« Des hommes contre » (deuxième partie)

Table des matières: 
Études marxistes no. 112
Auteur: 
Maxime Tondeur

Minoritaires socialistes — pacifistes, flamingants et révolutionnaires — contre la guerre

Fin juillet 1914, la fédération bruxelloise du POB appelle la population à manifester le 3 août sous le mot d’ordre « À bas la guerre ». L’appel s’adresse particulièrement « … aux femmes qui se grouperont avec leurs enfants et prendront la tête du cortège1 ». À ce dernier sursaut antiguerre succède en l’espace de quelques heures, le ralliement général du pays tout entier à la « défense de la patrie » et le bruit des bottes, l’horreur des massacres, la nuit noire de la guerre submerge tout, comme un tsunami emportant toute pensée critique antimilitariste et tout internationalisme2.

Pourtant, avant le 4 août 1914, l’idéologie antimilitariste fait largement partie du combat socialiste en Belgique3, comme dans les autres pays voisins européens, la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Italie aussi. Partie intégrante et fondamentale du programme de la 2e Internationale, la condamnation du militarisme vise aussi bien le rôle de répression intérieure joué par l’armée dans les affrontements de classe, que la préparation de guerres extérieures pour la conquête de marchés.

En Belgique, ce courant est porté d’abord par les Jeunes gardes socialistes (JGS), l’organisation de jeunes du POB qui, à sa fondation en 1890, reçoit comme mission spéciale de combattre le militarisme. Ils créent deux journaux à destination des jeunes conscrits : Le Conscrit et La Caserne, qui protestent contre l’odieux système du tirage au sort des soldats, permettant aux riches désignés de racheter à quelques miséreux plus chanceux leur liberté contre monnaie sonnante et trébuchante. À différentes, ils appellent la troupe à ne pas tirer sur les ouvriers en lutte, ce qui vaut à plusieurs d’entre eux procès d’assises et peines de prison. En septembre 1911, alors que France et Allemagne s’affrontent à Agadir pour le contrôle du Maroc, les JGS appellent à un meeting contre la menace de guerre pour se partager les richesses du Maroc.

L’Exploité, journal fondé en 1911, animé par un groupe de syndicalistes révolutionnaires surtout bruxellois, Joseph Jacquemotte (leader syndical des employés), son camarade Raphaël Rens et Émile Chapelier (communiste libertaire), relève le drapeau. Idéologiquement, ce courant au sein du POB est marqué par l’anarchosyndicalisme et influencé par l’anarchiste français Gustave Herve4. Au congrès de 1913 du POB, la gauche révolutionnaire dépose un ordre du jour (Jacquemotte-Chapelier) rejeté par la majorité, mais resté dans l’histoire comme témoin du courant antimilitariste dans le socialisme belge.

« Le congrès :

Considérant que le capitalisme a comme conséquence l’organisation des armées permanentes, chargées uniquement de défendre les intérêts de la classe bourgeoise ;
Considérant que la classe ouvrière a affirmé dans ces congrès internationaux sa volonté de s’opposer irréductiblement à la folie des armements ;
Considérant que le principe de la défense nationale entraîne logiquement et fatalement le militarisme avec toutes ses conséquences désastreuses ;
Considérant que le dogme “patrie” ne peut qu’entraîner la haine entre les peuples ;

Déclare :

Les travailleurs n’ont point de patrie en régime capitaliste ;
Ils ont pour devoir de ne consentir aucun sacrifice pour le militarisme et s’opposeront à la guerre, par tous les moyens, y compris la grève générale et l’insurrection5. »

Au déclenchement de la guerre, Émile Vandervelde, le patron du POB, entre au gouvernement comme ministre d’État, les JGS s’alignent derrière la direction du parti et l’opposition syndicale révolutionnaire de L’Exploité se trouve ligotée à la fois par la vague de patriotisme « antiboche », l’alignement général du POB derrière le gouvernement et aussi l’installation de la puissance occupante et de la censure.

Sur le mouvement socialiste, Lénine a écrit :

« La lutte entre les deux tendances essentielles du mouvement ouvrier, le socialisme révolutionnaire et le socialisme opportuniste, remplit toute la période qui va de 1889 à 1914. Et aujourd’hui, il existe de même dans tous les pays deux courants principaux en ce qui concerne l’attitude envers la guerre. […] Prenons dix États européens : l’Allemagne, l’Angleterre, la Russie, l’Italie, la Hollande, la Suède, la Bulgarie, la Suisse, la Belgique et la France. Dans les huit premiers pays, la division en une tendance opportuniste et une tendance révolutionnaire correspond à la division en social-chauvins et internationalistes. […] Seuls, deux pays font exception : la France et la Belgique, où l’internationalisme cependant existe aussi, mais où il est très faible6. »

Charles Massart, qui, pendant la guerre, enseigne à la Centrale d’éducation ouvrière du POB et sera un des fondateurs du Parti communiste en 1921, confirme : « … nous pouvons dire qu’en Belgique, sauf une minorité infime, les socialistes furent tous victimes de la psychose de guerre. » Parlant du POB, il précise : « Le conseil général était dans son unanimité chauvin et nationaliste, ce qui ne doit nullement nous étonner, le nationalisme étant une des conséquences inévitables du réformisme. » « En fait, jusqu’à la fin de la guerre, Vandervelde et De Brouckère luttèrent pour le jusqu’au-boutisme le plus effréné et, à tous les moments de la guerre, combattirent toute tentative de rapprochement avec les socialistes “ennemis”7. »

C’est à ces « minoritaires » oubliés dans les commémorations du centenaire, et dont l’engagement a souvent été et est toujours controversé, qu’est consacré cet article.

Les JGS de Gand et le Vredesgroep : paix et soutien à la Révolution russe

1916, c’est le tournant de la guerre, non pas militaire, mais idéologique : le chauvinisme patriotique commence à reculer. Les massacres au front, la faim et la misère à l’arrière réveillent les consciences. Grèves et mouvements de soldats se multiplient dans la plupart des pays. Parmi les organisations sociales-démocrates, peu à peu des voix se lèvent, des militants entrent en action contre la guerre, les liens internationalistes se retissent.

Les JGS de Gand se reconstituent en janvier 1916, après 18 mois de léthargie, et sont informés du mouvement de Zimmerwald et Kienthal8 par un camarade hollandais qui assure la rubrique « Uit Holland » dans le journal JGS, et aussi par un militaire allemand. Ils développent leur activité en organisant de nouvelles sections où ils organisent des conférences marxistes faisant notamment référence à des théoriciens de la gauche marxiste hollandaise comme Henriette Roland Holst et Hermann Gorter9, dissidents du parti social-démocrate officiel. De 80 membres, ils passent rapidement à 350.

Dès mai 1916, ils critiquent la participation gouvernementale du POB (Émile Vandervelde, ministre d’État depuis août 1914, est officiellement ministre du gouvernement en janvier 1916). Toute cette activité d’une jeune gauche radicale qui se développe suscite un tir de barrage au sein de la direction locale du parti et, en particulier, de la part d’Edward Anseele, seul maître après Dieu de la fédération gantoise du POB10.

Le 14 janvier 1917, est publiée la motion sur la Paix, qui sera leur acte de rupture politique. « Les Jeunes gardes socialistes de Gand, en assemblée générale ce 14 janvier 1917, sous la présidence de Jozef Cantré, votent dans l’unité la motion suivante et expriment le souhait qu’elle soit rendue publique au plus vite :

« À ses différents congrès, l’Internationale socialiste s’est déclarée de manière répétée contre la guerre […]. La classe ouvrière doit non seulement endurer les sacrifices humains les plus lourds sur les champs de bataille, mais aussi dans les pays neutres, elle subit durement la crise économique, qui l’accable aussi bien physiquement que moralement. C’est pourquoi l’Internationale avait décidé, si une guerre se déclenchait malgré l’opposition du prolétariat, de renouer les liens internationaux et de faire tout ce qui est possible pour au plus vite y mettre fin. Dans tous les pays ravagés, grandit, jour après jour, le nombre de voix socialistes qui appellent les gouvernements à conclure la paix et à arrêter au plus vite le massacre. L’organisation des jeunes de l’Internationale a approuvé sans réserve les décisions de l’Internationale ; c’est pourquoi, en ce qui la concerne, la JGS de Gand, réunie en assemblée générale de ce 14 janvier 1917, en accord avec le mouvement pour la paix dans tous les pays, exprime sa volonté que les armes se taisent au plus vite11. »

Insistons ici sur les dates : le noyau internationaliste, « zimmerwaldien » de Gand se développe dans la foulée des conférences de Zimmerwald et Kienthal ; son acte de rupture politique avec l’Union sacrée — la motion sur la paix — est posé avant que n’éclate la révolution russe (mars 1917) et avant tout projet de conférence sociale-démocrate sur la paix. Elle reflète bien leur propre évolution idéologique.

Pour Anseele, les JGS doivent être remis à leur place, au nom de la discipline du parti. Pourtant, leur manifeste n’appelle pas à la transformation de la guerre en révolution prolétarienne. Ils affirment bien sûr, le caractère impérialiste de la guerre, exigent une paix immédiate sans annexion, ni indemnisation, mais veulent continuer à agir dans le cadre du mouvement socialiste. Cela ne leur est pas permis : le 24 janvier 1917, l’accès à une séance du comité fédéral (Middencomiteit) leur est refusé et l’accès aux locaux socialistes leur est irrévocablement interdit. Anseele déclare les JGS dissous et donne mission de créer un nouveau groupe « loyal ». Ces mesures autoritaires ont évidemment pour effet de radicaliser les JGS.

Dès août 1917 paraît un mensuel Roode Jeugd, qui rend compte de cette rupture radicale avec la direction gantoise du POB. « Les JGS comptent 350 membres, malgré le bannissement infligé par une petite clique qui se proclame direction du Parti, qui traite tout dans le secret, qui n’ose pas une seule fois convoquer une réunion du parti pour parler de la paix […]. Ainsi, nous savons que […] clairement et au moins de manière non déguisée, le citoyen Anseele ne veut pas parler de la paix12. »

La direction socialiste essaie de « compromettre » le groupe minoritaire en les accusant d’orientation activiste. Mais pour eux le Raad van Vlaanderen13 est un groupe d’intellectuels flamands sans mandat.

En janvier 1918, deux ans déjà après la reconstitution de la section gantoise des JGS, se crée le Vredesgroep der Socialistische Partij, qui élargit le mouvement aux camarades socialistes plus anciens. « Étant donné que beaucoup de membres du parti favorables à une paix immédiate se voient refuser de faire connaître leur opinion dans les organisations, les journaux et les locaux du parti, nombre de jeunes et d’anciens, parmi les plus expérimentés propagandistes, n’ont pas d’autre issue que de fonder un Vredesgroep der Socialistische Partij. »

Ils publient le manifeste Ons Standpunt. Le groupe s’affirme radicalement en rupture avec la direction du parti, « devenue sourde, muette et aveugle » et qui « porte la responsabilité d’avoir abandonné le prolétariat en ces heures d’extrême besoin, où il s’agissait de transformer ses paroles en actes, où il s’agissait de la vie de dizaines de milliers de travailleurs14 ».

Le groupe réaffirme son credo pour une paix immédiate et proclame, sans réserve, « son soutien vigoureux aux courageux camarades bolcheviques, à leur niveau avancé dans le socialisme. À travers des difficultés jamais rencontrées, abandonnés et mêmes vilipendés par presque toute l’Internationale ouvrière, harcelés et pris à la gorge par tout le capitalisme international, ils ont transformé le régime sanguinaire de l’autocratie tsariste en une vraie république socialiste, communiste, des travailleurs, avec l’égalité des hommes et des femmes, la liberté d’association, la journée des huit heures et la propriété collective des moyens de production, qui est le but final de notre combat socialiste. »

Et le groupe se prononce pour la création d’une 3e Internationale : « La 2e Internationale ne pouvait pas empêcher cette guerre, son rôle historique n’étant que l’assemblage d’organisations ouvrières de différents pays. Le rôle de la 3e sera de couvrir le monde entier. Cette brochure y apporte sa modeste pierre15. »

Parmi les militants de Roode Jeugd et du Vredesgroep, citons l’ouvrier du textile Oscar Van den Sompel qui participe à la fondation du Parti communiste, le poète Richard Minne, Karel Hutse secrétaire du syndicat des employés, le sculpteur Jozef Cantré.

Le groupe de Gand est sans conteste parmi les minoritaires socialistes en Belgique celui qui « si l’on s’en tient à l’expression des idées révolutionnaires restait le groupe le plus avancé16 ».

Les JGS d’Anvers et Jef Van Extergem

À Anvers, les JGS ont continué à exister comme petit groupe socialiste sous la direction de leur très jeune secrétaire Jef Van Extergem — il avait 14 ans. Farouchement socialiste et antimilitariste, il s’était déjà fait remarquer, alors élève à l’école moyenne, comme rebelle : « Avant la guerre, Jef Van Extergem refusait de participer au cortège patriotique du 21 juillet. Il était très révolutionnaire. » « En décembre 1914, il tenait en classe un discours internationaliste. Alors que les autres élèves parlaient tous de “Notre Roi”, “Notre Patrie”, “La Belgique”, Jef Van Extergem parlait dans un sens pacifiste et antimilitariste17. »

En janvier 1916, il publie dans Vooruit, le journal du POB de Gand, qui paraît sous l’occupation et la censure allemande, un article « Haut les cœurs » où il appelle à « la fraternisation internationale des travailleurs ». Il y fustige « les sombres combines d’une bande de diplomates de toutes les nationalités au service de l’argent roi » et proclame : « Le peuple veut la paix. Haut les cœurs, socialistes, la lutte sera dure, mais lutter, c’est vivre18. »

En novembre 1916, il lance, lors d’une conférence à Anvers, un appel à ce que les socialistes ne restent pas les bras croisés durant l’occupation allemande, et à centrer le combat sur l’émancipation de la Flandre : c’est la naissance de l’ « activisme socialiste ». Les JGS d’ Anvers créent alors, en marge du POB, la VSDAG, Vlaams Sociaal-Democratisch Arbeiders Gemeenschap (communauté d’ouvriers socialistes flamands) qui a pour but d’agir pour un flamingantisme actif — « sans perdre de vue pour autant notre nature socialiste » — avec tous les moyens à sa disposition : journal, tracts, manifestations et meetings à travers toute la Flandre. « Nous voulons former un noyau de socialistes flamands conscients pour que plus tard, dans le parti socialiste, l’élément actif flamand ne soit pas éclipsé19. »

Ils publient, dès janvier 1917, un périodique De Socialistische Vlaming. C’est un journal sous forme de tract — ce qui évite de devoir publier les communiqués allemands — et est imprimé à 1 500 exemplaires. Leur action politique est avant tout centrée sur le thème de la libération de la Flandre et se rallie à l’activisme dans le mouvement flamand. Elle est aussi dirigée contre la guerre et pour la paix immédiate.

Ils critiquent leurs aînés, les dirigeants du POB : « Que les chefs socialistes, en qui nous croyions et en qui nous avions confiance, qui nous ont aidés à être ce que nous sommes, soient d’un coup devenus des patriotes belges, cela, nous ne pouvons pas le comprendre20. » Dans un manifeste du 1er mai 1917, ils fustigent : « la situation sociale honteuse en Flandre, qui a fait de nos travailleurs de véritables coolies, et réclame une Belgique fédérale ».

En 1917, des meetings sont organisés aux quatre coins de la Flandre sur le thème « Socialisme et activisme », qui souvent attirent un large public. Gand, Anvers, Malines, Lierre, etc. ; la paix immédiate et l’autodétermination de la Flandre en sont les leitmotive. C’est ainsi qu’à Gand, Van Extergem s’adresse à 2 000 personnes pendant deux heures et demie.

Autour de Van Extergem, citons Walter Schenvenels qui deviendra plus tard secrétaire de la Fédération internationale des syndicats (social-démocrate) et Paul (Saül) De Groote, militant hollandais du syndicat du diamant, qui rejoindra en 1921 le PC ; puis, expulsé en 1923, il deviendra dans les années 30 secrétaire général du PC des Pays-Bas.

Certaines sections JGS rejoignent cette orientation, comme celle de Louvain. Van Extergem est condamné en 1919 à 20 ans de réclusion criminelle et à la privation à vie de ses droits civils pour « activisme », accusé par le substitut du procureur du Roi de « vouloir allumer la révolution », et ce, dans le cadre de la répression de grande ampleur contre le mouvement activiste. Ce que Camille Huysmans appellera la « furia fransquillonne ».

Au cours de ce procès, il se défendra d’avoir travaillé pour les Allemands et il prendra ses distances politiquement avec l’activisme bourgeois des dirigeants — en majorité de la droite catholique — qui s’étaient alignés sur la politique allemande. Il expliquera sa ligne de conduite.

« Tout au long de la guerre, je suis resté fidèle à mes principes socialistes de haine contre les massacres inhumains des peuples, — jamais je n’ai considéré si le combat pour ces principes faisait aujourd’hui le jeu des Empires centraux, ou demain le jeu de l’Entente. Mon grand effort visait à ce que les soldats, sur tous les fronts, retournent leurs armes pour les diriger vers les poitrines des exploiteurs, des capitalistes. »

« Jusqu’en 1918, nous étions, nous les JGS, partisans d’une Belgique fédérale, persuadés que nous étions qu’une paix négociée se ferait […]. Alors, les Allemands auraient évacué la Belgique, mais sous la condition qu’elle devienne réellement impartiale, ce qui n’est réalisable que si les éléments germain et latin sont équilibrés, avec une Flandre et une Wallonie libres dans une Belgique libre.

Lentement, il devint de plus en plus clair qu’il ne pouvait être question d’une paix négociée. La grande offensive de printemps des Empires centraux avait échoué, et nous avions la conviction que la grande contre-offensive de l’Entente échouerait aussi.

Nous prévoyions que, si c’était le cas, les prolétaires en auraient assez de se faire massacrer et que la révolution mondiale serait inévitable. Avec comme conséquence naturelle, un soviet mondial, avec (dans ce soviet mondial) une Wallonie des conseils et une Flandre des conseils. Tout cela peut paraître maintenant dérisoire, parce que la révolution mondiale n’a pas éclaté21»

Jef Van Extergem est libéré en 1921, contre signature d’un engagement à ne plus avoir d’activités politiques, qu’il signe, mais est à nouveau emprisonné de 1925 à 1928 (il a continué à s’engager politiquement). À sa libération en 1928, il rejoint le Parti communiste.

Fondateur au sein du PCB du Vlaamse Kommunistische Partij en 1937, il le dirige, dès 1940, dans la clandestinité. Il est arrêté par la Gestapo en avril 1943, détenu et torturé à Breendonk, puis déporté en décembre 1943 en Allemagne. Il meurt de faim au camp de Ellrich en mars 1945.

De Nieuwe Tijd — Les minoritaires d’Anvers

Par-delà le cercle radical des JGS orientés vers l’activisme socialiste, le mécontentement grandit dans la fédération socialiste d’Anvers contre la direction jusqu’au-boutiste du POB, opposée à tout processus de paix. En avril 1917, se forme un Groupe minoritaire socialiste. Le petit parti de Van Extergem, le VSAG se rallie à ce groupe, tout en gardant sa structure JGS. Ce groupe publie son propre journal De Nieuwe Tijd, hebdomadaire dont le premier numéro paraît en juin 1917. Le rédacteur en chef en est Walter Schevenels, ex-rédacteur du Socialistiche Vlaming (qui disparaît pour fusionner avec le nouveau journal). Et c’est Edward Joris22 qui en est l’éditorialiste attitré.

« Nous voulons, contrairement aux autres journaux, informer non pas des massacres […], mais de l’action pour la paix […]. Notre but sera de voir les efforts faits pour sauver l’humanité, pour faire cesser le massacre ; de lutter pour la paix et contre tous les éléments capitalistes du capitalisme qui prolongent la guerre.

Ce qui fait aussi partie de notre combat : le peuple flamand a aussi bien que les Irlandais, les Finnois, les Polonais et les Ukrainiens le droit à un libre développement ; et pour le peuple flamand aussi, il doit être garanti par la future paix.

D’autre part, nous voulons aussi cibler ce qui a manqué dans notre parti : l’examen des faits et des événements à la lumière du marxisme ; […] le développement de l’action pratique nous a fait perdre de vue le socialisme scientifique et sa valeur éducative. La conscience et le point de vue de nos travailleurs ont dès lors perdu leur lucidité23. »

Voilà ainsi exposés les trois axes d’action des minoritaires socialistes d’Anvers : la paix, le mouvement flamand et la défense du marxisme. Leur but premier est de participer comme représentant les activistes socialistes flamands à la conférence de Stockholm et d’obtenir de la communauté socialiste internationale la reconnaissance des droits de la Flandre — et Van Extergem en fut l’instigateur.

Les minoritaires d’Anvers rejettent donc l’Union sacrée, et la « passivité ». Ils veulent engager les socialistes dans le mouvement flamand activiste, se fondant sur le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Ils veulent aussi l’internationaliser, c’est-à-dire utiliser la situation créée par la guerre et la perspective de négociations de paix pour forcer une solution politique, que les gouvernements d’avant-guerre et l’opposition sociale-démocrate du POB — super divisés sur la question — ont obstinément refusée.

C’est ainsi que, fin mai 1917, leur leader, Edward Joris, a mandat officiel pour participer aux consultations préalables à la conférence et est entendu par le comité organisateur.

L’ « activisme » : une Flandre sans son peuple ?

Le mouvement flamand, qui s’est développé au 19e siècle comme mouvement culturel de défense de la langue flamande contre l’unilinguisme francophone de l’État belge et de la grande bourgeoisie, s’est peu à peu transformé en un mouvement sociopolitique de la petite bourgeoisie intellectuelle (étudiants, enseignants, écrivains et artistes, de plus en plus nombreux avec le développement de la croissance capitaliste du pays et de la scolarisation des couches moyennes urbaines), avec des revendications centrées sur la néerlandisation de l’enseignement, la transformation de l’université de Gand en université néerlandophone, l’autodétermination de la Flandre.

La défense par la bourgeoisie francophone — y compris sa composante fransquillonne de Flandre — de ses privilèges, dont ceux liés à la langue, était une sorte de discrimination sociale et culturelle, qui séparait les « évolués » apprenant et connaissant le français des « basses classes » parlant leur patois flamand ; les premiers avaient leurs écoles et pouvaient aller à l’université, les autres allaient comme manœuvres dans les usines de Gand et d’Anvers ou, migrants dans leur propre pays, allaient travailler dans les mines et les hauts fourneaux de Wallonie (ou du nord de la France).

L’incapacité prolongée des partis politiques, fortement divisés sur la question, à apporter une réponse politique par le vote de lois au Parlement a de plus en plus aiguillé ce mouvement vers des revendications politiques et a suscité, au sein de la jeunesse scolarisée surtout, un courant antibourgeois, anti-establishment belge.

Le poète anversois Paul Van Ostaijen, flamingant et communiste, résume cela après la guerre dans un texte politique méconnu : « En Flandre […], la différence de classe coïncide avec la différence de langue. La caste supérieure est francisée. Le prolétariat, les paysans et les petits bourgeois sont flamands. 2 % de francisés […] contrôlent au moyen du clergé les paysans, et au moyen de la social-démocratie le prolétariat. […] Bien sûr, l’ouvrier wallon aussi est exploité. […] Mais l’ouvrier flamand est surexploité. Comme ouvrier d’abord, deuxièmement comme ouvrier flamand trop peu qualifié : comme manœuvre. […] Ce n’est que lorsque le Flamand s’assimile la culture française qu’il peut arriver là où les Wallons et les francisés le peuvent de naissance. Et il est bien clair que seule une minorité de Flamands peuvent s’assimiler, d’autant d’ailleurs que cette assimilation coûte aussi de l’argent. »

« Les sociaux-démocrates en Flandre n’ont pas voulu voir le problème flamand. […] Ils n’ont de la solution du problème flamand jamais fait une question de principe. » Les communistes doivent comprendre que le mouvement flamand a une portée révolutionnaire24.

En 1914, l’Union sacrée a mis un coup d’arrêt au sein des partis politiques (catholiques, libéraux et socialistes) aux revendications d’autonomie culturelle telles que formulées avant la guerre. On a appelé cela le « passivisme » ou le flamingantisme passif par rapport à ceux qui se sont appelés les flamingants actifs ou « activistes ».

Remarquons que cette « passivité », tant vantée dans notre pays, a en premier lieu évidemment concerné — et ce, dans tous les pays belligérants — toute revendication sociale et politique de la classe ouvrière. La guerre a été l’occasion inespérée de « suspendre la lutte de classes » — comme le disait Rosa Luxembourg. « Activistes » furent tous ceux qui, en Europe, voulaient abolir cette « suspension » et, de Petrograd à Berlin, à Dublin et à Turin, se lever contre leur propre bourgeoisie. « Notre principal ennemi est dans notre propre pays », proclamait l’ « activiste » Karl Liebknecht. L’activiste Lénine appelait à « transformer la guerre impérialiste en guerre civile révolutionnaire ». Activistes furent aussi, en Irlande, les militants indépendantistes — socialistes y compris — qui voulaient utiliser les conditions nouvelles créées par la guerre, et le conflit entre impérialistes concurrents, pour internationaliser leur combat d’émancipation nationale et proclamer une Irlande indépendante.

Mais en Belgique, le terme d’ « activiste » a été exclusivement réservé, pendant des dizaines d’années, aux militants flamands, qu’ils soient de la droite catholique inféodée à la politique de l’occupant allemand, socialistes, humanistes pacifistes ou révolutionnaires, qui refusèrent de geler, le temps d’une guerre, leurs revendications.

Cependant, le problème n’est pas qu’ils aient été actifs, mais bien le but politique de leur « activisme », et de la place réservée au peuple dans leur démarche, aux uns et aux autres. La politique des dirigeants bourgeois activistes, issus de l’élite intellectuelle, professeurs, hommes de lettres et fonctionnaires, pour l’essentiel catholiques et germanophiles, est centrée sur leur prise du pouvoir en Flandre en s’alignant sur les buts de guerre de l’Allemagne impériale, et n’accorde que peu de place aux souffrances et révoltes des travailleurs flamands. Ils prétendent, sans aucune légitimité, représenter le peuple. Ils s’emparent, faute d’alternative à gauche, de la direction du mouvement flamand, désignent un Raad van Vlaanderen et finalement proclament l’indépendance de la Flandre en se répartissant les ministères ! Pendant qu’à Gand et à Anvers, comme à Liège et dans le Hainaut, le peuple crève de faim ! Les activistes socialistes, quant à eux, n’ont jamais voulu adhérer au Raad van Vlaanderen et ont toujours proclamé le caractère social du mouvement flamand, avec un programme fédéraliste.

Parmi les revendications du mouvement flamand, la transformation de l’université de Gand en université flamande est de toute évidence une revendication des plus légitimes. L’administration allemande — Von Bissing — a l’intelligence tactique (de son point de vue) de la réaliser pour aiguiser les contradictions au sein du camp ennemi, véritable camouflet politique à l’establishment belge. De jeunes flamingants de gauche, en rébellion contre la bourgeoisie fransquillonne, s’y inscrivent d’ailleurs. Ils seront poursuivis et condamnés après l’Armistice et interdits d’inscription dans toutes les universités belges.

Dès 1919, les activistes sont sévèrement réprimés : 33 condamnations à mort prononcées ; 15  personnes condamnées à la prison à vie ; 5 à des peines de 50 ans, et 20 à des peines de 20 ans. En outre, 233 personnes sont condamnées à des peines comprises entre huit mois et dix-huit ans.

La paix et le pain !

En Wallonie, comme en Flandre, du fait de la guerre impérialiste, les travailleurs, après avoir été écrasés sous les bombes en 1914, sont écrasés par le chômage, la faim et la misère, et par la menace du travail obligatoire en Allemagne.

La faim et la misère, c’est ce que partagent tous les peuples d’Europe, en Allemagne, en France, en Russie. « La paix et le pain — telles sont les revendications majeures des ouvriers et des exploités. La guerre a exacerbé ces revendications au dernier point. Elle a voué à la famine les pays les plus civilisés, les plus avancés. […] La paix et le pain, le renversement de la bourgeoisie, les moyens révolutionnaires pour guérir les plaies causées par la guerre, la victoire totale du socialisme — tels sont les objectifs de la lutte25. »

En Belgique occupée, en Wallonie comme en Flandre, la résistance monte contre la faim et la misère ; le pouvoir d’achat a chuté de 50 points d’index. À Gand, en juin 1916, où les trois quarts des ouvriers sont au chômage, ce sont les femmes seules qui s’organisent autour du lavoir et du quartier, et des milliers d’entre elles marchent vers la halle au drap pour exiger plus de pain malgré la présence de soldats allemands armés. Elles se sont d’abord arrêtées au bureau du Comité national pour protester contre les trop petites rations de pain et contre les barèmes des allocations de chômage26. Des marches de la faim ont été organisées ici et là dans le pays : par exemple une manifestation de 500 à 600 ménagères, les enfants devant, à Anvers en septembre 1916, face à l’hôtel de ville : « Nous voulons plus à manger. » En 1915, des milliers de femmes de mineurs dans le Centre marchent derrière un drapeau noir vers le château de Mariemont, siège de la Kommandaturr, avec une pétition au gouverneur général allemand Von Bissing : « Nous avons faim ! » Il y a aussi des actions populaires dans les villes, sur les marchés, pour refuser de payer les prix trop élevés : par exemple, dans la région liégeoise, en juin 1916, des groupes obligent les commerçants et paysans à pratiquer des prix fixés par eux : 3 francs le kilo de beurre et 10 centimes le litre de lait. À Beyne-Heusay, le 2 juillet 1916 des manifestants renversent un transport de lait sur la chaussée. À la Batte, le marché de Liège, le même jour, des échoppes sont renversées et jetées dans la Meuse. Il y a enfin des actions de blocage contre les réquisitions par l’occupant de vivres pour l’Allemagne : par exemple, dans la région liégeoise, des tonnes de beurre destinées à l’Allemagne, sont répandues sur la rue et des wagons transportant des porcs sont attaqués.

La grève est aussi utilisée comme arme de résistance : le 17 mai 1915, à Sainte-Marguerite, à Liège, au cours de la « grève du pain » les mineurs arrêtent le travail et le mouvement s’étend à tous les puits liégeois. Une marche de la faim est organisée vers la maison communale avec, comme point central, le prix du pain. Un nouveau prix maximum est fixé par l’autorité occupante qui, d’autre part, met un terme manu militari aux piquets volants. La section locale du POB appelle, elle, à la pacification et à la reprise du travail27.

Ces actions courageuses spontanées des travailleurs et des femmes visent aussi bien l’autorité d’occupation que les autorités communales en place ainsi que le Comité national qui apparaît plus comme une structure d’assistance paternaliste que de solidarité. Ces messieurs du Comité, eux n’avaient pas faim !

On le voit, les aspirations profondes du peuple, le pain et la paix, sont communes aux travailleurs flamands et wallons. Aucune organisation politique des socialistes minoritaires n’est à même à l’époque de se fondre dans ces mouvements pour les inscrire dans une perspective socialiste et révolutionnaire.

Stockholm : ressusciter l’Internationale ?

La conférence de Stockholm, au centre de l’action des minoritaires en 1917-1918, est une tentative née au printemps 1917 au sein de partis sociaux-démocrates de la 2e Internationale (les Néerlandais et les Scandinaves — pays neutres — et le Belge Camille Huysmans) de réunir une conférence de la paix regroupant les partis socialistes de tous les pays, belligérants des deux camps et pays neutres. Camille Huysmans, ancien secrétaire de l’Internationale en devient le principal organisateur. C’est sans doute à la fois une réponse aux conférences antiguerre de Zimmerwald et Kienthal, qui avaient lancé un appel à la paix immédiate et une tentative des centristes pacifistes au sein de la 2e Internationale de profiter de la nouvelle donne créée par la révolution russe de février 1917 et du soutien affirmé de l’éphémère gouvernement russe de Kerenski et de socialistes mencheviks pour tenter de ressusciter l’Internationale assassinée en août 1914. Mais c’est avant tout, contraints et forcés par la volonté de paix immédiate qui monte dans toute l’Europe, et en particulier de Russie, des tranchées, des usines et des faubourgs.

Mise sur les rails, cette conférence de paix, sorte de Versailles social-démocrate avant la lettre, met en place une consultation préalable à l’été 1917 de tout ce que l’Europe compte d’organisations socialistes — y compris toutes les minorités nationales des empires moribonds, y compris les minoritaires pacifistes des différents pays, y compris des partisans de la guerre jusqu’au-boutistes. Mais, finalement, le projet avorte.

Lénine et les bolcheviks russes, prônant depuis 1914 et dans toutes les réunions internationales une rupture radicale et définitive avec les sociaux patriotes de la 2e Internationale, boycottent la conférence — non sans débat interne puisqu’un dirigeant de Petrograd Kamenev appelle à y participer.

Les fous de guerre, imbibés de nationalisme et de chauvinisme, s’ils participent aux consultations de l’été 1917, refusent jusqu’au bout de s’asseoir à la même table que leurs ennemis (les sociaux-démocrates allemands et autrichiens, fussent-ils même opposés à la guerre).

De plus, les dirigeants impérialistes des gouvernements français et anglais, tels Lloyd George, Clemenceau ou Wilson ne sont pas prêts à laisser aux sociaux-démocrates la main sur la guerre ou la paix. Dans une belle unité, les gouvernements italien, anglais, français et américain refusent d’accorder des visas aux congressistes. Le moment venu, après encore quelques millions de morts, à Versailles, ils imposeront eux-mêmes leur odieuse paix.

Il n’empêche. Dans le climat de nationalisme belge chauvin, de haine de tout ce qui est « boche » qui traverse toute la société, entretenu aussi bien par le gouvernement du Havre que par la direction du POB, la volonté de paix immédiate, montant du peuple, se cristallise dans la gauche sur la convocation ou non de la conférence sociale-démocrate de Stockholm.

La position des institutions était claire : « Le POB se refuse à collaborer à une action en faveur d’une paix immédiate […]. Le POB considère comme dangereuse toute agitation en faveur d’une paix prématurée. Le POB se refuse catégoriquement à entrer actuellement dans cette voie illusoire et dangereuse. […]. C’est par la continuation de la guerre que — du dehors ou du dedans — seront brisées les dernières résistances au triomphe de la démocratie et du droit28. »

Quant au gouvernement du Havre, dans lequel siège Émile Vandervelde, Le Socialiste belge, journal des socialistes belges résidant en Hollande, proche de Huysmans, résume bien sa position : « Le gouvernement belge considère Stockholm comme une œuvre de trahison devant amener une paix allemande. Le gouvernement belge refuse des passeports pour Stockholm. Le gouvernement belge juge que “la paix est la besogne des gouvernements ; que la place des travailleurs est dans les tranchées et dans les fabriques de munitions”29. »

La revendication d’une conférence n’est certes pas le monopole des deux groupes minoritaires flamands organisés à Gand et Anvers. Charles Massart écrit : « Enfin Stockholm vint et ce fut le point de discrimination entre “jusqu’au-boutistes” et “pacifistes”, entre “majoritaires” et “minoritaires”. » Il écrit, en note : « si je ne parle pas des réunions de Kienthal et de Zimmerwald, c’est qu’elles furent relativement peu connues en Belgique, et que les minoritaires tout au moins n’eurent pas l’occasion de prendre position30 ».

Joseph Jacquemotte, dirigeant internationaliste du syndicat des employés, se bat au sein du Conseil général du POB en présentant une motion pour la conférence de Stockholm, rejetée le 22 août 1917 par 70 voix contre 5 ! C’est au sein de la Centrale d’éducation ouvrière que dirige Charles Massart que la flamme internationaliste continue à brûler dans les structures du POB : « elle a été le lien rouge rattachant les camarades isolés de province au centre31 ». Fin décembre 1917, début décembre 1918, c’est dans la fédération bruxelloise du POB que la fronde pro-Stockholm se répand : motion de la Ligue ouvrière de Bruxelles, ordre du jour de la Ligue d’Uccle, réunion du comité national de la Commission syndicale, ordre du jour de la Ligue de Laeken. Le 30 janvier 1918, au sein du Conseil national du parti, « Jacquemotte fut le principal interprète des tendances de ceux qui estimaient qu’on devait aller à Stockholm pour être certain de reconstituer en temps utile l’Internationale afin qu’elle pût, à l’heure sonnée, intervenir pour que le rétablissement de la paix coïncide avec le triomphe de la démocratie dans le monde et la plus énergique action du prolétariat international32 ».

Mais dans un nouveau vote, les minoritaires sont à nouveau battus par 26 voix contre 16.

La marche en avant de « l’infime minorité »

Joseph Jacquemotte épouse en août 1914 la position unanime du POB de « défense de la patrie » ; la publication de L’Exploité est interrompue. La guerre met un frein à son travail d’agitation. Il suit les cours de Charles Massart qui, à la Centrale d’éducation ouvrière, l’initie au marxisme. Il collabore comme syndicaliste à l’œuvre du Comité national de secours et d’alimentation, prend la défense des employés communaux opposés à la flamandisation de l’administration bruxelloise exigée par le Conseil de Flandre (il participe à leur manifestation, à la Grand-Place). Le réveil syndical précède l’armistice avec une grève de cinq mois en 1918 des 450 employés du Grand Bazar de Bruxelles, qu’il dirige en pleine occupation33.

Sous l’effet de la révolution d’Octobre, d’autres groupes internationalistes se développent, comme un Groupe internationaliste — section belge, dont fait partie Félix Coenen, dirigeant JGS, futur fondateur du Parti communiste, qui déclare « criminel et contraire au principe du socialisme de vouloir contribuer au maintien de l’état de guerre ». À Huy, un groupe L’ère nouvelle se constitue, avec Joseph Thonet militant du POB, ancien JGS. À Bruxelles, Van Overstraeten, secrétaire des JGS, artiste peintre, anime un groupe rallié à la révolution d’Octobre.

La propagande antimilitariste des groupes anarchistes s’amplifie et, un temps, ils soutiennent la révolution d’Octobre. Ainsi, dans un message au soviet de Petrograd, un Comité de défense sociale — parmi eux, Théo Counet, un des fondateurs du PC — « adresse ses félicitations pour l’œuvre accomplie par votre gouvernement […]. Il n’est pas homme au monde qui ait un intérêt avouable à vouloir la continuation de la guerre. Nous nous rangeons donc à vos côtés pour le triomphe prochain d’une paix honorable34. »

La gauche socialiste minoritaire belge, cette « infime minorité » comme disait Charles Massart, offre donc un visage bien contrasté, bien contradictoire. D’un côté, Jef Van Extergem inscrit l’action du VSAG dans le cadre du Raad van Vlaanderen et soutient la création de l’université flamande, de l’autre Joseph Jacquemotte appelle à la grève des fonctionnaires contre la flamandisation de l’administration bruxelloise. D’un côté, le Vredesgroep, exclu du POB, appelle en 1918 à une 3e Internationale et de l’autre les minoritaires anversois restent, vaille que vaille, dans le giron du parti. Leur plus grand dénominateur commun est la paix immédiate par la négociation, au moyen de la conférence de Stockholm. Après son échec, leur catalyseur politique est la révolution russe d’Octobre, et leur talon d’Achille, la question flamande. Visages contradictoires de groupes jeunes mais courageux, encore peu expérimentés, plongés dans l’inextricable complexité de la société belge.

Et pourtant, c’est de ces contradictions, à partir des composantes de cette gauche radicale minoritaire, que naît, en 1921, le Parti communiste. En octobre 1919, les Gantois et une partie des Anversois forment les premiers, une organisation communiste en Belgique : le Kommunistische Bond ou KP-Vlaamse Federatie, avec le journal De Internationale. Par la suite, à travers un processus complexe de fusion-séparation-fusion et à travers de nombreuses contradictions idéologiques (participer ou non aux syndicats, participer ou non aux élections, soutenir ou non le mouvement flamand), « l’infime minorité » se rassemble pour former en septembre 1921 le PCB.

Maxime Tondeur (maxime.tondeur at gmail.com) est ingénieur retraité. Il publie le blog à caractère politique et historique ROUGEsFLAMMEs, www.rouges-flammes.blogspot.be. Le présent article fait suite à un premier, paru dans le numéro 110 des Études marxistes.


1 Jan Godderis, Oorlog aan de oorlog !? De houding van de Belgische Werkliedenpartij ten aanzien van het leger 1885-1914, Université de Gand, 2004, http://www.ethesis.net/werkliedenpartij/werkliedenpartij_deel_2b.htm#Hoo....

2 Sur le POB et la guerre, lire Herwig Lerouge : « Le mouvement socialiste et la Première Guerre mondiale », Études marxistes no 106.

3 Sur la période avant 1914, voir Maxime Steinberg, « À l’origine du communisme belge : L’extrême gauche révolutionnaire d’avant 1914 », Cahiers marxistes no 8, déc. 1970-févr. 1971, pp 27-30.

4 Gustave Herve : militant anarchiste du parti socialiste français qui prône l’antiparlementarisme et un antimilitarisme insurrectionnel. En 1914, il défend l’Union sacrée.

5 Jan Godderis, op cit., http://www.ethesis.net/werkliedenpartij/werkliedenpartij_deel_2b.htm#Hoo....

6 V. I. Lénine : « L’opportunisme et la faillite de la IIe Internationale », Vorbote no 1, janvier 1916. Œuvres, tome 22, p. 120.

7 Charles Massart, La Belgique socialiste et communiste, Librairie de l’Humanité, 1922, pp 120-128.

8 Conférences internationales de partis socialistes de pays neutres et belligérants opposés au social-chauvinisme, tenues en septembre 1915 et avril 1916.

9 Herman Gorter et Henriette Roland Holst : théoriciens marxistes, socialistes hollandais opposés à la guerre.

10 Sur les JGS de Gand : Willem Dedobbeleer, De Groote Oorlog bekeken door een pince-nez : Edward Anseele, het socialisme en de bezetting van Gent (eindverhandeling voorgelegd tot het behalen van de graad van licentiaat in de geschiedenis, academiejaar 2006-2007), université de Gand, pp. 130-139.

11 « Vredesmotie », Nieuwe Gazet van Gent, 20 janvier 1917.

12 Willem Dedobbeleer, op.cit., p. 134.

13 Au sujet du Raad van Vlaanderen, voir plus loin sous L’ « activisme » : une Flandre sans son peuple ?

14 Ibid., p. 131.

15 Claude Renard : « Octobre 1917 et le mouvement socialiste belge », Fondation Joseph Jacquemotte, Bruxelles 1967, pp. 72-73.

16 Ibid., p. 73.

17 Proces Van Extergem- stenographisch verslag. Vlaams Marxistisch Tijdshcrift nr. 1, 10de jrg., 1976.

18 « Hoog de harten », Vooruit, 5 janvier 1916.

19 « Stichting van een VSAG », Het Vlaamsche Nieuws, janvier 1917.

20 Cité dans Jan Willem Stutje : « Paul de Groot in Antwerpen : De jeugdjaren van een oproepkraaier 1900-1923 », BEG-CHTP no 1, 1996, p. 118, http://www.cegesoma.be/docs/media/chtp_beg/chtp_01/005_Stutje_chtp01.pdf.

21 Proces Van Extergem, stenografisch verslag, Vlaams Marxistisch Tijdschrift, 10e année (1976), no 1, 1976, https://www.marxists.org/nederlands/documenten/1920/1920proces_extergem.htm.

22 Edward Joris : militant libertaire, secrétaire du POB de Borgerhout. Célèbre pour avoir, en 1906, organisé en Turquie un attentat (raté) contre le sultan. Condamné à mort, il fut libéré sous la pression d’une campagne internationale.

23 « Naar vrede », De Nieuwe Tijd, 23 juin 1917, p. 1.

24 Paul van Ostaijen : « Rond het Vlaamse Probleem — enige kanttekeningen » (septembre 1920), De Nieuwe Tijd, 26e année, 1921. Voir Marxistisch Internet Archief, https://www.marxists.org/nederlands/ostaijen/1920/1920vlaams.htm.

25 V. I. Lénine, « Pour le pain et la paix », 14 (27) décembre 1917. Œuvres, tome 26, pp. 404-405.

26 Giselle Nath, « Stad in de storm : Arbeidersvrouwen en het hongerjaar 1916 », Handelingen der Maatschappij voor Geschiedenis en Oudheidkunde te Gent, LXV (2011), université de Gand, http://ojs.ugent.be/hmgog/article/view/1063/1069.

27 Antoon Vrints : « Sociaal protest in een bezet land : Voedseloproer in België tijdens de Eerste Wereldoorlog », Tijdschrift voor Geschiedenis, 124e année, no 1, pp. 30-47.

28 Mémoire du Parti ouvrier belge, Juillet 1917, Londres 1918.

29 « Stockholm-Le Havre », Le Socialiste Belge, hebdomadaire bilingue de l’Union des travailleurs socialistes résidant en Hollande, 1er septembre 1917.

30 Charles Massart, op. cit., p. 123.

31 Claude Renard, op. cit., p. 43.

32 M. A. Pierson, Histoire du socialisme en Belgique, Institut Emile Vandervelde, 1953, p. 134.

33 Jules Pirlot et Milou (Émile) Rikir, Joseph Jacquemotte (1886-1936), Bruxelles, CarCoB, 2011, http://www.carcob.eu/IMG/pdf/biographie_joseph_jacquemotte.pdf.

34 Claude Renard, op. cit., pp. 74-75.