Après la Grèce, quelle stratégie pour un changement européen ?

Table des matières: 
Études marxistes no. 114
Auteur: 
Johan Somers

Les contradictions entre les institutions européennes et le nouveau gouvernement grec issu des élections du 25 janvier 2015 n'étaient pas minces. Pour la première fois, un nouveau parti avec un discours radicalement à gauche devenait le parti dominant d’un gouvernement européen. C’est aussi la première fois qu’au sein de l’Union européenne et de l’union monétaire, on s’est opposé aussi catégoriquement au consensus néolibéral. Donald Tusk, président du Conseil européen, a admis plus tard que l’establishment européen avait craint une diffusion à travers l’Europe de « cette illusion de la gauche radicale selon laquelle il est possible comme cela de trouver une alternative à la vision européenne traditionnelle de l’économie ». C’est pourquoi ce gouvernement devait être garrotté. La manière antidémocratique dont cela s’est passé a été étudiée dans le numéro 111 d’Études marxistes20.

Après le diktat de Bruxelles du 13 juillet 2015, Alexis Tsipras a choisi, à l’issue de nouvelles élections, de continuer à diriger le gouvernement, en prétendant que les partis traditionnels apporteraient moins de corrections au programme meurtrier imposé à la Grèce. Bien que, dans les sondages, Syriza soit resté sans rival, beaucoup de ses membres l’ont alors quitté, tandis que d’anciens membres et militants du PASOK, le vieux parti social-démocrate, l’ont rejoint. Il y a également eu un nouveau rapprochement avec DIMAR, un parti né en 2010 d’une scission droitière de Syriza. Tsipras a également commencé à participer aux réunions de la social-démocratie européenne, aux côtés de François Hollande et de Martin Schulz, tous deux défenseurs d’une sévère politique d’austérité.

Face à ces changements, le présent article veut examiner tout d’abord comment Syriza et le gouvernement grec ont évolué depuis le diktat de Bruxelles. Ensuite, nous nous interrogerons sur les conclusions à tirer pour les mouvements de lutte européens et sur le changement politique de la confrontation entre le gouvernement grec et les institutions européennes.

Un nouveau gouvernement, un nouveau programme

À Athènes, depuis le diktat de Bruxelles, les choses ont bien changé. Syriza, dont 43 des 149 parlementaires avaient voté contre le diktat, a perdu ou s’est défait de son aile la plus à gauche. De même, l’ancien ministre des Finances, Yanis Varoufakis, a quitté le gouvernement et l’ancienne présidente du Parlement, Zoé Konstantopoúlou, a quitté Syriza, alors que 25 anciens parlementaires ou membres du gouvernement dirigé par Syriza fondaient le nouveau parti Unité populaire (Laïkí Enótita, LAE). Lors des élections parlementaires de septembre, Syriza restait le premier parti, mais perdait néanmoins quelque 320 000 voix, surtout du fait que des électeurs déçus étaient restés chez eux. Avec 93 000 voix, LAE, qui avait également accueilli des membres de groupes radicalement anticapitalistes et trotskistes, n’atteignait pas le seuil électoral. Le parti communiste grec (KKE) confirmait son résultat traditionnel..

Lors des élections de septembre 2015, le programme de Syriza et du gouvernement a changé également. La victoire électorale de Syriza, le 25 janvier 2015, s’était appuyée sur la promesse d'en finir avec la politique d’austérité. En septembre, le principal argument était autre : Syriza entendait appliquer le nouveau mémorandum de la façon la plus avantageuse possible. Selon le Premier ministre Alexis Tsipras, l’ « accord » laissait encore un peu de marge de manœuvre et celle-ci serait occupée de la façon la plus sociale possible. Sans Syriza, ce serait pire. Il est vrai en effet que les tensions ne se sont pas complètement aplanies. Certains pays européens veulent que la Grèce aille plus loin dans l'austérité. Un récent entretien téléphonique entre Poul Thomsen, responsable du département Europe, et Delia Velculescu, chef de mission du FMI en Grèce, suggère que cette dernière n’est pas encore totalement heureuse du cours suivi par le gouvernement grec et que le FMI espérerait un « événement » (une faillite ou un changement de gouvernement ?) pour faciliter le cours des choses21. Malgré la capitulation de Tsipras le 13 juillet, l’UE ne fait pas confiance au gouvernement grec et reproche à Athènes de réformer trop timidement. Bruxelles veut privatiser encore plus et encore plus rapidement et supprimer plus vite davantage de droits sociaux, mais veut surtout éviter que « l’une ou l’autre chose de gauche » ne refasse surface.

À dates régulières, la Grèce reçoit un rapport. Si elle n’a pas fait exactement ce que voulait l’UE, l’envoi d’argent est bloqué. C’est pour cette raison que les privatisations du port du Pirée, celles de l’approvisionnement en électricité, des aéroports ou encore de la société ferroviaire ont été rigoureusement réalisées par le gouvernement grec. Les tensions entre l’UE et le gouvernement grec ou, par exemple, entre le TAIPED, l’organe compétent pour la liquidation des biens publics grecs, et le ministre de l’Infrastructure, n’y changent pas grand-chose.

En réaction, Syriza a proposé un programme parallèle qui serait appliqué en sus du mémorandum. Il s’agit d’un certain nombre de mesures, contre la pauvreté et la corruption notamment, ou pour un meilleur fonctionnement de l’État. Au Parlement, le gouvernement a organisé un débat musclé sur les dossiers de corruption dans lesquels le président du parti conservateur Nea Demokratia serait impliqué. Ce débat reste toutefois fondamentalement différent de celui portant sur l'abolition de l’austérité.

Ce programme parallèle doit apporter, entre autres, un peu de soulagement aux plus pauvres en garantissant une assurance maladie aux 2,5 millions de Grecs qui n’en disposent pas, en fournissant l’électricité et l’eau gratuites à certaines familles, en accordant la gratuité des transports aux chômeurs et des repas chauds à 200 000 écoliers. Fin mars, il y a également eu au Parlement un débat animé sur la façon de lutter contre la corruption et, entre autres, sur les liens entre les médias, les banques et l’appareil d’État. Le gouvernement espère également relancer l’économie et pouvoir embaucher un peu plus de personnel dans l’enseignement et dans le secteur de la santé. Romaric Godin, du journal financier français La Tribune, voit dans le programme parallèle une réaction contre les grandes manifestations qui contestent le programme du gouvernement grec. Tsipras utiliserait surtout ce programme pour montrer qu’il mène quand même une tout autre politique que ses prédécesseurs22. Mais on est très loin d’une rupture avec la politique d’austérité. Au contraire, outre les 50 milliards de privatisation qui ont été imposés à la Grèce, la politique d’austérité sera encore plus destructrice qu’auparavant.

Outre la privatisation de tout ce qui peut l’être, y compris les îles, les mesures prises sur les pensions sont, elles aussi, un exemple du nouveau programme du gouvernement. Bien que Tsipras ait longtemps considéré les pensions comme une « ligne rouge », le gouvernement de coalition Syriza-ANEL a porté l’âge de la pension légale de 65 à 67 ans, découragé la pension anticipée et augmenté les cotisations qui ont grimpé en flèche. Dans sa réforme des pensions proposée à la mi-janvier 2016, il a également raboté les pensions présentes et à venir après avoir au départ prétendu vouloir protéger les pensions de moins de 1 500 euros : cette réforme confirme qu’il n’est pas exclu que l’on réalise des économies sur les pensions de plus de 1 000 euros. Mais malgré cela, les institutions européennes et le FMI n’étaient pas encore satisfaits. Aussi, lorsque Tsipras a voulu augmenter les cotisations des employeurs tout en refusant de diminuer les montants nets des pensions de base actuelles, le commissaire européen Pierre Moscovici, un social-démocrate, a estimé que c’était inacceptable : le FMI veut une diminution immédiate de 30 % des pensions de plus de 1 000 euros. Le fait qu’environ un quart des pensionnés grecs reçoit une pension entre 1 000 et 1 500 euros, et que 60 % des pensionnés grecs doivent se contenter de moins de 1 000 euros par mois ne touche en aucun cas les gens du FMI.

Une question de stratégie

Comment le gouvernement grec peut-il justifier l'application de l'austérité ? Pourquoi, en juillet 2015, à peine une semaine après la victoire du « non » au référendum, Tsipras a-t-il décidé de braver ce signal on ne peut plus clair des Grecs ? Pourquoi le gouvernement a-t-il mis un terme à la brillante mobilisation de la campagne du « non » à l'austérité ? Pourquoi a-t-il choisi de prôner le respect envers l’UE, au lieu d’approfondir la conscience du chantage horrible qu’elle avait cherché à imposer à la Grèce au cours de longs mois de négociations, en fin de compte infructueuses ? Pourquoi Tsipras n’a-t-il pas tout simplement démissionné ?

Dans les premiers commentaires qui ont suivi l’acceptation par Tsipras du diktat de Bruxelles, l’idée de trahison n’était pas loin. Trois autres types d’explication ont également été avancés. Pour certains, il n’y avait pas d’alternative à la capitulation, car les caisses gouvernementales étaient vides, les banques fermées et l’économie à l’arrêt. C'est exact, mais la question reste naturellement de savoir pourquoi le gouvernement grec a laissé les choses aller si loin. Pourquoi, durant toute la période des négociations, n’a-t-il pas réfléchi à une meilleure alternative, une sorte de « plan B » ? Pourquoi a-t-il continué fidèlement à rembourser toutes ses dettes alors qu’il ne recevait plus un euro de l’UE, qui avait également bloqué tout financement alternatif ? Pourquoi Athènes a-t-elle continué à se mettre la corde au cou ? Pourquoi a-t-elle promis en février 2015 de ne pas prendre de « mesures unilatérales », ce qui lui faisait perdre tout moyen de pression ? Il s’agit de questions tout à fait pertinentes qui permettent déjà d'imaginer une série d'alternatives au choix fait par le gouvernement grec en juillet 2015.

D’autres prétendent que Syriza n’a jamais voulu de changement, que son intention a toujours été de continuer tout simplement la même politique qu'avant. Prétendre qu’il n’y a jamais eu de contradiction réelle entre le gouvernement grec et les institutions européennes revient à refuser de voir la réalité en face et à considérer que tout était écrit d’avance et que, par exemple, la fermeture des banques grecques par les institutions européennes n'a été du simple cinéma. Bien que l’ancêtre de Syriza, Synaspismos, ait accepté le traité de Maastricht, il y avait quand même de réelles différences avec la social-démocratie à l’ancienne. L’une des expressions les plus remarquables de ces différences a sans aucun doute été le rôle que cette social-démocratie à l'ancienne, de Jeroen Dijsselbloem à François Hollande et Martin Schulz, a joué dans le garrottage du gouvernement grec entre janvier et juillet 2015.

Par ailleurs, il y a le risque de voir ce deuxième type de réponse rester aveugle à un certain nombre de modifications réelles dans le programme du parti. En 2012, Syriza promettait de mettre un terme à la politique d’austérité, en guise de première étape, avec comme but final l’établissement d’un socialisme démocratique, et donc d’un changement de système. En 2014, l’accent se déplaçait vers une cessation immédiate de cette politique d’austérité. Bien qu’au comité central de Syriza, en juillet 2015, Tsipras ait encore parlé d’une transformation sociale comme but stratégique, dans la pratique, aujourd’hui, il s’agit surtout d’appliquer le mieux possible et de la façon la plus sociale possible le diktat de Bruxelles et, dans la mise en place d’alliances avec toutes sortes de groupes européens, de trouver la façon de mettre (un jour) un terme à la politique d’austérité.

Concrètement, dans son programme en 40 points de 2012, Syriza parlait encore de la nationalisation des banques et d’un système bancaire public sous le contrôle des ouvriers et des employés23. Cela figurait également dans son programme de Thessalonique de 2014, qui était un programme électoral, mais cela se muait en la création d’une banque publique de développement. En 2012, Syriza désirait, non pas certes un impôt sur la fortune, mais bien un impôt élevé sur les revenus les plus substantiels (75 % sur les revenus de plus de 500 000 euros) alors qu’en 2014, il devenait question surtout de la perception correcte des impôts existants. En 2012, le parti parlait également de renationalisation des anciennes entreprises publiques, par exemple dans le secteur des services, les chemins de fer, la poste, ainsi que de la nationalisation des hôpitaux privés et de la suppression des cotisations privées ; deux ans plus tard, il s’exprimait de façon bien moins ambitieuse, puisqu’il était question de garantir l’électricité et l’accès aux soins de santé pour les plus démunis, mais sans que cela soit gratuit pour tout le monde. Ce ne sont pas des détails, lutter contre les inégalités est tout autre chose que de se contenter de garantir un minimum vital aux plus démunis24.

En 2012, Syriza affirmait encore vouloir quitter l’Otan et mettre un terme à la collaboration militaire avec Israël. Aujourd’hui, le gouvernement se comporte comme un allié fidèle de l’Otan et a conclu avec Israël l'accord de collaboration militaire le plus étendu de tous les pays européens. Tsipras aurait même parlé de Jérusalem comme de la « capitale historique » d’Israël, ce qu’il a nié par la suite. Israël, qui occupe illégalement Jérusalem-Est et tente progressivement de la vider de tous ses habitants palestiniens, était particulièrement enchanté de sa visite.

Depuis septembre 2014, le programme de Syriza n’a plus guère connu de modifications formelles, mais progressivement sa rhétorique a été édulcorée. Geórgios Stathákis, qui allait devenir ministre de l’Économie par la suite, est venu encore rassurer les riches armateurs juste avant les élections : Syriza ne s’en prendrait pas à leurs exemptions fiscales25.

Un troisième type d’explications vient de (ex-)membres de Syriza, et prétend que 2012 a constitué un tournant. Lors des élections de juin 2012, il s’en était fallu de peu que Syriza ne devienne le premier parti en Grèce. Selon Stathis Kouvelakis, ancien membre du comité central de Syriza, « dès l’été 2012, la position quant à l’euro s’est muée en un modèle constant de loyauté », alors qu’avant cela, le slogan « pas un seul sacrifice au profit de l’euro » avait été le fil conducteur. Qui plus est, explique encore Kouvelakis, depuis la mi-2012, « le type de pratique politique qu’a choisi la direction de Tsipras, n’est pas allé plus loin que le parlementarisme. Il était clair que Syriza voulait faire sauter la coalition autour de Samaras [le Premier ministre conservateur], mais uniquement en recourant à des tactiques parlementaires26. » Dimitris Belantis, lui aussi ancien membre du comité central, abonde dans le même sens, en disant qu’à partir de 2012, Syriza s’est rapidement mué en un parti « social-libéral27 ». Un autre membre fondateur, Michalis Spourdalakis, fait remonter l’origine de cette évolution à 200428. Mais l’analyste britannique Kevin Ovenden, auteur d’un ouvrage sur Syriza, fait remarquer sur Facebook que ce genre de théorie suscite autant de questions qu’elle donne de réponses29. On peut en effet se demander, au cas où Kouvelakis et Belantis auraient raison, pourquoi alors ils sont entrés à Syriza à cette époque, et pourquoi, en tant que gens de gauche, ils y sont alors restés durant toutes ces années.

Dans cette même logique, les milieux gouvernementaux grecs avancent deux explications principales pour les choix de Tsipras. Une partie de Syriza croit vraiment dans les réformes appliquées. Le collègue de parti de Tsipras, Dimítrios Papadimoúlis, vice-président du Parlement européen, est enthousiaste à propos de l’actuelle politique du gouvernement. En mars 2016, il a notamment publié un éloge de la politique des pensions du gouvernement grec, sous un titre très éloquent : « Le succès des réformes structurelles grecques30. »

D’autres, dont Tsipras lui-même, considèrent ce choix comme un choix stratégique. Dans le journal grec Efimerìda ton syndaktòn, il expliquait, fin 2015, quel était selon lui l’objectif d’un « gouvernement de gauche » : « Une politique de gauche signifie lutter pour protéger les pensions, défendre les plus faibles, le droit au travail et restaurer la justice et la démocratie31. » Le but ultime est de mettre un terme à la politique aveugle d’économies. Comment y arriver ? Pour Tsipras, il est clair que « ni une confrontation aveugle, ni un retour dans l’opposition, ni un abandon volontaire du gouvernement (des responsabilités gouvernementales) ne constituent une stratégie de gauche. Au contraire, une stratégie de gauche est celle qui défend la cohésion sociale sur chaque point et dans chaque aspect spécifique. » Dans cette situation, la cohésion sociale serait mieux défendue par la redistribution et des alliances progressistes avec des gouvernements et des mouvements en Europe. C’est pourquoi il importe que Syriza reste au gouvernement, de fait son principal bastion désormais.

Priorité à la victoire électorale

Ce qui est remarquable, c’est non seulement la rapidité de l’évolution de Syriza sur le plan des objectifs, mais aussi et surtout sa volonté de fer de mener le combat au sein des institutions étatiques, qu’elles soient européennes ou grecques. Sa (nouvelle) stratégie politique revêt différentes dimensions, mais elle trouve son origine dans la priorité donnée à la lutte électorale. Au fur et à mesure que Syriza s’est rapproché du pouvoir, il a adapté son programme, ce qui l’a rendu acceptable pour bien des gens qui n’avaient jamais voté à gauche. L’intention était de remporter les élections puis de déplacer la lutte vers le terrain même de l’État, perçu comme un ensemble d’institutions élues. Il s’agit d’utiliser à de bonnes fins les institutions étatiques. La croissance organisationnelle du parti vient en second lieu : à son point culminant, le parti a atteint environ 35 000 membres, même pas un dixième du nombre d’affiliés de Neo Demokratia. Ni l’organisation ni la capacité du parti à mobiliser le peuple n’ont suivi sa montée électorale.

Syriza a cependant découvert rapidement qu’arriver au gouvernement ne signifie pas arriver au pouvoir. Face à la victoire électorale de Syriza, la continuité et l’unité relative au sein de l’appareil d’État grec a été remarquable. Le ministre des Finances de l’époque, Yannis Varoufakis, a pu constater que les logiciels de son ministère n’étaient pas contrôlés par celui-ci, mais par les institutions européennes à Bruxelles. En outre, de nombreux fonctionnaires ont saboté l’action du gouvernement en divulguant des informations importantes aux négociateurs européens ou en bloquant la mise en œuvre des décisions politiques. Enfin, la police anti-émeute est infiltrée de haut en bas par l’extrême droite et les services de renseignement militaires ne paraissent pas fiables. Le journaliste britannique Paul Mason interprète l’obstruction à laquelle Syriza a été confronté au sein de l’appareil d’État comme suit : « Une fois au pouvoir, Syriza a percé l’inimaginable secret de l’État grec. Sans oligarques, ce dernier n’est tout simplement pas efficient. Les anciens partis étaient si profondément enracinés dans le clientélisme qu’ils avaient à peine besoin d’une administration bourgeoise32. » En d’autres termes, l’appareil d’État grec sert des intérêts très spécifiques et fonctionne à leur profit.

Outre les structures étatiques officielles, l’establishment grec dispose également d’un « deep state », un « État profond », sorte de réseau politique parallèle qui associe des hauts responsables, par exemple, des partis politiques traditionnels, des services de sécurité, des grandes entreprises, de l’armée, des universités, des médias ou encore des institutions de l’État. L’expression « État profond » peut avoir une connotation conspirationniste, mais l’on ne doit pas nécessairement penser à de grandes théories du complot. Cela a trait à l’histoire politique spécifique de pays comme la Grèce ou l’Italie. En Italie, des décennies durant, la loge Propaganda Due (P2) a joué ce rôle. Tant Berlusconi que les socialistes italiens, mais aussi des rédacteurs de journaux, des personnalités médiatiques, des officiers supérieurs de l’armée, des responsables des services de renseignement en faisaient partie. Des sociologues comme Charles Wright Mills, Ralph Miliband ou Pierre Bourdieu ont insisté sur la cohésion de l’élite qui a fréquenté les mêmes écoles, gravite autour des mêmes salons et défend les mêmes intérêts. Recevant parfois une expression institutionnelle particulière, sa domination est toujours présente. Cette domination ne résulte pas d’une quelconque conspiration, qui n'apparaît que dans certains cas très spécifiques et sert surtout à faciliter la coordination. L’État profond est là pour empêcher que, dans des situations de « nécessité impérieuse », l’on ne porte atteinte aux intérêts de la bourgeoisie. Le caractère formel ou informel de l’organisation de ce type d’État profond et le degré de discrétion avec lequel il opère dépendent pour une bonne part du développement historique du pays et, par exemple, de la force de sa bourgeoisie et de son système étatique.

Une autre stratégie était-elle possible ?

La faiblesse du parti et les limites de son emprise sur l’État n’impliquent cependant pas que le gouvernement grec était dépourvu de tout moyen face au chantage européen. Tout d’abord, il aurait été essentiel de développer un plan B avant de se rendre aux négociations, afin de disposer d’un levier pour faire bouger les positions des négociateurs au cas où ceux-ci refuseraient de céder même un minimum. Que le gouvernement grec n’ait jamais développé un tel plan est tout à fait surprenant. D’autres l’ont fait : Varoufakis y a pensé, et l’économiste Costas Lapavitsas a préconisé une sortie unilatérale de l’UE. Michel Husson, de son côté, propose un plan B à deux dimensions. Ce plan consiste d’une part en un refus de respecter les règles européennes, par exemple un refus du remboursement de la dette, un contrôle sur les capitaux, ou, pourquoi pas, une sortie de l’euro, accompagné d’autres options envisageables, telle la nationalisation des banques. D’autre part, et nous reviendrons sur ce point, il convenait pour Husson de faire le lien avec un changement fondamental ailleurs en Europe afin de stimuler un mouvement de solidarité et de lutte à l’échelle européenne33. L’application d’un plan B n’aurait nullement été facile et une intervention directe et dure de l’UE, avec des soutiens au sein de l’État grec même, était tout à fait envisageable. Un tel choix aurait toutefois changé la séquence politique de juillet 2015, comme l’aurait fait une potentielle démission de Tsipras couplée à une mobilisation de la rue contre l’austérité.

Le gouvernement grec n’envisage jamais vraiment la rupture ni avec l’UE ni avec l’Otan. L’un des arguments souvent entendus est que la population n’est pas prête. La population, rappelle-t-on régulièrement, ne veut pas d’une rupture ni avec l’UE ni avec l’euro. D’après les sondages, c'est exact. Mais la population ne veut pas non plus d’une politique d’austérité. Une telle situation donnerait la possibilité de tendre vers un plus grand radicalisme, écrivait déjà le sociologue marxiste Miliband à la fin des années 60 : « Il y a, enfin, beaucoup de choses qu’un gouvernement réellement radical, ferme dans ses objectifs et bénéficiant du soutien substantiel de la population, peut espérer réaliser au lendemain d’une victoire électorale, non pas malgré la situation de crise, mais en raison même de cette situation. Et, en agissant de la sorte, il est également susceptible de recevoir le soutien de bien des gens non-engagés ou à demi engagés, mais prêts à accepter une direction bien résolue34. »

Il est tout aussi étonnant que Syriza n’attaque pas de front cet « État profond » de la Grèce. En janvier 2015, les ministères cruciaux de la Défense et de la Police ont été attribués au parti chauvin de droite ANEL. Cela peut avoir été le fait de concessions lors des négociations de coalition avec ANEL. Mais cela a tout de suite rassuré les institutions étatiques répressives qui avaient donc peu à craindre de la réforme à venir. Elle n’allait pas concerner ces ministères35. Cette tendance à vouloir rassurer l’establishment, Miliband l’avait déjà remarquée chez les partis sociaux-démocrates, désireux de se rendre acceptables aux yeux de l’establishment36. De même, la désignation du modéré Níkos Kotziás aux Affaires étrangères a été un signal envoyé à l’appareil de l’Otan : il n’y aurait pas de rupture. Kouvelakis prétend avoir vu cette tendance dès 2013 : « La direction (du parti), avec Tsipras, s’est elle aussi mise à jeter des ponts en direction des personnes appartenant aux institutions centrales de l’État — les cercles militaires et diplomatiques — et à afficher sa loyauté aux principes de base de l’État grec37. » Plus que l’agenda personnel d’un dirigeant « dans l’erreur », comme Kouvelakis semble vouloir l’expliquer, les visites de Tsipras à toutes sortes d’institutions et rencontres internationales semblent avoir été l’expression d’une tendance plus profonde au sein même de Syriza.

Vers une rupture, mais sur quelle base ?

L’idée d’un progrès graduel sur le terrain des institutions étatiques a sans doute joué un rôle déterminant dans le refus d’aller vers la rupture. Tout aussi importante paraît la priorité donnée à une stratégie électorale plutôt qu’à la mise sur pied d’un parti organisé qui mobilise par lui-même. Ainsi faisant, on met tous ses œufs dans le même panier étatique. Arriver et se maintenir au gouvernement devient alors essentiel.

Sans mobilisation populaire, Syriza ne dispose pas d’une réelle base de pouvoir pour aller à l’encontre de ces institutions. Les collaborateurs du journal pro-Syriza To Avgi déploraient en mai 2015 de ne même pas pouvoir toucher les électeurs de Syriza, sans passer par l’appareil de l’État. Il en allait tout autrement, par contre, pour la grande bourgeoisie, qui avait en main les banques, les médias et des services publics entiers.

Non seulement le gouvernement ne travaille pas vraiment à un Plan B, la mobilisation populaire est tout aussi négligée. Tandis que le parti reste trop faible, le gouvernement n'utilise pas vraiment son influence institutionnelle — sauf pendant la brève période autour du référendum — pour organiser une telle mobilisation. Il laisse, par exemple, filtrer relativement peu de documents des négociateurs européens. Ces documents mettent pourtant souvent sur papier des propositions horriblement antisociales, ce qui pourrait stimuler la colère de la population contre l’UE. Et le gouvernement respecte bien mieux les convenances des institutions européennes que ces institutions mêmes. Il est possible également que la direction de Syriza n’estime pas que sa tâche consiste à stimuler cette mobilisation. En février 2015, lorsque des manifestations spontanées de soutien avaient eu lieu, les militants de Syriza en avaient été très fiers, mais avaient toutefois expliqué qu’elles avaient été organisées grâce aux réseaux sociaux, sans que le parti y ait eu un rôle central, alors même que les militants de Syriza travaillaient notamment, et depuis des années déjà, dans le mouvement des Indignados grecs.

En négligeant la mobilisation populaire, et en respectant sagement les règles des institutions, le gouvernement se passe lentement la corde au cou face à l’UE. Et face à l’Otan, il amplifie les engagements militaires. La mobilisation populaire n’était pourtant pas un mirage lointain et ce n’était pas la combativité qui faisait défaut à la population grecque. Syriza en avait même tiré une grande partie de sa force, même si c’était dans une stratégie surtout électorale. Le fait qu’à un moment donné, les Indignados, qui occupaient les places publiques, aient commencé à se percevoir comme les alliés de la résistance syndicale prouvait la force du mouvement38. Il est vrai que si depuis 2010, il y avait eu plus de trente grèves générales, dès le deuxième mémorandum, signé en 2012, la lutte sociale avait tout doucement perdu de son intensité. Le degré de combativité de la population grecque n'en restait pas moins très élevé. Moins de six mois après le diktat de Bruxelles, la lutte sociale reprenait de plus belle dans toute la Grèce. Le 3 février, après que les paysans eurent bloqué les autoroutes et les postes-frontière pour protester contre la réforme des pensions, les journalistes arrêtaient eux aussi le travail. Et le 4 février 2016, les deux grandes fédérations syndicales grecques, ADEDY et GSEE, mettaient de nouveau le pays à l’arrêt. De même, le front syndical de gauche, le PAME, qui a des liens étroits avec le KKE, participait à la mobilisation. Les syndicats protestaient contre les privatisations et les économies menées par le gouvernement, ainsi que contre l’inacceptable réforme des pensions. Le week-end suivant, les marins se mettaient en grève. La semaine d’après, on assistait à une nouvelle descente de tracteurs sur Athènes.

En soi, la reprise de la résistance sociale n’est pas une surprise. Elle confirme ce que la campagne de préparation au référendum et la mobilisation populaire de juillet avaient déjà montré : les Grecs continueront à s’opposer au diktat européen et il existe bien en Grèce un véritable désir d’aller au combat. Cela rend d’autant plus étonnante l’évolution de Syriza.

L’inévitable dimension européenne

Ce qui s’est passé en Grèce concerne l’Europe tout entière et la crise grecque a aussi montré — indépendamment de la stratégie pouvant être menée au niveau national — qu’une résistance sociale de l’Europe tout entière était nécessaire contre le super-État européen. Un super-État qui a usé de tout son pouvoir pour réprimer sévèrement l’espoir de changement de tout un peuple. Malgré les critiques importantes que l’on peut émettre à propos du gouvernement grec, et indépendamment de sa stratégie et de la portée réelle de ses objectifs, l’un des problèmes objectifs auxquels il a été confronté de janvier à juillet 2015 a été l’absence de mouvement social, non seulement dans son propre pays (pour des raisons déjà mentionnées), mais aussi sur le plan européen. C’est aujourd’hui un problème que ne peuvent contourner d’autres gouvernements, quels que soient leurs angles d’attaque et leurs buts stratégiques. Ce qui s’est passé hier chez les Grecs ou les Chypriotes pend au nez des Portugais, des Irlandais et, pourquoi pas, des Belges.

Kevin Ovenden constate qu’au niveau de l’UE, « les bureaucraties européennes n’étaient pas des terrains de jeu vides pour l’interaction des “forces de classe transfigurées” ou quelque autre fantaisie théorique baroque. Elles s’avérèrent monolithiques, dans la guerre visant à mater et à domestiquer Syriza39. » L’espoir qu’avait Tsipras de tirer parti des contradictions au sein de l’appareil d’État européen ne reposait sur rien. Non parce que ces contradictions n’existaient pas, mais bien parce que devait être endiguée la possibilité d’un sentiment révolutionnaire, dont Donald Tusk allait parler par la suite. À cet égard, l’unité de la bourgeoisie et des institutions existantes a été sans égale, de même que les propositions qui ont suivi pour encore renforcer cette Union européenne, comme par exemple le dit Rapport des cinq présidents. Naturellement, le fait que la Grèce n’est qu’un petit pays a facilité la tâche de Bruxelles. Ainsi, paraît-il, il aurait suffi d’un petit coup de fil de l’Allemagne à la Chine pour faire avorter une tentative du gouvernement grec de trouver des financements alternatifs à Pékin40. Cependant, face à un super-État européen uni, un mouvement radical, même dans un petit pays, peut constituer l’étincelle qui déboucherait sur un changement, sachant que ce changement ne peut se produire qu’à une plus grande échelle.

D’un point de vue politique, cette Union constitue une Europe capitaliste et a été conçue par les organisations patronales et les partis politiques européens traditionnels, qui parlent tous la même langue, celle de la compétitivité par rapport aux autres puissances économiques et aux pays émergents. L’UE, plus ouvertement encore que les États nationaux, a été conçue comme une machine de guerre contre sa propre classe ouvrière.

En un certain sens, l’appareil d’État européen a copié l'avantage dont la bourgeoisie a profité au début de la construction de l’appareil d’État nord-américain. Tout comme les États-Unis, l’UE reste l’un des exemples où le monde des affaires n’a pas dû partager le pouvoir avec une aristocratie bien implantée et où, en première instance, il a évité la montée d’un mouvement ouvrier fort, organisé et unifié41. Quand, au début des années 80, il devient clair que le processus d'unification politique est bloquée, Pehr Gyllenhammar, président de Volvo, a réuni deux de ses collègues, Umberto Agnelli, de la famille FIAT, et le Néerlandais Wisse Dekker, responsable de Philips. Ensemble, ils ont créé la Table ronde des industriels européens (ERT). Lors de la première réunion de l’ERT, outre quatorze autres chefs d’entreprise, sont également présents le Français François-Xavier Ortoli et le Belge Étienne Davignon. Ils représentent la Commission européenne. L'objectif est d’insuffler une nouvelle vie à la construction européenne. Gyllenhammar est en effet inquiet. À l’instar d’autres représentants du grand capital européen, il veut rationaliser la production et approvisionner à moindre coût plus de 300 millions de clients. En outre, il veut créer une instance politique capable de soutenir les multinationales européennes, surtout sur le terrain de la recherche et de l’établissement de normes techniques. La mise en place d’un grand marché intérieur avec de bas salaires, de faibles charges sociales et une main-d’œuvre flexible, est l’objectif qui les unit et qui leur est nécessaire pour être compétitifs sur le plan mondial.

Cette grande bourgeoisie européenne qui se regroupe au sein de l’ERT n’est pas une minorité. Venues de la plupart des secteurs, ce sont aujourd’hui les plus grandes entreprises qui en font partie et qui représentent 55 % du chiffre d’affaires des grandes entreprises européennes et 48 % de l’emploi. Dans certains secteurs, les estimations sont encore plus élevées : 90 % pour le pétrole, 70 % pour l’industrie agroalimentaire, 77 % pour l’électronique, 100 % pour le verre42.

Le Parlement européen est à peu près la seule institution importante présentant une certaine légitimité démocratique. Mais le grand patronat a fait en sorte que ce parlement, plus encore que les parlements nationaux, soit un tigre sans dents, que ses compétences soient limitées et qu’il ne puisse même pas prendre d’initiative législative, ce qui est uniquement du ressort de la Commission européenne, elle-même non élue. Il est vrai que le traité de Lisbonne a élargi les compétences parlementaires, mais il y a eu également moins de temps pour le travail politique fondamental. Qui plus est, toutes les institutions, depuis la Commission jusqu’au Parlement, sont organisées de façon à assurer l’accès maximal aux lobbyistes43. Des réformes proposées récemment, comme le « Better Regulation Package » de la Commission, confèrent même à une seule personne, le vice-président de la Commission, le pouvoir de « classer verticalement » toute proposition législative, sans le moindre débat. Sans parler du manque de transparence du travail parlementaire. Olivier Winants, conseiller juridique auprès du groupe de gauche GUE/NGL, résume cela : « Quand un parlement ne fait que de la politique de coulisse afin d’éviter toute révélation en public et imputabilité politique de ses décisions, le parlement est alors une institution en faillite, un tigre sans dents qui ne peut que lancer de temps à autre des menaces creuses, mais sans jamais passer à l’action44. » Tout ceci est loin d’être un hasard, c’est au contraire la conséquence directe de la façon dont ce super-État européen a été bâti.

À Bruxelles, les institutions servent l’ « intérêt général » de la grande bourgeoisie européenne. Les lobbys de certains secteurs, fédérations ou entreprises, essaient également d’influencer cette définition de l’« intérêt général ».

Naturellement, il existe des contradictions au sein de la bourgeoisie européenne. Ces contradictions peuvent avoir une base nationale : pensez par exemple aux projets concurrents pour les investissements dans le secteur énergétique nord-africain, ou aux contradictions entre la France et l’Allemagne sur l’avenir de l’industrie nucléaire. À d’autres moments, de telles contradictions n’ont aucune base nationale. Face au gouvernement Syriza-ANEL, il paraissait y avoir une attitude initiale différente entre les armateurs d’une part, et certaines branches de l’industrie grecque d’autre part. Comme dans les États nationaux, il existe également des contradictions au sein des classes dominantes de l’UE. Aujourd’hui, sur ce plan, c’est la bourgeoisie allemande qui se taille la part du lion. Mais ces contradictions ne changent rien au fait que, jusqu’à présent, chaque crise s’est soldée par un renforcement de l’appareil d’État européen. Quand un pays s’est écarté de la ligne, on a même recouru à des moyens d’étranglement (Chypre, Grèce) ou imposé des technocrates non élus (Italie, Grèce). Les classes dirigeantes ne veulent pas laisser tomber leur nouvel outil et se battront pour le garder coûte que coûte.

On ne doit donc pas faire l’erreur de dissocier de facto le domaine politique des rapports de production et les limitations qui pèsent sur cette action politique. Il semble clair que créer une « Union européenne démocratique et sociale » est impossible dans un cadre capitaliste, de même que la Belgique ne pourra jamais être démocratique et sociale tant que les grands groupes capitalistes imposeront leurs lois à toute la société. Pour changer cela, nous devons changer le système ainsi que remettre en question le type d’institutions de l’UE.

Vers un mouvement social européen

La relative faiblesse du mouvement de solidarité avec la résistance grecque contre l’État européen a illustré à nouveau le fait que les mouvements sociaux ont un retard objectif sur les monopoles. C’est pourquoi il est nécessaire de réfléchir au niveau du continent, comme les partis du capital le font de leur côté depuis longtemps déjà. La crise et les mesures d’austérité de l’UE déclenchent dans toute l’Europe des mouvements sociaux exigeant une autre politique. Mais trop souvent, ceux-ci sont encore isolés ou en ordre de bataille dispersé, alors que leurs adversaires s’expriment, eux, d’une seule voix.

De nombreux partis, organisations et mouvements menant conjointement des campagnes sociales et démocratiques qui, de l’extérieur, pèsent sur le super-État européen, peuvent introduire un changement. Outre qu’elle a dissipé l’espoir de voir l’UE réformée et transformée en une force sociale et progressiste, la crise grecque a montré que les classes laborieuses ont besoin de mouvements sociaux unis qui puissent construire des rapports de force et réaliser des percées au niveau européen.

Dans aucun domaine, des acquis ne seront durables tant que les multinationales et les monopoles capitalistes détiendront le pouvoir. Toutefois, ce n’est pas une raison pour se retirer sur son quant-à-soi. Le mouvement de solidarité avec la Grèce a été important. Une plus grande mobilisation en Grèce aurait également pu contribuer à pousser le gouvernement plus loin, comme cela s’était produit le 5 mai 2010, par exemple, quand la base des syndicats grecs a contraint ses dirigeants peu radicaux à la grève générale. Au niveau européen le mouvement aurait pu — et dans une certaine mesure il a pu — non seulement donner un peu plus d’air au gouvernement grec, mais aussi mettre sur pied un mouvement contre l’UE. Il y a déjà eu les expériences historiques positives des dockers qui, à deux reprises, ont par la mobilisation bloqué une directive portuaire de la Commission européenne45. Des choses se préparent également à propos des soins de santé, des services publics et du traité transatlantique. L'heure est arrivée de faire converger ces luttes et expériences différentes dans un mouvement plus grand pour un changement de société. Le coup d’envoi a été donné en Grèce, mais un coup d’envoi est loin d’être un match gagné.


20 M. Botenga, « Grèce : du bras de fer au diktat de Bruxelles », Études marxistes, no 111, juillet-septembre 2015.

21 AFP, « WikiLeaks publie un document sur les négociations entre la Grèce et ses créanciers », 2 février 2016.

22 R. Godin, « Grèce : Alexis Tsipras va faire adopter son “programme anti-austérité” », La Tribune, 20 février 2016, http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/grece-alexis-tsipras-v....

23 Programme en 40 points de Syriza, 27 mai 2012, http://links.org.au/node/2888.

24 D. Zamora, « Peut-on critiquer Foucault ? », Ballast, 3 décembre 2014, http://www.revue-ballast.fr/peut-on-critiquer-foucault/.

25 « Stathakis to powerful shipping community : “There will be no surprises” », The Press Project, 23 janvier 2015, http://www.thepressproject.gr/details_en.php?aid=71894.

26 S. Kouvelakis, « Syriza’s Rise and Fall », New Left Review, no 97, janvier-février 2016.

27 M. Spourdalakis, « Rekindling Hope : Syriza’s Challenges and Prospects », The Bullet, no 1213, 27 janvier 2016.

28 Ibidem.

29 K. Ovenden, « The beginnings of honest accounting », Facebook, 27 mars 2015, https://www.facebook.com/kevin.ovenden/posts/10156638661595468.

30 D. Papadimoúlis, « The Success of Greek Structural Reforms », The Project Syndicate, 23 mars 2015, https://www.project-syndicate.org/commentary/syriza-greek-reforms-succes....

31 T. Andreadis Synghellakis, « Tsipras : Vi spiego cos’è oggi una sinistra europea », Il Manifesto, 31 décembre 2015.

32 Paul Mason, « Greece in chaos : Will Syriza’s last desperate gamble pay off ? », The Guardian, 29 juin 2015, http://www.theguardian.com/world/2015/jun/29/greece-chaos-syriza-gamble-....

33 M. Husson, « Europe. Plan B : de la pensée binaire, ou comment faire du surplace », À l’encontre, 23 février 2016, http://alencontre.org/europe/europe-plan-b-de-la-pensee-binaire-ou-comme....

34 R. Miliband, The State in Capitalist Society, Merlin Press, Londres, 2009 (1969), p. 73.

35 K. Ovenden, Syriza : Inside the Labyrinth, NLB-Pluto Press, Londres, 2015, pp. 117-130.

36 R. Miliband, op. cit., p. 72-73.

37 S. Kouvelakis, « Syriza’s Rise and Fall », New Left Review, no 97, janvier-février 2016.

38 S. Coppieters, « Entretien entre Peter Mertens et Kevin Ovenden : “Osons dire que nous sommes contre la clique des eurotechnocrates” », Solidaire, 2 avril 2016.

39 K. Ovenden, Syriza : Inside the Labyrinth, NLB-Pluto Press, Londres, 2015, pp. 138-139.

40 Euractiv, « Varoufakis: China was ready to support Greece, but Berlin killed the deal », 20 janvier 2016, http://www.euractiv.com/section/euro-finance/news/varoufakis-china-was-r....

41 R. Miliband, « State Power and Class Interests », New Left Review I/138, mars-avril 1983, p. 61.

42 H. Houben, « Les étapes de la construction européenne : vers un État européen ? », Études marxistes, no 57, 2002.

43 S. Laurens, Les courtiers du capitalisme, Agone, Marseille, 2015, pp. 93-95.

44 O. Winants, « Het Europees Parlement als een tandeloze tijger », Mo* Magazine, 29 octobre 2015, http://www.mo.be/opinie/het-europese-parlement-als-gefaald-instrument.

45 A. Decoene, « La libéralisation des services portuaires et la grève des dockers », CRISP, Courrier hebdomadaire, no 1966-1967, 2007.