Revue n° 78, date de publication: 2007-11-19 Copyright © EPO, Etudes marxistes et auteurs
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Socialisme en Chine: les réformes

Le développement du socialisme en Chine |Archive EM|
Peter Franssen

3. Les réformes

Malgré le Grand bond en avant et la Révolution culturelle, la première période de la construction du socialisme (1952-1978) est positive, dans l'ensemble. Deux importantes réalisations se distinguent : le développement de l'industrie lourde et la croissance spectaculaire du secteur de la santé et de l'enseignement.

La base de toute grande économie indépendante est son industrie lourde. Celle-ci est pratiquement inexistante encore, dans la Chine de 1952. Le pays n'a d'autre choix que de concentrer ses moyens, limités en capitaux, dans la mise en place de son industrie lourde sans laquelle aucune industrialisation globale n'est possible. Sans industrialisation, un pays agricole ne peut sortir de son sous-développement ni transférer les forces moins productives de l'agriculture vers l'industrie ni non plus mécaniser l'agriculture elle-même. Ce qui surprend, c'est la façon dont la Chine, en un laps de temps relativement limité, va parvenir à franchir un pas important dans cette voie : en 1952, la production industrielle ne représente encore qu'un sixième en valeur de ce que produit l'agriculture ; en 1978, le produit de l'industrie dépasse déjà celui de l'agriculture 82. En 1976, la production houillère chinoise est 8,4 fois plus élevée qu'en 1952, la production d'électricité 40 fois plus élevée et celle de l'acier 17 fois 83. Dans son ensemble, entre 1952 et 1976, la production industrielle croît en moyenne de 11,2 pour cent par an, et la croissance la plus forte se manifeste dans l'industrie lourde 84.

Une comparaison entre la Chine et l'Inde montre la rapidité de la progression chinoise. Le tableau suivant nous permet de voir le rapport entre les deux pays en 1952, puis en 1970, pour un certain nombre de produits 85.

Tableau 1. Le développement industriel de la Chine et de l'Inde
Produit Chine
% de l'Inde en 1952
Chine
% de l'Inde en 1970
Houille 193 458
Pétrole 128 450
Électricité 122 193
Acier 67 191
Minerai de fer 110 236

En 1952, la production de charbon de la Chine représente 193 pour cent de celle de l'Inde, soit près du double. En 1970, elle est déjà 4,5 fois plus importante. Durant la même période, la production chinoise de pétrole passe de 128 à 450 pour cent de celle de l'Inde.

En 1978, dans les campagnes, on assiste également à un début d'industrialisation : de petites entreprises industrielles y embauchent 28 millions de paysans qui, auparavant, étaient actifs au travail des champs. Lors du Grand bond en avant et de la Révolution culturelle, cette forme d'industrialisation doit se heurter au courant d'extrême gauche du parti qui prétend qu'elle sort du cadre de l'économie planifiée et qu'il convient donc de la proscrire. Au cours de ces deux périodes, écrira plus tard le ministre de l'Agriculture He Kang, les fautes idéologiques freinent le développement des campagnes 86. N'empêche que cette forme d'industrialisation est quand même lancée en 1978. Dans les années 1980, ces petites entreprises industrielles deviendront le moteur du développement économique dans les campagnes. Le nombre de paysans qui y trouvent du travail passe de 28 millions en 1978 à 80 millions en 1986 et, enfin, à 139 millions en 2004 87.

Outre l'industrialisation, la période 1952-1978 voit la Chine effectuer une seconde percée encore : cette fois, sur le plan de l'enseignement et des soins de santé. Au cours de la première moitié de la Révolution culturelle, la plupart des universités sont à l'arrêt, mais la période 1952-1978 est dans l'ensemble très positive pour l'enseignement. En 1980, on compte 3,7 fois plus d'écoliers et d'étudiants qu'en 1952 88. Le nombre de scientifiques et de techniciens est d'à peu près un demi-million, en 1952. En 1977, il est déjà de 5 millions 89. Deux tiers de la population ne sont plus analphabètes à cette date 90. La plupart des maladies contagieuses sont éradiquées en 1978. L'espérance de vie du Chinois moyen passe de 35 ans en 1949 à 50 ans en 1957 et à 65 ans en 1980 91.

Zones d'ombre et goulets d'étranglement

Le choix " l'industrie lourde d'abord " s'inscrit dans une stratégie de développement qui défend les priorités suivantes : investir est plus important que consommer, l'industrie est plus importante que l'agriculture, l'industrie lourde est plus importante que l'industrie légère, la production est plus importante que l'infrastructure, l'enseignement (surtout technique et professionnel) est plus important que le logement. Ce modèle est sans doute le plus correct dans la période 1952-1978, mais il présente de graves désavantages inhérents. Son choix va en outre de pair avec une application unilatérale de l'économie planifiée, sans espace suffisant pour l'économie individuelle, l'économie capitaliste et les investissements en provenance de l'étranger. C'est contre cet unilatéralisme qu'entre autres le vice-président du parti Chen Yun allait mener la lutte, la plupart du temps en vain. " L'industrie lourde d'abord " et l'économie planifiée posent les bases de la construction économique, mais soulèvent en même temps des problèmes qui, en 1978, vont aboutir à la conclusion qu'il est temps d'aborder une nouvelle politique économique.

Un premier problème grave se pose sur le plan de la prospérité. Les investissements dans l'industrie lourde requièrent beaucoup de capitaux et se font au détriment, entre autres, de la consommation privée. En 1978, la constitution du capital brut dans l'industrie est déjà treize fois plus élevée qu'en 1952, mais la consommation ménagère globale n'a encore été multipliée que par trois. Entre 1950 et 1978, la population passe de 550 à 962 millions d'individus. La richesse produite doit être répartie entre bien plus de gens : entre 1952 et 1978, la consommation par ménage n'augmente que de 2,3 pour cent en moyenne par an 92. En Allemagne, au Japon, aux États-Unis, au Canada, cette croissance est deux fois plus élevée. Durant cette période, la Chine ne parvient pas à réduire le fossé qui la sépare de la plupart des pays capitalistes sur le plan du revenu moyen ; au contraire, ce fossé s'élargit.

Second problème, l'agriculture. Le financement de l'industrie lourde se fait aussi au détriment de l'agriculture : les paysans reçoivent des prix relativement bas pour leurs produits et doivent payer des prix relativement élevés pour ce qu'ils achètent à l'industrie. Le paysan doit également se débrouiller sans guère de soutien de l' État, sans grandes possibilités de mécanisation et de développement des semences améliorées et des pesticides. Entre 1952 et 1978, la production agricole croît en moyenne de 2,5 pour cent par an alors que la croissance moyenne annuelle de l'industrie est de 11,2 pour cent. En outre, le nombre de paysans ne diminue pas, mais s'accroît, ce qui fait que la production agricole par paysan connaît plus ou moins le statu quo 93. En 1978, la production alimentaire est toujours loin derrière la moyenne mondiale. Par habitant, la Chine ne produit que 73 pour cent de la moyenne mondiale pour les céréales, 16 pour cent pour les plantes oléagineuses, 9 pour cent pour le sucre, 41 pour cent pour la viande. De ce fait, après 30 années de révolution, la Chine fait toujours partie des pays les plus pauvres. Le faible niveau de consommation de nourriture reste en 1978 le signe le plus clair de l'important retard économique et de l'absence d'équilibre économique 94.

Un troisième problème grave, c'est la régression du secteur commercial et du secteur de la restauration. Le Grand bond en avant et la Révolution culturelle se sont opposés au développement de ces secteurs, surtout individuels à cette époque. La conception rigide de l'économie planifiée voulait également que le petit commerce et le secteur des cafés et restaurants fussent aux mains de l' État. En 1952, on compte un petit commerçant pour 81 personnes. En 1978, un pour 214. En 1952, il y a un restaurant pour 676 personnes. En 1978, un pour 8 189. Normalement, quand un pays agricole en vient à se développer, la part de l'agriculture dans le produit national brut baisse au profit de l'industrie et des services. Durant la période 1952-1978, par contre, la part du secteur chinois des services baisse, passant de 29 à 24 pour cent du produit national brut. En 1978, l'emploi dans le secteur des services ne représente que 12 pour cent de l'emploi total (contre 33 pour cent en 2007). Entre 1952 et 1978, la population laborieuse passe de 207 à 398 millions d'unités. Si le secteur des services avait pu se développer, il aurait été en mesure d'absorber une part importante de cette augmentation. En lieu et place, deux tiers de cette main-d'œuvre supplémentaire vont à l'agriculture qui, en 1978, compte 70 pour cent de bras de plus qu'en 1952. Conséquence : une hausse très limitée de la rentabilité dans l'agriculture, un important chômage ou sous-emploi caché dans les campagnes, une urbanisation faible.

Quatrième problème important en 1978 : le faible développement de l'industrie légère. À partir des années 1960, la croissance industrielle globale commence à baisser. Voici l'évolution de la croissance annuelle moyenne :

Tableau 2. L'évolution de la croissance annuelle moyenne de l'industrie (en %)
Période 1952-1979 Croissance moyenne
en %
1952-1957 + 17,0
1952-1976 + 11,2
1957-1976 + 9,5
1970-1979 + 8,0
Période 2003-2006
2003 + 12,1
2004 + 11,5
2005 + 11,6
2006 + 12,5

Le taux de croissance en baisse durant la période d'avant 1978 montre la limite de la priorité (unilatérale) accordée à l'industrie lourde. À deux reprises, cette dernière s'est cogné la tête au plafond : l'agriculture ne peut continuer à supporter le financement de l'industrie lourde et l'industrie légère ne peut faire croître l'industrie lourde parce qu'elle n'est pas suffisamment développée. Dans cette phase de développement économique, le développement de l'industrie légère pourrait progresser le plus rapidement si les forces de la société désireuses de prendre l'initiative sur ce terrain le pouvaient vraiment. Mais c'est rarement le cas dans la période 1957-1978.

Pour la plupart des cadres supérieurs du parti, tout cela indique clairement la nécessité d'une nouvelle approche économique, à la fin des années 1970, même s'ils reconnaissent que les réformes qu'ils entendent lancer désormais et qui propulsent le pays avec force, seraient impossibles s'il n'y avait eu la période précédente, celle allant de 1952 à 1978. À ce propos, le Comité central écrit : " La base matérielle et technique qui nous permet actuellement d'entreprendre la modernisation du pays a été, dans une très grande mesure, établie durant cette période. Cela constitue l'aspect prédominant du travail accompli par notre Parti dans la période en question 95. "

Les conditions du socialisme économique

Marx et Engels croyaient que le socialisme allait d'abord venir à bout du capitalisme dans les pays industriels les plus avancés, comme l' Angleterre, la France, l'Allemagne. Une opinion très logique, car la société évolue d'un stade inférieur vers un stade toujours plus élevé, dans un processus où toute organisation de la société est née de la précédente et où toute organisation a un rôle historique à remplir. Quand ce rôle historique a été rempli, la raison d'existence de cette organisation de la société tombe et, par nécessité économique, elle est détruite par une forme supérieure d'organisation. Le rôle historique du capitalisme consiste à socialiser l'organisation du travail et, ainsi, à remodeler les individus isolés en êtres sociaux ; à amener les forces productives à une croissance encore jamais vue et à transformer l'économie agraire en une économie industrielle ; à développer la science et la technique de telle façon que la nature ne soit plus impénétrable et sujette à l'idolâtrie, mais qu'elle se mue en un instrument de progrès social et d'émancipation idéologique ; à réduire le temps de travail nécessaire pour la production des moyens de subsistance en augmentant la productivité du travail, de manière à créer la possibilité de produire en abondance d'autres marchandises et de développer la culture générale. En un mot, le capitalisme doit créer les conditions qui rendront possible le socialisme.

En 1917, les communistes russes sous la direction de Lénine ont forcé l'histoire. En 1949, les communistes chinois sous la direction de Mao Zedong ont fait la même chose. Dans les deux cas, le capitalisme était loin d'avoir rempli son rôle historique. Les communistes russes et chinois devaient-ils pour autant renoncer au socialisme ? Devaient ils ne pas faire la révolution dans leur société agraire arriérée et plutôt laisser le capitalisme se développer pleinement dans son cadre naturel, celui de l' État capitaliste et de l'économie capitaliste dans son ensemble ? Non, bien sûr que non, mais cela rendit toutefois leur tâche particulièrement difficile après la victoire de la révolution.

Karl Marx écrit : " Si donc le prolétariat renverse la domination politique de la bourgeoisie, son triomphe ne sera que passager, ne sera qu’un facteur au service de la révolution bourgeoise elle-même, tout comme en l’an 1794, tant que, dans le cours de l’histoire, dans son « mouvement », ne sont pas créées les conditions matérielles qui rendent nécessaire l’abolition du mode de production bourgeois et, par conséquent, la chute définitive de la domination politique bourgeoise. (…) Au cours de leur évolution, (les hommes) doivent d’abord produire eux-mêmes les conditions matérielles d’une nouvelle société, et nul effort de l’esprit ou de la volonté ne peut les libérer de cette destinée96. "

La vision marxiste de l'histoire remet à leur place les utopistes qui croient que le socialisme et le communisme naissent du néant et que les rapports de production peuvent être choisis à leur guise et selon leurs propres convictions idéologiques. Friedrich Engels écrit : " Toute transformation de l'ordre social, tout changement dans les rapports de propriété sont la conséquence nécessaire de l'apparition de nouvelles forces productives ne correspondant plus aux anciens rapports de propriété. La propriété privée elle-même est apparue de cette façon. Car la propriété privée n'a pas toujours existé. Lorsque, à la fin du moyen âge, un nouveau mode de production est apparu avec la manufacture, mode de production en contradiction avec la propriété féodale et corporative de l'époque, cette production manufacturière, ne correspondant plus aux anciens rapports de propriété, donna naissance à une nouvelle forme de propriété : la propriété privée. En effet, pour la manufacture et pour la première période du développement de la grande industrie, il n'y avait pas d'autre forme de propriété possible que la propriété privée, pas d'autre forme de société possible que la société basée sur la propriété privée. [...] La société du moyen âge, qui repose sur la culture de la terre, nous donne le seigneur féodal et le serf ; les villes de la fin du moyen âge nous donnent le maître-artisan, le compagnon et le journalier ; le dix-septième siècle, le propriétaire de la manufacture et l'ouvrier ; le dix-neuvième siècle, le grand industriel et le prolétaire. Il est clair que jusqu'à présent, les forces productives n'étaient pas suffisamment développées pour produire assez pour tous et pour que la propriété privée soit devenue un poids, un obstacle à leur développement 97. "

Sur base de l'analyse marxiste de l'évolution de la société, qui est en premier lieu l'évolution du mode de production, des forces productives et des rapports de production, les marxistes chinois développent, au début des années 1980, la théorie de " la première phase du socialisme 98". La caractéristique principale de cette phase est le sous-développement de la société, conséquence du faible degré de développement des forces productives et de leur faible productivité. C'est pourquoi les communistes chinois considèrent que leur tâche la plus importante consiste à développer au maximum les forces de production. Deng Xiaoping disait : " La société socialiste constitue la première phase du communisme ; la période historique qu'elle représente peut durer très longtemps. Sa tâche primordiale est de développer les forces productives pour élever graduellement le niveau de vie matérielle et culturelle du peuple. L'expérience faite entre 1958 et 1978 nous apprend que la pauvreté, ce n'est pas du socialisme : ce système veut, au contraire, la faire disparaître. Ne pas développer les forces productives et ne pas améliorer les conditions d'existence du peuple, ce n'est en aucune manière répondre aux exigences du socialisme 99. "

Le sous-développement existant des forces productives implique que le rôle historique de la propriété privée tel qu'il est décrit ci-dessus par Engels et Marx n'a pas encore été rempli. En d'autres termes : la supériorité des rapports économiques socialistes constitue, au moment où la Chine met en marche les réformes, une fiction dans de nombreux secteurs de l'économie ; beaucoup de forces productives croissent plus rapidement sous d'autres formes de propriété que sous les formes socialistes, où les moyens de production sont aux mains de l' État ou de la communauté.

Ce que Marx et Engels décrivent en théorie est visible dans la réalité chinoise. En 1983, Du Runsheng, secrétaire général de la section Agriculture du Parti communiste chinois, constate : " Certaines personnes commettent une erreur en pensant que le système de la propriété collective et de la répartition du travail est supérieur à l'économie individuelle, même sans le moindre progrès technologique. En réalité, ce n'est absolument pas le cas 100. "

Durant l'été 1961, le vice-président du parti, Chen Yun, passe deux mois dans les campagnes. Il y fait, entre autres, une enquête sur la façon dont on organise l'élevage des porcs, et des truies en particulier. Après la culture des champs, l'élevage des porcs constitue la principale branche de l'agriculture et il est donc d'une importance cruciale pour l'économie. Après son enquête, Chen Yun rédige deux rapports à l'adresse du Bureau politique. Voici ce qu'il dit dans l'introduction du premier rapport : " Nous sommes arrivés à la conclusion qu'il est plus rentable de confier l'élevage des truies aux particuliers qu'aux collectivités : les portées des truies sont plus nombreuses et le taux de survie des petits est plus élevé 101. " Ensuite, il décrit comment une truie, élevée dans une commune, met bas en moyenne 4,5 porcelets par an. Chez un paysan privé, elle en met bas 14 par an. De ces porcelets, dans une commune, il en meurt jusqu'à 90 pour cent, contre 6 pour cent seulement chez le paysan privé. Chen Yun a demandé aux paysans les raisons de ces différences énormes. Les paysans lui ont cité les six raisons que voici :

L'éleveur privé donne une meilleure nourriture à ses bêtes. La composition de la ration alimentaire des truies et des cochons de lait dépend de leur âge et de leurs besoins. Tantôt on leur donne surtout des fourrages à haute valeur nutritive, tantôt des fourrages verts ; parfois on ne mêle pratiquement pas d'eau au fourrage, parfois on leur sert une espèce de bouillie. On observe les truies et les cochons de lait pendant leurs repas, pour savoir quels sont les aliments qui leur plaisent et déceler éventuellement des maladies en cas de perte d'appétit. Les élevages collectifs leur servent la même pâtée standard, en y mêlant une quantité invariable d'eau, sans s'inquiéter le moins du monde de savoir si les animaux la trouvent à leur goût.

  • L'éleveur privé veille à la propreté et au confort des porcheries, en répandant de l'herbe verte sur le sol de sorte que les truies et les cochons de lait ont toujours la peau propre et ne risquent pas d'attraper des maladies. Quand c'est une collectivité qui élève des truies, personne ne pense à couper de l'herbe verte, on se contente de répandre un peu de paille de riz sur le sol. L'étable étant constamment humide, les truies et les cochons de lait pataugent dans une espèce de boue et attrapent facilement des maladies.
  • L'éleveur privé tâche de protéger les truies durant leur période de gestation en veillant particulièrement à leur éviter toute frayeur. Certains paysans prennent des mesures pour que les animaux ne soient pas effrayés par le grondement du tonnerre ou le crépitement de pétards (une habitude en Chine : chaque fête, grande ou petite, est l'occasion de produire un vacarme infernal). Quand ils ont à ramasser le fumier accumulé dans la porcherie, ils en évacuent d'abord les truies afin de ne pas leur faire peur au cours de l'opération.
  • L'éleveur privé assiste à l'accouchement. Quand une truie est sur le point de mettre bas, le paysan couche près de la porcherie pour être à même d'intervenir au moment de la délivrance, et il veille à ce que la truie n'écrase pas les petits sous son poids.
  • L'éleveur privé protège les cochons de lait. On prend particulièrement soin des derniers-nés d'une cochonnée parce qu'ils sont les plus faibles. On les place près de la troisième paire de mamelons, celle qui donne le plus de lait. Grâce à ces précautions, les cochons de lait prennent l'habitude de toujours téter le même mamelon, ce qui leur assure un rythme de croissance à peu près égal.
  • L'éleveur privé veille à rafraîchir la porcherie en été, et à la chauffer en hiver. En été, on jonche de plantes aquatiques le sol de la porcherie, de sorte que les truies ont une litière plus fraîche. En hiver, on répand de la paille sèche dans les étables couvertes et de dimension réduite, ce qui permet de maintenir plus longtemps la chaleur. Par contre, dans les porcheries collectives qui occupent des surfaces plus grandes, il fait froid en hiver et les cochons de lait se réfugient dans le tas de paille ou sous le ventre de la truie, risquant ainsi d'être écrasés par celle-ci.

Voilà pour les six raisons données à Chen Yun par les paysans. Le vice-président du parti a encore découvert quatre autres raisons, qu'il cite également dans son rapport et que voici :

  • L'éleveur privé ne lésine pas sur le fourrage. Actuellement, comme il est impossible de nourrir les porcs uniquement avec des fourrages de haute valeur nutritive, on sert aux animaux un mélange comprenant une quantité assez importante de fourrage vert. Or il se trouve que l'éleveur privé est capable de s'en procurer en plus grande quantité parce qu'il n'hésite pas à aller couper de l'herbe ou à repêcher des plantes aquatiques à ses moments perdus, quand il ne confie pas cette tâche à des membres de sa famille. Les herbes tendres sont données à manger aux bêtes, tandis que celles qui sont trop coriaces servent à couvrir le plancher des porcheries. Lorsqu'on annonça dans la commune populaire de Xiaozheng la décision de permettre aux paysans d'élever pour leur propre compte cochonnets, porcs de boucherie et truies, on vit le soir même et le lendemain beaucoup d'entre eux aller récolter des plantes aquatiques ou couper de l'herbe qu'ils séchèrent en prévision de l'hiver. Il apparaît que pour une quantité égale de fourrage de haute valeur nutritive fournie par l' État, l'éleveur privé donne à ses porcs une nourriture plus abondante et de meilleure qualité que les éleveurs collectifs.
  • Les porcs élevés par des particuliers grossissent plus vite parce qu'ils mangent mieux et couchent dans de meilleures conditions. Un porc de boucherie voit son poids augmenter d'une livre (un demi-kilo) en moyenne par jour. Par contre, les porcs élevés par des collectivités prennent seulement cinq à six livres en moyenne par mois.
  • L'élevage privé des porcs produit davantage d'engrais. Comme l'éleveur privé répand une grande quantité d'herbe verte sur le sol de sa porcherie, il obtient une importante quantité d'engrais d'excellente qualité. Dans les collectivités, on se contente d'éparpiller un peu de paille de riz sur le plancher des étables. La quantité d'engrais obtenue est moindre et de qualité inférieure. Les truies élevées par des particuliers produisent en moyenne environ dix tonnes d'engrais par an et par tête, tandis que celles élevées par des collectivités n'en produisent que cinq à six tonnes dont la qualité laisse, d'ailleurs, beaucoup à désirer.
  • L'élevage privé des porcs permet de réaliser des économies de paille de riz. Chaque porc élevé par une collectivité nécessite journellement un minimum de deux livres de paille de riz, qui sert soit de combustible pour la cuisson des fourrages, soit de litière, ce qui donne un total de 350 kilos de paille de riz annuellement, c'est-à-dire une quantité supérieure à celle que produit un mu de riz (environ 300 à 350 kilos). L'éleveur privé prépare la pâtée de ses porcs sur le feu familial et utilise de l'herbe fraîche comme litière : il consomme donc moins de paille de riz.

Chen Yun conclut : " On comprend maintenant pourquoi l'éleveur privé peut réaliser des bénéfices alors que les porcheries collectives sont perpétuellement dans le rouge. Dans la commune de Xiaozheng, le cheptel porcin s'élevait en 1957 à environ 16 000 têtes, mais, en 1960, quand l'élevage des truies a été confié aux seules collectivités, celui-ci est tombé à 5 600 têtes, soit une diminution des deux tiers environ. Selon les statistiques établies vers la fin de juin dernier, les 909 truies élevées par des collectivités dans la commune n'ont, avec elles, que 1 234 cochons de lait 102. "

Les résultats de ce genre d'enquête et des expérimentations qui ont eu lieu durant le Grand bond en avant et la Révolution culturelle aboutissent à la conclusion que c'est de la situation spécifique du moment que dépend la forme de propriété qui sera le plus à même de faire progresser les forces productives. Des expériences ultérieures prouveront encore maintes fois que, dans une économie qui n'est pas encore hautement développée, l'exploitation privée est souvent plus efficace et plus productive que l'exploitation collective. On est de nouveau renvoyé à Marx disant : " Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s'y substituent avant que les conditions d'existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société 103. "

Sous les conditions du socialisme dans un pays sous-développé, cela signifie que l'exploitation privée doit favoriser le développement socialiste ou, en d'autres termes, que le capitalisme doit travailler au service du socialisme. Comme l'écrivait Mao Zedong en 1957 : " Dans notre pays, les contradictions entre la classe ouvrière et la bourgeoisie nationale sont de celles qui se manifestent au sein du peuple. La lutte entre ces deux classes relève en général du domaine de la lutte de classes au sein du peuple, car, en Chine, la bourgeoisie nationale revêt un double caractère. [...] Dans la période de la révolution socialiste, elle exploite la classe ouvrière et en tire des profits, mais en même temps, elle soutient la Constitution et se montre disposée à accepter la transformation socialiste. [...] Les contradictions qui l'opposent à la classe ouvrière sont des contradictions entre exploiteurs et exploités ; elles sont certes de nature antagoniste. Cependant, dans les conditions concrètes de notre pays, ces contradictions peuvent se transformer en contradictions non antagonistes et recevoir une solution pacifique si elles sont traitées de façon judicieuse. Si les contradictions entre la classe ouvrière et la bourgeoisie nationale ne sont pas réglées correctement, c'est-à-dire si nous ne pratiquons pas à l'égard de celle-ci une politique d'union, de critique et d'éducation, ou si la bourgeoisie nationale n'accepte pas une telle politique, elles peuvent devenir des contradictions entre nous et nos ennemis104. "

L'émancipation de l'esprit

En 1978, la recherche d'un modèle de développement économique sous des rapports globalement socialistes est en corrélation étroite avec la nécessité de rompre avec le dogmatisme que la pensée puise dans ce qui fut un jour dit et écrit par les mentors de la classe ouvrière. Durant la période située entre le décès de Mao Zedong, en septembre 1976, et le début des réformes, en décembre 1978, il y a au sein du Parti communiste chinois un débat autour du slogan du président du parti à l'époque, Hua Guofeng : " Quelles que soient les décisions politiques que Mao Zedong eût prises, celles-ci devaient être respectées ; quelles que soient les instructions qu'il eût données, celles-ci devaient être suivies de façon inébranlable 105. " Ces deux " quelles que soient " veulent susciter un profond respect à l'égard du rôle historique et de l'autorité de Mao Zedong. En réalité, cette théorie sape l'héritage de Mao Zedong. L'élément clé dans la pensée de Mao Zedong est en effet la recherche de la vérité dans les faits. Inlassablement, Mao n'a cessé de répéter : " D'où viennent les idées justes? Tombent-elles du ciel ? Non. Sont-elles innées ? Non. Elles ne peuvent venir que de la pratique sociale 106. " Et encore : " La théorie matérialiste dialectique de la connaissance met la pratique à la première place ; elle estime que la connaissance humaine ne peut, en aucune manière, être coupée de la pratique et rejette toutes ces théories erronées qui nient l'importance de la pratique et coupent la connaissance de la pratique. Lénine a dit : "La pratique est supérieure à la connaissance (théorique), car elle a la dignité non seulement du général, mais aussi du réel immédiat"107. "

Les deux " quelles que soient " de Hua Guofeng nient la nécessité de se livrer soi-même à un travail d'analyse, d'étudier soi-même la pratique et les conditions qui changent en permanence. Les deux " quelles que soient " ne considèrent pas le marxisme et le socialisme comme une science, mais comme un dogme. En décembre 1978, le vice-président du parti, Deng Xiaoping, tient un discours dans lequel il dit :" Rechercher la vérité dans les faits est le fondement de la conception prolétarienne du monde et la base idéologique du marxisme. C'est à ce principe que nous devons toutes nos victoires dans les révolutions du passé. Lorsqu'on examine un problème ou qu'on entreprend une tâche, on doit suivre le même principe, libérer son esprit et faire travailler son cerveau ; c'est nécessaire non seulement pour le Comité central et les comités du parti de province, de préfecture, de district ou de commune populaire, mais aussi pour chaque usine, chaque organisme, chaque école, chaque magasin ou chaque équipe de production agricole. Pour faire la révolution comme pour édifier le pays, il faut un grand nombre de pionniers qui osent réfléchir, explorer et créer 108. " Rester fidèle à la pensée de Mao Zedong ne signifie pas, déclare Deng, se cramponner à des citations ou à des paragraphes, mais essayer de comprendre et d'appliquer la méthode et le système d'analyse de Mao.

Ce qui vaut pour la pensée de Mao Zedong, vaut dans la même mesure pour le marxisme. Durant cette période, et en contradiction avec ce qu'ils ont vécu durant la Révolution culturelle, les Chinois en viennent à se rendre compte que le marxisme n'est pas sacré et intouchable. Il n'est aucune science qui soit définitive, aucune science qui ne revienne pas itérativement sur ce qui, à première vue, semblait correct et définitif. Et ce n'est pas le cas du socialisme scientifique non plus. Parce que la pratique est chaque fois différente en chaque endroit et à chaque instant et qu'en outre, elle change en permanence, le marxisme peut bien formuler les principes de base et indiquer les méthodes de pensée en vue d'examiner la pratique, mais il ne peut donner de réponse toute faite aux problèmes qui se posent. À l'instar de toute autre science, le marxisme se développe au fur et à mesure qu'une nouvelle pratique est examinée et que la théorisation de l'ancienne pratique s'en trouve améliorée. C'est pourquoi il est vide de sens de parler du marxisme en dehors de la réalité concrète d'un pays et en dehors du développement que ce pays a derrière lui. Le futur président du parti, Jiang Zemin, exprime la chose de la façon suivante : " Nous n'arriverons nulle part si nous étudions le marxisme de façon statique et isolée et si nous séparons le marxisme de son développement dans la vie concrète ou si nous plaçons le marxisme et la vie concrète en opposition mutuelle 109. "

Nulle part Marx n'a expliqué comment il fallait construire un pays arriéré qui, jusqu'au moment de sa libération, a été mi-féodal, mi-colonial. Les Chinois sont obligés d'approfondir le marxisme et d'innover afin de pouvoir aborder leurs problèmes complexes. Ils sont obligés de résoudre des problèmes théoriques du genre : qu'est-ce que le socialisme dans un pays sous-développé, comment et dans quelle mesure organiser la lutte des classes sous le socialisme, quel est le rôle du parti communiste dans une économie socialiste qui connaît certains rapports capitalistes, etc.110 ?

Tenir le marxisme en haute estime sans le développer mène au dogmatisme et développer le marxisme sans le tenir en haute estime mène à la trahison. Le développement du marxisme se fait dans la pratique : dans le processus de réforme et de modernisation entamé depuis 1978, le Parti communiste chinois acquiert une compréhension plus profonde de ce qu'est le socialisme et de ce que signifi e développer le socialisme. L'actuel Premier ministre Wen Jiabao déclare : " Pour pouvoir réaliser ce que nous avons réalisé, nous nous sommes attachés au principe qui dit que la pratique est le seul critère menant à la vérité111. " Pour rendre la chose possible, il fallait d'abord faire un sort aux deux " quelles que soient " de Hua Guofeng. Au cours d'un entretien, avec Ali Hassan Mwinyi, le vice-président de la Tanzanie, Deng Xiaoping déclare : " Comment édifier le socialisme ? Vous avez dit que vous vouliez étudier l'expérience chinoise pour en tirer profit. La Chine a suivi une route bien sinueuse. La leçon de l'histoire nous rappelle un très important principe pour édifier le socialisme : il faut agir selon le matérialisme dialectique et le matérialisme historique marxistes ou, selon une formule condensée du camarade Mao Zedong, rechercher la vérité dans les faits ; en d'autres termes, il faut, en toute chose, partir de la réalité 112. "

La réforme de l'agriculture

Le Parti communiste engage la réforme par une forte hausse des prix des céréales payés aux paysans par l' État. Nous sommes en décembre 1978. Le prix que l' État paie pour les quotas céréaliers augmente de 20 pour cent. Ce que les paysans produisent en sus de ces quotas est acheté par l' État à un prix de 50 pour cent supérieur au prix d'avant. Les prix d'autres produits agricoles grimpent également. La hausse moyenne des prix des produits agricoles est de 22 pour cent. Dans les années 1980-1984 suivront chaque fois de nouvelles hausses des prix, oscillant entre 2 et 7 pour cent 113. Ce faisant, le parti veut rétablir quelque peu l'équilibre entre l'industrie et l'agriculture.

En même temps est lancé un mouvement visant à confier aux ménages les terres qui sont travaillées collectivement. Ce mouvement est spontané, ce sont les paysans eux-mêmes qui l'enclenchent. Lors de la session du Comité central, en décembre 1978, qui marque le lancement des réformes, il n'est encore nullement question de la dé collectivisation du travail à la campagne. La direction du parti estime toutefois que la gestion du système collectif doit sérieusement être améliorée, entre autres, en accordant aux paysans des incitants individuels pour leur travail. Mais le parti défend toujours le point de vue que le système collectif constitue la base de la production agricole. Pourtant, à ce moment, dans nombre d'endroits, les quotas collectifs ont déjà été répartis entre les ménages. Cela se fait à partir de l'été 1978, entre autres dans la province de l'Anhwei. Comme il s'avère que cette opération fournit une récolte bien plus élevée, le mouvement prend rapidement de l'extension. En 1980, 14 pour cent des collectivités sont incorporées à la production par ménage, en 1981, on en est à 45 pour cent, en 1982, à 80 pour cent et, fin 1983, à 99 pour cent 114.

En septembre 1980, les secrétaires politiques des provinces, des districts et des territoires autonomes se réunissent. Après discussion, ils rédigent un texte dans lequel on peut lire : " Si les masses ont perdu leur confiance dans le système collectif et désirent des quotas de production par ménage, nous devons satisfaire leur souhait 115. " La reconnaissance officielle du système de responsabilité des ménages ne vient que fin 1981. L' État demeure propriétaire des terres, mais les met à disposition pour trois ans. En 1984, ce terme est porté à quinze ans et, en 1993, le gouvernement décide qu'à la fin de cette période, le paysan peut encore prolonger le contrat de trente ans. Maintenant que la responsabilité de la production incombe aux ménages, l'agriculture se développe très rapidement, plus rapidement même que l'industrie. En 1983, la récolte de froment par hectare cultivé est de 60 pour cent plus élevée qu'en 1978 et celle de maïs de 55 pour cent 116. Le tableau 117 qui suit permet de voir l'accroissement de la production en 1982.

Tableau 3. Augmentation de la production agricole entre 1978 et 1982
Produit % de la récolte de 1982
par rapport à celle de 1978
Blé 116
Coton 166
Plantes oléagineuses 226
Betteraves sucrières 248
Thé 148
Fruits 117
Porcins, bovins et ovins 157
Produits de la pêche 111

Au cours de la période 1978-1984, le produit agricole brut augmente d'en moyenne 9 pour cent par an, ce qui ne s'est encore jamais produit dans l'histoire de la Chine ou, du moins, pas durant une période supérieure à deux ou trois ans. La production agricole plus élevée assure une hausse rapide du revenu. Entre 1978 et 1984, le revenu du ménage paysan moyen augmente de 98 pour cent, alors que le revenu moyen du citadin augmente de 42 pour cent 118.

En même temps, le système de la responsabilité par ménage montre clairement qu'il y a un gros excédent de main-d'œuvre dans les campagnes. Auparavant, cet excédent pouvait rester dissimulé dans la forme collective d'exploitation. Et, une fois de plus, ce sont les paysans eux mêmes qui abordent le problème dans la pratique. En 1987, Deng Xiaoping repense à cette période et il déclare : " Que devions-nous faire avec l'excédent de main-d'œuvreœ après l'introduction du système à responsabilité par ménage ? Au début, nous ne savions pas très bien par où nous devions commencer. Des siècles durant, entre 70 et 80 pour cent de la main-d'œuvre rurale avait été liée à la terre. Un paysan n'avait qu'un petit lopin de terre, largement insuffi sant pour en tirer un revenu convenable. Notre expérience a désormais prouvé que le problème ne pouvait être résolu que si l'on s'adressait à l'initiative des organisations de base et des paysans eux-mêmes. Ils devaient mettre sur pied diverses activités économiques et de nouveaux types de petites entreprises. De la sorte, environ la moitié de l'excédent de la main-d'œuvre rurale a pu être absorbée. Cette brillante idée n'est pas venue de la direction du parti, mais des paysans eux-mêmes, des organisations de base et des institutions agricoles 119. "

Tableau 4. Main-d'œuvre employée dans les petites entreprises industrielles
campagnardes, par rapport à la main-d'œuvre rurale totale (en %)
   Année   Pourcentage
1978 9
1984 11
1985 19
1990 22
1995 26
2005 28

Avec les réformes intervient également, et de façon progressive, un changement dans la structure familiale rurale. Auparavant, dans les campagnes, trois ou quatre générations vivaient généralement ensemble, sous le même toit. Aujourd'hui, les trois quarts des familles ne sont constituées que de trois ou quatre membres. Dans le temps, les mariages avaient lieu dans un cercle restreint. Aujourd'hui, les conjoints sont originaires d'une zone géographique bien plus étendue. Et on se marie aussi plus tard. Le statut social de la femme a également progressé du fait que le revenu de la famille ne dépend plus uniquement de l'homme ; la femme peut désormais faire carrière dans l'industrie ou le commerce.

La réforme de l'industrie

La réforme de l'industrie démarre de façon expérimentale. Dans la province du Sichuan, en octobre 1978, six entreprises d' État peuvent prendre les devants dans l'extension de l'autonomie des entreprises. La responsabilité de la production se déplace en partie de la structure d' État vers l'entreprise même. Jusqu'à cette date, la nature et le volume de la production dans les entreprises avaient été déterminés par les autorités. Désormais, les six entreprises du Sichuan qui atteignent les objectifs économiques peuvent garder pour elles-mêmes jusqu'à 20 pour cent du bénéfice de leur excédent de production. Les travailleurs reçoivent des primes quand ils dépassent la production à atteindre. Sur un chantier naval, par exemple, les travailleurs perçoivent un bonus dès qu'ils dépassent la quantité imposée de 55 chargements. En un minimum de temps, la quantité manipulée par travailleur passe de 30 mud (un mud représente environ 70 kilos) à 80 mud, soit plus que le doublement de la productivité 120. L'expérience du Sichuan est très rapidement imitée. Fin 1980, 6 600 grandes et moyennes entreprises appliquent déjà le système. Ensemble, elles représentent 60 pour cent du volume industriel et 70 pour cent des bénéfices de l'industrie 121.

L'extension de l'autonomie des entreprises constitue le prologue de la réforme qui se poursuit de nos jours encore. Cette plus grande autonomie débouche sur les droits de conserver les bénéfices, de gérer son propre arrivage de matières premières et d'équipements, et de gérer de même la vente de ses produits finis. Les entreprises doivent définir leur propre gestion et le système des subsides d' État et de l'achat par l' État de leurs produits est remplacé par un impôt sur les bénéfices. Dans les entreprises, la productivité croît aussi du fait de l'instauration de schémas de travail plus stricts et plus disciplinés, de la suppression du statut de l'emploi à vie, d'une rémunération liée au volume et à la qualité du travail. Des études économétriques montrent que, dès le début des réformes, la productivité des entreprises d' État augmente, surtout dans les entreprises où les réformes ont été poussées le plus loin 122.

Dans les années 1990, s'enclenche une nouvelle phase de réformes dans lesquelles les autorités se concentrent sur les grandes entreprises d' État. En 1993, les petites et moyennes entreprises d' État constituent 95 pour cent de toutes les entreprises d' État, mais ne détiennent toutefois que 38 pour cent du capital fixe123. Cette année, le Comité central décide que l' État et ses organes subalternes peuvent procéder à la vente des petites et moyennes entreprises d' État. La vente se fait généralement au management existant et au personnel. Ce processus connaît une grande accélération quand, en 1998, le Premier ministre Zhu Rongji proclame la ligne du zhuada fangxiao, gardez les grosses et laissez aller les petites. Une bonne moitié des entreprises d' État sont donc cédées. Il s'agit pour la plupart de petites et moyennes entreprises, qui tombent sous la juridiction des autorités locales et non sous celle de l'appareil central de l' État. Le secteur d' État est moins étendu, mais le contrôle par l' État est plus efficace et ce même secteur d' État devient donc plus rentable, ce qui lui permet de diriger plus strictement les parties restantes de l'économie 124. Ce projet a toujours cours aujourd'hui.
Du 5 au 7 décembre 2006 a eu lieu à Beijing une conférence centrale de travail concernant l'économie, sous la direction du président du parti Hu Jintao et du Premier ministre Wen Jiabao. L'une des conclusions a été la suivante : " Nous devons continuer à approfondir la réforme des entreprises d' État à la lumière de la consolidation de leur compétitivité et de leur faculté de contrôler et diriger l'ensemble de l'économie 125. "

Le poids du secteur d' État

Selon ses structures de propriété, on peut sous-diviser l'industrie en Chine en une partie placée sous propriété collective, une partie privée et une partie qui est un mélange des deux premières. La partie sous propriété collective prend à son compte 38 pour cent de la production, la partie privée 30 pour cent et la partie mixte 32 pour cent 126. Ces proportions ont à peine changé depuis la fin des années 1990127. Dans la partie mixte, on trouve des entreprises où la communauté a un rôle dominant et d'autres où c'est le privé qui est majoritaire. On ignore les proportions exactes dans cette partie de l'industrie.

Fin 2006, le nombre d'entreprises sous contrôle de l' État et de ses organes subalternes s'élevait à 122 000, soit 11 pour cent du nombre total des entreprises industrielles. Les entreprises d' État sont caractérisées par leur production de masse, leur important capital fixe et leur main-d'œuvre considérable. Même si elles ne constituent que 11 pour cent
du nombre total d'entreprises, les entreprises d' État prennent néanmoins à leur compte la quasi-moitié du profit total réalisé 128.

Au printemps 2005, la Fédération nationale des entreprises de Chine publie un top-500 des plus grosses entreprises. Le numéro un de cette liste est Sinopec, la première compagnie pétrolière. À peine 15 pour cent des entreprises de ce top-500 sont privées, toutes les autres sont des entreprises d' État. Les dix premières sont même de gigantesques entreprises d' État comme State Grid, CNPC et China Mobile, dont les bénéfices communs s'élèvent à 47 pour cent du total du Top-500 129.

Au printemps 2006, China United Financial Consultants, de son côté, établit un top-100 de toutes les entreprises cotées en Bourse. Ici aussi, la plupart des places en vue sont réservées aux entreprises d' État : 21 d'entre elles, comme Sinopec, Baosteel Steel, Sinoair et COSCO prennent à leur compte 68 pour cent du volume d'affaires du top-100. Des 1 300 et quelques entreprises cotées en Bourse, le top-100 établi par China United Financial Consultants ne constitue qu'une petite minorité. Et pourtant, ces cent entreprises prennent pour elles 70 pour cent du bénéfice net total de toutes les entreprises cotées en Bourse 130.

En 1998, trois entreprises chinoises figuraient dans le Fortune 500 du magazine Forbes, la liste des 500 plus grosses entreprises au monde. En 2005, elles sont 15. Toutes sont des entreprises d' État. Bien que moins nombreuses, ce sont quand même les entreprises d' État qui dirigent l'économie. L'économie privée est imbriquée dans la partie de l'économie contrôlée par les autorités. L' État détient tous les postes de commandement économique. Il détient le monopole ou, à tout le moins, la majorité dans les secteurs économiques qui forment l'épine dorsale de toute l'économie et qui en constituent les fers de lance : le secteur financier, celui de l'énergie, celui de l'acier, la pétrochimie, les télécommunications, la construction navale, la construction aéronautique, les métaux ferreux et non ferreux, les mines, le transport, le secteur automobile, celui de la construction. Même dans les secteurs moins essentiels comme l'industrie du tabac, le commerce de gros, l'industrie brassicole et les textiles, ce sont les autorités qui assurent le contrôle.

Le journal boursier britannique Financial Times constate : " Des gens de l'extérieur croient que le secteur capitaliste en Chine peut suivre sa voie avec le soutien et l'aide du gouvernement communiste. En réalité, les entreprises privées doivent travailler dans le cadre que leur imposent les entreprises d' État et les autorités politiques. Tous les secteurs clés sont dominés par les entreprises d' État 131. " Et aussi : " Le principe directeur de Beijing est de ne pas renoncer aux postes de commandement léninistes dans l'économie et la politique, mais, au contraire, de les renforcer. Le secteur privé reste entravé par les limitations et les discriminations imposées par les autorités 132. "

Bert De Graeve, secrétaire général de Bekaert, la multinationale belge du fil d'acier qui a des usines en Chine, déclare : " Le grand avantage de la Chine, c'est que, si vous êtes sur la voie qu'ils désirent, vous n'avez qu'une chose à faire, c'est courir pour essayer de suivre. Je pense qu'il serait malaisé de faire quelque chose qu'ils ne désirent pas. La politique y est naturellement pour beaucoup et on sait que le parti est plus important que la seule politique pure. Le parti est le véritable centre du pouvoir 133. " Autre témoin privilégié, Gilbert Van Kerckhove, qui réside en Chine depuis un quart de siècle déjà et qui est actuellement consultant pour Olympic Economics, une instance des autorités qui entend rentabiliser au maximum les jeux Olympiques de 2008 sur le plan économique.
Gilbert Van Kerckhove déclare : " Les profanes renvoient aux investissements étrangers et au pourcentage en baisse des entreprises d' État, et ils en concluent que l' État est occupé à perdre son contrôle. Mais il ne faut pas se bercer d'illusions. L' État a bel et bien la mainmise sur l'économie. La National Development and Reform Commission est la nouvelle appellation de l'économie étatique planifiée d'antan. Elle est active tant sur le plan national que régional. Ce sont eux qui, dans les faits, dirigent l'économie. Aucun projet n'est approuvé sans leur bénédiction 134."

En mai 2003, le gouvernement crée un nouveau ministère sous l'appellation de State Council's State-Owned Assets Supervision and Administration Commission ou SASAC (commission du conseil d' État pour la supervision et l'administration des avoirs de l' État), qui se voit confier la tutelle des 196 entreprises prioritaires de l' État. Ces entreprises doivent devenir le noyau de l'économie chinoise et assumer la direction centrale de l'ensemble de l'économie. Chacune d'entre elles emploie en moyenne 67 000 personnes. Gilbert Van Kerckhove, déjà cité un peu plus haut, déclare : " On ne retrouve pas seulement les gens de la SASAC dans les conseils d'administration des entreprises publiques, mais, par des voies détournées, dans les entreprises privées également. Dans ces dernières, les autorités exercent aussi leur influence, même si c'est d'une autre façon. Bien des gens ne le comprennent pas. Les firmes ont souvent l'air d'être à 100 pour cent privées, mais les apparences sont trompeuses. Dans de très nombreuses entreprises de ce type, les autorités conservent une participation minoritaire, parfois de 5 ou 10 pour cent seulement. Toutes ces participations minoritaires sont dirigées par des organes de l' État. Je puis vous dire qu'on les écoute, ces 10 pour cent, de même qu'on écoute l'éventuel conseil des autorités locales. Imaginez que le management d'une entreprise ne tienne pas compte de ce conseil : dans ce cas, il y a de fortes chances pour que, tôt ou tard, il se plante 135. "

Bref, la construction de l'économie s'opère en un front uni des entreprises d' État et des entreprises privées, à l'image du front uni entre le Parti communiste chinois et le Guomingdang lors de la lutte contre l'occupant japonais. La direction de ce front uni est aux mains du Parti communiste. C'est lui qui définit ce que fait le front uni et la direction que doit prendre l'économie.

Le chef de la SASAC est Li Rongrong. Dès sa nomination, il déclare aux managers des 196 géants : " Si vous ne pouvez pas faire partie du top trois dans votre secteur, préparez-vous dès lors à être repris par une autre entreprise 136. " Et trois ans plus tard : " Depuis la création de la SASAC, nous avons demandé aux entreprises prioritaires de l' État d'accroître leur compétitivité internationale et de tendre à devenir les numéros un, deux ou trois de leur secteur économique. Nous avons franchi de grands pas dans cette direction 137. "

En 2006, toutes les entreprises d' État réalisent ensemble un bénéfice de 1 100 milliards de yuan (environ 110 milliards d'euros). Les 159 entreprises qui tombent sous la tutelle de la SASAC (à la suite de fusions et remaniements entre elles, leur nombre a été ramené de 196 à 159) en prennent les trois quarts pour leur compte. En 2005, les bénéfices des entreprises d' État augmentent de 19 pour cent par rapport à l'année précédente. En 2006, ils augmentent de 18,5 pour cent. L'augmentation au sein des 159 entreprises d' État prioritaires est de respectivement 28 et 29 pour cent 138.

Le gouvernement a l'intention de réduire à 80 ou 100 le nombre de ces entreprises prioritaires de l' État en les fusionnant. Les 80 plus grosses contrôlent aujourd'hui déjà plus de 90 pour cent du capital des 159 entreprises prioritaires et elles génèrent 99 pour cent de leur bénéfice total 139.

Prenons l'exemple du secteur de l'acier. Voici la liste du top dix des principales aciéries qui, à l'exception de la cinquième, sont toutes des entreprises d' État 140 :

Tableau 5. Les dix plus grandes aciéries en Chine
Producteur Volume en 2005
(millions de tonnes)
Volume en 2004
(millions de tonnes)
Shanghai Baosteel 23,8 21,4
Anben 18,4 16,8
Tangshan 16,1 7,7
Wuhan 12,0 9,3
Jiangsu Shagang 10,5 7,6
Shougang 10,4 8,5
Jinan 10,4 6,9
Laiwu 10,3 6,6
Maanshan 9,6 8,0
Panzhihua 6,2 6,0

La Chine est le plus gros producteur d'acier au monde. Pourtant, un seul producteur d' État chinois, Shanghai Baosteel, fait partie du top dix mondial. En Chine, la production d'acier est très fragmentée et ce n'est pas bon pour la rentabilité. En 2005, on trouve plus de 1 000 producteurs d'acier dont 33 seulement lancent plus d'un million de tonnes, annuellement, sur le marché. Le 20 avril 2005, le gouvernement décrète le Plan de développement de l'industrie sidérurgique à moyen et long terme. On peut y lire : " Nous devons renforcer le contrôle et la gestion du secteur de l'acier sur le plan macroéconomique. Nous allons soumettre le lancement de nouvelles aciéries à des conditions sévères et limiter l'extension individuelle de la production de sorte que le volume, la nature et le lieu de la production soient mieux contrôlés et que nous puissions mieux procéder à la restructuration du secteur. La production d'acier doit être pleinement concentrée dans le top dix des plus grosses entreprises. Cela nous donne non seulement la possibilité d'accroître leur rentabilité, mais aussi de réduire considérablement la consommation d'énergie et d'eau par tonne d'acier produite 141. " En juillet 2005, le gouvernement publie un nouveau document disant que les plus grosses entreprises du secteur doivent croître en volume en absorbant les autres producteurs d'acier 142. Depuis lors, le numéro 2 chinois, Anben (12e mondial), a fusionné avec le producteur Liuzhou (52e mondial). Le numéro 3 chinois, Tangshan (18e mondial), a fusionné avec Xuangang (68e mondial). Au cours des années à venir, d'autres fusions auront encore lieu, de sorte qu'au sommet apparaîtront trois ou quatre géants de format réellement mondial.

Les organisations patronales américaines du secteur de l'acier ne sont pas contentes de l'évolution de la situation. Dans un rapport d'un comique involontaire, elles écrivent que c'est de la faute du gouvernement chinois si le secteur chinois de l'acier est devenu le premier au monde en un minimum de temps. Les patrons américains déclarent :" Sous de véritables conditions de marché, la Chine n'aurait pas pu développer une industrie sidérurgique qui, de façon incroyable, prend à son compte 31 pour cent de la production mondiale totale d'acier. La sidérurgie chinoise dans sa forme actuelle est une création du gouvernement chinois 143. " En fait, cela revient à dire ceci : dans le secteur de l'acier, base de l'industrie lourde, l'économie planifiée socialiste s'avère supérieure à celle de libre marché. Eh bien, oui, si ce sont des patrons américains eux-mêmes qui le disent...

Nous assistons à pareille création d'entreprises géantes, entre autres dans le secteur de la construction navale où, après fusions, reprises et restructurations mutuelles, est née la China State Shipbuilding Corporation (CSSC), le numéro trois mondial en 2006. En 2002, la CSSC n'était encore que numéro huit. À elle seule, la CSSC prend à son compte 43 pour cent du total de la production navale chinoise. Dans les dix ans, la CSSC doit devenir le numéro un mondial et faire de la Chine le plus gros producteur naval de la planète 144

Les multinationales capitalistes vont et viennent

Un demi-million d'entreprises étrangères sont actives en Chine. En 2004, elles ont vendu en Chine pour 400 milliards de dollars de produits et elles ont exporté de Chine des produits assemblés pour une valeur de 350 milliards de dollars. Entre 1990 et 2004, les activités en Chine des firmes américaines ont rapporté à ces dernières un bénéfice
total de 250 milliards de dollars 145.

La présence d'investisseurs étrangers n'a vraiment démarré qu'au début des années 1990. En 1990, les investissements étrangers étaient de 3 milliards de dollars. En 2005, ils étaient passés à 53,5 milliards de dollars. Les entrepreneurs qui investissent le plus viennent de six pays 146 :

Tableau 6. Investissements étrangers en Chine en 2005
(en milliards de dollars)
Provenance En miliards de dollars
Hongkong 17,0
Japan 5,0
Zuid-Korea 4,4
Verenigde Staten 4,2
Taiwan 3,3
Singapore 2,0

Ce montant de 53 milliards de dollars semble énorme. Pourtant, cela ne fait que 37 dollars par Chinois. En guise de comparaison : la moyenne mondiale est de 120 dollars, la moyenne des pays développés est de 420 dollars et celle des pays sous-développés de 42 dollars 147. À mesure que l'économie chinoise se développe, elle fait de moins en moins appel aux investisseurs étrangers. En 1999, la part des investissements étrangers représentait 7 pour cent des investissements totaux en Chine. En 2005, ce pourcentage a diminué et n'était plus que de 4 pour cent 148. L'appareil économique chinois tourne à 95 pour cent sur ses propres investissements, ce qui constitue un pourcentage exceptionnellement élevé.

Aujourd'hui, les Chinois ont toujours besoin du capital, de la technologie et des techniques de management des économies capitalistes hautement développées, mais ce besoin diminue en permanence. En juin 2005, le Bureau politique du Parti communiste déclare : " Notre politique d'encouragement des investissements étrangers doit être
plus sélective. Les investissements étrangers doivent aller prioritairement à l'agriculture, aux technologies de pointe, à la rénovation des vieilles bases industrielles et à la Chine centrale et occidentale. Il faut que soit mis un terme aux investissements étrangers dans des projets ordinaires 149. " John Surma, le grand patron de la US Steel Corporation, dit en exagérant un peu et, surtout, avec une certaine irritation : " La Chine nous montre clairement que les entreprises internationales ne sont plus les bienvenues 150. " Lu Jianfeng, directeur de la section Finances du gouvernement provincial du Jiangsu, répond : " La Chine a désormais assez de capital pour que nous nous montrions sélectifs dans l'acceptation d'investissements étrangers 151. "

Dans divers secteurs économiques, les Chinois sont occupés à l'emporter sur les entrepreneurs étrangers. Par exemple, dans l'automobile. Il y a dix ans, les constructeurs automobiles chinois n'étaient pour ainsi dire nulle part. Aujourd'hui, ils ont conquis 30 pour cent du marché automobile chinois. Les constructeurs chinois sont sous la direction des trois plus grands d'entre eux : First Automobile Works, Dongfeng Motor et Shanghai Automotive Industry, trois entreprises d' État. Toutes trois ont acquis du savoir-faire en contractant des alliances avec des constructeurs automobiles étrangers que, désormais, elles refoulent progressivement hors de Chine 152.

Un autre exemple, c'est celui des équipements en télécommunications. Ce secteur lui-même (réseaux, opérateurs) est entièrement aux mains de l' État. Mais les équipements en télécommunications étaient jusqu'il y a peu contrôlés par les multinationales capitalistes comme Nokia, Motorola, Ericsson. Ici aussi, les autorités chinoises ont suivi la politique du yi shichang huan jishu, l'accès à notre marché en échange de technologie. Dans la production d'équipements de télécommunications, le gouvernement chinois affirme qu'il opère en trois étapes : 1) importer, 2) absorber et acquérir, 3) croître et s'installer sur le marché. En 1998, il était quasiment impensable, en Chine, de se procurer des téléphones portables de fabrication chinoise. Aujourd'hui, 51 pour cent du marché chinois est aux mains de marques chinoises 153.

Les gros avions qui sillonnent l'espace aérien chinois sont tous des Boeing américains ou des Airbus européens. Mais, à partir de 2008, la Chine va construire elle-même ses gros transporteurs de passagers. Fin 2005, Airbus concluait le plus important contrat de son histoire, lequel stipulait qu'Airbus allait livrer à la Chine 150 appareils de type A320 pour un montant de 8 milliards d'euros. Une clause de ce contrat prévoit également qu'Airbus s'engage à utiliser la technologie la plus avancée dans les appareils qui seront en partie construits en Chine même. Alain Wang travaille en qualité de consultant pour des multinationales françaises désireuses d'investir en Chine. Il met en garde : " Les Occidentaux sont en train de faire de grosses erreurs avec la Chine : ils sont prêts à tout pour lui vendre leurs produits. " Et de citer l'exemple d'Airbus, qui " a accepté des transferts massifs de technologie pour pouvoir emporter de juteux contrats dans ce pays. Une logique quasi suicidaire à long terme ", dit-il 154.

La même chose se passe dans la production de locomotives. En octobre 2006, le groupe français Alstom conclut avec le gouvernement chinois un contrat prévoyant la livraison de 500 locomotives les plus modernes. Le contrat vaut 1 milliard d'euros. Il prévoit qu'Alstom doit conclure un accord temporaire de collaboration avec l'entreprise d' État chinoise Datong Electric Locomotive pour la construction des locomotives. Le partenaire chinois accède ainsi à la technologie de pointe la plus sophistiquée d'Alstom. La direction d'Alstom admet qu'à long terme, ça va écarter la firme française même du marché chinois. Drewin Nieuwenhuis, directeur de l'organisation patronale européenne Unife dans ce secteur, déclare : " Le grand problème, c'est toujours le transfert de technologie. Les Chinois ne sont pas stupides et ils ont d'excellents négociateurs. Ils veulent toujours que les technologies les plus modernes soient prévues dans l'ensemble des conditions. " Après la firme canadienne Bombardier, Alstom est le numéro 1 dans ce secteur. Siemens, le numéro 3 mondial, a pu participer à la liaison à très grande vitesse entre Shanghai et son aéroport, à condition d'amener sa technologie de pointe dans ses bagages. Pour les liaisons ferroviaires de la province du Tibet, Bombardier a pu livrer les locomotives qui doivent être à même de supporter les conditions particulièrement dures de l'Himalaya. Mais Siemens et Bombardier ont été soumis aux mêmes conditions qu'Alstom. Neil Harvey, un directeur de Bombardier, déclare : " Nous acceptons ces conditions, sans quoi le contrat nous passe tout simplement sous le nez 155. "

Même dans le secteur high-tech, les multinationales capitalistes doivent lâcher du lest. Les entreprises chinoises se développent trois fois plus vite ici que les étrangères. Sur le plan de la productivité et des innovations, elles sont occupées à combler le fossé qui les sépare de leurs concurrentes étrangères 156. Au milieu des années 1990, il n'existait pratiquement pas de firmes chinoises spécialisées dans la haute technologie. Mais, en 2004, elles couvrent déjà 67 pour cent du marché chinois et les observateurs s'attendent à ce qu'elles en couvrent plus de 80 pour cent en 2010. Pourquoi ? Elles travaillent avec de très faibles marges bénéficiaires afin de mener à bien leur stratégie politico-économique et, pour ce faire, elles reçoivent l'aide de l' État chinois 157.

Au printemps 2007, le parlement chinois décide de mettre la barre à la même hauteur pour tout le monde, dans l'impôt sur les sociétés. Jusqu'à présent, les entreprises étrangères devaient payer un impôt de 15 pour cent sur leurs bénéfices. Pour les entreprises chinoises, cet impôt est de 33 pour cent. À partir de 2008, le tarif sera de 25 pour cent pour les deux. Une pilule amère, pour les entrepreneurs étrangers, car leurs impôts vont grimper de deux tiers. Les conditions sont toutes différentes aujourd'hui d'il y a dix ans, lorsque la Chine avait bien davantage besoin des multinationales capitalistes 158.


Notes

82 Angus Maddison, Chinese Economic Performance in the Long Run, OECD-OCDE, Development Center Studies, Paris, 1998, p. 55.
83 Comité central du Parti communiste chinois, Résolution sur l'histoire du PCC (27 juni 1981), Éditions en langues étrangères, Beijing, 1981, p. 14 ; et Maurice Meisner, Mao's China and after - A History of the People's Republic, The Free Press, New York, 1986, pp. 437 et 440.
84 Qin Hui, " China's Economic Development Performance under the Prereform System ", The Chinese Economy, vol. 38, no 4, juillet-août 2005, tableau p. 72.
85 Idem, tableau p. 77.
86 He Kang, China's Township and Village Enterprises, Foreign Languages Press, Beijing, 2006, p. 51.
87 Idem, tableau 2, pp. 399-400.
88 Comité central du Parti communiste chinois, op. cit., p. 16.
89 Maurice Meisner, op. cit., p. 437.
90 Barry Naughton, The Chinese Economy - Transitions and Growth, Massachusetts Institute of Technology, 2007, p. 82.
91 Maurice Meisner, op. cit., p. 440.
92 Barry Naughton, op. cit., p. 80.
93 Qin Hui, op. cit., p. 70
94 Carl Riskin, China's Political Economy - The Quest for Development since 1949, Oxford University Press, Oxford-New York, 1996, p. 269.
95 Comité central du Parti communiste chinois, op. cit., p. 29.
96 Karl Marx : « La critique moralisante et la morale critique », Karl Marx, Œuvres, III, Philosophie, Gallimard, Paris, 1982, pp.754-755
97 Friedrich Engels, Principes du communisme (1847), http://www.marxists.org/francais/
marx/47-pdc.htm.
98 Robert C. Hsu, Economic Theories in China 1979-1988, Cambridge University Press, New York, 1991, p. 13.
99 Deng Xiaoping, " Promouvoir la démocratie sur le plan politique et la réforme en matière d'économie " (15 avril 1985), Textes choisis, Éditions en langues étrangères, Beijing, 1994, tome 3, p. 121.
100 Du Runsheng, " The Production Contract System is a New Development of the Rural Cooperative Economy " (mars 1983), dans : Du Runsheng, Reform and Development in Rural China, St. Martin's Press, Londres, 1995, p. 44.
101 Chen Yun, " Il convient de confier aux paysans l'élevage des truies ", Textes choisis, Éditions en langues étrangères, Beijing, 1998, tome 3, p. 177.
102 Idem, pp. 181-182.
103 Préface à la Critique de l'économie politique (1859),http://www.marxists.org/francais/
marx/works/1859/01/km18590100b.htm.
104 Mao Zedong, " De la juste solution des contradictions au sein du peuple " (27 février
1957), Oeuvres choisies, Éditions en langues étrangères, Beijing, 1977, tome 5, p. 419.
105 Formulé pour la première fois de la sorte dans un article éditorial commun du Renmin Ribao et du Journal de l'Armée de Libération populaire le 7 février 1977.
106 Mao Zedong, " D'où viennent les idées justes ? " (mai 1963), cité dans Citations du Président Mao Tsé-toung (le " petit livre rouge "), Éditions en langues étrangères, Beijing, 1966, p. 227 et repris dans Cinq essais philosophiques, Éditions en langues étrangères, Beijing, 1967, p. 291.
107 Mao Zedong, " De la pratique " (juillet 1937), OEuvres choisies, Éditions en langues étrangères, Beijing, 1967, tome 1, p. 331.
108 Deng Xiaoping, " Libérer notre esprit, rechercher la vérité dans les faits et nous unir en portant nos regards vers l'avenir " (13 décembre 1978), Textes choisis, Éditions en langues étrangères, Beijing, 1985, tome 2, pp. 157-158.
109 Jiang Zemin, " Rapport du Comité central au 15e Congrès du Parti communiste chinois ", Xinhua, 27 septembre 1997, chapitre 3.
110 Theory Division of Propaganda Department of CPC Central Committee, " Strengthening Ideological, Theoretical Building is Most Important Task to forever maintain Advanced Nature of our Party ", Renmin Ribao, 26 mars 2006.
111 Wen Jiabao, " Our Historical Tasks at the Primary Stage of Socialism ", Renmin Ribao, 8 mars 2007.
112 Deng Xiaoping, " Promouvoir la démocratie sur le plan politique et la réforme en matière d'économie " (15 avril 1985), Textes choisis, Éditions en langues étrangères, Beijing 1994, tome 3, p. 123.
113 Carl Riskin, op. cit., p. 285.
114 Justin Yifu Lin, Fang Cai et Zhou Li, " The Lessons of China's Transition to a Market Economy", Cato Journal, vol. 16, no 2, automne 1996.
115 Wu Jinglian, Understanding and interpreting Chinese Economic Reform, Thomson, Mason Ohio, 2005, p. 113.
116 Joshua Cooper Ramo, The Beijing Consensus, The Foreign Policy Centre, Londres, 2004, p. 16.
117 National Bureau of Statistics of China, China Statistical Yearbook 1982, China Statistics Press, Beijjng 1983, p. 10; et David L. Prychitko, " Modernizing Markets in post-Mao China : on the Road to Capitalism ? ", Cato Policy Analysis, no 95, 1 décembre 1987.
118 Carl Riskin, op. cit., pp. 290, 292-293 et tableau p. 295.
119 He Kang, China's Township and Village Enterprises, Foreign Languages Press, Beijing, 2006, pp. 81-82.
120 Zhu Jianhong, " Meeting Difficulties head-on ", Renmin Ribao, 22 septembre 1999.
121 Wu Jinglian, " Market Socialism and Chinese Economic Reform ", discours lors de la Conférence de table ronde Market and Socialism in the Light of the Experiences of China and Vietnam, 14-15 janvier 2005, Hong Kong.
122 Ken Imai, " Explaining the Persistence of State-ownership in China ", Institute of Developing Economies, Chiba (Japon), Discussion Paper, no 64, juin 2006, p. 3.
123 Stephen Green et Guy S. Liu, Exit the Dragon ? Privatisation and State Control in China, Chatham House, Londres, 2005, pp. 20-21.
124 Mary Boyd, " The State Sector ", China Economic Quarterly, 3/2003.
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131 Victor Mallet, " China and India : the Two differ in Business as much as they do in Politics ", Financial Times, 12 décembre 2006.
132 Minxin Pei, " China is stagnating in its "Trapped Transition" ", Financial Times, 24 février 2006.
133 Ng Sauw Tjhoi et Marc Vandepitte, Made in China, EPO, Berchem, 2006, pp. 229-230.
134 Ibidem, pp. 235-236.
135 Ibidem, pp. 236-237.
136 Barry Naughton, " The State Asset Commission : a Powerful Body ", China Leadership Monitor, no 8, automne 2003, p. 5.
137 Bai Tianliang, " SASAC Offi cial explains New Guidelines on Further Reduction of SOEs ", Renmin Ribao, 22 décembre 2006.
138 " Profits in China's SOEs exceed One Trillion Yuan ", Xinhua, 27 janvier 2007; et " Major SOEs report 28 % Profits Rise in 2005 ", Associated Press, 25 janvier 2006.
139 Bai Tianliang, " Li Rongrong urges Giving Full Play to Leading Role of State-owned Economy ", Renmin Ribao, 16 mars 2006.
140 International Iron and Steel Institute, Steel Business Briefing, China's Steel Industry 2006, tableau 1.
141 " Devising Strategies under the Command Tent in Pursuit of Development ? ", Xinhua, 10 août 2005.
142 National Reform and Development Commission, Steel and Iron Industry Development Policy, juillet 2005.
143 The American Iron and Steel Institute, The Steel Manufacturers Association, The Speciality Steel Industry of North America et The Committee on Pipe and Tube Imports, The China Syndrome - How Subsidies and Government Intervention created the World's Largest Steel Industry, Washington, 2006, p. 59.
144 " CSSC becomes World's Third Largest Shipbuilding Group ", Xinhua, 26 janvier 2007.
145 State Council Information Offi ce, " White Paper : China's Peaceful Development Road ", Renmin Ribao, 22 décembre 2005.
146 National Bureau of Statistics of China, China Statistical Yearbook 2005, China Statistics Press, Beijing, 2006, tableau 18-15, pp. 644-646.
147 Jan Joost Teunissen, " China's Role in Asia and the World Economy - Fostering Stability and Growth ", Forum on Debt and Development, La Haye, 2004, pp. 114 et 118.
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149 Liu Yantang, " Political Bureau Study Session : Seizing Initiative in International Competition ", Liaowang, 15 juin 2005.
150 Eugene Tang et Matthew Benjamin, China's Foreign-takeover Rules may hurt Growth, invite Backlash, Bloomberg, 18 décembre 2006.
151 Idem.
152 Geoff Dyer, " Automotive Sector : Homegrown Groups take a Larger Share ", Financial Times, 12 décembre 2006 ; et " Sleeping with Giants or just hiding in the Wings ? ", Xinhua, 10 décembre 2006.
153 Cheng Li, " China's Telecom Industry on the Move : Domestic Competition, Global Ambition, and Leadership Transition ", China Leadership Monitor, no 19, automne 2006, pp. 5 et 8.
154 Tom Braithwaite, " Airbus considers Building in China after $9.7 bn Deal ", Financial Times, 12 décembre 2005 ; et Gabriel Grésillon, " Selon l'Unesco, la Chine devient une rivale en matière d'innovation ", Les Échos, 20 janvier 2006.
155 Robert Wright, " For Alstom China Train Success comes at a Price ", Financial Times, 26 octobre 2006.
156 Jason Dean, " China Tech Firms gain Ground ", Wall Street Journal, 1er décembre 2006.
157 Ingo Beyer von Morgenstern et Xiaoyu Xia, " China's High-tech Market : a Race to the Middle ", The McKinsey Quarterly, septembre 2006.
158 Arthur Kroeber, " The Underestimated Party-state ", China Economic Quarterly, 27 février 2007.