Études marxistes
Revue n° 67-68, date de publication: 2007-11-17 Copyright © EPO, Études marxistes et auteurs — La reprise, la publication et la traduction sont autorisées pour des buts strictements non lucratifs
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Chapitre II
Hitler et le capital*
Les vrais millions derrière Hitler
Le NSDAP renaît le 27 février 1925, après que linterdiction du parti, consécutive au putsch de novembre 1923, a été levée le 7 janvier en Prusse, le 16 février en Bavière, et par la suite dans tous les autres länder.1
Cette nouvelle fondation nattira que peu lattention des masses en Allemagne.
Toutefois, dès le début, le NSDAP « refondé » jouit du soutien bienveillant de certains cercles de la bourgeoisie. Et seulement un an après la refondation, Hitler était introduit dans les clubs et salons où se rassemblaient des monopolistes denvergure pour proposer dêtre avec son parti le Sauveur luttant contre le marxisme et le bolchevisme.
Le 28 février 1926, Hitler eut loccasion de parler devant le
Hamburger Nationalklub2 et, entre juin 1926 et décembre 1927,
ce nest pas moins de cinq fois quil fut linvité
des industriels de la Ruhr3.
Ces rencontres, les discours de Hitler et leur réception par ses auditeurs
sont extrêmement instructifs pour comprendre le lien qui unissait la bourgeoisie
monopoliste et le NSDAP. À propos de cette prestation du 28 février
à Hambourg, on peut lire dans un écrit officiel nazi de lannée
1939 : « Adolf Hitler avait [
] déjà parlé
une fois [
] à Hambourg. Toutefois, pas devant un large public
[
], mais dans le cercle extrêmement fermé dun club
politique. Il sagissait du Nationalklub von 1919, une association qui
comptait, comme lon disait encore à cette époque, le gratin
de la société et du monde de léconomie4.»
Le fondateur du Nationalklub était le banquier Max von Schinckel, de
la très importante Norddeutsche Bank und Discontogesellschaft.5
Lancien chancelier Cuno, directeur de lHAPAG, était également
membre et avait même été un temps président du Nationalklub6.
Début 1926, le club comptait entre 400 et 450 membres.7
Le directeur de séance présenta Hitler aux armateurs hambourgeois, aux constructeurs navals et aux grands marchands en des mots qui dépassaient de loin la politesse avec laquelle il était convenu de recevoir ses hôtes et qui équivalait déjà à une marque de sympathie : « Messieurs, il nest à vrai dire pas nécessaire dintroduire par de longs discours linvité que nous avons lhonneur de recevoir ce soir. Il sest en peu de temps forgé un nom par son activité politique. Il est entré dans la vie publique après la fin de la guerre. Son engagement énergique pour la défense de ses convictions lui a valu dans les cercles les plus élevés le respect, lestime et ladmiration de tous. Nous sommes très heureux quil soit parmi nous ce soir. Cest une joie partagée par les membres du club, qui sont venus si nombreux ce soir [ ] Lévénement organisé ce soir par le club a attiré les gens comme peut-être aucun auparavant8.» Hitler commença sous des applaudissements nourris un exposé qui dura plusieurs heures.9 Au centre de son exposé, il mit la nécessité dexterminer le marxisme non pas par la simple violence, mais par une violence reposant comme le marxisme sur une vision du monde.
Feignant la naïveté, Jochmann ne cesse de sétonner que des « hommes dâge mûr avec une bonne expérience de la nature humaine et ayant accompli de grands mérites professionnels aient pu succomber à linfluence démagogique dun politicien novice10.» En fait, si lon examine le discours avec attention, il ny a là pas lieu de sétonner : Hitler a tout simplement fait comprendre à ces messieurs, en toute honnêteté et en toute clarté, que son programme était leur programme. Cest pour cela quil fut à nouveau applaudi de la manière qui accompagne généralement les déclarations brutales. Il a par ailleurs cherché à convaincre son audience quaucun des grands partis bourgeois dans lesquels ils avaient mis jusque-là tous leurs espoirs nétait en mesure daccomplir ce quils considéraient comme nécessaire. La majorité des hommes présents ne prirent évidemment pas ces arguments au sérieux. Pour eux, seuls des partis « sérieux » comme le Parti populaire national allemand (DNVP) et le Parti populaire allemand (DVP) étaient aptes à gouverner. Mais léloquent invité avait tout à fait raison sur un point : on ne viendrait pas à bout de la République abhorrée sans le soutien des masses. Et si Hitler se proposait de rassembler les masses encore à gauche qui ne seraient jamais touchées par le DNVP ou le DVP, il fallait saluer une telle entreprise et y apporter un soutien adéquat.
Le discours hambourgeois de Hitler était un discours type. Tous les discours prononcés plus tard par Hitler devant des monopolistes suivront le même schéma de structure et dargumentation, tout comme ce premier discours suivait le schéma de son célèbre mémorandum de 1922.11 Les extraits suivants mettent suffisamment en lumière pourquoi et comment Hitler remporta ladhésion enthousiaste des monopolistes. Pour lui, il était clair que la bourgeoisie avait échoué politiquement, mais il donnait à cet échec une explication tout à fait flatteuse : «LAllemagne nest pas allée à sa perte par intellectualité, ou devrais-je dire par manque dintellectualité. Ce quil nous a manqué, parce que notre irrigation sanguine sest bloquée, cest la volonté, la volonté brutale. Si nos partis bourgeois, basés uniquement sur lintellectualité, avaient eu ne fût-ce quune fraction de cette force brutale et sans ménagement dont est pourvue le communisme, jamais lAllemagne ne serait tombée si bas12.»
Hitler et son «mouvement» étaient prêts à donner à la bourgeoisie «la volonté brutale» nécessaire, pour autant quon les porte « vers le haut ». Il expliqua clairement que «le sang bourgeois» était pour lui le sang le plus précieux : «Messieurs, le sang bourgeois, est-ce celui qui sabote la lutte et poignarde le front dans le dos? Jamais! (Applaudissements nourris) Le sang bourgeois a coulé pendant 4 ans 1/2, et en torrents [ ] Ça, cétait du sang bourgeois. Ceux qui se sont révoltés contre leur propre patrie, ce nétait pas la bourgeoisie, ce nétait pas des bourgeois, mais de la racaille, de la racaille minable, de minables traîtres. (Bravo !) Si on avait fait couler le sang de ces derniers au front, il aurait probablement plus facilement coulé sur le sol que le sang de vies humaines précieuses13.»
Ces messieurs le comprirent très bien : Hitler leur reprochait de ne pas avoir suffisamment défendu leur propre cause en 1918, de ne pas avoir versé suffisamment de sang de travailleurs. Il leur faisait là un faux procès, car ils avaient mis en oeuvre tout ce que leur pouvoir leur permettait de faire à cet égard. Mais quelquun qui était décidé à verser du sang sans égards et brutalement, et à constituer pour cela un mouvement de masse méritait quon ne le perde pas de vue et quon pense à lui quand loccasion se présenterait.
Quant au contenu des ses déclarations, ils ne pouvaient quacquiescer étant donné que Hitler ne faisait que répéter ce qui était devenu depuis la Révolution un lieu commun pour la droite, surtout pour les pangermanistes et les nationalistes allemands. Il ne faisait que tirer des conclusions encore plus radicales que le DNVP, qui était entre-temps monté au gouvernement: «Nous devons envisager politiquement une question fondamentale : questce qui a causé le déclin de lAllemagne? La méconnaissance du danger marxiste [ ] Il est essentiel de savoir que, dans cet État, plus de la moitié de tous les adultes, hommes et femmes, ont des idées consciemment anti-allemandes. Il y a donc dun côté le bloc des Internationaux et de lautre le bloc des Nationalistes14.» «Si le communisme sort aujourdhui vainqueur, deux millions de personnes iront à léchafaud. Par contre, si la droite sortait vainqueur et que nous serrions fortement la vis, on entendrait aussitôt crier : on ne peut pas agir aussi cruellement, cela va trop loin!15»«La question du relèvement de lAllemagne passe par lextermination de lidéologie marxiste en Allemagne.
Si cette idéologie nest pas éradiquée, lAllemagne ne retrouvera jamais sa splendeur16. » «Il y a quinze millions de personnes qui ont des idées consciemment et volontairement antinationales, et aussi longtemps que ces quinze millions de personnes, qui représentent la part la plus vivante et la plus forte de la société, ne seront pas ramenées dans le giron du sentiment et de la sensibilité nationaux communs, tout discours sur un essor et sur le relèvement de lAllemagne nest que babillage sans la moindre signification17. » «La destruction et lextermination [de lidéologie marxiste], cest tout autre chose que ce que projettent les partis bourgeois. Le but auquel aspirent les partis bourgeois nest pas lextermination, mais un succès électoral [ ] Il en irait tout autrement si lon se décidait à vraiment lutter. Lun dentre nous restera à terre : soit le marxisme nous extermine, soit nous lexterminons jusquà la racine. Une telle formule conduirait naturellement à ce quun jour une force dirige seule, comme cest le cas aujourdhui en Italie. En Italie, une idéologie, une force dirige et écrase et détruit lautre sans égards et ne cache pas que le combat ne sera fini que quand lautre sera définitivement vaincue sans quil nen subsiste rien18.» «Lorsquon a compris quil est vital de briser le marxisme, tous les moyens sont bons pour arriver à notre fin. Premièrement, un mouvement qui sest fixé ce but doit sadresser aux masses les plus larges possibles, aux masses avec lesquelles le marxisme lutte luimême. La masse est la source de toute force19.» «Car dans la masse seule réside cette force primitive quest lunilatéralité 20, ce simplisme, cette incapacité à comprendre lautre qui nous cause tant deffroi, à nous qui nous situons dans de plus hautes sphères [ ] Lentendement confère à lintellectualité la solidité du granit, qui sera pour la large masse un support vacillant [ ] Ce qui est stable, cest le sentiment de haine, une passion humaine beaucoup moins facile à ébranler quune opinion de moindre valeur basée sur un raisonnement scientifique. Une estimation peut changer, la haine personnelle demeure 21.»
«Cette large masse, cette masse entichée du marxisme qui se bat obstinément pour lui, est la seule arme pour le mouvement qui veut briser le marxisme [ ] Mais si un mouvement veut exhorter la large masse en sachant quil ne peut y parvenir quavec son aide, et si la mission que nous nous fixons a comme enjeu la survie de la Nation, nous avons alors le droit supérieur de recourir à tous les moyens possibles afin datteindre le but souhaité22.» «Si je parviens à ramener la large masse dans le sein de la Nation, qui me fera des reproches sur les moyens utilisés?23» «Si nous vainquons, le marxisme sera exterminé jusquà la racine [ ] Nous naurons pas de repos tant quil restera un journal, une organisation, un établissement scolaire ou culturel que nous naurons pas éradiqué, tant que nous naurons pas ramené dans le droit chemin le dernier marxiste ou que nous ne laurons pas exterminé. Il ny a pas de demi-mesure24.»
À la fin de son discours, les patriciens hambourgeois, inflexibles et dignes, firent à Hitler une «grande ovation» et se rallièrent à lui en criant « Heil » avec jubilation.25 Comme le montrent clairement les extraits repris, ce qui différenciait Hitler des autres leaders de la droite nationaliste était la promesse de mener à bien deux missions qui tenaient fort à coeur aux cercles réactionnaires de la classe dirigeante depuis longtemps, et plus spécialement depuis la Révolution doctobre en Russie et la Révolution de novembre en Allemagne : exterminer le mouvement ouvrier et «ramener dans le sein de la Nation» les travailleurs jusque-là socialistes. Cest précisément lacharnement à remplir ces deux missions qui a donné au fascisme allemand comme cela avait déjà été le cas avant en Italie son caractère fasciste.
Il semble évident que Hitler épargna à ses auditeurs millionnaires comme ce fut aussi le cas dans ses discours devant les magnats de la Ruhr les tirades antisémites qui constituèrent la base de ses discours de masse. Les «révisionnistes» bourgeois, comme Jochmann ou Turner, ont voulu tout de suite mettre cela à la décharge des monopolistes en y voyant une habile tentative de tromperie de la part de Hitler. Selon Jochmann, Hitler aurait volontairement trompé les membres du Nationalklub en leur cachant de nombreuses choses quils nauraient jamais pu soupçonner. Quant à Turner, il pense que Hitler aurait tempéré son antisémitisme devant Kirdorf car il avait constaté que ce dernier ne le partageait pas.26 Ce ne sont là que de grossières tentatives de réhabilitation. Les propos antisémites des nazis ont été proférés jour après jour devant tous sans quun seul de ces messieurs nait jugé nécessaire den faire le reproche à Hitler.
Pourquoi? La droite politique allemande était déjà antisémite bien avant quun Hitler en fasse son programme. Bien au contraire, Hitler est devenu antisémite à force, entre autres, de fréquenter les pangermanistes, dont le leader Class déclara dès octobre 1918, lors dune séance du comité directeur de lassociation, que tous les pangermanistes étaient alors antisémites. Kirdorf, qui avait été auparavant ouvertement philosémite, «est aujourdhui dun avis tout à fait contraire et est même devenu violemment antisémite, comme tous les membres de lindustrie lourde ». Il en allait de même dans larmée et la noblesse prussienne, qui létaient «avec véhémence», mais cela ne suffisait pas : « Le peuple tout entier devait en être et participer ». Et il ajouta quil « ne reculerait devant rien» pour atteindre son but.27
Hitler laissa lantisémitisme de côté lorsquil sadressa aux monopolistes pour la simple et bonne raison quil considérait que lantisémitisme au même titre que la fameuse idéologie nationale-socialiste étaient des moyens pour manipuler les masses. À quoi cela lui aurait-il servi de présenter tout ça à ces auditeurs-là ? Par contre, ce qui leur était indispensable, et ce que Hitler sefforça de leur expliquer, cétait de transmettre aux masses et de leur inculquer avec force une « conception du monde ».
«Ne pensez pas que quelquun puisse rallier les masses sans leur donner le sentiment que ses convictions sont honnêtes et intègres et quil oeuvre pour le bien dune masse la plus large possible. Sans cela, tout effort sera davance voué à léchec [ ] La deuxième condition est la suivante : il faut proposer à la masse une véritable profession de foi politique, un programme immuable, une croyance politique inébranlable [ ] Lhomme veut des croyances, et ce aussi dans le domaine politique, une vision du monde qui le porte, sur laquelle il puisse construire, qui laccompagne dans tous les moments de sa vie et qui donne une direction à sa vie tout entière, en peu de dogmes. Là aussi les congrès des partis de droite ne remporteront aucun succès. Leurs programmes sont trop changeants, voilà pourquoi on ne les croit pas et pourquoi, surtout, on ne les prend pas au sérieux. Ce que veut la large masse, cest une plateforme stable et durable sous ses pieds. Voilà pourquoi, aussi stupide que soit le programme du marxisme, sa stabilité et sa fermeté sont la cause de son succès. On y croit !28»
Hitler ne pouvait pas exposer plus clairement le caractère démagogique et la fonction manipulatrice de lidéologie nazie. Ce discours hambourgeois, comme les autres discours prononcés par Hitler devant des monopolistes, démontrent clairement que Hitler proposa à ces hommes puissants de les débarrasser une fois pour toutes de leur principal ennemi, le mouvement ouvrier, et que ces hommes puissants ont accueilli cette offre avec enthousiasme. Ce nest pas pour rien que lon se donna tant de mal pour garder ces discours secrets. En effet, si on en avait pris largement connaissance, il aurait été beaucoup plus facile au mouvement ouvrier de révéler aux masses la véritable nature du NSDAP et de le dénoncer comme une agence de la bourgeoisie monopoliste.
Un «parti des travailleurs » pour les entrepreneurs
Après sa refondation, la direction du parti resta à Munich. Les nouveaux statuts conféraient non seulement à Hitler des pouvoirs dictatoriaux, mais lui accordaient également la direction du groupe local munichois, ce qui était déjà inscrit dans les statuts de 1922.29 Mais lévolution la plus importante au sein du parti sest fait sentir dans le nord et le nord-ouest de lAllemagne30, où Hitler chargea Gregor Strasser dinstaller le parti.31 Ce dernier, président du Gau de Bavière méridionale jusquà linterdiction du NSDAP, était déjà le leader effectif du NSDAP en Allemagne du Nord avant quHitler ne le charge de cette mission.
Après linterdiction du NSDAP, quelques-uns de ses dirigeants, Gregor Strasser en tête, avaient formé aux élections régionales et municipales du début de lannée 1924 ainsi quaux élections fédérales le «Bloc social-populaire» (Völkisch-sozialer Block), une coalition avec dautres partis populistes parmi lesquels on distinguera surtout le Deutschvölkische Freiheitspartei. Grâce à cette coalition, Gregor Strasser avait obtenu un mandat de député. Peu après les élections, il fut tenté de transformer cette alliance en un conglomérat durable, avec le but de devenir le réceptacle des nombreux groupes populistes et nationauxsocialistes éclatés et de former ainsi le parti de masse populiste et nationaliste. En entrant dans la direction fédérale de cette coalition, Gregor Strasser, représentant de Hitler, soutint cette tentative.33 Hitler lui-même, de sa confortable prison de Landsberg, ne se déclara ni pour ni contre cette fusion34, dautant plus que Hermann Esser et Julius Treicher, les leaders de la Grossdeutsche Volksgemeinschaft, lorganisation qui avait succédé en Bavière au NSDAP, la combattirent.
Peu après sa libération « conditionnelle », après neuf mois de détention, et la levée de linterdiction qui frappait le NSDAP, Hitler ne prit pas place dans la direction fédérale du Nationalsozialistische Freiheitspartei mais semploya à refonder le NSDAP, ce qui entraîna une rupture avec Ludendorff et von Graefe. Graefe, de son côté, remit sur pied le Deutschvölkische Freiheitspartei (17.2.1925). Il dut naître alors entre ces deux partis une rivalité très forte et une lutte acharnée, surtout en Allemagne du Nord, où le DVFP avait une bonne longueur davance sur le NSDAP à cause de linterdiction de ce dernier depuis 1922 et de la fusion de la plupart des groupes du NSDAP avec le DVFP.35 Voilà pourquoi, lors de la nouvelle fondation du NSDAP, les leaders nazis voulurent annexer le plus possible de groupes locaux du VF dAllemagne du Nord. Personne nétait mieux placé pour cette tâche que Gregor Strasser, qui se mit directement à la disposition de Hitler dès que fut prise la décision de refonder le parti.
Son activité au sein de la direction nationale du Nationalistische Freiheitspartei donnait à Strasser un excellent aperçu des liens entre les organisations des partis du Nord. Il y était connu et reconnu par tous et avait de nombreux contacts personnels avec les leaders locaux. Par ailleurs, en tant que membre du Reichstag, il avait la possibilité de voyager gratuitement dans tout le pays grâce au billet des « représentants du peuple », un avantage dune valeur inestimable pour le développement dune organisation.36
Le développement du NSDAP dans la Ruhr était particulièrement important. Il fut décidé de refonder le NSDAP en Rhénanie et en Westphalie, à Hanovre et en Poméranie lors dune réunion des chefs de Gaus et de secteurs de lancien Nationalsozialistische Freiheitspartei (aussi appelé Nationalsozialistische Freiheitspartei Grossdeutschland.) qui eut lieu le 22 février 1925 à Hamm, sous la présidence de Gregor Strasser.37 En mars 1926, les Gaus de la Ruhr du NSDAP38 furent rassemblés en un seul et unique Gau de la Ruhr39, qui joua un rôle central pour le NSDAP dAllemagne du Nord dans les années qui suivirent. En effet, cest surtout dans ce bastion du mouvement ouvrier que le NSDAP dut prouver quil était capable de respecter les promesses ambitieuses de Hitler, à savoir écraser le marxisme et conquérir les travailleurs à la pensée nationale. Cest également là-bas que le NSDAP trouva son premier et son plus actif soutien moral, politique et financier dans les rangs des monopolistes les plus puissants.
Le NSDAP était lié par des relations personnelles innombrables aux cercles «nationalistes» de la bourgeoisie, aux fonctionnaires, aux officiers de la Reichswehr et aux cercles de « léconomie » de la Ruhr. Lassociation pangermaniste Alldeutscher Verband joua un grand rôle. Il est vrai que le leader des pangermanistes, Class, avait fermement condamné le putsch de novembre de Hitler et Ludendorff parce que cette action avait entraîné lécroulement de sa propre conception de la dictature, mais dès octobre 1924, il avait violemment protesté dans son journal contre une éventuelle expulsion de Hitler (tout le monde savait quil était autrichien) et certifié quil avait par son engagement volontaire pendant la guerre et sa lutte «contre le marxisme et le communisme », « prouvé son appartenance au peuple allemand et son dévouement à la cause patriotique dans une mesure difficile à dépasser». L «exclusion » dun tel homme de la «communauté allemande» en lempêchant par là de « servir son peuple » serait une «monstruosité».40 La prise de position du leader des pangermanistes confirma ce quavait déjà très clairement montré le procès contre Hitler et ses complices, à savoir que les cercles les plus réactionnaires de la bourgeoisie allemande étaient décidés à garder latout Hitler, ce démagogue extraordinairement doué, pour le cas où ils en auraient besoin. Lattitude de ces cercles à légard du NSDAP était aussi déterminée par cette position de base. De plus, de nombreux groupes locaux du NSDAP dans la Ruhr étaient issus dune filiale de lassociation pangermaniste, le Deutschvölkischer Schutz- und Trutzbund (l«Alliance défensive et offensive populaire allemande»), dont les membres avaient rejoint en nombre le NSDAP sur le conseil de la direction de lAlliance après linterdiction de celle-ci en été 1922 (suite au meurtre de Walther Rathenau). 41 Ces étroites relations entre les pangermanistes et le NSDAP au début des années vingt ne doivent pas avoir été sans influer sur lattitude du plus important pangermaniste de la Ruhr, Emil Kirdorf.
De la même manière, sa relation au début des années vingt avec le Deutschvölkische Freiheitspartei, et surtout avec le général Ludendorff, avait joué en faveur du NSDAP dans les cercles de la bourgeoisie. En effet, Ludendorff avait été pendant la Première Guerre mondiale un grand représentant des intérêts de lindustrie lourde de la Ruhr42 et cest précisément par lintermédiaire de Ludendorff quHugo Stinnes (via Minoux) et Fritz Thyssen étaient entrés en contact avec le NSDAP en 1923 et lavaient déjà dès cette époque soutenu, même financièrement.
Emil Kirdorf aussi sintéressait au parti nazi à lépoque. Il raconte lui-même : « Ma première tentative afin dentrer en contact avec ce mouvement remonte à lannée 1923, à lépoque de loccupation de la Ruhr. » Lors dune visite chez son frère à Munich, continue à raconter Kirdorf, « je pris part à une assemblée national-socialiste avec lespoir de voir Adolf Hitler et de lentendre parler.» Malheureusement, ce ne fut pas Hitler qui parla, mais un autre intervenant. Malgré tout, «la forte impression que cette assemblée fit sur moi augmenta lintérêt que je portais au mouvement qui, peu après, précisément le 9 novembre 1923, disparut à larrière-plan après sa tentative de prendre le pouvoir43.»
Comme le montrent les premiers voyages de Hitler dans la Ruhr dès 1926, on avait gardé dans les cercles industriels de la Ruhr une grande sympathie pour lui et pour son «mouvement». Le fait quune grande partie des membres du corps franc qui sétait livré pendant loccupation de la Ruhr par les Français à une résistance active, à des actes de sabotage par exemple, étaient soit déjà à lépoque membres du NSDAP, soit le devinrent plus tard, doit y avoir contribué. La lutte illégale active contre la force doccupation avait reçu le soutien secret dà peu près tous les cercles de la bourgeoisie ainsi que des autorités allemandes.44 Sa direction était entre les mains de la Reichswehr, qui rejetait toutefois toute relation avec les actes de sabotage et les organismes qui les perpétraient. 45
Bien entendu, une grande partie des relations qui se nouèrent au cours des mois de ce quon connaît comme «le combat de la Ruhr » entre dune part les membres des groupes illégaux et dautre part des officiers de la Reichswehr, des fonctionnaires et des industriels, se poursuivirent par la suite. Il est bien connu quune grande partie des fonctionnaires nazis du territoire Rhin-Ruhr prirent part à la « résistance active»46.
Karl Kaufmann, fils dentrepreneur, premier Gauleiter du Gau de Rhénanie du Nord en 1925, premier Gauleiter du Gau de Ruhr-Westphalie en 1926 et de ce qui deviendra le Gau de la Ruhr, fut dabord membre dune brigade de mauvaise réputation, la Brigade Erhart, et ensuite du pas plus reluisant corps franc de Killinger. Membre du NSDAP dès 1921, il était un des leaders des commandos de sabotage de la Ruhr.
Josef Grohé, employé de commerce, administrateur du Gau de Rhénanie du Sud (Cologne Aix, Coblence Trêves) depuis la nouvelle fondation du NSDAP, devint en 1921 membre de l« Alliance défensive et offensive populaire allemande » et participa après son interdiction à la fondation du groupe local de Cologne du NSDAP. Pendant loccupation de la Ruhr, il appartint à un groupe terroriste qui faisait exploser les voies de chemin de fer.
Friedrich Karl Florian, fonctionnaire minier à Buer, fondateur du groupe local de Buer du NSDAP et, plus tard (1930), président du Gau de Düsseldorf, fut membre de l« Alliance défensive et offensive populaire allemande» et participa à la « résistance active ».
Erich Koch, fonctionnaire des chemins de fer, fils dun chef datelier dElberfeld, membre du NSDAP de la Ruhr depuis 1922, chef de secteur du NSDAP à Essen en 1927, plus tard Gauleiter suppléant du Gaude la Ruhr, était en 1921, comme Kaufmann, membre du corps franc de Killinger et participa à la «résistance active» dans lentourage dAlbert Leo Schlageter, condamné à mort pour sabotage par les Français. Schlageter était par ailleurs lui-même membre du «Grossdeutsche Arbeiterpartei», une des organisations fondée par le chef des corps francs Gerhard Rossbach, remplaçant le NSDAP à lépoque de son interdiction.47 Il était un national-socialiste notoire et était extrêmement militant dans les cercles nationalistes pour le NSDAP.
Le terrain était déjà bien préparé pour que la bourgeoisie nationaliste de la Ruhr accueille avec bienveillance le NSDAP. En 1926-1927 vinrent sajouter au paysage de nouveaux éléments qui incitèrent certains cercles industriels de la Ruhr à accorder au NSDAP une attention et un soutien accrus.
Premièrement, léchec du putsch « légal» programmé et préparé par Heinrich Class début 1926. 48 Après lélection de Hindenburg à la présidence du Reich, Class et dautres pangermanistes de premier plan, parmi lesquels Hugenberg et Kirdorf, crurent pouvoir réaliser un coup dÉtat légal avec son aide. Les préparatifs étaient tellement bien avancés quon avait déjà établi une liste gouvernementale et rédigé le texte dun décret-loi qui devait être adopté directement après le changement de gouvernement et qui devait abroger la Constitution, dissoudre tous les parlements, suspendre lensemble des droits fondamentaux et punir par la mort toute forme de résistance contre les commanditaires du putsch.49 Le gouvernement prussien, mis au courant de ces manoeuvres, ordonna le 11 mai 1926 une perquisition chez une série de personnes impliquées, parmi lesquels les gros industriels Emil Kirdorf et Albert Vögler.50 Toute la presse de droite sempara de ces perquisitions pour entamer une violente campagne contre les « actions policières contre des bourgeois irréprochables ». Elle mit fortement en avance le fait que les autorités mêmes avaient tout intérêt à étouffer les faits constatés, Hindenburg en personne étant mêlé à cette affaire.
Léchec de cette tentative de putsch a sans aucun doute convaincu Class, Hugenberg et Kirdorf quil nétait pas possible de modifier les rapports de cette manière, mais quil fallait sefforcer de créer une base parmi les masses afin de renverser la république parlementaire de lintérieur. Ils nen accordèrent que plus dimportance au « harangueur » quétait Hitler, qui avait déjà une fois prouvé quil était capable avec son parti de mettre en place un mouvement de masse «national ». Kirdorf tout particulièrement, de moins en moins satisfait par la ligne quimprimait Westarp au DNVP, nourrit un fort intérêt pour le NSDAP.
Suite à lélection de Hindenburg à la présidence, le Parti populaire national allemand avait entamé depuis 1925 un changement progressif de ligne politique et estimait que la défense des intérêts des cercles agricoles et industriels qui le soutenaient ne pouvait se faire quau sein du gouvernement, et non dans lopposition, ligne bien définie par lexpression Hinein in den Staat! («À lintérieur de lÉtat!»)
En janvier 1925, le DNVP avait pour la première fois pris part à un gouvernement de la République de Weimar, mais avait profité de la conclusion du Pacte de Locarno pour sortir de la coalition gouvernementale en octobre 1925.51 Lorsquun nouveau gouvernement fut formé en janvier 1927, avec dimportantes décisions à prendre dans le domaine de léconomie et de la politique sociale, le DNVP fut à nouveau soumis à de fortes pressions de la part dune grande partie des industriels qui se tenaient en coulisse et de l«Union agricole du Reich» (Reichslandbund) pour entrer dans le cabinet. Leur entrée ne leur fut concédée par les membres de la coalition quau prix de lourdes concessions politiques : les ministres nationalistes allemands durent reconnaître la constitution de Weimar, quils avaient tant critiquée jusque-là, et le ministre de lIntérieur nationaliste allemand Walter von Keudell dut officiellement déclarer quil garantirait le respect de cette constitution.52 Et comme si cela ne suffisait pas, ils durent aussi accepter le Pacte de Locarno, dont ladoption leur avait servi de prétexte pour quitter le gouvernement. Enfin, ils durent même consentir à une reconduction de la « Loi pour la protection de la République », contre laquelle le DNVP avait mené en son temps une campagne incendiaire et acharnée. La ligne nouvelle et plus réaliste de la direction du DNVP correspondait sans aucun doute à létat desprit dun grand nombre délecteurs du DNVP, mais pour certains militants du DNVP radicalement nationalistes et réactionnaires, elle était synonyme dune trahison impardonnable des principes fondateurs « nationalistes ».
Lorsque lUnion pangermaniste appela à manifester pour « lopposition nationale » contre le gouvernement, et donc également contre la direction de lépoque du DNVP et ses ministres, elle ne se faisait que lécho dune ambiance largement répandue dopposition aux membres «versatiles » de la direction du DNVP.53 Ils furent nombreux ceux qui partirent à la recherche dune nouvelle patrie politique où seraient mieux préservés les anciens fondements du Parti national allemand, leur rejet inconditionnel de la république de Weimar et leur hostilité à toute forme de parlementarisme et de démocratie bourgeoise. Parmi eux, Emil Kirdorf, qui quitta le DNVP en janvier 1927 et devint membre du NSDAP.
Lattitude et la victoire de Hitler au sein du parti aidèrent Kirdorf à franchir le pas. En effet, dans l« affaire de la campagne dexpropriation des princes » (Angelegenheit der Fürstenenteignungskampagne), cest la position de Hitler qui lavait emporté. Alors quune partie de la direction du parti, emmenée par Gregor et Otto Strasser, était prête à soutenir cette campagne, Hitler était parvenu à imposer que le NSDAP se démarque avec force de cette action qui avait été initiée par le Parti communiste, rejointe par le SPD sous la pression de ses membres et traitée par un comité apolitique sous la présidence de léconomiste Robert Kuczynski.
La situation était donc assez propice dans la Ruhr, au moment où Hitler se préparait à lancer une campagne de propagande et de promotion du NSDAP. Les leaders nazis de la Ruhr lavaient déjà invité plusieurs fois, mais malgré le fait quil avait accepté, il leur avait toujours fait faux bond, craignant ouvertement dessuyer un échec en raison de la force du mouvement ouvrier dans le territoire de la Ruhr et de la détermination des travailleurs de la Ruhr à opposer un refus cinglant au petit chef des fascistes.
Ainsi, après beaucoup dinsistance, Hitler avait finalement consenti à parler les 24 et 25 octobre devant des cercles fermés de membres (il lui était alors interdit de sexprimer en public54). Le Gauleiter de Westphalie de lépoque, Franz Pfeffer von Salomon, était venu le chercher à Munich mais Hitler conduisit si lentement quils manquèrent le train. Hitler, y voyant un présage, refusa de prendre un autre train. Les organisateurs expliquèrent son absence aux membres qui lattendaient en vain par un mensonge selon lequel Hitler naurait pas pu venir parce quil avait été arrêté par la police.55
Ce nest quen 1926 que Hitler osa saventurer dans la Ruhr, territoire des rouges. Outre le plus grand ancrage dont le NSDAP bénéficiait désormais dans la région, la perspective dun contact direct avec les puissants de la Ruhr et de la Région rhénane a dû être décisive dans la planification de ce voyage.
Le 15 juin, Hitler parla à Hattingen, la commune où se trouvait le groupe local du parti nazi le plus puissant de toute la Ruhr. Le lendemain, il parla à Bochum et le surlendemain à Essen56, dans la grande salle de la maison de lorganisation qui nétait quà moitié remplie.57Cest le 18 juin queut lieu lévénement le plus important de sa visite : la première apparition de Hitler devant de très importants magnats de la Ruhr. Le Reinisch-Westfälische Zeitung, un des relais de lindustrie minière de la Ruhr, relata les deux apparitions de Hitler à Essen en détail et dans un style enthousiaste proche de celui que lon retrouvera plus tard dans les journaux nazis.58Le 18 juin 1926, ce journal fit un battage publicitaire pour les nazis avec le compte rendu du discours de Hitler devant ses partisans à Essen : « Cest un secret de Polichinelle que le national-socialisme compte dans les villes industrielles de la Ruhr un grand nombre de partisans, des membres dont le nombre causerait létonnement si on le révélait. En effet, le grand public connaît peu le travail extraordinaire des leaders nationaux-socialistes. Dans la Ruhr, le mouvement hitlérien ne sadresse presque quaux travailleurs, voilà pourquoi le public bourgeois, qui ne connaît en général rien des conditions des travailleurs, nest que peu enclin à prendre part au mouvement nazi, par désintérêt ou parce quil le rejette par principe59.»
Après avoir persiflé Severing, le ministre de lIntérieur social-démocrate prussien, à propos de linterdiction de sexprimer en public prononcée à lencontre de Hitler, le journal poursuit : « Comment parle Hitler et que dit-il ? [ ] Aucun de ses mots nest dangereux pour lÉtat ou nocif pour le peuple, mais ils tentent de toucher lâme et de lattirer à lui [ ] Ce que prêche Hitler, ce nest pas la lutte des classes [ ] Nos dirigeants nationaux ne sont pas parvenus à sortir la pensée nationale de son isolement et nont pas su se faire une base de la masse du peuple. Nos socialistes ne sont pas parvenus à ancrer le monde de la pensée et du désir social de la masse dans la volonté daction de lintelligentsia. Ils courent lun à côté de lautre. Or, le principe même du national-socialisme est dunifier lun et lautre dans un seul corps. Selon Hitler, nest en vérité pas nationaliste celui qui apprend aux travailleurs à chanter des mélodies patriotiques et à crier hourra, mais bien celui qui lui donne les armes dont il a besoin sur tous les plans dans le combat pour la vie, pour vivre en tant que peuple [ ] Être socialiste, cest la même chose. Celui qui veut être socialiste doit aider son peuple à saffirmer dans la lutte brutale pour la vie que se livrent les peuples. Ce constat doit permettre de forger un nouveau concept de société, avec un seul chemin possible : la force sociale des masses doit aller de pair avec la pensée nationaliste de lintelligentsia60.»
Dans le but darriver à un tel « socialisme », Hitler promet datteler «les masses» aux chars de l« intelligentsia », de la classe dominante. Le journal était plein déloges : «On peut émettre des critiques sur les détails des déclarations de Hitler. Mais le fond de sa pensée est noble »
Le journal du monde de lindustrie lourde fit un compte-rendu tout aussi complet de la prestation de Hitler devant les magnats de la Ruhr. Le 20 juin 1926, ce journal écrivit : « Un cercle déconomistes ouest-allemands avait demandé à Adolf Hitler de faire devant des patrons du secteur un exposé sur le thème Politique économique et sociale en Allemagne. Le fait que cet exposé ait eu un tel succès de foule du côté des cercles de léconomie est la meilleure preuve de limportance quavait déjà prise le mouvement national-socialiste sous la direction de Hitler. Il doit avoir dautant plus attiré lattention des masses quil sadressait tout dabord au travailleur et se battait pour faire ressortir son âme allemande61.»
Lorsque le journal revint plus tard sur lévénement, il expliqua que lexposé de Hitler fut suivi par à peu près quarante industriels de la Ruhr62, parmi lesquels Kirdorf, qui entendit à cette occasion Hitler pour la première fois.63 Kirdorf sest senti tellement concerné par ce que raconta Hitler que, comme il le raconta lui-même : «À la fin, je me suis automatiquement levé et je suis allé lui serrer la main64. » Derrière cette poignée de mains se trouvaient non pas des millions de partisans pour cela il faudra attendre encore quelque temps mais des millions de marks: les 263 millions du capital de la Gelsenkirchener Bergwerksgesellschaft (société minière), les 120 millions en dactions de lUnion des aciéries détenues par la Gelsenkirchener Bergwerksgesellschaft ou les 7,5 millions du capital du cartel charbonnier de la région rhénane-westphalienne à qui revenaient en 1926 plus des trois quarts de lensemble des subventions accordées au secteur houiller en Allemagne. Cest Emil Kirdorf qui occupait la fonction de président dhonneur du conseil dadministration de la Gelsenberg (abréviation dusage en bourse) et du cartel charbonnier, quil avait fondé en 1893.65
Turner, le premier de la classe des « experts » révisionnistes du capital monopolistique allemand, a noirci de nombreuses pages pour prouver que Kirdorf, 80 ans à lépoque, nétait quun cas isolé, sénile, qui naurait représenté que lui-même car il naurait plus eu aucun accès aux fonds politiques de lindustrie et des organisations qui y étaient affiliées. En outre, le soutien financier quil aurait pu personnellement apporter au parti nazi aurait été vraiment dérisoire car il naurait possédé quune fortune personnelle relativement modeste et aurait été connu pour être un grippe-sou.66
Outre le fait que Turner napporte aucune preuve de ce « peu dinfluence » dont jouissait Kirdorf, outre le fait que Kirdorf raconte lui-même quil aurait servi pendant des années dintermédiaire entre Hitler et lindustrie67, il suffit de jeter un coup doeil sur la composition de la direction et du conseil dadministration de la Gelsenberg et du cartel pour se rendre compte quil y avait encore là suffisamment de membres actifs avec laide desquels il aurait pu imposer sa volonté si cela avait été nécessaire. En effet, le président du comité directeur de la Gelsenberg était le directeur général Ernst Tengelmann, un homme auquel Kirdorf pouvait se fier. Lui et ses fils, Walter et Wilhelm, se tournèrent dès 1930 vers le NSDAP, sous linfluence de Kirdorf.68 Les fils Walter et Fritz Tengelmann étaient également membres de la direction de la Gelsenberg.69
Et comme si ce nétait pas encore assez, le gendre de Kirdorf, Hans Krüger, ancien officier de marine, était lui aussi membre de la direction de la Gelsenkirchener Bergwerks AG!70En outre, au conseil dadministration siégeaient deux autres protecteurs de la première heure de Hitler, Fritz Thyssen et Albert Vögler 71, dont les opinions politiques se différenciaient à peine de celles de Kirdorf.
Il nen allait pas autrement du cartel charbonnier. Au sein du conseil dadministration, dont Kildorf était également président dhonneur, il pouvait au moins sappuyer sur un deuxième gendre, Herbert Kauert, membre de la direction de lUnion des aciéries et sur Ernst Tegelmann72. Le caractère erroné des déclarations de Turner sur limpuissance et la sénilité de Kirdorf est confirmé par le fait que Kirdorf eut encore un entretien avec Hitler en 1933 à lObersalzberg, alors quil avait 86 ans, et en profita pour lui faire savoir fermement quels étaient les souhaits du cartel houiller.73
Les apparitions de Hitler devant des industriels de la Ruhr dans les années 1926 et 1927, dont nous allons parler un peu plus loin, contredisent également les déclarations dun autre révisionniste, Iring Fetscher, qui sappropria cette constatation : « Ce nest pas largent qui lui a ouvert la route du pouvoir, largent est bien plus venu par la suite, attiré par le pouvoir74.»
Le Rheinisch-Westfälische Zeitung reprit en son temps de manière concise ce que Hitler déclara le 18 juin 1926 à ces messieurs à propos de la politique économique et sociale allemande. Comme à son habitude, il ne saventura pas sur des questions concrètes mais donna à ses auditeurs un « large aperçu de sa pensée ». Selon Hitler, peu importe ce que lon entreprend dans le système actuel, une constatation est inévitable : «dans sa tendance générale, lévolution va vers le bas75.»
Hitler assura avec insistance ses auditeurs sur le fait quil agirait « pour le maintien de la propriété privée» et quil protégerait l« économie de libre marché », quil considérait comme «lordre économique le plus adéquat, si pas le seul ordre économique possible ». Mais il ne pourrait y avoir déconomie forte que dans un État fort, et cet État ne pourrait être créé que dans un « conflit» avec le marxisme. Cétait là, selon Hitler, le travail et la mission du mouvement national-socialiste.76 Comme à Hambourg quelques mois plus tôt, et comme il lavait déjà fait au début des années 20, il leur proposait dêtre avec son parti lunité de choc idéologique et politique au service de leurs desseins.
On ne peut en aucun cas dire que Hitler a exercé dune manière quelconque «un rayonnement démoniaque», irrésistible, sur ses auditeurs, ou quil les ait «charmés» (leurs défenseurs bourgeois utilisent généralement de telles expressions afin d« expliquer » le choix fait par les monopolistes allemands de se tourner vers le NSDAP). Ils le jugèrent objectivement en fonction de son utilité et de sa fiabilité. On peut imaginer ce quil en ressortit en lisant la remarque suivante publiée dans le RWZ: «On peut juger de limpression que fit lexposé dune heure et demie de Hitler par le haut degré dattention avec lequel il fut écouté et par les applaudissements qui le saluèrent à la fin77.»
Il sagit en fait dune formulation fort prudente. On peut en déduire quil les avait convaincus de son utilité et de la fiabilité de sa personne, mais également quils ne sopposaient en rien à ses objectifs. Et même si le moment nétait pas encore vraiment venu en été 1926 dutiliser et de mettre en place de telles personnes et un tel mouvement, le petit « cercle déconomistes ouest-allemands» à la base de lévénement pouvait être satisfait du succès remporté, une satisfaction que pouvait encore plus ressentir Hitler : il avait cessé dêtre pour la plupart des personnes présentes une figure exotique du lointain pays de Bavière et elles avaient reconnu en lui un leader politique qui méritait leur attention. Peu de temps après la refondation du parti, il sagissait donc dun événement dune grande importance grâce auquel le NSDAP sétait dun coup distingué de tous les autres groupes et groupuscules populistes.
Cette prestation de Hitler devant les industriels de la Ruhr représente donc un tournant significatif dans lhistoire du NSDAP et dans le lien entretenu par la classe dominante avec ce parti et avec le fascisme en général. Cest ici quun lien fut noué, un lien qui concernerait année après année des cercles de plus en plus larges et ne cesserait de se renforcer. Ce lien ne sera pas linéaire et sans crises, mais se poursuivra jusquà ce que les monopolistes allemands les plus importants se mettent finalement daccord pour donner à Hitler leur préférence sur tous les autres candidats pour se charger de la gestion des affaires de lentreprise « Impérialisme allemand ».
À partir de ce moment, Hitler fut un hôte régulier du «domaine de la Ruhr». Il fit son exposé suivant devant des industriels de la Ruhr le 1er décembre 1926 à Königswinter, et seulement deux jours plus tard, le 3 décembre, il parla à nouveau devant un public choisi dentrepreneurs, une fois de plus à Essen. Le Essener Anzeiger78fit un compte rendu circonstancié de cet événement. Le cercle convié ne doit guère avoir été plus important quen juin, car lévénement eut lieu dans la salle de musique de chambre de la ville, mais le journal mentionna seulement «un public important». Cette fois-ci, Hitler demanda à ses auditeurs deux heures trois quarts dattention et laccueil fut à peu près le même quen juin : « Lassemblée accueillit la première partie de son discours avec réserve et attendit la suite, puis linterrompit à plusieurs reprises pour marquer son accord, qui sexprima à la fin par de longs applaudissements79. » Lexposé sintitulait : « Assainissement du peuple sur une base nationale80». Si on lit le contenu du discours dans lEssener Anzeiger, on devine aisément ce que lassistance a accueilli avec des applaudissements. Immédiatement en introduction, Hitler livra une définition stupéfiante qui laissait entendre quil considérait la réalisation des buts expansionnistes de limpérialisme allemand comme la mission centrale de la politique : « La manière originelle et la plus noble de faire de la politique est létablissement dun rapport raisonnable entre la superficie et la population, autrement dit : laccroissement de la population donne un droit naturel à un accroissement du territoire. » Toujours selon le journal, Hitler « ne voit quun moyen, à savoir lacquisition de terres et de sol, pour offrir de nouveaux débouchés à lindustrie allemande. Cette voie requiert cependant [ ] un pouvoir fort81.»
Ce but ne pourrait être atteint, continua Hitler, par le «principe de la majorité », un argument qui allait totalement dans la direction de ses auditeurs car labandon de ce principe « réglerait en définitive les problèmes majeurs de gens qui ne comprenaient rien à rien et qui nétaient pénétrés que par la bêtise et la lâcheté. » «Pour voir combien le principe de la majorité était caduc et impropre, il suffisait de le sortir du parlement et de lappliquer ne fût-ce quune fois à ladministration, à larmée ou à léconomie: laisserait-on un régiment décider sil fallait lancer une attaque ou non ».
Pour ses auditeurs, le fascisme italien était lexemple à suivre et, loin de mériter des critiques, il méritait au contraire des applaudissements : « Le fascisme a en fait accompli le miracle de faire dun peuple pourri une nation fière et consciente de sa propre valeur. Si nous voulons atteindre ce but, nous devons prendre en considération le fait que léconomie nourrit bien lhomme mais ne lencourage pas à mourir82.»
Dans son discours aux magnats de la Ruhr, Hitler expliqua avec toute la clarté souhaitée quil considérait comme sa mission dencourager la masse du peuple allemand à mourir dans une guerre pour conquérir de lespace et de nouveaux marchés, et quil se sentait capable de len convaincre.
Il serait inutile de reprendre aussi complètement les discours de Hitler sil ne se trouvait pas des hordes dhistoriens bourgeois pour déclarer à lunisson que les patrons et les généraux qui choisirent Hitler en 1933 comme chancelier lauraient fait sans rien savoir de ses intentions en politique intérieure et extérieure. La vérité historique cest précisément ce que prouvent ces premiers discours de Hitler devant les patrons est tout à fait différente : pour eux, Hitler nentra en considération comme candidat à la chancellerie que parce quils savaient bien et depuis longtemps quil ferait siens ces objectifs, leurs objectifs.
Le 27 avril 1927, Hitler faisait déjà son quatrième discours devant des « patrons » (cette fois dans la grande salle de Essen) sur le thème « Dirigeant(s) et masse ». Ils étaient maintenant deux cents à avoir répondu à linvitation un signe que lintérêt des puissants de la Ruhr pour le parti nazi avait déjà grandi à cette époque. 83
Cet événement fut suivi quelques semaines plus tard, le 4 juillet 1927, par le premier entretien entre Hitler et le patriarche des magnats de la Ruhr, Emil Kirdorf, dans la maison de léditeur munichois Hugo Bruckmann. Kirdorf décrivit plus tard, en 1935, la genèse de cet entretien : « Je ne pouvais plus oublier Hitler (après quil leut entendu lors de lassemblée à Essen n.d.a.) et je me sentais lié à lui. Je considérai alors comme providentielle la lettre que je reçus de Madame Hugo Bruckmann, une dame que je ne connaissais pas encore. Elle mapprit quelle était une partisane enthousiaste dAdolf Hitler et quelle cherchait un moyen de mettre le leader du mouvement national-socialiste en contact avec des hommes du monde de léconomie et dintroduire ses idées. Elle se serait dabord tournée vers le prince Karl von Loewenstein85 qui lui aurait écrit que le seul homme qui pouvait être utile à Adolf Hitler dans le monde de lindustrie était Emil Kirdorf. Madame Bruckmann vint donc à Gastein, où je me trouvais à lépoque avec ma femme, et il fut décidé que nous passerions par Munich sur le chemin du retour et aurions là un entretien avec Adolf Hitler. »
Pour vraiment faire la lumière sur cet événement, il faut ajouter et Turner le passe prudemment sous silence que Karl zu Löwenstein était directeur du Berliner Nationalklub, ce même club qui avait déjà invité Hitler en 1922 à venir faire un exposé à Berlin et qui comptait parmi les membres de sa direction le pangermaniste Paul Bang et dans son conseil consultatif Alfred Hugenberg, Emil Kirdorf, Albert Vögler et de nombreux autres industriels, Junkers et hommes politiques extrêmement hostiles à la République. 87En outre, un autre membre de la famille Löwenstein, Hans von Löwenstein, était en tant que présidentde lUnion minière depuis 1906 un intime de Kirdorf.88
Kirdorf poursuit sa description de la rencontre : «Lentretien dura quatre heures et demie. Adolf Hitler ma présenté en détails son programme, que je connaissais déjà dans les grandes lignes par la lecture de son livre Mein Kampf. Quand il eut fini, je ne pus que me déclarer en total accord avec tout ce quil venait de dire [ ] Nous convînmes que le Führer résumerait dans un petit écrit toutes les idées quil mavait présentées. Je lui promis de propager cet écrit en mon propre nom. Il fut par ailleurs décidé quAdolf Hitler viendrait dans la région (la Ruhr) et que jy inviterais quelques personnalités dirigeantes du monde de lindustrie afin quil puisse également leur présenter ses idées oralement. Cette assemblée eut également lieu et une série de personnes y prirent part.»
Si le premier exposé de Hitler devant des industriels était déjà un événement hautement significatif pour lavenir du NSDAP, cette rencontre personnelle entre Hitler et Kirdorf létait dautant plus. Peu après le 1er août 1927 Kirdorf entra au NSDAP, ce quil ne tint absolument pas secret. Au contraire, il le fit savoir à ses camarades du monde de léconomie par son activité particulièrement intense de diffusion pour le compte du parti nazi.
Comme semblent ridicules face à tous ces éléments les numéros déquilibriste de Turner, qui essaie de tordre le cou à ce qui sont pour lui des « légendes » sur le soutien des monopolistes à lascension du NSDAP. Il écrit notamment à propos de Kirdorf : «À la fin de notre analyse (!), il ressort que limportance de Kirdorf dans lascension de Hitler ne tint pas principalement (!) à sa qualité particulière dindustriel. En somme, et cest là un fait plus important, il fut une de ces personnalités importantes et auréolées qui contribuèrent à rendre le futur dictateur décent aux yeux de millions dAllemands au fil de son ascension90.» Quelle manipulation sans scrupules. Pour faire sortir du raisonnement les millionnaires qui permirent tout dabord lascension de Hitler, on pousse à lavantplan les « millions dAllemands » qui ne se laissèrent pas «embrigader» par les nazis, par Kirdorf ou par quelque autre personnalité « importante », ni à cette époque ni même aux élections de 1928 !
De même, les tentatives de faire passer le parcours de Kirdorf pour un cas isolé ne résistent pas à lépreuve des faits. En effet, le rapprochement de Kirdorf avec le NSDAP nest quun symptôme particulièrement évident dun processus sociétal, à savoir les efforts que firent dès les années 1927-1928 les éléments les plus réactionnaires du capital monopolistique pour mobiliser à nouveau leurs forces en vue de lassaut contre la République de Weimar. Il suffit de se rappeler une fois encore la genèse et les suites de cette fameuse rencontre entre Kirdorf et Hitler pour le constater. Après que Hitler eut déjà fait devant des industriels de la Ruhr trois prestations couronnées de succès, des cercles de la bourgeoisie foncière munichoise, déjà acquis depuis longtemps à la cause du mouvement nazi, prirent linitiative de consolider et dinscrire dans la durée les relations entre le NSDAP et lindustrie de la Ruhr. Ils sadressèrent à lavant-garde des monopolistes et des Junkers dextrême droite, le Berliner Nationalklub. Son président ne rit pas de ces «provinciaux» et de leurs exigences, mais fut au contraire tellement en accord avec leur projet que lorsquil mentionna le nom de Kirdorf, ce ne fut pas en tant quhomme qui soutenait en son seul nom le NSDAP, mais en tant que lhomme qui pourrait comme nul autre être « utile à Hitler dans le monde de lindustrie ».
Encore une fois, ce que Hitler disait à Kirdorf nétait pas de nature à toucher personnellement le seul Kirdorf, mais correspondait tellement aux conceptions de ses amis industriels que Kirdorf était certain quils approuveraient les déclarations de Hitler. Il sétait ainsi luimême chargé de limpression et de la diffusion du discours de Hitler.
Hitler adaptait ses déclarations à la personnalité de Kirdorf lorsquil sen prenait non seulement aux « optimistes » qui parlaient dun assainissement de léconomie, mais également à ceux qui « voyaient tout en noir » et aux «pessimistes sans le moindre espoir ». Kirdorf faisait en effet partie de ces derniers depuis 1918. Admirateur de Bismarck, il navait pas pardonné à Guillaume II de lavoir limogé et, comme la plupart des pangermanistes, il avait suivi la politique de lempereur avec une méfiance et une gêne croissantes. Leffondrement de lEmpire signifia pour Kirdorf, alors âgé de 71 ans, une faillite personnelle temporaire. Kirdorf répondit le 23 juillet 1919 aux constantes invitations de Heinrich Class à continuer à collaborer avec lui au sein de la direction de lUnion pangermaniste par une lettre de refus pleine dune profonde amertume qui fut, comme il lécrit lui-même, renforcée par une opération des intestins. « Je ne sais pas, écrit Kirdorf à Class, si je dois admirer ou regretter que vous vouliez continuer de vous battre, car je suis convaincu que vous allez encore essuyer les pires déceptions, que moi jai surmontées. Cest la raison pour laquelle je laisse maintenant ma vie gésir devant moi sans le moindre espoir, je lespère pour plus trop longtemps encore. » La raison de ce désespoir, le fiasco de limpérialisme allemand et la crainte de voir arriver la fin de son propre empire industriel, ainsi que la peur de la Révolution et des travailleurs allemands, apparaît clairement dans la plainte de Kirdorf au sujet de la Gelsenkirchener Gesellschaft, «une de mes sociétés qui se trouvera peut-être encore cette année au bord de la faillite [ ] Et si nous parvenons à sauver maintenant nos ouvrages industriels de la ruine, ne seront-ils pas enlevés à leurs propriétaires ? Je crains déjà pour cet hiver que nous plongions dans lanarchie totale, que se produise un effondrement définitif, car la terrible pénurie de charbon va faire mourir le peuple de faim et de froid. Alors, la bête allemande, le peuple, montrera toute lampleur de sa dépravation91.»
La perte momentanée de tout espoir que limpérialisme allemand puisse se relever et retrouver « sa grandeur passée » avait chez Kirdorf une sorte de base idéologique. Il partageait avec Ludendorff lopinion selon laquelle la responsabilité du déclin et de leffondrement de limpérialisme allemand était « labsence régnante de germanité» (Undeutschtum)92. Pour lui, cet Undeutschtum nétait pas incarné que par les Juifs, mais aussi par le centre catholique, et a fortiori par la chrétienté. 93Il était de ceux qui, en privé, poussaient la pensée « nationale » (völkisch) à lextrême, dans un retour aux croyances mythologiques germaniques, raison pour laquelle Hallgarten lappelle le « vieux Teuton barbu » ou encore le «Wotan de lindustrie lourde allemande94».
Le pessimisme de Kirdorf était connu de nombreuses personnes, dont Hitler, et ce dernier se servit donc de toute son éloquence pour prouver que ce pessimisme désespéré navait aucune raison dêtre. La «démonstration» fut aussi grossière quon peut se limaginer, pour ne pas dire idiote, mais menée avec une énorme emphase, un appel vigoureux à la résurgence de lesprit prussien et une forte confiance en la victoire. Il ny avait de raison de désespérer que sil manquait au peuple allemand la valeur raciale. Et cette valeur, bien que menacée, navait pas encore disparu. Il fallait seulement revoir de fond en comble léducation et lart de conduire le peuple afin de « laider à retrouver sa valeur, également en tant quÉtat95». Lobligation suprême était alors « de ne pas capituler face aux manifestations de la déchéance, mais de leur faire face avec héroïsme. Il ne faut pas se laisser abattre mais bien relever la tête et serrer les dents pour clamer cette conviction suprême et vivante que tout ce qui a été créé par les hommes dans ce monde peut être détruit par des hommes et quil ny a pas une oeuvre du Malin que ne peut briser une volonté sacrée. Cest là ma conviction96. »
Kirdorf fit imprimer et propager les déclarations de Hitler, ce qui prouve que Hitler sut mieux que Class, du moins temporairement, réveiller chez le vieux Kirdorf lespoir dun renversement de la République et de léradication du mouvement ouvrier. Huit ans plus tard, en 1935, lhomme âgé de 88 ans écrivit avec le recul : «À une certaine époque, on a pu perdre foi dans lunité interne de la patrie, on avait presque perdu lespoir de vaincre en Allemagne lHödhr aveugle de la division. Cet homme (Hitler) y est parvenu [ ] aujourdhui, je suis optimiste97.» Il était à nouveau optimiste parce que l« unité interne» avait été restaurée au moyen des camps de concentration et de la terreur des SS et que le réarmement suivait son cours, plein de promesses.
Par ailleurs, la brochure diffusée par Kirdorf contenait tous les stéréotypes
que nous avons appris à connaître et qui sont des leitmotivs du
discours de Hitler : il développe la thèse « des deux camps
qui sopposent en ennemis mortels», il assure que le national-socialisme
exterminera le marxisme ; il annonce que « le gain despace »
pour répondre à la croissance de la population sera le but de
sa politique; il exprime son mépris des masses et explique que la démocratie
est la domination de la faiblesse et de la bêtise ; il déclare
la guerre à la République de Weimar (le NSDAP nest «
pas une organisation défensive pour la protection de lÉtat
actuel, mais une organisation de combat destinée à provoquer sa
chute98») ; il assure par ailleurs que le national-socialisme
protégera léconomie existante (« Le mouvement [
]
considère une économie nationale indépendante comme une
nécessité, [
] seul un État nationaliste fort peut
garantir à une telle économie une protection et une liberté
daction et de développement99.
») ; il promet «lintégration complète de la
quatrième classe dans la communauté100».
Cétait là une définition du « socialisme» national qui ne faisait absolument pas craindre aux entrepreneurs que les nazis appliquent un véritable socialisme (« Le mouvement national-socialiste [ ] construit un nouveau terme à partir de deux termes dont linterprétation était jusque-là équivoque et en opposition : nationalisme et socialisme. Il constate en effet que le socialisme le plus noble correspond à lamour le plus noble du peuple et de la patrie et que les deux dépeignent lexécution responsable dun seul et même devoir national101. ») Par ailleurs, Hitler promet de préparer une nouvelle guerre («Le mouvement national-socialiste ne sattend pas à ce que lon puisse régler la question de lavenir de la nation allemande par la voie dune décision prise à la majorité [ ] Lorganisation des forces de défense dun peuple [ ] est toujours en étroite relation avec lapprentissage de la valeur de la personnalité, de la lutte et de lamour de la patrie102.»)
Kirdorf était donc convaincu que ses amis industriels approuveraient également tous ces points. Une fois la brochure imprimée, il les invita chez lui, au Streithof, pour avoir loccasion dentendre Hitler en personne. Cet exposé de Hitler devant un petit cercle de 14 «patrons» de la Ruhr eut lieu le 26 octobre 1927 et fut pour Hitler un énorme succès.103Peu après, le 5 décembre 1927, Hitler parla de nouveau devant un public choisi, dans un plus grand cadre quauparavant. Le Rheinisch-Westfälische Zeitung raconte à ce propos : « Il y a deux ans, le premier exposé (de Hitler) dans une arrière-salle avait rassemblé au maximum quarante personnes, mais hier, lundi, pour un exposé devant un public choisi, la salle Krupp était pleine à craquer. Ils étaient plus ou moins six cents, venus dEssen, Bochum, Gelsenkirchen, Duisburg et de toute la région industrielle104.» Lentrée de Kirdorf au parti nazi et la diffusion de la brochure de Hitler quil avait entreprise avaient eu très clairement un effet important. Cet accroissement rapide de lintérêt des magnats de la Ruhr pour Hitler et son parti dépassa de loin laugmentation rapide du nombre de voix remportées par le NSDAP au cours des années qui suivirent.
Le journal parla avec approbation du contenu du discours de Hitler devant cette assemblée massive dindustriels et expliqua que Hitler ne sétait « jamais écarté des principes fondamentaux de sa pensée». «Une pensée reste au centre de ses considérations : il dit quil faut se battre pour que le peuple allemand retrouve la puissance dun État et se base pour cela sur les thèses du rejet de linternationalisme et du retour vers un égoïsme national sain et sacré, du rejet de la domination des masses par le biais de lélection démocratique des dirigeants et du retour à un vrai dirigeant choisi pour sa pure valeur personnelle. Dannée en année, ces thèses sont approfondies du point de vue idéologique et dannée en année, elles sont présentées sous de nouvelles formes et assorties de nouveaux arguments105.»
Rudolf Hess, à lépoque « secrétaire» de Hitler comme il se désignait lui-même, présente les résultats des discours du point de vue des nazis dans deux lettres adressées à Walter Hewel, qui participa au putsch de Hitler le 9 novembre 1923 dans les rangs du Bund Oberland.
Dans la première lettre, datée du 30 mars 1927, Hess fait la description suivante : « Vous serez surtout intéressé dapprendre quil (Hitler) a parlé trois fois au cours de lannée passée devant un public choisi dindustriels de la région Rhin-Westphalie, deux fois à Essen, une fois à Königswinter. Il a à chaque fois remporté un succès semblable à celui quil avait connu en son temps à lAtlantic Hotel de Hambourg. Il avait pour chaque discours devant lui un public relativement homogène et a donc pu garder une ligne continue. Comme à Hambourg, ici aussi, lambiance fut dans un premier temps assez froide et défavorable, une partie des gens assis face au tribun du peuple avec sur le visage un sourire moqueur. Je pus observer avec une grande joie le changement dattitude progressif de ces messieurs, bien quils aient lutté intérieurement. À la fin, ils ont applaudi comme ils applaudissent rarement. Cela eut un effet direct : lors de la deuxième assemblée dindustriels à Essen, à peu près cinq cents personnes avaient déjà répondu à linvitation. Le 27 avril, Hitler parlera probablement une troisième fois à Essen ; il est prévu dy convier aussi les dames qui, une fois conquises, se révèlent souvent plus importantes que les hommes. Il ne faut par ailleurs pas sous-estimer linfluence quelles exercent sur leurs maris106.»
Dans une deuxième lettre à Hewel datant du 8 décembre 1928, Hess revient sur ces événements : «À chaque fois, entre autres à Essen, il (Hitler) a parlé devant un cercle choisi déconomistes, de scientifiques, [ ] dans le style qui leur convenait. On a chaque fois dû organiser les rassemblements dans de plus grandes salles. À la fin, le gratin de léconomie y prenait part, par exemple Kirdorf107. Il rencontra toujours une totale approbation et des applaudissements comme on nest pas habitué à en entendre dans ces cercles là108.»
Même si on considère naturellement que les exposés de Hitler nont pas fait de tous les monopolistes et de tous les entrepreneurs qui lont écouté des amis et des promoteurs du parti nazi, on peut tout de même tirer une conclusion, ne fût-ce quen observant lorganisation au cours des années 1926-1927 de cinq événements de ce type auxquels assista un public toujours croissant : à la fin de lannée 1927, juste deux ans après sa refondation, le NSDAP avait fait ses plus importantes conquêtes non pas parmi les masses, mais bien parmi les entrepreneurs de la Ruhr. Cest un fait historique que ne pourront effacer tous les révisionnistes. Et il est évident que de telles conquêtes ont eu des répercussions sous la forme daides financières même si nous navons pas conservé les factures.109
Tout ceci ne signifie néanmoins pas que Kirdorf et les autres mécènes du NSDAP parmi les magnats de la Ruhr aient vu dans le NSDAP le futur parti au pouvoir et en Hitler le futur dictateur. Le rôle quils avaient attribué à Hitler dans leurs conjectures était beaucoup plus modeste: ils voyaient surtout en lui le démagogue capable dagir sur les masses, lagitateur. Le NSDAP pouvait et devait selon leurs plans jouer par rapport à la droite conservatrice le rôle que jouait le SPD par rapport au centre : le rôle de partenaire de coalition qui permettrait dancrer la domination bourgeoise jusque dans la classe des travailleurs et lui garantir une base aussi large que possible dans les masses sans quil nait une seule fois été question détablir une dictature du moins en Allemagne. En ce qui concerne Kirdorf, il dut voir par ailleurs dans son adhésion au NSDAP un moyen de pression pour faire abandonner au DNVP la ligne de Westarp, selon lui pernicieuse, et le ramener sur le «droit» chemin dont le garant lui semblait être, après la mort de Helfferisch, son ami pangermaniste et compagnon de lutte, Alfred Hugenberg. Quand Hugenberg parvint en octobre 1928 à prendre la tête du DNVP les fortes pressions exercées par Kirdorf et lindustrie houillère sur la direction du DNVP ny furent certainement pas pour rie110 Kirdorf quitta en tout cas le NSDAP pour retourner au DNVP.
Cette étape ne marqua en aucun cas une rupture avec le NSDAP car Kirdorf ne fit pas beaucoup de bruit autour de son nouveau changement de parti et laissa encore longtemps croire au grand public quil était toujours membre du NSDAP. Ainsi, le Völkischer Beobachter put reproduire le 27 août 1929 une lettre de remerciement de Kirdorf à Hitler pour son invitation au Congrès du parti, ce qui fit une grande publicité au NSDAP : «Quiconque a eu le plaisir de participer à cette réunion ne peut, même sil considère certains points du programme de votre parti avec méfiance ou une ferme désapprobation, que reconnaître limportance de votre mouvement pour lassainissement de notre patrie et lui souhaiter beaucoup de succès111.» Kirdorf conclut sa lettre ainsi: «Nous vous faisons ma femme et moimême un salut allemand, mes amitiés, votre dévoué Kirdorf.»
Bien que lorgane central du KPD, le «Drapeau rouge» (Die Rote Fahne) publiât le 28 août 1929 des extraits de cette lettre sous le titre « Kirdorf le capitaliste et Hitler. Un lien damitié indéfectible112», Kirdorf ne jugea pas nécessaire de faire savoir publiquement quil nétait plus membre du NSDAP depuis un an déjà. Lorsquau plus fort de la campagne pour les élections fédérales de 1930, la presse communiste publia à nouveau des articles sur le soutien apporté par Kirdorf et la Gelsenkirchener Bergwerks- AG au NSDAP, il fut toutefois finalement contraint de déclarer publiquement dans le Berliner Lokal-Anzeiger de Hugenberg quil avait rejoint en 1927 le NSDAP « à une époque où le Parti populaire national allemand (DNVP) faisait selon moi fausse route sous limpulsion de la direction de lépoque », mais que désormais « il soutiendrait fidèlement le Parti populaire national allemand aussi longtemps quil aurait une direction consciente des buts à atteindre, comme lest celle de monsieur Hugenberg ». Il ajouta quil soutenait exclusivement ce parti.113La dernière phrase nétait même pas mensongère puisque les aides de Kirdorf au NSDAP transitaient par Hugenberg.114
Depuis que Hugenberg avait pris la direction du DNVP, Kirdorf mettait toute son énergie à créer une alliance solide entre les nationaux allemands et le parti nazi, et entre Hugenberg et Hitler naturellement, vu le rôle directeur joué par Hugenberg au sein du DNVP. Au cours des années suivantes, lorsquune telle alliance sembla être mûre, Kirdorf balaya sa vision pessimiste du futur et adopta un optimisme plein despoirs. Mais lorsque le NSDAP cessa de tolérer le gouvernement Papen et se mit à le combattre en 1932, Kirdorf plongea à nouveau dans un pessimisme abyssal, dont ses voeux de nouvel an 1933 étaient encore imprégnés. 115
Outre lindustrie minière, lindustrie du fer et de lacier tissa également des liens avec le NSDAP dès 1926, comme nous lapprend le journal de Joseph Goebbels116 Goebbels était à lépoque directeur du Gau du NSDAP de Rhénanie du Nord, aux côtés du Gauleiter Karl Kaufmann. On trouve dans son journal des notes qui précisent quil a très souvent rencontré un «directeur Arnold» qui soutenait financièrement le NSDAP. On peut ainsi lire à la date du 13 janvier 1926 : « Corrections de lABC.117La seconde édition paraît. 11-20 000. Une grande quantité. Demain, je vais à Hattingen chercher de largent. Le directeur Arnold va avancer largent pour limpression118. » Le 21 mars 1926: « Demain, nous allons recevoir de largent. 1500 marks dArnold. Je dois pour cela me rendre à Hattingen119.» Le 27 mars: «Cet après-midi, jétais à nouveau à Hattingen [ ] A. ma donné 800 marks120. heiber»
Comme le suppose Heiber,** le directeur Arnold cité par Goebbels était
Robert Karl Arnhold, directeur de lInstitut technique allemand de formation
au travail (Dinta), vivant à Hattingen.121Richard Lewinsohn nous renseigne
sur cet homme et sur son institut : « Il y a une chose que lart
de la propagande de Hugenberg nest pas parvenu à faire : il na
pas su amener les masses des travailleurs vers la droite, aux côtés
des partis des entrepreneurs.
Pour pallier ce manque, lindustrie lourde a mis en place et financé
une seconde organisation de propagande qui sadresse directement au travailleur,
doit le prendre en charge intellectuellement, le former et le transformer selon
les désirs de lemployeur. Cette organisation porte le nom mystérieux
de Dinta. Un de ses fondateurs est Oswald Spengler, un de ses promoteurs les
plus dynamiques dans le monde de lindustrie est le directeur général
Vögler, de lUnion des aciéries, mais son organisateur de
facto est un ancien officier, lingénieur C.R. Arnhold, de la Gelsenkirchener
Bergwergsgesellschaft122. » Vu les objectifs de la Dinta, il
était presque inévitable que son directeur sintéresse
à un parti dont le but était également de ramener les masses
de travailleurs vers la «droite » et de les former ou transformer
« selon les désirs des employeurs», et quil soutienne
les efforts de ce parti.123
Le journal social-démocrate, le Vorwärts, décrivit la Dinta et son directeur en ces mots : « un institut de recherche hautement réactionnaire sur le plan social qui coûte beaucoup dargent aux grands entrepreneurs allemands. Sa mission principale est de travailler au démantèlement de lesprit syndical et à létablissement dun personnel dusine toujours fortement différencié.» À la tête de la Dinta se trouvait le conseiller privé Arnhold, dont le Vorwärts cite la déclaration suivante : « En définitive, léducation du personnel dans notre industrie doit remplacer la vieille génération. Le travailleur doit apprendre que dans le processus de production, on doit plus donner que gagner en retour124.» Après une telle déclaration, tout doute peut être écarté sur les inspirateurs de la future loi de réglementation du travail fasciste édictée en 1934.
Un autre industriel que Goebbels désignait comme un ami et un promoteur du NSDAP dans la Ruhr était Fritz von Bruck. Bruck était un nationaliste allemand influent et une des figures dirigeantes du groupe Hoesch.125Goebbels écrit à son propos dans son journal à la date du 3 février 1926 : « Je passe laprès-midi de lundi avec Monsieur von Bruck, un industriel important de la région rhénane. Enfin un patron. Avec cet homme, une collaboration est possible126.» Bruck avait octroyé un prêt de 4000 marks pour la fondation du Kampfverlag (édition).127 On ne sait pas si ce « prêt » fut un jour remboursé étant donné que des subventions au NSDAP furent souvent camouflées derrière des « prêts ».
Un autre entrepreneur nazi mentionné par Goebbels est Paul Hoffmann, propriétaire dune usine de marchandises en caoutchouc et en amiante à Essen.128
Le capital dattention et de bienveillance que Hitler et le NSDAP sétaient constitués parmi les magnats de la Ruhr allait certes être dune importance capitale pour lévolution postérieure du NSDAP, mais ce « parti des travailleurs » entretenait également des relations « utiles» avec dautres cercles dentrepreneurs. Le cercle des premiers promoteurs du NSDAP connut, à partir dun petit cercle puis dun cercle moyen dentrepreneurs, un élargissement constant dès 1926-1927 grâce à larrivée de nouvelles personnes, dont certaines occuperont des fonctions importantes dans le futur. Leur nombre est certainement beaucoup plus important que celui rapporté officiellement car beaucoup préférèrent durant ces années-là soutenir secrètement le NSDAP sans y adhérer. Une organisation fut même créée pour de tels sympathisants, qui sappelait dans la Ruhr le Deutscher Freiheitsbund et qui, selon des rapports de police, rassemblait principalement des commerçants et des fabricants129
En 1927, Albert Pietzsch entra au NSDAP, quil soutenait déjà depuis 1923130Il faisait partie du cercle de connaissances de Rudolf Hess, le représentant du Führer, qui fit de lui en automne 1933 son conseiller économique. Avec Pietzsch, cest un entrepreneur du secteur électrochimique du capital monopolistique allemand qui entra au NSDAP, un secteur avec lequel le parti entretenait aussi des relations depuis 1922, notamment par lintermédiaire du directeur de Siemens Burhenne 131. Ces liens étaient toutefois moins frappants et surtout moins connus que ceux que le parti entretenait avec le monde de lindustrie lourde. Pietzsch, ingénieur, était directeur des usines électrochimiques de Munich. Il fait partie de ceux qui firent une carrière fulgurante après 1933 en raison de leur qualité de « vieux combattant ».
Cependant, la plupart des monopolistes et des Junkers qui entretinrent des relations avec le NSDAP avant 1933 et lui apportèrent une certaine aide accordaient généralement une grande importance au secret de ces relations. On pourrait établir une longue liste de grands industriels, de banquiers et de Junkers que lon pensait jusque 1933 être des ennemis des nazis ou, en tout, cas dont on ne savait pas quils avaient soutenu les nazis. Il fallut attendre 1945 et les procès de Nuremberg ou même la découverte plus tardive de certains document pour connaître la vérité. Cela concerne presque tous les membres du «cercle Keppler» et presque tous les signataires de la tristement célèbre requête à Hindenburg de novembre 1932, mais également dautres industriels comme Paul Silverberg et Otto Wolff, que la littérature bourgeoise présente encore aujourdhui comme des ennemis de Hitler. Il était nécessaire de tenir tout cela secret, ne fût-ce que pour ne pas faire apparaître trop clairement le parti nazi comme étant par nature un parti du capital monopolistique. Une autre raison pour garder le secret était déviter les tracasseries avec dautres partis qui recevaient un soutien semblable. Mais surtout, il sagissait de ne pas révéler au rival ses propres plans dans le combat de fauves que se livraient les groupes monopolistiques.
Cest toutefois en vain quon cherchera des noms de représentants directs de la plus puissante entreprise monopolistique allemande, IG-Farben, parmi les membres du « cercle Keppler » ou parmi les signataires de la requête à Hindenburg. Est-ce parce que, comme le pense Richard Sasuly, le trust chimique ne « sest pas précipité pour soutenir les nazis132» (Sasuly date le début de ce soutien à 1931 au plus tôt) ou est-ce parce que IG-Farben sut encore mieux que les autres cacher ses relations avec le NSDAP?
Un examen plus approfondi confirme la seconde hypothèse. Dissimuler ses relations avec le NSDAP était encore plus nécessaire pour le groupe IG-Farben que pour toutes les autres entreprises monopolistiques. Le groupe était en effet parvenu mieux que tout autre à acquérir une influence décisive sur les gouvernements et lappareil étatique de la République de Weimar.133Il a donc veillé à sauvegarder son «image» de loyauté envers la République de Weimar et sa constitution. Il y parvint surtout grâce au « journal maison », le Frankfurter Zeitung, qui avait non sans raison la réputation dêtre le quotidien allemand bourgeois le plus sérieux et qui afficha jusquaprès le 30 janvier 1933 une ligne politique libérale et critique à légard des nazis. Cétait par ailleurs lattitude la plus profitable aux relations économiques et commerciales internationales de la firme.
Mais la ligne représentée dans le Frankfurter Zeitung nétait en aucun cas la seule ligne présente au sein dIGFarben. Conformément au principe de base de lhomme le plus en vue à lépoque, le président de son conseil dadministration Carl Duisberg (également président de lUnion nationale de lindustrie allemande depuis 1925), il fallait être présent dans tous les partis pour avoir de linfluence et pouvoir exercer des pressions partout135. IG-Farben a ainsi su parler de plusieurs voix, lune dentre elles étant conservatrice et pro-fasciste. Le relais de cette voix était la «Revue européenne» (Europäische Revue), dont nous parlerons plus en détail par la suite. Le rôle que jouera plus tard IG-Farben dans lAllemagne fasciste nous permet den déduire que la véritable voix dIG-Farben némanait pas du Frankfurter Zeitung mais bien de lEuropäische Revue.
Si on cherche des connexions entre lindustrie chimique et le NSDAP, il faut naturellement tout dabord penser à Gregor Strasser. Non pas uniquement parce quil était pharmacien et que les pharmaciens étaient pour Kurt Tucholsky les « prêtres de village de IG-Farben136», mais bien plus parce quaprès sa défaite au duel qui lopposait à Göring et son éviction de la direction du parti, il devint directeur du groupe Schering137 Et surtout parce que la ligne politique quil représentait avait beaucoup de points communs avec celle de lindustrie chimique en général, et plus particulièrement avec celle privilégiée par IG-Farben.
Par ailleurs, son frère Otto Strasser gravitait lui aussi dans le giron de lindustrie chimique, où il trouva le capital de départ pour la fondation du Kampfverlag, qui fut pendant quelques années une arme politique importante et assura en même temps une position de poids pour les frères Strasser au sein du parti nazi.
Robert Ley est un autre lien qui unit le parti nazi à IGFarben. Lart et la manière par laquelle ce lien fut établi et dissimulé sont un exemple typique de la tactique de camouflage pratiquée par IG-Farben.
Ley, chimiste dans le domaine alimentaire, travaillait depuis 1921 dans une usine chimique qui fera plus tard partie du groupe IG-Farben à Leverkusen. En 1924, il rejoint le «Mouvement national-socialiste pour la liberté» (Nationalsozialistische Freiheitsbewegung) de Cologne. Après la refondation du NSDAP, il est nommé en 1925, avec laccord de Hitler, Gauleiter de Rhénanie du Sud.138Malgré cette fonction publique comme dirigeant nazi, il conserva son poste chez IG-Farben. Ce nest que lorsque Ley se présenta comme candidat NSDAP aux élections régionales de Prusse le 20 mai 1928 que son contrat de travail prit fin. Au sein du parti, on raconta quil avait été renvoyé « en raison de son activité politique139», ce qui correspondait à la réalité car il était en effet difficilement conciliable pour IG-Farben de protéger son «image» et demployer à un poste à responsabilités un député régional du NSDAP. Il fut donc bien licencié mais, daprès le témoignage dun ancien nazi140, IG-Farben lui signa un contrat stipulant quil toucherait encore pendant trois ans un salaire mensuel de 850 marks auxquels viendraient sajouter chaque semestre une prime additionnelle de 1800 à 2000 marks. Cet arrangement explique doù vient en partie largent de la publication dun journal personnel diffusé à léchelle du Gau, le Westdeutsche Beobachter141
En 1927, un autre homme du secteur chimique entra au NSDAP: Wilhelm Keppler, que lon connaîtra plus tard comme le conseiller économique de triste réputation de Hitler et le fondateur du « cercle damis ».142Avant la Première Guerre mondiale, Wilhelm Keppler était chef déquipe dans une usine chimique appartenant à des parents et dont il prit la tête en 1919143 En 1922, il fonda avec la firme américaine Eastman Kodak une usine pour la fabrication de photogélatine, les usines chimiques Odin GmbH à Eberbach-sur-Neckar144 LEastman Kodak possédait 50 % des parts de la société, Keppler et ses proches 25 % chacun. Par des transactions commerciales dont nous ignorons jusquici les détails et la réelle importance, Keppler entra étroitement en contact avec Ley et le banquier de Cologne Kurt von Schröder. La source doù nous tenons la description de ces événements est une évaluation de Keppler interne au parti, qui fut probablement rédigée par Ley lui-même.145Daprès ce document, Keppler aurait éprouvé au sein de ces deux entreprises des difficultés dues à ses opinions nationales-socialistes, raison pour laquelle il aurait tenté de les acquérir. Il fut dans cette démarche ouvertement conseillé par Ley, qui le mit en contact avec Schröder pour le financement de la transaction. Keppler ne put cependant atteindre son but, principalement en raison de la résistance de lactionnaire principal, la société Kodak.146On ne peut émettre que des suppositions sur ce qui se passa en réalité.
Voici lhypothèse la plus probable : un des concurrents de Kodak aurait voulu avec laide de Keppler absorber les usines Odin, dont la production principale occupait une position clé qui les faisait ainsi sortir de la sphère dinfluence de Kodak. Parmi les entreprises quune telle transaction aurait pu intéresser, on trouve aussi bien la Schering-Kahlbaum AG, qui avait déjà absorbé la Voigtländer-AG, que le groupe IG-Farben, dont lun des fondateurs était Agfa. Limplication active de la banque Stein de Cologne par lintermédiaire de son associé Kurt von Schröder indique que cétait plutôt IG-Farben, et non la Schering-Kahlbaum, qui se cachait derrière les efforts de Keppler. En effet, Kurt von Schröder était le gendre de Richard von Schnitzler, qui était à son tour membre du conseil dadministration de IG-Farben et associé de la banque Stein.147Par son mariage avec Edith von Schnitzler, Schröder était entré dans la banque Stein et sétait par là même étroitement lié tant sur le plan personnel que sur celui des affaires aux intérêts de IG-Farben. Cela appuie la thèse selon laquelle Keppler servit dintermédiaire dans cette tentative dachat en vue de lextension de la sphère dinfluence de IG-Farben.
Comme le montre notamment lévaluation interne, des relations étroites accompagnées dun appui important continuèrent à lier le petit entrepreneur Keppler et le banquier, des relations qui ne pouvaient évidemment reposer sur un principe dégalité.
Lévaluation de Schröder nous montre par ailleurs que Ley et Keppler furent profondément impressionnés par «limplication active et les convictions nationales-socialistes de Schröder » lorsquils le fréquentèrent plus assidûment. 148De laveu même de Schröder, le début de sa relation avec Keppler remontait déjà à 1928 ou 1929.149Nous avons donc dans la personne de Schröder un sympathisant du NSDAP de la première heure issu du capital financier et dIG-Farben. Il est évident que suite aux négociations autour des usines Odin, Keppler devint le principal intermédiaire entre Schröder et le NSDAP. Grâce à sa promotion au rang de conseiller financier de Hitler, le couple Schröder-Keppler garantit à IG-Farben une connexion directe et lui donna la possibilité dinfluencer Hitler, contacts qui furent dautant plus efficaces quune deuxième connexion via le représentant de Hitler, Hess, vint les renforcer.
Cest Heinrich Gattineau qui fut à la base de cette deuxième connexion. Il entra au service de IG-Farben, en 1928, dans les usines Bayer de Leverkusen, où il gravit rapidement les échelons pour occuper une position dirigeante. Duisberg fit rapidement de ce jeune homme maniable le chef de son secrétariat et lui confia par la suite la direction de la section centrale pour les questions économiques des usines Bayer. 150En 1931, Carl Bosch, le dirigeant de IG-Farben qui restait le plus dans les coulisses ce qui le rendait dautant plus puissant le fit venir à Berlin pour travailler au service de presse du groupe. Gattineau y fut responsable de la « politique extérieure» de IG-Farben et était en fait chargé de soigner les relations de lentreprise avec les divers partis et groupements. Par ce choix, Bosch montra quil avait une idée très claire de la direction que devaient prendre les relations de IG-Farben. En effet, Gattineau connaissait et était personnellement en relation avec certains leaders nazis. Après la Première Guerre mondiale, il avait appartenu au Bund Oberland, un des prédécesseurs de la SA fasciste qui avait pris part au putsch de Hitler. Il avait à cette époque connu personnellement Ernst Röhm et le général von Epp. Il avait entre autres étudié à Munich avec le professeur Haushofer, un ami de Rudolf Hess, qui était pour lui «comme un père ». Gattineau connaissait dailleurs également Hess personnellement. Il était la personne idéale pour établir sans attirer lattention des contacts discrets entre le groupe et le parti nazi.
IG- Farben avait un autre appui au sein du parti nazi en la personne de lingénieur chimiste Werner Daitz, de Lübeck, un homme qui sétait essayé à de nombreuses disciplines. Non seulement il avait été, déjà avant la Première Guerre mondiale, le directeur de différentes entreprises, mais il avait par ailleurs pendant la guerre inventé des ersatz, par exemple un ersatz du caoutchouc151 et rédigeait aussi depuis 1909 « des publications philosophiques et politiques sur lavènement dune nouvelle vision du monde152». Cest sur ces écrits quil fonda son exigence dêtre reconnu comme lun des pionniers du national-socialisme. Cette exigence fut soutenue énergiquement après 1933 par IG-Farben, qui fit rééditer et diffusa ses écrits.153Dans un de ses écrits de lannée 1916, il développe des idées qui présentent de grandes similitudes avec les idées énoncées à peu près à la même époque par Walter Rathenau et qui donnaient à peu près ceci : «Un nouveau type de socialisme dÉtat va voir le jour. Il sera totalement différent de tout ce que chacun dentre nous a pu rêver ou imaginer. Il ne paralysera, dans le domaine économique, ni linitiative privée ni le capitalisme privé, mais les organisera en fonction de ses intérêts. Le capital sera concentré dans léconomie populaire et dirigé en entier vers lextérieur [ ] Cette transformation du capitalisme [ ] donnera naissance à un socialisme national.154» Après la fondation de IG-Farben AG, Daitz devint directeur dentreprise dIG. Il entra au NSDAP bien avant 1933 : en 1931, il devint membre de la direction nationale du NSDAP dans le Bureau de politique extérieure dAlfred Rosenberg.
IG-Farben se créa des appuis au sein du NSDAP en la personne de Ley, Keppler, Daitz et sûrement dautres encore parce que lentreprise voyait déjà en celui-ci un parti à qui on pourrait un jour confier lexercice du pouvoir. Mais les hommes du royaume de la chimie étaient habitués à expérimenter tous les éléments et à tester leur malléabilité. Ils avaient par ailleurs acquis lexpérience que même les matières apparemment les plus anodines et les plus inutiles pouvaient sous certaines conditions et en réaction avec dautres éléments posséder des propriétés inattendues et étonnantes. Voilà pourquoi, dans la politique aussi, ils avaient pour principe de ne pas délaisser les éléments à peine connus et non éprouvés au profit des éléments connus et éprouvés les grands partis représentés au Reichstag et au gouvernement et de vérifier leur malléabilité, dautant plus sil sagissait dun parti dont les slogans politiques étaient largement en accord avec la conviction de Duisberg, à savoir que lAllemagne avait besoin dun homme fort qui saurait agir sans égards pour lhumeur des masses et enfin rassembler tous les Allemands sous sa coupe.
Par ailleurs, il fallait contrebalancer au sein du parti lintérêt vivace que portait au NSDAP ladversaire de lIG en matière de politique économique : lindustrie minière de la Ruhr.
IG-Farben avait cependant réussi : dès 1927-1928, son influence sur le parti nazi était déjà à peine plus faible que celle de lindustrie lourde et ses connexions avec le parti étaient même encore plus nombreuses, bien que moins évidentes. Elles tenaient en effet plus du domaine de la « conspiration ».
***
* Paru dans Blätter für deutsche und internationale Politik, Cologne, cahiers 7 et 8/1978, p. 842-860 et 993-1009.
** Daprès Turner (Turner, Henry A., Die Grossunternehmer et lascension
de Hitler, Berlin (Ouest) 1985, p. 111, 450, Rem. 7), la supposition de Heiber
est erronée.
LArnold cité par Goebbels serait plutôt un cadre de lHeinrichshütte
vivant à Hattingen qui aurait perdu son poste à responsabilités
dans le cadre de la reprise de lHeinrichshütte par lUnion
des aciéries. La version de Turner tendrait à être confirmée
par le fait que le Arnold, directeur de la Dinta, cité par Heiber ne
vivait pas à Hattingen mais à Düsseldorf. Toutefois, le rôle
joué par ce dernier explique comment Heiber en est arrivé à
cette supposition.
Notes
1. Die bürgerlichen Parteien in Deutschland. Handbuch der Geschichte der bürgerlichen Parteien und anderer bürgerlicher Interessenorganisationen vom Vormärz bis zum Jahre 1945, vol. II, Leipzig 1970, p. 397 ; Tyrell, Albrecht, Führer befiehl Selbstzeugnisse aus der " Kampfzeit " der NSDAP. Dokumentation und Analyse, Düsseldorf 1969, p. 95 ; Hüttenberger, Peter, Die Gauleiter. Studie zum Wandel des Machtgefüges in der NSDAP, Stuttgart 1969, p. 10
2. À propos des clubs nationaux (Nationalklubs), voir Handbuch der bürgerlichen Parteien, vol. II, pp. 341 et sq. Hitler avait déjà pu se présenter devant le Berliner Nationalklub en mai 1922.
3. Tyrell, p. 107
4. Adolf Hitler in Hamburg, Hambourg 1939, p. 8
5. Stegmann, Dirk, Von Verhältnis von Grossindustrie und Nationalsozialismus 1930-1933. Ein Beitrag zur Geschichte der sog. Machtergreifung, in : Archiv für Sozialgeschichte, édité par la Friedrich-Ebert-Stiftung, vol. XIII, 1973, p. 411
6. Jochmann, Werner, Im Kampf um die Macht. Hitlers Rede vor dem Hamburger Nationalklub von 1919, Francfort-sur-le-Main 1960, p. 33.
7. Ibidem, p. 32
8. Ibidem, p. 69
9. La retranscription de son discours fait plus de cinquante pages dactylographiées.
10. Jochmann, pp.67 et sq.
11. Tyrell, pp. 47 et sq. (aussi intégralement repris dans : Gossweiler, Kurt, Kapital, Reichswehr und NSDAP 1919 1924, Berlin 1982, pp. 560 et sq.)
12. Jochmann, pp. 95 et sq.
13. Ibidem, p. 82
14. Ibidem, p. 92, 94
15. Ibidem, p. 98
16. Ibidem, p. 101
17. Ibidem, p. 102
18. Ibidem, p. 103
19. Ibidem, p. 104
20. Chez Jochmann : Einsichtigkeit (Erroné)
21. Ibidem, pp. 104 et sq.
22. Ibidem, p. 106
23. Ibidem, p. 116
24. Ibidem, p. 114
25. Ibidem, p. 121
26. Ibidem, p. 61 Turner, Henry Ashby, Faschismus und Kapitalismus in Deutschland, Studien zum Verhältnis zwischen Nationalsozialismus und Wirtschaft, Göttingen 1972, p. 69
27. ZstAP, Alldeutscher Verband (ADV), n° 121, f. 44
28. Jochmann, pp. 109 et sq.
29. Hüttenberger, p. 12
30. Ibidem p.15 ; voir aussi : Pridham, Geoffrey, Hitlers Rise to Power. The Nazi Movement in Bavaria, 1923-1933, Londres 1973, pp. 45 et sq.
31. Hüttenberger, p. 11
33. Ibidem, p. 10
34. Ibidem, p. 9 ; Tyrell, p. 78
35. ZstAP, ADV, n° 228, f. 42 ; ibidem, Reichskommissar für Überwachung der öffentlichen Ordnung (RKO), n°287
36. Hüttenberger, p. 20
37. Tyrell, p. 104 ; Hüttenberger, p. 15 ; Böhnke, Wilfried, Die NSDAP im Ruhrgebiet 1920-1933, Bonn-Bad Godesberg 1974, p. 95
38. Les Gaus de Rhénanie du Nord et le Gau de Westphalie avec les Gauleiters Axel Ripke et à partir de septembre 1925 Karl Kaufmann, qui siège à Elberfeld, et Franz Pfeffer von Salomon, qui siège à Münster (voir Böhnke, p. 101)
39. Ibidem, p. 106
40. ZstAP, Reichsjustizministerium (RjuM), n° 5053/29, f. 20, Deutsche Zeitung, n° 470, 19 octobre 1924.
41. Böhnke, pp. 32 et sq.
42. Weber, Hellmuth, Ludendorff und die Monopole, Berlin 1966
43. Rheinisch-Westfälische Zeitung (RWZ), 28.7.1935, in : ZstAP, ADV, n° 211/1, f. 84.
44. Pabst, Klaus, Der Ruhrkampf, in: Walter Först (Ed.), Zwischen Ruhrkampf und Wiederaufbau, Cologne Berlin (Ouest) 1972, pp. 24 et sq.
45. Hortzschansky, Günter, Der nationale Verrat der deutschen Monopolherren während des Ruhrkampfes 1923, Berlin 1961, pp. 106 et sq. ; Rabenau, Friedrich von, Seeckt. Aus seinem Leben 1918-1936, Leipzig 1940, p. 324.
46. Voir les biographies résumées des Gauleiters nazis dans : Hüttenberger, S., pp. 213 et sq.
47. Böhnke, p. 54
48. Pour une explication en détail de ce putsch manqué, voir : Ruge, Wolfgang, Hindenburg, Porträt eines Militaristen, Berlin 1974, pp. 287 et sq.
49. FZ, 13.5.1926 et les jours suivants
50. Egelhaafs Historisch-politische Jahresübersicht für 1926, édité par Hermann Haug, Stuttgart 1927, pp. 120 et sq. Turner prend étonnamment parti pour les conjurés anti-républicains (Turner, pp. 65 et sq.)
51. Handbuch der bürgerlichen Parteien, vol. I, Leipzig 1968, pp. 736 et sq.
52. Horkenbach, Cuno (Ed.), Das deutsche Reich von 1918 bis Heute, Berlin 1930, pp. 234 et sq.
53. Ibidem, p. 236 ; voir aussi : Egelhaaf, 1927, pp. 112 et sq. Il y est reproché au DNVP davoir acheté son entrée au gouvernement en reniant tous les points les plus essentiels de la ligne de base du parti.
54. La Bavière fut le premier land à prononcer une interdiction de discours à lencontre de Hitler, interdiction qui fut levée le 5 mars 1927 ; la Prusse édicta une interdiction de discours le 25.9.1925 qui fut levée le 29.9.1928 par le gouvernement du ministre-président social-démocrate Otto Braun. De telles interdictions furent prononcées dans tous les länder à lexception du Brunswick, du Mecklembourg-Schwerin, de Thuringe et du Württemberg, (Tyrell, pp. 107 et sq.)
55. Böhnke, pp. 104 et sq.
56. Ibidem, pp. 111 et sq.
57. Adolf Hitler und seine Bewegung im Lichte neutraler Beobachter und objektiver Gegner, 2e édition, Munich 1928, p. 39 (tous les rapports de presse suivants sur les assemblées hitlériennes dans la Ruhr sont cités daprès cette revue nazie, si rien dautre nest indiqué.)
58. Léditeur du RWZ était Theodor Reismann-Grone, autrefois pangermaniste de premier rang, évincé de la direction de lUnion à la suite dun différend personnel avec Class. (Pour en savoir plus sur R.-G., voir aussi : Hallgarten, George W. F., Hitler, Reichswehr und Industrie. Zur Geschichte der Jahre 1918-1933, 2e édition, Francfort-sur-le-Main, 1955, p.96 ; Heiden, Konrad, Hitler, Zurich 1936, pp. 259 et sq.)
59. Adolf Hitler und seine Bewegung, pp. 11 et sq.
60. Ibidem
61. Ibidem, p. 13
62. Ibidem, p. 39
63. Ce fut peut-être aussi au cours dune des autres assemblées de lannée 1926 ; Kirdorf lui-même ne se souvenait plus très bien (voir : RWZ du 28.7.1935). En fait, cela importe assez peu de savoir si Kirdorf a entendu Hitler pour la première fois en juin, en septembre ou en décembre 1926 ; ce qui est par contre décisif, cest sa réaction à ce discours.
64. RWZ du 28.7.1935
65. Handbuch der Deutschen Aktiengesellschaft, Berlin-Leipzig, 1932/IV, p. 5403, 5406, 5410, 5412.
66. Turner, pp. 16 et sq., 60-86, part. pp. 79 et sq.
67. Berliner Lokal-Anzeiger du 28.10.1936.
68. Stegmann, p. 417
69. Handbuch der Aktiengesellschaften, p. 5408
70. Ibidem
71. Ibidem
72. Ibidem, p. 5413
73. RWZ du 28.7.1935
74. Fetscher, Iring, Fascismus und Nationalsozialismus. Zur Kritik des sowjetmarxistischen Faschismusbegriffes, in : Politische Vierteljahresschrift, 1/1962, p. 54
75. Adolf Hitler und seine Bewegung, p. 14
76. Ibidem, pp. 15 et sq.
77. Ibidem, pp. 13 et sq.
78. Le journal appartenait également à Reismann-Grone
79. Adolf Hitler und seine Bewegung, p. 19
80. Ibidem
81. Ibidem, p. 20
82. Ibidem, p. 21. Un rapport de police sur cette assemblée reprend encore ce passage du discours où Hitler explique que, selon lui, un État puissant ne peut être atteint quen venant à bout de la fracture entre les classes ; quon ne peut venir à bout de la fracture entre les classes par des compromis ; quil faut pour cela combattre durement le marxisme « conformément à la devise qui dit que la victoire réside toujours dans lattaque. » (Böhnke, p. 112)
83. Tyrell, p. 107 ; Böhnke, p. 113
85. Erroné, en fait : Prince Karl zu Löwenstein-Wertheim-Freudenberg. Dautres récits désignent Reismann Grone et son gendre Otto Dietrich comme intermédiaires de la rencontre entre Kirdorf et Hitler. (Hallgarten, p. 97)
87. Handbuch der bürgerlichen Parteien, vol. II, pp. 341 et sq.
88. Reichshandbuch der deutschen Gesellschaft. Das Handbuch der Persönlichkeiten in Wort und Bild, deuxième volume. Hans Louis Ferdinand von Loewenstein zu Loewenstein, son nom complet, devint aussi membre de la Société pour létude du Fascisme fondée en 1931.
90. Ibidem, p. 86
91. ZstAP, ADV, n° 211/1, ff. 61 et sq.
92. Ibidem
93. Kirdorf navait, cela confirme ce qui a été dit plus haut, quune objection à faire aux déclarations de Hitler : il navait jamais mentionné lÉglise catholique et le centre, voilà pourquoi « jattirai lattention de Hitler sur le danger que représentait à mon avis le centre, un danger au moins aussi grand que celui du marxisme.» (RWZ, 28.7.1935)
94. Hallgarten, p. 97
95. Adolf Hitler, Der Weg zum Wiederaufstieg, Munich 1927, repris dans : Turner, p. 41 59; pour la présente citation, voir : p. 54
96. Ibidem, pp. 54 et sq.
97. RWZ du 28.7.1935
98. Turner, p. 58
99. Ibidem, p. 56. De telles opinions sur le lien entre lÉtat et léconomie nétaient pas du tout le monopole de Hitler et des nazis, nous en avons la preuve dans une déclaration du rival de Hitler lors des jours dautomne de 1923, le leader de la Reichsflagge, le capitaine à la retraite Adolf Heiss, datant du 7 janvier 1927 et portant sur Hinein in den Staat («À lintérieur de lEtat »), la devise de la Stahlhelm : « Je ne comprends pas ces gens qui disent À lintérieur de lÉtat, car cet État nest pas un État, il peut et doit tout au plus être un État avec lequel nous devons en finir [ ] On dit constamment que léconomie a besoin de calme ! Au risque dêtre impopulaire, je moppose à cette conception qui dissimule derrière le mot calme le laisser-aller, la résignation, le renoncement et la faiblesse. Il faut derrière un peuple qui veut prendre un essor économique, un pouvoir, un État qui dispose de ses propres revenus et qui jouit de considération et dun certain prestige dans le monde. Cela doit être aussi le but de léconomie. " (ZstAP, RKO, n° 214, f. 222.)
100. Turner, p. 57
101. Ibidem
102. Ibidem, p. 59
103. Ibidem, p. 70
104. Adolf Hitler und seine Bewegung, p. 39
105. Ibidem
106. ZstAP, Fall XI, n° 280, ff. 13 et sq., Doc. 3753-PS.
107. Erroné dans la lettre originale.
108. ZstAP, Fall XI, n° 280, ff. 35 et sq., Doc. 3753-PS.
109. cf. Böhnke, p. 225, passim ; Turner ose même mettre en doute les déclarations dAugust Heinrichsbauer (qui, en tant que fonctionnaire actif dans lindustrie minière de la Ruhr, devait quand même mieux le savoir que Turner) lorsquil affirme que Kirdorf aurait donné à Hitler lors de leur première rencontre 100000 marks. (Turner, p. 82). Cet excès de zèle apologétique de Turner et dautres a déjà été dénoncé par Dirk Stegmann dans son travail sur le lien entre la grande industrie et le national-socialisme.
110. On sait en tout cas par Fritz Thyssen quil suspendit en automne 1927 les paiements quil faisait à la direction du DNVP : Stegmann, Dirk, Kapitalismus und Faschismus in Deutschland 1929-1934. Thesen und Materialen zur Restituierung des Primats der Grossindustrie zwischen Weltwirtschaftskrise und beginnender Rüstungskonjunktur, in : Gesellschaft, Beiträge zur Marxschen Theorie 6, Francfortsur- le-Main 1976, p. 28
111. Stegmann, Zum Verhältnis, p. 414
112. Die Rote Fahne, n° 164, 28.8.1929
113. Berliner Lokal Anzeiger, n° 397, 23.8.1930. La déclaration de Kirdorf commençait par ces mots : « Un hebdomadaire très à gauche diffuse des déclarations fausses et insensées sur mon engagement et mon action politique ainsi que sur celle de mon gendre, du capitaine de frégate à la retraite Krüger et du directeur général, le docteur Huber. Par ailleurs, il implique également dans ses déclarations sans fondement la Gelsenkirchener Bergwerk-Akt. Ges.»
114. Thyssen, Fritz, I paid Hitler, Londres 1941 : « Au cours de lannée qui précéda la prise du pouvoir par les nazis, les corporations de la grande industrie commencèrent à apporter une aide financière. Mais ils ne la donnaient pas directement à Hitler mais au Dr Alfred Hugenberg qui mettait à la disposition du NSDAP un cinquième des sommes offertes. «Turner prétend que ces subsides transmis par lindustrie à Hitler par le biais de Hugenberg sont une légende répandue par des païens (Turner, p. 14). Seulement voilà, dans sa tentative de réfuter cette légende, il sempêtre dans les contradictions ». (cf. p. 107, 14)
115. Turner, pp. 75 et sq.
116. Heiber, Helmut (Ed.), Le Journal de Joseph Goebbels 1925/1926, Stuttgart, 2e édition, 1961
117. Il sagit dune revue de propagande nazie rédigée par Goebbels.
118. Heiber, p. 53
119. Ibidem, p. 66
120. Ibidem, p. 67
121. Ibidem, p. 22, Fn. 3
122. Lewinsohn (Morus), Richard, Das Geld in der Politik, Berlin 1930, p. 197
123. Ibidem
124. Vorwärts du 1.8.1932 (Edition du soir)
125. Heiber, p. 57, Fn. 3. Daprès Heiber, on nen trouvait trace chez Hoesch quaprès 1933.
126. Ibidem, p. 57
127. Ibidem, p. 133, 136
128. Ibidem, p. 65, 67, 96
129. Böhnke, p. 147
130. Das deutsche Führerlexikon 1934/1935, Berlin 1934, p. 355 ; pour plus de renseignements sur Pietzsch, voir le VB du 29.6.1934
131. Franz-Willing, Georg, Die Hitlerbewegung, Hambourg Berlin (Ouest), 1962, p. 185.
132. Sasuly, Richard, IG-Farben, Berlin 1952, p. 87
133. Wickel, Helmut, IG-Deutschland, Ein Staat im Staate, Berlin 1932
135. À propos du «système Duisberg», voir : Lewinsohn, pp. 82 et sq. ; Sasuly, pp. 86 et sq.
136. Tucholsky, Kurt, Grund nach vorn. Eine Auswahl aus seinen Schriften und Gedichten, éd. par Erich Kästner, Berlin HambourgStuttgartBaden-Baden 1948, p. 78
137. Adressbuch der Direktoren und Aufsichtsräte der Aktiengesellschaft für das Jahr 1933, II, Berlin, p. 1113
138. Schildt, Gerhard, Die Arbeitsgemeinschaft Nord-West. Untersuchungen zur Geschichte der NSDAP 1925/26, Phil. Diss. Fribourg 1964, p. 39
139. Führerlexikon, p. 278
140. Il sagit de lancien porte-parole national du NSDAP qui sétait tourné vers lopposition aux nazis et qui fit un portrait de Ley dans son journal dont le Sozialdemokratische Pressendienst du 23.12.1932 publia des extraits.
141. À ce sujet, voir : Ulbricht, Walter, Der faschistische deutsche Imperialismus (1933- 1945), Berlin 1952, p. 25 (Il y est avancé quoique sans preuve que Ley aurait reçu 10000 marks de IG-Farben pour la fondation du Westdeutsche Beobachter.)
142. Le « cercle damis » (Freundeskreis) était un cercle dindustriels, de banquiers et de grands propriétaires fonciers, créé au début de lannée 1932 pour soutenir le NSDAP, et qui deviendra plus tard le Freundeskreis Himmler.
143. ZstAP, Cas XI, vol. 615, pp. 15 et sq. Czichon, Eberhard, Wer verhalf Hitler zur Macht? Zum Anteil der deutschen Industrie an der Zerstörung der Weimarer Republik, Cologne 1967, pp. 28 et sq.
144. Daprès Czichon, ce fut la seule usine de photogélatine en Allemagne. Sil faut prendre cette déclaration avec prudence, il est tout de même être exact que les usines Odin furent un fournisseur très important pour lindustrie de la pellicule photographique. Cela explique les luttes pour posséder lentreprise.
145. Bracher, Karl Dietrich, Die Auflösung der Weimarer Republik, Eine Studie zum Problem des Machtverfalls in der Demokratie, II, édition révisée et augmentée, StuttgartDüsseldorf 1957, p. 689 et sq.
146. Czichon, (Wer verhalf, p. 28) prétend au contraire, en se référant à Bracher, que le dit achat aurait échoué parce que Keppler ne serait pas parvenu à racheter les parts de ses proches. On ne trouve toutefois chez Bracher rien qui vienne étayer cette thèse.
147. Gossweiler, Kurt, Grossbanken, Industriemonopole, Staat. Ökonomiez und Politik des staatsmonopolistischen Kapitalismus in Deutschland 1914 1932, Berlin 1971, p. 339
148. Bracher, p. 689 et sq.
149. Ibidem, p. 689, Fn. 12
150. Nürnberger Nachfolgeprozesse, Fall 6 (IG-Farbenindustrie AG), Anklagedokumentenbuch XI, Dok. NI 9757 (Affidavit Heinrich Gattineaus vom 12.6.1947)
151. Reichshandbuch der deutschen Gesellschaft, vol. I, Berlin 1931, p. 293. Daitz y est présenté comme le propriétaire de lusine Daitz & Co., à Lubeck, une firme qui était un holding avec des participations importantes dans des entreprises connues de lindustrie métallurgique, de la construction mécanique et du bâtiment, et était par ailleurs détentrice dun grand nombre dimportants brevets et licences concernant la grosse industrie chimique et pharmaceutique, lindustrie pétrolière et la construction. Selon la même source, il était membre du conseil dadministration de deux usines de construction mécanique de Lubeck et membre du comité de gestion du club Übersee à Hambourg et de Deutschen Kolonial-liga à Munich.
152. Führerlexikon I, p. 89 153. Sasuly, p. 74 154. Ibidem





