Fire Gym, centre de sport pour le peuple, fête ses 30 ans

Table des matières: 
Études marxistes no. 104
Auteur: 
Herwig Lerouge

Interview de Carlos Perez

Carlos Perez (carlosperez740 at msn.com) est un fils d’immigrés espagnols qui ont fui le franquisme. Depuis 1983, il est animateur et directeur du centre sportif social Fire Gym, à Jette. Après une carrière sportive au palmarès impressionnant, il se passionne pour l’enseignement et toutes les discriminations qu’il engendre.

Il est l’auteur du livre L’enfance sous pression, Quand l’école rend malade, Aden 2007 et 2012 et de l’article « L’école et la mixité sociale : mélange toxique ? », Mauvais Sang, n3, Aden.

Pour en savoir plus sur le projet Fire Gym : http://www.firegym.be/ et www.toperformance.be/

Le centre de fitness F.I.R.E Gym — Brussels Sports Movement est né en 1983 de la pratique journalière du centre sportif bruxellois Fire Gym, à l’initiative de Carlos Pérez. Au départ, le club n’avait d’autre ambition que de se spécialiser dans le body-building, le power lifting, l’haltérophilie et de créer des compétiteurs. Mais bien vite le quartier et la population allaient changer le profil du club. Fire Gym a développé une vision particulière de la vie sportive ainsi que de l’enjeu du sport dans une métropole comme Bruxelles.

La rédaction d’Études marxistes a rencontré Carlos Perez, le fondateur.

Félicitations pour l’anniversaire du centre. Expliquez-nous, c’est quoi Fire Gym aujourd’hui ?

Carlos Perez : Fire Gym c’est 700 m2 d’espace couvert en location et dont l’asbl a assuré l’installation complète et l’équipement (66 machines de fitness et cardio, une salle avec parquet et miroir panoramique pour la danse, une salle avec tatami pour les arts martiaux).

Le centre comprend un noyau stable de 250 membres auxquels s’ajoutent 1 000 inscriptions épisodiques chaque année, principalement du nord-ouest bruxellois (Molenbeek, Laeken-Bruxelles Ville, Jette).

Fire Gym est ouvert sept jours sur sept, pour un total de 68 heures par semaine. L’offre comprend des leçons spécifiques pour les disciplines de fitness, cardio, power-training, haltérophilie, aérobics, step, body-sculpt, spinning, boxe-aérobic, hip-hop, ragga, breakdance, taekwondo, judo, jiu-jitsu brésilien, karaté, boxe anglaise, capoeira.

Les enfants sont accueillis à partir de trois ans et demi en fonction de l’activité et des stages sont organisés pendant les congés scolaires. Fire Gym se veut accueillant pour les familles en présentant des activités et horaires adaptés aux enfants et à leurs mamans. Il est engagé socialement dans la région et met à la disposition des écoles et clubs locaux des équipements et des moniteurs avec une approche professionnelle et multiculturelle.

Nous organisons aussi des cours d’animateurs et de moniteurs Adeps [159] , accessibles à tous les membres sans supplément de frais d’inscription et sanctionnés après examens par des diplômes de l’Adeps.

En quoi Fire Gym est-il différent d’une autre salle de fitness ?

CP : Il est impossible pour un club de sport de quartier de ne pas se rendre compte des problèmes du quartier. Il peut fermer les yeux et se limiter à sa pratique sportive en se disant que le sport est neutre et apolitique. Ou il peut tenter d’apporter des solutions aux problèmes quotidiens des gens.

La salle elle-même est un exemple de ce point de vue. Elle a été créée en 1983 avec un objectif commercial. En cours de route, les animateurs du centre ont fait un choix collectif et d’utilité publique, avec toutes les difficultés inhérentes à ce choix. On est passé d’un public aisé financièrement à une population économiquement faible. Fire Gym a décidé de devenir un instrument qui essaie de conscientiser la société autour d’elle, et cela à différents niveaux.

Notre fil rouge est la démocratisation du sport et son orientation au service de l’ensemble des plus jeunes, mais aussi de ceux qui y ont habituellement le moins accès. Fire Gym a choisi de se mettre à la disposition des plus démunis (CPAS, chômeurs, primo-arrivants, les enfants en Institution publique de protection de la jeunesse (IPPJ), les sans-papiers ou leurs enfants, les statuts précaires, les enfants en décrochage scolaire), mais pas uniquement., car tous les habitants du quartier, de même que tous les sportifs sont les bienvenus. Notre objectif est à l’opposé de celui des multinationales qui dirigent le secteur du fitness en Belgique et qui n’ont aucun intérêt à prendre en considération les plus démunis puisque leur objectif est strictement commercial et que leur plus-value n’est pas réinvestie au profit du bien public. Dès qu’elles ne font plus suffisamment de chiffre elles se mettent en vente ou disparaissent. Pérenniser un travail d’éducation et d’émancipation n’est pas leur priorité.

Les salles de fitness et de mise en condition physique n’existent pour ainsi dire pas dans le secteur social alors que les besoins sont énormes. Le fitness est la quatrième activité sportive la plus pratiquée par les familles après la marche et le jogging. Le secteur est laissé entièrement aux mains du privé. Nous faisons œuvre de pionniers dans cette branche.

Fire Gym ne dépend d’aucun pouvoir politique établi. Dans le secteur socio-sportif et culturel, l’action sur le terrain est souvent bloquée par des relais administratifs, politiques voire linguistiques. On doit en permanence rendre des comptes à l’institution de tutelle qui impose une certaine direction. Les initiatives sont souvent limitées à un profil particulier, notamment les jeunes en difficulté entre 12 et 18 ans, d’un quartier spécifique et souvent limitées à la guidance et à l’encadrement d’une jeunesse perçue comme allant à la dérive. L’objectif non avoué du soutien de l’administration dans les quartiers dits difficiles ne consiste souvent qu’à maintenir la paix sociale dans le cadre des contrats de sécurité. Des jeunes, et plus précisément des jeunes garçons d’origine immigrée, sont perçus comme une menace parce qu’ils pourraient se livrer à des méfaits, commettre des incivilités ou plus « simplement » parce que leur présence constitue en soi une menace.

Fire Gym est autogéré. Son programme n’est pas établi par le gouvernement et encore moins par les contrats de sécurité, mais par ses membres et ses bénévoles.

Qui fréquente Fire Gym ?

CP : Fire Gym se veut ouvert à l’ensemble de la population locale. Toutes les générations et populations se mélangent, hommes, femmes, simples amateurs et sportifs de haut niveau. Fire Gym n’applique pas le contrat annuel obligatoire comme les multinationales du fitness qui ont plongé de nombreux jeunes des quartiers dans des dettes. Pas de sélection à l’entrée. Nous ne refusons pas la maman africaine et son enfant comme cette salle de fitness commerciale qui lui faisait croire qu’il y avait un nombre maximal d’inscrits. Fire Gym n’a pas de public cible ni de profil particulier.

Comment est géré le centre ?

CP : Fire Gym incite les jeunes à s’impliquer dans le centre et les forme. La mutualisation des bonnes pratiques et le développement des compétences se font naturellement sans trop de bureaucratie. Les idées qui partent de la base arrivent très vite au sommet et les directives arrivent très vite à la base sans intermédiaire. Aujourd’hui les jeunes formés au centre prennent en charge le centre de fitness.

Le centre est à l’écoute des besoins et des intérêts de la population. Cet esprit militant a permis l’organisation d’une multitude d’activités culturelles, sociales et éducatives. L’école de formation sportive, l’école de tutorat pour les plus jeunes et qui touche tous les aspects de la culture physique sportive et éducative et de soutien à leur scolarité sont mises au service de la population. Tout comme certains partenariats, événements sportifs, mobilisations pour différentes causes et échanges internationaux.

La population elle-même est incluse dans les décisions. Les jeunes cadres de la structure se sont formés sur le terrain et toutes les initiatives sont le fruit des besoins et des expériences du terrain. Le modèle, c’est une entreprise sociale de production de biens et services pour le bien-être et la santé collectifs.

Le rôle de Fire Gym a toujours été de créer des liens sociaux avec cette partie de la population qui est exclue. Fire Gym veut lutter contre la « dépossession » et mobiliser toutes ses ressources, son savoir-faire et ses compétences au service de l’inclusion, contre la marginalisation des plus précaires. Installer des leviers de changement et œuvrer au renforcement du pouvoir des dépossédés : telle est notre mission.

Fire Gym se bat aussi pour la démocratisation du sport. D’abord, quel rôle attribuez-vous au sport dans notre société ?

CP : À travers le sport, les gens peuvent acquérir des comportements et des compétences susceptibles de les aider à s’émanciper : apprendre la structure et l’organisation, apprendre à travailler ensemble, à croire en eux-mêmes, à développer leurs compétences, à soigner leur hygiène, leur esthétique et leur santé. Mais le sport est également un outil pour tisser des liens sociaux. Le sport permet aussi d’être en contact avec les problèmes et les besoins des familles au quotidien et de trouver ensemble les solutions.

Les animateurs de Fire Gym constatent quotidiennement de nombreuses carences chez les enfants. Le stress, l’asthme, l’obésité, le diabète… sont très répandus parmi la population bruxelloise et chez les jeunes en particulier. Le livre blanc sur le sport et la santé de la fondation Roi Baudouin le confirmait en 2000 : « Parmi les quinze plus anciens États membres de l’Union européenne, la Belgique se classe avant-dernière au baromètre de la condition physique de la jeunesse. Il est donc grand temps d’agir. Il faut mettre tout en œuvre pour lutter contre les nouvelles maladies sociétales telles que l’obésité. Un tiers à peine des enfants âgés de 7 à 9 ans jouent encore à l’extérieur. Cette situation pose de graves problèmes de santé publique [160] . »

Chez les plus jeunes, et de plus en plus tôt, le manque de motricité, l’isolement, le manque d’espaces verts et la promiscuité dans les appartements et dans les écoles influent sur la santé mentale et physique. Il n’y a pas assez de place pour l’exercice physique dans les écoles primaires en Belgique francophone. Chez les adultes s’ajoute la flexibilité au travail qui entraîne de nombreux burn-out. À Molenbeek, le taux de chômage avoisine 30 % et constitue également un facteur de déséquilibre et de stress pour les personnes qui le subissent.

Mais l’accès au sport est, à l’image de notre société, très inégal. « Les expériences d’associations membres de la Coordination des ONG pour les droits de l’enfant (CODE) indiquent que beaucoup d’enfants défavorisés n’ont accès ni aux structures mises en place pour permettre l’accueil des enfants en âge préscolaire ou en dehors des temps scolaires, ni aux activités de loisirs, ludiques, sportives, artistiques et culturelles. […] Peu d’enfants de familles pauvres ont l’occasion de partir en vacances en groupe et encore moins en famille, et ce durant toute leur enfance [161] . »

Que reprochez-vous à la politique gouvernementale en matière de sport ?

CP : Le sport en Belgique n’est ni un droit ni un besoin d’utilité publique, mais un service commercial et les utilisateurs de ce service sont considérés comme des consommateurs ou des clients. Faire du sport en Belgique est un privilège, pas un droit. Le sport est privatisé et la volonté du système néolibéral est de faire du sport une marchandise.

Comme on peut le lire dans l’analyse Sport et Économie de la Fondation Roi Baudouin en 2000, « La philosophie libérale en vogue actuellement préconise que même les activités culturelles deviennent financièrement autosuffisantes. Ceci pousse certains à affirmer que le sport ne devrait pas être subsidié par l’État, mais se contenter d’assurer sa promotion. »

Si on ne se bat pas contre cette logique, le sport ne sera jamais accessible à tous. L’État investit de moins en moins dans le sport. En Belgique, ce sont les familles qui supportent le poids le plus lourd en matière de dépenses sportives. En 1982, selon le rapport de la Fondation Roi Baudouin, les ménages flamands réalisaient 71 % du produit sportif régional brut. Aujourd’hui la quote-part des pouvoirs publics a été ramenée de 26 % en 1982 à 9 % quatorze ans plus tard [162] . Quelles sont les familles qui peuvent se permettre ces dépenses et donc exercer une activité sportive ?

De plus, les budgets sportifs communautaires ne vont pas aux petits clubs et petites fédérations, pourtant les plus accessibles aux populations les plus pauvres (plus de 6 000 clubs en Belgique francophone). La Région bruxelloise, bien que concentrant une population de plus d’un million de personnes, dont 90 % de francophones, a perçu moins de 2 % des subsides alloués par la Communauté française.

Le budget public alloué au sport est d’ailleurs plutôt investi dans les infrastructures et dans les événements de prestige, qui génèrent le plus de profit et de visibilité du point de vue du marketing. Souvent, les investissements viennent de la sphère publique et les retombées financières arrivent dans les mains du privé. Le flux d’argent généré par le sport va principalement aux sports de haut niveau qui attirent plus de public que le sport amateur.

Cela a des conséquences sur l’offre en infrastructure des clubs amateurs et fait que la demande pour certaines activités sportives ne peut pas être satisfaite. Dans certains quartiers, les petits clubs se débattent dans l’indigence alors qu’il existe une surcapacité pour d’autres activités. C’est le cas pour les fédérations et clubs de prestige comme les clubs de foot de première division, liés au marché des services. Le combat de Fire Gym ne réside pas dans la rivalité entre petits et grands clubs, c’est un combat contre la marchandisation du sport. Donc en faveur d’un sport d’utilité publique accessible à tous. Le sport ne doit pas être un luxe, mais un droit.

Les rapports sociaux et économiques ont toujours profondément influencé le contenu et la pratique sportive. Le sport moderne est avant tout une organisation mondiale dominée par un « gouvernement international » du sport, c’est-à-dire les fédérations internationales, le Comité olympique international et tous les organismes de ce type, qui gèrent et contrôlent le sport. Le sport mondial s’organise comme une immense entreprise centralisée et supranationale, sponsorisée par une multitude de multinationales. Les « valeurs » du sport moderne sont intrinsèquement liées aux valeurs de l’entreprise et du commerce : des équipes de football sont même cotées en bourse.

Le code de déontologie dans le sport est identique à celui d’une entreprise performante : position concurrentielle, compétitivité et restructuration sont la clef du « succès » de l’entreprise sportive. Les joueurs de foot sont devenus une marchandise, vendue au Mercato, au plus offrant.

L’idéologie sportive est un auxiliaire puissant de l’idéologie dominante. Organisé en dehors de ce cadre capitaliste, le sport n’est ni valorisé, ni sponsorisé, ni médiatisé sauf pour servir d’alibi et pour préserver la paix sociale, par exemple dans le cadre des contrats de sécurité. Le sport est éminemment dual et on retrouve dans nos villes et nos quartiers le même schéma que dans la société : le sport des riches et le sport des pauvres, les quartiers riches et les quartiers pauvres.

Mais il y a tout de même de nombreux clubs amateurs dans toutes les disciplines ?

CP : Le sport amateur représente 99 % des gens, mais 1 % des moyens. Plus de 6 000 clubs dans le domaine francophone sont, à l’inverse du sport spectacle super médiatisé, véritablement au service de la population et aux côtés des familles.

Mais ces clubs amateurs dépendent surtout du bénévolat. Dans Fire Gym, chaque sous-club prend en charge 200 enfants. Si on tient compte des parents, cela fait à peu près 600 personnes par club. Le sport belge est une affaire de bénévoles, sauf pour les quelques clubs professionnels. Le monde sportif est le plus grand utilisateur de travailleurs volontaires : 35 % du bénévolat total. Sans le bénévolat, le sport belge n’existerait tout simplement pas.

L’État n’a guère d’intérêt à changer cette situation, car elle a l’avantage d’un coût financier dérisoire grâce à des milliers d’heures non rémunérées. De plus, les professionnels techniques (entraîneurs, coaches), quelle que soit leur branche sportive, n’ont bien souvent aucune rémunération publique. Ils doivent, soit faire appel aux membres de leur club pour subvenir à leurs besoins, soit avoir un métier à côté.

Le personnel rémunéré par les pouvoirs publics est très peu nombreux. Il représente environ une personne à temps plein pour 22 clubs. Pour l’ensemble des 6 964 clubs de la Communauté française, on estime leur nombre à 337 personnes chargées d’activités techniques à temps plein.

Ce bénévolat présente de nombreux désavantages. Il ne permet pas de planification de la répartition des clubs sportifs. L’activité sportive dans un quartier déterminé dépend essentiellement de la bonne volonté d’un bénévole.

L’offre sportive est plus ou moins correcte dans des zones géographiques économiquement favorisées, mais les zones économiquement sinistrées sont souvent un vrai désert sportif du fait que les habitants y ont moins de moyens pour investir dans le sport.

Le travail de bénévolat est exécuté pendant les temps de loisirs et la personne qui l’accepte dispose de ressources qui lui permettent de vivre. Les parents qui en ont les moyens soutiennent leur enfant dans leur club en temps et en finances et ceux qui n’en ont pas n’auront pas la possibilité de le faire.

La politique en matière de formation du cadre sportif conduit aussi à une discrimination. La formation théorique des cadres, des entraîneurs ou des coaches est organisée par l’administration (Adeps). La partie pratique et technique est à charge des clubs et fédérations, et, une fois de plus, c’est donc l’inégalité qui règne. Les fédérations qui ont les moyens en temps et en budget auront droit à cette formation, les autres devront se débrouiller, ce qui revient à dire qu’elles n’auront pas la possibilité d’offrir cette formation et que les entraîneurs des clubs sont souvent trop peu qualifiés.

Beaucoup de politiciens sont d’accord sur le constat. Mais leur solution consiste en davantage de sponsoring et de privatisation, davantage de capital privé et moins d’État, y compris jusque dans les écoles. Cette logique est poussée par la Commission européenne qui considère que l’intervention de l’État fausse la concurrence y compris dans le sport. Bien que les autorités européennes n’aient aucune compétence directe en matière de sport, le secteur du sport est, comme les autres secteurs de l’économie, soumis aux règles du Traité de Lisbonne, dans la mesure où il génère une activité économique.

Quelles sont vos solutions ?

CP : Le sport est trop important pour le laisser entre les mains du privé, qui ne vise que le bénéfice financier. Il doit devenir un droit et un outil d’utilité publique. Le sport doit être accessible à tous et donc être un droit. Les pouvoirs publics doivent limiter au maximum les difficultés des petits clubs : les moyens publics alloués au sport doivent prioritairement servir les clubs qui soutiennent les centaines de milliers de jeunes.

La précarité des entraîneurs des 6 000 clubs francophones bloque le développement du sport belge ; il importe donc de valoriser cette profession. Les formations doivent être adaptées et suffisamment souples pour que l’ensemble des entraîneurs des petits clubs puisse y avoir accès. En 2010, mille bénévoles ont suivi la formation d’initiateur Adeps. Pour les 6 600 clubs, ce chiffre est insignifiant.

Pour les questions de structures, d’encadrement, de formation, de valorisation et de planification le rôle des services publics est incontournable.

Mais nous ne nous contentons pas de réclamer l’intervention des pouvoirs publics. Nous contribuons à résoudre ce problème à notre échelle. Nous demandons aux clubs sportifs de faire des efforts supplémentaires pour que les jeunes puissent accéder au niveau d’assistant et de moniteur sportif, afin d’offrir plus d’heures de cours de sport dans les clubs ou dans les écoles.

Fire Gym met tout en œuvre pour l’expansion du sport à Bruxelles. Nous invitons les structures du secteur socio-sportif à s’unir pour organiser des formations. L’objectif est de trouver des formules souples permettant d’inclure les animateurs et de se procurer des outils de formation continue. Nous proposons d’organiser une agence de formation d’éducation par le sport.

Au fil des années, Fire Gym s’est transformé en centre de formation. Il a développé une méthode innovatrice, « ToPerformance » et le « DREPS » [163] , une méthode initialement prévue pour les sportifs de haut niveau. Cette méthode est valable pour toutes les disciplines et son efficacité a été récompensée par des résultats nationaux et internationaux.

Fire Gym a voulu mettre ces compétences au service de tous les publics. Son objectif est de démocratiser et de généraliser l’accès à un travail de qualité et d’excellence pour tous.

La question du sport de haut niveau a toujours été une question importante pour le centre. Faut-il se limiter à l’initiation ludique au sport ou également rencontrer le désir des  jeunes de se dépasser dans les compétitions ? Faut-il s’arrêter aux portes de la compétition ou y participer ? Le choix a été fait avec les membres du club. La détermination d’atteindre des objectifs ou d’accomplir des défis provoque une grande motivation et souvent un désir de perfectionnement chez les jeunes. De cette vision est née l’école « ToPerformance » qui se place dans le cadre d’une culture physique sportive et éducative, orientée vers le bien-être, la santé et l’équilibre physique et émotionnel de l’athlète. L’objectif est de mettre le professionnalisme présent chez les cadres du centre au service des plus démunis. On veut leur permettre d’accéder à une préparation physique et une activité sportive de qualité qui en général est inaccessible aux jeunes des quartiers.

Votre activité déborde aussi du cadre du club, vous êtes présents dans le quartier, dans les écoles.

CP : Il est impossible pour un club de sport de quartier de ne pas se rendre compte des problèmes du quartier. Fire Gym a décidé de devenir un instrument qui essaie de conscientiser la société autour d’elle, et cela dans différents domaines.

Dans celui du sport, le centre lutte pour l’accessibilité au sport pour tous, tant au niveau de l’offre des structures qu’au niveau financier. Il s’est battu pour l’augmentation des budgets alloués au sport, pour les chèques sport. La pédagogie est formative, non sélective, globale et inclusive. Chaque action du club comporte un thème politique : plus de sport à l’école, d’abord l’amitié puis la compétition.

Ensuite, le club a entamé une réflexion sur l’enseignement sous la pression de parents anxieux du devenir de leur enfant. L’idée d’écrire un livre s’est imposée à travers de nombreux contacts avec des professeurs, des familles, des animateurs du secteur socio-sportif et des responsables du monde associatif. C’est ainsi que L’enfance sous pression est parue. De plus en plus d’enfants sont malades à cause du stress engendré par l’école. On exige des jeunes qu’ils acceptent d’être à trente dans un espace réduit, de s’adapter très vite, d’être compétents, flexibles, de rester assis toute la journée, d’être concentrés et tout cela, sans tenir compte de leur motricité ou de leur créativité. L’école est devenue un marathon dont seuls les meilleurs émergeront. L’école rend malade, provoque la dépression et même parfois des suicides. Sans parler du nombre incalculable de jeunes exclus du système scolaire. Plus de 30 % des élèves en Communauté française quittent l’enseignement sans le moindre diplôme. Ils sont constamment évalués, jugés et triés et ensuite, pour beaucoup d’entre eux, relégués. Le livre s’oppose aussi à la médicalisation d’un nombre toujours plus élevé d’enfants, notamment à la Rilatine, dans le cadre de l’école.

Nous avons élaboré dix revendications et faisons un travail de conscientisation et de mobilisation des familles dans les quartiers. Les grands axes sont la nécessité du refinancement de l’enseignement, sa gratuité, l’instauration d’un tronc commun jusqu’à 16 ans, sans redoublement, la réduction du nombre d’élèves par classe, l’aménagement du temps scolaire afin d’y intégrer le sport et la culture, la révision du système d’évaluation, l’intégration des familles dans le projet éducatif de l’école, la priorité à la santé des enfants, l’arrêt de la médicalisation des problèmes pédagogiques et la nécessité d’un syndicat écolier.

Fire Gym a créé au sein du club un système de tutorat où des universitaires se sont occupés d’enfants en difficulté scolaire. Il a organisé le 1er mai 2009 une marche « contre l’exclusion et le décrochage scolaire » avec les enfants du club et leurs parents.

Le centre fait aussi la promotion du sport à l’école. Le manque d’éducation physique à l’école est un danger pour la santé des enfants. Pour changer cette logique néfaste, le centre propose des « après-midi sans cartable ». À Bruxelles, 30 % des écoliers présentent des faiblesses débouchant sur des douleurs de la colonne vertébrale. Ces problèmes sont dus aux cartables trop lourds, mais également au fait qu’ils restent assis sur des chaises inconfortables pendant plus ou moins mille heures par an. Le peu de sport et d’activité physique, deux heures par semaine, ne compense pas cette sédentarité.

30 % des enfants accusent également un excès de poids.

L’école devrait remédier à cette situation ; un enfant y passe six à dix heures par jour. Les tout-petits, les écoliers et les jeunes ont besoin de plus d’exercice physique pour avoir une formation épanouissante et intégrale qui tient compte de l’enfant non comme une ressource, mais comme un être social.

Fire Gym propose aux autorités compétentes d’élaborer un statut officiel pour les moniteurs sportifs des clubs et de mettre à disposition ces moniteurs, pour des formations continues, comme entraîneurs au sein des écoles.

Fire Gym a produit aussi une analyse du secteur socio-sportif et culturel. En grande partie, à Bruxelles, ce secteur est né dans l’urgence après les émeutes de 1991 et il est situé dans le cadre du contrat de sécurité des grandes villes. Pour remplacer la sécurité sociale détricotée et la sécurité d’emploi devenue illusoire, on a trouvé un palliatif au mal-être grandissant particulièrement dans les quartiers défavorisés. L’objectif était de détecter les jeunes en perdition ou marginalisés et de recréer un lien social avec eux, en bref, de sécuriser les villes en accompagnant les jeunes.

À partir des contrats de sécurité, une multitude de petits métiers de l’éducation informelle se sont mis en place : éducateur de rue, travailleur de prévention, médiateur scolaire, médiateur social, des « hommes de rue » à tout faire. La question essentielle était et reste toujours pour les animateurs de ce secteur : à quoi cela sert-il ? On anime, on encadre, on guide l’action individuelle, collective et communautaire, mais quand l’école a échoué et que le travail n’existe pas, à quoi bon ?

Le compromis sur le terrain, à défaut de tirer les jeunes vers l’école et l’emploi, reste de sous-traiter vers les associations sportives et culturelles. Les éducateurs doivent faire des partenariats et là tout se complique. Dans ces secteurs éclatés et précarisés, gérés par le volontariat, l’anarchie est la règle. Les alternatives proposées aux jeunes sont un leurre et une spirale vers le bas et vers une marginalisation encore accrue. Ces structures socio-sportives et culturelles sont des soupapes de sécurité pour la société bourgeoise, mais se révèlent inefficaces pour l’avenir du jeune, tant les perspectives d’émancipation sont limitées dans ces structures sauf, peut-être, pour quelques-uns qui réussissent une petite carrière sportive et artistique, mais ceci est anecdotique. On veut faire jouer aux secteurs socio-sportif et culturel un rôle qu’ils ne sont pas en mesure de jouer. Ils n’ont ni les moyens, ni la prétention, ni le potentiel de remplacer l’école ou un quelconque travail.

Le secteur socio-sportif et culturel doit être intégré au projet pédagogique des écoles, en devenant partenaire à part entière de l’éducation nationale et non une soupape ultime de relégation ou comme agent marginal de maintien de l’ordre. La formation et l’emploi des éducateurs, entraîneurs, coaches, animateurs socioculturels doivent être garantis.

Fire Gym a ouvert ses portes au secteur social et créé des partenariats avec une trentaine d’organisations socio-sportives et culturelles. Elles participent à des activités multiples dans le centre. Cela a permis de créer des liens et le projet existe de lancer un mouvement pour fédérer tous ces secteurs aujourd’hui éclatés en une mosaïque d’asbl se concurrençant. Ce secteur a un grand rôle à jouer dans le combat sur l’enseignement, le sport et la culture, en définitive sur le bien-être et la santé des enfants.

Le centre s’est toujours engagé dans la société qui l’entoure. Il a toujours eu le souci de contribuer à améliorer les conditions sociales par la participation de la population. Ce laboratoire social de formation, d’organisation et de réflexion populaire a pris position sur différents chantiers sociaux et politiques d’intérêt public, avec une vision propre et motivée par les groupes de réflexion, les membres de notre organisation et les familles. Le fruit de ce travail a eu un certain écho puisque certaines de nos thèses ont été éditées et nous avons participé à des débats et des conférences.

La reconnaissance de Fire Gym comme Initiative locale de développement de l’emploi (ILDE) et la possibilité de donner des brevets en culture physique et fitness ont aussi permis de créer un espace de formation permanente plus formel. Fire Gym a ainsi amené vers l’emploi des dizaines de jeunes. Certains ont créé leur propre club et un grand nombre d’entre eux travaillent en soutien dans des clubs de foot, tennis, etc.

Vous regardez aussi au-delà des frontières ?

CP : Le centre organise des événements sportifs pour tous et invite tous les clubs sportifs à collaborer à la création d’un sommet sportif annuel, appelé la Spartakiade. Il s’agit de « Jeux olympiques » avec un message et des valeurs propres. En 2002, la première Spartakiade avait comme devise « D’abord l’amitié, puis la compétition ». Chaque année, plus de 500 enfants venant de plusieurs quartiers défavorisés de Bruxelles y participent. En 2002 le thème était : « Pas d’argent pour la guerre, plus d’argent pour l’enseignement ». Une autre année c’était « Plus de sport à l’école ».

Ces Spartakiades sont le contre-pied du modèle sportif libéral. Le sport est perçu comme un outil de progrès et d’émancipation sociale, d’activité gratuite et accessible à tous.

La diversité des cultures qui se côtoient à la salle confronte Fire Gym à différents problèmes du monde. Avec le sport comme outil, Fire Gym a créé des liens avec des pays en souffrance comme l’Irak, Cuba, la Corée du Nord, le Rwanda, le Maroc…

Fire Gym défend la fraternisation et la solidarité internationales. C’est à son initiative que la première course pour la Paix Käthe Kollwitz a eu lieu en Belgique en 1996. Chaque année cette course se choisit un thème en faveur du pacifisme et de la résistance : contre les armes nucléaires ou en soutien de la population de Gaza. Elle a lieu à Ypres, lieu symbolique de la Première Guerre mondiale. Le centre entretient des liens de fraternité avec des clubs sportifs dans le tiers monde et envoie des moniteurs sportifs dans ces pays comme entraîneurs locaux que ce soit dans des écoles et des orphelinats au Maroc ou dans des centres pour moins valides en Espagne. Il partage des initiatives sportives à Cuba avec de jeunes boxeurs, avec des lutteurs sénégalais et des pratiquants de taekwondo en Corée.

Les voyages de soutien et de collaboration vers des populations expulsées, bombardées ou opprimées forment et forgent la conscience des jeunes. Avec les jeunes, le centre a participé à de nombreuses manifestations contre l’occupation de la Palestine et contre la guerre en Irak et en Afghanistan.

Voilà comment une petite structure organisée peut influencer son quartier et sa commune, sa ville et son pays.

Le caractère socialement positif du centre a été reconnu en 1999 quand le centre fut nommé « Centre sportif et social de l’année » par la Communauté flamande. Depuis 2000 le centre est soutenu par la Vlaamse Gemeenschapscommissie (VGC). En 2004, il a été reconnu comme projet d’économie sociale avec, dans la foulée, la reconnaissance comme Best Brussels Social Company. En 2006, la commune de Molenbeek m’a attribué le mérite sportif pour l’ensemble de notre action au bénéfice du sport pour tous. En 2010, le ministre bruxellois des Sports de l’époque, Emir Kir, est venu décerner des certificats de mérite sportif à une dizaine d’athlètes formés à Fire Gym. En 2010 a suivi la reconnaissance comme projet d’insertion et formation de chômeurs de longue durée (ILDE) et cette année le centre a reçu le mérite sportif de Jette pour son travail social de plus de trente ans.

Mais Fire Gym a aussi failli fermer une dizaine de fois. Chaque fois les gens sont venus le sortir du trou.

En ces temps de pessimisme et de démoralisation ambiants, ceci est le message de progrès — et pas du tout utopique — que le centre veut faire passer : organisez-vous ! Prenez les choses en main là où vous êtes ! Celui qui se bat n’est pas sûr de gagner ; celui qui ne fait rien a déjà perdu.


[159] Administration de l’éducation physique et des Sports (ADEPS), devenue actuellement la Direction générale du Sport, partie intégrante du ministère de la Communauté française.

[160] « Un rapport européen pointe le manque de sport dans nos écoles primaires », L’Avenir, 2 septembre 2013.

[161] « Être un enfant de famille pauvre en Belgique », CODE, août 2007, p. 5. Repris dans La Chronique de la Ligue des droits de l’Homme, 126 (mars-avril 2008), pp. 4-15.

[162] Sport et économie, série Société et sport, Fondation Roi Baudouin, 2000, p. 2, www.kbs-frb.be/uploadedFiles/KBS-FRB/Files/FR/PUB_1069_Sport_et_economie....