Études marxistes


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Préface
Pourquoi faut-il lire ou relire Kurt Gossweiler ?

Par Annie Lacroix-Riz, professeur d’histoire contemporaine, université Paris 7

On ne peut que saluer la décision de livrer au public francophone quelques travaux de Kurt Gossweiler couvrant près de trois décennies (de 1953 à 1980) et consacrés à l’analyse du fascisme allemand. L’historien marxiste estallemand y traite des conditions de son installation depuis les années vingt, recensant ses soutiens de classe précoces, des Junkers au grand capital, de l’industrie lourde à l’IG Farben, tous secteurs de l’économie confondus. Il décrit ses adversaires les plus résolus, les communistes du KPD, qui menèrent « une lutte réelle et active contre le capital monopolistique». Il étudie, contre la vieille thèse du «gauchisme» du KPD responsable de la défaite de la classe ouvrière allemande en janvier 1933, le rôle joué par « la direction du SPD » : hantée par la transformation révolutionnaire éventuelle de la société, elle avait depuis la naissance de la République de Weimar beaucoup lutté contre le jeune KPD mais fort peu contre le nazisme; puis elle avait résolument décliné l’offre communiste de résistance unie tant en juillet 1932, contre le coup d’État fasciste en Prusse, qu’en janvier 1933. Le dernier texte examine la précoce mise du fascisme en ordre de marche au service de la vieille ligne expansionniste, commerciale et militaire, de l’impérialisme allemand dans les Balkans – zone de fracture des années trente (et de l’avant 14) vouée au même sort dans la longue crise contemporaine.

Ces thèmes et la façon de les traiter vont à contre-courant des orientations historiographiques qui ont triomphé dans l’Europe soumise au processus d’unification : d’abord dans celle de la sphère d’influence américaine d’après 1945, puis, après la chute de l’URSS, dans le reste du continent que le sort des armes avait soustrait à la tutelle de ladite sphère pendant plus de quarante ans. Il convient donc, avant de laisser le lecteur francophone prendre contact avec des travaux typiques de la production historique marxiste allemande, de rappeler les grands traits de l’historiographie dominante « occidentale » qui a voué au néant le discours historique ressuscité ici.

Le fascisme allemand a été placé au centre des débats interallemands pendant les décennies de la RDA, et la production historique est-allemande a influencé celle de la partie occidentale de l’Allemagne, contraignant ses historiens à un débat vif et régulier. Le rôle de pivot de l’héritier du Reich allemand –devenu République fédérale d’Allemagne– dans la « construction européenne » effectuée sous l’égide des États-Unis supposait un blanchiment de l’histoire des élites de l’Allemagne, économiques au premier chef, passées sans transition de l’ère nazie à l’aprèsmai 1945. Lorsque la RFA absorba l’Allemagne entière, l’objectif de révision drastique de l’histoire du fascisme allemand, de ses soutiens (patronaux, nationaux et internationaux) et de ses ennemis, intérieur (le KPD) et extérieurs (l’URSS), reçut des chances nouvelles de succès. Celles-ci furent accrues encore par le fait, en général ignoré sous nos cieux, que les rofesseurs de l’enseignement supérieur de l’Est perdirent au jour de l’unification leur chaire universitaire comme les magasins leurs produits «made in GDR».

L’historiographie relative au fascisme avait été, depuis la naissance même du phénomène, fortement influencée par les analyses marxistes. L’idée fut dès l’entre-deuxguerres assez répandue que 1. cette solution politique avait été conçue par le grand capital comme la meilleure parade à la crise du profit de l’immédiat après-Première Guerre mondiale (cas italien) puis à celle, plus profonde encore, de la dépression des années trente (cas allemand); 2. la guerre contre le salaire, rendue possible par cette formule livrant au patronat la classe ouvrière pieds et poings liés, devait s’accompagner, en Allemagne, pays champion du secteur I (biens d’équipement) particulièrement frappé par l’effondrement de ses marchés extérieurs, de la guerre tout court, prioritairement (mais pas seulement) contre l’Union Soviétique. Le débat académique demeura longtemps marqué, notamment en France, par la définition que Georgi Dimitrov avait donnée du fascisme allemand au congrès de 1935 du Komintern, où il avait dénoncé ses plans de guerre contre l’URSS – analyse rappelée par Gossweiler dans son texte «De Weimar à Hitler»: « type de fascisme le plus réactionnaire […] parce qu’il était le produit de l’impérialisme le plus réactionnaire, le plus belliqueux et le plus brutal qui existait à l’époque et qui l’avait mis au pouvoir pour la réalisation de ses propres desseins ».

Les thèses antimarxistes postulant le « primat du politique » sur l’économie et sur les rapports sociaux ont connu depuis les années 1970 (terme des textes ici traduits) une forte progression, conjoncture qui a assuré la gloire européenne d’Henry A. Turner. Cet historien américain reprit en 1985, dans German Big Business and the Rise of Hitler1, des thèmes développés depuis 1969 dans plusieurs articles, contestés point par point par Gossweiler dans «Hitler et le capital ». Turner érigeait en nigauds les contemporains de l’ascension du nazisme et les historiens qui exposaient que le grand capital, industrie lourde en tête, avait ménagé, à toutes les étapes, subventions massives aidant, la poussée du parti hitlérien. Ce n’était pas, arguait-il, le grand capital qui avait soutenu d’emblée le NSDAP, mais les masses en désarroi et le petit capital accablé par la crise; le grand capital ne s’était rallié qu’in extremis, de mauvaise grâce, après avoir tout tenté pour esquiver la tentation nazie. C’était notamment le cas de von Papen et Hugenberg, supposés ne pas s’y être ralliés non plus. Ce n’était pas ce dernier qui avait offert à Hitler les fonds des tournées électorales pendant lesquelles il sillonnait le Reich entier en avion, ou les puissantes Mercedes des chefs nazis. Et le déferlement médiatique quotidien garanti aux mots d’ordre hitlériens depuis le Plan Young (1929-30) n’avait pas non plus été offert par ce même Hugenberg, l’homme de Krupp et le champion du pangermanisme deutschnational, maître de plus de la moitié de la presse et du cinéma allemands, avec la puissante UFA. Non, tout cela avait été rendu possible grâce aux droits d’auteur de Mein Kampf et aux « petits ruisseaux » des cotisations et des droits d’entrée de ceux qui se pressaient aux meetings du NSDAP.

Le terrain historique choisi par Turner n’était pas solide, les critiques argumentées de Kurt Gossweiler (ici celles de 1978) le soulignent. L’historien américain confirma en 1985 son manque d’intérêt pour les documents d’archives contemporains des faits : il leur préférait les déclarations sous serment faites après-guerre, lors des procès de Nuremberg (le principal et les procès «industriels» postérieurs), par des industriels et banquiers qui certifiaient n’avoir aucune responsabilité dans les triomphes électoraux des nazis et dans l’abandon, définitif en 1932, de leurs partis traditionnels (deutsch-national, populiste, Zentrum catholique) au profit de cette excellente solution de rechange.

Ce terrain fragile fut consolidé par l’antimarxisme triomphant, contemporain de la publication de l’ouvrage et de ses lendemains. Les milieux académiques donnaient cependant encore alors droit de cité à la conception marxiste de la naissance du fascisme, de sa nature et de ses objectifs de guerre : ce fut le cas dans la première édition française de l’ouvrage de Ian Kershaw, Qu’est-ce que le nazisme (1992), qui soulignait la contribution d’un autre grand historien de la RDA, Dietrich Eichholtz, auteur de l’ouvrage qui demeure fondamental sur «l’économie de guerre allemande»2. Mais, la seconde édition, en 1997, pourtant augmentée, fut délestée de l’essentiel de la controverse, les thèses marxistes ayant perdu la partie et le droit à l’existence3. Kershaw s’obstine depuis dans le déni du «primat de l’économie» (et le silence imposé aux porte-parole universitaires de cette thèse): dans sa biographie de Hitler, il érige Turner en bible , tout comme Robert Paxton, symbole, naguère, de l’audace anti-conformiste et porteur, aujourd’hui, d’une conception timorée du fascisme5.

Les dernières barrières contre la thèse du grand patronat innocent du fascisme hitlérien avaient au cours de la décennie 1990 été balayées. Même la France, considérée naguère comme offrant une résistance particulière à l’antimarxisme par des sympathies indûment prolongées pour le PCF et pour l’URSS, avait lavé avec éclat ce péché originel6. En 1985, l’historienne américaine Diana Pinto s’était étonnée, en lisant les manuels d’histoire des lycées de la promotion 1983, du «nouveau regard des historiens» français : leur « volte-face » par rapport à l’après-guerre –une «conversion intellectuelle à l’antisoviétisme » et un «pro-américanisme » spectaculaire – débouchait sur la double caricature de « l’empire du mal » soviétique et de la « Pax americana », grande chance de l’Europe occidentale sise en 1944-1945 du bon côté du « rideau de fer»7.

Suivit la campagne de grande envergure de criminalisation du communisme, y compris dans l’ancienne sphère d’influence soviétique que la même décennie avait livrée aux États-Unis (ou à l’influence conjuguée des États-Unis et de l’Allemagne unifiée). Menée à échelle européenne, via des traductions tous azimuts, elle visait à transformer en évangile, sous la houlette apparente de l’équipe Furet-Courtois8 –sous la direction pratique et financière du grand capital maître de la presse et de l’édition –, l’équation nazisme égale communisme. Tous deux reçurent le commun vocable de «totalitarisme», titre de chapitre unique des actuels manuels du secondaire français traitant des pays fascistes et de l’Union soviétique. Identité trompeuse, car la production en vogue fait peser la balance de la gravité des maux du second côté, ne seraitce que par le nombre de morts : cent millions ou presque du côté «soviétique», soit nettement mieux que les pertes dues au Reich allemand: «seulement» cinquante millions, voire moins, les morts soviétiques de la Deuxième Guerre mondiale (plus de la moitié du tout) devant beaucoup à la « guerre de Staline contre son peuple»9 ou au « coût extravagant des méthodes de combat surannées de l’armée soviétique»10. La France, supposée naguère traîner les pieds, se hissa, via une fraction d’historiens dotés par le monde de l’argent et par l’État de moyens d’expression et d’une publicité exceptionnels, à l’avant-garde de la conversion contre-révolutionnaire des masses françaises et européennes11. L’offensive fut menée avec succès contre le concept même de transformation des sociétés au moins autant que contre l’expérience soviétique assimilée au déni de droit, à la violation des libertés, aux atrocités, au génocide (ukrainien), etc. Les peuples furent priés de croire que l’équation nazisme-communisme venait de naître des oeuvres d’une équipe française aussi audacieuse que novatrice. La thèse d’un « fascisme rouge » (soviétique), vieillerie qui avait envahi les pays anglo-saxons entre les années trente et cinquante12, triomphait sur le Vieux Continent, au terme de décennies d’efforts conduits par Washington en s’appuyant sur les élites européennes intellectuelles « protégées»13.

À l’heure où ce triomphe idéologique est menacé par les coups de boutoir de la crise contemporaine, Kurt Gossweiler propose une lecture stimulante des effets ravageurs de celle des années trente. Il incite à réfléchir sur le besoin d’« État fort » de l’impérialisme expansionniste confronté aux crises de surproduction, ici et ailleurs. Les historiens devraient y puiser encouragement à renouer avec les travaux critiques sur le fascisme, et la conjoncture élargir le cercle de leurs lecteurs.


Notes

1. Oxford, Oxford University Press, 1985.

2. Geschichte der deutschen Kriegswirtschaft, 1939-1945, Berlin, 1969, extrait, « Histoire de l’économie de guerre allemande 1939-1945 », Recherches internationales, n° 69-70, 1971-1972, p. 109-152.

3. Problèmes et perspectives d’interprétation, Paris, Seuil, 1992 et 1997.

4. Hitler, 1889-1936 et 1936-1945, Flammarion, 1999 et 2001.

5. On comparera l’audace intellectuelle de La France de Vichy, Paris, Le Seuil, 1974, réédition 1997, au conformisme du Fascisme en action, Seuil, 2004 où Turner est fétichisé (chapitre 4).

6. Argumentation de Pierre Nora pour refuser à Hobsbawm la traduction française, chez Gallimard, de son ouvrage The Age of extremes, préface de l’auteur de décembre 1998 à l’édition française, L’âge des extrêmes, Paris, Complexe-Monde diplomatique, p. 8-9.

7. Diana Pinto, «L’Amérique dans les livres d’histoire et de géographie des classes terminales françaises », Historiens et Géographes, n° 303, mars 1985, p. 611-620.

8. Furet, Le passé d’une illusion, Courtois et al., Livre noir du communisme, Paris, Robert Laffont, 1995 et 1997

9. Thème privilégié de Nicolas Werth (éminent contributeur du Livre noir du communisme), Bruno Cabanes et Édouard Husson, dir., Les sociétés en guerre, Armand Colin, 2003, chapitre sur l’URSS,

10. Jean-Jacques Becker, Stéphane Audoin-Rouzeau et al., dir., La violence de guerre 1914-1945, Bruxelles, Complexe, 2002, p. 333.

11. Annie Lacroix-Riz, L’histoire contemporaine sous influence, Paris, Le temps des cerises, 2004.

12. Les K. Adler et Thomas G. Paterson, «Red fascism: the merger of Nazi Germany and Soviet Russia in the American image of totalitarianism, 1930’s-1950’s », American Historical Review, vol. LXXV, n° 4, avril 1970, p. 1046-1064.

13. Sur la période amorçant cette victoire, Frances Stonor Saunders, Qui mène la danse, la Guerre froide culturelle, Denoël, 2004 (traduction).