De l’utilité des commémorations

Table des matières: 
Études marxistes no. 106
Auteur: 
Herwig Lerouge

Dossier : 14-18 : la Grande Guerre des classes

En 1918, une épidémie de grippe s’est répandue sur le monde, la grippe « espagnole ». Il s’avéra qu’elle provenait des troupes américaines envoyées en Europe à la fin de la Première Guerre mondiale. La résistance physique de la population avait été très affaiblie par les pénuries issues de la guerre. Selon les estimations, la grippe fit entre 20 et 100 millions de morts. Si on compte ces victimes comme des morts résultants de la Première Guerre mondiale, on en arrive au total de 119 millions, ce qui fait de la Première Guerre mondiale le conflit le plus meurtrier que l’humanité ait connu, puisqu’il dépasse même la Seconde Guerre mondiale.

La guerre a anéanti la vie de millions de jeunes hommes en les tuant ou en les mutilant pour le reste de leur existence. Les dégâts économiques ont été énormes. En 1929, après quelques années de relance économique, la plus grande crise économique de tous les temps éclatait à son tour.

La guerre a profondément modifié les cartes de l’Europe et du monde et de telle sorte que vingt ans plus tard à peine, une nouvelle guerre éclatait.

La guerre marqua également le début du 20e siècle : l’Union soviétique devint le premier État socialiste au monde. Par crainte d’une contamination révolutionnaire, le mouvement ouvrier reçut le droit de vote, la journée de huit heures et d’autres acquis pour lesquels il luttait depuis des décennies déjà ; et les dirigeants des partis socialistes furent admis au sein des gouvernements. Dans de nombreux pays, la noblesse fut remplacée par la bourgeoisie au gouvernement, à l’armée et dans la justice. Des empires vieux de plusieurs siècles disparurent.

Le centième anniversaire du déclenchement de la guerre va donner lieu à un grand nombre de commémorations historiques. C’est une bonne chose. L’histoire doit nous aider à comprendre comment on a pu arriver à une telle guerre. Qui y avait intérêt ? Quelles étaient les motivations de ces gens ? Pourquoi les gouvernements sont-ils parvenus à expédier des millions de gens sur les champs de bataille sans qu’il y ait eu beaucoup de protestations ?

L’histoire doit nous aider à empêcher que se renouvellent de telles catastrophes.

Mais les commémorations ne doivent pas se muer en une occasion de déformer cette histoire et d’en faire un mauvais usage. Aujourd’hui, dans le cadre de l’Otan, le gouvernement belge participe à des guerres sur plusieurs fronts. L’Otan elle-même se prépare aujourd’hui, en Europe de l’Est, à la confrontation avec la Russie. Chaque année, l’Institut d’étude des conflits internationaux à Heidelberg publie les résultats d’une étude très vaste sur les guerres et les conflits dans le monde, étude connue sous le nom de baromètre des conflits. En 2013, le nombre de guerres est passé à vingt, soit deux de plus que l’année précédente. Plus de la moitié des guerres de l’an dernier (onze, en fait) se sont déroulées en Afrique subsaharienne. Hormis les guerres en Syrie et en Afghanistan, la situation en Irak, au Mali et en République centrafricaine, par exemple, a été elle aussi assimilée à un état de guerre. Les États membres de l’Otan sont impliqués dans la quasi-totalité de ces guerres. La Belgique aussi. En 2011, notre pays figurait au neuvième rang européen des nations exportatrices d’armes, avec un chiffre d’exportation de 834,55 millions d’euros.

Pourtant, selon ses dires, le gouvernement fédéral de la Belgique entend tirer parti des commémorations du centième anniversaire de la Première Guerre mondiale pour « attirer l’attention sur l’image internationale de la Belgique en tant que bâtisseuse neutre de ponts, avocate du désarmement mondial et promotrice de l’État de droit et de la lutte contre l’impunité » et sur « l’attitude courageuse de la Belgique lors de la Première Guerre mondiale », qui « a confirmé l’importance de la collaboration internationale et du multilatéralisme » comme il est incarné aujourd’hui par des institutions comme les Nations unies, l’Otan et l’Union européenne[1].

L’histoire est toujours « utilisée », manipulée par les gouvernements et les élites. D’après l’historien Rudi Van Doorslaer, c’est le cas aujourd’hui aussi. « Avec les prochaines commémorations de la Première Guerre mondiale, cette question est même plus urgente que jamais. Quelle doit être, au 21e siècle, notre attitude vis-à-vis de cette guerre ? Quels sont les mythes que nous pouvons garder intacts ? Quels messages pédagogiques avons-nous l’intention de diffuser à partir de cette Première Guerre mondiale ? Ce que je lis dans les textes préparatoires me fait craindre le pire. Dans sa déclaration d’objectifs, le gouvernement flamand a opté pour le thème de “la paix”. Telle est, selon lui, la leçon que nous devrions tirer de la Première Guerre mondiale : que les gens aspiraient à la paix. Mais tant pendant qu’après la Grande Guerre, c’est surtout le patriotisme belge qui a triomphé. Il y a eu bien sûr le mouvement du Front proflamand et il y a eu la collaboration de l’activisme, mais c’étaient de petits groupes minoritaires[2]. »

C’est pourquoi, dans ce dossier, nous voulons éclairer nombre d’aspects qui ne seront pas proposés — ou si peu ! — dans les commémorations officielles. Par exemple, la Première Guerre mondiale en tant que guerre des classes de la bourgeoisie et de la noblesse contre le mouvement ouvrier et socialiste montant. Sur le sujet, l’historien Jacques Pauwels a écrit un ouvrage brillant que l’on pourra trouver en librairie dès le début de juin 2014[3]. Roel van de Pol s’est entretenu longuement avec l’auteur. L’historien Bruno Yammine, de son côté, examine le discours nationaliste flamand tel qu’il est encore rafraîchi chaque année lors du pèlerinage de l’Yser : ce qui s’est joué sur l’Yser lors de la Première Guerre mondiale est le symbole des siècles d’oppression de la Flandre dans ce pays artificiel, dominé par les francophones. De même, la scission historique entre les socialistes et les communistes durant la Première Guerre mondiale est encore actuelle de nos jours. C’est durant cette période que les socialistes sont devenus ce qu’ils sont aujourd’hui : des partis gouvernementaux qui participent à la gestion du capitalisme, qui prennent part à toutes les guerres coloniales et autres aventures militaires des multinationales. C’est en 1914 qu’ils se sont rangés pour la première fois derrière la bourgeoisie de leur propre pays, au détriment de la solidarité internationale de la population travailleuse. C’est en se démarquant de ces évolutions qu’est né le mouvement communiste et qu’a été instauré le premier État socialiste.

Nous espérons que ces contributions aideront à mieux comprendre comment, aujourd’hui, des guerres sont toujours possibles, même en Europe. Nous espérons qu’elles seront utiles aussi dans le débat sur la direction que doit emprunter la lutte pour la paix, une tâche dont l’urgence se fait de plus en plus sentir.


[1] Commémoration de la Première Guerre mondiale en Belgique, http://www.be14-18.be/fr.

[2] « Wat Vlaamse regering wil doen met WO I, doet ons vrezen voor het ergste », Knack, 12 février 2013, http://www.knack.be/nieuws/belgie/8216-wat-vlaamse-regering-wil-doen-met...

[3] Jacques R. Pauwels, De Groote Klassenoorlog, 1914-1918, EPO, 2014. Cet ouvrage paraîtra en 2014 en français aux Éditions Aden, sous le titre « 1914-1918 : la Grande Guerre des classes ».