Causes et conséquences de la guerre au Mali

Table des matières: 
Études marxistes no. 101
Auteur: 
Mohamed Hassan

Ce qui a précédé : crise et guerre

Depuis les années 70, le capitalisme est en crise. La réaction des dirigeants mondiaux du capitalisme dans les années 80 a consisté en une politique ultralibérale et une offensive idéologique acharnée contre le communisme. En Afrique, en Asie et en Amérique latine, cette politique a été formulée dans les fameux programmes d’adaptation structurelle (PAS) qui ont fortement affaibli les États et ont balayé tout ce qui restait encore des infrastructures et des services sociaux. Dans le monde capitaliste, toutes les règles ont été supprimées, surtout — et de la façon la plus radicale — dans le monde bancaire. La législation du travail, la sécurité sociale et les droits syndicaux ont été également remis en question.

En 1990, quand le socialisme s’est effondré en Union soviétique, l’euphorie s’est emparée de l’Occident : on a parlé de la fin de l’histoire et de la victoire définitive du capitalisme. Le sigle de quatre lettres, TINA (pour There is no alternative — il n’y a pas d’alternative), a été très en vogue. Mais, au milieu des années 90, cette euphorie s’est quelque peu tempérée et le capitalisme en crise s’est mis en quête d’une nouvelle image d’ennemi. À cette fin, la théorie du « choc des civilisations », de la guerre entre civilisations, de Samuel Huntington, s’est avérée utile. Et, déjà à l’époque, l’islam a été défini comme l’ennemi.

Sur le plan stratégique, il y a eu le livre influent de l’Américain d’origine polonaise, Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier avec, comme sous-titre, American Primacy and Its Geostrategic Imperatives (littéralement : « L’hégémonie américaine et ses impératifs stratégiques » ; c’est devenu « L’Amérique et le reste du monde », dans la version française). Pour Brzezinski, les États-Unis devaient s’appuyer sur l’Union européenne et les grands pays est-européens comme la Pologne et l’Ukraine afin de pouvoir contrôler la totalité de l’Eurasie, la plus vaste étendue de terre émergée du monde, que composent à la fois l’Europe et le continent asiatique.

À la fin de la présidence de Clinton est venu le projet PNAC (Project for a New American Century — Projet pour un nouveau siècle américain), par lequel les néoconservateurs préconisaient le remodelage du Grand Moyen-Orient. Cela allait être la politique du président américain suivant, George Bush Jr. Conséquence : la première décennie de ce siècle fut ébranlée par les guerres en Irak et en Afghanistan.

Une grossière erreur de calcul

Aussi violente et impressionnante qu’ait été la guerre en Irak lorsqu’elle débuta voici dix ans, on ne peut que constater aujourd’hui que les États-Unis ont perdu cette guerre. Après dix ans d’occupation américaine, le contrôle politique du pays est aux mains d’un gouvernement qui écoute davantage le pays voisin, l’Iran — l’ennemi de toujours de Washington — que ses maîtres américains mêmes. Si, par l’occupation de l’Irak, l’intention des États-Unis était de contrôler la production de pétrole à l’échelle mondiale, cela aussi a été un échec : une partie importante du pétrole irakien part actuellement en Chine. Et les hausses du prix de l’or noir ont également enrichi des pays producteurs de pétrole qui ne sont pas en très bons termes avec les États-Unis : l’Algérie, le Venezuela, la Libye, la Russie. Ces pays ont pu de la sorte se constituer d’importantes réserves monétaires, ce qui a accru leurs possibilités de suivre un cours indépendant.

En ce qui concerne la Russie, dans les années 90 Washington a soutenu les islamistes radicaux en Tchétchénie dans le but d’affaiblir plus encore le pays. Au cours d’une lutte sanglante, la capitale tchétchène Grozny a été réduite en ruines et on a déploré, en outre, le drame des otages à l’école de Beslan[1]. Mais la Russie a tenu bon et, sous Poutine, est redevenue un pays absolument autonome et indépendant bénéficiant également d’une forte croissance économique.

Mais c’est surtout en Chine que les États-Unis se sont trompés. Leur intention, c’était de voir la poursuite de l’application du libre marché mener enfin à l’effondrement du système d’État socialiste, comme cela avait été le cas plus tôt en Union soviétique. Mais cela n’a pas eu lieu et l’économie chinoise a continué à croître. La Chine a dépassé, l’un après l’autre, les grands pays capitalistes et est devenue aujourd’hui la deuxième économie au monde, après les États-Unis, ainsi que la plus grande puissance commerciale. Si cette évolution se poursuit, ce n’est plus qu’une question de temps avant que la Chine ne dépasse aussi les États-Unis. Dans le sillage de la Chine, on trouve, par ailleurs, nombre de grands pays du tiers monde, comme l’Inde et le Brésil, tandis que quelques grands pays africains se sont mués eux aussi en pays émergents : l’Afrique du Sud, l’Angola et le Nigeria. Ensemble, les principaux pays émergents (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) constituent ce qu’on appelle les BRICS.

À mesure que se développait cette évolution, on était de plus en plus désespéré, en Occident, par ce « printemps chinois » pro-occidental qui se faisait attendre et l’idée faisait alors son chemin d’approcher ouvertement la Chine en tant qu’adversaire stratégique, dans une deuxième « guerre froide » et une politique d’encerclement, d’endiguement et de confrontation. Quand, en novembre 2011, le président américain Obama effectua un vaste périple en Asie, il déclara que les États-Unis étaient et restaient une « puissance pacifique », faisant allusion à l’océan Pacifique qui sépare les États-Unis et l’Asie. « L’Asie est désormais la priorité numéro un des États-Unis », ajoutait-il. Ce n’est pas un hasard si le premier voyage à l’étranger d’Obama après les élections présidentielles de 2012 n’a pas eu pour destination l’Europe ou l’Amérique latine, mais bien la Birmanie, un pays clé dans la politique d’encerclement de la Chine.

L’importance stratégique croissante de l’Afrique

C’est dans ce nouveau cadre politique que l’Africom a été fondé en 2008. Il s’agit d’une importante réforme stratégique des centres de commandement suprême de l’armée américaine. L’Africom réunit désormais toutes les opérations de l’armée américaine en Afrique sous un commandement unique (dont le quartier général se trouve à Stuttgart), alors qu’auparavant elles dépendaient de trois commandements différents. Il ne s’agit pas d’une opération de chirurgie esthétique : cette réforme reflète la grande importance stratégique du continent africain dans la politique américaine de confrontation avec la Chine.

Les progrès rapides de la technologie font que de plus en plus de matières premières sont nécessaires pour l’industrie des pays capitalistes, mais aussi pour celle de la Chine et des autres économies émergentes. Dans le sous-sol africain se trouvent d’importantes réserves encore intactes de pétrole, de gaz et de métaux ordinaires ou rares. On estime que le continent possède 40 % des matières premières minérales du monde ce qui lui confère une grande importance stratégique.

La croissance spectaculaire de la Chine et des autres économies émergentes requiert en effet d’énormes quantités de matières premières. En outre, les BRICS ont grandement besoin de possibilités d’exportation et, pour eux aussi, l’Afrique constitue un marché d’écoulement très prometteur. Si les États-Unis veulent mettre un terme à l’ascension de la Chine (la politique de l’ « endiguement»), l’Afrique constitue un élément clé pour la décennie à venir. En attendant, depuis quelques années, la Chine est le principal partenaire commercial de l’Afrique. Les États-Unis viennent ensuite et tous deux ont dépassé les anciennes métropoles coloniales qu’étaient la France et la Grande-Bretagne.

Conquérir le contrôle de l’Afrique devient donc urgent pour Washington, et cela ne peut se faire uniquement par la concurrence des acteurs économiques au sein d’un marché « libre ». Pour le bloc impérialiste, il s’agit tout autant d’une question militaire. D’où le rôle décisif joué par les armées des États-Unis et des pays européens depuis 2011 dans les guerres en Côte d’Ivoire, en Libye et aujourd’hui au Mali. Ce qui surprend ici, c’est que les États-Unis se profilent de façon peut-être plus discrète, aux yeux de l’extérieur, tandis qu’en même temps, par leur Africom et leur énorme réseau politique et diplomatique, ils tiennent malgré tout fermement les rênes en main.

Cette intervention directe des armées des États membres de l’Otan dans les guerres africaines, avec un rôle clé pour Africom, ne fera que s’accroître au cours des années à venir. Par ailleurs, Africom est également impliqué dans un nombre spectaculairement croissant de programmes de collaboration militaire avec des armées africaines, sous la forme de formation et d’exercices en commun. Le but est de prendre pied au sein de ces armées et de faire mener le plus possible les guerres qui auront lieu en Afrique par des armées africaines — mais, naturellement, toujours en fonction des intérêts des États-Unis.

Cette stratégie, Washington l’applique depuis des années déjà dans deux pays qui sont très importants sur le plan géostratégique : la Somalie et la République démocratique du Congo. Les armées, respectivement, de l’Éthiopie, de l’Ouganda et du Rwanda se chargent sur place du boulot. Aujourd’hui, les États-Unis passent à la vitesse supérieure dans le travail préparatoire de ce genre d’interventions. En 2012, une brigade de l’armée américaine a reçu la mission de mener des activités dans pas moins de 35 pays africains, un nombre record.

Cette tentative de soumettre militairement l’Afrique afin de contrôler l’influence économique de la Chine et des autres économies émergentes s’effectue sous le prétexte de la lutte contre le terrorisme. Et c’est ainsi que nous en arrivons au mouvement intégriste islamique et à ce que les médias ont  appelé le « Printemps arabe ».

La propagation de l’intégrisme islamique

Le Printemps arabe, présenté comme un bouleversement révolutionnaire qui allait balayer toutes les dictatures hors du monde arabe, n’a jamais existé. Début 2011, il y a toutefois bien eu deux véritables éruptions volcaniques, en Égypte et en Tunisie. Il s’agit d’éruptions de colère populaire parce que l’injustice sociale devenait insupportable. Mais il manquait à ces mouvements une direction et une orientation révolutionnaires, de sorte qu’ils ont été rapidement récupérés par des partis islamiques prétendument modérés : le parti Ennahda en Tunisie et les Frères musulmans en Égypte.

Les partis de ce genre ont en commun deux caractéristiques : ils sont partisans du capitalisme et ils sont carrément anticommunistes. Il peut toutefois y avoir des contradictions avec l’impérialisme, surtout dans les pays où les chiites constituent la majorité, comme en Iran, en Irak ou au Liban. Mais, là où les sunnites sont majoritaires, ce courant islamique se prête progressivement à un rôle de troupes de choc des États-Unis et de leurs alliés européens contre les gouvernements laïcs qui ont subsisté dans le monde arabe (Libye, Syrie, Algérie).

Cela a déjà commencé par la guerre, sponsorisée par les États-Unis, des moudjahidines contre les troupes soviétiques en Afghanistan, dans les années 80. Des jeunes en provenance de tout le monde arabe se sont rendus en Afghanistan où ils ont été engagés par les États-Unis dans la lutte contre le communisme. Après le retrait des troupes soviétiques en 1989, un grand nombre de ces jeunes se sont disséminés à nouveau dans le monde arabe, emmenant avec eux leur solide expérience de la guerre ainsi que toute une idéologie réactionnaire.

Déçus par le manque de soutien supplémentaire des États-Unis afin de concrétiser leur idéal d’un État islamique panarabe avec la charia comme constitution, certains djihadistes se sont retournés contre les États-Unis, comme lors des attentats contre les tours jumelles de New York, le 11 septembre 2001. Mais, quand ça l’arrangeait bien stratégiquement, Washington n’hésita pas non plus, même après le 11 septembre, à sceller à nouveau des alliances avec ces islamistes radicaux. Et c’est ainsi qu’on obtient le phénomène que ces mêmes combattants islamistes radicaux sont qualifiés tantôt de « combattants pour la liberté » (en Bosnie, en Tchétchénie, en Libye et en Syrie), puis à nouveau de « terroristes » (en Afghanistan, au Pakistan et en Afrique).

Un autre mouvement important dans le monde arabe et qui s’appuie sur l’islam est celui de la Fraternité musulmane. Celle-ci a des partis dans de nombreux pays arabes, mais tire son origine d’Égypte. Au départ, sa stratégie y consista à s’opposer aux dictatures pro-occidentales en Égypte et en Tunisie, mais, après quelques vagues de répression sévère dans les années 80, les Frères musulmans ne cherchèrent plus la confrontation avec l’État et ils se concentrèrent sur la création d’un réseau social et la collecte de richesses. Ils se livrèrent à un travail dans les masses, utilisèrent en fait des méthodes de travail solidaristes, en créant une solidarité par-delà les classes — comme l’AKP d’Erdogan le fait en Turquie. Aussi, avec cette base de pouvoir et une fois que les dictatures de Moubarak (en Égypte) et de Ben Ali (en Tunisie) eurent été balayées par la colère populaire spontanée et par le mouvement populaire, les Frères musulmans ont pu récupérer rapidement la cause et remporter les élections.

Les deux courants islamiques — les djihadistes intégristes et les Frères musulmans modérés — diffèrent l’un de l’autre à bien des égards, mais ils ont toutefois une vision commune de l’économie et de la mise en place de la société. Leur principal idéologue est Sayid Qutb qui, dans les années 1930 et 1940, a publié de nombreux ouvrages et articles sur la signification sociale et politique du Coran. L’homme a été fortement influencé par le Français catholique de droite, Alexis Carrel qui, durant la Deuxième Guerre mondiale, a rallié le régime collaborationniste de Vichy et a prôné un darwinisme social, y compris l’eugénisme.

Aussi n’est-il pas étonnant qu’il y ait des similitudes entre l’idéologie islamiste radicale et l’idéologie catholique d’extrême droite qui, dans la première moitié du siècle dernier, utilisa la religion comme arme contre les bolcheviques et prit la défense du capitalisme, du colonialisme et même du nazisme. Dans les deux idéologies, l’essentiel réside dans la défense de l’ordre féodal « naturel » contre tout ce qui tend à un monde nouveau, socialement plus juste. Toutefois, il y a dans le courant islamiste davantage d’interprétations différentes, de même qu’une certaine résistance au colonialisme et à l’impérialisme. Cependant, cette résistance passe bien vite à l’arrière-plan quand, en fonction de son propre programme, l’impérialisme soutient le courant islamiste.

L’alliance entre les États-Unis, l’Arabie saoudite, le Qatar et les États du Golfe

La guerre contre la Libye n’avait rien à voir avec l’éclatement d’une colère populaire massive et spontanée, comme en Égypte et en Tunisie. En Libye, le niveau de vie était de nombreuses fois plus élevé que chez l’Égyptien ou le Tunisien moyen. Une menace largement exagérée de Kadhafi à l’adresse des insurgés dans la ville de Benghazi a suffi pour que l’Occident se lance dans une guerre accompagnée de bombardements intensifs et d’une série de lynchages parmi lesquels, finalement, Kadhafi lui-même allait être assassiné de façon odieuse. Avec l’aide des milices les plus réactionnaires, l’État libyen a été réduit à néant. Une énorme quantité d’armes se retrouva aux mains de ces milices. Quelques mois plus tard, nous les voyons ressurgir dans le nord du Mali.

La guerre contre la Libye a été surtout menée par la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis. Mais Washington y a recouru à une tout autre stratégie que Paris ou Londres. En Afrique, les États-Unis entendent avant tout intervenir par l’intermédiaire de tiers. C’est en coulisse que le commandement unifié de l’armée américaine en Afrique, Africom, a dirigé la guerre en Libye, alors que c’était surtout les forces aériennes françaises et britanniques qui intervenaient à l’avant-plan avec leurs bombardements. Ensuite, les États-Unis ont travaillé en collaboration étroite avec l’Arabie saoudite et le Qatar.

Un élément surprenant, dans la guerre en Libye, a été l’attitude d’Al Jazeera, la chaîne de télévision de l’émir du Qatar. Plus tôt, Al Jazeera s’était fait connaître pour sa position critique à l’égard des États-Unis dans les guerres en Irak et en Afghanistan. Cette fois, cette même chaîne joua un rôle important dans la propagande de guerre contre Kadhafi, aux côtés des rebelles qui, dans le sillage des bombardements de l’Otan, s’étaient emparés des principales villes libyennes.

L’alliance entre les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne d’une part et des pays comme le Qatar, l’Arabie saoudite et les autres États du Golfe d’autre part n’est cependant pas nouvelle. Depuis la flambée des prix pétroliers dans les années 70 et 80, ces pays ont accumulé d’énormes quantités d’argent et ils se sont mués en prêteurs des États-Unis. Politiquement, il y avait déjà eu une collaboration entre l’Arabie saoudite et les États-Unis dans le soutien des moudjahidines en lutte contre l’occupation soviétique de l’Afghanistan.

Vers la fin de la décennie précédente, cette alliance fut ravivée afin de constituer un front contre l’Iran et son influence croissante dans la région. Pour les riches pays sunnites que sont l’Arabie saoudite, le Qatar et les États du Golfe, un Iran puissant, avec ses alliés chiites dans tout le Moyen-Orient (Irak, Liban) constitue une menace. Pour les États-Unis, l’Iran est un trop gros morceau qu’ils ne peuvent aborder tout seuls. Washington n’a bien sûr pas ciblé l’Iran en raison de son régime théocratique, mais parce qu’il est un important fournisseur de pétrole de la Chine et de l’Inde.

Le Qatar et l’Arabie saoudite ont aussi leurs propres objectifs et leur idéologie, indépendamment de ce que veulent les États-Unis. Ce sont des États dirigés par des familles immensément riches, désireuses d’étendre leur royaume afin de pouvoir accroître encore leur richesse. Ils rêvent d’un immense royaume panislamique au sein duquel la charia remplacera la constitution. Quant aux États-nations modernes, ils les considèrent comme des obstacles à cet objectif. Dans leurs propres pays, il n’existe même pas de constitution, les citoyens n’y ont aucun droit.

Du colonialisme français à l’intervention française au Mali

Le conflit au Mali s’inscrit dans un large contexte et il a toute une histoire derrière lui. Il y a les djihadistes qui ont quitté la Libye pour le nord du Mali, armés par le Qatar et l’Arabie saoudite. Et il y a les militaires français, belges et autres, occidentaux et africains, qui sont intervenus au Mali. Pour situer correctement cette intervention française, nous devons faire un retour sur le colonialisme français au Mali.

Quand les colonialistes français ont conquis le Mali, le territoire faisait partie d’une vaste zone économique s’étendant autour du Sahel. Les caravanes partaient d’une ville oasis vers une autre, tout droit à travers le désert. Dans cette économie originelle régnait une bonne intelligence entre les paysans et les nomades. Les paysans avaient besoin des nomades pour pouvoir acheter des marchandises venant d’autres régions et constituaient donc leur clientèle. Toute la population de cette région était musulmane.

Cette zone économique était très prospère à l’époque. L’an dernier, le site Internet www.celebritynetworth.com a classé un Malien à la première place du classement des vingt-cinq individus les plus riches ayant jamais vécu. Le journal a converti les biens du roi Mansa Moussa Ier qui, de 1312 à 1337, a régné sur un royaume situé à l’intérieur du Mali actuel, en tenant compte de l’actuel prix de l’or et de l’inflation au fil des siècles. L’homme, aujourd’hui, pèserait quelque 400 milliards de dollars. Il y avait également une vie intellectuelle très riche : Tombouctou est connue comme l’un des premiers et principaux centres intellectuels du monde. À son apogée, le royaume malien s’étendait jusqu’à la côte du Sénégal. L’arabe y était la langue véhiculaire.

Le colonialisme français a détruit tout ce système. Pour tuer toute capacité intellectuelle, des milliers de professeurs ont été assassinés. À l’instar de la quasi-totalité des pays africains, le Mali que nous connaissons aujourd’hui a des frontières artificielles. La région faisait partie de ce qu’on appelait le Soudan français. En 1960, elle devint indépendante, d’abord comme une fédération avec le Sénégal, mais, après deux mois à peine, le Sénégal se retira de cette fédération. Le Mali actuel est le quatrième pays d’Afrique par sa superficie. Après le coup d’État contre le premier président nationaliste du Mali, Modibo Keita (1960-1968), le pays est devenu un État néocolonial.

Un tel État ne peut constituer une nation ni ne peut se développer de façon autonome. Le Nord, une région désertique, est abandonné à son sort et les habitants y sont discriminés. Il y a des tensions ethniques entre les Touaregs (nomades) et les autres groupes de population. Le commerce à grande échelle de jadis a complètement décliné. Que reste-t-il pour un grand nombre de nomades qui sillonnent la région avec leurs caravanes ? Contrebande, enlèvements moyennant rançon, trafic d’humains…

Une partie importante de ces Touaregs sont devenus soldats en Libye, dans l’armée de Kadhafi. Après leur retour dans le nord du Mali, ils ont entamé une guerre au Nord-Mali pour l’indépendance de ce qu’ils appellent l’Azawad — une lutte qui, depuis quelques décennies, s’anime brusquement puis se calme à nouveau. Le 24 janvier 2012, ils se sont emparés de la ville d’Aguelhok et y ont tué une centaine de soldats de l’armée malienne. Au cours des mois suivants, ils se sont mis  à attaquer d’autres villes dans le nord.

Le massacre d’Aguelhok a suscité un énorme mécontentement dans l’armée et parmi les familles des soldats, car c’est très pauvrement armés qu’il leur a fallu combattre les insurgés bien équipés et entraînés. Le 22 mars, le président malien Amadou Toumani Touré (surnommé « ATT ») a été renversé par un coup d’État de militaires mécontents et d’officiers subalternes sous la direction d’Amadou Sanogo.

Pour les pays voisins du Mali qui, après le renversement du président ivoirien Gbagbo, subissent fortement l’influence de la France, ce fut un prétexte pour annoncer un embargo sur les armes contre l’armée malienne qui, de la sorte, n’avait pas l’ombre d’une chance contre les insurgés accourant en masse. Les mois suivants, le MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) s’empara de tout le nord du pays. Ensuite, le MNLA fut chassé à son tour par trois groupes djihadistes : Ansar Dine, Al Qaeda dans le Maghreb islamique (AQMI) et MUJAO — des  groupes qui reçoivent des armes et de l’argent du Qatar et de l’Arabie saoudite — et ainsi la boucle fut bouclée.

Quand il a semblé alors que ces djihadistes allaient se précipiter vers la capitale malienne Bamako, le président par intérim Dioncounda Traoré aurait demandé au président français François Hollande (PS) d’intervenir militairement. Ce qui rendait en fait impossible un plan soigneusement et difficilement élaboré des Nations unies et de l’Union africaine.

Conclusion

Comment la situation devrait-elle évoluer ? Toute solution au conflit du Mali est contrecarrée par trois problèmes importants.

Primo : personne ne permet aux Maliens de résoudre eux-mêmes leurs différends et problèmes mutuels. L’ingérence étrangère rend la chose impossible. La guerre ne fera qu’exacerber les tensions mutuelles dans tout le pays. Si vous avez la peau plus claire et qu’on vous prend donc pour quelqu’un du nord, vous risquez aujourd’hui de ne plus pouvoir traverser à l’aise les rues de Bamako.

Secundo : les États africains sont très faibles, quand on voit qu’un pays comme le Mali ne peut même pas venir à bout d’une rébellion bien organisée de quelque 500 djihadistes. L’Union africaine (UA) elle aussi est faible. Les pays de la SADC (Southern African Development Community) essaient bien de changer le cours des choses et étaient à l’avant-plan de l’opposition de l’UA à la guerre en Libye. Mais il y a encore bien trop de chefs d’État africains qui pensent davantage à leur propre intérêt et aux ordres qu’ils reçoivent de leurs maîtres en Europe et aux États-Unis qu’à l’unité africaine.

Tertio : si, depuis que la crise du capitalisme mondial s’est aggravée en 2008, la France ne veut pas devenir une nouvelle Espagne, Italie ou Grèce, elle va devoir défendre son hégémonie en « Françafrique » et autour de la Méditerranée. Mais les choses ne s’annoncent pas très bien pour la France, car les contradictions avec les États-Unis en Afrique s’accroissent. En Côte d’Ivoire, l’armée française est intervenue pour installer Ouatarra au pouvoir ; or, en fait ce dernier est avant tout un pion des États-Unis. Et les États-Unis ont tiré parti de la guerre au Mali pour installer une base pour leurs drones dans le pays voisin, le Niger. En d’autres termes, nous pouvons nous préparer à une période durant laquelle le Mali et toute la région qui l’entoure vont se retrouver dans un conflit permanent, comme celui qu’a connu la Somalie au cours des années 90.

AUTEUR : Mohamed Hassan (mhassangudi at gmail.com) est spécialiste du Moyen-Orient et de l’Afrique. Il est l’auteur, avec David Pestieau, de L’Irak face à l’occupation (EPO, 2004).