Revue n° 78, date de publication: 2007-11-19 Copyright © EPO, Etudes marxistes et auteurs
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Socialisme en Chine, mise en place

Le développement du socialisme en Chine |Archive EM|
Peter Franssen

2. 1949-1976 : la première période de mise en place du socialisme

Une industrie détruite, une production agricole arriérée, un pays dévasté et ruiné par cent cinquante ans d'une régression économique accompagnée de cent ans de guerres civiles et de guerres contre l'impérialisme. Telle est la situation lorsque, le 1er octobre 1949, les communistes proclament la République populaire de Chine.

À partir de la première guerre de l'opium, en 1840, jusqu'en 1922, chaque défaite de la Chine par l'impérialisme européen ou japonais lui vaut de payer des dédommagements très élevés. En 1895, par exemple, le Japon impose des dommages et intérêts de 200 millions de liang, ce qui équivaut à trois années de recettes des autorités chinoises. Après la révolte des Boxers, la Chine doit payer aux impérialistes 450 millions de dollars en argent. Dans un cas comme dans l'autre, la Chine va contracter des emprunts à l'étranger, emprunts auxquels les rentrées douanières serviront de gages. Mais comme il s'avère que ces rentrées sont trop modiques pour couvrir les intérêts des emprunts et les emprunts mêmes, l'Occident s'arroge le contrôle des douanes, puis celui de toute l'administration fiscale. Nous avons décrit comment de nouvelles classes sont apparues, en conséquence du déclin et de la désintégration de l'empire. En Europe occidentale, ces classes sont également nées de la féodalité, mais, en Chine, elles font immanquablement penser à des charognards se repaissant des restes de l'empire moribond. En outre, elles sont intimement mêlées aux impérialistes. Les armées de mercenaires qui ont écrasé l'insurrection des Taiping ont été financées par des banquiers chinois et étrangers. La production chinoise de soie, de textiles et de thé s'effondre, suite à l'importation par l'impérialisme de produits meilleur marché. Cette importation est co-organisée par des compradores, le mot portugais pour commerçants. Il s'agit ici de capitalistes commerciaux chinois oeuvrant au service de l'impérialisme. Ils donneront naissance à la bourgeoisie compradore, les capitalistes de mèche avec l'ennemi.

Ils collaborent non seulement dans le commerce, mais aussi dans l'industrie. En 1935, les multinationales étrangères contrôlent 80 pour cent de l'industrie du fer et de l'acier, 56 pour cent de l'exploitation houillère, 76 pour cent de la production d'électricité, 64 pour cent de la production de coton, 57 pour cent de l'industrie du tabac. Elles prennent également à leur compte 70 pour cent du transport des marchandises par eau et 90 pour cent du transport ferroviaire. Leurs 32 banques monopolisent la totalité du secteur financier. Entre 1894 et 1937, elles investissent pour 1,5 milliard de dollars en Chine, mais en retirent 2,08 milliards de bénéfices. Elles accordent au gouvernement chinois des prêts à concurrence de 700 millions de dollars ; les intérêts que paiera le gouvernement s'élèveront à 1,43 milliard de dollars 22.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le Japon emporte de Chine 46 millions de tonnes de minerai de fer et 346 millions de tonnes de charbon. Sans les payer, ça va de soi. Rien qu'à Shanghai, les Japonais détruisent 2 270 usines. La moitié des installations industrielles du delta du Yangtze ne sont plus qu'un amas de décombres et de ferrailles. La guerre contre les Japonais tuera 21 millions de Chinois 23. Après la victoire sur le Japon, les États-Unis deviennent les principaux pillards de la Chine. En 1945, ils signent avec le gouvernement de Chiang Kai-shek un accord qui leur garantit une liberté commerciale absolue. Avant la guerre, le capital américain ne représentait que 8 pour cent de la totalité des capitaux étrangers en Chine. En 1948, il est passé à 80 pour cent. À cette date, les États-Unis ont 300 usines dans le pays. Durant la même période, ils soutiennent les quatre principales familles de capitalistes : les Chiang Kai-shek, Soong, Kung et Tchen Lifou. Avec l'aide américaine, ces quatre familles tentent de liquider la classe des capitalistes nationaux qui se sont opposés à l'impérialisme. Cela se fait entre autres par l'importation massive de produits américains. En 1947, la moitié des importations chinoises proviennent des Etats-Unis 24.

En Chine, de 1890 à 1935, le produit national brut (PNB) par habitant augmente de 0,16 pour cent par an, ce qui équivaut à peu près à une stagnation. Suivent huit années de guerre de résistance contre le Japon, puis trois années de guerre contre les troupes de Chiang Kai-shek En 1952, trois ans après la fondation de la République populaire, le PNB par habitant est inférieur à celui de 1890. À la fin du 19e siècle, le revenu du Chinois est le même que celui de la moyenne mondiale 25. En 1949, par contre, il n'est plus que la moitié de la moyenne du miséreux Indien voisin 26. En 1952, la production industrielle n'est pas plus élevée qu'en 1900 27. En 1952 toujours, la quantité de blé disponible par habitant n'est pas plus élevée qu'en 1800 28. De même, le revenu par habitant n'est pas plus élevé que 130 années plus tôt. Et si la Chine connaît de très hauts chiffres de natalité, ses chiffres de mortalité sont très élevés également. Au moment de la libération, 90 pour cent de la population chinoise vit dans les campagnes. L'agriculture ne se caractérise pas seulement par un manque de machines, mais également par les dimensions extrêmement réduites des fermes. En 1930, une famille moyenne d'agriculteurs américains dispose de 67 hectares de terres, c'est-à-dire quarante fois la superficie dont dispose le paysan chinois en moyenne 29. L'industrie est très faible. Elle compte moins de 3 millions de travailleurs, soit 0,6 pour cent de la population. En outre, trois quarts de ces travailleurs sont employés dans l'industrie légère, ce qui fait que la base d'une véritable édification de l'industrie est en grande partie absente 30. Et encore l'industrie n'est-elle concentrée que dans une petite partie du pays, sur les côtes. C'est là que se réalisent les trois quarts de la production industrielle. La population de l'intérieur du pays ne voit rien du développement industriel, déjà minime de toute façon. Dans les villes, une inflation particulièrement élevée affecte l'économie. En août 1948, les prix à la consommation à Shanghai sont 4,7 millions de fois plus élevés qu'en 1937 31. Durant les six derniers mois du contrôle des villes par le Guomindang, on estime que le coût de la vie augmente de 25 pour cent par semaine. Durant l'année qui précède la libération de Beijing, le prix de la farine est multiplié par 4 500 32.

La peste, le choléra, la variole et autres maladies contagieuses déciment la population. Le nombre d'institutions de soins de santé et d'hôpitaux est extrêmement réduit. Le pays ne compte que 0,14 lit d'hôpital par 1 000 personnes. L'espérance de vie du Chinois qui vient au monde en 1949 est de 35 ans à peine. Seulement 0,2 pour cent des personnes de plus de 15 ans ont fréquenté l'enseignement moyen. 90 pour cent des Chinois ne savent ni lire ni écrire 33. La société chinoise pourra-t-elle sortir de ce sous-développement sans l'aide de la classe des capitalistes ? Le parti communiste estime que non.

La révolution bourgeoise-démocratique

En avril 1945, Mao Zedong rédige son essai Du gouvernement de coalition. On peut y lire que la Chine a besoin d'une révolution démocratique bourgeoise sous la direction du Parti communiste. Voici ce que Mao écrit : " Ce serait une pure chimère que de vouloir construire une société socialiste sur les ruines d'un ordre colonial, semi-colonial et semi-féodal sans l'existence d'un État unifié de démocratie nouvelle, sans le développement du secteur d' État de l'économie de démocratie nouvelle, du secteur privé capitaliste et du secteur coopératif, sans le développement d'une culture nationale et scientifique des masses populaires, c'est-à-dire d'une culture de démocratie nouvelle, sans l'émancipation et le développement de l'initiative individuelle de centaines de millions d'hommes, en un mot, sans une révolution démocratique bourgeoise, conséquente et de type nouveau, dirigée par le Parti communiste. Certains se demandent pourquoi les communistes, loin de redouter le capitalisme, en préconisent au contraire le développement dans des conditions données. Notre réponse est simple : la substitution d'un capitalisme développé jusqu'à un certain degré au joug de l'impérialisme étranger et du féodalisme intérieur n'est pas seulement un progrès, c'est un processus inéluctable. Cela est profitable tant à la bourgeoisie qu'au prolétariat, et même plus à ce dernier. Partant de la conception marxiste des lois du développement social, nous, communistes, nous comprenons clairement qu'en Chine, sous le régime d' État de démocratie nouvelle, il est nécessaire, dans l'intérêt du progrès social, de faciliter outre l'essor de l'économie d' État et de l'économie individuelle et coopérative des travailleurs, le développement de l'économie privée capitaliste, dans la mesure où elle ne domine pas la vie économique du peuple 34. " Deux ans plus tard, Mao écrit également : " Confisquer les terres de la classe féodale et les transférer aux paysans, confisquer le capital monopoliste dominé par Chiang Kai-shek, T. V. Soong, H. H. Kung et Tchen Li-fou, et le transférer à l' État, protéger l'industrie et le commerce de la bourgeoisie nationale, voilà les trois grands principes du programme économique de la révolution de démocratie nouvelle. Ce que la révolution démocratique nouvelle vise à éliminer, c'est seulement le féodalisme et le capitalisme monopoliste, c'est seulement la classe des propriétaires fonciers et la bourgeoisie bureaucratique (la grande bourgeoisie), et non le capitalisme en général, non la couche supérieure de la petite bourgeoisie ni la moyenne bourgeoisie. Vu le retard économique de la Chine, il sera encore nécessaire, même longtemps après la victoire de la révolution dans l'ensemble du pays, d'admettre l'existence d'un secteur capitaliste de l'économie, représenté par la couche supérieure très étendue de la petite bourgeoisie et par la moyenne bourgeoisie ; et, en accord avec la division du travail dans l'économie nationale, nous aurons encore besoin d'un certain développement de tous les éléments de ce secteur capitaliste qui sont profitables à l'économie nationale. Ce secteur capitaliste sera encore un élément indispensable dans l'ensemble de l'économie nationale 35. "

Un mois après la proclamation de la République populaire, la Conférence consultative politique du peuple chinois se réunit à Beijing. Il s'agit d'une assemblée regroupant des représentants du Parti communiste, des partis politiques démocratiques, de plusieurs organisations populaires, de l'Armée populaire de libération, des nationalités du pays, des Chinois de l'étranger et de personnalités éminentes non affiliées à un parti politique. Plus tard, le Premier ministre Zhou Enlai formera un gouvernement composé de représentants de ces organisations : 11 des 24 ministres du premier gouvernement ne sont pas membres du Parti communiste. Trois des six vice-présidents de la République ne sont pas des communistes non plus. La Conférence adopte un programme commun qui reprend les quatre secteurs concourant à l'économie : le secteur d' État, l'économie coopérative, le secteur privé et le secteur capitaliste d' État, dans lequel est prise en compte l'industrie privée qui se charge des commandes de l' État. La Conférence jette également les bases de la Loi de réforme agraire. L'article 2 de cette loi dit que l' État va confisquer les terres et le bétail des grands propriétaires. Mais l'article 4 stipule que l' État ne confisquera toutefois pas les entreprises industrielles et commerciales des grands propriétaires ni les terrains que ces mêmes propriétaires utilisent pour leurs activités économiques. Là où les grands propriétaires créeront une activité économique, l' État ne touchera pas à leurs possessions. Il les encouragera au contraire à poursuivre le développement de cette économie capitaliste. La loi de réforme agraire définit une même politique de souplesse à l'égard des paysans riches. Ces derniers ne constituent que six pour cent de la population paysanne, mais leurs exploitations agricoles produisent à peu près la moitié de la production agricole du pays. La loi prévoit que " ni la terre qu'ils travaillent eux-mêmes ou pour laquelle ils incorporent des travailleurs agricoles ni leurs propriétés ne seront confisquées, mais au contraire protégées ". Les paysans riches peuvent donc toujours donner des terres à ferme à des paysans. La loi de réforme agraire élimine la propriété terrienne féodale, mais ne modifie pas le caractère individuel de l'agriculture.

La loi de réforme agraire n'élimine pas non plus deux mécanismes cruciaux d'exploitation : la location de main-d'œuvre et le fermage des terres. La réforme agraire ne correspond donc nullement au principe de " répartition égale de la terre entre tous les paysans " ni non plus à celui de " la terre à qui la travaille ". La loi de réforme agraire ne sort pas du cadre du capitalisme. La même chose vaut dans le secteur industriel : le capital étranger et le capital de la grande bourgeoisie qui collabore avec l'impérialisme sont confisqués, mais l'industrie capitaliste privée reçoit soutien et encouragements.

Mao Zedong écrit en 1949 : " La Chine doit mettre à profit le capitalisme des villes et de la campagne en en faisant jouer tous les facteurs qui soient profitables, et non nuisibles, à l'économie nationale et à la vie du peuple. Notre politique actuelle consiste à limiter le capitalisme et non à le supprimer 36. " Combien de temps les communistes devraient ils poursuivre cette politique ? Durant une longue période, en tout cas. Mao écrit encore en 1949 : " L'économie paysanne est dispersée, et la socialisation de l'agriculture, à en juger par l'expérience de l'Union soviétique, exigera un temps très long et un travail minutieux. Sans socialisation de l'agriculture, il ne peut y avoir de socialisme intégral, solide. La socialisation de l'agriculture doit s'accorder dans son processus avec le développement d'une industrie puissante dont le secteur principal est constitué par les entreprises d' État 37. " Le socialisme économique ne serait donc possible que par la mise sur pied d'une industrie forte et, sur cette base, la socialisation de l'agriculture. Durant la session de la Conférence consultative politique du peuple chinois, des non-communistes posent à Mao la question : combien de temps cela va-t-il durer ? Mao répond : " Sans doute de vingt à trente ans. " Liu Shaoqi et Zhou Enlai s'en tiennent à " quinze ou vingt ans 38 ".

La fin précoce de la politique de socialisation à long terme

Dans la seconde moitié des années 1950, plusieurs contradictions poussent le parti à rompre avec la ligne politico-économique décrite ci-dessus.

La première contradiction est celle qui oppose le plan de socialisation à long terme, tel que le parti l'avait défini, et les desiderata des paysans pauvres et des travailleurs agricoles, qui constituent en gros 70 pour cent de la population rurale. Ils veulent aller beaucoup plus loin et plus vite que le Parti ne l'envisage. Mao Zedong fera référence à leurs souhaits pour reprendre des dirigeants du parti qui entendent freiner l'élan spontané des paysans pauvres. Ces dirigeants du parti sont convaincus qu'une socialisation précipitée ne sera pas profitable à la stabilité du pays et aux relations entre ville et campagne. Les paysans pauvres et les travailleurs agricoles ont beau constituer 70 pour cent de la population rurale, leur contribution à l'approvisionnement des villes n'en reste pas moins très modeste. Les villes reçoivent leurs denrées alimentaires en premier lieu des paysans moyens et riches. Une socialisation accélérée vaudrait sans aucun doute au parti de se mettre ces deux groupes à dos et pourrait avoir des retombées désastreuses pour la situation alimentaire dans les villes et pour le calme dans le pays. Mais Mao soutient le mouvement spontané dans les campagnes. Il rédige un rapport débutant par ces mots : " Un nouveau mouvement de masse, socialiste, est sur le point de prendre son essor dans toutes les régions rurales de notre pays. Toutefois, certains de nos camarades marchent clopin-clopant, comme une femme aux pieds bandés, et ne cessent de se plaindre, disant : "Ah ! Vous allez trop vite !"39 "

La deuxième contradiction qui donne lieu à une rupture avec la ligne élaborée dans les années 1940-1950 est celle qui existe entre la complexité du processus économique et l'inexpérience de la plupart des dirigeants du parti sur ce plan. Plus tard, en janvier 1962, malgré treize années d'expérience, Mao dira : " Pour nous, l'économie socialiste est encore sur bien des points un règne de la nécessité qui demeure inconnu. Prenez mon cas, par exemple : dans les tâches de l'édification économique, il y a beaucoup de questions que je n'ai pas encore assimilées. Je n'entends pas grand-chose à l'industrie et au commerce. L'agriculture, je m'y connais un petit peu. Mais cette connaissance est toute relative, elle est après tout limitée. Je me suis surtout penché sur les problèmes touchant au système social, aux rapports de production. Au sujet des forces productives, je sais très peu de choses. Dans l'ensemble de notre parti, ce qu'on connaît de l' édification socialiste est très insuffisant. Du fait de notre inexpérience dans le domaine de l'édification économique, nous n'avions d'autre alternative que de copier sur l'Union soviétique. Dans l'industrie lourde, en particulier, nous copiions pratiquement tout sur l'Union soviétique et faisions très peu appel à notre créativité 40. "

Durant les années 1950, plus de 10 000 conseillers soviétiques travaillent en Chine. Plus de 80 000 ingénieurs et chercheurs chinois reçoivent leur formation en Union soviétique41. Le premier plan quinquennal chinois (1952-1957) bénéficie d'une importante contribution soviétique. Durant cette période, la moitié des investissements proviennent de l'Union soviétique 42. Sans cette aide soviétique, il aurait été bien plus difficile d'obtenir les succès engrangés dans la construction économique. Voilà pour le côté positif.

Mais il y a également un revers à la médaille. En février 1953, Mao Zedong lance un appel en faveur d' " une campagne nationale pour apprendre de l'Union soviétique et construire ainsi le pays ". Apprendre s'avèrera synonyme de copier, comme Mao lui-même le fera remarquer plus tard. La situation en Chine est bien plus arriérée que celle de l'Union soviétique - copier est de toute manière exclu. Au moment où l'Union soviétique lance son premier plan quinquennal, en 1928, la production de blé par habitant est le double de celle de la Chine de 1952, date du lancement du premier plan quinquennal chinois. Le nombre de kilomètres de voies ferrées en Chine atteint à peine dix pour cent de celui de l'Union soviétique en 1928. La production chinoise d'électricité, de charbon, d'acier et de ciment est de moitié inférieure, par habitant, à celle de l'Union soviétique en 1928 43.

De plus, il y a surtout le fait que les Chinois tirent des conclusions insuffisantes de l'étude de la politique économique de l'Union soviétique des années 1918-1929. En 1918, Lénine, le fondateur de l' URSS définit une politique économique qui présente bien des similitudes avec celle que désirent les Chinois dans les années 1940-1950 : de l'espace pour le capitalisme privé, un front uni avec la bourgeoisie afin de venir à bout de la situation arriérée, une discipline stricte dans les usines, l'introduction du salaire à la pièce, un front uni avec la paysannerie, y compris la moyenne paysannerie, etc. Cette ligne sera baptisée Nouvelle politique économique (NEP). En février 1928, Staline, le successeur de Lénine à la tête de l' État soviétique, écrit : " La Nouvelle politique économique constitue la base de notre politique économique et elle le restera durant une longue période historique. Voici en quoi consiste la NEP : la circulation des marchandises et l'acceptation du capitalisme à condition que l' État conserve le droit et la possibilité de réguler le commerce selon le point de vue de la dictature du prolétariat 44. " Quatre mois plus tard, Staline renvoie de nouveau à la NEP de 1918. Il dit que la NEP a été temporairement interrompue en 1919 du fait que l'impérialisme avait lancé une offensive militaire contre le jeune État soviétique. Mais, après la fin de cette intervention, dit Staline, nous avons repris la NEP. Et d'ajouter : " Le fait que la dictature du prolétariat en Union soviétique a dû revenir aux principes de la Nouvelle politique économique déjà établis en 1918 indique, on ne peut plus clairement, par quoi la dictature du prolétariat a dû entamer le travail de construction dès le premier jour qui a suivi la révolution et sur quoi cette construction doit s'appuyer 45. " Moins d'un an après ce discours, le Parti communiste de l'Union soviétique change son fusil d'épaule et, une fois encore, par la force des choses, puisqu'il n'a pas d'autre choix. Cette fois, la raison est double : les paysans riches passent à l'offensive contre l' État soviétique et gardent les récoltes dans leurs greniers, tandis que, dans l'industrie, les anciens propriétaires tentent d'endommager et de détruire la production, et de la paralyser en se livrant à des actions de sabotage. Et ainsi, le front uni avec la bourgeoisie nationale est pulvérisé, non pas par le Parti communiste, mais par les paysans riches et les capitalistes. En Chine, durant la première moitié des années 1950, la situation est tout autre. Il n'est nullement question de révolte des paysans moyens ou riches et les capitalistes collaborent assez bien - même si certains capitalistes, en Chine, se livrent également à des actes de sabotage, mais les communistes parviendront très rapidement à réprimer cette résistance. Pourtant, certains dirigeants chinois ne veulent pas reprendre la politique économique telle qu'exposée par Lénine, mais préfèrent la politique de l'Union soviétique dans les années 1930 et les années 1950.

La troisième contradiction qui pousse certains dirigeants chinois à rompre avec la ligne définie dans les années 1940-1950 réside entre leur désir d'égalitarisme et l'inégalité croissante. La réforme agraire n'aplanit pas les différences entre paysans riches et pauvres. En 1954, le paysan pauvre possède en moyenne 0,8 hectare, le paysan moyen 1,1 et le paysan riche 2,1. Le paysan pauvre a en moyenne une tête de bétail pour deux familles et une charrue pour trois familles. Le paysan riche a deux têtes de bétail et une charrue par ménage 46. Ces différences ne cessent de s'accroître, au point que Mao Zedong dira, à la mi-1955 : " Au cours des années écoulées, s'est accrue l'influence des forces qui, dans les campagnes, tendent spontanément vers le développement du capitalisme. Partout, de nouveaux paysans riches sont apparus et bien des paysans moyens prospères font tout leur possible pour se muer en paysans riches. Bien des paysans pauvres disposant de trop peu de moyens de production demeurent pauvres et certains courbent l'échine sous de lourds emprunts. D'autres encore vendent ou louent leur terre. Si nous laissons cette situation suivre son cours, les campagnes vont connaître une polarisation croissante 47. "

De même, les différences entre la ville et la campagne augmentent. Entre 1949 et 1952, le salaire ouvrier moyen augmente de 143 pour cent. Durant la même période, le revenu des paysans n'augmente que de 69 pour cent 48. L'inégalité entre ville et campagne s'accroît parce que l'industrie se développe à un rythme bien plus rapide. Les conditions de vie dans les villes s'améliorent considérablement, alors que la prospérité dans les campagnes est loin de progresser aussi rapidement 49. Il existe également de grosses différences dans les salaires. En 1952, un tiers des ouvriers de l'industrie chinoise sont payés à la pièce. Partout règne un système de bonus. Lénine lui-même, en 1918, avait plaidé en faveur de ce système, mais, en Chine, il se heurte dès le début à une forte opposition idéologique. Il existe au sein du parti un courant opiniâtre qui ne veut pas appliquer le principe socialiste de " la rémunération selon le travail ", mais le principe communiste " à chacun selon ses besoins ". Mao Zedong déclare en 1960 : " Pourquoi serait-il inacceptable de construire le communisme ? Pourquoi devons-nous garder un système salarial ? Ce sont des concessions à la bourgeoisie. Il en résulte un développement de l'individualisme. Nous devons éradiquer les règles de droit bourgeoises et l'idéologie bourgeoise. Faire prévaloir la position et le rang de quelqu'un, accorder des salaires plus élevés aux travailleurs intellectuels et des salaires plus bas aux travailleurs manuels sont des survivances de l'idéologie bourgeoise. Notre parti s'est développé, passant de centaines de milliers à des millions de membres. Au début, nous avions une vie collective et égalitaire. Chacun d'entre nous était zélé au travail et courageux au front. Nous ne faisions en aucun cas appel à des stimulants matériels. Nous avions confiance dans la morale révolutionnaire 50. "

L'idée de " construire le communisme " dans les circonstances d'une économie arriérée n'est pas nouvelle. Le mouvement des Taiping qui, entre 1850 et 1864, avait dirigé une révolte de dizaines de millions de paysans, voulait l'égalité absolue. Le mouvement démocratique-bourgeois de Sun Yat-sen, qui était apparu au début du 20e siècle, plaidait pour une sorte de socialisme agraire égalitaire. Entre 1915 et 1919 s'est développé le Mouvement pour la nouvelle culture. Son chef était Chen Tuhsiu. Le mouvement voulait la destruction de la culture chinoise existante et de l'ancienne et il entendait les remplacer par un égalitarisme total. En 1921, Chen Tuhsiu fut le premier président du Parti communiste chinois. Durant les premières années de son existence, le parti compte beaucoup de membres provenant des milieux du Mouvement pour la nouvelle culture.

Il est logique que, dans les circonstances de l'époque, de telles idées refassent surface. Nous avons vu la même chose dans le mouvement ouvrier occidental. Chez nous, le socialisme a d'abord fourni Claude-Henri Saint-Simon, Charles Fourier et Robert Owen. Eux aussi rêvaient d'une société socialiste qui se serait mise en place avant même que le capitalisme n'ait rempli sa tâche historique et sans éléments capitalistes dans la société proto-socialiste. Ils nourrissaient également l'idée d'une égalité absolue entre tous les membres. Friedrich Engels fut plutôt bienveillant à leur égard, mais n'hésita pas à attirer l'attention sur leur utopisme petit-bourgeois : " La prise de possession de tous les moyens de production par la société a, depuis les débuts du mode de production capitaliste dans l'histoire, bien souvent plus ou moins vaguement flotté devant les yeux tant d'individus isolés que de sectes entières, comme idéal d'avenir. Mais elle ne pouvait devenir possible, devenir une nécessité historique, qu'une fois données les conditions matérielles de sa réalisation. Cette prise de possession, comme tout autre progrès social, devient praticable, non pas du fait qu'on se sera rendu compte que l'existence des classes est contraire à la justice, à l'égalité, etc., non pas par la seule volonté d'abolir ces classes, mais en vertu de certaines conditions économiques nouvelles 51. "

La quatrième contradiction qui aboutit à l'abandon de la politique à long terme de la socialisation se situe entre la nécessité de construire l'économie en paix et l'agressivité de l'impérialisme et, en particulier, de l'impérialisme américain.

En juin 1950 éclate la guerre de Corée. Le président américain Harry Truman envoie la Septième Flotte dans le détroit de Taiwan afin de patrouiller entre la Chine continentale et l'île de Taiwan. L'ordre de Truman n'a rien à voir avec la guerre en Corée : le détroit de Taiwan est situé à des milliers de kilomètres au sud de la Corée et la Chine n'est pas encore impliquée dans ce conflit. À ce moment même, la Chine est prête à libérer Taiwan, la dernière province à être encore sous le contrôle des troupes de Chiang Kai-shek. L'ordre de Truman vise à saboter la réunification et la construction de la Chine. Le 27 juin 1950, le président américain fait une déclaration disant notamment ceci : " L'occupation (sic) de Taiwan par les troupes communistes signifierait une menace directe pour la sécurité de la région de l'océan Pacifique et des forces américaines qui accomplissent leur tâche légitime et nécessaire dans cette région 52. " Truman décide d'envoyer le général MacArthur à Taiwan afin de se concerter avec Chiang Kai-shek, de donner à Taiwan l'argent et le matériel militaire demandé et de faire exécuter des vols de reconnaissance le long de la côte continentale de la Chine. Autant d'ingérences dans les affaires intérieures de la Chine et autant d'atteintes à la souveraineté territoriale chinoise. Cette agressivité de l'impérialisme américain culmine lorsque, lors d'une conférence de presse donnée en 1953, le président Truman menace d'utiliser l'arme nucléaire contre la Chine. Dès le début des années 1950, il existe un embargo américain sur le commerce avec la Chine. Les États-Unis gèlent les avoirs chinois dans leur pays. Les navires et avions américains ne peuvent plus rallier la Chine. Tout indique que les Américains n'ont absolument pas l'intention de permettre à la Chine de se développer. Les Chinois sentent la nécessité d'accélérer et même de forcer la mise sur pied de leur économie afin de pouvoir mener une guerre de défense avec succès.

La cinquième contradiction qui amène certains dirigeants chinois à renoncer à la politique de socialisation à long terme est celle qui réside entre la ferme confiance dans le socialisme, d'une part, et l'attaque brutale du dirigeant de parti Nikita Khrouchtchev contre le socialisme en Union soviétique ainsi que l'insurrection hongroise de 1956, d'autre part. L'attaque de Khrouchtchev reçoit le soutien reconnaissant du service américain des renseignements, la CIA, qui s'en sert pour noircir le socialisme partout dans le monde et allumer et alimenter les querelles au sein même des partis communistes et entre les partis communistes de divers pays. De l'intervention de Khrouchtchev, les Chinois concluent que, dans les pays socialistes, il existe un danger réel de rétablissement d'un régime capitaliste. L'insurrection hongroise le prouve d'ailleurs à suffisance. Les deux événements renforcent la conviction de certains dirigeants chinois : il faut aller plus vite qu'on ne le prévoyait originellement et il faut intensifier la lutte contre les " éléments droitiers " qui, au sein du parti, incitent à la prudence et à l'application de la ligne élaborée dans les années 1940-1950.

Des équipes d'entraide aux coopératives

Fin 1952, la Chine a une économie agricole de type principalement individuel qui, sous cette forme, évidemment, ne peut constituer la base de son industrialisation, de sa modernisation et de son socialisme. Le Parti communiste veut appliquer progressivement la socialisation de l'agriculture, en première instance par le biais des équipes d'entraide. Celles-ci sont apparues spontanément, déjà avant la révolution de 1949, parce que les paysans voulaient utiliser en commun les rares moyens techniques disponibles à l'époque. Les équipes d'entraide comprennent quatre ou cinq familles paysannes qui s'entraident sur une base non permanente. Les communistes prennent ces équipes déjà existantes comme point de départ, mais rassemblent désormais jusqu'à vingt familles dans ce genre d'équipes. En 1952, un quart de la population paysanne est organisée en équipes d'entraide. En 1953, on en est déjà à 30 pour cent.

Durant la même période, les communistes créent des coopératives de bas niveau auxquelles les paysans collaborent sur base permanente. La règle de conduite de ces coopératives de bas niveau consiste en ce que les familles concernées mettent leurs terres en commun sans perdre leur droit de propriété. La plupart de ces coopératives comptent environ vingt familles. En 1953, à peine 0,2 pour cent des familles sont organisées dans une coopérative. En 1955, elles sont déjà 14 pour cent. Outre ces coopératives de bas niveau, les communistes créent des coopératives de haut niveau dans lesquelles les familles paysannes apportent et cèdent leurs terres, leur bétail et leurs outils. En 1953, elles sont une quinzaine, auxquelles collaborent 2000 familles de paysans. Deux ans plus tard, elles sont 530 réunissant 40 000 familles 53. En 1955, environ 15 pour cent des familles paysannes sont organisées en coopératives. Mao Zedong écrit alors : " Au printemps 1958, les coopératives de type semi-socialiste doivent englober la moitié de la population rurale 54. " C'est plus que ce que le Comité central avait prévu dans le premier plan quinquennal. Celui-ci avait décidé que, fin 1957, un tiers seulement des paysans seraient organisés dans des coopératives agricoles de bas niveau.

Mais, à partir de 1955, apparaissent également les premières erreurs gauchistes : certains cadres veulent aller trop vite et forcent les paysans à faire partie d'une coopérative. Dans certaines régions, les paysans moyennement riches d'avant veulent se retirer de la coopérative parce que les résultats sont moins bons pour eux. Les cadres communistes refusent qu'ils le fassent, après quoi, en divers endroits, les paysans tuent le bétail, abattent les arbres fruitiers et volent le matériel de la coopérative pour le revendre 55. La plupart des dirigeants du parti estiment désormais que le degré et la forme de coopérative doivent d'abord être consolidés avant de franchir de nouvelles étapes dans la socialisation. D'autres dirigeants du parti estiment qu'on doit continuer sur sa lancée. Au printemps 1955, paraît un texte de compromis de la section Agriculture du parti dans lequel on peut lire que les équipes d'entraide sont encouragées à se muer en coopératives de bas niveau et qu'un an plus tard, le nombre de ces coopératives peut passer de 650 000 à un million. Le Bureau politique du parti approuve ce texte. Mais, peu après, Mao Zedong propose de pousser ce chiffre à 1,3 million dans le même laps de temps. Le mouvement de socialisation se poursuit à une vitesse éclair. Fin 1956, on compte 96,3 pour cent de paysans organisés dans une coopérative. Parmi ceux-ci, presque 88 pour cent sont organisés dans des coopératives de haut niveau dans lesquelles la propriété privée des moyens de production a été supprimée 56. Ce qui, selon Mao Zedong et Zhou Enlai, devait durer entre vingt et trente ans a été accompli en sept ans.

C'est dans de telles circonstances que se tient en septembre 1956 le 8e congrès du parti communiste. Le vice-président Chen Yun, qui entend freiner les choses, dit dans un discours : " Dans les coopératives agricoles, les cultures céréalières et industrielles, ainsi qu'une partie des activités subsidiaires, devront être soumises à l'exploitation collective, mais beaucoup d'autres activités subsidiaires devront être pratiquées à titre individuel par les membres des coopératives. Au lieu de concentrer sans distinction toutes les activités productives dans les mains des coopératives, il faudra laisser aux membres des coopératives une entière liberté de se livrer à toutes sortes d'activités subsidiaires, car cela permettra d'augmenter la production de divers produits, de mieux répondre aux besoins du marché et d'accroître les revenus des paysans. Là où la surface de terre cultivée par tête d'habitant est relativement élevée, les coopératives pourront réserver à chacun de leurs membres une parcelle de terre un peu plus grande 57. " Oui à la socialisation dans l'agriculture, mais avec le maintien d'une part importante de l'économie privée, dit Chen Yun.

Il étend cette vision du développement à toute l'économie pour dire : " Notre économie socialiste présente les caractéristiques suivantes: dans l'exploitation de l'industrie et du commerce, les entreprises d' État et les entreprises collectives forment l'ossature, secondées par un certain nombre d'entreprises individuelles. Celles-ci complètent les entreprises publiques et collectives. Dans le domaine de la planification, la production des principaux produits industriels et agricoles est régie par des plans, mais celle d'un certain nombre de produits est soumise au jeu régulateur du libre échange, dans les limites autorisées par le plan d' État. La production planifiée occupe donc une place prédominante, elle n'est que complétée par la production soumise à l'infuence régulatrice du libre échange, dans les limites autorisées par le plan d' État. Dans ces conditions, notre marché ne peut absolument pas être un marché de type capitaliste, mais un marché socialiste unifié. Ce marché socialiste est essentiellement constitué par un marché d' État, complété par un marché libre, qui fonctionne dans un cadre déterminé, sous la direction de l' État 58. " Le congrès accepte ces positions et les fait figurer dans la résolution finale. En décembre, le quotidien du parti publie un éditorial s'opposant à la vision qui prétend qu'autoriser l'activité économique individuelle serait néfaste pour le processus de socialisation à long terme 59. À la même époque, Mao Zedong déclare qu'il n'y a pas de problème si les petites et grandes usines privées augmentent en nombre. Les individus, dit-il, doivent être autorisés à fonder des usines. Mao qualifie cela de " nouvelle politique économique 60".

Immédiatement après la session du 8e congrès, le Comité central nouvellement élu se réunit pour définir les grandes lignes du deuxième plan quinquennal. Ici, les divergences de vues se font jour de façon beaucoup plus nette. Zhou Enlai et Chen Yun préconisent une croissance prudente de l'économie, dans l'optique d'une consolidation des résultats obtenus. Mao affirme que la croissance proposée est trop faible. La direction du parti est grandement divisée. Lors de la session plénière du Comité central, en octobre 1957, Mao déclare que la contradiction majeure en Chine se situe entre la bourgeoisie et le prolétariat, entre le capitalisme et le socialisme. Cela contredit la ligne que Mao a défendue jusqu'alors et c'est également en contradiction avec ses essais fondamentaux de la période 1940-1950. La nouvelle position de Mao est en outre en contradiction avec les conclusions du 8e congrès qui a élu ce Comité central. Mao et le 8e congrès avaient déclaré auparavant que le principal problème n'était pas la bourgeoisie, mais la situation sociale et économique arriérée et qu'on devait unir les gens qui pouvaient l'être afin de s'attaquer à ce problème. À ce propos, dans la situation économique de l'époque, on avait impérieusement besoin de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie pour améliorer la situation sociale et économique. Dans la résolution finale du 8e Congrès, on peut lire ceci : " La principale contradiction qui se trouve dans notre pays est la contradiction entre la demande du peuple d'édifier un pays industriel avancé d'une part et l' État actuel de pays agricole arriéré d'autre part, entre le besoin du peuple de développer rapidement l'économie et la culture d'une part, et l'incapacité actuelle de notre économie et de notre culture de satisfaire aux besoins du peuple d'autre part. À l'heure actuelle, le Parti et le peuple du pays entier ont pour tâche principale de concentrer toutes les forces pour résoudre cette contradiction, pour transformer au plus vite notre pays de pays agricole arriéré en un pays industriel avancé 61. "
Le revirement théorique de Mao à l'automne 1957 signifie la fin du front uni avec la bourgeoisie qui, désormais, est désignée comme l'ennemi. C'est ainsi la fin de la politique appliquée depuis 1949. Le Comité central écrira plus tard : " [...] [cette] remise en cause du jugement scientifique [...] théoriquement parlant [...] fut à l'origine des excès que le parti allait commettre à maintes reprises [...] 62. "

Le Grand bond en avant

Un mois après ce revirement théorique vers l'extrême gauche, le journal du parti écrit dans un éditorial : " Certaines personnes ne peuvent pas comprendre qu'après la formation des coopératives agricoles, on a les conditions et la nécessité de réaliser un grand bond en avant sur le front de la production. " La socialisation très poussée rendrait possible une production beaucoup plus élevée. Maintenant que les rapports de production ont été socialisés en grande partie, les forces productives pourraient se développer bien plus rapidement. Mao Zedong explique ce qu'on entend par production plus élevée. Le 18 novembre 1957, lors d'une visite à Moscou, il déclare : " Le camarade Khrouchtchev nous dit que l'Union soviétique peut rattraper les États-Unis d'ici quinze ans. Je pense que la Chine peut rattraper la Grande-Bretagne d'ici quinze Ans 63. " En avril 1958, il déclare : " Cela va prendre dix ans pour rattraper la Grande-Bretagne et dix autres années encore pour rattraper les États- Unis 64. " En juin 1958, il dit : " Nous allons rattraper la Grande-Bretagne dans les trois ans et les États-Unis dans les dix ans. La chose est certaine 65." On doit savoir qu'à la même époque, les États-Unis ont un produit national brut par habitant au moins vingt fois supérieur à celui de la Chine. La part de la Chine dans le produit mondial brut est de 5 pour cent, celle des États-Unis est de 28 pour cent. Le taux de croissance de la Chine se situe, il est vrai, de moitié plus haut qu'aux États-Unis, mais, si ces taux de croissance devaient rester les mêmes, il faudrait attendre presque un siècle pour que la Chine puisse rattraper les États-Unis 66.

Les objectifs irrationnels sont caractéristiques du Grand bond en avant, dont le slogan par excellence est : " Un jour vaut vingt ans. " Ce qui veut dire : La Chine peut atteindre en un jour ce pour quoi l'Occident a eu besoin de vingt ans.

D'abord, les objectifs de production des produits agricoles sont augmentés de 20 à 50 pour cent. Ensuite, il est dit que la production d'acier doit augmenter et, dans les cinq ans, passer de 12 à 30 millions de tonnes. Ces objectifs de production élevés coïncident avec les objectifs de socialisation maximale. En avril 1958, le Comité central déclare que les coopératives devraient se muer en de grandes communautés rassemblant des milliers de familles paysannes. En août 1958, le Bureau politique affirme : " Il semble que l'avènement du communisme en Chine n'appartient plus à un avenir lointain 67. " Le communisme, la forme la plus élevée de l'organisation socio-économique, doit donc être réalisé dans un pays où le mode de production est arriéré, où l'on n'utilise un tracteur que dans cinq pour cent des champs à peine, où l'écrasante majorité de la main-d'œuvre produit juste assez, ou pas même assez, pour assurer sa propre subsistance et où des centaines de millions de personnes courent encore en haillons.

Les hauts objectifs de production aboutissent au chaos dans l'économie. Pour pouvoir réaliser la production d'acier envisagée, un mouvement national de masse se met en branle. Des dizaines de millions de personnes se rendent dans les montagnes pour couper le bois et collecter le charbon qui sont nécessaires comme combustibles pour un million (selon une estimation) de petits fourneaux à acier qu'on construit dans les villages. Le parti lance un mouvement de masse similaire pour accélérer la production d'électricité, les travaux d'irrigation, le transport. Les coopératives sont rassemblées en de grandes communes dont les membres perdent la parcelle qu'ils travaillent en privé, de même que leur petit bétail, leur basse-cour et leurs arbres fruitiers. Durant la période des coopératives, les parcelles privées des paysans représentaient environ 7 pour cent de la superficie cultivée. Fin 1958, toute la population paysanne est organisée en 24 000 communes comptant en moyenne 5 000 familles. Il existe même des communes de 100 000 familles 68.

Cet ensemble de mesures aboutit à une catastrophe. En 1958, la production céréalière est de 195 millions de tonnes. L'année suivante, elle baisse, passant à 170 millions de tonnes. Un an plus tard, elle n'est plus que de 143 millions de tonnes. En 1961, elle n'est plus que de 135 millions de tonnes. La baisse, entre 1958 et 1961, est de 32 pour cent. La production de coton chute de 35 pour cent. La production de plantes oléagineuses baisse de plus de la moitié, pour retomber au niveau de 1949. Le nombre de porcs baisse, lui, de 43 pour cent 69. En 1960, la consommation moyenne de blé dans les campagnes est d'un cinquième inférieure à celle de 1957. La consommation de viande baisse de 70 pour cent. Les gens connaissent la faim. Le Comité central écrira plus tard : " [...] le taux de mortalité augmenta parmi la population rurale dans de nombreuses provinces. Selon les statistiques officielles, à la suite du taux de natalité et de la hausse du taux de mortalité, la population du pays diminua en 1960 de dix millions par rapport à l'année précédente. [...] On ne peut imaginer plus terrible démenti aux affirmations de ceux qui avaient prétendu améliorer plus rapidement le niveau de vie de la population par un "grand bond en avant" et par la création des communes populaires 70. "

L'industrie elle aussi traverse des années extrêmement difficiles. La plupart des nouvelles entreprises industrielles dans les communes et les districts manquent de matières premières, de machines, d'équipements et de personnel technique. Les " spécialistes " qui doivent s'occuper des fours à acier sont des forgerons, des menuisiers et de simples paysans. La qualité de la production d'acier est médiocre, au point même qu'une grande partie de cette production est inutilisable : les outils agricoles tombent en pièces à leur première utilisation. Les rails de chemin de fer restent inutilisés le long des voies du fait qu'ils sont de trop mauvaise qualité. Le volume de la production d'acier augmente en 1958 et 1959, mais retombe considérablement en 1960. Ce n'est qu'en 1964 qu'on peut à nouveau atteindre le niveau de 1958. Finalement, il s'avère que cette forme d'industrialisation équivaut à un vaste gaspillage de matières premières, une destruction des forêts, une production massive de marchandises inutilisables, un gaspillage de main-d'œuvre et une démoralisation de la population rurale 71.

Le Grand bond en avant résulte d'une conception prétendant que plus le degré de socialisation des rapports de production est élevé, plus les forces productives croissent rapidement, quelle que soit la situation du mode de production. La catastrophe économique que fut le Grand Bond prouve l'inexactitude de cette conception. Après la mort de Mao Zedong, le Parti communiste en tirera la leçon suivante : les forces productives se développent dans la mesure où les rapports de production sont adaptés au mode de production évolué. Exactement comme Marx l'avait théorisé.

La démocratie interne dans un triste état

Durant le Grand bond, sévit au sein du parti une lutte contre tous ceux qui recommandent la prudence et préconisent une approche scientifique et progressive. Cette lutte est si virulente que le débat démocratique au sein du parti subit de très graves dommages. Un parti communiste ne peut exister sans démocratie. Il a besoin d'avis internes opposés, de nuance, d'avertissements contre des thèses unilatérales. Dès que cela devient impossible, le débat interne finit par disparaître et le parti va trouver bien plus difficilement, voire plus du tout, la voie correcte vers la solution des problèmes.

En 1957, à la veille du Grand bond en avant, Mao écrit déjà des textes dans lesquels il définit le débat et la lutte au sein du parti comme une lutte classe contre classe dans laquelle bien des gens dont l'avis diffère du sien sont catalogués comme personnes " collaborant avec les capitalistes ". Le débat interne n'est plus une discussion entre camarades de parti. En 1957, Mao fait publier un livre intitulé Socialist Upsurge in China's Country side (montée du socialisme dans les campagnes chinoises). C'est un recueil d'articles de divers cadres désireux d'appliquer la socialisation très rapidement et à tous les niveaux. Mao accompagne chaque texte d'un bref commentaire. Ainsi, il écrit :" Dans de très nombreuses sections locales, les opportunistes de droite l'emportent. Ils travaillent main dans la main avec les forces du capitalisme. Ils empêchent les masses importantes des paysans pauvres et moyens de choisir la voie de la coopérative. Certains individus se prétendent communistes, mais témoignent de peu d'intérêt pour le socialisme que nous construisons. Non seulement ils ne soutiennent pas l'enthousiasme des gens - ils versent également de l'eau froide sur la tête du peuple 72. " En octobre de la même année, Mao déclare que la principale contradiction en Chine réside entre le capitalisme et le socialisme. Dans la foulée, ceux qui recommandent la prudence sont appelés des " éléments pro-capitalistes ".

Du 2 juillet au 1er août 1959, le Bureau politique se réunit à Lushan en compagnie d'un certain nombre d'autres membres du Comité central. C'est le moment où, chez de nombreux cadres supérieurs, apparaissent des doutes quant au bien-fondé du Grand bond en avant. Parmi ces personnes, le Premier ministre Zhou Enlai et les vice-présidents du parti Chen Yun et Zhu De. L'assemblée a été convoquée afin de combattre les fautes de gauche dans le Grand bond. Au cours des deux premières semaines de la réunion, c'est d'ailleurs ce que l'on fait, mais, selon un nombre de personnes présentes, pas de façon assez approfondie. Le 14 juillet, en cours de réunion, Peng Dehuai rédige une lettre personnelle à l'adresse de Mao Zedong. Peng Dehuai est membre du Bureau politique et ministre de la Défense. Il écrit entre autres : " Il y a une tendance à l'exagération et au simplisme. Nous n'avons pas bien appliqué le principe de la recherche de la vérité dans les faits. Il y a du fanatisme petit-bourgeois et, dans nos têtes, vit l'idée que nous pouvons réaliser le communisme d'un seul coup. " Peng Dehuai reçoit dans ses exposés le soutien du vice-ministre des Affaires étrangères Zhang Wentian, du chef de l' État-major général Huang Kecheng et du secrétaire du parti pour la province de Hunan, Zhou Xiaozhou. Ils demandent que la réunion examine plus profondément les causes politico-idéologiques des erreurs de gauche. C'est à ce moment précis que, sur intervention de Mao Zedong, la réunion, initialement prévue pour corriger les erreurs de gauche, se transforme en une chasse aux sorcières contre les " éléments droitiers ". Mao y va d'un discours extrêmement cinglant dans lequel il dit que Peng, Zhang, Huang et Zhou se sont unis au révisionniste Khrouchtchev. Mao déclare : " Le parti est sous le feu de forces intérieures et étrangères. " Dix jours après la conférence, Mao adresse à toutes les sections du parti une circulaire dans laquelle on peut lire :" Au Comité central siègent des opportunistes de droite. Au niveau provincial
aussi, siègent des opportunistes de droite, comme le secrétaire
provincial du parti Chang Kai-fan, de l'Anwei. Je pense que ce sont des gens qui se sont infiltrés dans le parti. Durant la période de transition du capitalisme vers le socialisme, ils défendent le point de vue bourgeois et ils essaient de saper la dictature du prolétariat, de diviser le Parti communiste, d'étendre leur influence et de fonder un parti opportuniste 73."

Après cela, on assiste au déclenchement d'une campagne idéologique à l'échelle nationale. Sans l'ombre d'une preuve, Peng Dehuai se voit reprocher d'être un agent de Khrouchtchev. Le plus virulent est le nouveau ministre de la Défense, Lin Biao. Selon lui, Peng est un " hypocrite ", un " conspirateur " et un " arriviste " 74. (Soit dit en passant, plus tard, Lin Biao fomentera un coup d' État militaire contre Mao Zedong,le parti et la république.) En compagnie de Peng, de très nombreux cadres subissent des sanctions. Plus de trois millions d'entre eux se voient taxer d'opportunisme de droite. Mao Zedong déclare : " La lutte dont Lushan est le théâtre constitue une lutte de classes ; elle est le prolongement de la lutte à mort [...] entre les deux grandes classes antagonistes : la bourgeoisie et le prolétariat 75. " C'est ainsi que les discussions se muent en une lutte à mort entre la classe ouvrière et les capitalistes. Cela s'avère néfaste pour la démocratie et pour la mise au point de la politique correcte. Après la conférence de Lushan, les erreurs de gauche et le fanatisme se multiplient de plus belle jusqu'au moment où, en janvier 1961, le Grand bond est abandonné. Mais, entre-temps, sous l'impulsion une fois de plus de Lin Biao, se développe dans le parti un culte de la personnalité de Mao Zedong au point que, jusqu'à deux ans après sa mort, il sera encore impossible d'émettre une critique de fond de ses erreurs de gauche et, partant, de la ligne politique et de l'idéologie qui ont été à la base du Grand bond en avant.

La Révolution culturelle

Juste après la fin du Grand bond, débute une polémique virulente entre le Parti communiste chinois et celui de l'Union soviétique, où le dirigeant Khrouchtchev jette par-dessus bord, l'un après l'autre, les principes marxistes. Les Chinois voient en Khrouchtchev l'homme occupé à installer systématiquement le capitalisme et à jeter aux orties l'héritage de la révolution - un jugement dont on peut dire aujourd'hui, cinquante ans plus tard, qu'il était correct. En mai 1966, Mao Zedong a un entretien avec le dirigeant vietnamien Hô Chi Minh. Il lui dit : " Nous sommes des septuagénaires, Marx va bientôt nous rappeler à lui ; mais je ne sais pas encore si celui qui me succédera sera un Bernstein, un Kautsky ou un Khrouchtchev. Heureusement, nous avons encore le temps de nous préparer à une telle éventualité 76. " Mao est convaincu que la Chine a régulièrement besoin d'un mouvement de masse pour épurer le parti, pour combattre les vieilles idées féodales et les nouvelles idées bourgeoises dans la société et pour empêcher que la Chine emprunte la voie du capitalisme. Ce n'est que de cette façon qu'on pourrait éviter l'apparition d'un Khrouchtchev chinois.

Aux yeux de Mao, en fait, celui-ci a déjà surgi. Non pas sous les traits d'une seule personne, mais de tout un groupe de personnes. Il écrit en mai 1966 : " Les représentants de la bourgeoisie qui se sont infiltrés dans le Parti communiste nient la nécessité de la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie, de la révolution du prolétariat contre la bourgeoisie, de la dictature du prolétariat sur la bourgeoisie. Ils sont les loyaux serviteurs de la bourgeoisie et de l'impérialisme. Ils s'efforcent ensemble de maintenir en place l'idéologie bourgeoise de l'oppression et de l'exploitation du prolétariat. C'est une bande de contre-révolutionnaires qui sont opposés au Parti communiste et au peuple. Leur lutte contre nous est une lutte à mort. C'est pourquoi notre lutte contre eux doit également être une lutte à mort. Les représentants de la bourgeoisie qui se sont infiltrés dans le parti, le gouvernement, l'armée et les secteurs culturels sont une bande de révisionnistes contre-révolutionnaires. S'ils en ont l'occasion, ils transformeront la dictature du prolétariat en une dictature de la bourgeoisie . "

Cette présentation des choses, comme le dira plus tard le Comité central, ne correspond pas à la réalité. Bien sûr, il y a des opportunistes de droite dans le parti, tout comme il y a des opportunistes de gauche. Mais les contradictions entre eux et le parti ne sont pas antagonistes. Ce sont des contradictions qui reposent sur des visions différentes de la façon de construire le socialisme. Ce texte de Mao se situe directement à l'opposé, lui aussi, de l'idéologie de ses essais fondamentaux que sont La démocratie nouvelle (1940), Le gouvernement de coalition (1945) et De la juste solution des contradictions au sein du peuple (1957), où l'on recherche un front uni avec la classe des capitalistes afin de sortir le pays de son sous-développement et où est défendue la construction du socialisme sur une très longue période historique et de façon progressive.

À ce moment, la lutte contre les prétendus éléments capitalistes bat déjà son plein. Le 18 mars 1966, le général Luo Ruiqing commet une tentative de suicide après avoir été accusé de toutes sortes d'infamies par Lin Biao. Luo Ruiqing est un vétéran révolutionnaire et il est le chef d' État-major de l'armée. Le 17 mai, l'ancien rédacteur en chef du journal du parti, Deng Tuo, se suicide après avoir subi lui aussi le feu roulant de la critique. Six jours plus tard, c'est au tour de Tian Jiaying qui, durant de nombreuses années, a été l'un des secrétaires politiques les plus fidèles et les plus compétents de Mao. Le 25 juin, le directeur du ministère des Affaires étrangères se suicide à son tour, bientôt suivi, le 10 juillet, par Li Qi, le directeur de la section propagande de la ville de Beijing. De même, les cadres supérieurs du parti comme le président de la République et premier vice-président du parti Liu Shaoqi, le Premier ministre Zhou Enlai, le maréchal Zhu De, le vice-président du parti Chen Yun, le chef du secrétariat du parti Deng Xiaoping se voient adresser de sévères critiques. À l'automne 1966, la direction du parti est remaniée. Il ne reste désormais plus qu'un vice-président et c'est le ministre de la Défense, Lin Biao. Les anciens vice-présidents Liu Shaoqi, Zhou Enlai, Zhu De et Chen Yun ne sont plus cités. Un autre vétéran écope lourdement : Bo Yibo. Il fait partie des Huit Immortels, le groupe des huit vétérans les plus respectés de la révolution chinoise. Durant la Révolution culturelle, il ne fait plus partie des Immortels, mais des 66 traîtres, les cadres supérieurs qui se retrouvent en prison. Lors du 9e Congrès du parti, en avril 1969, quelque 70 pour cent des membres encore en vie du huitième Comité central ne sont plus réélus. 25 des 29 secrétaires provinciaux sont démis de leurs fonctions.

Aux yeux de Mao, la lutte contre tous ces " éléments de droite " doit être menée en premier lieu par les masses. Le 8 août 1966, Mao déclare : " Dans la Grande révolution culturelle prolétarienne, la seule méthode valable consiste en ce que les masses se libèrent elles-mêmes. Ne craignez ni l'agitation ni la fureur. Laissez les masses s'éduquer elles-mêmes dans ce grand mouvement révolutionnaire et laissez- les apprendre à faire la distinction entre ce qui est juste et ce qui est erroné. " Ici aussi, Mao va à l'encontre des principes politiques de la révolution chinoise. Auparavant, il s'est opposé à plusieurs reprises au slogan " Faites tout ce que les masses veulent ", car, disait-il, les masses ont besoin du rôle dirigeant du parti et pas de cadres qui leur caracolent après. Mais, à partir du Grand bond, tout le salut vient des masses. En février 1967, naît un confl it entre le ministre de l' Agriculture Tan Zehnlin et Jiang Qing qui, en compagnie de Wang Hongwen, Zhang Chunqiao et Yao Wenyuan, constituent la Bande des quatre, le groupe d'extrême gauche qui s'arroge la direction de fait de la Révolution culturelle. Tan Zehnlin écrit : " Les masses, toujours rien que les masses... et qu'en est-il du rôle dirigeant du parti ? Aujourd'hui, tout se fait sans le parti. Les masses se libèrent elles-mêmes, elles s'éduquent toutes seules, elles font la révolution. Qu'est-ce que c'est que tout cela ? C'est de la métaphysique ! Le but des gens d'extrême gauche est d'évincer l'un après l'autre les vieux cadres et de balancer quarante années de révolution à la poubelle 78. "

Dans nombre de villes et dans de nombreuses usines, les gens d'extrême gauche évincent le parti et les autorités. En janvier 1967, à Shanghai, éclate une révolte à l'issue de laquelle la totalité des hautes instances du parti sont envoyées promener. La même chose se passe dans les villes de Beijing, Taiyuan et Harbin. De plus en plus, le parti est mis hors circuit. Au sein de la direction nationale du parti est fondé le Groupe de la Révolution culturelle, sous la direction de Jiang Qing et de Chen Boda. Le 17 février 1967, il s'ensuit un échange verbal particulièrement cinglant entre des membres de ce groupe et un groupe de vétérans révolutionnaires sous la direction de Li Xiannian et du maréchal Ye Jianying. À un moment donné, ce dernier lance sarcastiquement à Chen Boda : " Non, c'est vrai, nous ne connaissons pas les principes communistes. Dites-les-nous donc. Par exemple : peut-on faire une révolution sans la direction du parti 79 ? " Après cette prise de bec, les réunions du Bureau politique seront tout simplement supprimées. La direction effective du parti est désormais dans les mains du Groupe de la Révolution culturelle qui, pourtant, n'a aucun mandat ni du Comité central ni du Congrès du parti.

Le Groupe de la Révolution culturelle développe une ligne qui, sous bien des aspects, ressemble à l'idéologie du Mouvement pour la nouvelle culture de la période 1915-1919. Le premier président du Parti communiste vient de ce mouvement. Déjà à l'époque, ses militants appelaient à une révolution culturelle. Dans leur iconoclasme, ils exigeaient le rejet de tout ce qui émanait de la culture chinoise traditionnelle parce que, d'après eux, cette culture était un frein au progrès. Ils estimaient que le changement révolutionnaire culturel et intellectuel était la condition essentielle au progrès socio-économique. Ils étaient convaincus que l'histoire était déterminée par ce que pensaient les gens et que cette pensée était formée par des mouvements révolutionnaires tels que des révolutions culturelles. Entre 1966 et 1976, c'est également cela qui constitue le noyau central de la Révolution culturelle : ce sont les idées qui déterminent le cours de l'histoire. Tous les quinze ou vingt ans, des révolutions culturelles récurrentes doivent balayer les vieilles idées et créer de nouvelles idées révolutionnaires.

Lénine avait une tout autre vision de cela. Il croyait que les communistes devaient utiliser du passé tout ce qui était correct. Le socialisme, disait-il, ne peut être construit sans s'appuyer sur ce qu'il y a eu de bon et de correct dans le passé. Une belle expression de lui dit : " Le passé, c'est la pâte que l'on pétrit aujourd'hui pour faire le pain de demain. ". Lénine estimait également que le développement de la culture d'un peuple dépendait en première instance du développement matériel, car, sans base matérielle, aucune civilisation supérieure n'était possible. C'est pourquoi Lénine disait que plus un pays était arriéré, plus il serait malaisé d'y construire le socialisme. En 1961-1962, Mao rédige une critique de l'ouvrage Économie politique des communistes soviétiques. Il écrit : " Lénine dit : "Plus un pays est arriéré, plus il est difficile de passer du capitalisme au socialisme." Cela ne semble pas correct aujourd'hui. Aujourd'hui, ce passage est moins difficile à mesure que l'économie est plus arriérée ; plus elle est arriérée, plus les gens veulent la révolution 80. " L'arriération deviendrait ainsi un atout.

Mao défend la même idée à la veille du Grand bond en avant. En 1958, il décrit le peuple chinois comme une feuille de papier blanc : " Les 600 millions d'habitants de la Chine ont deux particularités remarquables : ils sont avant tout pauvres et en second lieu blancs. Cela semble une mauvaise chose mais, en réalité, c'est une bonne chose. Les gens pauvres veulent le changement, ils veulent faire des choses, ils veulent la révolution. Il n'y a pas de taches sur une toute nouvelle feuille de papier blanc. Les mots les plus neufs et les plus beaux peuvent y être écrits et on peut y faire les dessins les plus neufs et les plus beaux 81. " Partant de là, il est logique qu'à partir de cette période, Mao Zedong va estimer que le spontanéisme des masses peut changer leurs propres idées et le monde dans sa totalité. Ici, nous sommes très éloignés de l'opinion de Lénine qui disait que le socialisme ne peut être le résultat de la seule et unique volonté des masses, mais que sa condition de base réside dans un mode de production très avancé. Lénine disait également- et c'est différent de ce que Mao dira après 1957 - que les masses ne pouvaient venir d'elles-mêmes au socialisme scientifique, mais que le socialisme scientifique devait leur être apporté, car il s'agissait d'une science et d'une expérience accumulée et théorisée.


Notes

22 Liu Suinian et Wu Qungan, " Ébauche d'une histoire de l'économie socialiste en Chine ", Beijing Information, Beijing, 1984, pp. 8-9.
23 He Kang, China's Township and Village Enterprises, Foreign Languages Press, Beijing, 2006, pp. 9-10.
24 Liu Suinian et Wu Qungan, op. cit., p. 10.
25 Angus Maddison, Chinese Economic Performance in the Long Run, OECD-OCDE, Development Center Studies, Paris, 1998, pp. 39-41.
26 Hu Sheng, op. cit., p. 436.
27 Carl Riskin, China's Political Economy - The Quest for Development since 1949, Oxford University Press, New York, 1996, p. 51.
28 Angus Maddison, op. cit., p. 33.
29 Albert Feuerwerker, Economic Trends in the Republic of China, 1912-1949, Center for Chinese Studies, University of Michigan, Ann Arbor, 1977, p. 55.
30 Liu Suinian et Wu Qungan, op. cit., p. 13.
31 Carl Riskin, op. cit., p. 33.
32 Maurice Meisner, Mao's China and after - A History of the People's Republic, The Free Press, New York, 1986, p. 86.
33 Liu Suinian et Wu Qungan, op. cit., p. 14.
34 Mao Zedong, " Du gouvernement de coalition " (avril 1945), OEuvres choisies, tome 3, Éditions en langues étrangères, Beijing, 1968, pp. 246-247.
35 Mao Zedong, " La situation actuelle et nos tâches ", OEuvres choisies, tome 4, Éditions en langues étrangères, Beijing, 1969, pp. 172-174.
36 Mao Zedong, " De la dictature démocratique populaire " (juin 1949), OEuvres choisies, tome 4, Éditions en langues étrangères, Beijing 1969, pp. 440-441.
37 Ibidem, pp. 438-439.
38 Hu Sheng, op. cit., p. 436.
39 Mao Zedong, " Sur le problème de la coopération agricole " (juillet 1955), OEuvres choisies, tome 5, Éditions en langues étrangères, Beijing 1969, p. 196.
40 Mao Zedong, " Discours à une conférence de travail élargie convoquée par le Comité central du Parti communiste chinois " (30 janvier 1962), Beijing Information, no 27, 10 juillet 1978, pp. 16-18.
41 John Gittings, The Changing Face of China - From Mao to Market, Oxford University Press, Oxford-New York, 2005, pp. 24-25.
42 Carl Riskin, op. cit., p. 55.
43 Ibidem, p. 53.
44 Staline, " Die ersten Ergebnisse der Beschaffungskampagne und die weiteren Aufgaben der Partei " (13 février 1928), Werke, Dietz Verlag, Berlin, 1954, Band 11, p. 14.
45 Staline, " Über das Programm der Komintern " (5 juillet 1928), Werke, Dietz Verlag, Berlin, 1954, Band 11, pp. 129-130.
46 Carl Riskin, op. cit., pp. 51 et 66-67.
47 Mao Zedong, " On the Cooperativization of Agriculture " (31 juillet 1955), dans Chao Kuochün, Agrarian Policies of Mainland China - A Documentary Study (1949-1956), Harvard University Press, Cambridge, 1957, pp. 85-86.
48 Carl Riskin, op. cit., p. 62.
49 Maurice Meisner, op. cit., pp. 135-136.
50 Mao Zedong, " Opinion On The Free Supply System ", 1960, dans : Long Live Mao Zedong Thought, A Red Guard Publication, Beijing, 1969.
51 Friedrich Engels, M. E. Dühring bouleverse la science (Anti-Dühring), t. 3, Alfred Costes, Paris, 1946, p. 44.
52 Harry S. Truman, Memoires 1945-1953, Elsevier, Amsterdam-Bruxelles, 1956, tome 2, p. 382.
53 Liu Suinian et Wu Qungan, op. cit., pp. 143-146.
54 Mao Zedong, " Sur le problème de la coopération agricole " (31 juillet 1955), OEuvres choisies, tome 5, Éditions en langues étrangères, Beijing, 1977, p. 216.
55 Liu Suinian et Wu Qungan, op. cit., p. 146.
56 Hu Sheng, op. cit., p. 487.
57 Chen Yun, " Nouveaux défis ", Textes choisis, tome 3, Éditions en langues étrangères, Beijing, 1998, p. 16.
58 Ibidem, p. 21.
59 " How to treat Individual Handicrafts Households ", People's Daily, 21 décembre 1956.
60 Hu Sheng, op. cit., p. 538.
61 " Résolution sur le rapport politique adoptée le 27 septembre 1956 par le 8e Congrès national du Parti communiste chinois ", Recueil de documents, numéro spécial des Cahiers du communisme, Paris, 1956, p. 214.
62 Hu Sheng, op. cit., p. 554.
63 Mao Zedong, " Speech at the Moscow Meeting ", Mao Zedong's Manuscripts since the Founding of the PRC, volume 6, Central Party Literature Publishing House, Beijing, 1992, p. 635.
64 Mao Zedong, " Introduction to a Cooperative ", Mao Zedong's Manuscripts since the
Founding of the PRC, volume 7, Central Party Literature Publishing House, Beijing, 1992,
p. 179.
65 Cité dans : Bo Yibo, Review of Some Important Decisions and Events, volume 2, The Central Party School Publishing House, Beijing, 1993, p. 702.
66 Angus Maddison, op. cit., tableaux 2.1, 2.2.a et 2.2.b, p. 40.
67 Hu Sheng, op. cit., p. 563.
68 Maurice Meisner, Mao's China and after, op. cit., pp. 233 et 236.
69 Liu Suinian et Wu Qungan, op. cit., p. 296 ; et Hu Sheng, op. cit., pp. 590-591.
70 Hu Sheng, op. cit., p. 591.
71 He Kang, op. cit., pp. 33-34.
72 Introduction de Mao Zedong à l'article de Li Yi-chun, " Opportunism is falling, Socialism is on the Rise ", dans : Socialist Upsurge in China's Countryside, Foreign Languages Press, Beijing, 1957, p. 159.
73 Mao Zedong, " Comment on a Report on Secretary Chang Kai-fan' giving Orders to abolish Mess-halls in Wu-Wei County ", 10 août 1959, dans : Long Live Mao Zedong Thought, A Red Guard Publication, Beijing, 1969.
74 Hu Sheng, op. cit., p. 586.
75 Mao Zedong, " The Origin of Machine-guns and Mortars and Others ", 16 août 1959, cité dans : Hu Sheng, op. cit., p. 587.
76 Cité dans Hu Sheng, op. cit., p. 662.
77 The Great Proletarian Cultural Revolution, Foreign Languages Press, Beijing, 1970,
pp. 128-130 et 141.
78 John Gittings, op. cit., p. 55.
79 Ibidem.
80 Mao Zedong, " Reading Notes On The Soviet Text Political Economy " (1961-1962), dans : Long Live Mao Zedong Thought, A Red Guard Publication, point 14.
81 Mao Zedong dans un article du Drapeau Rouge, 1er juin 1958, pp. 3-4, traduit dans Peking Review, 10 juin 1958.