l' Europe qui, en fait, n'est pas en mesure de créer une société allant vraiment plus loin, sur le plan économique, social et idéologique, que la civilisation grecque ou romaine.

Ce degré de supériorité peut se déduire du développement de la production chinoise, de la rapidité des progrès technologiques et de l'émancipation idéologique. La Chine a produit des penseurs et des hommes de science comme peu d'autres pays au monde l'ont fait. Durant les 14 premiers siècles de l'ère chrétienne, la Chine offre à l' Europe un trésor de découvertes et d'inventions. Aujourd'hui encore, l' Occident véhicule toujours l'erreur que le progrès général et la révolution industrielle découlent des innovations techniques produites par les génies occidentaux. Cette vision eurocentriste est très tenace, même si des hommes de science comme Léonard de Vinci et des historiens comme George Sarton et Lynn White ont prouvé que la plupart de ces innovations proviennent de la Chine 2. Ces découvertes ont emprunté les routes de la soie qui reliaient la Chine à l' Europe en passant par la Perse, l' Arabie et la Turquie. N'en citons que quelques-unes :

  • En médecine : la science de l'immunologie et des vaccinations. Les Chinois avaient déjà un vaccin contre la variole dès le 11e siècle.
  • En mathématiques : le système décimal.
  • En mécanique : l'horlogerie et la transformation d'un mouvement rotatif en un mouvement linéaire.
  • Dans l'art militaire : la poudre à canon et l'étrier, grâce auquel la force animale se mue en force de frappe militaire et qui permet au cavalier de ne faire qu'un avec sa monture.
  • Dans l'industrie lourde : la technologie de la fonte du fer et de l'acier.
  • Dans l'agriculture : la brouette, le harnais et la charrue.
  • Dans la navigation maritime : la boussole magnétique.
  • Dans les lettres : le papier et l'imprimerie.

L'éminent philosophe et savant britannique Francis Bacon écrit en 1620 : " L'invention de l'imprimerie, de la poudre à canon et de la boussole magnétique ont changé la face et la condition des choses sur toute la terre. La première, dans l'art d'écrire, la seconde, dans l'art militaire et la troisième dans la navigation maritime. Elles ont entraîné des changements tels qu'aucun empire, aucune secte, aucune étoile ne semblent avoir exercé autant de puissance et d'influence sur les affaires humaines que ne l'ont fait ces arts mécaniques 3. "

En Europe occidentale, la révolution industrielle débute dans le secteur textile, mais bien des avancées de celle-ci avaient déjà été développées en Chine. Au 16e siècle déjà, la Chine est universellement connue en raison de sa soie. En Europe, la révolution commence avec le métier à tisser et la force motrice. En Chine, le métier à tisser a au moins deux mille ans et, au 10e siècle déjà, les Chinois font tourner leurs rouets à l'aide de la force hydraulique. Les objets en fer constituent des atouts importants dans la révolution industrielle européenne. La Chine découvre l'usage du fer déjà sous la dynastie Shang, durant la période allant de 1600 à 1046 avant Jésus-Christ. Des outils fabriqués à partir de fer fondu ont été disponibles en Chine quelque 2000 ans plus tôt que partout ailleurs dans le monde.

L'avance technologique et la bureaucratie centralisée assurent un niveau de vie plus élevé en Chine qu'en Europe. Jusqu'au 15e siècle, le paysan chinois vit nettement mieux que son collègue français ou allemand. À la fin du 13e siècle, le produit national brut (ce qui est produit annuellement dans un pays) par tête de la population chinoise est de 600 dollars. En Europe occidentale, il est inférieur d'un sixième 4. Ce n'est qu'aux 15e et 16e siècles que l' Europe entame un mouvement de rattrapage qui n'est possible que grâce au pillage des territoires coloniaux entre autres. Pourtant, en 1750, la production en Chine représente toujours 32 pour cent de la production mondiale et, en 1820, quand le mode de production asiatique commence à s'effondrer, le produit national brut chinois est toujours de 30 pour cent plus élevé que celui de l' Europe occidentale 5.

De même, sur le plan de la pensée, la Chine est beaucoup plus avancée, même après les révolutions bourgeoises que l' Europe connaît en 1789 et 1848. La science moderne n'apparaît que très lentement en Europe, lorsque l'astronome Galilée, en 1620, met en place la méthode consistant à théoriser à partir d'hypothèses vérifiées empiriquement et s'enhardit à contredire les dogmes de l' Église avec sa thèse héliocentrique qui sera d'ailleurs condamnée par celle-ci. Puis il faudra encore les lois de Kepler, environ à la même époque, et la théorie de la gravitation de Newton, en 1680, pour donner raison à Copernic qui, en 1540 déjà, avait affirmé que c'était le soleil, et non la terre, qui constituait le centre de notre système solaire. Selon ses propres dires, Galilée doit ses conclusions scientifiques aux Chinois qui, un bon millénaire plus tôt déjà, avaient découvert qu'il n'existait pas de sphère céleste fermée, mais des espaces infinis dont la terre et ses habitants faisaient partie sans toutefois en être le centre. Après Galilée, les savants européens devront encore se battre quelques siècles contre la doctrine de l'Église qui constitue un frein à l'émancipation idéologique. La Chine, elle, ne connaît pas ce problème. C'est non seulement une conséquence de son système de société depuis la naissance de l'empire, mais également de la philosophie chinoise qui, déjà plus tôt, a fait un sort à l'idéalisme métaphysique. Bien avant notre ère, en effet, c'est déjà le matérialisme qui prévaut en Chine : c'est la pratique, et non l'idée, qui forme la pierre de touche de la vérité. Il est donc logique que, très tôt, la science chinoise ait été caractérisée parle sens du concret et de l'expérience, indépendamment des grandes et petites vérités idéologiques. Entre parenthèses, c'est encore un puissant atout aujourd'hui. Le processus de réforme chinois lancé en 1978 reçoit comme devise : " Pour franchir la rivière, on doit sentir avec le pied où se trouvent les pierres. " En d'autres termes, il faut expérimenter avant de lancer une réforme ou une opération de grande envergure. C'est pourquoi chaque grande étape est d'abord testée à petite échelle.

La force et le déclin de la féodalité bureaucratique

Manifestement, la société chinoise a eu tout en main beaucoup plus tôt que les pays de l' Europe occidentale pour abandonner la féodalité. Pourtant, rien ne se produisit. L' Europe occidentale vint à bout du féodalisme cent ans avant la Chine. Comme dans chaque passage d'un système social au suivant, la solution de ce problème réside dans la capacité de croissance des forces productives à l'intérieur des rapports de production existants. Les forces productives chinoises - la paysannerie, la technologie et la science - prospèrent, dans les rapports de production de l'empereur, l'administration impériale et la paysannerie. Ces rapports de production n'entravent pas le progrès et le développement des forces productives, mais, au contraire, les encouragent, du moins jusqu'à la fin du 18e siècle.

Bien avant les Européens, les Chinois sont passés maîtres dans la gestion de leur réseau hydrographique. Ils savent exactement où et comment percer des canaux, construire des digues, installer des réservoirs d'eau. Tout cela ne résulte pas du hasard, mais de la nécessité, et a été rendu possible sous une bureaucratie centralisée. Un pouvoir centralisé est en effet nécessaire si l'on veut pouvoir mener à bien des travaux hydrographiques couvrant des étendues immenses. Sans ces travaux, le paysan chinois est tributaire de la pluie qui, dans certaines régions, peut très bien ne pas tomber durant une année. Après quoi, ce même paysan peut tout aussi bien se noyer si Dieu juge brusquement utile d'ouvrir toutes les vannes célestes. Entre les années 587 et 608 de notre calendrier grégorien, l'empereur fait creuser un réseau de canaux destinés au commerce et à l'irrigation. L'un de ces canaux relie Beijing à la ville de Luoyang, située plus au sud. Le canal, de 60 mètres de large, est long de 1 500 kilomètres et est longé par une route impériale. Sur ce trajet, les Chinois installent des postes commerciaux et des greniers à blé. Pas un seul petit royaume féodal d' Europe n'est en mesure de réaliser de tels travaux.

Dans le même temps, le pouvoir centralisé favorise également l'envoi d'expéditions vers le nord du pays et dans les régions situées 5 000 kilomètres plus au sud afin d'étudier la position des étoiles et de déterminer les méridiens terrestres. Ce genre de recherche assure dans bien des domaines scientifiques des innovations qui auront des répercussions dynamisantes sur l'économie et qui viendront encore renforcer la conception matérialiste du monde.

En Europe, le moyen âge connaît un rapport de production dans lequel seigneur et vassal s'opposent. En Chine, l'empereur et le paysan sont, sinon en permanence, du moins la plupart du temps, du même côté et ils sont les opposants communs des autres classes. En d'autres termes, l'empereur n'entend pas partager l'exploitation du paysan avec d'autres classes et groupes sociaux comme la noblesse, les paysans riches, les commerçants, les banquiers. Avant la fondation même de l'empire, la noblesse creuse son propre tombeau par ses guerres mutuelles. L'empereur, issu de l'un des anciens royaumes, expropriera bien vite 120 000 familles nobles pour les déporter vers d'autres territoires. Il répétera ce genre d'opérations jusqu'à la fin du 1er siècle 6. L'empereur décrète également par loi que l'héritage du propriétaire terrien ne sera plus transmis au fils aîné, mais partagé équitablement entre les enfants, ce qui provoque le morcellement de la propriété et affaiblit donc systématiquement le pouvoir économique et, par conséquent, politique de la noblesse.

Au fil des siècles, les empereurs adoptent la même attitude vis-à-vis des commerçants et des industriels. Les commerçants sont d'abord remis à leur place en se voyant interdire, par décret impérial, de se vêtir de soie, de monter à cheval et de porter des armes. Ensuite, l'empereur taxe lourdement le transport des marchandises par voie fluviale et par voie terrestre. Au 2e siècle, il instaure un monopole d' État, tant pour la production que pour la vente du sel et du fer, à l'époque les deux secteurs économiques les plus actifs et les plus rentables. Dans l'industrie, les empereurs feront toujours valoir un monopole d' État sur les secteurs qui dirigent l'économie et qui sont les plus rentables. Déjà, dans les premiers temps du moyen âge, apparaît un capitalisme d' État : des industriels privés s'enrichissent comme fournisseurs dans les secteurs d' État et dans l'économie qui repose sur la propriété de l' État.

Voilà dans les grandes lignes les caractéristiques des rapports de production sous la bureaucratie féodale. N'empêche que, dans les campagnes, dans l'industrie et dans les villes réapparaissent sans cesse des paysans riches et une noblesse foncière, des industriels et des commerçants qui ne seraient que trop heureux de pouvoir briser le carcan impérial afin d'exploiter d'autant plus vilainement les paysans et les travailleurs. Mais, presque toujours, ces nouvelles classes montantes trouvent en travers de leur route non seulement les paysans, mais aussi l'empereur et l'administration impériale. C'est la raison pour laquelle la plupart des révoltes paysannes d'avant le 19e siècle combattent en général les nouvelles classes montantes et non - ou seulement en seconde instance - la dynastie impériale.

À partir de la fin du 18e siècle, à la suite d'une combinaison de contradictions internes et de guerres impérialistes, la bureaucratie féodale de la dynastie mandchoue Qing se retrouve dans une spirale descendante qui aboutira à sa perte. À partir de 1750, la richesse relative de la Chine assure une croissance démographique très rapide. En 1750, le pays compte 144 millions d'habitants, soit autant que l' Europe. En 1800, l' Europe compte 193 millions d'habitants, soit une hausse de 34 pour cent. Cette même année, la Chine, elle, compte 340 millions d'habitants, soit une hausse de 130 pour cent. Durant cette période, la richesse produite en Chine croît plus rapidement qu'en Europe, mais doit être répartie sur un bien plus grand nombre de personnes et la prospérité se met donc à décroître 7. La prospérité matérielle débouche sur une corruption bien plus répandue - comme si chaque fonctionnaire voulait gagner le plus d'argent possible dans le laps de temps le plus court. Il s'ensuit une baisse de l'efficacité au sein de l'administration de l' État et de la gestion économique. Les digues sont mal entretenues. Entre 1798 et 1820, sept inondations successives font plusieurs millions de victimes.

À la même époque, l'empire mène une série de guerres très coûteuses en Asie centrale, au Népal et en Birmanie. Le budget ne peut plus suivre et l'empereur applique des réductions salariales dans l'administration, à la suite de quoi la corruption gagne encore en ampleur. L'empereur impose de plus en plus de taxes aux paysans. À partir de 1820, l'économie tombe dans une profonde récession. La surpopulation s'accroît, le prix des terres augmente sans cesse, de plus en plus de paysans sont sous la dépendance d'une classe de grands propriétaires terriens et de paysans riches qui se développe fortement et auprès de laquelle ils se sont endettés. Bref, l'administration impériale commence à perdre son emprise sur le pays, comme cela arrive périodiquement à la fin de chaque dynastie. Mais cette fois-ci, les Européens augmentent leur présence et vont intervenir.

À la fin du 18e siècle, des révoltes paysannes éclatent dans plusieurs provinces. En 1803, elles connaissent la défaite. Mais, huit ans plus tard, elles reprennent de plus belle. Ce scénario va se répéter jusqu'en 1850. C'est alors qu'éclate l'insurrection des Taiping, qui durera quatorze ans et qui, selon les sources, fera entre 30 et 50 millions de morts. Il s'agit d'un mouvement paysan qui sonnera le glas de la bureaucratie féodale. En chinois, Taiping signifie " paix céleste ". Le but du mouvement est la paix suprême dans une société d'égaux au sein de laquelle il ne peut y avoir de commerce privé et où chacun reçoit ce dont il a besoin. Les insurgés veulent également l'égalité des sexes. Ils instaurent l'interdiction de comprimer les pieds. Ils interdisent également l'alcool, le tabac et l'opium. Ils prônent l'iconoclasme, le puritanisme et le rejet de tout luxe. Ce sont des idées qu'on a déjà pu remarquer plus tôt, dans d'autres révoltes paysannes, et qui reviendront plus tard dans un groupe qui, avec d'autres, sera à la base de la fondation du Parti communiste. On les retrouvera en partie aussi dans le Grand bond en avant de la fin des années 1950, et plus encore durant la Révolution culturelle (1966-1976).

L'insurrection des Taiping débute en 1850 dans la province méridionale du Guanxi et, quatre ans plus tard, elle atteint Beijing, 4 000 kilomètres plus au nord. À plusieurs reprises, les paysans défont les armées impériales. Une défaite impériale décisive suit en 1856.

Maintenant qu'il s'avère que les armées impériales ne sont pas de taille, les anciens et nouveaux riches de plusieurs provinces redressent la tête et, dans leurs régions respectives, lèvent des armées en vue de mater la révolte des paysans. Des banquiers chinois et étrangers financent des armées de mercenaires. En 1860, il s'ensuit une expédition commune des trois plus importantes armées de mercenaires et d'un corps de mercenaires étrangers sous commandement britannique. Quatre ans plus tard, l'insurrection des Taiping est brisée. Désormais, les paysans sont directement opposés à l'empereur et à sa bureaucratie féodale. Mais leur révolte a également débouché sur un renforcement des nouvelles classes montantes d'exploiteurs et de l'impérialisme en Chine. Les paysans sont vaincus et le seront encore à plusieurs reprises, mais, chaque fois, ils ouvriront un peu plus la porte vers un changement complet de société.

La soumission de la Chine

En 1750, le produit industriel de la Chine représente 33 pour cent du produit industriel mondial. En 1860, alors que la révolution industrielle bat son plein en Europe, mais que l'économie chinoise est en chute libre, cette part n'est plus que de 20 pour cent, puis de 12 pour cent en 1880 et de 5 pour cent à peine en 19508. Le déclin de la Chine durant cette période fait suite aux changements internes qu'a connus le pays, mais est également dû à l'emprise toujours plus forte de l'impérialisme.

L'ouvrage The Opium Wars (Les guerres de l'opium) de W. Travis Hannes et Frank Sanello commence par ces mots : " Imaginez ceci : le cartel - colombien de la cocaïne - de Medellín lance avec succès une offensive militaire contre les États-Unis. Le cartel force ces derniers à autoriser la cocaïne et il reçoit l'autorisation d'introduire cette drogue dans cinq grandes villes sans le moindre contrôle des autorités américaines. En outre, le gouvernement des États-Unis doit encore payer des dommages de guerre de 100 milliards de dollars. C'est évidemment un scénario absurde qui ne pourrait germer que dans l'esprit du plus fantaisiste des auteurs de science-fiction. Et, pourtant, c'est ce qui s'est réellement passé, dans la Chine du 19e siècle. Dans ce cas, le cartel de Medellín n'était autre que la Grande-Bretagne, la nation la plus développée du monde 9. "

En 1699, la Compagnie anglaise des Indes orientales envoie son premier navire vers la ville chinoise de Canton pour y faire du commerce. Les Chinois ne sont pas disposés à ouvrir leur pays. À Canton uniquement, ils autorisent un commerce limité. Outre des porcelaines et des laques, les Britanniques achètent surtout du thé. Par contre, les Chinois ne témoignent que peu d'intérêt pour les produits occidentaux. Ils se contentent d'importer quelques épices, des étoffes de coton et des armes à feu. C'est ainsi que la balance commerciale européenne avec la Chine reste négative jusqu'en 1800. Cela change lorsque les Anglais se mettent à exporter de plus en plus d'opium indien vers la Chine. L'affaire rapporte beaucoup d'argent aux colons, mais, pour la Chine, le bilan est extrêmement négatif. En 1830, quelque 12 millions de Chinois sont déjà dépendants de cette saleté. En 1839, les autorités chinoises décrètent l'interdiction du commerce de l'opium. À Canton, elles confisquent les stocks d'opium des Anglais. Aussitôt, des navires de guerre quittent les Indes britanniques et mettent le cap sur la Chine. C'est le début de la première guerre de l'opium. Elle va durer deux ans. Les Britanniques ont le dessus. En 1842, la Chine doit signer le traité de Nankin qui reprend toutes les exigences des vainqueurs. Les Britanniques reçoivent comme possession Hongkong et son port. En outre, cinq autres ports sont ouverts au commerce anglais, dont Canton et Shanghai. Le traité de Nankin stipule qu'il faut négocier régulièrement de nouvelles concessions.

En 1856, l'empereur de Chine dit qu'il refuse d'encore en faire. Il n'en faut pas plus pour qu'éclate la seconde guerre de l'opium, cette fois contre l' Angleterre et la France. Le conflit dure quatre ans et les Chinois sont à nouveau vaincus. Il s'ensuit le traité de Tientsin : dix nouveaux ports sont ouverts aux étrangers.

En 1884, la France entame une guerre de plus contre la Chine. Cette guerre se déclenche lorsque la France envahit le Vietnam pour en faire une colonie et qu'elle fait d'une pierre deux coups en occupant en même temps quelques provinces du sud-ouest de la Chine. La guerre se termine par un autre traité humiliant qui assure plus encore les coudées franches aux Français dans le pays.

En 1894, le Japon lance la première guerre sino-japonaise, qui durera deux ans. Elle se conclut par le traité de Shimonoseki. La Chine doit céder aux Japonais toute sa province de Taiwan, une partie importante de sa province de Liaoning et l'archipel des escadores, à l'ouest de Taiwan.

Quelques années plus tard, les États-Unis commencent leurs conquêtes impérialistes par la guerre hispano-américaine. L'enjeu de la guerre contre l' Espagne est la reprise des colonies de Cuba, des Philippines, de Porto Rico et de l'île de Guam. Une fois que les États-Unis ont gagné cette guerre, des voix s'élèvent à Washington pour annexer des parties de la Chine. Capitalistes, commerçants, membres du Congrès et sénateurs partagent un même avis : " Le marché chinois nous appartient 10. " En 1900 suit une nouvelle guerre contre la Chine dans laquelle les États-Unis s'engagent. Les autres membres de la communauté internationale en guerre sont la Grande-Bretagne, le Japon, la France, l' Allemagne, l' Italie, la Russie et l'Autriche-Hongrie. Leur guerre est une réponse au mouvement insurrectionnel des paysans, travailleurs et petits indépendants, mais aussi du lumpenprolétariat, des petits bandits et des petits propriétaires terriens. Ce mouvement s'appelle Yi He Tuan, les Boxers (poings pour la justice et la concorde), à l'origine une société secrète qui pratique entre autres un art martial s'apparentant à la boxe.

En 1899, les Boxers s'insurgent contre l'impérialisme allemand qui tente d'étendre son contrôle sur la province du Shandong, dans le nord-est de la Chine. À l'instar de la plupart des insurrections qui ont éclaté depuis 1850, la révolte des Boxers a une double base : 1) la résistance à l'impérialisme et aux expéditions de missionnaires surgissant dans son sillage et 2) la résistance à l'empire et à la bureaucratie féodale. L'empire a pris conscience du grand danger et ne trouve d'autre option que de contrôler le mouvement et de le distraire de son double but. Et il y parvient. Le Yi He Tuan est reconnu par l'empire et de hauts dignitaires infiltrent la direction du mouvement, qui reçoit une nouvelle orientation politique, exprimée dans le slogan : " Soutenons la dynastie, détruisons les étrangers. "

La révolte s'étend jusqu'à la province voisine du Shandong. En 1900, les Boxers contrôlent la majeure partie de Beijing. L'alliance militaire internationale réunit 45 000 hommes sous les ordres d'un général britannique. Les Boxers mènent une résistance héroïque, mais ils ne peuvent rien contre la suprématie des forces de l'alliance, mieux organisées et disposant d'un bien meilleur armement. Les troupes étrangères sillonnent Beijing et d'autres villes, multipliant quotidiennement pillages, assassinats, viols. L'impératrice Ci Xi (Ts'eu-hi) s'enfuit vers la ville de Xian, dans la province centrale du Shaanxi, mais seulement après avoir qualifié les Boxers de pillards et demandé aux troupes étrangères d'en venir à bout. En 1901, suit un protocole établissant que les impérialistes peuvent construire des casernes à l'intérieur et autour des villes de Beijing et Tientsin ainsi que sur une partie de la côte est. La Chine doit verser d'énormes dommages et intérêts. Après la signature du protocole, l'impératrice rentre à Beijing afin de proposer ses services à l'impérialisme.

Dix ans plus tard, en mission pour son gouvernement, le général de corps d'armée américain, Joseph Stilwell, se rend à Shanghai. L'historienne Barbara Tuchman décrit comme suit la vue qui s'offre à Stilwell :" La première chose qu'a découverte son regard à Shanghai, c'était la flotte des navires de guerre étrangers : deux japonais, deux français, un britannique, un allemand et un américain, qui ne se balançaient pas dans les eaux brun café du port en qualité de visiteurs, mais d'occupants. Cette métropole et capitale d'affaires de la Chine, créée par des entrepreneurs étrangers, formait une concession surtout dirigée par des étrangers. La ville est située sur l'embouchure du Yangtze, la principale voie d'eau du pays et le fleuve le plus parcouru de l'Asie. La moitié de l'industrie chinoise se situait dans ses parages et ses quais accueillaient la moitié du commerce chinois 11. " Les puissances étrangères contrôlent les principaux ports et les voies commerciales sur terre, sur les cours d'eau et sur mer, elles fixent les taxes à l'importation, elles supervisent la douane. À l'intérieur de plusieurs villes et autour, elles construisent des bases militaires destinées à protéger leur empire. La Chine est devenue une terre à profit de l'impérialisme.

Un redoublement d'intensité

Lors de la défaite de la révolte des Boxers, l'empire s'est à nouveau allié à l'impérialisme. Cela montre clairement à bien des Chinois que la résistance a besoin d'une direction conséquente qui ne se laisse pas entraîner comme une feuille au vent. La révolte a prouvé en même temps qu'un grand potentiel était présent parmi les paysans et les autres couches de la population. Dès lors apparaissent plusieurs organisations bourgeoises-démocratiques dont la plus importante n'est autre que la Ligue révolutionnaire chinoise, dirigée par Sun Yat-sen. Le mouvement est anti-impérialiste et antiféodal. Dans son programme de base figure le slogan de la Révolution française : Liberté, Égalité et Fraternité. Et aussi : " Dans le passé, nous avons eu des révolutions de héros. Aujourd'hui, nous avons besoin d'une révolution du peuple 12. "

Cette révolution doit s'appuyer sur trois piliers : le principe du nationalisme, le principe de la démocratie, le principe du gagne-pain du peuple. Le premier est anti-impérialiste, le second est pour la république bourgeoise et contre l'empire. Le troisième principe se tourne contre le féodalisme, mais, en même temps, contre le capitalisme. Sun Yat-sen est convaincu que la Chine peut sauter la phase historique du capitalisme et réaliser un socialisme agraire utopique. Lénine a beaucoup d'admiration et de respect pour Sun Yat-sen en tant que représentant de la classe révolutionnaire montante, mais il insiste également sur les caractéristiques petites-bourgeoises de son idéologie. Lénine écrit : " Le président intérimaire de la République de Chine [Sun Yatsen], lui, est un démocrate révolutionnaire, plein de la générosité et de l'héroïsme propres à une classe ascendante et non déclinante qui ne craint pas l'avenir, mais croit en lui et lutte pour lui avec abnégation, la classe qui hait le passé et sait rejeter sa pourriture morte qui étouffe tout ce qui est vivant, au lieu de s'accrocher à la sauvegarde et à la restauration du passé pour défendre ses privilèges. " Mais il ajoute : " [...] cette idéologie de la démocratie militante s'unit [...] avec l'espoir de sauter l'étape du capitalisme en Chine, de prévenir le capitalisme [...]. Cette théorie, si on la considère du point de vue de la doctrine, est une théorie de "socialiste" petit-bourgeois réactionnaire. Car c'est un rêve parfaitement réactionnaire que de vouloir "prévenir" le capitalisme en Chine, que de croire qu'une "révolution sociale" serait plus facile en Chine du fait de son retard...13 "

Dans la première décennie du 20e siècle, le mouvement du docteur Sun Yat-sen connaît un important développement. Des intellectuels, des sociétés secrètes et des militaires de l'armée impériale le rallient. L'un des innombrables édits de l'impératrice débouche en septembre 1911 sur un énième mouvement rebelle. En octobre, la cour impériale s'enfuit. En lieu et place vient un régime militaire dirigé par le seigneur de guerre Yuan Shikai qui, aussitôt, s'autoproclame président de la République. Cela signifie l'échec de la révolution bourgeoise-démocratique. Il s'avère que la bourgeoisie est trop faible pour mener la révolution vers la république bourgeoise-démocratique.

Après la Première Guerre mondiale, les vainqueurs se réunissent à Paris afin de se partager le butin. La Chine fait partie du camp des vainqueurs. La conférence de Paris, en mai 1919, stipule que le Japon reprendra les territoires chinois sous contrôle allemand. Cela débouche sur le Mouvement du 4 Mai, à l'origine une révolte estudiantine anti-impérialiste et radicale contre l'occupation japonaise du territoire chinois et pour la destitution des ministres pro japonais au sein du gouvernement chinois. Le mouvement démarre à Beijing, mais s'étend rapidement. En juin 1919, les étudiants reçoivent le soutien de 70 000 travailleurs en grève à Shanghai. C'est la première fois que la classe ouvrière chinoise apparaît sur la scène politique en tant que force militante et révolutionnaire. Sous la pression du mouvement, le gouvernement chinois ne peut faire autrement que de refuser de signer le traité de paix de Paris, même s'il a participé aux négociations.

Entre-temps, de plus en plus d'intellectuels chinois se sentent interpellés par la révolution russe de 1917. Ils constituent des groupes d'étude du marxisme et créent toutes sortes de revues. L'Union soviétique s'attire encore plus de sympathie lorsqu'elle déclare solennellement qu'elle renonce à toutes les possessions et droits tsaristes en Chine. Mao Zedong est alors rédacteur en chef de la revue Les commentaires du Xiangjiang du mouvement étudiant au Hunan. Il rédige des articles sur la révolution d'Octobre et essaie de mettre la main sur le plus de littérature possible concernant l'Union soviétique. Bien des années plus tard, il racontera : " C'est durant cette période que je suis devenu marxiste 14. " La même chose se produit avec d'autres dirigeants communistes, comme Cai Hesen et Zhou Enlai. Wu Yuzhang, un autre vétéran révolutionnaire, écrit : " Éduqué par la révolution d'Octobre et le Mouvement du 4 Mai il m'est apparu du plus en plus clairement qu'il fallait s'appuyer sur les couches inférieures de la population et suivre la voie des Russes 15. " En avril 1920, Lénine envoie quelques communistes sur place pour aider les Chinois. En mars 1921, le Parti communiste chinois est fondé à Shanghai. Douze délégués représentent 53 membres du parti. Quatre ans plus tard, le parti compte déjà 20 000 membres et, en 1927, ils sont 58 00016.

En 1924, le Parti communiste scelle une alliance avec le Guomindang, le parti politique de Sun Yat-sen, qui a une base politico-militaire à Canton. L'alliance vise l'unité nationale, contre les seigneurs de guerre qui, après l'effondrement de l'empire, en 1911, dirigent de grandes parties de la Chine comme des royaumes à part. L'alliance veut également l'indépendance nationale. Durant la période 1924-1927, le mouvement révolutionnaire prend de l'ampleur, tant dans les villes que dans les campagnes. Les deux partis politiques y deviennent plus forts, mais les contradictions, elles aussi, s'accentuent et minent le front. En 1925, Sun Yat-sen meurt et l'anticommuniste Chiang Kai-shek (Jiang Jieshi) prend la direction du Guomindang. En 1926, Chiang entreprend avec succès une expédition contre les seigneurs de guerre dans le Nord. À son retour, il entend mettre un terme à l'influence du Parti communiste, en première instance dans son bastion de Shanghai. Dans cette ville, les communistes détiennent le pouvoir de fait. Chiang Kai-shek tient des pourparlers secrets avec des représentants de la Grande-Bretagne, des États-Unis, de la France, de l'Italie et du Japon, ainsi qu'avec des banquiers chinois et les chefs des organisations criminelles de Shanghai. Le 12 avril 1927 au matin, des centaines de membres des organisations mafieuses de la Bande verte et de la Bande rouge se précipitent de divers consulats étrangers et ouvrent le feu sur des groupes de travailleurs armés qui protègent les bâtiments du syndicat et du Parti communiste. En même temps, les troupes du seigneur de guerre Sun Chuanfang, qui s'est rangé du côté de Chiang Kai-shek, attaquent la ville de l'extérieur. Il s'ensuit un bain de sang qui, à Shanghai, décime le Parti communiste. Des gens sont alignés en rue et arbitrairement décapités ou abattus. La terreur gagne bientôt le reste du pays. Elle va tuer des centaines de milliers de travailleurs, de paysans et de communistes. C'est la fin du front uni, le parti se retire dans les campagnes afin d'entamer, de là, une nouvelle lutte révolutionnaire.

Dans la première moitié des années 1930, le Japon lance des expéditions militaires dans le but de soumettre toute la Chine. Le Parti communiste se rend compte qu'une situation nouvelle apparaît. Le 25 décembre 1935, son Bureau politique adopte une résolution dans laquelle on peut lire : " La situation actuelle montre que les tentatives des impérialistes japonais d'annexer la Chine ont secoué toute celle-ci et le monde entier. Dans la vie politique du pays, des changements se sont produits ou sont en train de se produire dans les relations entre les classes et couches sociales, entre les partis politiques et entre les forces armées. Un regroupement des forces dans le front de la révolution nationale et dans le front de la contre-révolution nationale est en train de s'opérer. Aussi la ligne tactique du parti est-elle de mobiliser, d'unir et d'organiser toutes les forces révolutionnaires à travers le pays et parmi toutes ses nationalités, afin de lutter contre l'ennemi principal de l'heure, l'impérialisme japonais et Chiang Kai-shek, le chef des traîtres à la patrie. Pour autant qu'ils soient opposés à l'impérialisme japonais et au traître Chiang Kai-shek, tous les hommes, tous les partis, toutes les forces armées et toutes les classes doivent s'unir pour mener une guerre révolutionnaire nationale, une guerre sacrée, pour chasser les impérialistes japonais hors du pays, renverser la domination de leurs valets en Chine, réaliser la libération complète de la nation chinoise et sauvegarder l'indépendance et l'intégrité territoriale de la Chine 17. " Ici, Chiang Kai-shek est traité de traître et d'ennemi, et on dirait : cela crève les yeux, car il est responsable du bain de sang des années 1927-1930. Mais la situation change. En février 1935, Chiang Kai-shek dit encore : " Il est nécessaire que le Japon et la Chine s'épaulent mutuellement. " " Le peuple chinois ne nourrit aucun ressentiment à l'égard du Japon, ni ne se livre à aucun acte hostile à son égard. Pourquoi d'ailleurs le ferait-il ? Je n'en vois pas la nécessité 18. " Moins d'un an plus tard, ChiangKai-shek dira : " La guerre sino-japonaise est devenue inévitable [...]19. " Pour cette raison, en mai 1936, l' État-major de l' Armée populaire de libération donna ordre d'arrêter la lutte contre Chiang Kai-shek et de chercher l'unité avec ses militaires. C'est ainsi qu'est rétabli le front uni avec le Guomindang.

La recherche d'un front uni aussi large que possible est une politique que le Parti communiste chinois a poursuivie jusqu'à ce jour. Sans cette politique visant à unir qui peut l'être, la victoire de la révolution chinoise aurait été beaucoup plus malaisée, sinon impossible. Le Parti communiste chinois a une expérience particulièrement grande dans la stratégie du front uni. Les textes qui en parlent sont riches d'enseignement. À propos du front uni anti-japonais, Mao Zedong écrit par exemple ce qui suit : " [...] sur la question du front uni avec la bourgeoisie (surtout avec la grande bourgeoisie), le parti du prolétariat doit engager une lutte résolue, rigoureuse, sur deux fronts. D'une part, il combattra l'erreur de ceux qui méconnaissent la possibilité de voir la bourgeoisie, au cours de certaines périodes et dans une certaine mesure, participer à la lutte révolutionnaire, une erreur gauchiste [...] qui néglige [...] la politique d'un front uni avec la bourgeoisie, front à maintenir aussi longtemps que possible. D'autre part, il doit lutter contre l'erreur de confondre le programme, la politique, l'idéologie, la pratique, etc. du prolétariat avec ceux de la bourgeoisie et de négliger les différences de principe qui les séparent. Cette erreur revient à ne pas voir que la bourgeoisie (surtout la grande bourgeoisie) s'efforce d'influencer non seulement la petite bourgeoisie et la paysannerie, mais aussi le prolétariat et le Parti communiste dont elle cherche à supprimer l'indépendance sur le plan idéologique, politique comme sur celui de l'organisation, pour faire d'eux un appendice de sa propre classe et de son parti politique, et accaparer les fruits de la révolution à son seul profit ou au profit de son parti politique ; c'est aussi oublier que la bourgeoisie (surtout la grande bourgeoisie) trahit la révolution dès que celle-ci va à l'encontre de ses intérêts égoïstes ou de ceux de son parti. Négliger cet aspect de la question, c'est tomber dans l'opportunisme de droite 20. "

À propos du front uni, Zhou Enlai écrit : " [...] certains ennemis ont un double caractère. En constituant avec eux un front uni, les camarades ayant des vues droitières ne pensaient qu'à la possibilité de s'allier avec eux et oubliaient leur caractère réactionnaire. Par exemple, au début de la Guerre de Résistance, le groupe de Jiang Jieshi, qui représentait les grands propriétaires fonciers et la grande bourgeoisie, s'était engagé dans la résistance, mais il conservait son caractère réactionnaire. Ceux qui tombaient dans la déviation de droite cherchaient à le blanchir en estompant son caractère réactionnaire. [...] on eut tort d'affirmer que le groupe de Jiang Jieshi n'était pas composé de fascistes ni de seigneurs de guerre. [...] Les camarades ayant des vues gauchistes étaient aveugles aux changements survenus [...] ; ils ne prêtaient attention qu'au caractère réactionnaire de leurs ennemis et ne voyaient pas la possibilité de s'allier avec eux. [...] Ceux qui ont des vues gauchistes refusent de reconnaître ces contradictions, soutenant que tout ennemi est à renverser du même coup. Mais en voulant tout renverser, on arrive à ne rien renverser 21. "

Le sens de la stratégie et de la tactique, du pragmatisme avec une vue claire sur le caractère de classe des forces politiques et sociales et sur la différence entre front uni et parti, restera en permanence au premier plan, également après la révolution de 1949. Et, chaque fois, de nouveau, jusqu'à nos jours, le parti sera confronté à des conceptions erronées, droitières et gauchistes, qui combattent cette vision et cette ligne et qui, de ce fait, hypothèquent le travail.


Notes

1 Karl Marx, préface à la Critique de l'économie politique (1859), http://www.marxists.org/ francais/marx/works/1859/01/km18590100b.htm.

2 Joseph Needham, Science in Traditional China, Harvard University Press, Massachusetts, 1981, p. 7.

3 Francis Bacon, Novum Organum - Aphorisms concerning the Interpretation of Nature and the Kingdom of Man, 1620.

4 Angus Maddison, Chinese Economic Performance in the Long Run, OECD-OCDE, Development Center Studies, Paris, 1998, p. 29. Maddison calcule en dollars de 1990.

5 Angus Maddison, The World Economy, Development Centre Studies, OECD, Paris, 2006, volume 1, p. 119.

6 Jacques Gernet, Le monde chinois, Armand Colin, Paris, 2005, tome 1, pp. 150-154.

7 Ibidem, tome 2, p. 243.

8 He Kang, China's Township and Village Enterprises, Foreign Languages Press, Beijing, 2006, p. 3.

9 W. Travis Hannes et Frank Sanello, The Opium Wars - The Addiction of One Empire and the Corruption of Another, Sourcebooks, Naperville Illinois, 2002, p. xi.

10 Saul Landau, " Chinese Influence on the Rise in Latin America ", Foreign Policy dans Focus, 23 juin 2005.

12 Jian Bozan, Shao Xunzheng et Hu Hua, A Concise History of China, Foreign Languages Press, Beijing, 1986, p. 127.

13 V. I. Lénine, " Démocratie et populisme en Chine " (juillet 1912), OEuvres, tome 18, Éditions du Progrès, Moscou, 1969, pp. 164-166.

14 Edgar Snow, Red Star over China, Random House, New York, 1938, p. 139.

15 Hu Sheng (responsable de la publication), L'histoire du Parti communiste chinois, 1921-1991, Éditions en langues étrangères, Beijing, 1994, p. 23 ; et Wu Jie, On Deng Xiaoping Thought, Foreign Languages Press, Beijing, 1996, p. 220.

16 Maurice Meisner, Mao's China and After - A History of the People's Republic, The Free Press, New York, 1986, p. 25.

17 Cité dans Mao Zedong, OEuvres choisies, tome 1, Éditions en langues étrangères, Beijing, 1967, p. 310.

18 Hu Sheng, op. cit., p. 193.

19 Ibidem, p. 202.

20 Mao Zedong, " Pour la parution de la revue Le Communiste " (octobre 1939), OEuvres choisies, tome 2, Éditions en langues étrangères, Beijing, 1967, p. 310.