« Des hommes contre », 1914-1918 : Artistes et écrivains contre la guerre

Table des matières: 
Études marxistes no. 110
Auteur: 
Maxime Tondeur

Il163 est admis dans les analyses sur la Grande Guerre que le courant de refus de la guerre, pacifiste et internationaliste, a été de faible importance en Belgique. Il en allait différemment en Russie, bien sûr, en Italie, en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Serbie, en Bulgarie où majoritaires et minoritaires se sont affrontés au sein du mouvement socialiste. Alors que de grandes voix intellectuelles se faisaient entendre pour la paix, comme celle de Romain Rolland en France, la Belgique semble avoir connu le règne sans partage de la « défense de la patrie », du rassemblement autour de la monarchie, de l’Union sacrée. Cela peut s’expliquer par la violence de l’attaque allemande, la violation de la neutralité, la cruauté des troupes du Kaiser, les massacres, et surtout aussi par le statut de pays occupé. Tout acte d’internationalisme, de pacifisme, de refus de la guerre pouvait être — et a été — interprété comme acte de trahison de la patrie, ou pouvait être manipulé par la puissance occupante comme acte d’allégeance.

L’opposition à la guerre s’est communément réduite à l’« activisme », démarche politique consistant à utiliser la situation de guerre pour stimuler le mouvement flamand. La plupart des dirigeants bourgeois activistes se sont alignés sur la Flamenpolitik de l’occupant allemand.

Après l’Armistice de 1918, la chasse aux sorcières se met en place. Si on n’avait pas partagé les buts de guerre de l’Entente, on était du côté de l’Allemagne et de ses alliés, et dès lors, accusé de trahison. « Toutes les pensées généreuses et toutes les initiatives nouvelles sont condamnées au silence, à la clandestinité ou à la collaboration164. »

Mais quelques « hommes contre » se sont quand même levés. Ils ont écrit, parlé, crié ou murmuré. On les a souvent punis pour essayer de les faire taire et leur histoire a été — et est toujours — occultée. Ils ont été les précurseurs de cet éveil des consciences qui balayera l’Europe, dont la Belgique, dans les années 1917-1920.

Au-dessus de la mêlée

Impossible d’aborder le sujet sans évoquer la figure de Romain Rolland, qui a en quelque sorte ouvert la voie au combat antiguerre, parmi les artistes et écrivains. Debout, seul, contre la guerre, contre la haine, l’auteur de Jean Christophe interpelle, dès septembre 1914, les élites européennes, les intellectuels, les Églises, les partis socialistes, « qui attisent l’incendie » ; « chacun y apporte son fagot », dit-il. Il accuse l’impérialisme. Mais son analyse de l’impérialisme n’est pas celle de Lénine.

Tout en désignant les « trois grands coupables, les trois aigles rapaces », les trois Empires, Russie, Allemagne et Autriche-Hongrie, il ajoute aussitôt : « Le pire ennemi n’est pas au-dehors des frontières, il est dans chaque nation ; et aucune nation n’a le courage de le combattre. » « C’est ce monstre à cent têtes, qui se nomme l’impérialisme… Chaque peuple a, plus ou moins, son impérialisme ; quelle qu’en soit la forme, militaire, financier, féodal, républicain, social, intellectuel, il est la pieuvre qui suce le meilleur sang de l’Europe. » Et d’exiger la création par les pays neutres d’une haute cour des peuples pour juger les crimes de guerre, d’où qu’ils viennent.

Le grand mérite de Romain Rolland est d’avoir, dès le début de la guerre, osé aller à contre-courant. Au détriment de ses amitiés internationales que son roman Jean Christophe lui avait créées, au détriment de sa situation personnelle et de sa réputation, il vit en exil en Suisse pendant 24 ans.

Sa pensée n’est certes pas prolétarienne. Il croit avant tout au rôle des élites de « l’esprit » chargées, selon lui, d’éclairer les peuples. Il veut le rassemblement d’un cercle d’intellectuels « purs » se posant comme conscience morale de toute la société. Mais ce rassemblement doit refuser toute discrimination entre les nations ou entre les races. Message élitiste, un peu mystique sans doute, mais universaliste et profondément humaniste, qui est comme un rayon de lumière dans les ténèbres du massacre et de la haine.

Considéré, aussi bien en France qu’en Allemagne, comme l’ennemi public no 1, censuré dans son propre pays, il est vilipendé par tous comme « l’anti-France ». « On ne lui fit pas grâce des plus viles calomnies : il collaborerait à des feuilles allemandes ; son éditeur américain serait un agent du Kaiser […] la presse entière s’entend pour le boycotter165. » Il est néanmoins, en 1915, couronné par le prix Nobel de littérature166. Peu à peu, il recrée un tissu international de contacts et d’amitiés liés par le refus ferme de la boucherie impérialiste. Le noyau pacifiste de Genève est lui-même peu ou prou influencé par les idées révolutionnaires de la gauche socialiste de Zimmerwald, puis en 1917, par la révolution russe. Les plus grands intellectuels du monde entier se rangent à ses côtés : S. Zweig, P. J. Jouve, M. Gorki, U. Sinclair, G. Duhamel, H. Mann et bien d’autres. Parmi eux, un Belge de Gand, Frans Masereel.

Frans Masereel

Masereel, maître incontesté de la gravure sur bois, est né en 1889 à Blankenberge. Il fait partie de cette génération de jeunes bourgeois flamands marqués par les grands mouvements d’idées de la fin du 19e siècle : l’anarchisme, mais aussi le socialisme naissant. Il est influencé à la fois par son milieu familial, libre penseur et anarchisant, et par les plaidoyers d’Édouard Anseele, père fondateur du POB, pour la justice sociale et contre l’exploitation éhontée des ouvriers. Il assiste aux grandes manifestations pour le suffrage universel et contre le travail des enfants. « Chaque matin, il voit passer cette foule anonyme, se dirigeant vers l’usine, où jour après jour, de six heures du matin jusqu’à sept heures du soir, l’on travaille aux métiers à tisser pour un salaire de famine de 2,5 francs par jour. » « Ça me révoltait », dit-il167.

C’est la rencontre avec un artiste ami de la famille, ses pérégrinations dans les innombrables ruelles de Gand, puis la découverte de Paris, qui éveillent en lui la passion du dessin et du noir et blanc, plus que les cours du soir des Beaux-Arts. En 1909, il est exempté du service militaire par un tirage au sort favorable (c’est la dernière année d’application de la « loi sanguinaire », qui désignait les conscrits par tirage au sort).

Dès lors, il voyage et finit par s’installer à Paris. Les amitiés nouées dans la capitale française pendant les années 1911-1914 sont décisives à la fois pour le développement de son art et pour son engagement futur. Citons Henri Guilbeaux, artiste anarchisant, admirateur de Verhaeren, et qui, plus tard, proche de Lénine, rallie les communistes, et aussi Stéphane Zweig et bien d’autres.

C’est en Bretagne que la guerre le surprend. Il rentre d’urgence à Gand, où il est rayé des registres de la population, et où personne ne peut lui préciser sa situation militaire. Il quitte Gand, juste avant l’occupation de la ville par les troupes allemandes, non sans avoir réalisé plusieurs esquisses de Termonde, ville martyre en ruines. Il rejoint Paris, puis Genève. En 1915, installé avec sa famille à Genève, fidèle à ses choix politiques, il connaît la pauvreté et la vie difficile de l’exilé : il travaille bénévolement pour l’agence des prisonniers de guerre de la Croix rouge, aux côtés de Romain Rolland, et vit de petits boulots, comme garçon de café.

C’est principalement dans trois publications que la tendance pacifiste antimilitariste et internationaliste s’exprime à Genève : Demain, dirigée par Henri Guilbeaux, Les Tablettes de Jean Salives et La Feuille dirigée par Jean Debrit. L’inspiration politique et idéologique de ces revues est diverse : anarchisme, pacifisme tolstoïen, antimilitarisme. Mais il est clair que le courant politique des conférences de Zimmerwald et Kienthal, le courant du socialisme internationaliste y joue un rôle prépondérant, notamment par l’influence de Guilbeaux, qui a assisté, comme délégué français, à la deuxième conférence à Kienthal en avril 1916168.

L’expérience de La Feuille est à plus d’un égard exemplaire. Quotidien publié à partir d’août 1917, ancré dans le monde journalistique suisse — son directeur Jean Debrit était issu du Journal de Genève —, La Feuille est diffusée dans toute la Suisse, y compris la partie alémanique. Elle est interdite en Allemagne, en France et dans les pays francophones, y compris en Belgique occupée. Malgré la censure, cependant, elle est diffusée en France, par le siège de La Vie ouvrière. Sa rédaction reçoit ainsi de nombreuses marques de sympathie, mais aussi des courriers qui sont loin d’être amicaux : « On nous traitait de tous les noms comme bandits, traîtres, vendus169. » La ligne politique est très claire. Pour Debrit, le directeur, et sa rédaction, la guerre n’est rien d’autre qu’une crise sanglante du capitalisme où l’on sacrifie en masse les ouvriers européens afin de préserver les intérêts de la haute finance et des grands industriels. Militaristes, nationalistes, colonialistes et fabricants d’armes, tous figurent tour à tour à la Une. La rédaction veut ainsi combattre la haine et les préjugés, en essayant de révéler la vérité et porter un jugement impartial sur tous les peuples belligérants sans distinction.

Chaque jour, Masereel produit un dessin de première page qui commente l’actualité. « Ce n’est que tard le soir, vers 11 heures, qu’il arrive à la rédaction. Il parcourt vite les journaux, les derniers communiqués et dépêches et dispose alors de deux heures pour faire son dessin. La plupart du temps, il s’inspire d’une citation tirée d’un communiqué gouvernemental ou d’un titre de journal, mais il lui arrive aussi de rédiger lui-même la légende. Il devient maître dans l’art de trouver ce que Henry Van de Velde appelle “une légende lapidaire, cruelle et foudroyante”170. »

Convoqué au consulat belge de Genève en automne 1917, il refuse de se mettre à la disposition des autorités militaires belges. Cela lui vaut d’être déclaré « déserteur » par les autorités belges du Havre. Il reste banni de son propre pays jusqu’en 1929 !

Masereel a donné l’image d’un homme profondément engagé, militant de la paix, qui met quotidiennement son art au service de son combat politique. On le présente volontiers aujourd’hui — du moins quand on daigne, en ces années de commémoration, parler de lui — comme un objecteur de conscience, exemple du pacifiste opposé à toute guerre et à toute violence, qui aurait fui Gand dès août 1914. Bizarre, pour un homme qui s’est volontairement présenté à trois reprises aux autorités belges, au consulat belge de Brest et à la commune de Gand en août 1914 et au consulat belge de Paris en 1915.

Cette approche évite de poser le débat de fond sur la nature de la guerre, et permet d’offrir une image consensuelle d’un des maîtres mondiaux de la gravure sur bois. D’autant plus qu’aujourd’hui, l’objection de conscience n’est plus un délit. Les seuls opposants à la guerre seraient, soit des traîtres activistes pro-allemands, soit quelques rares objecteurs, pour raison morale. Mais de vrais opposants politiques, point ! Il m’apparaît plutôt que c’est l’activité politique militante de Frans Masereel à Genève qui est à l’origine de l’ordre de rejoindre l’armée de l’Yser et que c’est son refus de déserter son propre combat antimilitariste — ses dessins, son journal — qui est puni politiquement par l’accusation infamante de désertion. D’ailleurs, dans les années 20, le triomphalisme chauvin belgicain, mêlé à l’anticommunisme ambiant, dresse un barrage contre son retour au pays. Ce n’est qu’en 1929, que le vote d’une loi « sur l’extinction des poursuites », s’appliquant également aux « récalcitrants et réfractaires » lui permet de retrouver le pays de sa jeunesse, Gand, la région de la Lys, la vallée de l’Escaut, le littoral flamand. Émile Vandervelde lui propose bien en 1927, de rentrer au pays et de se laisser condamner comme réfractaire, avec la promesse que tout s’arrangerait. Mais l’artiste, lui, a des principes et il refuse.

Dans la ligne radicale des Tablettes et de La Feuille, l’artiste entreprend au printemps 1918 la confection d’un merveilleux roman en images, les 25 images de la passion d’un homme171, très probablement inspiré, selon son biographe J. Van Parys, par la grève — fin 1917 — dans les usines d’armement de Saint-Étienne et du département de la Loire et par l’exemple de son dirigeant Clovis Andrieu. Dirigeant syndical actif contre l’Union sacrée, celui-ci a été lui aussi « puni », avec l’ordre de rejoindre son unité. Une grève de 210 000 travailleurs oblige alors le gouvernement français à reculer. En mai 1918, Andrieu organise — fait remarquable, mais méconnu — une grève politique révolutionnaire pour la paix et pour arrêter toutes les usines de guerre. Il est arrêté et incarcéré jusqu’en 1919.

Du pacifisme internationaliste à l’antifascisme

La vie et l’engagement de Frans Masereel, aussi bien que de Romain Rolland illustrent la conception internationaliste des grandes figures pacifistes de la Première Guerre mondiale. Il y a d’ailleurs une continuité entre leur combat de Genève contre la guerre impérialiste de 1914-1918 et leur engagement antifasciste des années 30. En 1933, Masereel écrit : « Nous allons vers une époque où Goethe serait en prison, Beethoven pendu, Shakespeare enfermé, Rembrandt dans un camp de concentration, Voltaire guillotiné172. » Il signe l’appel de Romain Rolland et Henri Barbusse visant à organiser un congrès pacifiste international à Amsterdam, qui est l’origine, après l’arrivée de Hitler au pouvoir, du grand mouvement antifasciste des artistes, écrivains et intellectuels, connu sous le nom d’Amsterdam-Pleyel, pour le désarmement, contre la guerre et contre le fascisme. Parmi les participants, de grands noms, souvent déjà signataires des appels de Rolland et Barbusse de 1919 : Bertrand Russel, Albert Einstein, Heinrich Mann, Maxime Gorki, Mme Sun Yat-sen, John Dos Passos, Upton Sinclair.

Frans Masereel quant à lui, traité par un nazi de Hambourg de « dessinateur-agitateur pacifiste au service du judéomarxisme », ses œuvres au grand complet considérées par les nazis comme « nuisibles et indésirables », s’engage aux côtés des victimes du fascisme hitlérien. Défenseur de l’Union soviétique, solidaire de l’Espagne républicaine, artiste du Front populaire, c’est avec un faux passeport qu’il traverse l’occupation nazie et échappe aux rafles de la Gestapo. Engagé aux côtés des maquisards — le moulin où il s’était réfugié servait de boîte aux lettres — au printemps 1944, il est loin de l’image du pacifiste à tout crin ; c’est bien d’un combattant, engagé à gauche dont il s’agit !

Le mouvement Clarté

En même temps que se développe la lutte contre la guerre, à Genève, autour de Romain Rolland, d’autres voix naissent des tranchées, Henri Barbusse, avec les romans Le Feu, puis Clarté, Paul Vaillant-Couturier et Raymond Lefebvre avec La Guerre des soldats.

Dès 1916, les initiatives se développent pour créer un mouvement qui représenterait à la fois le refus de la guerre, la condamnation de ses causes, le militarisme, le nationalisme et l’impérialisme, la rupture d’avec la société d’avant 1914 et le soutien à la révolution russe. Ce mouvement est initié par Vaillant-Couturier et Lefebvre, deux intellectuels révoltés par la guerre qu’ils ont vécue de près : l’un, auxiliaire infirmier en 1914, puis volontaire sur le front où il est blessé ; l’autre, blessé dans la guerre des tranchées sur le front de Champagne, puis atteint par les gaz, est condamné quelques jours avant l’Armistice, pour pacifisme, à 30 jours de forteresse ! Avec Barbusse, ils veulent développer, sur la base des idées de Romain Rolland, un mouvement international d’intellectuels humanistes, en rupture avec les socialistes « évolutionnistes » (en fait réformistes et chauvins), et favorables à la Troisième Internationale. Initié dès 1916, le mouvement Clarté est fondé en mai 1919, et représente une étape dans l’évolution des consciences vers le communisme173.

Tout ce courant d’idées (combat pour une paix immédiate, antimilitarisme, soutien à la révolution russe) trouve un grand écho en Belgique où des écrivains se dressent contre la guerre.

Georges Eekhoud

En 1914, Georges Eekhoud a 60 ans et il est considéré comme un maître de la littérature belge d’expression française. Issu d’une famille de la vieille bourgeoisie anversoise, son roman le plus connu est La Nouvelle Carthage dans lequel il décrit les ouvriers, les marginaux, les parias de la métropole. Il y oppose les enjeux capitalistes à la misère des usines. Proche des idées anarcho-socialistes, il adhère à la section Art et Enseignement de la Maison du peuple. Il rallie en 1894 l’Université nouvelle de Bruxelles, dissidence progressiste de l’ULB, créée par la gauche, suite à l’interdiction d’enseigner prononcée contre le grand géographe Élisée Reclus, qui avait le malheur d’être de conviction anarchiste. Il est connu aussi pour avoir gagné, en 1900, son procès en cour d’assises à Bruges, poursuivi qu’il était pour atteinte aux bonnes mœurs dans Escal Vigor, un des premiers romans modernes qui traite de l’homosexualité masculine.

Il est l’ami de Verhaeren et de Maeterlinck et partage un temps avec eux, dans les années d’avant-guerre et tout au début de la guerre, un certain patriotisme belge. Mais alors que ses deux amis se rangent derrière la défense de la patrie, allant jusqu’à entonner des chants de haine anti-« boche », sa lucidité et ses valeurs l’empêchent de crier avec les loups. Il refuse « l’esprit de délation, de lucre ou d’égoïsme infâme » qui se répand notamment en marge du Comité national de secours et d’alimentation. Il interpelle Verhaeren : « … ces poètes dont il me parlait à la terrasse de La Lanterne, s’est-il résigné à les haïr à présent ? Tel n’est pas mon état d’âme… Je n’oublie pas les quelques vrais amis que je compte à Berlin, à Munich, et qui me soutinrent […] aux heures les plus noires de ma vie […], qui firent preuve d’un esprit de justice et de progrès […]. Allemands là, je ne puis me déprendre de les aimer174. »

En 1916, il note dans son journal : « Cette guerre est la plus ignoble qui fut jamais. Tout ce monde s’extermine et s’entre-tue au profit de la finance et des industriels. » Mais contrairement à Romain Rolland, qui, exilé en Suisse, fait du combat contre la guerre un combat public international, Georges Eekhoud, dans Bruxelles occupée, se tait. Difficile sans doute, dans ces circonstances, de faire autrement.

Sa seule intervention publique est une interview au journal paraissant sous contrôle allemand, La Belgique, parue le 5 septembre 1917, avec comme titre : « La question flamande chez M. Eekhoud ». Il répond : « Je tiens à rester neutre, pour développer plus tard mon avis en toute indépendance et combattre le cas échéant les excès des uns et des autres […]. J’ai défendu l’idée d’une université flamande à Gand, à Bruges ou dans toute autre ville des Flandres ; l’établissement des cours techniques flamands et la connaissance par mes compatriotes des deux langues française et flamande175. »

« Neutralité », « université flamande », voilà des mots qui ne passent pas dans l’aveuglement chauvin belgicain de novembre 1918. L’heure des règlements de compte a sonné ! Ces déclarations, pourtant modérées, suffisent à le forcer à démissionner, en décembre 1918, des cours de littérature qu’il donne à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles et dans les deux écoles normales pour instituteurs (filles et garçons) de la Ville de Bruxelles.

Il décrit dans son journal ces journées : « Ces représailles, ces vindictes que nous appréhendions, conséquence de la tyrannie de l’occupation […], nous menacent d’une terreur “patriotique” après la terreur “boche”. » (19 novembre 1918.) « À présent que les Boches sont partis, on n’est pas loin de me rendre complice des activistes, quelque catégoriques qu’aient été mes déclarations à l’interviewer de La Belgique : ah ! la “patriotarderie” ! […] j’en ai plus qu’assez de cet abominable monde de cafards et de doctrinaires qui en veut à un esprit libre, à l’anarchiste intellectuel et érotique, au disciple de Diderot, au libertaire. » (22 novembre.) « C’en est fait. L’iniquité est consommée. On m’a forcé à donner ma démission de professeur […] Ah ! Il est joli le régime patriotique. » (27 décembre 1918.)176

L’interview en période de guerre (1917) apparaît vite comme un prétexte venant de la droite la plus chauvine. La « victoire » de novembre 1918, le jusqu’au-boutisme du gouvernement du Havre et des chefs du POB, opposés durant toute la guerre à toute tentative de paix, ainsi que l’alignement des activistes bourgeois pro-Kaiser du Raad van Vlaanderen sur la Flamenpolitik (administration séparée de la Belgique) ont donné des ailes aux chauvins patriotards belgicains (incluant certains socialistes et les fransquillons) qui appellent à la répression. « Défaitisme », « activisme », « pacifisme », ils veulent prolonger l’Union sacrée en lançant des dénonciations tous azimuts. Arrestations, campagnes de presse, interdictions professionnelles, condamnations, interdictions de séjour, tout sera bon pour faire taire.

C’est ainsi qu’un « Manifeste des écrivains belges » fustige Eekhoud (comme Edmond Picard). « Ils sont bien deux que nous vénérions du nom de “Maîtres”, et qui ont reçu les émissaires des feuilles censurées pour leur confier des choses qui nous ont fait rougir. C’est notre droit de les montrer du doigt aujourd’hui et de renier le respect que nous leur portions. » Et pour que tout soit clair : « […] Salut à ceux qui ont veillé sur toi (ô peuple) et préparé ton avenir ! Salut aux Alliés ! Salut à la France qui nous tend […] la Lumière de son Génie177. »

Restant debout, bien que meurtri, dépassant l’épisode de l’interview, Georges Eekhoud répond par un magnifique texte — fait de refus de la haine, d’humanisme et de fraternité — qu’on devrait enseigner dans toutes les écoles : « Des Hommes ». Il y célèbre six ou sept soldats allemands fusillés pour avoir refusé d’exécuter des civils belges. « […] il m’arriva de tomber sur un alinéa où l’on faisait entendre, sommairement et presque négligemment, qu’à côté de ces patriotes avaient été enfouis une demi-douzaine et peut-être plus, de soldats allemands. […] Oui, des Allemands, que leurs propres compatriotes avaient passés par les armes parce qu’ils refusèrent de faire l’office de bourreaux ! […] Des nôtres furent de vrais Belges, vous fûtes, vous, de vrais Hommes ! Oui, les six ou les sept — on ignore même jusqu’à leur nombre, mais ils représentent tout de même un formidable total —, vous fûtes de dignes Allemands de la patrie de Schiller, de celui qui chanta avec Beethoven, la fraternité des peuples en son Ode à la Joie. C’est à pleines gerbes que je voudrais répandre des fleurs sur votre fosse commune et en baisant les lèvres de vos plaies, j’exalterais un des plus beaux gestes de protestation et d’exécration que le véritable courage osa dresser contre la Guerre178 ! »

Ce texte, écrit en février 1919, est publié dans le journal du mouvement Clarté en février 1920. Pour comprendre la grandeur morale et internationaliste de ce texte, qu’on se rende compte que serrer la main à un soldat allemand, fut-il révolutionnaire, en novembre 1918, était considéré comme une félonie ! Qu’on se rende compte aussi qu’en France, l’ambiance nationaliste et chauvine était telle que l’assassin de Jaurès fut acquitté et sa veuve condamnée aux dépens ! Eekhoud fait partie du comité international de Clarté et signe l’Appel de Romain Rolland : « Déclaration d’indépendance de l’esprit ». En 1919, il collabore, semble-t-il, à L’Exploité, le journal de l’aile radicale et internationaliste du POB, menée par Joseph Jacquemotte.

Contre l’interdiction professionnelle qui frappe l’écrivain, un comité de soutien franco-belge se met en place. Ensor, Émile Vandervelde et, de France, Romain Rolland et Henri Barbusse prennent sa défense. La cheville ouvrière de ce comité est un avocat, Raoul Ruttiens, qui donne le 1er février 1920 une conférence à la Maison du peuple, dans le cadre du Cercle bruxellois d’éducation ouvrière. Le sujet est « Georges Eekhoud cloué au pilori ». Cette conférence est reprise par la suite dix fois à Bruxelles, deux fois à Arlon, à Gand et à Liège et une fois à Molenbeek, à Laeken et à Mons. La revue littéraire Le Geste la publie intégralement en mars 1920.

C’est un mouvement étudiant massif qui est à l’origine de ces manifestations de soutien. Eekhoud, dans une lettre à André Baillon, écrit : « […] l’origine de ce groupement ? Mes anciens élèves de l’Académie des Beaux-Arts, de l’Université nouvelle, et des écoles normales, qui tinrent à me confirmer et à me prouver leur estime et leur affection en dépit des profiteurs et des embusqués du patriotisme. » Ses élèves de l’Académie (dont René Magritte) étaient particulièrement irrités de son remplacement par un professeur qu’ils estiment incompétent, « intarissable pisseur de la doctrinaire Gazette et du soporifique cours du soir de littérature française à l’Université Libre ». Ils chahutent son cours et exigent le retour d’Eekhoud. Les élèves de l’école normale lui écrivent une lettre qui est reproduite dans Clarté en mars 1920.

Ce mouvement culmine le 27 mars 1920 dans une « manifestation démocratique et artistique » au Théâtre lyrique de Schaerbeek. « À travers Eekhoud, les jeunes rassemblés autour de lui honorent à la fois une figure importante de la littérature belge du 19e siècle, et un homme capable d’apporter une réponse personnelle et généreuse aux problématiques d’immédiat après guerre. […] Cet idéal pacifiste et internationaliste touche des individus de milieux très divers. Politiquement, on trouve toute la gamme des “progressistes”, socialistes, futurs militants communistes, représentants de la tendance “individualiste-anarchiste”, mais aussi démocrates chrétiens. Sur le plan artistique et littéraire, certains représentent l’expressionnisme (Kurt Peiser, Magritte à l’époque), certains illustreront le modernisme, le surréalisme ; d’autres la littérature prolétarienne (Ayguesparse, Jean Tousseul). Il n’est pas indifférent de noter que des représentants de ces différents mouvements se sont retrouvés un moment solidaires d’une même cause179. »

La victoire du mouvement est la réhabilitation de fait de l’écrivain, quand Jules Destrée, alors ministre des Arts et des Sciences, le fait intégrer par le roi Albert, en août 1920, à son Académie royale de langue et de littérature française, nouvellement créée. Il ne retrouve néanmoins pas ses chaires professorales de la Ville de Bruxelles.

À l’Armistice, il est perçu comme représentant de la liberté de pensée et comme défenseur d’une idée généreuse en faveur d’un idéal internationaliste, par-dessus les horreurs de la guerre. En cela, il offre une alternative à l’aveuglement patriotique et au nationalisme étroit. À sa mort, Michel De Ghelderode écrit, sous le pseudonyme de Babylas dans la revue Haro : « Pour avoir clamé sa conscience au-dessus du honteux massacre de 14-18 et des Brabançonnes avec accompagnement obligé, pour avoir librement parlé en ce pays vendu où l’imbécile moyen a le droit de s’exprimer selon les gazettes à sa solde, Eekhoud, vieux et volontaire, s’est vu classer au rang de paria de l’indésirable, confondu parmi les marchands de savon, les activistes, les souteneurs. Mieux, on lui a pris son pain […]. Je me souviens, Eekhoud, de ce soir de “Grande Guerre”, moins grande que votre indignation d’Européen, d’homme bon, d’homme fier, moins grande que votre douleur et votre dégoût, je me souviens de ce soir étrangement illuminé où nous apprîmes que la révolution venait d’éclater dans la blanche Russie. Je vous ai vu, vieillard, pleurer plein d’émotion ! Les hypocrites vous inhument. Mais vous êtes dans l’univers cosmique. Il n’y a pas de tombeau pour les hommes de votre taille180. »

Jean Tousseul

En Wallonie également, un écrivain originaire de la région de Seilles, Olivier Degée, qui prend le nom de plume de Jean Tousseul, a sa place dans le carrousel de la répression chauvine belgicaine. Écrivain ouvrier, il décrit avec intensité dans La mort de la petite Blanche le travail d’esclave des carriers et des chaufourniers au début du siècle passé181. Son patron était l’arrière-grand-père du baron Rodolphe Collinet, actuel directeur général de Carmeuse à Seilles. Georges Eekhoud, le vieux maître, reconnaît en écrivant la préface à ce recueil de nouvelles le grand talent de son jeune confrère.

Août 1914 : l’armée impériale du Kaiser déferle sur la Belgique, avec la bénédiction de la social-démocratie allemande qui en l’espace d’une nuit s’est rangée derrière sa propre bourgeoisie. La région d’Andenne-Seilles est le théâtre d’un des plus grands massacres de populations civiles les 20 et 21 août 1914. Jean Tousseul est présent et tous les hommes de la famille de sa jeune femme, Magdeleine Hubaux, sont massacrés.

Il écrit plus tard, en octobre 1938 : « Je n’ai pas fait la guerre de 14-18, mais j’ai connu la terrible invasion de la vallée de la Meuse. Quatre cents de mes concitoyens ont été tués ou carbonisés autour de moi. J’ai eu assez de sang froid pour échapper à six tueurs ivres. La guerre est une stupidité sans bornes. Et je crois que les hommes portent la guerre en eux comme un mauvais levain. » À Georges Eekhoud, il écrit : « Je fais la guerre aux voleurs et aux jusqu’au-boutistes. Voilà quatre ans que je crie le mot de Jésus Christ : “Aimez-vous les uns les autres”. On me hait ici. Qu’importe ! »

En août 1918 (le 28), il écrit, sous le pseudonyme de Figulus, dans le journal namurois L’Écho de Sambre et Meuse, un article ironique sur les mensonges de la propagande de guerre de la presse. « D’ailleurs de nos jours, on martyrise odieusement l’histoire. Combien de fois le Kronprinz a-t-il été fait prisonnier ? Les troupes qui passaient sur telle ou telle ligne de chemin de fer faisaient deux ou trois fois le tour de la Belgique pour nous faire accroire que l’armée allemande était nombreuse. L’armée du général X a été encerclée sept fois, et celle du général Z décimée complètement quatre fois… En janvier 1915, on niait encore la chute d’Anvers !!! Est-ce que Pâques est passé ? Dommage. Alors ce sera à la Trinité comme dans Marlbrough, ou à la Noël que sonneront les cloches de la paix. Vous m’allez dire : “Vous avez tort de ridiculiser ainsi vos compatriotes. Tous les belligérants font comme nous. La presse ment partout !”, etc. Je le crois aisément, lecteur, mais si je tiens à rappeler ces “canards”, c’est parce que les stratèges qui les ont pondus et couvés — des tripoteurs de carte et des rabâcheurs de lieux communs — sont presque tous aujourd’hui de fervents jusqu’au-boutistes. […] Bellicistes aveugles et obèses, qui n’avez jamais vu les tranchées que dans les illustrés de foire, étudiez la géographie, et l’histoire surtout182 ! »

Cette satire de la presse est considérée en 1918 comme des propos défaitistes publiés dans un journal paraissant sous contrôle allemand. Il est arrêté le 10 décembre 1918, et incarcéré à la prison Saint-Léonard, où il occupe la cellule 158. Il est transféré par la suite à la prison de Saint-Gilles. La démarche du pouvoir est toujours la même : assimiler les opposants à la guerre à des traîtres à la patrie, au service de l’occupant. Mais, sous l’effet d’une campagne internationale pour sa libération, il bénéficie d’un non-lieu le 10 avril 1919, après quatre mois de prison.

Romain Rolland et Henri Barbusse le soutiennent : « J’ai appris que Jean Tousseul venait d’être emprisonné à Liège sous l’inculpation de pacifisme ou d’humanisme […]. J’ai tout lieu de craindre qu’une recommandation de moi à l’heure actuelle ne soit un grief de plus à sa charge. Mais je crois utile de m’adresser à vous dont la largeur d’esprit m’est connue. Et comme je crois que l’auteur de La mort de petite Blanche pourra être plus tard un honneur littéraire pour la Belgique, je tiens à mettre en garde contre le triste effet que pourrait avoir sa condamnation en des temps plus sereins183. » « […] il crut juste de ne pas acquiescer aux excès du militarisme et à la prolongation inutile de la guerre, et il crut de plus que son devoir était de dire tout haut ce qu’il pensait à ce sujet. La hideuse et ignoble accusation de défaitisme […] fit une noble victime de plus184. »

Après sa libération, Jean Tousseul s’active à développer à Liège le mouvement Clarté. Son refus de la guerre 1914-1918 et du jusqu’au-boutisme reste la marque de ses écrits : les dernières lignes de son roman La Rafale, hommage aux « meilleures des consciences » en attestent : « Resté seul avec Jean… M. Nalonsart lui dit : “Clarambaux, il faut se garder, ferme comme un roc, malgré les marées de sottises et de mensonges. Convaincre son entourage serait le principal, mais, crois-moi, Clarambaux, l’homme peut se consoler de n’y avoir pas réussi en constatant que quatre années d’ignominies ont déferlé autour de ses idées sans avoir d’influence sur elles. Voilà, lorsqu’on est vaincu, comme les meilleures des consciences le furent depuis 1914, voilà l’unique beauté de la vie, Clarambaux.”185 » Quel plus bel hommage aux « hommes contre » que cette déclaration de foi finale de La Rafale !

Maxime Tondeur (maxime.tondeur at gmail.com) est ingénieur retraité. Il publie le blog à caractère politique et historique ROUGEs FLAMMEs, www.rouges-flammes.blogspot.be.


163 Uomini Contro (Les hommes contre) est le titre d’un film sur un épisode de la Première Guerre mondiale. Voir https://it.wikipedia.org/wiki/Uomini_contro.

164 Daphné de Marneffe, Entre modernisme et avant-garde : Le réseau des revues littéraires de l’immédiat après-guerre en Belgique (1919–1922), thèse présentée en vue de l’obtention du titre de docteur en Langues et Lettres, Université de Liège, 2007, p. 104, bictel.ulg.ac.be/ETD-db/collection/available/Ulgetd-09292007-212823/unrestricted/02These_DdeMarneffe.pdf.

165 S. Zweig, Romain Rolland, Le Livre de Poche, 2014, pp. 311-312.

166 Qui ne pourra lui être remis qu’en 1916.

167 Cité dans Joris Van Parys, Frans Masereel : Une biographie, AML éditions, Bruxelles, 2008, p. 27.

168 J. Van Parys, op. cit., pp. 56-57.

169 Voir Pierre Vorms, Gespräche mit Frans Masereel, VEB Dresden, 1967, p. 36.

170 J. Van Parys, op. cit., pp. 62-66.

171 Frans Masereel, Die Passion eines Menschen, 25 gravures sur bois, Kurt Wolff, Munich, 1928, www.frans-masereel.de/15377_Passion.html.

172 Frans Masereel, « Lettre à Georg Reinhart », 16 octobre 1933, cité dans J. Van Parys, op. cit., p. 264.

173 Sur Clarté, voir Alain Cuenot, Clarté 1919-1924, tome 1 : Du pacifisme à l’internationalisme prolétarien, Itinéraire politique et culturel, L’Harmattan, Paris, 2011.

174 Lucien Mirande, Eekhoud le Rauque, Presses universitaires du Septentrion, 1999, p. 168.

175 Ibid., p. 176.

176 Lucien Mirande, « Le Journal de Georges Eekhoud (1914-1920) » dans Lettres ou ne pas lettres, Presses universitaires de Louvain, 2001, pp 149-159.

177 Lucien Mirande, Eekhoud le Rauque, op. cit., p. 173.

178 Georges Eekhoud, « Des hommes », dans Dernières Kermesses, Éditions de la Soupente, 1920.

179 Daphné de Marneffe, op. cit., p. 100.

180 Cité dans Lucien Mirande, Eekhoud le Rauque, op. cit., p. 194.

181 Jean Tousseul, La mort de petite Blanche : Biographie d’un traîne-misère, Huy, 1918.

182 Cité dans l’exposition IHOES « Jean Tousseul & le mouvement social de son temps », IHOES, 1990.

183 Lettre de Romain Rolland à Émile Vandervelde (alors ministre de la Justice), exposition IHOES, 1990.

184 Préface d’Henri Barbusse à « La Mélancolique Aventure», exposition IHOES, 1990.

185 Jean Tousseul, La Rafale, Éditions de Belgique, Bruxelles, 1933.