Chasseurs de matières premières

Table des matières: 
Études marxistes no. 102
Auteur: 
Marc Botenga

La lutte acharnée pour les matières premières ne nous est probablement pas inconnue dans ses grandes lignes. Tout le monde n’a-t-il pas fini par savoir que la guerre en Irak, en 2003, visait surtout à garantir aux multinationales occidentales l’accès aux gisements pétroliers ? Que les sociétés minières ne s’encombrent guère d’éthique, de sens social ou de souci écologique, n’est sans doute pas un secret. Que, dans les pays en voie de développement, le FMI et la Banque mondiale servent souvent d’autres intérêts que ceux du pays auquel ils « viennent en aide » est du domaine public. Les gouvernements occidentaux ne défendent-ils pas leurs propres entreprises plutôt que les intérêts des pays du tiers monde ? Tous ces éléments se retrouvent dans Grondstoffenjagers [189].

Mais la principale force de l’ouvrage de Raf Custers réside ailleurs. Chaque réalité concrète est resituée par l’auteur dans toute une dynamique internationale. Voilà vraiment la force du livre. Il ne s’agit pas d’une simple énumération de faits. Il restitue un contexte.

Les sociétés minières transnationales n’ont qu’un but : emporter des matières premières d’un pays, le plus rapidement possible, en quantités colossales et au prix le plus bas. Cela semble presque simpliste, mais c’est bien ce que Raf Custers illustre avec ses chiffres. Au Mali, par exemple, les sociétés minières sont parvenues en un peu plus d’une décennie à faire dépasser leur point culminant aux mines d’or du pays. Le pic de production a été atteint en 2006. De cette manne d’or, le gouvernement malien n’a pas vu grand-chose. La dévastation a été massive, avec des normes environnementales inexistantes.

Grondstoffenjagers montre également que les sociétés transnationales ne sont pas seules dans ces entreprises de pillage. Pour réaliser leurs objectifs, elles peuvent compter sur une série d’institutions internationales, telle la sinistre paire FMI-Banque mondiale. La Banque mondiale a aidé le gouvernement malien à « dégraisser » tellement ses services publics que ce dernier ne sait même plus combien d’or on produit actuellement. En Côte d’Ivoire, le service national des achats de cacao a été réduit au silence, de sorte que les prix du cacao se sont mis à fluctuer, que les petits producteurs ont perdu leurs revenus fixes et que les grands acheteurs ont fait main basse sur le marché.

Le pillage structurel ne va bien sûr pas sans répression. Raf Custers parle des mines de Sidi Ifni au Maroc et fait remarquer comment, au Mali, le ministre des Mines et de l’Énergie menace d’ « écraser » les manifestants. En République démocratique du Congo, des groupes étrangers achètent une fois de plus des forces locales afin de réprimer impitoyablement toute résistance.

Des entreprises transnationales qui bernent autant que faire se peut les États faibles, des institutions internationales qui affaiblissent encore plus ces gouvernements ; des gouvernements occidentaux qui protègent le plus possible « leurs » entreprises et des révoltes populaires qui subissent une répression violente, voilà qui n’a rien d’une belle histoire. Grondstoffenjagers n’est toutefois pas une accusation ni un livre noir dirigé contre l’une ou l’autre entreprise transnationale ou personnalité antipathique. Il s’agit d’une dénonciation d’un système international de collaboration étroite et efficace où l’on retrouve aussi bien des entreprises minières que l’USAID — la sinistre Agence des États-Unis pour le Développement international — ou encore le gouvernement canadien et la Commission européenne. Une guerre internationale impitoyable pour les matières premières fait rage. Il convient avant tout d’assurer ses bénéfices dans cette lutte concurrentielle à l’échelle mondiale, de maintenir les coûts de production le plus bas possible, de contrôler la concurrence ou, comme les États-Unis et l’Union européenne face à la Chine, d’éviter que de nouvelles puissances se développent en toute indépendance.

Raf Custers n’a pas écrit une histoire unilatéralement Nord-Sud. Le livre montre comment les pays en voie de développement, que l’on présente souvent ici comme des victimes passives ou corrompues, cherchent activement, en fait, des voies alternatives de développement. Il montre que le nationalisme en pleine éclosion au Liberia a incité la présidente Sirleaf à revoir à l’avantage de l’État libérien les contrats signés avec le producteur d’acier Mittal pour l’exploitation du minerai de fer. Il faut imposer des limites au pillage, diraient certains. Il y a la façon particulière par laquelle l’État bolivien d’Evo Morales tente de garantir que les richesses naturelles, tel le lithium, profitent à la population. De même, la République démocratique du Congo a entamé une procédure de « revisitation des contrats miniers » pour obtenir que le Congo tire absolument quelque avantage des contrats miniers existants. Après deux ans, trente contrats ont été renégociés et vingt autres annulés. Inévitablement, on voit resurgir ici les alliés internationaux des transnationales. Le gouvernement canadien qui défend bec et ongles les contrats iniques de « son » entreprise, ou le FMI qui annule les investissements chinois dans les infrastructures congolaises ne sont que deux exemples parmi tant d’autres. Dans la guerre pour les matières premières, il s’avère d’ailleurs que Karel De Gucht et la Commission européenne jouent eux aussi un rôle très peu flatteur.

Raf Custers nourrit incontestablement une certaine sympathie à l’endroit des pays, gouvernements et peuples qui tentent d’opposer une résistance ou de se maintenir du mieux qu’ils peuvent au sein d’un contexte international passablement difficile. Le livre ne passe pas sous silence les limites d’Ellen Johnson Sirleaf, de Joseph Kabila ou d’Evo Morales, mais n’abonde pas dans le discours simpliste prétendant que la corruption ou la mauvaise gouvernance expliqueraient en gros les problèmes que subit l’est du Congo. L’auteur le crie bien haut : pour que les richesses naturelles profitent à la nation, la souveraineté est une condition fondamentale absolument nécessaire. Chaque pays, chaque peuple doivent avoir le droit d’exploiter eux-mêmes leurs propres matières premières. Cela semble couler de source. Pourtant, le livre cite des exemples de certaines initiatives internationales, peut-être bien intentionnées, mais qui ne compromettent pas moins cette souveraineté. Ainsi, un projet américain pour l’est du Congo a officiellement pour but (louable en soi) d’éviter que l’exportation de matières premières puisse nourrir des conflits. En réalité, il pourrait toutefois en arriver à ce que le Congo perde sa souveraineté chancelante sur l’Est et la cède à des étrangers, ce qui, suggère l’auteur, constitue pour ainsi dire une garantie de pillage.


 [189]    Raf Custers, Grondstoffenjagers, EPO, 2013. Ce livre paraîtra en français en septembre 2013.