« Fascisme en Ukraine » : une invention russe ?

Table des matières: 
Études marxistes no. 106
Auteur: 
Jean-Marie Chauvier

Retour sur l’insurrection de Maïdan et ses résultats

La question du « fascisme ukrainien », avec et sans guillemets, n’est pas primordiale, et je n’en fais pas une obsession.

Ce qui est essentiel, c’est d’abord le risque de guerre entre la Russie et l’Ukraine, une terrible éventualité encore impensable il y a quelques mois. C’est ensuite le désastre social que va entraîner pour le peuple ukrainien l’éventuelle adoption, par le pouvoir issu de l’insurrection de « Maïdan », des plans européens de libre-échange et de « réformes » sous l’égide du FMI. Mais il se trouve que, pour en arriver là, l’Union européenne et les États-Unis, dans une démarche délibérément aventuriste et provocatrice, ont hissé au pouvoir à Kiev les partis d’opposition minoritaires dans le pays (non représentatifs de l’est et du sud de l’Ukraine), et ont encouragé leur fer de lance — les partis et groupes néonazis et ultranationalistes. Il se trouve aussi que cet aspect de la réalité ukrainienne, de longue date, est occulté dans nos médias. Lorsqu’ils ont été dans l’impossibilité de dissimuler encore ce fait, récemment, ils en ont parlé, mais pour en minimiser l’importance (« une minorité d’extrémistes ») et mettre en doute leurs filiations fasciste et nazie. Il y a donc lieu d’en parler, et de tenter d’expliquer ce phénomène qui n’a pas d’équivalent en Europe

L’expression choque, elle scandalise : « C’est la propagande russe qui fait passer les insurgés de Maïdan pour des fascistes et des néonazis ».

Et c’est vrai. L’affiche en faveur du rattachement de la Crimée à la Russie montrait une carte d’Ukraine frappée d’une croix gammée, c’est grossier. Cette propagande caricature les faits. Exactement comme la nôtre, elle présente les événements à la mode western. Chez nous, ce sont les bons Ukrainiens proeuropéens contre les méchants prorusses. Chez les Russes, les méchants fascistes ukrainiens contre les bons Ukrainiens amis de la Russie, les premiers étant payés par l’Occident. De part et d’autre, on agite les vieux épouvantails. Guerre froide ? Pas seulement. Idéologie coloniale des Occidentaux qui veulent exporter leur modèle partout et ne supportent ni ne comprennent ceux qui leur résistent. Idéologies des nations refoulées et humiliées, la Russie par l’Occident, l’Ukraine par la Russie. Idéologies messianiques, de tous bords, qui projettent sur l’ailleurs leurs espérances d’ici ou leurs projets « révolutionnaires ». À chacun son Maïdan !

Révolution populaire, coup d’État fasciste, « grand échiquier » où les manifestants ne sont que pions des grandes puissances, c’est selon. Et selon le parti pris, chacun collectera les informations qui lui conviennent.

Il m’est d’avis que nous n’avons pas à « prendre parti », mais à chercher à nous informer et à comprendre. Ce qui n’exclut pas d’appeler un chat un chat quand il le faut. Mais comment faire la part des choses ?

Et d’abord qui étaient les manifestants de Maïdan ? Je me fonde ici sur des témoignages, en partie contradictoires.

Au départ des Kiéviens (russophones, étudiants et membres de la « classe moyenne » pour la plupart), mobilisés pour l’idée européenne — liberté, démocratie, prospérité — une idée que répandent de longue date les ONG effectivement financées par l’Occident (les fameuses foundations des États-Unis). Ensuite sont venues les populations généralement rurales et pauvres des régions de l’Ouest, amenées en cars par le parti Svoboda (ex-social-national) d’Oleg Tiagnibog, celui qui pense que l’Ukraine est dirigée par une « mafia judéo-moscovite ». Un parti qui fait 10 % dans l’ensemble de l’Ukraine et plus de 30 % dans plusieurs régions de l’Ouest, dans ce bastion du nationalisme radical qu’est la Galicie.

Enfin, Maïdan a rallié une foule de mécontents, de gens révoltés par les mœurs mafieuses du pouvoir. Même le compromis du 21 février, entre les partis d’opposition et le président Yanoukovitch, a été repoussé par cette insurrection, débouchant sur un véritable coup d’État, un tournant radical de l’Ukraine — qu’une minorité spectaculairement agissante imposa au reste de l’Ukraine, aux gens de l’Est et du Sud restés passifs. Ce n’est pas un parti pris, mais un constat : « l’autre Ukraine » et la Crimée ont été ignorées. Les partis dirigeants de Maïdan représentaient l’Ukraine occidentale et centrale. Les manifestants venaient pour l’essentiel de ces régions et de Kiev. Quitte à ce qu’il y ait eu, à l’Est et au Sud, de petites manifestations « pro-Maïdan ». Mais il y en eut aussi « contre ». Et de toute façon, les dirigeants occidentaux qui sont activement intervenus dans cette crise n’ont véritablement parlé qu’avec Maïdan, ils ont ignoré les autres, sauf Yanoukovitch, qu’il fallait amener à la capitulation. Étaient-ils à ce point naïfs que d’imaginer que les russophones, les Russes de Crimée et Vladimir Poutine laisseraient tout passer ? Ou bien cherchaient-ils délibérément le conflit qui allait faire éclater le territoire ukrainien et peut-être le plonger dans la guerre ? Je n’ose pas imaginer un tel cynisme, mais on en a vu d’autres !

La sécession de la Crimée a suivi, un autre chapitre de l’histoire s’est ouvert. La « loi du plus fort » a momentanément changé de camp, ce qui a beaucoup surpris l’Occident. Poutine leur a fait ce coup-là ! Violation évidente du droit international, où la Russie se place, comme les États-Unis ou la France quand cela leur convient, au-dessus des règles des Nations Unies, fragile et indispensable édifice si l’on ne veut pas sombrer dans la jungle ! Poutine, aventuriste et peut-être apprenti sorcier, ouvre un peu plus la boîte de Pandore, au profit des séparatismes qui peuvent aussi désagréger la Russie. « Il gagne la Crimée, mais perd l’Ukraine », croit un stratège américain. En tout cas, il perd l’amitié d’un grand nombre d’Ukrainiens russophiles et renforce les positions des nationalistes russophobes. Cette « victoire » dans le court terme n’est en tout cas pas celle de « l’amitié des peuples » !

L’aventure de Maïdan se retourne aussi contre les Ukrainiens. Soyons justes : ce n’était pas la volonté des Ukrainiens russophones, ni même de Poutine, qui a saisi l’opportunité que lui ont offerte les aventuriers euro-atlantistes. Cet affrontement est aussi le résultat de longues années de propagande de haine de la Russie et des russophones, l’œuvre de nationalistes et de « sponsors » occidentaux (les fondations d’outre-Atlantique) qui voulaient « leur Ukraine », rien qu’à eux. Le résultat est là : ils « l’ont », mais pas entière.

L’Ukraine est aux mains des nationalistes et des pro-occidentaux (provisoirement ?), des oligarques qui n’ont rien perdu au change, excepté certains membres du clan Yanoukovitch. Le gouvernement est bien celui des banquiers et des aventuriers. Voilà l’Ukraine diminuée, mais certes plus homogène, ethniquement, ce dont peuvent se réjouir les nationalistes. La Crimée en moins, c’est la défection de Russes qui, dans leur majorité, souhaitaient rejoindre la Russie. Il reste à espérer que le régime, malgré tout, trouve un modus vivendi avec des populations russophones de l’Est désormais minorisées (vu le départ des Criméens), de telle sorte que les habitants du Donbass, de Zaporijia ou d’Odessa ne demandent pas à leur tour « le rattachement à la Russie ». Au mieux, les relations seront envenimées par les nationalismes. Au pire, ce sera la guerre civile. Ou plus, la guerre entre l’Ukraine et la Russie. Mais on peut encore espérer que l’Ukraine, sans la Crimée, maintienne sa cohésion. Pour cela, il est indispensable qu’elle parvienne à un patriotisme d’État, politique, qui se libère du nationalisme ethnique, de la haine antirusse cultivée par les « radicaux » en Galicie et à Maïdan.

De la révolte spontanée à « l’encadrement » paramilitaire

La masse des protestataires de Maïdan n’étaient ni « des fascistes » ni des adeptes du dénouement violent des 18-22 février. C’était un indescriptible chaos de bonnes intentions (la démocratie), de rêves insensés (le paradis européen), de stratégies s’avançant masquées (l’extrême droite militarisée faisant figure de « protectrice » des manifestants contre les redoutables Berkout, les forces antiémeutes).

Il y avait aussi des anarchistes, des trotskistes et d’autres gens de gauche : certains arboraient le drapeau étoilé de l’Union européenne, mais de couleur rouge ! Leur espoir est celui d’une « Europe socialiste ». Ce qui donne la mesure de l’écart entre les réalités européennes et le rêve de l’« opposition de gauche » kiévienne. Ces militants de gauche se sont d’ailleurs fait tabasser par les milices fascistes. Le mouvement s’est radicalisé lorsque des lois répressives ont été adoptées par la majorité parlementaire — Parti des régions et Parti communiste. Ce dernier avait pourtant critiqué la politique de Yanoukovitch et collecté des millions de signatures pour un référendum sur la question de « l’union » économique, démarche très démocratique, mais qui n’eut aucun écho à Maïdan, ce qui se comprend : le but des dirigeants de l’opposition et de leurs soutiens occidentaux n’était pas « une consultation démocratique », mais d’arracher par la violence l’adhésion à l’accord d’association avec l’Union européenne que le président Yanoukovitch, après l’avoir encouragé, n’a pas voulu signer en temps voulu par Bruxelles et Washington.

La loi de l’affrontement a donc supplanté toute autre considération : il fallait « une révolution » et cette fois, pas comme en 2004, avec un compromis, mais allant jusqu’au bout, jusqu’au changement de régime. Cela s’est fait avec le concours d’émissaires américains (Mme Nuland) et européens, d’intellectuels aux paroles incendiaires tels Bernard-Henri Levy, hurlant par exemple à la tribune de Maïdan « Vous (les Ukrainiens) étiez une grande civilisation quand la Russie n’était rien ! » Le type même de discours d’incitation à la haine nationale. C’est alors que — montant des barricades, prenant d’assaut les bâtiments officiels, se battant frontalement avec les forces antiémeutes, les Berkout — le mouvement s’est trouvé progressivement encadré par des groupes de combat, des milices paramilitaires que les initiés (j’en suis) ont immédiatement reconnues. Entre autres, les milices ultranationalistes d’UNA-UNSO qui se sont déjà battues sur des fronts de guerre en Tchétchénie, en Abkhazie, en Transnistrie. Ou encore les bandes de Patriot Ukrainy, authentiques nazis. Enfin, regroupant tous ces groupes, le Pravyi Sektor, secteur « droit » ou « droite » (le terme est polysémique), mené par Dmitro Yarosh, devenu « le commandant de Maïdan », d’un grand professionnalisme.

Précisons : au moment où la situation s’était apaisée, où un compromis (signé le 21 février) était en voie d’être trouvé, les troupes de choc de Maïdan ont, le 18 février, repris l’offensive, l’assaut de bâtiments officiels, agressé les forces antiémeutes, qui ont riposté à balles réelles.

Sur ce dénouement épouvantable, la clarté n’est pas faite. Le Sektor a incité ses militants à venir armés à Maïdan. Des snipers non identifiés ont tiré sur des manifestants et des policiers. Un « mystère » qui reste à éclaircir, lorsqu’on écrira l’histoire vraie de cette tragédie. L’insurrection et la répression auraient fait, au total, une centaine de morts. Le président Yanoukovitch, qui n’avait manifestement aucun intérêt à ce dénouement sanglant, n’avait plus qu’à prendre la fuite. Un nouveau gouvernement des partis de droite et d’extrême droite pouvait être mis en place, avec la bénédiction de ses protecteurs occidentaux, pourtant adeptes du « compromis » du 21 février, rapidement jeté aux oubliettes.

Le parti Svoboda, débordé sur sa droite, est entré au gouvernement le 27 février. Dmitro Yarosh, « commandant de Maïdan » s’y trouve, de même qu’Andriy Paroubyi, secrétaire à la sécurité et à la défense de l’État. Ce n’est pas « un gouvernement fasciste » comme le dit la propagande russe, mais c’est bien une alliance entre des ultralibéraux, chargés de mettre en œuvre la « thérapie de choc » préconisée par le FMI, et une extrême droite qui a servi de fer de lance à l’opération « renversement de Yanoukovitch »… Des fascistes au pouvoir, donc, avec les encouragements des États-Unis et de l’Union européenne ? C’est incroyable. Le message passe mal. Il y a un problème. Quel problème ?

Un sérieux problème : un message « qui ne passe pas »

Je le constate depuis vingt ans. Périodiquement, j’attire l’attention sur les faits et gestes de cette extrême droite. Or, l’information ne passe pas. Il y a un véritable black-out occidental. Y compris dans les milieux de gauche. Ce tabou s’est maintenu tout au long de l’insurrection de Maïdan. Et lorsque le secret n’a plus pu être maintenu, des journaux en ont parlé, comme Le Monde, mais pour minimiser le phénomène, donner l’impression qu’il s’agit d’une minorité d’extrémistes, occulter le fait qu’ils détiennent des leviers du pouvoir central et de nombreux pouvoirs régionaux, qu’ils font régner la terreur dans plusieurs régions de l’Ouest, incendient des locaux de partis non nationalistes, etc.

Lisons Jacques Julliard dans Marianne, résumant une vision très répandue : « Quand elle invoque le danger fasciste et nazi représenté par des formations paramilitaires en Ukraine, elle reprend à la lettre l’argumentation des Soviétiques pour briser le soulèvement de Berlin en 1953, de Budapest en 1956, de Prague en 1968 (nous voilà en plein amalgame et anachronisme de guerre froide !). Il y a en effet des groupements paramilitaires d’extrême droite fascisante en Ukraine, mais très minoritaires. » (Il a fallu combien d’années pour les découvrir, et aussitôt les minimiser ?) Plus loin l’auteur compare l’éventuelle partition de l’Ukraine aux divisions… de l’Allemagne et de la Corée[1].

Sidérante nullité de l’argumentation ! Dans une émission de France Inter, toute à la pensée unique sur cette affaire, une auditrice se permettant de poser la question de « l’extrême droite » se fait aussitôt rabrouer, accusée de « propagande poutinienne ». Même scénario avec Jean-Luc Mélenchon. Ayant relevé l’aventurisme occidental dans la crise ukrainienne, Daniel Cohn-Bendit lui déverse une bordée d’imprécations. Cela devient de plus en plus fréquent, et sur de nombreuses questions : « ils » n’ont plus rien à dire, ils se sentent pris en défaut, alors, ils injurient. On sent l’establishment occidental aux abois !

Le fait même de l’utilisation par l’Occident de forces fascistes à Kiev ne pouvait qu’aggraver le malaise : comment se justifier ? Tant que faire se peut, on nie, on fait semblant de ne rien savoir. On entend même des voix juives contester la réalité d’agressions antisémites que d’autres sources juives ont pourtant signalées. Pourquoi ce silence, ou cette discrétion, y aurait-il une intimidation, une peur d’en parler en Ukraine où « ces gens » de l’extrême droite font la loi et, chez nous, une sorte de censure ou d’autocensure ? Il faudrait aborder ici un autre débat, récurrent : la « fabrication des opinions publiques » dont l’affaire ukrainienne est un nouveau cas d’école.

Plutôt que de répondre ici et maintenant à ces questions, il faut en affronter une autre : sur quelle base peut-on parler de « fascistes » ou de « néonazis » ? Ces termes posent problème, vu qu’ils sont des injures plutôt que des concepts rigoureux. Et ces mouvements et partis ne sont évidemment pas la reproduction des nationaux-fascistes et des nazis des années trente et quarante. Leur « matrice » commune, l’OUN, dans ses diverses tendances, a plus ou moins évolué vers l’adoption de l’idéologie occidentale de ses nouveaux sponsors américains. Seraient-ils alors « post-fascistes » ou « post-nazis » ? Ces définitions paraîtront insultantes pour leurs militants, mais aussi pour les analystes ukrainiens. Nos médias en parlent prudemment comme de « nationalistes ». Le même mot désigne en Belgique la N‑VA (parti nationaliste et libéral flamand). N’est-ce pas suffisant pour qualifier Svoboda ou le Pravyi Sektor ? Je ne crois pas. Et même l’analogie avec le Front national français serait insuffisante. Comparons avec une éventualité belge : que dirait-on, en Belgique, si un parti flamand se réclamait des traditions du VNV et de Verdinaso, mouvements de la collaboration et de la mobilisation SS sous l’occupation nazie, ou si un parti francophone se revendiquait de Léon Degrelle, ancien chef de la Légion Wallonie (brigade et division SS) et célèbre ancien combattant sur le front d’Ukraine ? Comparaison scandaleuse ? Pour la soutenir, je me heurte à d’autres obstacles. Le manque d’information. Et parfois : la désinformation. Un manque, quel manque ?

1920-1939 : Ukraine soviétique, Ukraine polonaise, deux destins

Je parle d’un manque de connaissance de l’histoire du nationalisme ukrainien, et plus spécialement ukrainien de Galicie, cette région de l’Ouest qui faisait partie de la Pologne jusqu’en 1939. Le mouvement national ukrainien, au 19e siècle et au début du 20e, dressé contre les Empires tsariste et austro-hongrois, comportait des tendances socialistes, démocratiques, ethnicistes. On les retrouve au moment de la révolution russe et des premiers pouvoirs nationalistes, antibolcheviques, pendant la guerre civile. Leur leader à cette époque, Simon Petlioura, mélange idées socialistes et nationalistes. Ses troupes se livrent cependant à de vastes pogroms anti-juifs — les plus grands massacres avant le nazisme.

C’est dans ce climat de « brutalisation » de la Première Guerre mondiale et de la guerre civile, et plus encore dans les ressentiments de la défaite, que se radicalise le mouvement. En 1920, le territoire ukrainien est victime des traités qui le partagent entre Pologne, Roumanie et Tchécoslovaquie, tandis qu’une République soviétique d’Ukraine, cofondatrice de l’URSS en 1922, voit le jour dans les parties centrale et orientale de l’actuelle Ukraine. C’est là, en URSS, que la jeune nation ukrainienne peut s’épanouir comme jamais auparavant ni ailleurs — la langue, l’alphabétisation, l’enseignement permettent une « ukrainisation ». Par la suite, le centralisme stalinien, la formation des industries et l’afflux d’immigrés d’autres régions de l’URSS vers cette zone de développement (les bassins industriels de l’Est de l’Ukraine) contribuent à une nouvelle russification. Dans cette même période, l’Ukraine centrale et orientale connaît, comme toutes les régions céréalières de l’URSS, la terrible famine de 1932-33.

Soulignons donc ce fait : entre 1920 et 1939, les Ukrainiens de l’Ouest et de l’Est connaissent des vies très différentes. Un peuple ukrainien soviétique est né, dans l’épreuve et le développement, dans le brassage de diverses nationalités, et on le verra très solidaire de la cause soviétique face à l’invasion hitlérienne en 1941.

Pendant ce temps, à l’Ouest, le régime polonais réprime la langue, la culture, les activités politiques ukrainiennes. Il en va de même en Bucovine et en Bessarabie roumaines, où les Ukrainiens sont traités comme des esclaves. Un sort plus favorable leur est réservé en Ruthénie, que l’on nomme à l’époque « Ukraine subcarpatique » ou « Russie subcarpatique », l’actuelle Transcarpathie intégrée à la Tchécoslovaquie, que celle-ci cédera à l’URSS en 1946.

L’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) alliée des nazis

C’est dans ce contexte, en Galicie, qu’est née l’Organisation des Nationalistes Ukrainiens, l’OUN, dont les nationalistes ukrainiens actuels se disent les héritiers. Antipolonaise, antisoviétique, antisémite, l’OUN se dresse « contre tous les occupants », polonais, russes, juifs des terres ukrainiennes.

L’idéologie de l’OUN, celle de son principal théoricien Dmitro Dontsov, était indéniablement de la famille fasciste. « Nationalisme intégral », ethniciste et xénophobe, associant « nation » et « race », darwinisme social et culte du « peuple des seigneurs ». On était même assez proche du national-socialisme völkisch (l’idée du peuple race), sauf que Dontsov, élitiste et conservateur, était par certains côtés plus proche de Salazar, Horthy ou Franco. Le dirigeant le plus connu de l’OUN fut Stepan Bandera. Son portrait était partout à Maïdan, mais les journalistes occidentaux ignoraient bien sûr ce personnage pourtant emblématique du nationalisme ukrainien. Or, toutes les organisations nationalistes actuelles se revendiquent de l’OUN et de Bandera, et une partie d’entre elles, dont Svoboda, de la Waffen‑SS Galitchina (Galizien).

Bandera, ai-je lu dans des journaux très sérieux et situés à gauche, « ne peut être qualifié de fasciste ». Ben voyons. Il était dirigeant de l’OUN, ou non ? En aurait-il jamais renié l’idéologie ? Cela se saurait. En tout cas pas lorsqu’il était aux commandes, en 1940-41. Jusque là, il est vrai, certaines instances nazies (les services secrets de l’Abwehr, le théoricien raciste d’origine balte Alfred Rosenberg) faisaient miroiter aux yeux des divers nationalismes antirusses en URSS la perspective d’États indépendants sous protectorat allemand — ils ne seraient donc pas traités comme des Untermenschen juifs ou russes. C’était une façon de masquer la nature de la guerre hitlérienne : anéantissement, extermination, colonisation, Lebensraum à l’Est.

Bandera, d’idéologie fasciste, mais aussi indépendantiste ukrainien, a donc fait alliance avec l’Allemagne nazie et fondé les bataillons ukrainiens de la Wehrmacht. Son compagnon d’armes, chef de l’un de ces bataillons, Roman Choukhevitch a commandé ensuite le Schutzmannshaft 201, bataillon de police nazie chargé de la répression des partisans soviétiques en Biélorussie. Il a ensuite fondé l’Armée des insurgés ukrainiens (UPA ou OUN-UPA), l’armée des banderistes qui a participé au génocide des Juifs et des Tsiganes, mené un massacre génocidaire des civils polonais en Volhynie. Il est vrai que Bandera, Choukhevitch, l’OUN-UPA ont eu des divergences et des conflits armés avec l’occupant allemand, et pour cause : la promesse d’indépendance ukrainienne ne fut pas tenue[2]. Les banderistes ont donc fait le coup de feu contre l’occupant et se sont fait réprimer par leurs amis allemands, alors qu’ils poursuivaient la lutte contre l’ennemi commun, le « judéo-bolchevisme ». Mais le fait d’avoir été en conflit avec l’occupant leur vaut d’être qualifiés de nos jours de « résistants ». Cela permet à leurs défenseurs actuels de les présenter comme ayant combattu « contre tous les occupants » ou encore « contre les deux totalitarismes », cette dernière étiquette étant très à la mode en Occident. Ainsi les « totalitaires » des années 1930-40 sont rebaptisés « antitotalitaires », ce qui vous pose bien dans nos salons !

Le rôle de l’OUN pendant la guerre a été traité par des historiens, notamment allemands, américains, canadiens, ukrainiens. Désolé si le lecteur francophone n’en a aucune connaissance. Nos éditeurs n’ont que faire de ces « détails » de l’histoire. Il existe d’ailleurs une caricature (que l’on retrouve dans le film Apocalypse) selon laquelle « les Ukrainiens » auraient accueilli les Allemands en libérateurs et « l’ » Ukraine aurait été « du côté de l’Allemagne ». C’est faux. Une partie des Ukrainiens, surtout à l’ouest, où ils venaient de subir les brutalités (répressions, déportations) de l’annexion soviétique en 1939, ont sympathisé avec les Allemands. C’est dans leurs régions (ex-Galicie orientale sous régime polonais jusqu’en 1939) qu’ont été levées les armées de l’OUN. C’est à Cracovie (« gouvernement général » allemand en Pologne occupée) que fut installé le Comité central ukrainien qui organisa systématiquement la collaboration, relayé par divers « comités nationaux » en Ukraine occupée. Mais la très grande majorité des Ukrainiens combattants l’ont été au sein de l’Armée rouge et des Partisans soviétiques. Ce sont notamment leurs tombes que profanent ces jours-ci les « radicaux ».

Une autre branche de l’OUN, menée par Andry Melnik, rival des banderistes, et soutenu par l’Église grécocatholique (uniate) a fondé la Division Waffen‑SS Galizien, Galitchina. De nos jours, on l’évoque en biffant la mention « Waffen‑SS ». Subtilité !

Là commence la désinformation, tout spécialement pratiquée de nos jours par des journalistes et des historiens ukrainiens, américains ou canadiens — généralement originaires de Galicie — qui prennent la parole à Paris et ailleurs en Occident. Surtout très présents au Canada. Autre aspect méconnu de cette histoire : le rôle de la diaspora. Les collaborateurs nazis ukrainiens, les militants de l’OUN, les SS ont fui l’Ukraine (l’Armée rouge) en 1944 et ont été exfiltrés par les États-Unis et les Britanniques vers les Amériques. Et recyclés, pour beaucoup, dans les officines de la guerre froide, y compris en Allemagne, à Munich, à FreeEurope. Ils sont devenus les « remparts du Monde libre ».

De là, ils ont afflué — eux ou leurs héritiers — vers l’Ukraine après la fin de l’URSS. Le « front idéologique » ayant été abandonné par les « communistes » en 1991, ce sont eux qui l’ont occupé. Et les voilà qui réécrivent l’histoire, refont les manuels scolaires en Ukraine… et, chez nous, écrivent « sur l’Ukraine », rédigent les encyclopédies populaires.

Révisionnisme occidental

Le comble est atteint, récemment, par le Courrier international. Je cite : les banderistes étaient des « partisans nationalistes ukrainiens de Stepan Bandera, qui se sont battus contre les nazis puis contre l’Armée rouge de 1942 à 1950, présentés par l’historiographie soviétique, puis russe, comme des collaborateurs et des fascistes[3] ». Il s’agit d’une note de la rédaction, où la responsabilité de la rubrique « Ukraine » incombe à une certaine Larissa Kotelevets. Serait-elle par hasard une militante nationaliste ukrainienne ? On retrouve ce genre de « révisionnisme » inspiré dans des articles de Wikipédia. Comme le disait un journaliste russe, Himmler sera bientôt présenté comme « précurseur de la lutte pour les Droits de l’homme ».

Mais où va-t-on chercher ce non-sens ? L’idéologie fasciste est aux sources du banderisme, la collaboration nazie commence à la fin des années trente. En 1941-42, les banderistes sont dans la Wehrmacht et les polices nazies. En 1943, au sein de l’UPA, ils massacrent Polonais, Juifs, Tsiganes. Ensuite, oui, jusqu’en 1950, ils combattent exclusivement l’Armée rouge et surtout le NKVD, comme « résistance antisoviétique » ou « antistalinienne » très appréciée à l’Ouest, y compris dans la gauche anticommuniste, ce qui explique d’ailleurs les complaisances actuelles envers cette UPA, dont on a aussi remarqué le rôle très combatif et courageux dans les révoltes du Goulag au début des années 50. Après la déstalinisation khrouchtchévienne, les anciens de l’UPA libérés et revenus au pays se sont liés aux milieux dissidents qui ont assuré leur publicité à l’Ouest, leur réhabilitation dans les milieux de la contestation des régimes de l’Est.

Des tribunes médiatiques, des chaires d’universités sont occupées, en Occident, par « une certaine Ukraine », celle des banderistes convertis au libéralisme, mais toujours fidèles à « la tradition », profondément hostiles à « l’autre Ukraine »… que nos médias ignorent superbement ou qu’ils n’ont découvert que récemment, avec tous les clichés et préjugés attendus, dès lors qu’il est question de « prorusses » ou de « nostalgiques de l’URSS ». Cette petite histoire, très sommaire, du nationalisme ukrainien radical et des rapports qu’il entretint avec « l’Occident », d’abord fasciste des années trente-quarante, puis anticommuniste américanisé des dernières décennies, éclaire sans doute les complaisances dont bénéficient les gens de Svoboda désormais « nos alliés » dans la bataille d’Ukraine.

Alors, pourquoi parler de « fascistes » et de « nazis » ? Ma réponse se situe donc dans la filiation historique revendiquée : les héritiers actuels de l’OUN, de l’UPA, de Bandera célèbrent leurs gloires passées (Bandera et Choukhevitch consacrés « héros nationaux » en 2010 par le président Viktor Iouchtchenko) et se retrouvent chaque année, le 28 avril, pour commémorer la naissance en 1943 de la division « Galitchina » (Waffen‑SS). Cela n’a rien d’un scoop, les initiés savent… mais pas les lecteurs de la presse occidentale, pas nos téléspectateurs à qui ces événements « dérangeants » sont soigneusement cachés. Les raisons d’un mensonge par omission aussi durable et systématique devraient être un jour éclaircies. Mais il faut admettre que les termes « fasciste » et « nazi » sont pollués par l’émotion ou la propagande. Alors, comment dire ? Nationalistes ? Radicaux ? Extrême droite ? En tout cas : des nationalistes radicaux de filiation nazie.

Retour à l’actualité : de Svoboda à Pravyi Sektor

Revenons à l’actualité. Svoboda serait-il un simple parti « plus à droite » comme l’aurait dit Laurent Fabius ?

Invitons donc Fabius (et d’autres : BHL, Cohn-Bendit, Julliard) à la prochaine célébration de la SS à Lviv, sous le haut patronage de Svoboda, parti gouvernemental. C’est le 28 avril. Y aura-t-il des équipes de télévision alors que ce n’est jamais le cas depuis tant d’années ?

Mais je ne voudrais pas m’en tenir à un antifascisme primaire, qui se contenterait de stigmatiser tous ceux qui, en Ukraine, se rallient à cette extrême droite et à la figure emblématique de Stepan Bandera. Situation étrange, mais réelle : d’authentiques militants des libertés démocratiques, et même de l’anticapitalisme, de l’autogestion, se retrouvent mêlés à ces militants nationalistes et fascistes non moins dévoués à « la cause du peuple » et de « la révolution » dirigée contre les oligarques, les répressions et… « les bolcheviks ».

Dans ce pays traumatisé par la guerre civile de 1918-20, la famine de 1932-33, le génocide nazi, les déportations staliniennes, la « guerre des mémoires » (des symboles, des monuments) tient une place importante dans la vie politique. Le phénomène Maïdan s’est accompagné de la destruction, à l’initiative de Svoboda, d’une quarantaine de statues de Lénine. Voilà les comptes réglés avec « le bolchevisme » !

On a parfois l’impression d’assister à une revanche des nationalistes sur les défaites que leur infligea l’Armée rouge en 1920 et en 1945 — c’est un « détail » qui échappe sans doute aux observateurs étrangers, le nez collé sur l’actualité. Le poids de l’histoire !

Et il ne s’agit pas seulement ici de condamner « les fascistes ». Il faudrait comprendre — ce serait un autre travail — les tenants et aboutissants de ce nationalisme radical ukrainien, aux prises avec les non moins radicaux bolchevisme, stalinisme et nationalisme polonais. Comprendre pourquoi et comment ces anciennes confrontations se prolongent dans une « guerre des mémoires » virulente, où la réhabilitation de Bandera répond à celle de Staline et vice-versa…

Une profonde crise identitaire oppose, depuis une vingtaine d’années, les populations de l’Ouest (surtout de Galicie) qui s’identifient aux banderistes et rejettent le passé soviétique, et celles de l’Est qui conservent un meilleur souvenir de l’URSS, malgré toutes les épreuves, et préfèrent célébrer la victoire sur le fascisme tous les 9 mai plutôt que la Waffen‑SS tous les 28 avril ou l’OUN-UPA tous les 14 octobre.

Entre les représentations diamétralement opposées du passé, les historiens consciencieux (il y en a) ont d’énormes difficultés à se faufiler. Le basculement provoqué par l’insurrection de Maïdan, qui radicalise les schémas binaires en même temps qu’il plonge l’Ukraine dans une quasi-guerre civile, ne va certainement pas favoriser la « réconciliation ukrainienne » que souhaitent des « patriotes » éclairés, refusant la peste émotionnelle des nationalismes.

À l’opposé, les svobodistes paraissent inaugurer un post-nazisme, où les thèmes les plus réactionnaires de leur programme pourraient coexister avec une respectabilité libérale acquise avec la reconnaissance officielle de Svoboda et de son leader Oleg Tiagnibog par les émissaires des États-Unis et de l’Union européenne. Une sorte de libéral-fascisme comme on en a déjà connu au Chili, associant en Ukraine les symboles archaïques du national-socialisme local et les exigences d’une gestion de l’économie conforme aux canons néolibéraux. Svoboda y consentira-t-il ? Ce n’est pas dit et on peut prévoir que le parti, s’il approuve « les mesures douloureuses » annoncées par Yatseniouk, aura des difficultés avec sa base populaire en Galicie et ailleurs à l’Ouest. Car les petits paysans de l’Ouest seront, comme les ouvriers de l’Est, les principaux sacrifiés de la « libéralisation » musclée qui s’annonce.

Le parti (ex ?) néonazi est débordé sur sa droite par un Pravyi Sektor rien moins que favorable aux « valeurs européennes ». Bruxelles aura bientôt des problèmes avec ces petits camarades qui pourraient bien ne pas se contenter du rôle d’ « idiots utiles » !

Le « secteur » de Yarosh se veut anti-impérialiste, antimondialiste, partisan de la neutralité de l’Ukraine et hostile à l’OTAN, beaucoup moins obsédé que Svoboda par l’ethnicité, vu qu’il compte aussi des Russes dans ses rangs. Ce qui promet des tensions au sein de la nouvelle direction « révolutionnaire », spécialement du côté du Premier ministre Arseni Yatseniouk, réputé proche des États-Unis, et de son parti Batkivchtchina (patrie) de « l’égérie » Ioulia Timochenko. De même, l’intervention musclée d’un commando de Svoboda pour obliger un directeur de télévision à démissionner a suscité des réactions négatives du côté du parti d’ex-opposition, mais non gouvernemental, Oudar, dont le leader Vitali Klitschko paraît le plus proche de l’Union européenne et le préféré d’Angela Merkel. Cette violence de Svoboda est peu de chose comparée à celle que font régner dans diverses régions ce même parti et les autres « ultras », mais cette fois, l’événement a bénéficié de publicité dans les médias occidentaux, ce qui suggère que le comportement du parti d’Oleg Tiagnibog commence à agacer et qu’on a décidé, en haut lieu à Kiev, de « le passer à la télé ».

Résumons. La « révolution de Maïdan » a débouché sur un bain de sang, un coup d’État amenant au pouvoir une équipe néolibérale alliée à l’extrême droite, ce à quoi le Kremlin a répliqué par la sécession de la Crimée (voulue par sa majorité russe) et son annexion par la Russie. D’où la cassure entre deux peuples « frères » et qui se ressentaient la plupart du temps comme tels, un grand désastre humain et social, une situation lourde de menaces de guerre civile et internationale : tels sont les faits dont devraient répondre tous les acteurs de cette aventure, y compris chez nous, à commencer par les dirigeants occidentaux et leurs « missionnaires », politiques et intellectuels qui, à Maïdan, sont venus jeter de l’huile sur le feu.

21 mars 2014.

Jean-Marie Chauvier (chauvierjeanmarie at gmail.com) est journaliste, spécialiste de la Russie, de l’Ukraine et d’autres pays faisant partie naguère de l’Union soviétique. De 1964 à 1969 il fut correspondant à Moscou du Drapeau Rouge et de 1975 à 1996 journaliste à la RTBF. Il collabore aujourd’hui au Monde Diplomatique et à d’autres journaux et sites Internet.


[1] Marianne, 7-13 mars 2014.

[2] Le 30 juin 1941, les banderistes ont proclamé à Lvov (Lwow) un « État indépendant » ukrainien dévoué au 3e Reich et à Hitler. Mais Berlin n’en a pas voulu. Bandera a été enfermé à Sachsenhausen, libéré en 1944. De nombreux militants de l’OUN ont été victimes de la répression nazie. L’Allemagne les acceptait comme alliés, pour autant qu’ils soient soumis.

[3] Le Courrier international, no 218, 6-12 mars 2014, p. 10.