(extrait d’Études marxistes 88)

Mort d’une camarade : Juliette Broder nous a quittés

Au moment de mettre ce numéro sous presse, nous avons appris le décès de Juliette Broder. Résistante au nazisme, communiste sa vie durant, elle fut la fondatrice d’Études marxistes en 1988 et sa première rédactrice en chef. Invalide depuis un accident domestique en 2007, son état de santé a brusquement empiré début décembre 2009. Nous présentons nos sincères condoléances à sa famille, ainsi qu’à ses amis et camarades.

Lorsque les Allemands ont envahi la Belgique, Juliette n’avait pas encore quinze ans. Quand on lui demandait comment elle s’était engagée dans la Résistance si jeune, elle répondait qu’elle n’avait aucun mérite, que cela allait de soi. « J’ai été élevée par des parents communistes qui sont restés fidèles à leur idéal jusqu’à leur dernier souffle. Du plus loin que je me souvienne, ils ne m’ont jamais mise à l’écart de leurs discussions, ni des entretiens qu’ils avaient avec leurs camarades de combat, ni de leurs activités. » Juliette allait suivre leur exemple.

Exclue du Parti communiste belge en 1963 avec Jacques Grippa, elle n’a eu de cesse de chercher un parti qui serait resté fidèle aux idéaux communistes de ses parents. En 1973, lors de la grève des docks à Anvers, elle a vu à la télévision Wies De Schutter d’Amada (ancêtre du PTB, ndlr) haranguer la foule. Alors qu’elle ne connaissait pas un mot de néerlandais, elle est partie à Anvers à la recherche de ce parti qu’elle a fini par rejoindre.

Pour Amada-TPO (plus tard le PTB), elle incarnait la continuité avec le passé communiste de la Belgique, depuis la fondation du PCB en 1921. Elle a appris aux premiers militants d’Amada, tous beaucoup plus jeunes qu’elle, d’être fiers des moments glorieux de cette histoire, du rôle du PCB dans la lutte de classes des années trente, par exemple, et surtout dans la résistance à l’occupation nazie (c’est ainsi que l’on a appelé le PCB « le parti des fusillés »). En même temps, il fallait être critique à l’égard des erreurs et limitations des communistes. Elle a fait connaître dans le PTB, par des conférences et des articles, ce grand communiste belge qu’était Julien Lahaut. Elle a fait publier les mémoires de son propre père, Pierre Broder, qui a joué un rôle de premier plan dans la résistance à Charleroi [1] . Toujours son souci fut que les jeunes sachent ce qu’avaient été les communistes et leurs luttes.

Entre étude et action

Un domaine où elle s’est particulièrement distinguée fut l’étude et la formation. Elle avait une connaissance phénoménale de l’histoire du mouvement ouvrier et du marxisme. Elle savait comment l’abandon des principes marxistes avait transformé des partis communistes influents, craints par le patronat, en des partis inoffensifs, avides de cogérer le système capitaliste. Elle imputait cette évolution en premier lieu à l’abandon de la formation politique dans les classiques du marxisme dans ces partis et plus particulièrement à la confusion régnante dans ces partis sur la nature de l’État capitaliste. Elle n’a pas hésité une minute quand le parti lui a demandé de mettre sur pied une école nationale pour les cadres. Elle a ainsi contribué à former la première génération de cadres du PTB.

Juliette a aussi été la première rédactrice en chef d’Études marxistes. L’éditorial du premier numéro, qui date de 1988 et où elle met en exergue l’actualité du marxisme, aurait pu être écrit aujourd’hui [2] . Elle y a aussi écrit, sous le pseudonyme de Juliette Pierre, un article de fond sur le PCB, avant, pendant et après la guerre 40-45 [3] . Par la suite, elle a publié de nombreux articles dans la revue sur des sujets aussi variés que l’histoire du Parti communiste cubain [4] ou le Parti communiste belge et la question coloniale [5] .

Mais le combat qui lui tenait le plus à cœur était certainement celui contre le racisme et le fascisme. C’est ainsi, notamment, qu’elle a donné en octobre 1993 une conférence importante sur la Nouvelle Droite [6] et qu’elle a mis sur pied en 1995, avec d’anciens résistants et des personnalités dont l’écrivain Johan Anthierens, un comité d’opposition à la réhabilitation d’Irma Laplasse, cette collaboratrice exécutée après la Seconde Guerre mondiale. Le combat a été gagné, car Irma Laplasse n’a pas été réhabilitée. C’est la dernière activité publique de grande envergure à laquelle elle a participé.

Une cérémonie de commémoration aura lieu le samedi 9 janvier de 10 à 12 heures au Centre International, 171, bd Lemonnier, 1000 Bruxelles. Tous et toutes sont les bienvenu(e)s.


[1]   Pierre Broder, Des juifs debout contre le nazisme, EPO, 1994

[2]   Éditorial, Études marxistes no 1, novembre 1988 www.marx.be/FR/cgi/emall.php?action=get_doc&doc=315

[3]   Juliette Pierre, « Le PCB, avant, pendant et après la guerre 40-45 », Études marxistes no 1, novembre 1988, www.marx.be/FR/cgi/emall.php?action=get_doc&doc=318

[4]   Juliette Pierre, « Cuba sí ! Histoire du parti communiste cubain », Études marxistes no 15, 1992, http://www.marx.be/FR/cgi/emall.php?action=get_doc&doc=311

[5]   Juliette Pierre, « Le parti communiste de Belgique et la question coloniale (1945-1961) », Études marxistes no 44, 1998, www.marx.be/FR/cgi/emall.php?action=get_doc&doc=162

[6]  Juliette Pierre, « La Nouvelle Droite », Études marxistes no 25, www.marx.be/FR/cgi/emall.php?action=get_doc&doc=455