Bernie Sanders et l’avenir de la gauche aux États-Unis

Table des matières: 
Études marxistes no. 115
Auteur: 
Daniel Zamora

Interview d’Adolph Reed par Daniel Zamora

La campagne de Bernie Sanders dans les primaires du Parti démocrate est, à beaucoup d’égards, historique. Il y a un an, l’ancien stratège en chef de Barack Obama, David Axelrod, n’a pas hésité à moquer sa candidature, déclarant dans une interview que « les gens vont avoir une passade avec Bernie. Bernie est comme une rencontre sans lendemain, parce que vous savez qu’il ne sera pas là longtemps et je pense qu’on va voir des gens flirter avec ça ». Bernie aurait été à la politique ce que Tinder est à des relations romantiques : une courte fantaisie avant de retourner aux choses sérieuses. Mais, contre toute attente, quelques mois plus tard il avait levé plus de 200 millions de dollars en petites contributions, totalisé plus de 13 millions de votes (43 % du total) et gagné 23 États. La quantité d’enthousiasme qu’il a générée transformera peut-être une génération entière et aura des effets à long terme sur le débat politique. Qu’est-ce qui s’est passé exactement ? S’il est impossible d’expliquer complètement un phénomène qui dépasse largement Sanders, il est intéressant de noter quelques caractéristiques fondamentales de sa campagne et de sa signification pour l’avenir du mouvement ouvrier des États-Unis. Dans une interview exclusive pour les Études marxistes, Adolph Reed parle avec Daniel Zamora de l’importance de la campagne Sanders et des raisons de son succès.

Daniel Zamora : Ma première question concerne le succès de la campagne de Sanders. Même s’il a perdu les primaires, c’est un fait sans précédent qu’un « socialiste démocrate », tel qu’il se définit, l’emporte presque sur la plus puissante politicienne des États-Unis. Le montant des fonds que Sanders a récoltés et le nombre de gens qu’il a ralliés lors de sa campagne ainsi que les idées qu’il a popularisées, tout cela est très inattendu. Comment l’expliquez-vous ?

Adolph Reed : Je pense qu’il y a plusieurs facteurs à prendre en compte quant au succès de la campagne. Et j’aimerais souligner qu’il s’agit bien d’un succès ; nous avons toujours considéré comme très mince la possibilité que Sanders puisse gagner les primaires chez les démocrates et bien plus mince encore la possibilité qu’il soit élu président, même si, ironiquement, beaucoup d’entre nous pensaient que d’une certaine manière il aurait été un candidat bien plus fort que Clinton. Bien sûr, nous devions tous faire comme s’il avait une chance de l’emporter, en partie parce qu’une possibilité très mince reste une possibilité, et qu’après l’Iowa, cela ne nous semblait plus si lointain. Et sinon, comment pouvions-nous espérer maximiser le potentiel de la campagne ? Mais, d’une manière bien compréhensible, certains n’ont pu résister à l’optimisme exubérant qui a toujours encouragé la naissance des plus grandes attentes. (L’une des particularités de la gauche américaine est qu’elle a tendance à être plus forte du côté de l’optimisme de la volonté que du pessimisme de l’intellect.) J’ai souvent suggéré que notre modèle de campagne soit celui du sergent Pavlov à Stalingrad1 : nous devions créer autant de soutien possible là où nous nous trouvions, sans nous occuper de ce qui se disait dans les sondages ou de ce qui se passait dans les autres États. En tout cas, je tiens à souligner ce point parce que j’ai récemment entendu des commentateurs qui se disent « progressistes » relayer un point de vue opposé, à savoir que la campagne avait échoué. Parmi ceux-ci, certains avaient des attentes déraisonnables, en partie à cause de leur naïveté concernant la politique électorale, de leur tendance à sous-estimer le poids institutionnel du système du parti ainsi que ses rapports entre le niveau local et national et avec ses alliés institutionnels comme la plupart des syndicats, le mouvement des droits civiques et les organisations féministes. D’autres étaient désireux de qualifier la campagne d’échec pour des raisons idéologiques. Par exemple, les trotskistes, ainsi que d’autres, qui considèrent l’association avec les démocrates comme la plus grande faute politique qui soit et veulent montrer que Sanders aurait eu plus de succès s’il avait mené une campagne indépendante. Or, pour être clair, ceci est une position délirante, en premier lieu parce qu’une candidature indépendante en dehors des primaires démocrate et républicaine n’aurait pas du tout attiré l’attention, ce qui signifie que nous aurions perdu notre temps l’année passée et que presque aucun syndicat ni aucune organisation ne nous auraient soutenus. Les militants antiracistes affirment ou suggèrent que la campagne aurait permis de battre Clinton si nous avions pu attirer les Noirs plus efficacement, sous-entendant que nous aurions dû nous comporter comme ventriloques des électeurs noirs. Le problème du « vote noir » et de la campagne de Sanders est plus complexe qu’il n’y paraît ; il existe beaucoup d’électeurs noirs dont les préférences, les intérêts, les motivations, les tendances idéologiques et les connexions institutionnelles varient. Je sais que nous en discuterons plus tard, mais les déclarations concernant l’anomalie selon laquelle Sanders n’a pas remporté un plus grand nombre de voix dans l’électorat noir sont malavisées.

Ces critiques mises à part, d’autres démocrates néolibéraux et commentateurs ont qualifié la campagne de chimérique depuis le début et n’ont cessé de dévaloriser Sanders et sa base. Mais c’était prévisible. Quand on veut utiliser la campagne d’une élection nationale pour construire un mouvement, l’une des contradictions provient du fait que cet effort dépend de la visibilité générale et immédiate que l’industrie de l’infotainment fournit. Mais il serait idiot d’attendre une écoute et une analyse honnêtes de sa part.

Dans une certaine mesure, dans un contexte de frustration générale de l’électorat, la campagne de Sanders a collé avec le sentiment que ni les démocrates traditionnels ni les républicains ne se préoccupaient des intérêts et des problèmes du peuple. Ce serait une erreur de considérer tous ses sympathisants, voire même seulement une grande partie d’entre eux, comme des militants de gauche ou même comme des personnes faisant leurs les critiques sophistiquées de la gauche envers le néolibéralisme. La plupart sont en difficulté et anxieux économiquement. Leurs raisons de soutenir la campagne de Sanders sont nombreuses et, même si je pense que le scepticisme à l’égard des partis loyaux à Wall Street a certainement été central dans leur soutien à Sanders, ce serait une erreur de tenter de parler au nom de ce large électorat. Je pense que la signification de l’acceptation du label « socialisme démocratique » par les sympathisants est bien trop exagérée. Cela me rappelle cette plaisanterie affirmant que le grand succès d’Occupy aurait poussé le New York Times à écrire sur le thème de l’inégalité. Pendant plus de vingt ans, cela n’a eu aucun sens de penser que le terme socialisme, même modifié, avait une signification particulière pour la grande majorité des Américains. Si Sanders en parle autant (son exposé prématuré sur le Danemark pour l’expliquer ou apaiser les inquiétudes à ce sujet semblait un peu trop élaboré et politiquement inefficace à mon avis, mais je comprends pourquoi il l’a fait), c’est parce que c’est une étiquette qu’il portait déjà et que c’était raisonnable de prendre l’initiative des débats à ce propos en la mettant en avant lui-même. Je crains que l’enthousiasme créé par l’apparition de ce terme dans le discours public ne soit un témoignage de la marginalité de la gauche et de sa capacité à prendre ses désirs pour la réalité ; d’autre part, cela peut aussi témoigner de la présence, même au sein de la gauche, d’éléments du discours politique mainstream, avec ses concepts bien minces et ses slogans accrocheurs. Je suppose que c’est ce qui arrive quand la gauche accepte le blabla sur les étiquettes. Pour ces mêmes raisons, je n’ai jamais aimé l’expression trompeuse de « révolution politique ». J’ai rencontré, même pendant la campagne, bien trop de gens qui imaginaient qu’elle recelait plus de sens qu’elle n’en a réellement. Elle est bien sûr efficace en tant que rhétorique politique, mais seulement parce qu’il s’agit d’un symbole fort qui change de sens en fonction des gens, mais qui, pour la plupart d’entre eux, ne signifie probablement rien de bien concret ou d’applicable dans un programme.

Nous savons que l’appel de Sanders à l’éducation supérieure gratuite et à la sécurité sociale, ainsi qu’à l’investissement public et à la régulation du secteur financier a eu un large écho. Le problème principal réside dans notre façon d’avancer après cela. L’équipe qui a organisé la campagne possède de longues listes de militants potentiels qui peuvent devenir la base d’une organisation ultérieure à long terme, et de multiples débats ont lieu au sein des groupes qui l’ont soutenu et chez les sympathisants proches, comme le débat sur les étapes à venir qui a lieu dans le groupe Labor for Bernie.

DZ : Comme vous le mentionnez, certains disent que nous devons imputer sa défaite à son manque d’intérêt pour le racisme, le sexisme, etc. Angela Davis a écrit que Bernie Sanders est un candidat qui est « réticent à s’occuper du racisme » et qui s’engage dans « une sorte de réductionnisme économique qui l’empêche de parler, de développer un vocabulaire qui lui permettrait d’aborder de façon plus compréhensible la persistance du racisme, de la violence raciste et de la violence étatique ». Paul Krugman a déclaré qu’il était incapable de résoudre « l’inégalité horizontale » et donc de gagner les votes des « minorités ». Que pensez-vous de ces critiques ?

AR : Ces critiques font partie intégrante de celles dont je parle plus haut. C’est plutôt difficile de répondre à ces accusations parce qu’elles n’ont pas de contenu concret. Durant toute la campagne, j’ai demandé pourquoi la revendication d’un salaire horaire fédéral minimum de 15 dollars (7,25 dollars actuellement) pourrait ne pas être une question pertinente pour les Noirs américains et les Latinos, surreprésentés parmi les travailleurs rémunérés au salaire minimum. Pourquoi le manque d’accès à la sécurité sociale ne serait-il pas un « problème noir » ? Et l’éducation supérieure publique ? Et l’augmentation massive de l’investissement public ? Et la renégociation des accords de « commerce » existants, et le blocage de l’Accord de partenariat transpacifique qui renforcerait encore plus le pouvoir des entreprises sur les travailleurs ? Et ainsi de suite. Personne n’a nié qu’en effet les Noirs, ou les autres personnes de couleur en Amérique, bénéficieraient grandement de la mise en œuvre de ces éléments du programme de Sanders.

Par contre, que signifie « s’occuper du racisme » ? Aucun politicien américain qui se respecte n’accepte ouvertement le racisme, pas même Donald Trump, et tous s’y opposent avec insistance, même Trump. Comment peut-on appeler « réductionnisme économique » le fait de faire campagne avec un programme qui cherche à unir toute la classe ouvrière autour de problèmes qui concernent cette classe tout entière, au-delà de la race, du genre et d’autres catégories ? Ironiquement, nous avons à présent dans la politique américaine une gauche pour qui toute référence à l’économie politique est taxée de « réductionnisme économique ».

De plus, il n’y a aucune preuve que Sanders ait été réticent à reconnaître ou à discuter de l’inégalité raciale ou de genre. Que signifie « aborder de façon plus compréhensible la persistance du racisme, etc. » ? Évidemment, Angela n’a pas besoin d’explications, elle a écrit plusieurs livres sur le sujet. Ce genre de critique se situe quelque part entre le jargon de psy et le sophisme. Il est tout aussi instructif d’apprendre qu’à plusieurs reprises un groupe de féministes identitaires a cherché à qualifier de sexistes gauchistes ceux qui soutiennent Sanders. Il s’agit d’une adaptation d’un précédent hoax concernant l’existence d’une phalange de « brocialistes2 » misogynes qui menaçaient des féministes de viol ou d’autres sévices à cause de leur réticence à subordonner les questions féministes à un socialisme réductionniste de classe et masculin.

Tout cela est très révélateur du fait que nous avons actuellement aux États-Unis une « gauche » pour qui le socialisme est considéré comme rétrograde. Exposer cela aux yeux de tous représente une contribution à la campagne que ni moi ni personne d’autre n’avaient anticipée. Mais c’est tant mieux si c’est clair désormais, car c’est toujours bien de savoir ce que les gens pensent de la lutte des classes.

J’ai trouvé la déclaration de Krugman particulièrement intéressante, tout comme celle de Clinton qui affirme que la mise au pas des grandes banques ne mettrait fin ni au racisme ni au sexisme. Cela ne mettrait pas non plus fin aux éruptions solaires et n’aiderait pas non plus le Bahreïn à remporter la Coupe du monde. Krugman suit une ligne bien connue dans la constitution du libéralisme d’après-guerre qui dissocie notion d’inégalité et économie politique pour en faire la spécificité exclusive d’un groupe. Il s’agit de la théorie la plus importante, mais encore peu reconnue, que Daniel Patrick Moynihan a exposée dans son constat scandaleux paru en 1965, The Negro Family : The Case for National Action, plus connu sous le nom de Rapport Moynihan. De tels libéraux ont essayé de rendre invisibles les interventions publiques massives du New Deal dès la fin des années 40. Oscar Handlin, qui était de son temps le principal historien de l’ethnicité américaine — on dit même qu’il aurait inventé ce domaine, ce qui est très révélateur —, a publié en 1949 un rapport sur la mobilité des groupes ethniques qui ne faisait mention ni du New Deal ni du CIO3, pourtant encore essentiels et dynamiques à cette époque. De nos jours, c’est particulièrement scandaleux que Krugman et d’autres tentent de nier l’inégalité économique alors même qu’elle atteint des niveaux sans précédent. Et scandaleux qu’ils insistent sur le fait que nous devrions plutôt nous demander comment cette inégalité massive et croissante est répartie entre certains groupes ou catégories de population. Ces critiques des positions de Sanders mettent encore plus en relief que je ne l’imaginais à quel point l’antiracisme et les autres programmes identitaires sont non seulement l’aile gauche du néolibéralisme, mais également des agents actifs dans son imposition de limites à ce qui est politiquement pensable, une sorte de police des frontières intellectuelle et culturelle du néolibéralisme.

DZ : Mais ne pensez-vous pas quand même que, dans une certaine mesure, sa campagne n’était pas une campagne antiraciste ? De bien des manières, il est vrai qu’il a centré son message sur les questions socio-économiques. Beaucoup de gens au sein de la gauche disent que cela explique en partie son échec aux primaires et le manque de soutien de la communauté noire dans les États du Sud. Comment peut-on expliquer l’incroyable soutien de cette communauté à Clinton ? C’est d’autant plus bizarre pour moi que, semble-t-il, le programme de Sanders était en fait celui de gens comme Luther King. Cela n’a rien à voir avec un « programme blanc ».

AR : Il faut comprendre que la politique électorale fonctionne avec une logique partisane particulière. L’article de Cedric Johnson dans la revue Jacobin, « Fear and Pandering in the Palmetto State 4 », est sans doute la meilleure analyse du phénomène Clinton et de son succès relatif chez les électeurs noirs. Ce succès vient beaucoup du fait que Clinton avait des relations profondes avec les réseaux de l’élite qui se sont finalement ramifiés jusqu’aux électeurs. Il y a plusieurs autres raisons bien entendu. L’un des points centraux de l’essai de Cedric Johnson est que l’on doit cesser de considérer les électeurs noirs comme un « électorat noir » qui aurait un seul et même avis.

Cela fait aussi plus de trente ans que nous revoyons à la baisse ce qui peut être attendu d’une élection. L’exemple parfait se trouve en Caroline du Sud quand John Lewis, inamovible membre du Congrès de Géorgie et ancienne icône du mouvement des droits civiques, et James Clyburn, son camarade noir également membre du Congrès et originaire de Caroline du Sud, ont qualifié d’irresponsable la proposition d’éducation supérieure gratuite, sous prétexte que cela envoyait le message négatif que c’était normal de recevoir gratuitement de la part du gouvernement des biens et des services publics démarchandisés. « Rien n’est gratuit en Amérique », a maugréé Lewis.

Sanders a bien comblé le fossé alors que sa campagne continuait et quittait le Sud. Cela dit, je ne considère pas le vote pour Clinton comme une preuve que les électeurs noirs dans leur ensemble sont plus en accord avec une politique antiraciste et avec le programme de Clinton qu’ils ne le sont avec l’amélioration de leurs conditions matérielles et de sécurité. C’est ce que les groupes comme Black Lives Matter et autres militants voudraient faire dire aux électeurs noirs. Mais il ne s’agit là que d’une invention destinée à leur propagande, en particulier parce qu’ils n’ont de toute façon pas de réel soutien de la part des Noirs qui votent.

DZ : Ce qui m’a semblé intéressant, c’est la capacité de Sanders à relier sa campagne à de plus grands mouvements ouvriers aux États-Unis. Entre le salaire horaire minimum à 15 dollars et son soutien à la grève de Verizon5, il a toujours eu l’air de vouloir créer une dynamique positive entre les militants ouvriers et sa campagne. Serait-ce la stratégie à envisager à l’avenir pour la gauche américaine ?

AR : Oui. Il me semble évident qu’aux États-Unis, comme partout, sans une base bien établie dans le mouvement ouvrier, il n’y a pas de gauche vraiment sérieuse. Beaucoup de gens n’aiment pas se l’entendre dire, mais je pense que ces personnes préfèrent leurs fantasmes émotionnellement gratifiants à la poursuite du pouvoir politique en tant qu’objectif pour construire le socialisme.

DZ : Il me semble qu’en fin de compte, le véritable candidat néolibéral est Clinton et non pas Trump. De bien des façons, les électeurs de Sanders et de Trump ont voté contre tout ce qu’incarne Clinton : le libre-échange, l’égalité des chances plutôt que l’égalité, la liberté du marché, une politique étrangère agressive, une position favorable à Wall Street… De l’autre côté, Trump, très pédagogue à sa manière, s’est aussi exprimé contre l’accord de libre-échange, contre la politique étrangère de Clinton et aussi contre l’immigration en tant que menace pour l’emploi. De bien des façons, ce débat n’est plus seulement entre démocrates et républicains, mais concerne aussi le néolibéralisme et ses effets. On dirait que, dans le monde occidental, nous sommes les témoins de l’émergence, à droite, d’un récit plus extrême destiné à remporter le soutien des perdants de la mondialisation. Et dans cette situation, il est préoccupant de voir que la gauche semble incapable de donner une réponse autre qu’accuser la « classe ouvrière blanche » de racisme. De ce point de vue, Sanders est comme un rayon d’espoir et le début d’un avenir pour une gauche qui pourrait unir la classe ouvrière au-delà de la politique identitaire.

AR : Il ne fait aucun doute que Clinton est la candidate néolibérale. Je ne saurais trop quoi dire de Trump, à part que c’est un dangereux sociopathe et un opportuniste qui est prêt à s’attirer les faveurs des tendances les plus dangereuses de la politique américaine, et je suis d’accord avec vous pour dire qu’il rentre dans le moule de la politique populiste de droite qui est apparue en Europe et ici même. Il est aussi important de rappeler que le revenu moyen d’un électeur de Trump dépassait les 77 000 dollars par an la dernière fois que j’ai vérifié, il y a de cela quelques mois. Ce n’est pas la classe ouvrière, ce sont les petits et moyens entrepreneurs qui tentent désespérément de revendiquer ou de maintenir leur sentiment d’appartenance à la couche des gens respectables, ceux qui se voient comme de « vrais » Américains, qui s’identifient aux riches, et qui, à défaut de se joindre à elle, ont peur de se faire marcher dessus par la classe ouvrière, et surtout par ses éléments non blancs. C’est cette même couche, composée de « gentlemen of property and standing6 », qui a créé des mouvements de foule anti-abolitionnistes dans la période avant la guerre de Sécession et a fondé la version la plus considérable et politiquement la plus puissante du Ku Klux Klan en tant que phénomène national dans les années 20, ainsi que le NSDAP et autres mouvements fascistes et autoritaires.

Je suis aussi d’accord sur l’espoir incarné par la campagne de Sanders. Cette campagne a montré qu’il est possible de créer un lien avec la classe ouvrière et je me rends de plus en plus compte à quel point nous, y compris les gauchistes, avions permis à nos adversaires de définir les frontières de la classe ouvrière à notre place. Comme l’a dit Nelson Lichtenstein, la réforme réactionnaire de la loi du travail après la Deuxième Guerre mondiale — en particulier le Taft-Hartley Act, qui amendait le National Labor Relations Act du New Deal, lequel avait encouragé le syndicalisme depuis le milieu des années 30 — a sévèrement restreint les catégories de travailleurs pouvant se syndiquer, réussissant à exclure beaucoup de cols blancs et de fonctionnaires. (Comme vous le savez, les raisons pour lesquelles les États-Unis n’ont jamais développé de système de protection sociale publique aussi étendu qu’en Europe ont fait couler beaucoup d’encre. Pourtant, l’explication est très simple : après la guerre, la bourgeoisie de toute l’Europe était affaiblie et discréditée à cause de son association au fascisme. Notre bourgeoisie, elle, est sortie de la guerre plus puissante que jamais et réhabilitée politiquement grâce à sa participation à l’effort de guerre.)

Quoi qu’il en soit, tout dépend maintenant de la manière dont nous allons utiliser l’élan créé par cette campagne pour approfondir et élargir nos relations avec les syndicats, les lieux de travail, les communautés, les campus — tout en étant conscients que le processus sera lent, qu’il durera sûrement des dizaines d’années et que nous devons vraiment nous considérer comme au début d’un long processus d’organisation. Ce qui nous inquiète, c’est la tendance des gauchistes exubérants qui veulent à tout prix annoncer des coalitions diffuses au sein du mouvement et réduire le programme de classe au profit d’une politique identitaire qui est tout sauf solidaire. Je pense que nous devrions nous construire sur les aspects les plus visionnaires du programme, comme l’exigence d’une éducation supérieure publique ou l’accès à la santé pour tous, ainsi que le combat essentiel pour arrêter l’Accord de partenariat transpacifique, mais aussi bien sûr la lutte contre la discrimination basée sur la race, le genre ou l’orientation sexuelle. Sans oublier évidemment la lutte contre la politique néolibérale et l’appareil carcéral public/privé en pleine croissance, qu’il est essentiel de comprendre et de faire comprendre avec insistance comme un problème de classe.

DZ : Quels effets peut avoir la campagne au-delà des élections ? Même Sanders a dit plusieurs fois que son but ne pouvait être atteint par un président seul (même si c’était lui). Donc, le but de sa campagne était aussi de construire un mouvement politique capable de changer le paysage politique aux États-Unis. Voyez-vous un avenir pour Sanders ? Et quelle serait la place des organisations de travailleurs dans ce processus ?

AR : Pour moi, tout ce que nous avons fait jusqu’à maintenant relève de la préparation. La campagne avait pour but de montrer que débattre ouvertement des intérêts et des programmes de la classe ouvrière aurait un écho. Son deuxième but était de repérer des militants sérieux et des organisateurs qu’elle devait réunir et préparer à l’organisation et à la mobilisation autour de questions de campagne et peut-être autour d’une candidature électorale éventuelle. C’est un autre obstacle que la gauche de ce pays doit franchir, le réflexe de ne chercher un candidat que pour un poste ou un super projet de loi. Or, ces deux objectifs seront induits par le mouvement en tant qu’expression de sa force. Quant aux certitudes de ceux qui restent prisonniers de la Quatrième Internationale et autres fantaisistes, elles ne sont pas les outils adéquats qui serviront à créer cette force.

DZ : Pour finir, êtes-vous optimiste quant au futur du mouvement ouvrier américain ?

AR : Il le faut. Nous n’irons nulle part sans un mouvement ouvrier dynamique et — comme le disent Sam Gindin, élu de longue date du syndicat Canadian Auto Workers, ainsi que d’autres camarades — ce mouvement a également besoin d’une gauche dynamique. C’est une évidence. On trouve beaucoup de signes positifs au sein du mouvement ouvrier : le groupe Labor for Bernie a été un des groupes les plus solides pendant la campagne et, pour la plus grande partie de la gauche — y compris pour beaucoup de mes anciens camarades du Labor Party —, il a fourni un cadre pour se rassembler et établir une stratégie commune. Même hors de la campagne, on trouve dans plusieurs syndicats des forces importantes menées par des personnes de gauche progressistes qui se sont engagées pour construire un mouvement social plus large. C’est un processus long et lent, et nous ne devons pas l’oublier. Cette approche minutieuse de l’organisation est l’une des particularités du mouvement ouvrier, elle consiste à élargir puis à consolider, pour ensuite élargir de nouveau.

Je ne peux pas dire que je pense que nous finirons par l’emporter : la chance n’est pas toujours de notre côté et, tout comme les difficultés auxquelles sont confrontés nos camarades du Brésil et du Venezuela, face à une bourgeoisie vénale, qui craint de ne plus pouvoir contrôler la société de manière démocratique, il est clair que plus nous montrerons notre force, plus la situation politique sera périlleuse. La différence entre les marxistes d’aujourd’hui et ceux d’hier, c’est que, à part chez les religieux sectaires au regard vitreux, nous n’avons plus le réconfort d’une croyance téléologique. Il n’existe pas de période millénaire, pas de période objective d’effondrement. Nous ne savons pas quelle voie l’Histoire va emprunter et on peut seulement essayer de l’influencer. De plus en plus aujourd’hui, comme je l’ai dit tout au début, je pense que le sergent Pavlov peut s’avérer un bon modèle pour notre pratique. Nous n’avons pas à suivre la course, quotidienne et harassante, des événements qui passe à la télévision, ni à en débattre, nous n’avons pas non plus à lutter pour être les commentateurs les plus intelligents de la blogosphère, pour être les premiers à reconnaître le dernier « traître » en date, le prochain grand événement ou la dernière trouvaille qui fera le buzz sur Internet. Notre tâche est plutôt de lutter pour notre engagement et de nous y accrocher tout en étant conscients que nous sommes les petits rouages d’un grand projet, que nos efforts doivent rendre plus ambitieux et plus puissant. On pourrait y appliquer une métaphore sportive : nous devons mettre la balle en jeu et nous préparer à réagir efficacement aux conséquences souvent imprévisibles. Pour cela, il nous faut bien sûr comprendre la logique du jeu et sa nature, les points forts et les limites du camp adverse ainsi que ceux de nos alliés.

Adolph Reed (alreed2@earthlink.net) est professeur de sciences politiques à l’université de Pennsylvanie et a travaillé à la campagne de Bernie Sanders.

Daniel Zamora (dzamora66@gmail.com) est sociologue à l’université de l’Illinois à Chicago ainsi qu’à l’Université Libre de Bruxelles.


1 Pendant la Bataille de Stalingrad, le sergent Pavlov et son peloton s'emparent d'un bâtiment d'habitation de quatre étages dans la nuit du 27 septembre 1942 puis le défendent contre des attaques répétées de la Wehrmacht jusqu'à la relève par l'avance des troupes soviétiques deux mois plus tard.

2 Mélange de « brother » et « socialist » qui sous-entend un certain dédain pour les droits des femmes (ndlr).

3 Congress of Industrial Organizations, fédération de syndicats américains, rivale de gauche de l’AFL (American Federation of Labor) d’où elle a été exclue en 1935. Les deux fédérations se sont réunies en 1955.

4 Cedric Johnson, « Fear and Pandering in the Palmetto State : Why did Bernie Sanders lose in South Carolina, and what does it mean going forward ? », https://www.jacobinmag.com/2016/02/sanders-clinton-south-carolina-primar.... Palmetto State est un surnom de la Caroline du Sud.

5 La grève de Verizon, le plus important conflit industriel aux États-Unis de ces dernières années, a impliqué 40 000 travailleurs et a duré 54 jours. Elle s’est terminée le 17 juin 2016 par la victoire des syndicats.

6 Allusion à ces marchands « bien sous tous rapports » qui, dans la période avant la Guerre de Sécession (1861-65), commerçaient avec les États du Sud et s’opposaient au mouvement anti-esclavagiste.