Emploi et chômage à Bruxelles

Table des matières: 
Études marxistes no. 105
Auteur: 
Daniel Zamora

Derrière les effets d’annonce, la dure réalité des chiffres

À Bruxelles, 20,6 % de la population était au chômage en novembre 2013 et depuis des années, aucune évolution positive ne se dessine. Les chiffres d’Actiris (office régional bruxellois de l’emploi) se réfèrent à la catégorie la plus fiable, celle des demandeurs d’emploi inoccupés (DEI). Cette catégorie comprend les « personnes sans emploi, à la recherche d’un emploi et immédiatement disponibles pour un travail. Selon leur situation sociale, les DEI peuvent être demandeurs d’emploi demandeurs d’allocations (DEDA), jeunes en stage d’insertion, demandeurs d’emploi inscrits obligatoirement ou demandeurs d’emploi inscrits librement. » Cela concerne donc tous ceux qui bénéficient d’une allocation (même du CPAS).

Graphique 1 : Évolution du nombre absolu et du pourcentage des demandeurs d’emploi inoccupés (DEI)

Évolution des demandes d'emploi

Source : Actiris

Il faut noter que certaines catégories importantes sont exclues de ce graphique, comme les chômeurs temporaires, qui représentaient 7 552 personnes en 2012, ou les chômeurs âgés, qui sont dispensés de s’inscrire comme demandeurs d’emploi et représentent à Bruxelles plus de 11 000 personnes… Ce graphique montre que le chômage est en constante progression. Avec un taux de chômage des jeunes de plus de 30 %, Bruxelles est dans une situation d’urgence sociale qu’aucune communication politique ne pourra effacer.

Synoptique des demandeurs d'emploi à Bruxelles

Le chômage est donc un des problèmes centraux à Bruxelles. Aujourd’hui, il atteint plus de 110 672 personnes pour seulement 8 111 offres d’emploi. Cela veut dire une offre d’emploi pour 13 chômeurs ! Cependant, sur les 8 111 offres d’emploi référencées en novembre 2013 auprès d’Actiris, 6 400 annonces étaient reprises du VDAB (Vlaamse Dienst voor Arbeidsbemiddeling en Beroepsopleiding, service flamand de placement et de formation professionnelle) et du FOREM (service public de l’emploi et de la formation en Wallonie). Seules 1 711 offres avaient donc été reçues directement par Actiris[18]. Cela nous donne ainsi, en réalité, une offre seulement pour 64 demandeurs d’emploi bruxellois[19].

Quelles sont les solutions pour lutter contre le chômage urbain ? Bien que le problème des politiques d’emploi se pose essentiellement au niveau fédéral, on pourra cependant noter certaines questions spécifiques de la situation et des politiques menées en Région bruxelloise.

Déconstruire les faux discours sur le chômage bruxellois

Le mythe de l’inadéquation des qualifications

Le problème du chômage — particulièrement dans les villes — nous est régulièrement présenté comme un problème « d’inadéquation des qualifications » entre l’offre et la demande d’emploi. La solution la plus évidente pour lutter contre le chômage urbain serait alors, logiquement, de promouvoir des formations afin de favoriser « l’adaptation » de la main d’œuvre aux exigences des employeurs. C’est cette approche qui est aujourd’hui au fondement de la majorité des recommandations politiques. Cette perspective s’inscrit plus généralement dans une vision très néo-classique du marché de l’emploi, selon laquelle le marché tend naturellement vers l’équilibre en l’absence d’entraves ou d’obstacles (manque de formation, rigidités salariales, action des syndicats, etc.)

Une autre approche se concentre sur les caractéristiques de la demande d’emploi : ce n’est plus tellement le manque de formation ou de qualification des chômeurs qui explique le chômage, mais plutôt des facteurs tels que la qualité des conditions de travail, des rémunérations jugées insuffisantes qui provoquent des réticences des travailleurs à postuler, ou encore différentes formes de discrimination à l’embauche. Autre caractéristique à considérer, le nombre structurellement insuffisant d’offres d’emploi, qui entraîne des déqualifications en cascade (les travailleurs occupent des emplois pour lesquels ils sont surqualifiés, excluant ainsi les peu qualifiés).

Pour tenter de voir quelle approche est la plus pertinente, l’économiste Marion Englert a mené une étude[20] comparative entre plusieurs villes (macro-économique) ainsi qu’une étude sur les caractéristiques spécifiques du marché de l’emploi bruxellois (micro-économique).

L’étude inter-villes relève d’abord la relative gravité de la situation à Bruxelles. En effet, la probabilité de chômage y est en moyenne 2,5 fois plus élevée que dans les autres villes européennes étudiées. D’autre part, elle note que la part des diplômés du supérieur y est en moyenne plus élevée, montrant ainsi l’absence de lien entre le niveau de diplôme et le taux de chômage. Elle note par ailleurs qu’une corrélation étonnante se dégage entre les taux de chômage par niveau de diplômes. Cela veut dire que si le chômage des faiblement diplômés est élevé, celui des autres catégories est, en moyenne, également élevé.

Ces deux constats sont donc en contradiction avec le discours de « l’inadéquation ». Comme le précise Marion Englert : « Plus globalement, les résultats […] indiquent que les caractéristiques de la population expliquent très peu les différences de probabilité de chômage entre la Région de Bruxelles-Capitale et les autres zones étudiées[21]. […] La probabilité de chômage, qui y est plus élevée que dans les autres “villes-régions”, n’est donc pas liée aux caractéristiques “intrinsèques” de la population[22]. » Ce premier résultat conduit alors l’auteure à se pencher sur l’analyse des spécificités de la demande de travail à Bruxelles.

Spécificités du marché de l’emploi bruxellois

Sur cette question, il va sans dire que certains déterminants individuels du chômage sont indépendants du contexte. Ainsi, dans toutes les villes, le chômage décroît en fonction du niveau de diplôme. De même, dans toutes les villes, les ressortissants d’États extra-européens sont surreprésentés parmi les chômeurs, ce qui suggère notamment la présence de phénomènes de discrimination. Il s’agit donc d’étudier l’effet supplémentaire (aux caractéristiques individuelles) que le fait d’habiter Bruxelles peut engendrer sur la probabilité du chômage. Les résultats ici encore sont sans appel : ils indiquent très clairement un effet propre à Bruxelles, non représenté par les variables individuelles (diplôme, sexe, nationalité…). Cette probabilité additionnelle est par ailleurs la plus élevée de toute la Belgique et des autres villes européennes, à l’exception de Berlin. Autrement dit, « pour un individu de caractéristiques données, le fait d’habiter Bruxelles accroît fortement sa probabilité de chômage[23] ». Il devient alors évident que si cette spécificité du chômage bruxellois n’est pas due à des caractéristiques individuelles, elle est partiellement due à certaines particularités de la demande de travail à Bruxelles.

De manière structurelle, plusieurs éléments pourraient expliquer ce phénomène : une insuffisance généralisée de postes de travail (combinée à un accroissement très rapide de la population active), des spécificités sectorielles de Bruxelles comme « ville-région » ainsi que l’étroitesse des frontières administratives de Bruxelles qui ne correspondent pas du tout à son bassin d’emploi. En effet, la part importante de navetteurs (plus de 50 %) représente une caractéristique importante du marché du travail bruxellois.

Ces navetteurs nous fournissent en outre une comparaison intéressante qui fait ressortir certaines spécificités de Bruxelles. Ainsi, s’il y a bien une différence de diplôme entre les deux groupes (les navetteurs sont deux fois plus diplômés du supérieur), celle-ci ne peut cependant pas expliquer le chômage élevé des diplômés bruxellois (23 %). Ici l’auteure fait observer une différence marquante qui pourrait être à l’origine de ce phénomène : 90 % des navetteurs sont nés en Belgique contre seulement 54 % des Bruxellois diplômés du supérieur. Il est d’ailleurs à noter que si on ajoute aux étrangers les personnes de nationalité belge d’origine étrangère, leur part dans la population bruxelloise est d’environ 73 % (voir tableau 1 en annexe). Des phénomènes liés à l’origine nationale (discrimination à l’embauche…) pourraient alors expliquer le risque de chômage accru d’une proportion significative de la population bruxelloise. Celle-ci a par ailleurs une certaine difficulté à faire reconnaître ses diplômes acquis à l’étranger. Enfin, la population des navetteurs est majoritairement issue de Flandre où les deux langues nationales sont largement parlées (52,5 %) à la différence de la population bruxelloise (29 %), alors qu’il s’agit d’une exigence courante en matière d’emploi.

Ces constats sur les problématiques du marché de l’emploi à Bruxelles mettent donc clairement au premier plan les conditions de travail et la discrimination à l’embauche. Et ils sont donc en forte contradiction avec la logique d’activation et de « chasse aux chômeurs » actuellement suivie par le gouvernement fédéral, mais aussi par des institutions comme Actiris.

Actiris chasse les chômeurs plutôt que le chômage ?

Depuis 2004, la chasse aux chômeurs s’est intensifiée avec le plan d’activation du comportement de recherche d’emploi (ACR) du ministre de l’Emploi et du Travail Frank Vandenbroucke (SP.a) qui accentue le contrôle et la pression sur les chômeurs.

Tout d’abord le ministre a permis à l’Onem (Office national de l’emploi) d’avoir accès aux données des agences de placement et de formation des chômeurs (Forem, VDAB, Actiris). Ce lien de plus en plus important entre l’Onem et Actiris pose question, car il est en total décalage avec la volonté, dans les années 70, de séparer les organismes de contrôle des organismes de placement[24]. Aujourd’hui, 4 174 sanctions de chômeurs bruxellois sont en effet issues de la transmission automatisée de données à l’Onem par Actiris et ses partenaires (soit 30 % du nombre total de sanctions et exclusions bruxelloises). Ce problème va d’ailleurs s’accentuer avec la régionalisation du contrôle des chômeurs. Dès que la compétence « contrôle de la disponibilité » sera transférée, les Régions seront pleinement compétentes pour relever l’âge du contrôle de disponibilité ou cibler certaines catégories. Cette mesure risque d’augmenter la concurrence entre les travailleurs, mais aussi la concurrence entre les Régions, les entraînant dans une spirale négative et les poussant à être celle qui « sanctionne le plus » et « active le mieux ».

De plus, une des possibilités est qu’Actiris prenne en mains le contrôle, conjuguant ainsi accompagnement et contrôle dans une seule et même institution. Mais est-il normal que celui qui accompagne soit également celui qui contrôle ? Cela crée des problèmes pour le travail des accompagnateurs : dès lors que les informations d’Actiris sont utilisées pour sanctionner, le rapport de confiance entre le demandeur d’emploi et l’accompagnateur est beaucoup plus difficile[25]. À Bruxelles, la réforme de 2004 a eu des effets très contestables. Ainsi, en 2012, le nombre de chômeurs sanctionnés en Région bruxelloise a augmenté de 172 % par rapport à 2003[26].

Enfin, il convient encore de mentionner le projet d’accord de coopération entre l’État fédéral, les Régions et les Communautés relatif à l’accompagnement et au suivi actifs des chômeurs. Conclu en 2012, ce projet doit remplacer l’accord de 2004[27]. Il prévoit notamment d’étendre le dispositif de contractualisation des allocations aux chômeurs de 50 à 58 ans, ainsi qu’aux chômeurs à temps partiel qui bénéficient d’une allocation de garantie de revenus sur base de l’allocation d’insertion et enfin aussi aux chômeurs qui ont au moins 33 % d’inaptitude au travail de manière permanente ou pour une durée d’au moins deux ans. Actiris évalue l’augmentation du public à accompagner par an à 7 637 personnes supplémentaires, ce qui générera immanquablement une augmentation des sanctions. De plus, sans financement supplémentaire, cette augmentation de la charge des accompagnateurs nuira assurément à la qualité de leur travail. Le projet prévoit également d’étendre encore plus le flux de transmissions d’informations hebdomadaires entre Actiris et l’Onem.

Tableau 1. Exclusions en Région de Bruxelles-Capitale entre 2003 et 2012
RBC 2003 2012 Evolutie
Chômeurs complets indemnisés 64.571 76.302 +18 %
Sanctions appliquées
Suite circonstances dépendant de la volonté du chômeur 2.637 6.067  
Administrativement 1.422 3.706  
Durée « anormalement longue » 922    
Suspendus ou exclus dans le cadre de « l'activation du comportement de recherche d'emploi » 3.824    
Total sanctionnés 4.981 13.597 = 172 %

Plusieurs études remettent cependant en cause l’effet de ce type de mesures sur le retour à l’emploi. Ainsi l’une d’entre elles[29] met en évidence une relation inverse entre la durée de la sanction et l’accès à un emploi. Par ailleurs, cette étude compare un groupe sanctionné avec un groupe non sanctionné et montre que, dans tous les cas, le groupe non sanctionné a plus de chances de trouver un emploi que le groupe sanctionné : en réalité, les sanctions s’appliquent surtout aux personnes qui ont précisément le plus besoin de suivi et d’accompagnement et sont donc les moins à même de retrouver un emploi. Et celles qui sont définitivement sanctionnées aboutissent généralement dans les CPAS (30 % des personnes exclues définitivement contre 11 % du total des personnes sanctionnées).

Il est à ce titre intéressant de noter la forte augmentation des bénéficiaires du droit à l’intégration sociale (DIS) à Bruxelles. Cette augmentation n’est pas seulement due aux contrôles accentués, mais également à la dégressivité des allocations de chômage. Dès janvier 2015, les effets de cette réforme seront d’ailleurs encore plus importants. En effet, selon le syndicat socialiste, les bénéficiaires d’une allocation d’insertion professionnelle (anciennement allocation d’attente) risquent de se retrouver sans aucun droit au chômage : cela concernerait 55 000 chômeurs, dont 35 000 Wallons, 9 000 Bruxellois et 11 000 Flamands.

Augmenter l’activation et la pression sur les demandeurs d’emploi n’a qu’un seul effet : augmenter la concurrence. Cela contribue à baisser les salaires et la qualité de l’emploi et non à créer de bons emplois. Les chômeurs sanctionnés qui travaillent ensuite occupent des emplois plus précaires et moins bien rémunérés que les chômeurs non sanctionnés de caractéristiques similaires. En particulier, les personnes sanctionnées dans le cadre du plan ACR subissent une précarité dans l’emploi encore plus importante que les personnes sanctionnées pour d’autres motifs (chômage volontaire ou fraudes administratives)[30]. Il faut revenir sur cette mesure inutile et inefficace afin d’utiliser l’argent à un réel accompagnement qui ne se transforme pas en un simple « flicage » qui augmente la pression sur le marché du travail.

La politique d’emploi d’Actiris au service du patronat ?

Le matching : lutter pour l’emploi ou lutter pour les employeurs ?

Une des grandes nouveautés — et fierté de la ministre de l’Emploi Céline Frémault et du président d’Actiris — est le matching. On peut ainsi lire, dans les priorités du plan d’action pour l’emploi, une proposition pour « l’amélioration du matching en établissant une cartographie des besoins des employeurs et en identifiant les filières de formations qui correspondent[31] ». Et dans le nouveau contrat de gestion d’Actiris[32], il est intéressant de lire qu’une des premières missions stratégiques à laquelle Actiris veut se consacrer dans les années à venir est de « s’engager à répondre aux besoins de recrutement des employeurs » par le matching. Il semble que le gouvernement et Actiris soient plus concernés par les exigences du patronat que par les problèmes des chômeurs. Concrètement, cela veut dire rédiger, gérer et diffuser les offres d’emploi pour les employeurs, leur créer une page Internet sur le site d’Actiris, les informer sur les différents avantages fiscaux (réduction de charges, subsides, déduction fiscale…), mais également sélectionner et former des candidats. Actiris prend ainsi en charge la formation linguistique et la présélection de candidats (en menant elle-même des entretiens d’embauche). Un service gratuit et, bien évidemment, sans contraintes pour l’employeur. Dans les quinze jours de l’offre d’emploi, Actiris s’engage ainsi à offrir aux employeurs six candidats, « labellisés » Actiris, externalisant ainsi tous les coûts tant de la

Du côté des candidats, c’est tout autre chose. Le chercheur d’emploi a l’obligation de venir à la convocation chez le conseiller en recrutement et d’accepter d’aller en entretien chez l’employeur si le travail proposé correspond à son profil (sous peine de sanction de l’Onem). Ce programme, repris sous la rubrique « Partenariats avec d’autres acteurs sur le marché du travail[33] », coûte aujourd’hui environ 16 millions d’euros et n’est assorti pour l’employeur d’aucune obligation d’offrir, ensuite, un contrat stable. Alors que les chercheurs d’emploi doivent démontrer leur disposition à travailler, preuves écrites à l’appui, sous peine de sanctions, il n’y a aucun contrôle de la disposition des employeurs à engager. Il est d’ailleurs intéressant de se rappeler les déclarations de Grégor Chapelle dans Le Soir du 26 octobre 2011 alors qu’il venait d’être nommé directeur d’Actiris : « Si on regarde les chiffres de façon objective, ce n’est pas avec le matching qu’on va résoudre le problème du chômage à Bruxelles[34]. »

Moins de services pour les chercheurs d’emplois ?

Alors qu’Actiris développe ces nouvelles conventions très avantageuses pour les employeurs, les chômeurs, en revanche, se voient limiter l’accès aux services qui leur sont destinés. Ainsi, alors qu’ils ne pèsent que pour 2,9 % du budget, les chèques-langues sont réduits. Jusqu’il y a peu, les chercheurs d’emploi recevaient 60 heures de cours individuels en anglais ou en néerlandais s’ils obtenaient au moins 29 % à un test de niveau. En deçà de ce niveau, ils avaient droit à 120 heures de cours collectifs. Actiris a d’abord réduit les 60 heures à 20 heures, puis a relevé le niveau exigé à 45 %. Cette limitation est d’autant plus étonnante qu’une bonne moitié des offres d’emploi à Bruxelles comporte des exigences linguistiques.

Plus étonnant encore, Actiris veut progressivement réduire l’accès de ses antennes aux chercheurs d’emploi qui s’y rendent spontanément (pour chercher de l’emploi, demander des informations sur les plans d’embauche, passer un test de langue, s’inscrire à une formation, rectifier leur dossier…) afin de libérer du temps pour les rendez-vous sur convocation dans le cadre de l’accompagnement obligatoire. Or, les chercheurs d’emploi qui viennent le plus spontanément en antenne sont ceux qui ont le plus de difficulté à chercher du travail. Ce tournant marque encore plus clairement la volonté d’Actiris de renforcer le contrôle et l’activation des chômeurs plutôt que leur accompagnement réel.

La précarité pour l’avenir des jeunes : Youth Guarantee

En matière de promotion de l’emploi, la dernière mesure en date est la « Garantie jeunes ». À la base, c’est une proposition de la Commission européenne qui vise concrètement à ce que tous les jeunes de moins de 25 ans se voient proposer, dans les six mois de leur inscription comme demandeur d’emploi, soit une offre d’emploi, soit une formation, soit un stage.

Le gouvernement s’engage dans cette perspective en introduisant des stages de transition en entreprise (STE) initiés par la ministre de l’Emploi Céline Frémault. Cette mesure permettrait d’offrir à des jeunes peu qualifiés entrant sur le marché de l’emploi 1 650 stages dans le privé, le non-marchand ou le public (10 000 au niveau fédéral). Ces stages de trois mois renouvelables une fois, sans garantie d’un engagement stable à l’issue du stage, sont très avantageux pour les employeurs. Ils permettent d’engager un jeune pour une somme de seulement 200 euros (exonérée de cotisations sociales) à charge de l’employeur, le reste étant payé par une allocation de 26,82 euros par jour presté (à charge de l’Onem). Les employeurs peuvent par ailleurs multiplier les STE successifs sans limitation et sans obligation d’embauche réelle. Ces formes d’emplois hautement subsidiés et précaires ont cependant un coût réel pour la sécurité sociale et pour l’employé (qui touche un salaire réduit). Elles font par ailleurs pression à la baisse sur les salaires généraux : habituellement, l’emploi d’un jeune coûte à l’employeur dix fois plus cher que l’emploi d’un jeune en stage STE. Il faut également noter que les allocations familiales dont bénéficient le jeune ou ses parents sont suspendues pendant la durée du STE. Ce qui signifie que, pour beaucoup d’entre eux, on reprend d’une main ce qu’on donne de l’autre.

Loin de favoriser réellement l’emploi, ce type de mesure ne fait qu’accentuer la précarisation de l’emploi et la normalisation de boulots au rabais. Un bon exemple de cette normalisation, ce sont les bureaux sociaux d’intérim qui ont pour objectif d’insérer les jeunes (de 16 à 30 ans) dans le marché de l’emploi par le biais du travail intérimaire, en collaboration éventuelle avec certains opérateurs privés de l’insertion socioprofessionnelle. L’encadrement administratif de ces bureaux est assuré par le ministère de la Région de Bruxelles-Capitale, qui apporte également son soutien financier (à hauteur d’à peu près 420 000 euros). Il s’agit donc bien d’insérer les jeunes dès le début dans des contrats ou des stages précaires !

Quelle alternative pour lutter contre le chômage urbain ?

La ville est aussi un lieu de production de richesses

La conception néolibérale de la ville, qui la transforme en un lieu pour les « classes créatives » (hauts fonctionnaires, institutions européennes, universitaires, chercheurs, artistes et créateurs), tend aussi à la transformer en un lieu de consommation et d’attraction touristique. Par ce biais, elle produit d’un côté de l’emploi très qualifié et de l’autre, dans les services, des emplois très précaires et non qualifiés. De ce point de vue, on ne peut penser la question de l’emploi d’une manière cohérente si on ne pense pas également la ville comme lieu de travail. Que veut-on y développer ? Du tourisme ? Des industries ? Des services ? La conception actuelle de l’ensemble de nos mandataires politiques en ce qui concerne la ville est très similaire et repose en réalité sur deux présupposés fondamentaux.

Il s’agit tout d’abord de l’abandon de tout avenir productif pour les villes. N’étant plus destinées à être des lieux de production de richesses matérielles, mais uniquement des centres de décision et de consommation, les villes concentrent soit des emplois hautement qualifiés soit des emplois tournés vers les fonctions de divertissement. Comme le précisait justement le mémorandum de la FGTB Bruxelles de 2009, « au fil du changement de modèle économique, […] Bruxelles a été frappée par une désindustrialisation massive. […] Résultat : la plupart des emplois industriels ont aujourd’hui disparu, laissant la place au chômage et aux emplois précaires ou sous-traités[35]. » Seuls sont lancés d’énormes projets bling bling, censés rejaillir sous forme d’emplois sur toute la ville (centres commerciaux, stades, salles de conférences…). Aujourd’hui, « les activités productives sont […] déconsidérées par de nombreux mandataires politiques qui jugent anachronique leur présence au cœur de la ville[36]. » Les autorités publiques cherchent bien souvent à transformer en zones pour logements de luxe les zones dédiées aux activités productives. (Aujourd’hui beaucoup se joue autour du port de Bruxelles et le long du canal.)

Une autre illustration de cette perspective s’incarne dans le projet d’Yvan Mayeur, le nouveau bourgmestre, selon lequel il faudrait « faire de la place De Brouckère le Times Square de Bruxelles[37]. » L’idée de redynamiser le centre au travers d’une augmentation de l’offre commerciale et spécifiquement dans l’Horeca (secteur des hôtels, restaurants et cafés) est vue par Yvan Mayeur comme une source potentielle d’emploi. Cependant, s’il est vrai que l’Horeca est une source de main d’œuvre importante, il est intéressant de noter que rien n’est dit sur la qualité de ces emplois. Or ce secteur concentre une part très élevée de contrats précaires et à temps partiel ainsi que de travail au noir ne donnant sur le long terme que peu de perspectives en matière de droits sociaux. Ainsi, certaines études relèvent que plusieurs fonctions dans l’Horeca sont aujourd’hui mentionnées comme « critiques », notamment à cause des très mauvaises conditions qu’offre ce secteur. Comme le note l’économiste Marion Englert, si l’on veut « développer ce secteur dans un environnement socialement » sain il est essentiel de travailler à « l’amélioration des conditions de travail et de rémunération[38] ».

D’autre part, ce genre de projet présuppose l’augmentation du tourisme et un afflux supplémentaire vers Bruxelles, au détriment d’autres villes. En effet, s’il ne présuppose pas l’apport de nouveaux touristes, un tel investissement ne pourra à terme que déplacer vers le centre-ville une clientèle qui fréquente habituellement d’autres endroits et les emplois créés auront été en réalité déplacés d’un endroit à un autre. Ainsi, lorsque Yvan Mayeur dit qu’il « mise beaucoup sur l’Horeca », il devrait plutôt dire qu’il mise beaucoup sur le tourisme. Mais peut-on vraiment aujourd’hui, alors que toutes les villes prennent cette voie, miser sur le tourisme comme projet de fond pour l’emploi ? Au niveau économique, il s’agit donc de faire jouer « sa ville » contre les autres, d’attirer des investisseurs dans « sa » ville plutôt que dans les autres. Les politiques urbaines actuelles sont d’abord préoccupées de l’attractivité que représente leur territoire pour les flux de capitaux, de main-d’œuvre qualifiée et de consommateurs, plutôt que de l’amélioration des conditions de vie de la population. Comme le notait Mathieu Van Criekingen : « Elles misent pour ce faire sur la réduction des coûts pour les entreprises, de manière à les inciter à investir (chacune) sur le territoire de “sa” ville plutôt qu’ailleurs. Les richesses produites, recettes fiscales et nouveaux emplois créés sont censés profiter en aval à l’ensemble du corps social[39]. » Théorie aujourd’hui bien connue dans notre petit royaume où le discours dominant tente de nous faire croire que c’est en faisant des cadeaux fiscaux aux plus nantis et aux grosses multinationales qu’on va pouvoir créer de la richesse pour tout le monde.

Or, rien ne montre que cette idée est vraie. Au contraire, c’est même l’inverse qui se produit et, au lieu de diminuer les inégalités sociales, cette politique de la ville les accentue. Comme le notait la FGTB dans son mémorandum, « la mise en œuvre d’une politique économique […] trop orientée vers le soutien à l’attractivité de Bruxelles ne permettra pas de réduire, à elle seule, les conséquences sociales de la désindustrialisation[40] ».

Cette politique contribue au développement des inégalités et à l’appauvrissement des travailleurs et ne résout pas le problème du chômage de masse. En effet, cette vision du développement économique procure avant tout des emplois hautement qualifiés ou des emplois non qualifiés, hautement précarisés (dans les services, le nettoyage, le petit commerce…)[41]. Pour sortir de cette vision sans avenir social, il faut considérer la ville comme un endroit où la production de richesses a une place, où elle s’intègre avec la vie urbaine et le tissu social. Chasser les pauvres en dehors des villes ne nous semble pas être une solution. Nous devons redonner place au travail productif dans la ville ! La politique publique de l’emploi doit avoir pour but de créer massivement des emplois dignes, correctement rémunérés et non précaires, conformes au niveau de formation de la population.

Un secteur public fort, contre le chômage et pour un emploi de qualité

Pour investir dans l’emploi public à Bruxelles, c’est essentiellement dans trois secteurs clés qu’il faut le faire aujourd’hui si on veut mener une politique de lutte contre le chômage réellement efficace : la construction ; la santé, les soins et l’action sociale ; et, enfin, l’enseignement et l’éducation. L’importance de ces secteurs correspond à deux réalités : tout d’abord, le manque flagrant de personnel dans ces fonctions ; ensuite, le fait que ces emplois correspondent parfaitement au profil des chômeurs à Bruxelles.

Pour faire face aux défis en matière de lutte contre le chômage à Bruxelles, un bref regard sur la structure du marché de l’emploi et sa composition s’avère nécessaire (voir tableau 2). Nous devons en effet partir des qualifications et des caractéristiques de la population. Pour chaque secteur, nous pouvons ainsi analyser l’impact en matière d’emploi que ces caractéristiques ont sur le chômage strictement régional. Ainsi, si le tableau indique assez clairement que les secteurs de l’administration publique, des institutions financières et de services aux entreprises prédominent à Bruxelles, ce ne sont pas nécessairement des secteurs porteurs pour lutter contre le chômage des Bruxellois. Il faut aussi tenir compte de deux autres facteurs importants pour déterminer les secteurs porteurs. Tout d’abord, il faut considérer la répartition de chaque secteur selon le niveau de qualification. Ces chiffres nous servent, comme le précise Marion Englert, à mesurer « l’impact social » de chaque secteur et le nombre d’emplois qu’il génère pour chaque niveau de qualification. Ensuite, il convient de considérer quelle part d’actifs « résidents bruxellois » occupe chaque secteur. Ces deux données nous donnent alors une bonne estimation des secteurs porteurs pour la population résidant à Bruxelles.

Tableau 2. Évolution de l’emploi intérieur de la Région par secteur d’activité
(1995-2008)
  Part du secteur (%) Évolution absolue (unité) Taux de croissance annuel moyen (%) Part des résidents bruxellois (%) Part des travailleurs faiblement qualifiés (%) Part des travailleurs moyennement qualifiés (%) Part des travailleurs hautement qualifiés (%)
Administration publique 16 24.456 1,82 32 23 30 47
Services aux entreprises 14 41.847 2,92 51 22 19 59
Institutions financières 11 291 0,04 27 7 19 75
Santé et action sociales 9 14.468 2,20 60 14 21 64
Commerce de gros et de détail 9 - 6.251 - 0,60 57 32 38 30
Transport, entreposage et com. 8 - 418 - 0,06 35 28 41 31
Enseignement 7 4.174 0,67 55 13 14 74
Divers 7 - 1.549 - 0,75 64 18 20 62
Industrie 6 - 16.737 - 3,18 48 27 24 49
Services collectifs 6 5.131 1,21 57 20 25 54
Construction 5 - 81 - 0,03 64 46 40 14
Hotels et restaurants 4 3.848 1,21 69 46 37 16

Source : Observatoire bruxellois de l’emploi, BNB et calculs propres.

Ces données, analysées par la chercheuse Marion Englert, nous confortent dans nos observations.

Le premier secteur porteur est sans aucun doute le secteur de la construction. Il occupe une part importante de Bruxellois (64 %), avec des travailleurs surtout faiblement et moyennement qualifiés. Comme le précise l’auteure, « il s’agit donc d’un secteur particulièrement intéressant pour réduire le chômage à Bruxelles, d’autant que les besoins en matière de logements, de rénovation de l’espace public, d’aménagement du territoire sont importants en Région bruxelloise et seront amenés à croître compte tenu des projections démographiques[42] ». Ces chiffres devraient ainsi encourager la Région à investir massivement dans la création, la rénovation et l’isolation de logements sociaux, par le biais d’une société publique de construction qui répondrait ainsi pleinement aux besoins d’emploi de la Région.

Vient ensuite le commerce de gros et de détail. Cependant, ces deux secteurs sont particulièrement vulnérables ces dernières années. Ils ont fortement diminué à cause de délocalisations du commerce de gros en dehors de la Région. On y retrouve également l’Horeca, dont la croissance est relativement importante au regard des autres secteurs et qui est un secteur prioritaire pour la Région bruxelloise. Cependant, nombre de ces professions sont aujourd’hui répertoriées comme « critiques » (manque de personnel). Ce manque de personnel n’est pas tant causé par des questions de qualifications (c’est un secteur essentiellement sans qualifications) que par les conditions de travail sur lesquelles, comme on l’a déjà souligné, il faut agir en priorité.

On doit ensuite noter le secteur « santé et action sociale » qui occupe également une part importante de Bruxellois (60 %) et représente près de 10 % de l’emploi intérieur. C’est un pilier essentiel pour plusieurs raisons. Bien qu’il soit majoritairement qualifié, il crée aussi des emplois relativement peu qualifiés dans des secteurs tels que les crèches et les maisons de repos. Ensuite, il répond à un besoin très important des Bruxellois au regard de l’accroissement de la durée de vie, de l’augmentation du taux d’activité des femmes, mais aussi de l’accroissement de la population. Investir dans ce secteur, comme d’ailleurs dans l’éducation, n’est donc pas un pari risqué pour la Région, mais bien une nécessité, non seulement démographique, mais également en matière de lutte contre le chômage.

Enfin, l’enseignement constitue également un enjeu de taille face à la pression démographique grandissante. Le rajeunissement de la population contraste avec le manque d’écoles et de structures d’accompagnement en Région bruxelloise. Ce problème amplifie aujourd’hui non seulement les inégalités, mais également le chômage à Bruxelles. C’est un secteur qui devrait être prioritaire dans les années à venir.

Plus généralement, Marion Englert souligne la grande importance de ce qu’elle nomme les « nouveaux emplois de la ville ». La caractéristique principale de ces nouveaux métiers est, selon l’auteure, « la fonction de médiation, visant à améliorer la convivialité dans les quartiers et à “recréer du lien social entre les habitants par une méthode de régulation des conflits innovante” ». Dans une ville où les inégalités sont de plus en plus fortes et où tout désordre urbain tend maintenant à être traité pénalement, il convient de réinvestir nombre de quartiers délaissés, tant en matière d’investissements en infrastructures qu’en matière de personnel social. Ces métiers regroupent aussi bien des médiateurs, des gardiens de la paix, des éducateurs de rue, des animateurs dans le domaine de l’insertion professionnelle, des gardiens de parc… On pourrait aussi, évidemment, souligner l’importance des services publics comme la poste ou la STIB qui, aujourd’hui, sont sous-investis et où le manque de personnel pèse sur les conditions de travail. Sans compter que la mobilité va devenir un enjeu fondamental au regard des problèmes d’environnement, de la pression automobile et de l’augmentation démographique. C’est aussi en investissant dans les secteurs publics que l’on crée de l’emploi durable, écologique et social.

Tous ces secteurs, essentiels au développement urbain et social, doivent être vus aujourd’hui comme des pistes sérieuses pour investir dans l’emploi. Seule une politique mettant au cœur de son projet l’emploi public pourra résoudre réellement le problème du chômage et tourner définitivement la page de la politique des « petits boulots » et des « bouts de ficelle ».


[18] Rapport mensuel Actiris, novembre 2013

[19] Il faut cependant nuancer ce dernier chiffre puisque seule une offre d’emploi sur quatre passe par Actiris ; la majorité se fait de manière plus informelle ou par petites annonces.

[20] Marion Englert, Analyse des déterminants du chômage urbain et politique de rééquilibrage entre l’offre et la demande de travail en Région de Bruxelles-Capitale, document de travail, Dublea, no 13-03.RR, janvier 2013.

[21] Ibid., p. 44.

[22] Ibid.

[23] Ibid., p. 54.

[24] Jean Faniel, Les syndicats, le chômage et les chômeurs. Raisons et évolution d'une relation complexe, Thèse de doctorat ULB, Faculté des sciences sociales, politiques et économiques - Sciences politiques, 2006, p. 695.

[25] Voir notamment Ensemble 81, p. 15.

[26] Voir la lettre à Rudy Vervoort du 23 septembre 2013 et le travail du réseau bruxellois des collectifs de chômeurs.

[27] Ibid.

[28] Ibid.

[29] V.Heylen, J.Bollens, P.Ceniccola, A.Vanheerswynghels, « Flux potentiels des sanctionnés vers les CPAS : Le plan d’activation du comportement de recherche », HIVA METICE, recherche effectuée à la demande du SPP Intégration sociale, septembre 2009.

[30] Marion Englert, op. cit., p. 296.

[32] Contrat de Gestion 2013-2017 d’Actiris.

[33] Rapport annuel 2012, p. 76.

[34] http://www.lesoir.be/regions/bruxelles/2011-10-26/le-defi-d-actiris-108629-chômeurs-3000-offres-872662.php.

[35] Mémorandum, FGTB Bruxelles, 2009, p. 7.

[36] Inter environnement Bruxelles, PRAS démographique : les réclamations officielles d’IEB http://www.ieb.be/PRAS-demographique-les.

[37] Mathieu Colleyn, entretien avec Yvan Mayeur, « Un Times Square au centre de Bruxelles », La Libre Belgique, 13 décembre 2013, http://www.lalibre.be/actu/belgique/yvan-mayeur-un-times-square-au-centr....

[38] Marion Englert, op. cit., p. 82.

[39] Mathieu Van Criekingen, Jean Michel Decroly, « Le plan international de Bruxelles (PDI) », Brussels Studies,            no 25, 2009, p. 3.

[40] Mémorandum, FGTB Bruxelles, 2009, p. 7.

[41] Van Hamme, Wertz, Biot, « La croissance économique sans le progrès social : L’état des lieux à Bruxelles », Brussels Studies, no 48, 28 mars 2011.

[42] Marion Englert, op. cit., p. 80.