Études marxistes
Revue n° 57, date de publication: 2001-12-20 Copyright © EPO, Études marxistes et auteurs — La reprise, la publication et la traduction sont autorisées pour des buts strictements non lucratifs
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JO COTTENIER
Mythe et réalité du modèle social européen : jusqu’où ira la collaboration des sommets syndicaux ? ||
Le 20 juillet 2001, pendant que les chefs d’Etat des huit plus grandes puissances du monde complotent à Gênes, plusieurs grèves ont lieu en Italie. Le 21 juillet, 40.000 syndicalistes venus de toute la péninsule participent à la grande manifestation unitaire. La FIOM, la centrale des métallos de la CGIL, y est fortement représentée, malgré l’appel de la direction de la CGIL à ne pas participer.
Les événements de Gênes ont également fait des vagues à la tête de nos syndicats belges. Luc Cortebeeck, président de la CSC1, est dans tous ses états. Pas pour se joindre à l’indignation après la répression barbare qui a frappé les manifestants de Gênes. Même pas pour critiquer la violence provocatrice de certains groupes de manifestants. L’événement pour lui, c’est l’entrevue qu’il a eue à la veille du Sommet du G8 avec Silvio Berlusconi : « Nous devons assumer notre part de responsabilités politiques en négociant avec les employeurs et les gouvernements. A Gênes, par exemple, j’ai participé à un débat avec Berlusconi. »2 Toute la gauche italienne réclame la destitution du ministre de l’Intérieur et plaide la provocation préméditée du gouvernement d’extrême droite, mais le dirigeant de la CSC a découvert une avancée décisive vers un monde nouveau : le fasciste Berlusconi a écouté les syndicats ! Pour Cortebeeck, la percée de la concertation belge au niveau mondial est beaucoup plus importante que la nouvelle révolte qui mobilise des centaines de milliers de personnes contre un ordre mondial injuste.
Les travailleurs belges ont-ils les dirigeants qu’ils méritent ? Force est de constater que les événements de Gênes ont également ébranlé le deuxième quartier général syndical, celui de la FGTB3. Si une simple occupation pacifique de la FGTB a déjà fait péter les plombs au président Michel Nollet4, que dire après Gênes ? On s’attendrait, de la part d’un syndicat socialiste, à ce qu’il se réjouisse du formidable élan que prend un mouvement qui s’attaque à la dictature des multinationales et des institutions internationales. On pourrait espérer qu’il y voie une occasion formidable pour redonner du tonus et du souffle à un syndicalisme qui est, partout, laminé par les mêmes multinationales. Mais non, le vaillant Michel Nollet craint que le syndicalisme n’en soit la première victime car le système prendra prétexte de la violence gratuite des casseurs et des provocateurs pour ficher les syndicalistes : « Je redoute le fichage des militants. Nous ne voulons offrir aucun prétexte à la création d’une brigade européenne anti-émeutes qui ait son siège social à Bruxelles. »5 Abstenons-nous donc de toute participation au mouvement. Résultat : syndicalistes et jeunes manifestent en ordre dispersé lors des Sommets de la présidence belge de l’Union européenne.
Une question de fond du syndicalisme
L’indifférence, la méfiance, voire l’hostilité du sommet syndical vis-à-vis du mouvement qu’on appelle antimondialisation est manifeste. Les tentatives de Michel Nollet de les envelopper dans un discours contre la répression sont méritoires mais cachent mal les vraies raisons. La dauphine de Nollet, Mia De Vits, y va plus franchement. Selon elle, le mouvement n’a rien à proposer comme alternative, c’est de la protestation pour la protestation : « C’est ici que diffèrent les syndicats de ces ONG qui dénoncent la globalisation. Elles expriment des critiques mais ne sont souvent pas en mesure de formuler une réponse cohérente et réaliste. » « Qui représentent ces ONG ? », se demande Mia De Vits. « Et qui peut prouver leur compétence ou leur indépendance ? Je n’entends ni ne lis grand-chose, à ce propos. Pourtant, chez les médias, manifestement, les ONG suscitent beaucoup d’intérêt. Plus aucune équipe de TV ne se déplace pour une manifestation de 2.000 syndicalistes, mais elles sont toutes là pour la moindre action ludique des 50 membres de la sympathique ONG de la semaine ! »6
Au lieu de jouer à la grande résistante méconnue, Mia De Vits ferait mieux de reconnaître que c’est le mouvement ‘antimondialisation’ qui a porté à nouveau sur le devant de la scène internationale les grands fléaux du capitalisme mondial, que c’est le renouveau du militantisme, sous de nouvelles formes et avec de nouvelles méthodes, qui donne aujourd’hui espoir aux damnés de la terre, et non les concertations interminables avec le pouvoir, dans lesquelles sombrent les instances syndicales et qui tuent toute mobilisation.
Car une question fondamentale interpelle tout syndicaliste qui voit se déployer un mouvement vaste, puissant et capable de s’étendre au cours des années à venir : « Est-ce que nous voulons transformer ce monde fondamentalement injuste et géré de façon dictatoriale par la chasse au profit d’une infime minorité de possédants ? » Mais les sommets syndicaux éludent systématiquement cette question.
C’est, pourtant, ce qui est essentiel et porteur d’espoir dans ce mouvement : il reconnaît que la source profonde des pires catastrophes sociales, écologiques et humaines frappant le monde actuel se situe dans la mainmise des monopoles et groupes financiers. N’est-ce pas la base commune à tout vrai syndicalisme ?
Mouvement ‘antimondialisation’ ou ‘pour une autre mondialisation’ ?
Pour éviter d’en venir à cette interrogation, les dirigeants syndicaux utilisent la méthode la plus simple : falsifier le caractère du mouvement. A les croire, le mouvement contre la mondialisation capitaliste combat une évolution inévitable, celle d’un monde davantage coalisé et interpénétré par des liens économiques.
Mia De Vits déclare : « L’économie mondiale d’aujourd’hui nous impose toute une série de conséquences non souhaitées. D’accord. Mais je m’oppose à toute tentative de vouloir inverser cette tendance à l’internationalisation. Comme si la chose était possible ! Agir de la sorte, nous replier sur nous-mêmes, voudrait dire que nous renonçons à la solidarité internationale. Et cela, je me refuse à le faire. Puisque les syndicats et la législation boitillent derrière les travailleurs, nous devons tendre à davantage, et non moins, de globalisation. »7
De la même façon, Cortebeeck se montre partisan de davantage de mondialisation : « Les militants syndicaux m’apostrophent pour me faire la remarque que je devrais émettre des critiques plus sévères à l’égard de la tendance à la globalisation. Dans ce cas, je réponds toujours que la CSC ne peut être contre la globalisation. Pour la simple raison que de très nombreux dossiers sociaux doivent être considérés à l’échelle mondiale. Il faut donc davantage de globalisation qu’il n’y en a aujourd’hui. Et pas seulement dans l’économie. »8
Les deux dirigeants syndicaux font semblant ne pas savoir que la grande majorité de ceux qui combattent la mondialisation actuelle détestent le nom d’antimondialistes qu’on leur colle9. Il s’agit, en premier lieu, d’un débat de système, de vision de société. Rares sont ceux qui nient que la progression vertigineuse des forces productives, des moyens de communication, de l’électronique et des télécoms contient en soi un potentiel gigantesque et que celui-ci pourrait résoudre rapidement les grands problèmes du monde. Mais, pour cela, il faut une autre mondialisation. Pas celle dictée par les multinationales, les Etats impérialistes et les institutions internationales à leur solde. Il faudrait pouvoir mettre ce potentiel au service des besoins des peuples et des populations. C’est impensable sans conception globale et planifiée.
Les deux porte-parole syndicaux font semblant d’ignorer que la contestation ne vise pas la ‘mondialisation’ en soi mais son contenu. Quand les deux dirigeants syndicaux y opposent la nécessité de globaliser les luttes et la résistance, cela devient véritablement de la mauvaise foi. Comme si le mouvement pour une autre mondialisation y était hostile ! Comme si les manifestants voulaient abandonner la solidarité internationale au nom de la lutte contre la mondialisation ! C’est tout le contraire.
Le scepticisme vis-à-vis du mouvement pour un autre monde se mue réellement en apartheid une fois qu’il s’agit de Sommets européens. La direction syndicale est fondamentalement solidaire de l’Union européenne actuelle. Elle la considère comme un rempart contre la mondialisation, comme un outil politique qui peut neutraliser les effets néfastes de celle-ci. Une grande partie du ‘Mouvement pour un autre monde’, par contre, est fondamentalement opposée à l’Union européenne qu’elle considère comme un chaînon essentiel de la dictature des multinationales. Ce clivage est à la base de l’apartheid syndical qui se manifeste à l’occasion de la présidence belge de l’Union européenne et des Sommets de Liège, Gand et Bruxelles. La direction syndicale accepte de faire front avec certaines ONG pour autant que le caractère de l’Union européenne ne soit pas en ligne de mire.
Les 25 et 26 octobre 2001, la FGTB a consacré son Congrès national à préciser sa position par rapport à l’Europe. Avec certaines nuances, les positions de la FGTB sont également les positions de la CSC. Nous allons parcourir les arguments principaux tels qu’ils sont résumés dans le document de ce Congrès dont le titre est déjà tout un programme : « Notre Europe ». On y découvre pourquoi les dirigeants syndicaux sont dans la loge des supporters les plus combatifs de l’Union européenne. Le document de base n’en fait pas un secret : « La position de la FGTB est bien connue : elle veut plus d’Europe. »10
Europe instrument ou Europe rempart
Posons une question simple aux syndicalistes qui manifestent pour une Europe sociale : « Que trouvez-vous de positif dans l’Europe, qu’y trouvez-vous de négatif ? » Beaucoup répondent que l’euro est positif. Puis suit une longue liste de points négatifs qui se résument en une phrase : « C’est une Europe pour les riches. »
Mais, dans le document de Congrès de la FGTB, on ne retrouve nullement ces éléments négatifs. Il se contente de reconnaître que les travailleurs se détournent de plus en plus du projet européen. « L’ardeur européenne a fortement faibli chez beaucoup de travailleurs. »11 Pour les travailleurs, l’Europe égale restrictions, normes de Maastricht, restructurations, privatisation des services publics. La FGTB regrette cet euroscepticisme croissant : « Il faut regagner la confiance de la population et la transformer en un enthousiasme renouvelé. »12
Le problème principal pour la rue Haute (le siège de la FGTB), c’est que les travailleurs voient l’Union européenne comme un instrument de la mondialisation. « L’Europe est de plus en plus perçue, non comme un rempart contre les effets négatifs d’une mondialisation menaçante, mais comme une accompagnatrice, voire un catalyseur. »13 Pour la FGTB, les travailleurs se trompent, bien sûr. Ils ne remarquent pas que l’Union européenne se bat de toutes ses forces pour arrêter les privatisations des chemins de fer, de la poste, de Belgacom. Ils ne remarquent pas que l’Europe est un rempart pour arrêter la flexibilité, les emplois précaires, la surcharge de travail dans les entreprises. Ils ne remarquent pas que la Commission européenne mène une bataille héroïque contre les monstres du FMI, de l’OCDE, de l’OMC et de la Banque mondiale14. Comment le mouvement contre la mondialisation, qui mélange si grossièrement Etats-Unis et Union européenne, peut-il ainsi se tromper d’adversaire ?
Pour ceux qui n’ont rien à apprendre du mouvement contre la mondialisation, l’Union européenne est un rempart pour protéger ‘le modèle européen’. Ce qu’on ne trouve pas dans le document soumis au Congrès, c’est que l’Union européenne a pris son envol fulgurant à la demande des grands patrons de l’Europe, rassemblés autour de la Table ronde des Industriels15, que cette Europe est née, a été conçue et programmée pour mieux concurrencer les grands rivaux américains et japonais et nullement pour être un rempart contre la politique néolibérale. Le Sommet européen de Lisbonne, en mars 2000, a fixé l’objectif de dépasser les Etats-Unis et de devenir l’économie la plus ‘dynamique et compétitive’ du monde, selon les termes utilisés dans les conclusions. Cela ne peut se faire que par une guerre économique qui draine tout l’argent vers les entreprises en vue de renforcer leur compétitivité. Toute la politique suivie est une copie conforme du modèle américain dans le seul but d’alléger le coût du travail, de travailler plus vite avec moins de personnel, bref d’américaniser toute la vie sociale : privatisation, flexibilité et emplois précaires, pression sur le salaire direct et indirect, destruction des protections collectives. Pourquoi ne trouve-t-on pas un mot de ce constat dans le document de la FGTB ?
Y a-t-il une colombe européenne de la paix ?
La déclaration syndicale de Gand débute en ces termes : « L’Europe nous a apporté 50 ans de paix. C’est primordial. »16 Au même moment, quinze mille manifestants contestaient l’Europe guerrière en construction. A l’intérieur de la place forte où se tenait le Sommet européen, les chefs d’Etat ont vite tranché : sans hésiter, ils ont réaffirmé leur solidarité fondamentale avec l’offensive militaire des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne en Afghanistan.
Dans son plaidoyer pour une Europe forte, le texte du Congrès de la FGTB attache une importance primordiale à la question de la paix : « La FGTB est et reste un partisan convaincu de l’intégration européenne. Pourquoi ? Parce que la construction européenne est un choix radical en faveur de la paix. En effet, pour la première fois, plusieurs générations ont grandi dans les pays de l’Union européenne sans connaître la guerre ou la violence. »17 Cette thèse empruntée à la social-démocratie a de quoi surprendre. Est-ce qu’il n’y a que la paix en Europe qui compte pour la FGTB ?
Parlons de cette fameuse paix. L’unification européenne a mis ensemble l’Allemagne et la France, les principaux opposants de la Première et de la Deuxième Guerres mondiales. Oui, mais pour faire quoi ? L’Europe a démarré comme un acteur de la ‘guerre froide’. L’Allemagne et la France se sont ralliées du côté américain pour combattre le communisme. Cette guerre froide est devenue ‘chaude’ lors de la guerre de Corée et de la guerre du Vietnam. Aujourd’hui, les Etats-Unis appellent à une ‘guerre de longue durée contre le terrorisme’. La guerre en Afghanistan est déjà assimilée, à juste titre, à une nouvelle guerre froide. Elle vise cette fois tous les régimes qui dressent des barrières contre l’hégémonisme atlantique. Elle doit balayer toute résistance qui obstrue la voie vers les réserves de pétrole, de gaz et de minerais autour de la mer Caspienne. Elle cadre dans une stratégie d’encerclement de la Chine et de la Russie.
Dans ce jeu de Stratego, l’Union européenne ne veut pas rester spectatrice. Le couple allemand-français, sur qui compte le sommet de la FGTB pour sauvegarder la paix en Europe, avance à pas de géant pour construire l’Europe militaire. L’un des objectifs avoués de la présidence belge au Sommet de Laeken18 est de « déclarer l’Union européenne opérationnelle au niveau de la gestion de crise ».19 Cette gestion de crise n’est pas une défense du territoire mais une intervention active à l’extérieur, pour défendre les intérêts et ‘valeurs’ de l’Europe. Bref, l’Union européenne veut se donner les moyens pour une politique d’expansion. Elle a déjà pointé le nez lors de la guerre des Balkans, en Bosnie et au Kosovo. Elle en a tiré la conclusion qu’il faut avancer beaucoup plus vite dans la mise au point de sa propre armée d’intervention, avec un commandement propre, avec un complexe militaro-industriel qui doit combler son retard sur les Etats-Unis. Dès lors, les confrontations à craindre ne sont pas celles susceptibles d’opposer l’Allemagne et la France, mais l’Union européenne et les peuples qui ne partagent pas les ‘valeurs européennes’.
Que reste-t-il de la ‘construction de la paix’ ? Guerrière aujourd’hui derrière les Etats-Unis en Afghanistan, l’Union européenne prépare les guerres futures qui peuvent également la mener en confrontation avec la superpuissance américaine. La FGTB doit très bien savoir que plaider pour une politique étrangère européenne plus forte n’est pas un choix pour la paix mais pour la guerre.
La théorie de l’impuissance des Etats nationaux
L’attitude fondamentale des directions syndicales est déterminée par la théorie de l’Etat neutre, au-dessus des classes. Il faut placer cette théorie de base de tout réformisme dans une perspective historique. Le capital a eu besoin d’un Etat national au 19e siècle pour se créer un marché national, pour avoir des aides de l’Etat, pour conquérir des colonies, pour se protéger contre les révoltes populaires. Durant un siècle, la social-démocratie a tout fait pour semer des illusions sur le caractère de cet Etat. Maintenant, le capital brise les frontières et a besoin d’un Etat européen pour remplir les mêmes fonctions : créer un marché unique européen avec une monnaie unique, harmoniser les politiques sociales et fiscales au profit des monopoles européens, centraliser l’appareil de répression pour mieux combattre l’ennemi intérieur et se doter d’une armée commune pour défendre ses intérêts à l’extérieur.
Durant un siècle, la social-démocratie a propagé le mythe de l’Etat social. Toute l’énergie et l’ardeur de la classe ouvrière ont été détournées vers la réforme du capitalisme. Le suffrage universel a été accueilli comme la parfaite démocratie politique, mais il fallait, malheureusement, encore la ‘compléter’ par la démocratie économique pour arriver à la société parfaite, où tous les hommes seraient égaux. Mais cette ‘démocratie économique’ se faisait attendre car les patrons ne voulaient pas céder leur pouvoir. Et maintenant qu’on était si près de réussir sans faire la révolution, voilà qu’arrive, malheureusement, la mondialisation, et le pouvoir s’échappe. Car, aujourd’hui, les Etats sont devenus impuissants devant la dictature des multinationales. Le tour de passe-passe de la social-démocratie est simple et la direction de la FGTB la suit docilement : faisons l’Etat européen pour reconstruire la démocratie politique et la démocratie économique au niveau international, contre les obscurs pouvoirs des multinationales. « Il ne sera possible de réaliser une nouvelle régulation sociale et politique que si une puissance économique forte aura la volonté et la capacité de défendre cet objectif sur la scène mondiale. L’Europe a la vocation historique de le faire. »20
Renforcer le pouvoir européen permettra de reconstruire un Etat avec une emprise, au niveau du continent européen cette fois. Créons donc un Etat européen fort. Celui-ci aura le pouvoir de maîtriser la concurrence aveugle et pourra ajouter l’éthique dans la vie économique internationale.
La forme concrète que prend cette théorie réformiste de l’Etat neutre est double. D’une part, il y le mythe du bâtiment inachevé. D’autre part, il y a le mythe de l’Europe à la rescousse du ‘modèle social européen’ menacé.
Le bâtiment inachevé
Cette illusion d’un bâtiment inachevé est véhiculée également par les sommets syndicaux. Il fut un temps où les parlements nationaux étaient élus par les riches. Aujourd’hui, le parlement européen est élu par les masses mais le parlement n’a aucun pouvoir législatif. De là, le premier objectif : l’Etat européen doit devenir plus démocratique, avec plus de pouvoir pour le parlement. On a ‘oublié’ le social car, pour l’instant, l’Europe est uniquement une construction économique. Abolissons donc le droit de veto qui existe pour les questions sociales et qui oblige tous les Etats européens à être d’accord avec une mesure pour qu’elle soit appliquée au niveau de la communauté. Intégrons la charte des droits fondamentaux, proclamée à Nice, dans la future Constitution européenne. « Si le projet européen veut compter sur une base sociale forte, il ne faudra pas seulement renforcer la démocratie politique mais aussi la démocratie économique et sociale. »21
Cela concorde avec la présentation de l’Europe parfaite, à réaliser par petits pas. Commençons par l’économique (les fondations), ajoutons le social (le bâtiment), puis le militaire et le policier (le toit). On ‘oublie’ que cette construction a un caractère de classe, déterminé par sa base économique. On esquive la question au cœur de la théorie marxiste et léniniste, et confirmée par toute l’histoire de la lutte de classe : la superstructure d’une société (son appareil d’Etat, ses organes de gestion et de répression) sert à développer, maintenir et protéger le système économique contre toute menace intérieure et extérieure. Tant que l’infrastructure est déterminée par la possession privée des moyens de production (c’est-à-dire des entreprises, des usines), toute la société sera soumise aux lois du marché. Il n’y aura jamais ‘partage du pouvoir’, ni égalité de droits. Car, selon la loi bourgeoise, toute opposition interne est limitée à ce qui ne met pas le régime économique et politique en cause. Tout comme le parlement national n’a jamais voté de lois qui s’en prennent aux prérogatives du capital, un parlement européen doté de pouvoirs réels ne mettra jamais les monopoles en difficulté. Car la démocratie bourgeoise tolère cette façade démocratique tant qu’elle est gérée par des partis qui respectent les lois du marché.
Bien sûr, les travailleurs peuvent développer une résistance mais celle-ci émanera de leurs luttes. Ils peuvent parvenir à restreindre l’arbitraire, ils peuvent arracher des conquêtes sociales qui s’opposent à la logique du marché, même au niveau européen. C’est la première raison d’être de tout syndicat. Mais, dans ce combat, ce n’est pas la tâche du syndicat de cacher la nature de classe de l’Etat en place. C’est là que commencent l’ambiguïté et le mensonge de ‘l’Europe sociale’, tels que les propagent les hautes instances syndicales. Personne ne peut être contre une Europe sociale en soi. Le problème est qu’on n’arrivera jamais à une Europe sociale dans le cadre de la construction actuelle, car elle a été érigée comme une construction des multinationales européennes. Ce n’est donc pas en renforçant cette création des monopoles qu’on fera avancer le social.
Durant un siècle, la social-démocratie a véhiculé le message prétendant que l’Etat national pourrait choisir le camp des travailleurs contre le capital. Aujourd’hui, elle s’apprête à chanter la même chanson à propos de l’Etat européen en construction. Nous ne croyons pas que les travailleurs et les peuples du monde se laisseront aveugler, pendant un siècle encore, par ce nouveau miroir aux alouettes.
Parlons de l’Europe sociale…
Lors de la déclaration de Gand, rédigée pour faire pression sur la déclaration de Laeken (qui marquera l’aboutissement de la présidence belge en décembre 2001), les dirigeants syndicaux ont exigé la mise en application de promesses sociales. Ceci fait référence aux priorités que la présidence belge a mises en avant et qui présentent le Sommet de Bruxelles comme un ‘Sommet social’. De la part de Verhofstadt et Cie, c’est une façon de travestir la réalité ; de la part des dirigeants syndicaux, c’est un procédé ignoble visant à cacher leur complicité.
On ne peut comprendre les enjeux sociaux du prochain Sommet européen sans placer toutes ces belles paroles dans le contexte de la destruction sociale, entamée depuis des années. La globalisation de l’économie signifie que la compétition entre multinationales mène à une course au niveau international pour niveler tous les acquis sociaux vers le bas. Pour ce faire, les monopoles européens comptent sur l’Union européenne. Au nom de la ‘modernisation du modèle social européen’, une américanisation de la vie sociale est mise en œuvre.
Comment peut-on prétendre que l’Union européenne est un rempart contre le pouvoir des multinationales, comme le prétend le Premier ministre Verhofstadt ? Et surtout : comment certains peuvent-ils prêter la moindre crédibilité à cette farce de l’Europe ‘sociale’ ? Les enjeux sociaux du Sommet de Laeken, pour les travailleurs, doivent être interprétés dans une perspective historique :
| Emploi | |
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1993
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Suivant la Table ronde des industriels européens (ERT), le Sommet européen de Bruxelles22 découvre que les Etats-Unis ont fait des ‘miracles’ au niveau de la création d’emplois. Le Livre Blanc de Delors lance l’Union européenne à la poursuite du miracle américain : 1° il faut alléger les charges patronales (le coût du salaire indirect) ; 2° il faut créer des emplois à bas salaires (jobs McDonald) ; 3° il faut adapter le marché de l’emploi aux besoins des patrons (flexibilité, travail intérimaire, mi-temps,…). |
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1997
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Le Traité d’Amsterdam décide la coordination européenne des stratégies de l’emploi. Les lignes de force en sont fixées par le Sommet spécial de Luxembourg en novembre : l’emploi dépend, en premier lieu, de la capacité d’adaptation du travailleur ; 1° le droit au travail est remplacé par le concept d’employabilité : le travailleur doit se plier aux exigences du patronat ; 2° le droit à un travail fixe et stable est remplacé par la capacité d’adaptation aux conditions de travail flexible, au travail temporaire, au sous-statut… |
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2000
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Dans ces conditions, le Sommet de Lisbonne, en mars, fixe l’objectif du ‘plein emploi’ pour 2010. En fait, le travail forcé fait son entrée, sous le vocable de ‘l’Etat social actif’. Le taux d’activité doit être relevé de 61% à 70% d’ici 2010 par la remise au travail forcée des chômeurs et des minimexés et par l’augmentation de l’âge de la retraite. |
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2001
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Au Sommet de Laeken, de façon hypocrite, la ‘qualité de l’emploi’ est mise en avant comme la première priorité. En réalité, il s’agit d’encadrer ‘socialement’ l’introduction massive ou la généralisation : 1° du travail intérimaire ; 2° du télétravail ; 3° des systèmes flexibles de gestion de carrière. Bref, tout ce qui permet de flexibiliser davantage encore le marché du travail et de le rendre encore moins ‘social’. Dans une déclaration commune, conclue en 2000, patrons et syndicats européens ont déjà accepté d’ouvrir des négociations préliminaires à ce propos. Comme celles-ci n’ont pas abouti, le Sommet de Laeken imposera ses normes. |
| Sécurité sociale | |
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1991
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Le Traité de Maastricht fixe des normes pour le déficit budgétaire. Cela aura des conséquences dramatiques menant à dix ans de restrictions sévères dans les dépenses de la sécurité sociale |
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1993
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Au Sommet de Bruxelles, le Livre Blanc de Delors prône une ‘adaptation’ du système de protection sociale. Les cotisations patronales sont en point de mire car elles pèsent sur la compétitivité des entreprises. Depuis lors, elles chutent dans tous les pays de l’Union européenne, pour se mettre au niveau des concurrents américains. La course aux assurances maladie et pensions complémentaires commence. |
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2000
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A Lisbonne, en mars, le relèvement du taux d’activité implique la prolongation de la vie active : le retardement de l’âge de la pension, la liquidation des prépensions. D’autre part, l’Etat social actif implique la généralisation des emplois précaires, des emplois mal payés. La pauvreté s’étend à ceux qui travaillent. |
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2001
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Le
Sommet de Stockholm, en mars, annonce la ‘modernisation du modèle
social européen’. Il s’agit, en premier lieu, de faire des pas
qualitatifs pour une privatisation progressive du système des pensions
en Europe. |
| Services publics | |
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1991
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Le Marché Unique décrète la libre circulation des services. C’est le début d’une offensive contre le monopole des services publics. L’ouverture à la concurrence est utilisée pour soumettre les services publics aux besoins du capital, avant de passer dans les mains de groupes privés. Cela commence par une privatisation larvée, par la filialisation, par la cession de parcelles au privé. Les firmes publiques reçoivent des enveloppes budgétaires qu’elles ne peuvent dépasser. Cela les pousse à se gérer comme des entreprises privées et à liquider des milliers d’emplois. |
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1993
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1993 Le Livre Blanc de Delors propose de construire de grands réseaux de communications à l’échelle européenne (tunnel sous la Manche, TGV, ...) avec l’aide de financements privés. |
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2000
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2000 Au Sommet de Lisbonne, quatre secteurs sont désignés pour être déréglementés et libéralisés (ce qui revient dans les faits à être privatisés) : les télécoms, les transports, les postes et l’énergie. Des échéances sont fixées : par exemple, 2001 pour les télécoms. |
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2001
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2001 Au
Sommet de Stockholm, cette stratégie est confirmée. Le marché
doit être complètement ouvert à la concurrence de
groupes étrangers : 2001 pour les télécoms,
2003 pour la poste ; 2005 pour l’électricité et le
gaz, mais la France s’y oppose et la discussion est postposée. |
Modèle rhénan contre modèle anglo-saxon ?
La première forme que prend le mythe de l’Etat neutre, c’est qu’il faut avoir la patience d’attendre que le bâtiment soit achevé. La deuxième forme que prend le mythe de l’Etat neutre, c’est que tout dépend des choix politiques qu’on lui impose. Ainsi les nations européennes auraient développé l’Etat bienfaiteur, grâce à la participation des partis sociaux-démocrates et des partis qui chérissent les valeurs chrétiennes. Ce mythe se présente sous le vocable de ‘modèle social européen’ ou du ‘modèle rhénan’. Le rôle de l’Etat européen en construction serait de sauver ce patrimoine contre les menaces qui viennent de l’extérieur – notamment des Etats-Unis – du modèle anglo-saxon.
Voici comment le choix est présenté par le SP : « Il en est qui se satisfont du marché intérieur et de l’Union économique et monétaire. Tout au plus faut-il la parfaire çà et là. Les sociaux-démocrates veulent davantage. Ils optent pour le modèle européen rhénan, qui s’appuie sur des emplois à part entière, sur une bonne protection sociale et sur la concertation sociale, plutôt que pour le modèle américain, où l’on utilise l’un contre l’autre le travail et la sécurité sociale. Ils ne veulent pas abandonner ce modèle rhénan à la concurrence internationale. En vue d’empêcher cela, nous avons besoin d’une Europe politiquement forte, sociale et démocratique, qui donne aux Etats et aux régions un cadre à leur politique sociale et économique. »23
La déclaration syndicale, rédigée par la FGTB, la CSC et la CES24 à l’occasion du Sommet de Gand, reprend le même thème : « L’Europe doit faire de son modèle social une alternative à une mondialisation trop souvent synonyme de dérégulation, de libéralisation, de privatisation. »25
Le mythe du modèle rhénan repose sur cinq prémisses.
1. La première repose sur une scandaleuse tentative d’appropriation de la lutte révolutionnaire en Europe. Oui, il y a une différence entre le système de protection sociale en Europe et celui des Etats-Unis. Cette différence a des racines historiques, qui ne sont en rien dues à un quelconque mérite de la social-démocratie. Si la bourgeoisie européenne a concédé un système général de sécurité sociale, la palme en revient à la Résistance, aux masses armées, sur le point de désarmer et d’exproprier les exploiteurs, suivant l’exemple de l’Union soviétique. La sécurité sociale fut, d’une part, le butin de guerre arraché au patronat mais, d’autre part, le cadeau que le patronat offrit pour éviter pire. Aux Etats-Unis, où la poussée communiste était négligeable et matraquée de manière brutale par le maccarthysme, le patronat put en faire l’économie. De là, l’inexistence d’un régime général de protection sociale aux Etats-Unis. Le ‘mérite’ de notre social-démocratie, c’est d’avoir servi de bouclier pour la bourgeoisie, d’avoir aidé à neutraliser la résistance et les communistes. Et de se présenter avec ce drapeau comme les pères spirituels du modèle rhénan.
2. La deuxième prémisse, c’est qu’il y aurait une différence fondamentale entre un capitalisme doux et un capitalisme dur. Le premier serait représenté par une politique économique et sociale modérée, caractérisée par une politique de soutien du pouvoir d’achat et de la demande, suivant Keynes26. Le deuxième serait caractérisé par l’offensive néolibérale inaugurée par Reagan et Thatcher, par une politique de l’offre, par une cruelle politique en matière de salaires et d’emplois, par un marché libéralisé, par des privatisations. L’une des positions fondamentales des dirigeants syndicaux est de ne plus combattre le capitalisme mais de spéculer sur les marges et avantages infimes que pourrait offrir une politique ‘douce’ par rapport à la politique ‘dure’. La première revendication des syndicats dans la déclaration de Gand est de soutenir la demande par une politique de baisse des taux d’intérêts, en opposition à la politique néolibérale et anti-inflatoire de la Banque Centrale européenne (BCE). Ainsi, les syndicats demandent aux travailleurs de manifester « pour une coordination de la politique économique européenne, pour faire pression sur la Banque Centrale européenne ». Tout cela, c’est fonder son espoir sur un capitalisme vaillant et bien portant. On ‘oublie’ qu’un capitalisme vaillant, c’est un capitalisme qui opprime et bat ses concurrents sur le dos des travailleurs et des peuples. On ‘oublie’ qu’un capitalisme bien portant est une exception dans l’histoire, limitée à des périodes d’expansion impérialiste et de reconstruction d’après-guerre. On raisonne comme si le capitalisme n’était pas empêtré dans une crise mondiale et qu’il avait le choix entre une politique généreuse et une autre avare. La mondialisation veut dire notamment que la politique néolibérale est adoptée par l’ensemble des Etats, institutions, partis politiques bourgeois. Cette orientation répond le mieux aux besoins actuels du capitalisme en crise. La marge de manœuvre d’un capitalisme en pleine reconstruction d’après-guerre, utilisée auparavant par une politique keynésienne de soutien à la demande, est aujourd’hui désuète et rejetée par l’ensemble des forces bourgeoises, qu’elles soient libérales ou social-démocrates.
3. La troisième prémisse est qu’il y aurait une certaine volonté de la part de l’Union européenne de protéger un ‘modèle social européen’ contre le modèle anglo-saxon.
Tout
le projet européen est une course pour rattraper et dépasser
les Etats-Unis et pour copier ses avantages concurrentiels. Comme la social-démocratie
s’inscrit complètement dans la logique de l’économie de marché
et de la propriété privée des moyens de production, ses
remèdes de crise ne peuvent être différents de ceux des
partis ‘conservateurs’ classiques. Pourtant, la direction de la FGTB continue
à diffuser l’illusion que la politique néolibérale est
imposée par les libéraux, contre la volonté des partis
socialistes. Le ‘modèle social européen’ serait menacé
de l’extérieur et non par un travail de destruction systématique
mené avec la participation active de la social-démocratie. « Si
nous n’y prenons garde, le modèle social européen s’alignera
par défaut sur les canons de l’OCDE et du FMI. »27 La politique
européenne à laquelle la social-démocratie adhère
montre que, malgré toute sa démagogie contre le néolibéralisme,
la social-démocratie l’applique à merveille. Dans cette histoire
de la construction de l’Europe impérialiste, la social-démocratie
a fourni à la fois des promoteurs, des architectes, des maîtres
d’œuvre et des gestionnaires de l’Etat européen en formation. Dans
onze des quinze pays de l’Union européenne, la social-démocratie
est au pouvoir. C’est elle qui décide au sein du Conseil, l’organe
suprême de décision européen. C’est le tandem Jacques
Delors - François Mitterrand qui a relancé l’unification européenne
dans la période 1985 - 1995 au moyen de grands projets : 1° l’Acte
unique (1986) avec le projet 1992 de marché unique ; 2° le Traité
de Maastricht (1991) avec le projet d’union monétaire, d’union politique et
militaire ;
3° le Livre Blanc (1993) avec le projet de pacte social européen autour
d’une américanisation du marché de l’emploi et de la sécurité
sociale. Le socialiste belge Karel Van Miert fut le maître d’œuvre de
la libéralisation des marchés publics et de la privatisation
des services publics en Europe. Le socialiste néerlandais Wim Kok est
l’artisan du ‘modèle hollandais’, version européenne du modèle
américain, qui sert de brise-glace pour un pacte social européen.
Le socialiste britannique Tony Blair a découvert ‘une troisième
voie’ qui combine l’activation forcée avec une société
sécuritaire à l’américaine. Le socialiste allemand Schroeder
a repris le flambeau de Helmut Kohl dans une optique de continuité
complète. Les partis socialistes danois, suédois et norvégien
étaient et sont les plus ardents défenseurs de l’adhésion
à l’Union européenne. Le mythe d’une social-démocratie
protectrice des conquêtes et des acquis sociaux en Europe, soutenu par
les directions syndicales, sert à protéger les artisans de l’américanisation.
4. La quatrième prémisse est la propagation de la démagogie de l’Etat social actif. Celle-ci n’est rien d’autre qu’une invention social-démocrate pour américaniser la politique de l’emploi et démanteler les systèmes de sécurité sociale. L’Etat social actif est un concept emprunté à la politique de Reagan, Bush et Clinton pour créer une masse d’emplois précaires, temporaires et sous-payés dans le secteur des services. Cela permet en parallèle de liquider le soutien ‘passif’ de l’Etat à tous ceux qui vivent d’allocations de l’Etat. Aux Etats-Unis, il s’agit de limiter le droit à l’assistance publique, puisque le système de sécurité sociale collective est quasi inexistant. En Europe, cette recette vise la limitation des droits sociaux à ceux qui prouvent qu’ils les méritent et qui en ont ‘vraiment besoin’. Une plus grande sélectivité et une couverture différenciée des risques ouvrent la porte à une protection de base qui doit nécessairement être complétée par une assurance privée. C’est le chemin de la privatisation des services et de la sécurité sociale, d’un système à deux vitesses, comme aux Etats-Unis. En Europe, la recette fut lancée par Tony Blair et Wim Kok, avant d’être reprise comme stratégie du gouvernement arc-en-ciel en Belgique et officialisée comme politique européenne au Sommet de Lisbonne en mars 2000.
Dans le discours officiel de l’Union européenne, cela s’appelle une politique de ‘plein emploi’ et de ‘viabilité financière’ de notre protection sociale.
La social-démocratie se vante de ce que, grâce à ses efforts, l’emploi est à l’ordre du jour de l’Union européenne : « La collaboration européenne des partis sociaux-démocrates et leur participation au gouvernement dans treize des quinze Etats membres, dont le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne et l’Italie, a assuré une percée : l’emploi figure au programme européen. »28 Grâce aux efforts de la social-démocratie, la politique européenne de l’emploi est fixée en fonction des nécessités du capital. Les quatre piliers de la politique européenne de l’emploi ont été établis au Sommet de Luxembourg. Ils s’appellent : 1. l’employabilité ; 2. l’esprit d’entreprise ; 3. la capacité d’adaptation ; 4. l’égalité des chances. Bref, tout ce qui soumet le travail aux directives du patronat. Depuis dix ans, de 1990 à 2000, dans l’Union européenne (à 15)29, le nombre de chômeurs est passé de 12 à 14 millions, le pourcentage des salariés à temps partiel est passé de 13,8% à 17,7% de l’emploi total, celui des contrats temporaires de 10,2% à 11,4%.30 La moitié des créations d’emploi sont des temps partiels et, entre 1994 et 1999, la moitié également étaient des contrats temporaires. Une vaste enquête réalisée en 2000 sur les conditions de travail en Europe constate que 28% des salariés se plaignent du stress et 23% d’un épuisement général. Cinq ans plus tôt, ils étaient 28% à subir le stress et 20% la fatigue. Ceux qui reprochent de travailler à un rythme trop rapide étaient 48% en 1990, mais 56% en 2000.31
Une autre ‘percée’ social-démocrate fut la proclamation par le Conseil européen, lors du Sommet de Nice en décembre 2000, de la charte des droits fondamentaux32. Cette charte réalise une première historique dans le concert des déclarations solennelles. Le ‘droit au travail’ est remplacé par le ‘droit de travailler’. Trois lettres de plus, mais un monde de différence ! Le premier concept est à la solde du patronat et la société se porte garant d’un revenu de remplacement. Le deuxième terme met toute la charge sur la personne qui doit s’adapter au marché du travail, quitte à perdre le droit à l’allocation.
5. La cinquième prémisse du ‘modèle social européen’, la seule qui reste debout, est : le modèle européen de concertation. Et il semble que le souci principal des directions syndicales se situe à ce niveau. Dans la démarche du sommet syndical, une seule préoccupation prévaut : être associé aux décisions, avoir sa place à la table de négociation, transférer le modèle de collaboration nationale au niveau européen.
La concertation avant tout
Au point quatorze de la déclaration de Gand, on peut lire : « La concertation sociale ne peut être confondue avec des consultations et des séances d’audition informelles. Elle doit être reconnue à part entière par le Conseil des ministres, la Commission et les employeurs européens. » Avant que ne commence la présidence belge, les syndicats belges et la CES (syndicat européen) ont transmis un mémorandum commun au gouvernement. Presque chaque paragraphe de ce document d’une dizaine de pages insiste sur la demande de concertation. Les sommets syndicaux veulent d’abord être associés au programme même du Sommet européen et demandent un Sommet social précédant le conseil européen. Dans un premier temps, le gouvernement a fait la sourde oreille. Mais, grâce aux interventions de Louis Michel (PRL), de Laurette Onkelinx (PS) et de Frank Vandenbroucke (SP)33, le gouvernement a changé de cap et a associé les syndicats aux préparations du Sommet européen.
Est-ce par gratitude que la FGTB a invité ce triumvirat, ainsi que le commissaire européen Philippe Busquin (PS), à occuper la tribune de son Congrès du 25 et 26 octobre ? C’est en tout cas une première pour un congrès syndical, une première fortement contestée à l’intérieur même du syndicat socialiste. Cela semble évident pour un ministre PRL, mais ce ne l’est pas moins pour les ministres socialistes. Faut-il rappeler que c’est Frank Vandenbroucke qui est le plus farouche partisan de l’Etat social actif ? Que c’est lui qui vient de forcer – en échange de la concertation – un protocole d’accord secret avec les directions syndicales pour généraliser (dans son langage, cela s’appelle ‘démocratiser’) le deuxième pilier des pensions lors des prochaines conventions collectives ? Faut-il rappeler que madame Onkelinx a mérité son poste de vice-Premier ministre grâce à sa farouche obstination contre la grève des enseignants francophones en 1996 ? Et que ‘madame Rosetta’34 est la championne des emplois précaires, fortement subventionnés ?
Accorder le droit de parole aux ministres lors d’un congrès syndical a une signification politique d’une grande portée. Ce droit, les délégués de Clabecq le réclament depuis cinq ans. En vain. Les porte-parole du mouvement contre la mondialisation capitaliste et contre l’Europe des monopoles ne sont pas à l’honneur non plus. Michel Nollet et Mia De Vits veulent surtout prouver leur ‘sérieux’ et leur attachement à l’Europe en construction, quitte à transformer le Congrès en bureau publicitaire pour les gestionnaires de l’Union européenne. Ils dévoilent ainsi que leur premier souci est la cogestion et la participation aux décisions. A son époque, Lénine avait déjà pointé du doigt ce problème quand, parlant des dirigeants syndicaux s’identifiant au système, il caractérisait leur politique comme un respect envers la bourgeoisie et un manque de confiance dans les travailleurs. Il s’agit d’une couche supérieure issue de la classe ouvrière qui s’accroche aux miettes qu’elle obtient et se transforme en défenseur du système. Aujourd’hui, elle devient le défenseur d’un impérialisme européen, qui exige sa place dans la constellation mondiale. Cette voie de la cogestion, on peut également la caractériser comme la voie de l’autocensure et de l’autolimitation. Les dirigeants syndicaux fixent eux-mêmes les limites à ne pas dépasser pour ne pas mettre en cause les normes qu’impose l’Europe des monopoles. Les exemples de cette identification sont nombreux, mais il y en a deux qui sont particulièrement frappants.
• Autolimitation, tout d’abord, dans la lutte contre les licenciements. Que penser d’une ‘revendication syndicale’ pour la mise en place d’un commissaire européen aux restructurations ? Elle est reprise comme point trois de la déclaration de Gand : « Il faut un commissaire européen aux restructurations, contrepoids social au commissaire à la concurrence. »35 La direction syndicale revendique un commissaire qui surveille le respect des procédures de licenciement, des procédures de concertation en cas de fermeture ou de délocalisation. Peut-on imaginer chose plus effrayante pour la bourgeoisie ? Les travailleurs ont déjà pu se rendre compte de ce que cela signifie dans la pratique avec la fameuse loi Renault. Celle-ci oblige les patrons à annoncer les restructurations, licenciements et fermetures devant le conseil d’entreprise et d’écouter, durant une certaine période, les alternatives syndicales. Les travailleurs de Levi’s, de Bombardier, de LU (Danone), qui ont été confrontés à cette loi, disent tous la même chose : elle n’empêche en rien l’arbitraire patronal et, surtout, elle neutralise pour une longue période toute riposte syndicale sérieuse. La démobilisation a tout le temps de miner l’unité des travailleurs concernés. Veut-on laisser museler la lutte syndicale par un commissaire européen, dont la seule philosophie sera, n’en doutons pas, la soumission aux lois du marché ?
• Autolimitation, également, des revendications salariales. Les travailleurs qui se battent pour des hausses de revenus lors des conventions collectives ne connaissent certainement pas le ‘Groupe de Doorn’. C’est un groupe de concertation entre les syndicats de Belgique, des Pays-Bas, du Luxembourg et d’Allemagne. Deux fois par an, ils discutent la politique salariale de leur pays respectif et surtout la coordination de celle-ci « pour ne pas se faire concurrence ». C’est une drôle de conception de la solidarité syndicale, car elle fixe à l’avance les limites dans lesquelles peuvent se situer les revendications salariales. En fait, il s’agit du carcan imposé par la norme salariale en Belgique et en Allemagne, également étalon indicatif pour l’Union européenne : les salaires ne peuvent dépasser la hausse de productivité augmentée de l’inflation. Une fois par an, les dirigeants syndicaux de ces pays se rencontrent pour constater avec satisfaction qu’ils ont pu museler les revendications salariales et, une fois par an, ils se préparent au prochain combat. Non contre les patrons, mais contre leur propre base.
Les deux exemples cités montrent le vrai caractère du syndicalisme de concertation et du ‘modèle social européen’. C’est une soumission volontaire aux exigences patronales pour être accepté comme ‘partenaire’.
Jo Cottenier est membre de la direction nationale du Parti du Travail de Belgique et s’intéresse plus particulièrement au mouvement syndical. Il a publié Le temps travaille pour nous, militant syndical et délégués dans les années 90 (EPO, 1992) et La Société Générale (EPO, 1994).
Notes
1.
Confédération des Syndicats Chrétiens.
2. De
Standaard, 6 septembre 2001.
3. Fédération
Générale des Travailleurs de Belgique (proche des partis socialistes).
4. Suite
au procès de treize délégués des Forges de Clabecq
injustement poursuivis pour faits de grève, ceux-ci et leurs supporters
avaient envahi pacifiquement les locaux de la FGTB de la rue Haute pour demander
que le syndicat paie les frais de ce procès. Ils n’ont eu pour toute
réponse que la charge des policiers, appelés en renfort par
le président de la FGTB, Michel Nollet.
5. Le
Soir, 30 août 2001.
6. De
Standaard, 6 septembre 2001.
7. Idem.
8. Idem.
9. Tout
comme le Premier ministre Verhofstadt, qui intitule sa lettre ouverte aux
futurs manifestants de Gand et de Bruxelles: « Aux antimondialistes ».
De quoi susciter la fureur des ONG même les plus modérées.
10. Congrès
statutaire de la FGTB, Notre Europe, Intro, p.5.
11. Congrès
statutaire de la FGTB, op. cit., point 10, p.9.
12. Congrès
statutaire de la FGTB, op. cit., point 6, p.8.
13. Congrès
statutaire de la FGTB, op. cit., point 10, p.9.
14. Fonds
Monétaire International, Organisation de Coopération et de Développement
Economique, Organisation Mondiale du Commerce.
15. Voir
article de Henri Houben, ‘Les étapes de la construction européenne :
Vers un Etat européen ?’, dans ce numéro d’Etudes Marxistes.
16. Déclaration
de Gand, Construire l’Europe des solidarités, Gand, 19 octobre
2001.
17. Congrès
statutaire de la FGTB, op. cit., point 1, p.7.
18. Le
Sommet de Laeken doit ponctuer la présidence belge de l’Union européenne
en décembre 2001. Laeken est une section de la ville de Bruxelles.
C’est sur cette partie que se trouve le château royal.
19. ‘Les
promesses de la présidence belge’, Eurinfo, juin 2001, p.9.
20. Congrès
statutaire de la FGTB, op. cit., point 3, p.7.
21. Congrès
statutaire de la FGTB, op. cit., point 7, p.8.
22. La
présidence de l’Union européenne passe tous les six mois à
un autre pays membre. Cela donne lieu à deux Sommets par présidence,
où les chefs d’Etat se rencontrent pour fixer les grandes orientations
de l’Union. La précédente présidence belge a eu lieu
durant le second semestre 1993 et a été ponctuée par
un Sommet à Bruxelles en décembre de cette année.
23. SP
Congrestekst, Europa afwerken - 21 punten voor de 21e eeuw, p.1.
24. Confédération
européenne des syndicats.
25. Déclaration
de Gand, Construire l’Europe des solidarités, Gand, 19 octobre
2001.
26. Economiste
britannique de l’entre-deux-guerres qui, pour résoudre le chômage
massif issu de la crise de 1929, prônait l’intervention des pouvoirs
publics.
27. Congrès
statutaire de la FGTB, op. cit., point 41, p.25.
28. SP
Congrestekst, op. cit. Ce n’est plus le cas pour l’Italie. Dans le Manifeste
du parti des socialistes européens (PSE) pour les élections
européennes de 1999, il est écrit : « 11 des
15 chefs de gouvernement dans l’Union européenne viennent actuellement
de partis du PSE ; les partis du PSE participent à 13 des 15 gouvernements
de l’Union européenne ; 9 des 20 membres de la Commission européenne
sont issus de partis du PSE et, enfin, le groupe parlementaire du PSE, fort
de ses 214 députés, constitue le groupe politique le plus important
au parlement européen. » (PSE, Manifeste pour les élections
européennes de 1999, p.26.). C’était la situation de 1999.
Elle a changé depuis, puisque l’Italie est passée à l’extrême
droite, l’Autriche aussi.
29. En
comptant pour 1990, les douze pays membres de l’époque, mais également
l’Autriche, la Finlande et la Suède qui ont adhéré en
1995.
30. Chiffres
tirés de L’emploi en Europe 2000, publié par la Direction
générale de la Commission ‘emploi et affaires sociales’.
31. European
Foundation, Ten Years of Working Conditions in the European Union,
2000.
32. Celle-ci
avait été adoptée lors du Sommet européen de Biarritz,
en octobre 2000, puis votée au parlement européen.
33. PRL
= libéral, PS = socialiste francophone, SP = socialiste néerlandophone.
34. Laurette
Onkelinx a intitulé son plan pour créer des emplois précaires
‘Rosetta’, du nom de l’héroïne du film des frères Dardenne.
35. Déclaration
de Gand, Construire l’Europe des solidarités, Gand, 19 octobre
2001.




