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Revue n° 9, date de publication: 1991-03-20
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La reprise, la publication et la traduction sont autorisées pour des buts strictements non lucratifs Le 10 décembre 1989, le Dalaï-Lama se rendait à Oslo pour y recevoir le Prix Nobel de la Paix. Cet événement fut l'occasion d'une série impressionnante d'interventions médiatiques sur ce que l'on a coutume d'appeler aujourd'hui «la question du Tibet». Beaucoup de choses ont été dites. D'autres pas. Ce que l'opinion publique en a retenu se résume en quelques sentences souvent énoncées sans le moindre souci de les étayer : «résistance pacifique d'un peuple et d'un homme à l'occupation chinoise», «politique systématique de destruction de la culture tibétaine», «le Nobel de la Paix sanctionne Beijing»... Chacun jugera. Néanmoins, il me parait utile d'avancer ici d'autres faits, d'énoncer d'autres hypothèses et surtout de rechercher des informations vérifiables qui ont tant fait défaut dans le débat, pour autant qu'il y ait eu débat ! Les éléments d'information présentés ici le sont souvent à l'état brut. Vous voudrez bien en excuser l'auteur. Mais ils couvrent des thèmes qui me paraissent essentiels. Quelle était la nature de la société tibétaine sous le régime du Dalaï-Lama ? Le Tibet fut-il historiquement intégré à la Chine ? Quel fut le rôle de puissances étrangères dans la «question tibétaine» et dans les événements de 1950 et 1959 ? Avant d'aborder ces questions importantes, resituons d'abord le Tibet dans son cadre géographique et humain. Le Tibet géographique Le Tibet est l'une des cinq Régions Autonomes de la République populaire de Chine. Il jouit de ce statut depuis 1965. Situé à une altitude moyenne de 4.000 mètres, le «Toit du Monde» s'étend sur près de 1,2 million de km2, soit environ 39 fois la superficie de la Belgique. Géographiquement parlant, on distingue trois régions naturelles au Tibet : une zone essentiellement pastorale au Nord constituée par le plateau tibétain; au Sud, la grande vallée du fleuve Yaglung Zangpo, région agricole qui abrite les principales villes du Tibet sur les deux rives du fleuve – Lhasa, Shingatsé,... – ; enfin, l'est tibétain, couvert de forêts. Parlant de la question démographique, il convient de distinguer la population tibétaine – c'est-à-dire l'ethnie tibétaine – et la population du Tibet – c'est-à-dire les habitants de la Région autonome –. Selon le recensement de 1982, la population tibétaine s'élevait à 3,87 millions de personnes. La majorité de cette population vit à l'extérieur du Tibet : 54 pourcent dans la Région Autonome du Qinghai et dans les provinces du Gansu, Sichuan et Yunnan. 46 pourcent seulement, soit 1,786 million de tibétains habitent le Tibet proprement dit. En 1985, la Région Autonome du Tibet comptait 1,99 million d'habitants dont 71.000 de nationalité han. Un régime féodal et théocratique Quand nous parlons de féodalisme, nous songeons le plus souvent à une époque bien lointaine, celle du Moyen Age occidental. Au Tibet par contre, le "moyen âge", c'était encore hier ! Jusqu'en 1959 en effet, le Dalaï-Lama régna sur un régime typique de ce que la science historique qualifie de féodalisme. La base matérielle du régime du Dalaï-Lama reposait sur la propriété foncière. On distinguait trois grandes catégories de propriétaires, fonciers : le gouvernement central de Lhasa, représenté par le Dalaï-Lama, le clergé tibétain et la noblesse séculière (voir tableau 1).
La noblesse séculière comptait grosso modo 150 à 300 familles. Parmi elles, trente familles environ représentaient l'aristocratie supérieure qui fournissait pratiquement tous les officiels laïques du gouvernement central : les de-bon, familles descendant directement des anciens rois du Tibet, les yabshi, descendant des précédents Dalaï-Lama et les mi-dra, familles anoblies pour des mérites particuliers. Une structure sociale typique du féodalisme s'était constituée sur la base de cette propriété foncière (voir tableau 2). Classes sociales
Dans cette pyramide sociale, le clergé comptait pour 15 % de la population totale. Une couche sociale un peu particulière était constituée de peuplades nomades, essentiellement des éleveurs de yaks, organisées en tribus dirigées par des chefs héréditaires. Ces populations nomades – les Khampas – échappèrent pratiquement toujours au contrôle du gouvernement de Lhasa. La majorité de la population se trouvait à l'état de servitude. On distinguait quatre catégories de serfs. Tout d'abord, les "tre-ba" ou "serfs payeurs de taxes". Responsables de certaines étendues de terres transmises de façon héréditaire, les tre-ba étaient astreints à toute une série d'obligations de service. A tout moment, ils devaient pouvoir offrir les moyens de transport nécessaires aux nobles et aux représentants du gouvernement qui devaient traverser la terre dont ils étaient responsables. Ces charges extrêmement lourdes pour les tre-ba exigeaient la mise à disposition d'animaux de trait, de guides, de logement d'étape et de nourriture pour les voyageurs. Dans un pays où n'existait pratiquement aucune infrastructure routière, ce rôle assuré par les tre-ba était d'une importance capitale pour les classes dominantes. Contrairement au groupe précédent, les du-jong ne possédaient pas de terre et travaillaient généralement comme main-d'œuvre pour les tre-ba. Ces deux premières catégories regroupaient les serfs qui étaient propriété des monastères ou de l'aristocratie. Un troisième groupe rassemblait les serfs dont le propriétaire n'était autre que le gouvernement central de Lhasa. Attachés au domaine du propriétaire foncier, les serfs cultivaient environ 70 % des terres sans aucune compensation, le propriétaire ne fournissant que les semences. Les trois quarts du travail du paysan tibétain étaient donc gratuits. A côté de ce droit de fermage, les serfs étaient encore astreints aux corvées – le ulag – ainsi qu'au payement d'un nombre invraisemblable de taxes diverses. Le serf ne jouissait d'aucune liberté individuelle. A sa naissance, l'enfant était automatiquement inscrit au registre des propriétés du noble ou du monastère dont sa famille dépendait. Pour subsister dans des conditions aussi pénibles, la plupart des serfs empruntaient auprès de la noblesse ou des monastères qui pratiquaient des taux usuriers allant de 16 à 20 %. Une dette contractée remontait parfois à deux ou trois générations. La vente d'un serf pour épurer la dette familiale n'était pas chose rare. La quatrième catégorie de serfs – les langsheng – constituait la couche sociale la plus basse. Les langsheng (environ 6% de la population totale) étaient des domestiques, attachés toute leur vie à une famille pour laquelle ils travaillaient sans compensation. Leur statut héréditaire ne se différenciait guère de celui de l'esclavage. J'en arrive au caractère le plus spécifique du féodalisme tibétain tel qu'il subsista jusqu'en 1959, la fusion intime du pouvoir religieux et du pouvoir temporel, symbolisée en dernière instance par la personne du Dalaï-Lama. Précisons d'emblée que le bouddhisme n'est pas la religion originale du Tibet. Avant la diffusion du bouddhisme, existait au Tibet une religion populaire – le Bon – inspirée du chamanisme, où la magie tenait une place importante. Le bouddhisme ne s'implanta au Tibet qu'à partir de 7e siècle sous le règne du deuxième roi tibétain, Songtsen Gampo (620-649). Et, ironie de l'histoire, ce fut principalement sous l'influence de la princesse han Wen-cheng que le bouddhisme se répandit au Tibet. Rappelons que le roi Songtsen Gampo avait épousé cette fille de l'Empereur Taizong de la dynastie Tang en 641. Que représente le Dalaï-Lama dans la conception lamaïste ? Les bouddhistes tibétains croient en la réincarnation qui permet aux êtres de progresser vers l'état de "non-désir". Parmi ceux qui arrivent aux portes du Nirvana, certains s'abstiennent d'y entrer et, par compassion pour leurs semblables, se réincarnent une nouvelle fois afin de les aider à se sauver également. Ce sont les Bodhisattva. Au Tibet, un Bodhisattva particulier, Chenrezig, est devenu le saint-patron du pays. Les Dalaï-Lama sont considérés comme les réincarnations successives de Chenrezig. Signalons au passage que "Dalaï" n'est pas un vocable tibétain mais bien mongol et signifie "océan de sagesse". Au Tibet, la foi en la réincarnation de Chenrezig en la personne des Dalaï-Lamas poursuivait un objectif politique précis. Cette forme de succession au poste de leader religieux et temporel s'institutionnalisa à partir du 15e siècle lorsque la secte Gelugpa dominait la vie religieuse du Tibet. Elle permettait au clergé tibétain de choisir la plus haute autorité du pays tout en écartant la noblesse séculière du contrôle du pouvoir puisque seule l'élite du clergé, les lamas supérieurs, était habilitée à identifier les réincarnations religieuses. La réincarnation étant choisie parmi des enfants en bas âge (trois à cinq ans), une longue période de gouvernement effectif était de fait assurée par des régents qui furent souvent les détenteurs réels du pouvoir. De 1751 à 1950, les régents gouvernèrent le Tibet pour 77 % du temps. Certains Dalaï-Lamas sont par ailleurs morts très jeunes, probablement empoisonnés : le 9e Dalaï-Lama est décédé à l'âge de 9 ans, le 10e à l'âge de 21 ans et le IIe à l'âge de 18ans.C'est le 12e Dalaï-Lama qui connut la fin la plus tragique, le plafond de sa chambre à coucher l'écrasa grâce, semble-t-il, aux soins attentifs de son régent (1). Quoiqu'il en soit, même si plusieurs Dalaï-Lamas ne jouèrent qu'un rôle purement symbolique, le système s'avéra particulièrement efficace pour établir et maintenir un régime théocratique particulièrement solide. En fin de compte, rien ne pouvait se décider ni se réaliser sans l'approbation du haut clergé lamaïste et, en particulier à partir du 15e siècle, sans l'accord de la secte Gelugpa. Mais la seule croyance en la réincarnation des Dalaï-Lamas ne peut expliquer complètement cette confortable position du clergé tibétain. La véritable épine dorsale du pouvoir religieux au Tibet était constituée par les monastères et leurs multitudes de moines. On estime généralement que les marnas représentaient de 20 à 33 % de la population mâle du Tibet. En 1959, le pays comptait 2.716 monastères et temples et 114.107 moines (2). En 1959 toujours, les trois principaux monastères de Lhasa regroupaient à eux seuls 16.500 lamas. Les plus grands des monastères constituaient de véritables entités économiques quasiment indépendantes. Les monastères qui, rappelons-le, étaient propriétaires de 37 % des terres, possédaient également des serfs, près de 20.000 en 1954 (3). Ils s'étaient constitués en institutions de prêt et en marchés d'échange. Parfois une garnison armée était en charge de la protection de ce patrimoine. Une autre facteur qui peut expliquer la pérennité de ce régime est d'ordre idéologique: le Karma, une autre caractéristique du lamaïsme. Le Karma traduit l'idée que tout ce qui survient à une personne est non seulement inévitable, mais qui plus est, la conséquence de ces actes dans cette vie ou dans une vie antérieure. D'un point de vue séculier, cette doctrine est sans doute l'une des formes de contrôle social des plus ingénieuses et pernicieuses qui soient. Pour le Tibétain ordinaire, elle excluait toute possibilité de changer quoi que ce soit à son destin. Son état de servitude ne résultait pas d'un régime de propriété féodal mais bien d'actes répréhensibles commis dans une vie antérieure. A l'inverse, le propriétaire de serfs avait hérité de ce statut privilégié en récompense de mérites particuliers. A tout le moins, on ne peut guère parler d'une idéologie propice au développement des libertés individuelles ! Pour terminer ce point, il convient aussi de rappeler que plusieurs témoignages de résidents étrangers au Tibet ont confirmé la pratique de punitions corporelles et de sacrifices rituels d'un autre âge dans cette société féodale du vingtième siècle. Etat du développement socio-économique Le régime dont nous venons de rappeler les traits essentiels ne produisit aucun développement socio-économique digne de ce nom. D'un point de vue sanitaire, le Tibet n'était pas réellement une région de bonne santé. On a estimé le taux de mortalité infantile de 40 à 75 % ! Le 14e Dalaï-Lama lui-même nous informe que sa mère mit au monde 16 enfants dont 9 moururent en bas âge (4). Les maladies vénériennes affectaient 90 % de la population et la variole n'épargna pas le 13e Dalaï-Lama en 1900 (5). La médecine moderne n'était pratiquée qu'au consulat indien. Quant à la médecine traditionnelle tibétaine, à côté d'aspects incontestablement valables, elle agglomérait également des pratiques telles que les saignées, l'exorcisme ainsi que la croyance au pouvoir mystique attribué à tout ce qui avait été en contact avec une personne sainte. A ce sujet, une circulaire du PCC qui faisait état de la visite du Dalaï-Lama à Beijing en 1954 rapportait avec étonnement que les excréments de tenzin Gyatso étaient recueillis dans un plateau doré et expédiés au Tibet pour y confectionner des médicaments (6). Il faut croire que le Dalaï-Lama n'accordait qu'une confiance toute relative dans les "médicaments" qu'il produisait lui-même naturellement puisqu'il recourait de préférence aux soins des médecins indiens. Pour ce qui concerne l'infrastructure économique avant 1959, il n'y avait en tout et pour tout que deux industries au Tibet : une petite centrale électrique de 10 Kw construite par les britanniques pour éclairer les 600 chambres du Palais Potala et un atelier de frappe de la monnaie locale. Pour l'ensemble du territoire, on comptait 10 km de routes ! Il faut dire que le parc automobile tibétain se réduisait aux deux voitures du Dalaï-Lama, reçues en cadeau des britanniques, et qui avaient été transportées en pièces détachées, à dos d'hommes, depuis le Sikkim. La "Question du Tibet" Quand cette question du Tibet est abordée, il n'est pas rare d'entendre des arguments tels que ceux-ci : "Il est vrai que Tibétains et Mongols eurent très tôt d"excellentes relations ainsi que Tibétains et Mandchous, mais ni les Mongols ni les Mandchous ne sont des Chinois !" ; ou encore : "1400 d"années d'oppression du Tibet par l'Empire chinois ne peuvent justifier l'occupation actuelle du Tibet par la République populaire de Chine." Aussi, avant de tenter de répondre à la question de l'appartenance du Tibet à la Chine, il me paraît utile d'avancer ici trois éléments de réflexion préliminaires. Depuis des siècles la Chine est un état multiculturel. Elle regroupe actuellement 56 nationalités différentes qui ont chacune leur langue, coutumes et traditions originales. Par ailleurs, la Chine a connu une très longue histoire d'unification, près de 2000 ans. Bien évidemment, cette évolution fut marquée de phases successives d'unification et de dislocation. Mais il n'en reste pas moins vrai que peu de pays au monde peuvent prétendre à un aussi long processus d'unification. Enfin, il convient de rappeler que durant près de 400 ans, l'histoire de la Chine s'est déroulée sous l'autorité d'ethnies minoritaires : les Mongols sous la dynastie des Yuan et les Mandchous sous la dynastie des Qing. La Chine actuelle, et c'est là le résultat de 2000 ans d'histoire, est constituée de diverses nationalistes. Ce caractère multi-ethnique d'un pays a souvent été mis à profit par des puissances étrangères pour s'attaquer à l'intégrité territoriale de pays dominés. Rappelons-nous que le Japon entama son invasion de la Chine en 1931 en créant l'état fantoche du Mandchoukuo, le prétendu "Pays des Mandchous". L'intégration du Tibet à la Chine Ecrire l'histoire du Tibet se heurte à deux difficultés particulières. La première provient de l'absence d'une langue écrite au Tibet avant le 7e sciècle. C'est par ailleurs un fait étonnant pour une société coincée entre deux des plus anciennes civilisations au monde, l'Inde et la Chine. La seconde difficulté surgit au début du 20e siècle lorsque le Tibet devint l'enjeu de la rivalité entre l'empire colonial britannique et la Russie tsariste. Il s'en suivit une interprétation de l'histoire du Tibet qui contribuera largement à brouiller les cartes. De quoi est-on certain en ce qui concerne le Tibet historique ? Tout d'abord, nous ne disposons d'aucune évidence historique solide quanta l'existence d'une entité politique au Tibet avant le 6e siècle. C'est à cette époque qu'un chef de tribus nommé Namri Songtsen (750-620) étendit sa domination aux tribus voisines et tenta une unification qui fut parachevée par son fils Songtsen Gampo (620-649). La dynastie Tubo était née. Songtsen Gampo résolut habilement le délicat problème des relations politiques avec son puissant voisin, l'empire chinois, en épousant la fille de l'Empereur Taizong, la princesse Wencheng. Cette première relation formelle entre les deux sociétés ne traduisait pas encore une quelconque intégration du Tibet à l'Empire chinois. Mais elle fut le point de départ d'une suite continue d'échanges politiques et culturels entre les deux Etats. Laprincesse Wencheng était accompagnée d'artisans hans et de lettrés qui contribuèrent à l'interpénétration des deux cultures. Les fresques et peintures que l'on peut admirer actuellement au Palais Potala en témoignent. Rappelons également que la diffusion du bouddhisme au Tibet fut fortement influencée par cette présence chinoise. Sur le plan politique, sous la dynastie Tang, on enregistra 158 missions tibétaines à la cour impériale et la signature de huit traités de relations préférentielles entre les deux Etats. Après 840, la première phase de la diffusion du bouddhisme s'achève au Tibet et l'on assiste à un retour en force des adeptes du Bon. Les bouddhistes tibétains sont persécutés. Le Tibet sombre alors dans une longue période de dissensions internes. Presque parallèlement, la dynastie Tang s'éteint elle aussi. Il faut attendre le 13e siècle pour assister à une évolution profonde des relations entre les deux nations. A cette époque, les armées musulmanes se répandent en Inde. Le Tibet, totalement désuni, n'est pas en mesure d'affronter ces conquérants du sud. A la fois pour éviter la conquête par les troupes mongoles et pour disposer d'un allié puissant contre les armées musulmanes, les autorités tibétaines envoyèrent en 1206 une mission de soumission à Genghis Khan. Aucun acte officiel ne résulta de cette démarche avant le milieu du 13e siècle. En 1271, Koubilaï Khan, petit-fils de Genghis Khan, réunifie l'Empire chinois et fonde la dynastie des Yuan. Son règne marque l'intégration effective du Tibet à la Chine. En 1260, Koubilaï Khan nomme Phagspa, chef de la secte sakya, au titre de "guoshi", c'est-à-dire ministre chargé des affaires religieuses ; dix ans plus tard, il lui confère le titre de ministre sous l'autorité de l'empereur pour administrer les affaires politiques du Tibet. Ces deux mesures politiques marquent également le début de la fusion du pouvoir religieux et temporel au Tibet. Pour l'essentiel, la dynastie Ming conservera le système d'administration du Tibet mis en place par ses prédécesseurs. A cette époque, le titre de Dalaï-Lama n'existe pas encore au Tibet. En 1357 naît un personnage qui jouera un rôle déterminant pour l'avenir du Tibet. Il se nomme Zonggaba. Bouddhiste fervent, il entreprend de réformer le lamaïsme en fondant à cette fin une nouvelle secte, les Gelugpa. Très vite ce courant réformateur s'imposera en fondera deux des plus grands monastères de la région de Lhasa, le Drepung et le Sera. C'est à ce moment également que Zonggaba établit le principe de succession au titre de leader religieux du Tibet par la voie des réincarnations de Chenrezig. Ce système ne fut effectif qu'après la mort de Gedun Truppa, le disciple de Zonggaba. En 1578, Anda Khan, roi mongol sous l'autorité de l'empereur chinlis invita Sonam Gyatso, la plus haute autorité de la secte Gelugpa à l'époque, à prêcher le bouddhisme en Mongolie. Suite à sa conversion, Anda Khan attribua à Sonam Gyatso le titre de troisième Dalaï-Lama, les titres de premier et deuxième Dalaï-Lama étant conférés à titre posthume à Gedun Truppa et Gedun Gyatso. Le quatrième Dalaï-Lama, Yonten Gyatso, symbolise le mieux l'étroite relation qui existait alors entre Mongols et Tibétains, puisqu'il était lui-même mongol de la famille de Anda Khan. La Dynastie mandchoue des Qing qui succéda aux Ming confirma le titre au cinquième Dalaï-Lama et perfectionna l'intégration du Tibet à l'Empire chinois en créant un gouvernement local – le Gasha – et en stationnant en permanence deux émissaires impériaux, les Amban. Un accord connu sous le nom d'"Accord en 28 Articles" réglera pour la suite les relations politiques entre le Tibet et la Chine jusqu'en 1911. Trois points essentiels sont à retenir de cet accord. Premièrement, les affaires politiques du Tibet seront désormais traitées en concertation entre le Dalaï-Lama, le Panchen Lama et les Amban. Deuxièmement, les hauts fonctionnaires du Gasha seront proposés par le Dalaï-Lama et les Amban et soumis à l'approbation de l'Empereur. Enfin, toutes les affaires extérieures du Tibet seront du ressort de l'Empereur. C'est là un des documents essentiels quant à l'intégration effective du Tibet à la Chine. Certains argumenteront que les liens politiques qui ont existé entre le Tibet et l'Empire chinois étaient très lâches et ne peuvent guère être pris en considération. Je répondrai que ces liens étaient typiques de ceux qui ont existé entre pratiquement tous les Etats féodaux du monde. On ne peut imaginer des relations politiques stables entre Etats qui ne sont en rien comparables à nos Etats modernes. Avec ces mêmes arguments on pourrait également mettre en cause l'identité de plusieurs Etats occidentaux contemporains. Par ailleurs, au Tibet même, les liens qui ont existé entre le gouvernement de Lhasa et certaines régions du Tibet étaient encore plus lâches, notamment pour la région de Kham par exemple. L'indépendance du Tibet ? Si les faits historiques rappelés précédemment paraissent relativement incontestables, comment dès lors expliquer la genèse de cette notion d'un "tibet indépendant" régulièrement mise en avant depuis l'exil du Dalaï-Lama ? On peut croire qu'elle est, pour une part, le produit direct des visées de certaines puissances étrangères sur le Tibet à la fin du 19e siècle. A cette époque, le Tibet est à la croisée de trois grands Empires: l'Empire colonial britannique, l'Empire russe et l'Empire mandchou qui se caractérise alors par un état de grande faiblesse politique. D'un côté, les Britanniques tentent de s'ouvrir le vaste marché chinois par la côte est, essentiellement le port de Canton. Les conséquences en sont connues: guerres de l'opium et traités inégaux imposés à la Chine. Rappelons également qu'à l'époque, l'Empire colonial anglais occupe l'Inde; en 1816, le Népal devient protectorat britannique; en 1846, le Kashmir et le Ladakh sont annexés ; en 1861, le Sikkim devient protectorat anglais et, en 1865, c'est au tour du Bouthan. Côté ouest, l'objectif des Britanniques est d'ouvrir trois routes commerciales vers la Chine : Burma-Yunnan, Kashmir-Xinjiang et Inde-Tibet-Sichuan. Par ailleurs, la Russie tsariste convoite également le "Toit du Monde". En 1880, George Nathaniel Curzon, gouverneur général des Indes et architecte de la politique anglaise au Tibet, expose clairement l'enjeu de cette rivalité : "La suzeraineté chinoise sur le Tibet est une fiction, une affectation politique. Si nous ne faisons rien au Tibet, nous verrons la Russie tenter d"y établir un protectorat dans moins de dix ans. Cela pourrait ne pas constituer un danger militaire, en tout cas pour quelques temps, mais ce serait un danger politique pour ses effets sur le Népal, le Sikkim et le Bouthan. Nous pouvons empêcher un protectorat russe au Tibet en nous y prenant avant eux." (7) Le diagnostic de Lord Curzon était correct quant à l'incapacité dans laquelle se trouvait à l'époque l'Empire chinois d'exercer effectivement son contrôle sur le Tibet. Qui donc comblerait le premier ce vide politique ? La réponse ne se fit guère attendre. En 1904, les troupes britanniques entrent au Tibet et occupent Lhasa. Cette position étant acquise, la Grande-Bretagne signait avec la Russie tsariste, en 1907, la convention de Saint-Pétersbourg. Tandis que la Grande-Bretagne reconnaissait les intérêts particuliers de la Russie en Mongolie, l'Empire russe admettait ceux de la Grande-Bretagne au Tibet. La seconde clause de ce traité nous intéresse plus particulièrement ici. Elle stipulait que "en conformité avec le principe admis de la suzeraineté de la Chine sur le Tibet, la Grande-Bretagne et la Russie s"engagent à ne pas entrer en négociations avec le Tibet sans passer par l'intermédiaire du gouvernement chinois". Les termes de cette clause sont intéressants à deux égards. D'un part, ils démontrent l'obligation pour la Russie et la Grande-Bretagne de reconnaître l'autorité chinoise sur le Tibet. D'autre part, il est significatif de constater que ce soit le terme "suzeraineté" et non pas "souveraineté" qui est utilisé pour décrire cette autorité. C'est la première fois dans l'histoire du Tibet que le terme "suzeraineté" est employé dans un document officiel. Cette notion de suzeraineté signifie qu'un Etat dépendant, ici le Tibet, jouit d'une certaine autonomie pour ses affaires intérieures mais reste sous le contrôle d'un Etat plus puissant, en l'occurrence la Chine, pour les affaires extérieures et de défense. Ce terme modifie totalement la notion de souveraineté qui décrit, quant à elle, une situation où la Chine exerce un contrôle total sur le Tibet. Il va sans dire qu'aucun gouvernement chinois n'a jamais reconnu cette convention de Saint-Pétersbourg. Quatre ans après la signature de ce traité éclatait en Chine la révolution de 1911. Une période d'instabilité s'en suivit qui amena Londres à de nouvelles négociations avec Pékin sur la question du Tibet. Le 17 août 1912, Londres adresse un ultimatum à Yuan Chekai, alors président de la République chinoise. Le document britannique exigeait un retrait des officiels et de l'armée chinois du Tibet, condition sine qua non de la reconnaissance de la nouvelle République chinoise par la Grande-Bretagne. Dans un premier temps, Yuan Chekai rejettera cet ultimatum. Mais il se verra contraint d'entamer des négociations avec Londres lorsque le gouvernement britannique menacera de s'entendre directement avec les seules autorités tibétaines. La conférence tripartite de Simla en Inde, en octobre 1913, aboutira à un traité, non ratifié par la partie chinoise, établissant la ligne Mac-Mahon et transformant de fait le Tibet en protectorat britannique. Le rôle des Etats-Unis dans l'histoire récente du Tibet Cette notion de l'indépendance du Tibet sera remise au goût du jour par les Etats-Unis au lendemain de la proclamation de la RPC en octobre 1949. Mais nous n'en sommes pas encore là. Dans les années quarante, la position américaine officielle sur la question du Tibet est sans ambiguïté. Nous la trouvons exprimée entre autres dans une note diplomatique datée du 15 mai 194 3 et adressée par les Etats-Unis au gouvernement britannique : "Pour sa part, le gouvernement des Etats-Unis n"oublie pas le fait que le Gouvernement chinois a depuis longtemps affirmé sa suzeraineté sur le Tibet et que la Constitution chinoise reprend le Tibet parmi les régions constituant le territoire de la République chinoise. Notre gouvernement n'a, à aucun moment, soulevé une seule question quant à l'une ou l'autre de ces affirmations." (8) N'oublions pas qu'à l'époque les Etats-Unis soutiennent le régime de Tchang Kai Chek dans la guerre contre le Japon et, par la suite, contre les troupes de Mao Zedong. Mais la seconde moitié des années quarante est le théâtre de changements politiques majeurs dans l'Est asiatique : en Chine, les troupes communistes gagnent du terrain; en Inde, au Vietnam, aux Philippines et en Birmanie, des mouvements d'indépendance nationale se développent. Progressivement, la politique extérieure de Washington va s'adapter à cette situation nouvelle. En janvier 1947, George R. Merrel, chargé d'affaires de l'Ambassade américaine à New-Dehli, envoie un cable à Washington dans lequel il exprime ses vues sur le Tibet : "Le Tibet se trouve dans une position stratégique d"une importance inestimable tant du point de vue idéologique que du point de vue géographique. Face à la possibilité d'une situation anarchique dans l'est asiatique, le Tibet et son peuple hautement conservateur pourraient agir comme un rempart contre la propagation du communisme à travers l'Asie, un îlot de conservatisme au milieu d'un océan d'agitation politique, et de plus, à l'ère de la guerre nucléaire, il pourrait s'avérer être le plus important territoire de toute l'Asie." (9) Et G. Merrel concluait en argumentant que les avantages retirés d'un geste amical envers Lhasa contrebalanceraient sans peine les difficultés politiques qu'il pourrait susciter vis-à-vis de Tchang Kai Chek. Si les vues de Merrel étaient prémonitoires, il n'en reste pas moins vrai que jusqu'en 1950, l'attitude américaine ne se modifie pas sur la question. En témoigne par exemple l'attitude des Etats-Unis à l'occasion de la visite d'une délégation commerciale tibétaine en 1947. Cette délégation se rendit dans plusieurs pays occidentaux, dont les Etats-Unis, munie de passeports tibétains, donc sans valeur. En décembre 1947, l'Ambassade américaine à New-Dehli reçoit la directive que si la délégation tibétaine se présente pour obtenir des visas américains, ceux-ci devraient lui être délivrés sous la "forme 257", c'est-à-dire une procédure standard appliquée lorsque les requérants présentent des passeports d'un gouvernement que les Etats-Unis ne reconnaissent pas. Et, pour lever toute ambiguïté, l'Ambassade américaine à Nankin informe Tchang Kai Chek que : "Il n"y avait aucune raison de croire que la délivrance des visas indiquait un quelconque changement de la politique américaine sur la question de la souveraineté sur le Tibet." (10) Mais au fur et à mesure de l'imminence de la victoire communiste en Chine, le nouveau point de vue de Washington se précise. Quelques mois seulement avant la proclamation de la RPC en octobre 1949, Ruth Bacon, attaché au Bureau des Affaires de l'Est Asiatique du Département d'Etat déclarait : "Dans l'éventualité d'une victoire communiste en Chine, les Etats-Unis devrait ne plus considérer le Tibet sous l'autorité de la Chine." Et elle invitait son gouvernement à établir des "covert relations" avec le Tibet "tout en évitant de donner T'impression que les Etats-Unis pourraient avoir des prétentions sur le Tibet". (11) Cette déclaration, comme d'autres de la même époque, montre à suffisance que le nouveau point de vue américain ne repose en aucune manière sur une quelconque adhésion morale à l'indépendance du Tibet mais s'inscrit dans le cadre de la croisade anti-communiste que Washington s'apprête à lancer tous azimuts. C'est en 1950 que débutèrent de façon évidente les opérations de soutien des Etats-Unis au Tibet. Durant l'été 1950, des instructions sont données au Ministère de la Coordination Politique (l'administration chargée des opérations secrètes) pour "initier une guerre psychologique et des opérations paramilitaires contre le régime communiste. (...) L"objectif est d'entretenir et de soutenir des éléments anti-communistes tant à l'extérieur qu'à l'intérieur de la Chine en vue d'étendre la résistance au gouvernement de Pékin." (12) Entre 1950 et 1953, ces opérations consistèrent notamment à former une centaine d'agents chinois reconduits clandestinement en territoire chinois pour y mener des actes de sabotage et un travail de recrutement de ressortissants de minorités nationales tout le long de la frontière sud de la Chine, depuis le Nord-Est de l'Inde jusqu'au Laos. (13) Mais revenons un peu en arrière. Le premier octobre 1949, la RPC est proclamée. Certaines régions restent encore à libérer: Taiwan, l'île de Hainan et le Tibet. Rétrospectivement, il semble que le nouveau gouvernement n'avait pas envisagé d'envoyer l'armée au Tibet. Pékin suivait une autre stratégie consistant à négocier avec des personnalités tibétaines favorables à la réunification et à s'appuyer sur celles-ci pour gagner d'autres couches de la population à cette cause. Zhu De, commandant en chef de l’APL, était en charge de ces négociations. Mais l'agitation anti-chinoise au Tibet avait déjà gagné du terrain. Elle atteignit son paroxysme avec l'assassinat en août 1950 d'un envoyé tibétain de Beijing, le lama Ge-da, rallié à la voie de l'unification du Tibet à la RPC. C'est peu après ces événements, le 7 octobre 1950 exactement, que l'APL reçut l'ordre d'entrer au Tibet. Quatre jours plus tard, les troupes rentraient à Chamdo où eurent lieu les seuls affrontements qui firent environ 200 morts (14). A Lhasa même, on n'enregistra pas de combats. Sous la pression d'une partie du haut clergé, le Dalaï-Lama avait fui à Yatung, petite cité proche de la frontière indienne. A ce moment précis, les efforts des Etats-Unis se concentraient sur un seul objectif : son exil. Mais le Dalaï-Lama revint à Lhasa et donna son accord pour l'envoi de deux délégations tibétaines à Beijing. Les négociations se poursuivirent durant un mois et débouchèrent sur la signature de l’"Accord en 17 points" le 23 mai 1951, accord ratifié par le Dalaï-Lama. La concession du régime socialiste était de ne rien changer aux prérogatives de l'ancienne classe dominante du Tibet et de ne pas entreprendre de réformes socio-économiques sans l'accord préalable du Dalaï-Lama. Cette politique est concrétisée dans les articles 4, 7 et 11 de l’"Accord en 17 points" : "4. L"autorité centrale n'apportera pas de modification au système politique en place au Tibet. Elle n'apportera pas non plus de modification aux statuts et prérogatives préétablis du Dalaï-Lama. Les fonctionnaires aux différents échelons continueront à assumer leurs fonctions comme à l'ordinaire. (...) 7. La politique de liberté des croyances religieuses stipulée dans le Programme commun de la Conférence consultative politique du peuple chinois sera appliquée. Les croyances religieuses, les mœurs et les coutumes du peuple tibétain seront respectées, et les monastères lamaïques seront protégés. L'autorité centrale n'effectuera pas de changement quant au revenu des monastères. (...) 11. Touchant les différentes réformes du Tibet, aucune contrainte ne sera exercée par l'autorité centrale. Le gouvernement local du Tibet entreprendra les réformes de sa propre initiative, et lorsque le peuple soumettra des demandes de réforme, la question sera réglée au moyen de consultations avec le personnel dirigeant du Tibet." Pour en terminer avec ce point des événements de 1950 et de l’" Accord en 17 points", citons encore cette directive du CC du PCC qui montre la prudence extrême avec laquelle le régime socialiste envisageait les réformes au Tibet : "Actuellement, pour T'application intégrale de l'Accord, nous ne disposons pas de bases matérielles, ni d'appui dans les masses, ni de soutien dans les couches sociales supérieures. Son application forcée apporterait plus de préjudices que d'avantages. Puisqu'ils ne veulent pas appliquer l'Accord, eh bien, renonçons pour le moment ; (...) Qu'ils poursuivent leurs agissements cruels contre le peuple, tandis que nous nous consacrerons à des tâches bénéfiques telles que la production, le commerce, la construction des routes, le service sanitaire et le front uni, cela afin de gagner les masses, et lorsque les conditions auront été réunies, nous aborderons la question de l'application totale de l'Accord. S'ils estiment inopportune la création des écoles primaires, nous pouvons aussi l'interrompre." (15) La Rébellion de 1959 Depuis quelques années, un certain nombre de documents officiels américains sont déclarés "déclassés", c'est-à-dire accessibles. Ils apportent la preuve que la rébellion de 1959 était préparée de longue date. D'anciens responsables des services secrets américains ont confirmé ces faits, ainsi qu'un des dirigeants des rebelles Khampas, un dénommé Wangdu (16). Sur base de ces diverses sources, on peut avancer avec certitude que la CIA fut impliquée dans les événements du Tibet depuis 1956 au plus tard. Gyalo Thondup, frère aîné de l'actuel Dalaï-Lama, organisa la première mission d'entraînement de six Tibétains à Taiwan, pour le compte de la CIA (17). Fin 1958, un premier parachutage d'armes fut effectué dans les territoires des Khampas. Il incluait 100 fusils d'origine britannique, 20 mitrailleuses, 2 mortiers 55 mm, 60 grenades à main et des munitions (19). On sait également que d'autres Tibétains furent entraînés par la suite au Colorado, à Camp Haie, par un vétéran Marine de la Seconde Guerre mondiale, l'instructeur Anthony Poe (18). L'exil du Dalaï-Lama restait l'objectif de la stratégie américaine et devait servir de point de ralliement aux opposants au régime de Beijing. Venons-en aux événements proprement dits. En août 1958, des rebelles Khampas commencent à arriver en masse à Lhasa et à y mener diverses activités d'agitation "ant-han". La rébellion sera déclenchée par un incident relativement mineur. Voici la première version qu'en donne le Dalaï-Lama. Le premier mars 1959, le Dalaï-Lama reçoit une lettre transmise par un émissaire chinois, l'invitant à se rendre à une représentation théâtrale dans le camp de l'APL près de Lhasa. Le Dalaï-Lama dit être sommé d'y répondre en fixant une date. Il choisit le 10 mars. Le Dalaï-Lama ajoute que dès le début cette invitation lui parut suspecte parce qu'elle n'avait pas été acheminée par les canaux habituels et... "une rumeur se répandit aussitôt à travers la ville que les Chinois avaient mis au point un plan pour me kidnapper. Durant la soirée et la nuit de 9 mars, la nervosité allait croissant et le matin du lendemain, une grande partie de la population de Lhasa avait spontanément décidé d"empêcher à tout prix ma visite au camp des Chinois" (20). La version chinoise est sensiblement différente. Selon eux, le Dalaï-Lama aurait lui-même fixé la date du 10 mars sans y être contraint et cela un mois avant les faits. La version chinoise fut ridiculisée durant des dizaines d'années et qualifiée de propagande jusqu'au jour où un ancien membre de l'entourage du Dalaï-Lama en confirma l'exactitude. Interviewé en 1981, le Dalaï-Lama reconnut que sa version originale des faits était incorrecte (21). Poursuivons le fil des événements. Le matin du 10 mars, une foule estimée de 10.000 à 30.000 personnes s'est rassemblée devant le Norbulingba, le Palais d'été où se trouve alors le Dalaï-Lama. Qu'elle est, à ce moment précis, la position du Dalaï-Lama ? Nous la connaissons avec précision grâce à un échange de lettres, du 11 au 15 mars, entre le Dalaï-Lama et le Général Tan Guansan, Commissaire politique de l'APL au Tibet. Le 11 mars, le Dalaï-Lama écrit : "Des éléments réactionnaires sont en train de mener des actions qui mettent ma vie en danger sous prétexte de garantir ma sécurité." (22) Le 15 mars, nouvelle lettre du Dalaï-Lama au général Tan : "Je suis en train de tracer une ligne de démarcation entre les gens progressistes et ceux qui s"opposent à la révolution au sein des officiels de mon gouvernement. Dans quelques jours, quand j'aurai suffisamment de forces auxquelles je peux faire confiance, je me rendrai au Commandement du camp militaire." (23) Et le lendemain, il charge l'un de ses proches de requérir l'aide chinoise pour se rendre au camp de l'APL. Deux éléments intéressants sont à relever de cette correspondance. D'une part, les sentiments exprimés par le Dalaï-Lama démontrent que durant ces journées tumultueuses, sa position est nettement en opposition à la rébellion qui couve. D'autre part, l'entourage du Dalaï-Lama est manifestement divisé sur la tournure des événements. Le Dalaï-Lama était-il conscient de ce qui se tramait et de l'enjeu de son exil éventuel vers l'Inde ? On peut en douter. Il faut savoir en effet que le Dalaï-Lama était entièrement coupé du monde extérieur et que les seules informations qu'ils pouvait en avoir passaient obligatoirement par ses conseillers. Quoiqu'il en soit, le 15 mars, sa position est de rester à Lhasa. C'est alors que survient, le 17 mars, l'incident qui provoquera le déclenchement de la rébellion. A 4h de l'après-midi, deux obus de mortier sont tirés en direction du Palais d'été et s'écrasent misérablement dans un marais tout proche. La rumeur se répand que les Chinois sont en train de bombarder le palais. C'est à ce moment que le Dalaï-Lama décide, dans la précipitation, de s'enfuir déguisé en moine. Il franchira la frontière indienne le 31 mars. Cette fuite était-elle improvisée ? Le Dalaï-Lama pouvait en avoir l'impression. Mais plusieurs témoignages semblent prouver le contraire. Richard Bessel, ancien responsable des opérations clandestines de la CIA, reconnaît que le Dalaï-Lama n'aurait pu réussir cette expédition vers l'Inde sans l'aide d'agents préparés à cette éventualité. On sait par le Dalaï-Lama lui-même qu'un Khampas équipé d'un radio-émetteur l'accompagna durant tout le périple. Reste encore la question du tir des deux obus. Aux dires du Dalaï-Lama, ils auraient été tirés du camp militaire chinois. L'affirmation paraît peu crédible. Si l'on en croit la lettre datée du 15 mars, le Dalaï-Lama était sur le point de se rendre au camp de l'APL et exprimait son soutien aux chinois. Pourquoi ceux-ci auraient-ils tiré sur le palais, provoquant de la sorte un retournement de situation qui ne pouvait que leur être défavorable ? Il paraît plus logique de penser que le tir d'obus provenait des émeutiers Khampas. Pour en terminer avec ces événements, précisons encore qu'après la fuite du Dalaï-Lama, les combats entre l'APL et les Khampas se poursuivirent encore quelques jours à Lhasa et dans la région de Loka. Selon les sources chinoises, ces affrontements auraient fait quelques centaines de victimes ; le Dalaï-Lama estime quant à lui ce chiffre à quelques milliers. Le Tibet après 1950 Selon les termes de l'Accord en 17 points, les structures sociales et les prérogatives des élites tibétaines ne pouvaient être remises en cause lors de l'intégration du Tibet à la RPC. De fait, durant les dix premières années, l'effort se concentra sur le développement économique. L'une des toutes premières préoccupations des Chinois fut d'ouvrir le Tibet au reste de la Chine en traçant trois routes qui devaient permettre un trafic régulier. La première reliant Lhasa à la province du Sichuan sur 2.400km traverse 14 cols. La deuxième, inaugurée en 1954, permet d'atteindre le Qinghai après 2.100km. La troisième enfin ouvre le Tibet sur la Région autonome du Xingiang au bout de ses 1.200km. Signalons que le Tibet ne supporta aucun frais pour le tracé de ces trois artères. Sur le plan de la scolarisation, 78 écoles primaires étaient ouvertes en 1957 à 6.000 écoliers. Un millier de jeunes tibétains furent également envoyés dans divers instituts des minorités nationales. Il s'agissait pour la Chine de donner une formation accélérée aux futurs cadres tibétains. C'est au lendemain de la rébellion de 1959 que les réformes sociales et politiques furent entreprises. L'ancien gouvernement local céda la place au Comité préparatoire pour la Région autonome du Tibet et de nouvelles structures administratives étaient créées aux divers échelons. La réforme la plus importante fut sans nul doute la redistribution des terres aux anciens serfs et l'abolition parallèle de toutes les anciennes formes de servage. Entre 1966 et 1976, le Tibet, comme le reste de la Chine, vit déferler la vague des gardes rouges de la Révolution Culturelle. Monastères, temples et monuments historiques furent démantelés sous l'action des gardes rouges ou de jeunes Tibétains ralliés au mouvement. Tous les aspects de la vie religieuse et des coutumes tibétaines furent frappés d'interdit. Malgré les tentatives de Zhou En-lai pour empêcher ces actions inconsidérées, le pire ne fut pas évité. En 1987, la revue chinoise "Beijing Information" citait quelques chiffres tristement éloquents (24) : avant 1959, le Tibet comptait 2.716 monastères et temples et 114.107 lamas ; en 1966, il ne restait que 553 monastères et temples et 6.913 lamas. Malgré les efforts importants consacrés actuellement par le gouvernement chinois pour tenter de réparer ces dégâts, il est certain que les blessures infligées au Tibet et à ses habitants durant celte période prendront beaucoup de temps à se cicatriser. En guise de conclusion Le Prix Nobel de la Paix est devenu une arme idéologique dans les mains des puissances impérialistes pour imposer leur conception de la «paix» et des «droits de l'homme» aux peuples qui luttent pour leur libération et le socialisme. En 1989, le Nobel de la Paix a été attribué à un ancien propriétaire d'esclaves qui dirigeait l'un des régimes les plus obscurantistes du monde. Auréolé de ce prix et disposant de puissants moyens, le Dalaï-Lama joue aujourd'hui parfaitement son rôle en se présentant comme apôtre de la non-violence et défenseur de la liberté pour le Tibet. Il participe ainsi activement à la nouvelle escalade de la campagne anti-communiste qui vise à ramener la Chine à l'état de néo-colonie. Lors de l'attribution du Nobel, le Président du Comité Nobel ne put s'empêcher d'évoquer le mouvement contre-révolutionnaire de Pékin en termes significatifs : «Les événements en Chine ont rendu sa candidature (celle du Dalaï-Lama, ndlr) plus actuelle qu'auparavant. (...) Si j'étais un étudiant chinois, je soutiendrais totalement ce choix.» (25) Au vu de ces propos, il est certain que la «question du Tibet» restera dans l'avenir un thème favori des puissances impérialistes dans leurs efforts pour déstabiliser le socialisme en Chine. (Une version abrégée du présent article est paru dans le n° 3 du bimestriel "Chine Sélection", mars 1990, de l'Association Belgique-Chine.) Références bibliographiques. (1) Tibet, M. Buckley, R. Strauss, Guide Arthaud, p.49 | ||||||||||||||||||||||