Contre la Troïka

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Études marxistes no. 114
Auteur: 
D.A. Hollanders

Pour les économistes néoclassiques, l’argent est un intermédiaire neutre utilisé comme moyen d’échange pour faciliter les transactions économiques, mais qui, pour le reste, n’influence que très faiblement l’économie. Bien sûr, une augmentation de la masse monétaire peut conduire à l’inflation — c’est pourquoi les banques centrales ont pour mission, indépendamment de la tendance des politiciens à faire tourner la planche à billets, de freiner cette augmentation en la maintenant proche des 2 %. En outre, la fixation de 171 taux de change — comme ce fut le cas lors de l’introduction de l’euro dans dix-neuf pays — réduit les frais de transaction du commerce transfrontalier et les risques de change qui y sont liés. Cela a été longtemps le seul argument en faveur de l’euro auquel d’ailleurs peu d’éléments concrets semblaient s’opposer.

La réponse de la gauche à l’euro, à l’européanisation, à la mondialisation et la supranationalisation dont l’euro est l’institutionnalisation monétaire, est pour le moins ambivalente. On peut même dire que la gauche est totalement divisée.

D’un côté, on a la gauche internationaliste pour qui la mondialisation, qui consiste en flux de capitaux, flux touristiques et flux commerciaux, est souhaitable ou du moins inévitable. En réponse à un accroissement d’échelle économique, elle préconise un accroissement d’échelle de la démocratie. Ainsi, celui qui veut s’attaquer aux phénomènes transnationaux comme l’évasion fiscale, l’arbitrage et les délocalisations d’usines doit créer un demos européen et revaloriser le parlement européen.

De l’autre côté, on a la gauche nationaliste qui considère la démocratie comme historiquement inséparable de l’État-nation. Quelles que soient ses limites, cette démocratie acquise de haute lutte ne peut être abandonnée, du moins pas avant qu’existe une véritable démocratie d’un demos européen.

Tel est le dilemme auquel est confrontée la gauche : le capital débridé doit-il retourner dans la niche nationale démocratique ou la démocratie doit-elle franchir les frontières des États comme le capital l’a fait depuis longtemps ? Autre question moins abstraite, en rapport avec l’euro : les institutions de l’union économique et monétaire doivent-elles être démocratisées ou faut-il préférer un retour au florin, au franc belge et à la drachme ?

C’est précisément cette dernière question que soulèvent Flassbeck et Lapavitsas191. La parution de leur livre début 2015, au moment de la victoire électorale de Syriza, était d’une actualité inattendue. Un an plus tard, le livre est toujours aussi pertinent ; mieux : sa clarté et sa justesse d’analyse ont une allure prophétique qui a dissipé les contradictions entre les deux camps de la gauche.

La réflexion de Flassbeck et Lapavitsas comporte une critique de la BCE, de l’UE et du FMI — unis dans la Troïka — et une analyse des réponses possibles de la gauche.

Les auteurs condamnent les mesures imposées par la Troïka, et notamment les restrictions salariales (« dévaluation interne ») et les mesures de réduction du déficit (« austérité »). Ces mesures ont été imposées par la Troïka à la Grèce, à l’Irlande, à l’Italie, à l’Espagne, à Chypre et au Portugal, qui ne peuvent plus financer leurs dettes auprès d’institutions privées. Les restrictions salariales ont entraîné une diminution de la consommation intérieure qui n’est pas compensée par une augmentation des exportations. En outre, l’accroissement de la productivité — découlant de la dérégulation et de la re-régulation des marchés de l’emploi et des marchés de produits de consommation — ne s’accompagne pas d’un accroissement des débouchés, ce qui aggrave le chômage.

Le pouvoir antidémocratique de la Troïka est incontestablement lié à l’euro. Si les parlements nationaux se trouvent à Athènes, Nicosie, Dublin, Bruxelles et La Haye, c’est à Francfort que se fait la création monétaire. Ceci illustre un aphorisme attribué au banquier Mayer Amschel Rothschild (1744-1812) : « Donnez-moi le contrôle de la monnaie d’une nation, et peu m’importe qui fait ses lois. »

Lorsque les États souverains empruntent dans leur propre monnaie, ils peuvent financer monétairement leurs dettes (« imprimer de l’argent »), ce qui entraîne en outre une dévaluation de leur monnaie et donc une augmentation des exportations et une diminution de l’endettement. Au sein de l’union économique et monétaire, la dévaluation — pour les auteurs, une arme contre l’occupation économique étrangère — n’est plus possible et le financement monétaire ne peut plus être décidé que par les banquiers centraux de l’UEM — qui ne doivent pas tenir compte de l’avis des politiciens.

Il y a ainsi des pays livrés à la Troïka non démocratique pour se faire aider à sortir de leurs dettes. Le fait que la dette des pays « périphériques » soit le pendant nécessaire des excédents de la balance des paiements allemande et néerlandaise n’y change rien. Le fait que le peuple grec — l’exemple le plus significatif dans Against the Troika — ait voté massivement Oxi en juillet 2015 n’a rien changé non plus. De même, l’Eurogroupe est resté inflexible devant les effets économiques néfastes des mesures imposées. Les mesures d’austérité au sein de l’UEM ne cesseront qu’une fois les dettes restructurées. La BCE et l’eurogroupe n’accepteront pas un assainissement de la dette, ou tout au plus comme « compensation » après des décennies de soumission « volontaire » à sa politique de droite.

Mener une politique sociale-démocrate dans un pays de la zone euro est donc impossible. Par conséquent, un gouvernement de gauche n’a d’autre choix que de chercher la confrontation avec l’UEM. Or cette confrontation est perdue d’avance s’il n’y a pas de plan crédible pour sortir de l’euro. Sans cela, la BCE peut saper le système monétaire d’un pays en coupant les liquidités. Il faut souligner que Flassbeck et Lapavitsas ont écrit tout cela plusieurs mois avant que la BCE ne l’applique à l’occasion du référendum grec. Ce référendum a été suivi d’un mémorandum approuvé par Tsipras et considéré comme une déclaration de guerre aux citoyens. En effet, le mémorandum comportait encore plus de mesures d’austérité, pour acquitter les dettes que les organismes étatiques BCE, UE et FMI — tels des agences de recouvrement — avaient reprises en 2010 des banques privées.

La BCE a ainsi le pouvoir de faire chanter les gouvernements tant qu’ils ne sont pas prêts à rejeter l’euro. Celui qui veut démocratiser l’UEM doit donc être prêt à la quitter. Cela n’implique pas que l’UEM ne pourrait jamais être réformée — mais bien que ce ne peut l’être actuellement ni par un seul pays et encore moins par un parti de gauche dans un seul pays. Seule une large coalition de pays débiteurs, avec la France et l’Italie et sous leur conduite, pourrait peut-être, après une longue confrontation, résister aux pays créditeurs, dirigés par l’Allemagne. À défaut, Flassbeck et Lapavitsas prédisent à terme l’implosion de la zone euro.

Ce faisant, les auteurs s’écartent de la notion de l’argent comme un moyen d’échange neutre. L’argent est une source de pouvoir et celui qui contrôle la création monétaire jouit d’un grand pouvoir politique exercé par le moyen de la servitude pour dettes. Comme le dit Against the Troika : « l’euro est […] la monnaie d’une alliance d’États souverains inégaux déchirés par des relations hiérarchiques avec l’Allemagne au sommet ». Voilà précisément la nature politique de l’argent. C’est parce que la gauche sous-estime cette nature que l’opposition entre gauche internationaliste et gauche nationaliste n’est qu’une opposition d’apparence. Car si on veut étendre la démocratie au niveau international, mais ne pas faire l’objet d’un chantage de la part du capital international, on doit être prêt à se replier dans l’État national. Et si on veut effectivement se replier dans l’État-nation, on doit s’attendre à des représailles bancaires. Si vis pacem, para bellum. Si on veut un euro social et démocratique, il faut se préparer à lui faire la guerre.

D. A. Hollanders.


191 Heiner Flassbeck et Costas Lapavitsas, Against the Troika : Crisis and Austerity in the Eurozone, Verso Books, 2015, 144 pages, ISBN : 978-1-78478-313-6.