Le développement du socialisme
en Chine|Archive
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Peter Franssen
2. 1949-1976 : la première période de mise
en place du socialisme
Une industrie détruite, une production agricole arriérée,
un pays dévasté et ruiné par cent cinquante ans d'une régression
économique accompagnée de cent ans de guerres civiles et de guerres
contre l'impérialisme. Telle est la situation lorsque, le 1er octobre
1949, les communistes proclament la République populaire de Chine.
À partir de la première guerre de l'opium, en 1840, jusqu'en
1922, chaque défaite de la Chine par l'impérialisme européen
ou japonais lui vaut de payer des dédommagements très élevés.
En 1895, par exemple, le Japon impose des dommages et intérêts
de 200 millions de liang, ce qui équivaut à trois années
de recettes des autorités chinoises. Après la révolte des
Boxers, la Chine doit payer aux impérialistes 450 millions de dollars
en argent. Dans un cas comme dans l'autre, la Chine va contracter des emprunts
à l'étranger, emprunts auxquels les rentrées douanières
serviront de gages. Mais comme il s'avère que ces rentrées sont
trop modiques pour couvrir les intérêts des emprunts et les emprunts
mêmes, l'Occident s'arroge le contrôle des douanes, puis celui de
toute l'administration fiscale. Nous avons décrit comment de nouvelles
classes sont apparues, en conséquence du déclin et de la désintégration
de l'empire. En Europe occidentale, ces classes sont également nées
de la féodalité, mais, en Chine, elles font immanquablement penser
à des charognards se repaissant des restes de l'empire moribond. En outre,
elles sont intimement mêlées aux impérialistes. Les armées
de mercenaires qui ont écrasé l'insurrection des Taiping ont été
financées par des banquiers chinois et étrangers. La production
chinoise de soie, de textiles et de thé s'effondre, suite à l'importation
par l'impérialisme de produits meilleur marché. Cette importation
est co-organisée par des compradores, le mot portugais pour commerçants.
Il s'agit ici de capitalistes commerciaux chinois oeuvrant au service de l'impérialisme.
Ils donneront naissance à la bourgeoisie compradore, les capitalistes
de mèche avec l'ennemi.
Ils collaborent non seulement dans le commerce, mais aussi dans l'industrie.
En 1935, les multinationales étrangères contrôlent 80 pour
cent de l'industrie du fer et de l'acier, 56 pour cent de l'exploitation houillère,
76 pour cent de la production d'électricité, 64 pour cent de la
production de coton, 57 pour cent de l'industrie du tabac. Elles prennent également
à leur compte 70 pour cent du transport des marchandises par eau et 90
pour cent du transport ferroviaire. Leurs 32 banques monopolisent la totalité
du secteur financier. Entre 1894 et 1937, elles investissent pour 1,5 milliard
de dollars en Chine, mais en retirent 2,08 milliards de bénéfices.
Elles accordent au gouvernement chinois des prêts à concurrence
de 700 millions de dollars ; les intérêts que paiera le gouvernement
s'élèveront à 1,43 milliard de dollars 22.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le Japon emporte de Chine 46 millions de
tonnes de minerai de fer et 346 millions de tonnes de charbon. Sans les payer,
ça va de soi. Rien qu'à Shanghai, les Japonais détruisent
2 270 usines. La moitié des installations industrielles du delta du Yangtze
ne sont plus qu'un amas de décombres et de ferrailles. La guerre contre
les Japonais tuera 21 millions de Chinois 23. Après la victoire
sur le Japon, les États-Unis deviennent les principaux pillards de la
Chine. En 1945, ils signent avec le gouvernement de Chiang Kai-shek un accord
qui leur garantit une liberté commerciale absolue. Avant la guerre, le
capital américain ne représentait que 8 pour cent de la totalité
des capitaux étrangers en Chine. En 1948, il est passé à
80 pour cent. À cette date, les États-Unis ont 300 usines dans
le pays. Durant la même période, ils soutiennent les quatre principales
familles de capitalistes : les Chiang Kai-shek, Soong, Kung et Tchen Lifou.
Avec l'aide américaine, ces quatre familles tentent de liquider la classe
des capitalistes nationaux qui se sont opposés à l'impérialisme.
Cela se fait entre autres par l'importation massive de produits américains.
En 1947, la moitié des importations chinoises proviennent des Etats-Unis
24.
En Chine, de 1890 à 1935, le produit national brut (PNB) par habitant
augmente de 0,16 pour cent par an, ce qui équivaut à peu près
à une stagnation. Suivent huit années de guerre de résistance
contre le Japon, puis trois années de guerre contre les troupes de Chiang
Kai-shek En 1952, trois ans après la fondation de la République
populaire, le PNB par habitant est inférieur à celui de 1890.
À la fin du 19e siècle, le revenu du Chinois est le même
que celui de la moyenne mondiale 25. En 1949, par contre, il n'est
plus que la moitié de la moyenne du miséreux Indien voisin 26.
En 1952, la production industrielle n'est pas plus élevée qu'en
1900 27. En 1952 toujours, la quantité de blé disponible
par habitant n'est pas plus élevée qu'en 1800 28. De
même, le revenu par habitant n'est pas plus élevé que 130
années plus tôt. Et si la Chine connaît de très hauts
chiffres de natalité, ses chiffres de mortalité sont très
élevés également. Au moment de la libération, 90
pour cent de la population chinoise vit dans les campagnes. L'agriculture ne
se caractérise pas seulement par un manque de machines, mais également
par les dimensions extrêmement réduites des fermes. En 1930, une
famille moyenne d'agriculteurs américains dispose de 67 hectares de terres,
c'est-à-dire quarante fois la superficie dont dispose le paysan chinois
en moyenne 29. L'industrie est très faible. Elle compte moins
de 3 millions de travailleurs, soit 0,6 pour cent de la population. En outre,
trois quarts de ces travailleurs sont employés dans l'industrie légère,
ce qui fait que la base d'une véritable édification de l'industrie
est en grande partie absente 30. Et encore l'industrie n'est-elle
concentrée que dans une petite partie du pays, sur les côtes. C'est
là que se réalisent les trois quarts de la production industrielle.
La population de l'intérieur du pays ne voit rien du développement
industriel, déjà minime de toute façon. Dans les villes,
une inflation particulièrement élevée affecte l'économie.
En août 1948, les prix à la consommation à Shanghai sont
4,7 millions de fois plus élevés qu'en 1937 31. Durant
les six derniers mois du contrôle des villes par le Guomindang, on estime
que le coût de la vie augmente de 25 pour cent par semaine. Durant l'année
qui précède la libération de Beijing, le prix de la farine
est multiplié par 4 500 32.
La peste, le choléra, la variole et autres maladies contagieuses déciment
la population. Le nombre d'institutions de soins de santé et d'hôpitaux
est extrêmement réduit. Le pays ne compte que 0,14 lit d'hôpital
par 1 000 personnes. L'espérance de vie du Chinois qui vient au monde
en 1949 est de 35 ans à peine. Seulement 0,2 pour cent des personnes
de plus de 15 ans ont fréquenté l'enseignement moyen. 90 pour
cent des Chinois ne savent ni lire ni écrire 33. La société
chinoise pourra-t-elle sortir de ce sous-développement sans l'aide de
la classe des capitalistes ? Le parti communiste estime que non.
La révolution bourgeoise-démocratique
En avril 1945, Mao Zedong rédige son essai Du gouvernement de coalition.
On peut y lire que la Chine a besoin d'une révolution démocratique
bourgeoise sous la direction du Parti communiste. Voici ce que Mao écrit
: " Ce serait une pure chimère que de vouloir construire une société
socialiste sur les ruines d'un ordre colonial, semi-colonial et semi-féodal
sans l'existence d'un État unifié de démocratie nouvelle,
sans le développement du secteur d' État de l'économie
de démocratie nouvelle, du secteur privé capitaliste et du secteur
coopératif, sans le développement d'une culture nationale et scientifique
des masses populaires, c'est-à-dire d'une culture de démocratie
nouvelle, sans l'émancipation et le développement de l'initiative
individuelle de centaines de millions d'hommes, en un mot, sans une révolution
démocratique bourgeoise, conséquente et de type nouveau, dirigée
par le Parti communiste. Certains se demandent pourquoi les communistes, loin
de redouter le capitalisme, en préconisent au contraire le développement
dans des conditions données. Notre réponse est simple : la substitution
d'un capitalisme développé jusqu'à un certain degré
au joug de l'impérialisme étranger et du féodalisme intérieur
n'est pas seulement un progrès, c'est un processus inéluctable.
Cela est profitable tant à la bourgeoisie qu'au prolétariat, et
même plus à ce dernier. Partant de la conception marxiste des lois
du développement social, nous, communistes, nous comprenons clairement
qu'en Chine, sous le régime d' État de démocratie nouvelle,
il est nécessaire, dans l'intérêt du progrès social,
de faciliter outre l'essor de l'économie d' État et de l'économie
individuelle et coopérative des travailleurs, le développement
de l'économie privée capitaliste, dans la mesure où elle
ne domine pas la vie économique du peuple 34. " Deux
ans plus tard, Mao écrit également : " Confisquer les terres
de la classe féodale et les transférer aux paysans, confisquer
le capital monopoliste dominé par Chiang Kai-shek, T. V. Soong, H. H.
Kung et Tchen Li-fou, et le transférer à l' État, protéger
l'industrie et le commerce de la bourgeoisie nationale, voilà les trois
grands principes du programme économique de la révolution de démocratie
nouvelle. Ce que la révolution démocratique nouvelle vise à
éliminer, c'est seulement le féodalisme et le capitalisme monopoliste,
c'est seulement la classe des propriétaires fonciers et la bourgeoisie
bureaucratique (la grande bourgeoisie), et non le capitalisme en général,
non la couche supérieure de la petite bourgeoisie ni la moyenne bourgeoisie.
Vu le retard économique de la Chine, il sera encore nécessaire,
même longtemps après la victoire de la révolution dans l'ensemble
du pays, d'admettre l'existence d'un secteur capitaliste de l'économie,
représenté par la couche supérieure très étendue
de la petite bourgeoisie et par la moyenne bourgeoisie ; et, en accord avec
la division du travail dans l'économie nationale, nous aurons encore
besoin d'un certain développement de tous les éléments
de ce secteur capitaliste qui sont profitables à l'économie nationale.
Ce secteur capitaliste sera encore un élément indispensable dans
l'ensemble de l'économie nationale 35. "
Un mois après la proclamation de la République populaire, la
Conférence consultative politique du peuple chinois se réunit
à Beijing. Il s'agit d'une assemblée regroupant des représentants
du Parti communiste, des partis politiques démocratiques, de plusieurs
organisations populaires, de l'Armée populaire de libération,
des nationalités du pays, des Chinois de l'étranger et de personnalités
éminentes non affiliées à un parti politique. Plus tard,
le Premier ministre Zhou Enlai formera un gouvernement composé de représentants
de ces organisations : 11 des 24 ministres du premier gouvernement ne sont pas
membres du Parti communiste. Trois des six vice-présidents de la République
ne sont pas des communistes non plus. La Conférence adopte un programme
commun qui reprend les quatre secteurs concourant à l'économie
: le secteur d' État, l'économie coopérative, le secteur
privé et le secteur capitaliste d' État, dans lequel est prise
en compte l'industrie privée qui se charge des commandes de l' État.
La Conférence jette également les bases de la Loi de réforme
agraire. L'article 2 de cette loi dit que l' État va confisquer les terres
et le bétail des grands propriétaires. Mais l'article 4 stipule
que l' État ne confisquera toutefois pas les entreprises industrielles
et commerciales des grands propriétaires ni les terrains que ces mêmes
propriétaires utilisent pour leurs activités économiques.
Là où les grands propriétaires créeront une activité
économique, l' État ne touchera pas à leurs possessions.
Il les encouragera au contraire à poursuivre le développement
de cette économie capitaliste. La loi de réforme agraire définit
une même politique de souplesse à l'égard des paysans riches.
Ces derniers ne constituent que six pour cent de la population paysanne, mais
leurs exploitations agricoles produisent à peu près la moitié
de la production agricole du pays. La loi prévoit que " ni la terre
qu'ils travaillent eux-mêmes ou pour laquelle ils incorporent des travailleurs
agricoles ni leurs propriétés ne seront confisquées, mais
au contraire protégées ". Les paysans riches peuvent donc
toujours donner des terres à ferme à des paysans. La loi de réforme
agraire élimine la propriété terrienne féodale,
mais ne modifie pas le caractère individuel de l'agriculture.
La loi de réforme agraire n'élimine pas non plus deux mécanismes
cruciaux d'exploitation : la location de main-d'œuvre et le fermage des
terres. La réforme agraire ne correspond donc nullement au principe de
" répartition égale de la terre entre tous les paysans "
ni non plus à celui de " la terre à qui la travaille ".
La loi de réforme agraire ne sort pas du cadre du capitalisme. La même
chose vaut dans le secteur industriel : le capital étranger et le capital
de la grande bourgeoisie qui collabore avec l'impérialisme sont confisqués,
mais l'industrie capitaliste privée reçoit soutien et encouragements.
Mao Zedong écrit en 1949 : " La Chine doit mettre à profit
le capitalisme des villes et de la campagne en en faisant jouer tous les facteurs
qui soient profitables, et non nuisibles, à l'économie nationale
et à la vie du peuple. Notre politique actuelle consiste à limiter
le capitalisme et non à le supprimer 36. " Combien de
temps les communistes devraient ils poursuivre cette politique ? Durant une
longue période, en tout cas. Mao écrit encore en 1949 : "
L'économie paysanne est dispersée, et la socialisation de l'agriculture,
à en juger par l'expérience de l'Union soviétique, exigera
un temps très long et un travail minutieux. Sans socialisation de l'agriculture,
il ne peut y avoir de socialisme intégral, solide. La socialisation de
l'agriculture doit s'accorder dans son processus avec le développement
d'une industrie puissante dont le secteur principal est constitué par
les entreprises d' État 37. " Le socialisme économique
ne serait donc possible que par la mise sur pied d'une industrie forte et, sur
cette base, la socialisation de l'agriculture. Durant la session de la Conférence
consultative politique du peuple chinois, des non-communistes posent à
Mao la question : combien de temps cela va-t-il durer ? Mao répond :
" Sans doute de vingt à trente ans. " Liu Shaoqi et Zhou Enlai
s'en tiennent à " quinze ou vingt ans 38 ".
La fin précoce de la politique de socialisation
à long terme
Dans la seconde moitié des années 1950, plusieurs contradictions
poussent le parti à rompre avec la ligne politico-économique décrite
ci-dessus.
La première contradiction est celle qui oppose le plan de socialisation
à long terme, tel que le parti l'avait défini, et les desiderata
des paysans pauvres et des travailleurs agricoles, qui constituent en gros 70
pour cent de la population rurale. Ils veulent aller beaucoup plus loin et plus
vite que le Parti ne l'envisage. Mao Zedong fera référence à
leurs souhaits pour reprendre des dirigeants du parti qui entendent freiner
l'élan spontané des paysans pauvres. Ces dirigeants du parti sont
convaincus qu'une socialisation précipitée ne sera pas profitable
à la stabilité du pays et aux relations entre ville et campagne.
Les paysans pauvres et les travailleurs agricoles ont beau constituer 70 pour
cent de la population rurale, leur contribution à l'approvisionnement
des villes n'en reste pas moins très modeste. Les villes reçoivent
leurs denrées alimentaires en premier lieu des paysans moyens et riches.
Une socialisation accélérée vaudrait sans aucun doute au
parti de se mettre ces deux groupes à dos et pourrait avoir des retombées
désastreuses pour la situation alimentaire dans les villes et pour le
calme dans le pays. Mais Mao soutient le mouvement spontané dans les
campagnes. Il rédige un rapport débutant par ces mots : "
Un nouveau mouvement de masse, socialiste, est sur le point de prendre son essor
dans toutes les régions rurales de notre pays. Toutefois, certains de
nos camarades marchent clopin-clopant, comme une femme aux pieds bandés,
et ne cessent de se plaindre, disant : "Ah ! Vous allez trop vite !"39
"
La deuxième contradiction qui donne lieu à une rupture avec la
ligne élaborée dans les années 1940-1950 est celle qui
existe entre la complexité du processus économique et l'inexpérience
de la plupart des dirigeants du parti sur ce plan. Plus tard, en janvier 1962,
malgré treize années d'expérience, Mao dira : " Pour
nous, l'économie socialiste est encore sur bien des points un règne
de la nécessité qui demeure inconnu. Prenez mon cas, par exemple
: dans les tâches de l'édification économique, il y a beaucoup
de questions que je n'ai pas encore assimilées. Je n'entends pas grand-chose
à l'industrie et au commerce. L'agriculture, je m'y connais un petit
peu. Mais cette connaissance est toute relative, elle est après tout
limitée. Je me suis surtout penché sur les problèmes touchant
au système social, aux rapports de production. Au sujet des forces productives,
je sais très peu de choses. Dans l'ensemble de notre parti, ce qu'on
connaît de l' édification socialiste est très insuffisant.
Du fait de notre inexpérience dans le domaine de l'édification
économique, nous n'avions d'autre alternative que de copier sur l'Union
soviétique. Dans l'industrie lourde, en particulier, nous copiions pratiquement
tout sur l'Union soviétique et faisions très peu appel à
notre créativité 40. "
Durant les années 1950, plus de 10 000 conseillers soviétiques
travaillent en Chine. Plus de 80 000 ingénieurs et chercheurs chinois
reçoivent leur formation en Union soviétique41. Le
premier plan quinquennal chinois (1952-1957) bénéficie d'une importante
contribution soviétique. Durant cette période, la moitié
des investissements proviennent de l'Union soviétique 42.
Sans cette aide soviétique, il aurait été bien plus difficile
d'obtenir les succès engrangés dans la construction économique.
Voilà pour le côté positif.
Mais il y a également un revers à la médaille. En février
1953, Mao Zedong lance un appel en faveur d' " une campagne nationale pour
apprendre de l'Union soviétique et construire ainsi le pays ". Apprendre
s'avèrera synonyme de copier, comme Mao lui-même le fera remarquer
plus tard. La situation en Chine est bien plus arriérée que celle
de l'Union soviétique - copier est de toute manière exclu. Au
moment où l'Union soviétique lance son premier plan quinquennal,
en 1928, la production de blé par habitant est le double de celle de
la Chine de 1952, date du lancement du premier plan quinquennal chinois. Le
nombre de kilomètres de voies ferrées en Chine atteint à
peine dix pour cent de celui de l'Union soviétique en 1928. La production
chinoise d'électricité, de charbon, d'acier et de ciment est de
moitié inférieure, par habitant, à celle de l'Union soviétique
en 1928 43.
De plus, il y a surtout le fait que les Chinois tirent des conclusions insuffisantes
de l'étude de la politique économique de l'Union soviétique
des années 1918-1929. En 1918, Lénine, le fondateur de l' URSS
définit une politique économique qui présente bien des
similitudes avec celle que désirent les Chinois dans les années
1940-1950 : de l'espace pour le capitalisme privé, un front uni avec
la bourgeoisie afin de venir à bout de la situation arriérée,
une discipline stricte dans les usines, l'introduction du salaire à la
pièce, un front uni avec la paysannerie, y compris la moyenne paysannerie,
etc. Cette ligne sera baptisée Nouvelle politique économique (NEP).
En février 1928, Staline, le successeur de Lénine à la
tête de l' État soviétique, écrit : " La Nouvelle
politique économique constitue la base de notre politique économique
et elle le restera durant une longue période historique. Voici en quoi
consiste la NEP : la circulation des marchandises et l'acceptation du capitalisme
à condition que l' État conserve le droit et la possibilité
de réguler le commerce selon le point de vue de la dictature du prolétariat
44. " Quatre mois plus tard, Staline renvoie de nouveau à
la NEP de 1918. Il dit que la NEP a été temporairement interrompue
en 1919 du fait que l'impérialisme avait lancé une offensive militaire
contre le jeune État soviétique. Mais, après la fin de
cette intervention, dit Staline, nous avons repris la NEP. Et d'ajouter : "
Le fait que la dictature du prolétariat en Union soviétique a
dû revenir aux principes de la Nouvelle politique économique déjà
établis en 1918 indique, on ne peut plus clairement, par quoi la dictature
du prolétariat a dû entamer le travail de construction dès
le premier jour qui a suivi la révolution et sur quoi cette construction
doit s'appuyer 45. " Moins d'un an après ce discours,
le Parti communiste de l'Union soviétique change son fusil d'épaule
et, une fois encore, par la force des choses, puisqu'il n'a pas d'autre choix.
Cette fois, la raison est double : les paysans riches passent à l'offensive
contre l' État soviétique et gardent les récoltes dans
leurs greniers, tandis que, dans l'industrie, les anciens propriétaires
tentent d'endommager et de détruire la production, et de la paralyser
en se livrant à des actions de sabotage. Et ainsi, le front uni avec
la bourgeoisie nationale est pulvérisé, non pas par le Parti communiste,
mais par les paysans riches et les capitalistes. En Chine, durant la première
moitié des années 1950, la situation est tout autre. Il n'est
nullement question de révolte des paysans moyens ou riches et les capitalistes
collaborent assez bien - même si certains capitalistes, en Chine, se livrent
également à des actes de sabotage, mais les communistes parviendront
très rapidement à réprimer cette résistance. Pourtant,
certains dirigeants chinois ne veulent pas reprendre la politique économique
telle qu'exposée par Lénine, mais préfèrent la politique
de l'Union soviétique dans les années 1930 et les années
1950.
La troisième contradiction qui pousse certains dirigeants chinois à
rompre avec la ligne définie dans les années 1940-1950 réside
entre leur désir d'égalitarisme et l'inégalité croissante.
La réforme agraire n'aplanit pas les différences entre paysans
riches et pauvres. En 1954, le paysan pauvre possède en moyenne 0,8 hectare,
le paysan moyen 1,1 et le paysan riche 2,1. Le paysan pauvre a en moyenne une
tête de bétail pour deux familles et une charrue pour trois familles.
Le paysan riche a deux têtes de bétail et une charrue par ménage
46. Ces différences ne cessent de s'accroître, au point
que Mao Zedong dira, à la mi-1955 : " Au cours des années
écoulées, s'est accrue l'influence des forces qui, dans les campagnes,
tendent spontanément vers le développement du capitalisme. Partout,
de nouveaux paysans riches sont apparus et bien des paysans moyens prospères
font tout leur possible pour se muer en paysans riches. Bien des paysans pauvres
disposant de trop peu de moyens de production demeurent pauvres et certains
courbent l'échine sous de lourds emprunts. D'autres encore vendent ou
louent leur terre. Si nous laissons cette situation suivre son cours, les campagnes
vont connaître une polarisation croissante 47. "
De même, les différences entre la ville et la campagne augmentent.
Entre 1949 et 1952, le salaire ouvrier moyen augmente de 143 pour cent. Durant
la même période, le revenu des paysans n'augmente que de 69 pour
cent 48. L'inégalité entre ville et campagne s'accroît
parce que l'industrie se développe à un rythme bien plus rapide.
Les conditions de vie dans les villes s'améliorent considérablement,
alors que la prospérité dans les campagnes est loin de progresser
aussi rapidement 49. Il existe également de grosses différences
dans les salaires. En 1952, un tiers des ouvriers de l'industrie chinoise sont
payés à la pièce. Partout règne un système
de bonus. Lénine lui-même, en 1918, avait plaidé en faveur
de ce système, mais, en Chine, il se heurte dès le début
à une forte opposition idéologique. Il existe au sein du parti
un courant opiniâtre qui ne veut pas appliquer le principe socialiste
de " la rémunération selon le travail ", mais le principe
communiste " à chacun selon ses besoins ". Mao Zedong déclare
en 1960 : " Pourquoi serait-il inacceptable de construire le communisme
? Pourquoi devons-nous garder un système salarial ? Ce sont des concessions
à la bourgeoisie. Il en résulte un développement de l'individualisme.
Nous devons éradiquer les règles de droit bourgeoises et l'idéologie
bourgeoise. Faire prévaloir la position et le rang de quelqu'un, accorder
des salaires plus élevés aux travailleurs intellectuels et des
salaires plus bas aux travailleurs manuels sont des survivances de l'idéologie
bourgeoise. Notre parti s'est développé, passant de centaines
de milliers à des millions de membres. Au début, nous avions une
vie collective et égalitaire. Chacun d'entre nous était zélé
au travail et courageux au front. Nous ne faisions en aucun cas appel à
des stimulants matériels. Nous avions confiance dans la morale révolutionnaire
50. "
L'idée de " construire le communisme " dans les circonstances
d'une économie arriérée n'est pas nouvelle. Le mouvement
des Taiping qui, entre 1850 et 1864, avait dirigé une révolte
de dizaines de millions de paysans, voulait l'égalité absolue.
Le mouvement démocratique-bourgeois de Sun Yat-sen, qui était
apparu au début du 20e siècle, plaidait pour une sorte de socialisme
agraire égalitaire. Entre 1915 et 1919 s'est développé
le Mouvement pour la nouvelle culture. Son chef était Chen Tuhsiu. Le
mouvement voulait la destruction de la culture chinoise existante et de l'ancienne
et il entendait les remplacer par un égalitarisme total. En 1921, Chen
Tuhsiu fut le premier président du Parti communiste chinois. Durant les
premières années de son existence, le parti compte beaucoup de
membres provenant des milieux du Mouvement pour la nouvelle culture.
Il est logique que, dans les circonstances de l'époque, de telles idées
refassent surface. Nous avons vu la même chose dans le mouvement ouvrier
occidental. Chez nous, le socialisme a d'abord fourni Claude-Henri Saint-Simon,
Charles Fourier et Robert Owen. Eux aussi rêvaient d'une société
socialiste qui se serait mise en place avant même que le capitalisme n'ait
rempli sa tâche historique et sans éléments capitalistes
dans la société proto-socialiste. Ils nourrissaient également
l'idée d'une égalité absolue entre tous les membres. Friedrich
Engels fut plutôt bienveillant à leur égard, mais n'hésita
pas à attirer l'attention sur leur utopisme petit-bourgeois : "
La prise de possession de tous les moyens de production par la société
a, depuis les débuts du mode de production capitaliste dans l'histoire,
bien souvent plus ou moins vaguement flotté devant les yeux tant d'individus
isolés que de sectes entières, comme idéal d'avenir. Mais
elle ne pouvait devenir possible, devenir une nécessité historique,
qu'une fois données les conditions matérielles de sa réalisation.
Cette prise de possession, comme tout autre progrès social, devient praticable,
non pas du fait qu'on se sera rendu compte que l'existence des classes est contraire
à la justice, à l'égalité, etc., non pas par la
seule volonté d'abolir ces classes, mais en vertu de certaines conditions
économiques nouvelles 51. "
La quatrième contradiction qui aboutit à l'abandon de la politique
à long terme de la socialisation se situe entre la nécessité
de construire l'économie en paix et l'agressivité de l'impérialisme
et, en particulier, de l'impérialisme américain.
En juin 1950 éclate la guerre de Corée. Le président américain
Harry Truman envoie la Septième Flotte dans le détroit de Taiwan
afin de patrouiller entre la Chine continentale et l'île de Taiwan. L'ordre
de Truman n'a rien à voir avec la guerre en Corée : le détroit
de Taiwan est situé à des milliers de kilomètres au sud
de la Corée et la Chine n'est pas encore impliquée dans ce conflit.
À ce moment même, la Chine est prête à libérer
Taiwan, la dernière province à être encore sous le contrôle
des troupes de Chiang Kai-shek. L'ordre de Truman vise à saboter la réunification
et la construction de la Chine. Le 27 juin 1950, le président américain
fait une déclaration disant notamment ceci : " L'occupation (sic)
de Taiwan par les troupes communistes signifierait une menace directe pour la
sécurité de la région de l'océan Pacifique et des
forces américaines qui accomplissent leur tâche légitime
et nécessaire dans cette région 52. " Truman décide
d'envoyer le général MacArthur à Taiwan afin de se concerter
avec Chiang Kai-shek, de donner à Taiwan l'argent et le matériel
militaire demandé et de faire exécuter des vols de reconnaissance
le long de la côte continentale de la Chine. Autant d'ingérences
dans les affaires intérieures de la Chine et autant d'atteintes à
la souveraineté territoriale chinoise. Cette agressivité de l'impérialisme
américain culmine lorsque, lors d'une conférence de presse donnée
en 1953, le président Truman menace d'utiliser l'arme nucléaire
contre la Chine. Dès le début des années 1950, il existe
un embargo américain sur le commerce avec la Chine. Les États-Unis
gèlent les avoirs chinois dans leur pays. Les navires et avions américains
ne peuvent plus rallier la Chine. Tout indique que les Américains n'ont
absolument pas l'intention de permettre à la Chine de se développer.
Les Chinois sentent la nécessité d'accélérer et
même de forcer la mise sur pied de leur économie afin de pouvoir
mener une guerre de défense avec succès.
La cinquième contradiction qui amène certains dirigeants chinois
à renoncer à la politique de socialisation à long terme
est celle qui réside entre la ferme confiance dans le socialisme, d'une
part, et l'attaque brutale du dirigeant de parti Nikita Khrouchtchev contre
le socialisme en Union soviétique ainsi que l'insurrection hongroise
de 1956, d'autre part. L'attaque de Khrouchtchev reçoit le soutien reconnaissant
du service américain des renseignements, la CIA, qui s'en sert pour noircir
le socialisme partout dans le monde et allumer et alimenter les querelles au
sein même des partis communistes et entre les partis communistes de divers
pays. De l'intervention de Khrouchtchev, les Chinois concluent que, dans les
pays socialistes, il existe un danger réel de rétablissement d'un
régime capitaliste. L'insurrection hongroise le prouve d'ailleurs à
suffisance. Les deux événements renforcent la conviction de certains
dirigeants chinois : il faut aller plus vite qu'on ne le prévoyait originellement
et il faut intensifier la lutte contre les " éléments droitiers
" qui, au sein du parti, incitent à la prudence et à l'application
de la ligne élaborée dans les années 1940-1950.
Des équipes d'entraide aux coopératives
Fin 1952, la Chine a une économie agricole de type principalement individuel
qui, sous cette forme, évidemment, ne peut constituer la base de son
industrialisation, de sa modernisation et de son socialisme. Le Parti communiste
veut appliquer progressivement la socialisation de l'agriculture, en première
instance par le biais des équipes d'entraide. Celles-ci sont apparues
spontanément, déjà avant la révolution de 1949,
parce que les paysans voulaient utiliser en commun les rares moyens techniques
disponibles à l'époque. Les équipes d'entraide comprennent
quatre ou cinq familles paysannes qui s'entraident sur une base non permanente.
Les communistes prennent ces équipes déjà existantes comme
point de départ, mais rassemblent désormais jusqu'à vingt
familles dans ce genre d'équipes. En 1952, un quart de la population
paysanne est organisée en équipes d'entraide. En 1953, on en est
déjà à 30 pour cent.
Durant la même période, les communistes créent des coopératives
de bas niveau auxquelles les paysans collaborent sur base permanente. La règle
de conduite de ces coopératives de bas niveau consiste en ce que les
familles concernées mettent leurs terres en commun sans perdre leur droit
de propriété. La plupart de ces coopératives comptent environ
vingt familles. En 1953, à peine 0,2 pour cent des familles sont organisées
dans une coopérative. En 1955, elles sont déjà 14 pour
cent. Outre ces coopératives de bas niveau, les communistes créent
des coopératives de haut niveau dans lesquelles les familles paysannes
apportent et cèdent leurs terres, leur bétail et leurs outils.
En 1953, elles sont une quinzaine, auxquelles collaborent 2000 familles de paysans.
Deux ans plus tard, elles sont 530 réunissant 40 000 familles 53.
En 1955, environ 15 pour cent des familles paysannes sont organisées
en coopératives. Mao Zedong écrit alors : " Au printemps
1958, les coopératives de type semi-socialiste doivent englober la moitié
de la population rurale 54. " C'est plus que ce que le Comité
central avait prévu dans le premier plan quinquennal. Celui-ci avait
décidé que, fin 1957, un tiers seulement des paysans seraient
organisés dans des coopératives agricoles de bas niveau.
Mais, à partir de 1955, apparaissent également les premières
erreurs gauchistes : certains cadres veulent aller trop vite et forcent les
paysans à faire partie d'une coopérative. Dans certaines régions,
les paysans moyennement riches d'avant veulent se retirer de la coopérative
parce que les résultats sont moins bons pour eux. Les cadres communistes
refusent qu'ils le fassent, après quoi, en divers endroits, les paysans
tuent le bétail, abattent les arbres fruitiers et volent le matériel
de la coopérative pour le revendre 55. La plupart des dirigeants
du parti estiment désormais que le degré et la forme de coopérative
doivent d'abord être consolidés avant de franchir de nouvelles
étapes dans la socialisation. D'autres dirigeants du parti estiment qu'on
doit continuer sur sa lancée. Au printemps 1955, paraît un texte
de compromis de la section Agriculture du parti dans lequel on peut lire que
les équipes d'entraide sont encouragées à se muer en coopératives
de bas niveau et qu'un an plus tard, le nombre de ces coopératives peut
passer de 650 000 à un million. Le Bureau politique du parti approuve
ce texte. Mais, peu après, Mao Zedong propose de pousser ce chiffre à
1,3 million dans le même laps de temps. Le mouvement de socialisation
se poursuit à une vitesse éclair. Fin 1956, on compte 96,3 pour
cent de paysans organisés dans une coopérative. Parmi ceux-ci,
presque 88 pour cent sont organisés dans des coopératives de haut
niveau dans lesquelles la propriété privée des moyens de
production a été supprimée 56. Ce qui, selon
Mao Zedong et Zhou Enlai, devait durer entre vingt et trente ans a été
accompli en sept ans.
C'est dans de telles circonstances que se tient en septembre 1956 le 8e congrès
du parti communiste. Le vice-président Chen Yun, qui entend freiner les
choses, dit dans un discours : " Dans les coopératives agricoles,
les cultures céréalières et industrielles, ainsi qu'une
partie des activités subsidiaires, devront être soumises à
l'exploitation collective, mais beaucoup d'autres activités subsidiaires
devront être pratiquées à titre individuel par les membres
des coopératives. Au lieu de concentrer sans distinction toutes les activités
productives dans les mains des coopératives, il faudra laisser aux membres
des coopératives une entière liberté de se livrer à
toutes sortes d'activités subsidiaires, car cela permettra d'augmenter
la production de divers produits, de mieux répondre aux besoins du marché
et d'accroître les revenus des paysans. Là où la surface
de terre cultivée par tête d'habitant est relativement élevée,
les coopératives pourront réserver à chacun de leurs membres
une parcelle de terre un peu plus grande 57. " Oui à
la socialisation dans l'agriculture, mais avec le maintien d'une part importante
de l'économie privée, dit Chen Yun.
Il étend cette vision du développement à toute l'économie
pour dire : " Notre économie socialiste présente les caractéristiques
suivantes: dans l'exploitation de l'industrie et du commerce, les entreprises
d' État et les entreprises collectives forment l'ossature, secondées
par un certain nombre d'entreprises individuelles. Celles-ci complètent
les entreprises publiques et collectives. Dans le domaine de la planification,
la production des principaux produits industriels et agricoles est régie
par des plans, mais celle d'un certain nombre de produits est soumise au jeu
régulateur du libre échange, dans les limites autorisées
par le plan d' État. La production planifiée occupe donc une place
prédominante, elle n'est que complétée par la production
soumise à l'infuence régulatrice du libre échange, dans
les limites autorisées par le plan d' État. Dans ces conditions,
notre marché ne peut absolument pas être un marché de type
capitaliste, mais un marché socialiste unifié. Ce marché
socialiste est essentiellement constitué par un marché d' État,
complété par un marché libre, qui fonctionne dans un cadre
déterminé, sous la direction de l' État 58.
" Le congrès accepte ces positions et les fait figurer dans la résolution
finale. En décembre, le quotidien du parti publie un éditorial
s'opposant à la vision qui prétend qu'autoriser l'activité
économique individuelle serait néfaste pour le processus de socialisation
à long terme 59. À la même époque, Mao
Zedong déclare qu'il n'y a pas de problème si les petites et grandes
usines privées augmentent en nombre. Les individus, dit-il, doivent être
autorisés à fonder des usines. Mao qualifie cela de " nouvelle
politique économique 60".
Immédiatement après la session du 8e congrès, le Comité
central nouvellement élu se réunit pour définir les grandes
lignes du deuxième plan quinquennal. Ici, les divergences de vues se
font jour de façon beaucoup plus nette. Zhou Enlai et Chen Yun préconisent
une croissance prudente de l'économie, dans l'optique d'une consolidation
des résultats obtenus. Mao affirme que la croissance proposée
est trop faible. La direction du parti est grandement divisée. Lors de
la session plénière du Comité central, en octobre 1957,
Mao déclare que la contradiction majeure en Chine se situe entre la bourgeoisie
et le prolétariat, entre le capitalisme et le socialisme. Cela contredit
la ligne que Mao a défendue jusqu'alors et c'est également en
contradiction avec ses essais fondamentaux de la période 1940-1950. La
nouvelle position de Mao est en outre en contradiction avec les conclusions
du 8e congrès qui a élu ce Comité central. Mao et le 8e
congrès avaient déclaré auparavant que le principal problème
n'était pas la bourgeoisie, mais la situation sociale et économique
arriérée et qu'on devait unir les gens qui pouvaient l'être
afin de s'attaquer à ce problème. À ce propos, dans la
situation économique de l'époque, on avait impérieusement
besoin de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie pour améliorer la
situation sociale et économique. Dans la résolution finale du
8e Congrès, on peut lire ceci : " La principale contradiction qui
se trouve dans notre pays est la contradiction entre la demande du peuple d'édifier
un pays industriel avancé d'une part et l' État actuel de pays
agricole arriéré d'autre part, entre le besoin du peuple de développer
rapidement l'économie et la culture d'une part, et l'incapacité
actuelle de notre économie et de notre culture de satisfaire aux besoins
du peuple d'autre part. À l'heure actuelle, le Parti et le peuple du
pays entier ont pour tâche principale de concentrer toutes les forces
pour résoudre cette contradiction, pour transformer au plus vite notre
pays de pays agricole arriéré en un pays industriel avancé
61. "
Le revirement théorique de Mao à l'automne 1957 signifie la fin
du front uni avec la bourgeoisie qui, désormais, est désignée
comme l'ennemi. C'est ainsi la fin de la politique appliquée depuis 1949.
Le Comité central écrira plus tard : " [...] [cette] remise
en cause du jugement scientifique [...] théoriquement parlant [...] fut
à l'origine des excès que le parti allait commettre à maintes
reprises [...] 62. "
Le Grand bond en avant
Un mois après ce revirement théorique vers l'extrême gauche,
le journal du parti écrit dans un éditorial : " Certaines
personnes ne peuvent pas comprendre qu'après la formation des coopératives
agricoles, on a les conditions et la nécessité de réaliser
un grand bond en avant sur le front de la production. " La socialisation
très poussée rendrait possible une production beaucoup plus élevée.
Maintenant que les rapports de production ont été socialisés
en grande partie, les forces productives pourraient se développer bien
plus rapidement. Mao Zedong explique ce qu'on entend par production plus élevée.
Le 18 novembre 1957, lors d'une visite à Moscou, il déclare :
" Le camarade Khrouchtchev nous dit que l'Union soviétique peut
rattraper les États-Unis d'ici quinze ans. Je pense que la Chine peut
rattraper la Grande-Bretagne d'ici quinze Ans 63. " En avril
1958, il déclare : " Cela va prendre dix ans pour rattraper la Grande-Bretagne
et dix autres années encore pour rattraper les États- Unis 64.
" En juin 1958, il dit : " Nous allons rattraper la Grande-Bretagne
dans les trois ans et les États-Unis dans les dix ans. La chose est certaine
65." On doit savoir qu'à la même époque,
les États-Unis ont un produit national brut par habitant au moins vingt
fois supérieur à celui de la Chine. La part de la Chine dans le
produit mondial brut est de 5 pour cent, celle des États-Unis est de
28 pour cent. Le taux de croissance de la Chine se situe, il est vrai, de moitié
plus haut qu'aux États-Unis, mais, si ces taux de croissance devaient
rester les mêmes, il faudrait attendre presque un siècle pour que
la Chine puisse rattraper les États-Unis 66.
Les objectifs irrationnels sont caractéristiques du Grand bond en avant,
dont le slogan par excellence est : " Un jour vaut vingt ans. " Ce
qui veut dire : La Chine peut atteindre en un jour ce pour quoi l'Occident a
eu besoin de vingt ans.
D'abord, les objectifs de production des produits agricoles sont augmentés
de 20 à 50 pour cent. Ensuite, il est dit que la production d'acier doit
augmenter et, dans les cinq ans, passer de 12 à 30 millions de tonnes.
Ces objectifs de production élevés coïncident avec les objectifs
de socialisation maximale. En avril 1958, le Comité central déclare
que les coopératives devraient se muer en de grandes communautés
rassemblant des milliers de familles paysannes. En août 1958, le Bureau
politique affirme : " Il semble que l'avènement du communisme en
Chine n'appartient plus à un avenir lointain 67. " Le
communisme, la forme la plus élevée de l'organisation socio-économique,
doit donc être réalisé dans un pays où le mode de
production est arriéré, où l'on n'utilise un tracteur que
dans cinq pour cent des champs à peine, où l'écrasante
majorité de la main-d'œuvre produit juste assez, ou pas même
assez, pour assurer sa propre subsistance et où des centaines de millions
de personnes courent encore en haillons.
Les hauts objectifs de production aboutissent au chaos dans l'économie.
Pour pouvoir réaliser la production d'acier envisagée, un mouvement
national de masse se met en branle. Des dizaines de millions de personnes se
rendent dans les montagnes pour couper le bois et collecter le charbon qui sont
nécessaires comme combustibles pour un million (selon une estimation)
de petits fourneaux à acier qu'on construit dans les villages. Le parti
lance un mouvement de masse similaire pour accélérer la production
d'électricité, les travaux d'irrigation, le transport. Les coopératives
sont rassemblées en de grandes communes dont les membres perdent la parcelle
qu'ils travaillent en privé, de même que leur petit bétail,
leur basse-cour et leurs arbres fruitiers. Durant la période des coopératives,
les parcelles privées des paysans représentaient environ 7 pour
cent de la superficie cultivée. Fin 1958, toute la population paysanne
est organisée en 24 000 communes comptant en moyenne 5 000 familles.
Il existe même des communes de 100 000 familles 68.
Cet ensemble de mesures aboutit à une catastrophe. En 1958, la production
céréalière est de 195 millions de tonnes. L'année
suivante, elle baisse, passant à 170 millions de tonnes. Un an plus tard,
elle n'est plus que de 143 millions de tonnes. En 1961, elle n'est plus que
de 135 millions de tonnes. La baisse, entre 1958 et 1961, est de 32 pour cent.
La production de coton chute de 35 pour cent. La production de plantes oléagineuses
baisse de plus de la moitié, pour retomber au niveau de 1949. Le nombre
de porcs baisse, lui, de 43 pour cent 69. En 1960, la consommation
moyenne de blé dans les campagnes est d'un cinquième inférieure
à celle de 1957. La consommation de viande baisse de 70 pour
cent. Les gens connaissent la faim. Le Comité central écrira plus
tard : " [...] le taux de mortalité augmenta parmi la population
rurale dans de nombreuses provinces. Selon les statistiques officielles, à
la suite du taux de natalité et de la hausse du taux de mortalité,
la population du pays diminua en 1960 de dix millions par rapport à l'année
précédente. [...] On ne peut imaginer plus terrible démenti
aux affirmations de ceux qui avaient prétendu améliorer plus rapidement
le niveau de vie de la population par un "grand bond en avant" et
par la création des communes populaires 70. "
L'industrie elle aussi traverse des années extrêmement difficiles.
La plupart des nouvelles entreprises industrielles dans les communes et les
districts manquent de matières premières, de machines, d'équipements
et de personnel technique. Les " spécialistes " qui doivent
s'occuper des fours à acier sont des forgerons, des menuisiers et de
simples paysans. La qualité de la production d'acier est médiocre,
au point même qu'une grande partie de cette production est inutilisable
: les outils agricoles tombent en pièces à leur première
utilisation. Les rails de chemin de fer restent inutilisés le long des
voies du fait qu'ils sont de trop mauvaise qualité. Le volume de la production
d'acier augmente en 1958 et 1959, mais retombe considérablement en 1960.
Ce n'est qu'en 1964 qu'on peut à nouveau atteindre le niveau de 1958.
Finalement, il s'avère que cette forme d'industrialisation équivaut
à un vaste gaspillage de matières premières, une destruction
des forêts, une production massive de marchandises inutilisables, un gaspillage
de main-d'œuvre et une démoralisation de la population rurale 71.
Le Grand bond en avant résulte d'une conception prétendant que
plus le degré de socialisation des rapports de production est élevé,
plus les forces productives croissent rapidement, quelle que soit la situation
du mode de production. La catastrophe économique que fut le Grand Bond
prouve l'inexactitude de cette conception. Après la mort de Mao Zedong,
le Parti communiste en tirera la leçon suivante : les forces productives
se développent dans la mesure où les rapports de production sont
adaptés au mode de production évolué. Exactement comme
Marx l'avait théorisé.
La démocratie interne dans un triste état
Durant le Grand bond, sévit au sein du parti une lutte contre tous ceux
qui recommandent la prudence et préconisent une approche scientifique
et progressive. Cette lutte est si virulente que le débat démocratique
au sein du parti subit de très graves dommages. Un parti communiste ne
peut exister sans démocratie. Il a besoin d'avis internes opposés,
de nuance, d'avertissements contre des thèses unilatérales. Dès
que cela devient impossible, le débat interne finit par disparaître
et le parti va trouver bien plus difficilement, voire plus du tout, la voie
correcte vers la solution des problèmes.
En 1957, à la veille du Grand bond en avant, Mao écrit déjà
des textes dans lesquels il définit le débat et la lutte au sein
du parti comme une lutte classe contre classe dans laquelle bien des gens dont
l'avis diffère du sien sont catalogués comme personnes "
collaborant avec les capitalistes ". Le débat interne n'est plus
une discussion entre camarades de parti. En 1957, Mao fait publier un livre
intitulé Socialist Upsurge in China's Country side (montée du
socialisme dans les campagnes chinoises). C'est un recueil d'articles de divers
cadres désireux d'appliquer la socialisation très rapidement et
à tous les niveaux. Mao accompagne chaque texte d'un bref commentaire.
Ainsi, il écrit :" Dans de très nombreuses sections locales,
les opportunistes de droite l'emportent. Ils travaillent main dans la main avec
les forces du capitalisme. Ils empêchent les masses importantes des paysans
pauvres et moyens de choisir la voie de la coopérative. Certains individus
se prétendent communistes, mais témoignent de peu d'intérêt
pour le socialisme que nous construisons. Non seulement ils ne soutiennent pas
l'enthousiasme des gens - ils versent également de l'eau froide sur la
tête du peuple 72. " En octobre de la même année,
Mao déclare que la principale contradiction en Chine réside entre
le capitalisme et le socialisme. Dans la foulée, ceux qui recommandent
la prudence sont appelés des " éléments pro-capitalistes
".
Du 2 juillet au 1er août 1959, le Bureau politique se réunit à
Lushan en compagnie d'un certain nombre d'autres membres du Comité central.
C'est le moment où, chez de nombreux cadres supérieurs, apparaissent
des doutes quant au bien-fondé du Grand bond en avant. Parmi ces personnes,
le Premier ministre Zhou Enlai et les vice-présidents du parti Chen Yun
et Zhu De. L'assemblée a été convoquée afin de combattre
les fautes de gauche dans le Grand bond. Au cours des deux premières
semaines de la réunion, c'est d'ailleurs ce que l'on fait, mais, selon
un nombre de personnes présentes, pas de façon assez approfondie.
Le 14 juillet, en cours de réunion, Peng Dehuai rédige une lettre
personnelle à l'adresse de Mao Zedong. Peng Dehuai est membre du Bureau
politique et ministre de la Défense. Il écrit entre autres : "
Il y a une tendance à l'exagération et au simplisme. Nous n'avons
pas bien appliqué le principe de la recherche de la vérité
dans les faits. Il y a du fanatisme petit-bourgeois et, dans nos têtes,
vit l'idée que nous pouvons réaliser le communisme d'un seul coup.
" Peng Dehuai reçoit dans ses exposés le soutien du vice-ministre
des Affaires étrangères Zhang Wentian, du chef de l' État-major
général Huang Kecheng et du secrétaire du parti pour la
province de Hunan, Zhou Xiaozhou. Ils demandent que la réunion examine
plus profondément les causes politico-idéologiques des erreurs
de gauche. C'est à ce moment précis que, sur intervention de Mao
Zedong, la réunion, initialement prévue pour corriger les erreurs
de gauche, se transforme en une chasse aux sorcières contre les "
éléments droitiers ". Mao y va d'un discours extrêmement
cinglant dans lequel il dit que Peng, Zhang, Huang et Zhou se sont unis au révisionniste
Khrouchtchev. Mao déclare : " Le parti est sous le feu de forces
intérieures et étrangères. " Dix jours après
la conférence, Mao adresse à toutes les sections du parti une
circulaire dans laquelle on peut lire :" Au Comité central siègent
des opportunistes de droite. Au niveau provincial
aussi, siègent des opportunistes de droite, comme le secrétaire
provincial du parti Chang Kai-fan, de l'Anwei. Je pense que ce sont des gens
qui se sont infiltrés dans le parti. Durant la période de transition
du capitalisme vers le socialisme, ils défendent le point de vue bourgeois
et ils essaient de saper la dictature du prolétariat, de diviser le Parti
communiste, d'étendre leur influence et de fonder un parti opportuniste
73."
Après cela, on assiste au déclenchement d'une campagne idéologique
à l'échelle nationale. Sans l'ombre d'une preuve, Peng Dehuai
se voit reprocher d'être un agent de Khrouchtchev. Le plus virulent est
le nouveau ministre de la Défense, Lin Biao. Selon lui, Peng est un "
hypocrite ", un " conspirateur " et un " arriviste "
74. (Soit dit en passant, plus tard, Lin Biao fomentera un coup d'
État militaire contre Mao Zedong,le parti et la république.) En
compagnie de Peng, de très nombreux cadres subissent des sanctions. Plus
de trois millions d'entre eux se voient taxer d'opportunisme de droite. Mao
Zedong déclare : " La lutte dont Lushan est le théâtre
constitue une lutte de classes ; elle est le prolongement de la lutte à
mort [...] entre les deux grandes classes antagonistes : la bourgeoisie et le
prolétariat 75. " C'est ainsi que les discussions se
muent en une lutte à mort entre la classe ouvrière et les capitalistes.
Cela s'avère néfaste pour la démocratie et pour la mise
au point de la politique correcte. Après la conférence de Lushan,
les erreurs de gauche et le fanatisme se multiplient de plus belle jusqu'au
moment où, en janvier 1961, le Grand bond est abandonné. Mais,
entre-temps, sous l'impulsion une fois de plus de Lin Biao, se développe
dans le parti un culte de la personnalité de Mao Zedong au point que,
jusqu'à deux ans après sa mort, il sera encore impossible d'émettre
une critique de fond de ses erreurs de gauche et, partant, de la ligne politique
et de l'idéologie qui ont été à la base du Grand
bond en avant.
La Révolution culturelle
Juste après la fin du Grand bond, débute une polémique
virulente entre le Parti communiste chinois et celui de l'Union soviétique,
où le dirigeant Khrouchtchev jette par-dessus bord, l'un après
l'autre, les principes marxistes. Les Chinois voient en Khrouchtchev l'homme
occupé à installer systématiquement le capitalisme et à
jeter aux orties l'héritage de la révolution - un jugement dont
on peut dire aujourd'hui, cinquante ans plus tard, qu'il était correct.
En mai 1966, Mao Zedong a un entretien avec le dirigeant vietnamien Hô
Chi Minh. Il lui dit : " Nous sommes des septuagénaires, Marx va
bientôt nous rappeler à lui ; mais je ne sais pas encore si celui
qui me succédera sera un Bernstein, un Kautsky ou un Khrouchtchev. Heureusement,
nous avons encore le temps de nous préparer à une telle éventualité
76. " Mao est convaincu que la Chine a régulièrement
besoin d'un mouvement de masse pour épurer le parti, pour combattre les
vieilles idées féodales et les nouvelles idées bourgeoises
dans la société et pour empêcher que la Chine emprunte la
voie du capitalisme. Ce n'est que de cette façon qu'on pourrait éviter
l'apparition d'un Khrouchtchev chinois.
Aux yeux de Mao, en fait, celui-ci a déjà surgi. Non pas sous
les traits d'une seule personne, mais de tout un groupe de personnes. Il écrit
en mai 1966 : " Les représentants de la bourgeoisie qui se sont
infiltrés dans le Parti communiste nient la nécessité de
la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie, de la révolution
du prolétariat contre la bourgeoisie, de la dictature du prolétariat
sur la bourgeoisie. Ils sont les loyaux serviteurs de la bourgeoisie et de l'impérialisme.
Ils s'efforcent ensemble de maintenir en place l'idéologie bourgeoise
de l'oppression et de l'exploitation du prolétariat. C'est une bande
de contre-révolutionnaires qui sont opposés au Parti communiste
et au peuple. Leur lutte contre nous est une lutte à mort. C'est pourquoi
notre lutte contre eux doit également être une lutte à mort.
Les représentants de la bourgeoisie qui se sont infiltrés dans
le parti, le gouvernement, l'armée et les secteurs culturels sont une
bande de révisionnistes contre-révolutionnaires. S'ils en ont
l'occasion, ils transformeront la dictature du prolétariat en une dictature
de la bourgeoisie . "
Cette présentation des choses, comme le dira plus tard le Comité
central, ne correspond pas à la réalité. Bien sûr,
il y a des opportunistes de droite dans le parti, tout comme il y a des opportunistes
de gauche. Mais les contradictions entre eux et le parti ne sont pas antagonistes.
Ce sont des contradictions qui reposent sur des visions différentes de
la façon de construire le socialisme. Ce texte de Mao se situe directement
à l'opposé, lui aussi, de l'idéologie de ses essais fondamentaux
que sont La démocratie nouvelle (1940), Le gouvernement de coalition
(1945) et De la juste solution des contradictions au sein du peuple (1957),
où l'on recherche un front uni avec la classe des capitalistes afin de
sortir le pays de son sous-développement et où est défendue
la construction du socialisme sur une très longue période historique
et de façon progressive.
À ce moment, la lutte contre les prétendus éléments
capitalistes bat déjà son plein. Le 18 mars 1966, le général
Luo Ruiqing commet une tentative de suicide après avoir été
accusé de toutes sortes d'infamies par Lin Biao. Luo Ruiqing est un vétéran
révolutionnaire et il est le chef d' État-major de l'armée.
Le 17 mai, l'ancien rédacteur en chef du journal du parti, Deng Tuo,
se suicide après avoir subi lui aussi le feu roulant de la critique.
Six jours plus tard, c'est au tour de Tian Jiaying qui, durant de nombreuses
années, a été l'un des secrétaires politiques les
plus fidèles et les plus compétents de Mao. Le 25 juin, le directeur
du ministère des Affaires étrangères se suicide à
son tour, bientôt suivi, le 10 juillet, par Li Qi, le directeur de la
section propagande de la ville de Beijing. De même, les cadres supérieurs
du parti comme le président de la République et premier vice-président
du parti Liu Shaoqi, le Premier ministre Zhou Enlai, le maréchal Zhu
De, le vice-président du parti Chen Yun, le chef du secrétariat
du parti Deng Xiaoping se voient adresser de sévères critiques.
À l'automne 1966, la direction du parti est remaniée. Il ne reste
désormais plus qu'un vice-président et c'est le ministre de la
Défense, Lin Biao. Les anciens vice-présidents Liu Shaoqi, Zhou
Enlai, Zhu De et Chen Yun ne sont plus cités. Un autre vétéran
écope lourdement : Bo Yibo. Il fait partie des Huit Immortels, le groupe
des huit vétérans les plus respectés de la révolution
chinoise. Durant la Révolution culturelle, il ne fait plus partie des
Immortels, mais des 66 traîtres, les cadres supérieurs qui se retrouvent
en prison. Lors du 9e Congrès du parti, en avril 1969, quelque 70 pour
cent des membres encore en vie du huitième Comité central ne sont
plus réélus. 25 des 29 secrétaires provinciaux sont démis
de leurs fonctions.
Aux yeux de Mao, la lutte contre tous ces " éléments de
droite " doit être menée en premier lieu par les masses. Le
8 août 1966, Mao déclare : " Dans la Grande révolution
culturelle prolétarienne, la seule méthode valable consiste en
ce que les masses se libèrent elles-mêmes. Ne craignez ni l'agitation
ni la fureur. Laissez les masses s'éduquer elles-mêmes dans ce
grand mouvement révolutionnaire et laissez- les apprendre à faire
la distinction entre ce qui est juste et ce qui est erroné. " Ici
aussi, Mao va à l'encontre des principes politiques de la révolution
chinoise. Auparavant, il s'est opposé à plusieurs reprises au
slogan " Faites tout ce que les masses veulent ", car, disait-il,
les masses ont besoin du rôle dirigeant du parti et pas de cadres qui
leur caracolent après. Mais, à partir du Grand bond, tout le salut
vient des masses. En février 1967, naît un confl it entre le ministre
de l' Agriculture Tan Zehnlin et Jiang Qing qui, en compagnie de Wang Hongwen,
Zhang Chunqiao et Yao Wenyuan, constituent la Bande des quatre, le groupe d'extrême
gauche qui s'arroge la direction de fait de la Révolution culturelle.
Tan Zehnlin écrit : " Les masses, toujours rien que les masses...
et qu'en est-il du rôle dirigeant du parti ? Aujourd'hui, tout se fait
sans le parti. Les masses se libèrent elles-mêmes, elles s'éduquent
toutes seules, elles font la révolution. Qu'est-ce que c'est que tout
cela ? C'est de la métaphysique ! Le but des gens d'extrême gauche
est d'évincer l'un après l'autre les vieux cadres et de balancer
quarante années de révolution à la poubelle 78.
"
Dans nombre de villes et dans de nombreuses usines, les gens d'extrême
gauche évincent le parti et les autorités. En janvier 1967, à
Shanghai, éclate une révolte à l'issue de laquelle la totalité
des hautes instances du parti sont envoyées promener. La même chose
se passe dans les villes de Beijing, Taiyuan et Harbin. De plus en plus, le
parti est mis hors circuit. Au sein de la direction nationale du parti est fondé
le Groupe de la Révolution culturelle, sous la direction de Jiang Qing
et de Chen Boda. Le 17 février 1967, il s'ensuit un échange verbal
particulièrement cinglant entre des membres de ce groupe et un groupe
de vétérans révolutionnaires sous la direction de Li Xiannian
et du maréchal Ye Jianying. À un moment donné, ce dernier
lance sarcastiquement à Chen Boda : " Non, c'est vrai, nous ne connaissons
pas les principes communistes. Dites-les-nous donc. Par exemple : peut-on faire
une révolution sans la direction du parti 79 ? " Après
cette prise de bec, les réunions du Bureau politique seront tout simplement
supprimées. La direction effective du parti est désormais dans
les mains du Groupe de la Révolution culturelle qui, pourtant, n'a aucun
mandat ni du Comité central ni du Congrès du parti.
Le Groupe de la Révolution culturelle développe une ligne qui,
sous bien des aspects, ressemble à l'idéologie du Mouvement pour
la nouvelle culture de la période 1915-1919. Le premier président
du Parti communiste vient de ce mouvement. Déjà à l'époque,
ses militants appelaient à une révolution culturelle. Dans leur
iconoclasme, ils exigeaient le rejet de tout ce qui émanait de la culture
chinoise traditionnelle parce que, d'après eux, cette culture était
un frein au progrès. Ils estimaient que le changement révolutionnaire
culturel et intellectuel était la condition essentielle au progrès
socio-économique. Ils étaient convaincus que l'histoire était
déterminée par ce que pensaient les gens et que cette pensée
était formée par des mouvements révolutionnaires tels que
des révolutions culturelles. Entre 1966 et 1976, c'est également
cela qui constitue le noyau central de la Révolution culturelle : ce
sont les idées qui déterminent le cours de l'histoire. Tous les
quinze ou vingt ans, des révolutions culturelles récurrentes doivent
balayer les vieilles idées et créer de nouvelles idées
révolutionnaires.
Lénine avait une tout autre vision de cela. Il croyait que les communistes
devaient utiliser du passé tout ce qui était correct. Le socialisme,
disait-il, ne peut être construit sans s'appuyer sur ce qu'il y a eu de
bon et de correct dans le passé. Une belle expression de lui dit : "
Le passé, c'est la pâte que l'on pétrit aujourd'hui pour
faire le pain de demain. ". Lénine estimait également que
le développement de la culture d'un peuple dépendait en première
instance du développement matériel, car, sans base matérielle,
aucune civilisation supérieure n'était possible. C'est pourquoi
Lénine disait que plus un pays était arriéré, plus
il serait malaisé d'y construire le socialisme. En 1961-1962, Mao rédige
une critique de l'ouvrage Économie politique des communistes soviétiques.
Il écrit : " Lénine dit : "Plus un pays est arriéré,
plus il est difficile de passer du capitalisme au socialisme." Cela ne
semble pas correct aujourd'hui. Aujourd'hui, ce passage est moins difficile
à mesure que l'économie est plus arriérée ; plus
elle est arriérée, plus les gens veulent la révolution
80. " L'arriération deviendrait ainsi un atout.
Mao défend la même idée à la veille du Grand bond
en avant. En 1958, il décrit le peuple chinois comme une feuille de papier
blanc : " Les 600 millions d'habitants de la Chine ont deux particularités
remarquables : ils sont avant tout pauvres et en second lieu blancs. Cela semble
une mauvaise chose mais, en réalité, c'est une bonne chose. Les
gens pauvres veulent le changement, ils veulent faire des choses, ils veulent
la révolution. Il n'y a pas de taches sur une toute nouvelle feuille
de papier blanc. Les mots les plus neufs et les plus beaux peuvent y être
écrits et on peut y faire les dessins les plus neufs et les plus beaux
81. " Partant de là, il est logique qu'à partir
de cette période, Mao Zedong va estimer que le spontanéisme des
masses peut changer leurs propres idées et le monde dans sa totalité.
Ici, nous sommes très éloignés de l'opinion de Lénine
qui disait que le socialisme ne peut être le résultat de la seule
et unique volonté des masses, mais que sa condition de base réside
dans un mode de production très avancé. Lénine disait également-
et c'est différent de ce que Mao dira après 1957 - que les masses
ne pouvaient venir d'elles-mêmes au socialisme scientifique, mais que
le socialisme scientifique devait leur être apporté, car il s'agissait
d'une science et d'une expérience accumulée et théorisée.
Notes
22 Liu Suinian et Wu Qungan, " Ébauche d'une
histoire de l'économie socialiste en Chine ", Beijing Information,
Beijing, 1984, pp. 8-9.
23 He Kang, China's Township and Village Enterprises, Foreign Languages Press,
Beijing, 2006, pp. 9-10.
24 Liu Suinian et Wu Qungan, op. cit., p. 10.
25 Angus Maddison, Chinese Economic Performance in the Long Run, OECD-OCDE,
Development Center Studies, Paris, 1998, pp. 39-41.
26 Hu Sheng, op. cit., p. 436.
27 Carl Riskin, China's Political Economy - The Quest for Development since
1949, Oxford University Press, New York, 1996, p. 51.
28 Angus Maddison, op. cit., p. 33.
29 Albert Feuerwerker, Economic Trends in the Republic of China, 1912-1949,
Center for Chinese Studies, University of Michigan, Ann Arbor, 1977, p. 55.
30 Liu Suinian et Wu Qungan, op. cit., p. 13.
31 Carl Riskin, op. cit., p. 33.
32 Maurice Meisner, Mao's China and after - A History of the People's Republic,
The Free Press, New York, 1986, p. 86.
33 Liu Suinian et Wu Qungan, op. cit., p. 14.
34 Mao Zedong, " Du gouvernement de coalition " (avril 1945), OEuvres
choisies, tome 3, Éditions en langues étrangères, Beijing,
1968, pp. 246-247.
35 Mao Zedong, " La situation actuelle et nos tâches ", OEuvres
choisies, tome 4, Éditions en langues étrangères, Beijing,
1969, pp. 172-174.
36 Mao Zedong, " De la dictature démocratique populaire " (juin
1949), OEuvres choisies, tome 4, Éditions en langues étrangères,
Beijing 1969, pp. 440-441.
37 Ibidem, pp. 438-439.
38 Hu Sheng, op. cit., p. 436.
39 Mao Zedong, " Sur le problème de la coopération agricole
" (juillet 1955), OEuvres choisies, tome 5, Éditions en langues
étrangères, Beijing 1969, p. 196.
40 Mao Zedong, " Discours à une conférence de travail élargie
convoquée par le Comité central du Parti communiste chinois "
(30 janvier 1962), Beijing Information, no 27, 10 juillet 1978, pp. 16-18.
41 John Gittings, The Changing Face of China - From Mao to Market, Oxford University
Press, Oxford-New York, 2005, pp. 24-25.
42 Carl Riskin, op. cit., p. 55.
43 Ibidem, p. 53.
44 Staline, " Die ersten Ergebnisse der Beschaffungskampagne und die weiteren
Aufgaben der Partei " (13 février 1928), Werke, Dietz Verlag, Berlin,
1954, Band 11, p. 14.
45 Staline, " Über das Programm der Komintern " (5 juillet 1928),
Werke, Dietz Verlag, Berlin, 1954, Band 11, pp. 129-130.
46 Carl Riskin, op. cit., pp. 51 et 66-67.
47 Mao Zedong, " On the Cooperativization of Agriculture " (31 juillet
1955), dans Chao Kuochün, Agrarian Policies of Mainland China - A Documentary
Study (1949-1956), Harvard University Press, Cambridge, 1957, pp. 85-86.
48 Carl Riskin, op. cit., p. 62.
49 Maurice Meisner, op. cit., pp. 135-136.
50 Mao Zedong, " Opinion On The Free Supply System ", 1960, dans :
Long Live Mao Zedong Thought, A Red Guard Publication, Beijing, 1969.
51 Friedrich Engels, M. E. Dühring bouleverse la science (Anti-Dühring),
t. 3, Alfred Costes, Paris, 1946, p. 44.
52 Harry S. Truman, Memoires 1945-1953, Elsevier, Amsterdam-Bruxelles, 1956,
tome 2, p. 382.
53 Liu Suinian et Wu Qungan, op. cit., pp. 143-146.
54 Mao Zedong, " Sur le problème de la coopération agricole
" (31 juillet 1955), OEuvres choisies, tome 5, Éditions en langues
étrangères, Beijing, 1977, p. 216.
55 Liu Suinian et Wu Qungan, op. cit., p. 146.
56 Hu Sheng, op. cit., p. 487.
57 Chen Yun, " Nouveaux défis ", Textes choisis, tome 3, Éditions
en langues étrangères, Beijing, 1998, p. 16.
58 Ibidem, p. 21.
59 " How to treat Individual Handicrafts Households ", People's Daily,
21 décembre 1956.
60 Hu Sheng, op. cit., p. 538.
61 " Résolution sur le rapport politique adoptée le 27 septembre
1956 par le 8e Congrès national du Parti communiste chinois ", Recueil
de documents, numéro spécial des Cahiers du communisme, Paris,
1956, p. 214.
62 Hu Sheng, op. cit., p. 554.
63 Mao Zedong, " Speech at the Moscow Meeting ", Mao Zedong's Manuscripts
since the Founding of the PRC, volume 6, Central Party Literature Publishing
House, Beijing, 1992, p. 635.
64 Mao Zedong, " Introduction to a Cooperative ", Mao Zedong's Manuscripts
since the
Founding of the PRC, volume 7, Central Party Literature Publishing House, Beijing,
1992,
p. 179.
65 Cité dans : Bo Yibo, Review of Some Important Decisions and Events,
volume 2, The Central Party School Publishing House, Beijing, 1993, p. 702.
66 Angus Maddison, op. cit., tableaux 2.1, 2.2.a et 2.2.b, p. 40.
67 Hu Sheng, op. cit., p. 563.
68 Maurice Meisner, Mao's China and after, op. cit., pp. 233 et 236.
69 Liu Suinian et Wu Qungan, op. cit., p. 296 ; et Hu Sheng, op. cit., pp. 590-591.
70 Hu Sheng, op. cit., p. 591.
71 He Kang, op. cit., pp. 33-34.
72 Introduction de Mao Zedong à l'article de Li Yi-chun, " Opportunism
is falling, Socialism is on the Rise ", dans : Socialist Upsurge in China's
Countryside, Foreign Languages Press, Beijing, 1957, p. 159.
73 Mao Zedong, " Comment on a Report on Secretary Chang Kai-fan' giving
Orders to abolish Mess-halls in Wu-Wei County ", 10 août 1959, dans
: Long Live Mao Zedong Thought, A Red Guard Publication, Beijing, 1969.
74 Hu Sheng, op. cit., p. 586.
75 Mao Zedong, " The Origin of Machine-guns and Mortars and Others ",
16 août 1959, cité dans : Hu Sheng, op. cit., p. 587.
76 Cité dans Hu Sheng, op. cit., p. 662.
77 The Great Proletarian Cultural Revolution, Foreign Languages Press, Beijing,
1970,
pp. 128-130 et 141.
78 John Gittings, op. cit., p. 55.
79 Ibidem.
80 Mao Zedong, " Reading Notes On The Soviet Text Political Economy "
(1961-1962), dans : Long Live Mao Zedong Thought, A Red Guard Publication, point
14.
81 Mao Zedong dans un article du Drapeau Rouge, 1er juin 1958, pp. 3-4, traduit
dans Peking Review, 10 juin 1958.