Grèce : du bras de fer au diktat de Bruxelles

Table des matières: 
Études marxistes no. 111
Auteur: 
Marc Botenga

15 juillet 2015, l’acceptation par le parlement grec du plan de réformes imposé par les institutions européennes suivie par les grèves et manifestations des syndicats ADEDY et PAME concluent très provisoirement les six premiers mois de lutte depuis l’élection du gouvernement du Premier ministre Alexis Tsipras le 25 janvier. Aucun doute n’est permis par rapport au contenu du plan de réformes, de nature néocoloniale : une austérité renforcée par des privatisations d’un montant de 50 milliards, obligeant le gouvernement grec à mettre en vente son pays entier, des grands ports du Pirée à Athènes, à celui de Thessalonique, aux aéroports, en passant par les îles. Désormais, presque toutes les lois grecques devront d’abord être approuvées par les institutions européennes avant d’être soumises au parlement national. Le prix Nobel d’économie, Paul Krugman, juge ce texte : « purement vindicatif, destruction totale de la souveraineté nationale, aucun espoir de secours1 ».

L’acceptation d’un tel diktat, économiquement et socialement désastreux, par un gouvernement et un parlement dominés par un parti, Syriza, qui se voulait de gauche radicale et élu pour en terminer avec l’austérité pose évidemment question. Comment en est-on arrivé là ?

La réponse de Stathis Kouvelakis, membre de gauche du Comité central de Syriza, avance un facteur subjectif : « La gauche est remplie de gens pleins de bonnes intentions, mais totalement incapables dans le champ de la politique réelle. Mais cela en dit long aussi sur la sorte de dévastation mentale causée par cette foi presque religieuse dans l’européisme. Ce qui signifiait que jusqu’à la fin, ces gens croyaient qu’ils pourraient obtenir quelque chose de la Troïka ; ils pensaient qu’entre “partenaires” ils trouveraient une sorte de compromis, qu’ils partageaient quelques valeurs fondamentales comme le respect du mandat démocratique, ou la possibilité d’une discussion rationnelle basée sur des arguments économiques2. »

On y reviendra plus tard, il est clair que le gouvernement grec a été excessivement confiant vis-à-vis des institutions européennes en pensant pouvoir raisonner les « partenaires » autour de la table. Cet excès de confiance a sans doute été le fait de convictions idéologiques faisant croire à une Union de discussion plutôt qu’à une Union où les rapports de force sont l’unique chose qui compte. Mais des facteurs subjectifs ne pourraient suffire à expliquer le diktat de Bruxelles. L’analyse de ces six mois doit impérativement passer par une analyse de ce bras de fer réel et des rapports de force objectifs.

Il s’agit bien évidemment de rapports de force autour de la table des négociations, basés aussi sur l’économie politique de l’Union européenne3, où le gouvernement grec, gouvernant un pays représentant moins de 2 % du PIB européen, se trouvait seul face à des institutions et des « partenaires » unis dans leur volonté de ne pas négocier4, comme le constata le ministre grec des Finances, Yannis Varoufakis. La dernière proposition de Tsipras était une tentative du gouvernement grec de diviser les créanciers et de libérer le pays du FMI. On a pu assister à la guerre de la Banque centrale européenne contre l’économie grecque, l’ingérence des pouvoirs européens dans les affaires internes d’un pays souverain et l’inquiétude de l’Allemagne de voir le carcan austéritaire des traités européens fragilisé. Mais il y avait aussi, incontestablement, une dimension grecque interne. À défaut de miser sur la mobilisation populaire, les institutions étatiques grecques ont été le principal outil du nouveau gouvernement. Elles n’étaient toutefois ni hégémoniques au sein de la société grecque, ni contrôlées entièrement par le gouvernement. Finalement, au niveau du continent européen, la pression d’un mouvement de solidarité en formation n’a pas (encore) pu imposer une autre voie face à l’autoritarisme des institutions. Mais le Diktat de Bruxelles ne règle rien sur le fond et l’émergence d’une résistance sociale européenne paraît un acquis fondamental du bras de fer entre la Grèce et l’Union européenne.

L’ingérence préélectorale annonce le bras de fer

L’inquiétude inspirée par la question grecque commence bien avant le 25 janvier. Pendant que le gouvernement Samaras, une coalition entre socialistes et conservateurs, vit ses derniers jours en décembre 2014, l’annonce de nouvelles élections parlementaires grecques inquiète l’Union européenne. Les sondages donnent en effet largement gagnante Syriza, une coalition de gauche qui promet d’en finir avec l’austérité et les mémorandums par lesquels la Troïka gouverne la Grèce depuis cinq ans. Peter Praet, économiste en chef auprès de la Banque centrale européenne (BCE), s’alarme : « La montée du populisme devrait être un signal d’alarme. Les gouvernements doivent donner la priorité aux décisions politiques difficiles et mener à terme les réformes tellement nécessaires5. »

Les institutions européennes se rendent compte qu’un gouvernement Syriza ne reprendra peut-être pas les habitudes de la vieille social-démocratie, à la manière de François Hollande et du Parti socialiste français. Ces derniers avaient gagné les présidentielles françaises en 2012 sur la base de promesses d’en finir avec l’austérité et même de renégocier le Pacte budgétaire, pour ensuite les oublier au lendemain de leur élection.

L’UE commence alors à prendre l’électeur grec comme point de mire. L’intention est de l’intimider en lui montrant ce qui pourrait arriver s’il votait pour la solution proposée par Syriza. Sachant que la plupart des Grecs souhaitent conserver l’euro, des sources gouvernementales allemandes laissent entendre que la chancelière Angela Merkel estime qu’un « Grexit », l’exclusion ou la sortie de la Grèce de la zone euro, serait quasi inévitable si Syriza devait remporter les élections. L’Europe tremblerait et la zone euro serait mise en danger. Quelques jours avant les élections, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement suspend ses projets de développement en Grèce parce que la situation serait soi-disant trop instable.

Une deuxième technique d’ingérence dans le processus électoral grec passe par l’argument du vote utile. Le ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble exprime fort bien ce mépris pour l’électeur en déclarant froidement que la Grèce doit continuer dans la même voie « quel que soit le gagnant des élections6 ». Pendant que Syriza promet de renégocier la dette grecque avec les institutions, Christine Lagarde, directrice du Fonds monétaire international (FMI), déclare froidement : « Une dette est une dette. Et c’est un contrat7. » Même son de cloche du côté de Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne : « N’importe quel futur gouvernement à Athènes devra respecter les accords conclus8. » Tout ce beau monde s’empresse d’oublier que la Grèce n’a conclu ces accords que sous la pression énorme de la Troïka. Un haut fonctionnaire de la Commission européenne, en parlant d’une éventuelle victoire de Syriza, déclare : « Si un pays veut se raconter des histoires, c’est son affaire9. »

Syriza reste néanmoins largement en tête des sondages. La tacticienne Merkel adopte donc un ton plus modéré, moins dramatique. « Je ne dirais pas qu’il s’agit d’une semaine décisive pour l’euro », déclare-t-elle par rapport aux élections grecques, le 19 janvier10. Merkel reprend ainsi officiellement la thèse de ceux qui estiment depuis quelque temps déjà qu’il serait possible de négocier avec Syriza. Ce langage conciliant à l’égard de la Grèce a un but bien précis. Comme deux collaborateurs de Merkel l’ont reconnu dans le grand quotidien allemand Die Welt : la chancelière s’attend à ce que Tsipras réduise nettement ses exigences vis-à-vis de la Troïka après les élections11.

Annuler le verdict des urnes

Ni l’intimidation ni le mépris affiché pour les élections n’ont l’effet escompté. Syriza gagne les élections haut la main et obtient 149 sièges sur 300 au parlement grec. Par manque de choix, le parti de gauche s’allie au parti de droite anti-austéritaire ANEL, les Grecs indépendants, pour former un gouvernement. Les institutions européennes sont déçues. Ils espéraient une alliance avec le parti To Potami, un parti centriste libéral, qui se disait prêt à appliquer de nouvelles réformes.

Le revers subi aux urnes par les partis qui leur sont inféodés ne déconcerte en aucune façon les institutions. La Banque centrale européenne (BCE) jette par-dessus bord tout soupçon d’impartialité et lance une attaque en règle contre le gouvernement grec. L’objectif est de paralyser Athènes. Quelques jours avant les élections grecques, la BCE avait promis d’inonder les marchés financiers européens d’environ 1 140 milliards d’euros. L’objectif était de relancer l’économie en offrant des liquidités afin d’encourager la consommation. Une des économies qui en avait le plus besoin, à savoir l’économie grecque, en serait exclue. Cette décision affaiblit davantage encore la confiance des investisseurs et des marchés financiers vis-à-vis d’Athènes et agrandit le fossé au sein des pays de la zone euro. Cette mesure a en outre l’avantage de limiter l’impact d’un possible Grexit, une sortie de la Grèce de la zone euro, sur le reste de cette zone. De cette façon, l’utilisation de la menace d’un Grexit par la Grèce à la table des négociations impressionnerait bien moins les autres pays.

Une deuxième mesure de la BCE concerne le refus d’un plan grec pour trouver rapidement 10 milliards d’euros. Soucieux du besoin de liquidités du pays pour surmonter les trois prochains mois, Varoufakis avait proposé qu’Athènes lève ces 10 milliards en émettant des obligations.

Le 4 février au soir, les dirigeants de la BCE perfectionnent le nœud coulant autour du cou grec. Ils interdisent désormais aux banques privées grecques d’utiliser des obligations de l’État grec comme garantie quand ils empruntent, pratique courante pourtant pour les établissements de la zone euro. Pour que la Grèce ne se retrouve pas sans liquidités, la BCE augmente le débit d’un autre système de financement des banques, appelée assistance d’urgence de liquidités (ELA). Le gouverneur de la Banque centrale grecque souligne toutefois que les intérêts à payer sur cet argent sont bien plus élevés : 1,55 % plutôt que 0,05 % normalement. À partir de mars, la BCE réévalue cette ELA semaine après semaine. En d’autres termes, chaque semaine la menace d’un assèchement total des banques plane sur la Grèce, son gouvernement et ses citoyens. C’est un puissant facteur de déstabilisation du pays.

La menace émanant du gouvernement grec

Le déclenchement de cette guerre économique doit permettre de contenir la menace qu’incarne le gouvernement grec. En janvier 2015, le journal allemand Die Zeit souligne que le nouveau gouvernement grec « présente un danger pour l’Europe ; pas tellement pour des raisons financières, mais beaucoup plus pour des raisons idéologiques12 ». Le journal souligne ainsi la véritable inquiétude que l’élection du gouvernement Syriza a fait naître au sein de l’Union européenne : la possibilité d’ouvrir une brèche, même minimale, dans la pensée unique austéritaire des institutions européennes.

« Notre principale erreur ? Avoir mal mesuré leur volonté de nous détruire. C’était un chantage à la mort subite de l’économie. Pour faire un exemple en Europe et semer la terreur parmi les peuples qui seraient tentés de choisir une politique économique alternative », affirmera a posteriori un ministre grec au journal français L’Humanité13. Lors des discussions, les négociateurs européens sont en effet inspirés par la crainte que chaque victoire, aussi petite soit-elle, du gouvernement grec remette en cause le modèle de l’Union européenne actuelle. Toute victoire politique grecque pourrait renforcer la résistance sociale ailleurs. L’unité des négociateurs et institutions européennes sur la ligne « aucune concession » s’est construite sur une analyse de l’évolution des rapports de force en Europe. Il fallait à tout prix éviter que le gouvernement Tsipras encourage une vague de résistance sociale qui se développe des chemins de fer et de la poste en Allemagne aux luttes pour l’eau en Irlande, en passant par une volonté de gauche en Espagne et au Portugal. Ils craignaient que les citoyens européens ne fassent le lien entre la hausse de la TVA sur l’électricité, l’augmentation de l’âge de la pension et l’abaissement des salaires en Grèce et… la hausse de la TVA sur l’électricité, l’augmentation de l’âge de la pension et le saut d’index en Belgique.

Pas question donc d’accepter les propositions grecques d’augmenter de 26 % à 29 % le taux de l’impôt des sociétés ni de faire payer les grandes entreprises de télécommunication pour leurs licences 4G et 5G. Inacceptable aussi de ramener au niveau précédent les cotisations des employeurs aux retraites complémentaires ou d’instaurer un impôt spécial sur les bénéfices élevés des entreprises. Il ne faut pas adapter le système d’aide aux pensionnés les plus pauvres, il faut l’abolir. Il ne faut pas consulter les syndicats avant de réformer le système des pensions ni offrir des déductions fiscales aux résidents des îles aux faibles revenus. Il faut supprimer les subventions aux paysans. On ne peut pas non plus limiter à 13 % la TVA sur tous les produits d’alimentation de base ni à 6 % pour le matériel médical.

De son côté, l’ex-ministre des Finances Yannis Varoufakis est dépité : « On avance un argument sur lequel on a vraiment travaillé — pour veiller à ce qu’il soit logiquement cohérent —, mais on est devant des regards vides. C’est comme si on n’avait pas parlé. Ce que l’on dit est indépendant de ce qu’ils disent. On aurait pu tout aussi bien chanter l’hymne national suédois — on aurait eu la même réponse14. » Efklidis Tsakalotos, son futur successeur au ministère des Finances, ne dit pas autre chose : « En tant qu’universitaire en effet, quand je présente un argument dans une discussion, j’attends que l’autre en face de moi me présente un contre-argument. Or ce que l’on nous a opposé, c’étaient des règles. Lorsque nous évoquions les particularités de la Grèce, son caractère insulaire par exemple, on nous répondait : peu importe, il y a des règles et il faut les respecter. Une véritable discussion s’est avérée impossible. Il est très difficile pour un universitaire d’accepter un compromis dans ces conditions15. »

Pour l’Allemagne, l’émergence d’un gouvernement de gauche essayant de maintenir ses promesses comporte un risque particulier. Le gouvernement grec affirme respecter les traités européens, mais certaines de ses propositions rompent avec la logique du Pacte budgétaire européen, officiellement appelé Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG). Ce traité, en vigueur depuis 2013, sacralise en effet l’austérité à travers une « règle d’or » budgétaire. Il exige que, sauf dans des circonstances exceptionnelles, le déficit public soit inférieur à 0,5 % du PIB. Un gouvernement ne peut pas avoir un déficit, même temporaire, pour investir dans un programme de travaux publics. En deuxième lieu, la dette d’un pays doit être réduite d’un vingtième par an avec comme objectif de revenir à un taux d’endettement à moins de 60 % du PIB. Les propositions grecques d’échelonnement remettent en cause la philosophie de ce traité européen et sa sacralisation de l’austérité. Or, c’est précisément à travers ce genre de traités que Berlin impose son ordre austéritaire à l’Union européenne. Si la Grèce réussit à « flexibiliser » son application, qu’est-ce qui empêcherait d’autres pays de l’exiger aussi ?

Aucun compromis donc. Varoufakis rapportera comme l’expérience qui l’aura le plus marqué : « Des personnages très importants vous regardent droit dans les yeux et vous disent : “Vous avez raison dans ce que vous dites, mais nous allons de toute façon vous écraser”. »

Du nœud coulant à l’asphyxie

Le feu ouvert par la BCE a un impact direct. L’État grec se trouve immédiatement dans l’impossibilité d’emprunter de l’argent à ses propres banques. Comme la BCE ne prête pas directement aux États européens, ceux-ci doivent en effet emprunter de l’argent aux banques privées. Limiter les fonds des banques privées signifiait donc aussi mettre un nœud coulant autour du budget du gouvernement grec. L’impact des décisions de la BCE est d’autant plus fort qu’après le compromis de fin février entre le gouvernement grec et les institutions, le gouvernement grec décide de continuer à rembourser la dette. Pendant que cette décision vide les caisses grecques, le gouvernement n’envisage pas le risque politique d’un défaut de paiement. John Milios, membre du Comité central de Syriza, considère comme une erreur le fait de ne pas avoir procédé à ce défaut de paiement, mais, en se basant sur le compromis de février, le gouvernement ne s’imagine pas encore que les institutions vont pousser le pays au bord de la banqueroute16. Il s’imagine bien par contre qu’un tel défaut de paiement renforcera encore les tentatives de déstabilisation.

Un participant aux négociations raconte comment son engagement a obligé le gouvernement, à partir de mars, à économiser le plus possible dans le domaine des dépenses publiques : « Nous avons regroupé toutes les réserves d’argent des différentes branches, des agences, des autorités locales pour payer le FMI. […] Cela a conduit à une réduction interne de la liquidité en cash. Les banques, les entreprises exportatrices, les entreprises manufacturières ne pouvaient plus emprunter. Les gens ne pouvaient plus payer leurs dettes. Ils ne pouvaient plus obtenir la moindre extension de crédits. Le système de crédit a commencé à ne plus fonctionner, à se désintégrer17. »

Cette guerre économique s’intensifie effectivement fin juin quand Alexis Tsipras annonce l’organisation d’un référendum sur les propositions européennes. La BCE décide alors de ne plus augmenter le niveau de l’ELA, obligeant les banques grecques à fermer à partir du 29 juin. La bourse d’Athènes ferme ses portes. Comparant la liquidité au sang de l’économie, le participant cité ci-dessus évoque l’impact de cette décision : « Quand la BCE a tout arrêté, nous avons eu une crise cardiaque. Maintenant nous en subissons les contrecoups. Différents organes sont paralysés. Certains ont arrêté de fonctionner, d’autres essaient, mais n’ont pas assez de sang. »

Un rapport du FMI de juillet indique le désastre économique provoqué par la BCE18. En deux semaines de fermeture des banques, le besoin de financement de la Grèce a augmenté de 25 milliards d’euros à 85 milliards. À cause de cette guerre économique, la dette grecque a grimpé de 177 % du PIB à 200 % en deux ans. En quelques semaines, les institutions européennes ont donc coulé un pays déjà en crise.

L’ingérence politique

La guerre menée par les institutions européennes contre le gouvernement grec ne se limite pas à une pure dimension économique. Depuis le début, les institutions européennes, en étroite collaboration avec les médias des richissimes oligarques grecs, font pression sur Syriza pour que le parti se « débarrasse » de son aile gauche. L’espoir était de pouvoir fermer la « parenthèse de gauche » en créant un gouvernement d’unité nationale. En janvier déjà, le président du Parlement européen Martin Schulz incite Syriza à s’allier avec le parti libéral To Potami. À Athènes, il rencontre Stavros Theodorakis, le président de ce parti, avec un message clair : « L’opposition d’aujourd’hui est le gouvernement de demain19. » Au moment du référendum, le social-démocrate Schulz espère ouvertement voir un « gouvernement de technocrates » émerger à Athènes20.

À partir de la mi-juin, des fonctionnaires européens avouent ouvertement que l’objectif est de procéder à un changement de gouvernement en Grèce. On mesure ici la véritable signification de l’expression « avoir (ou pas) la confiance de ses partenaires européens ».

Comme pour confirmer ce message, la Commission européenne commence à inviter à la table des négociations l’opposition grecque. Pendant que le gouvernement grec négocie dans les imposants bâtiments autour de la place Schuman à Bruxelles, le commissaire européen, Pierre Moscovici (PS), et le vice-président de la Commission européenne, Jyrki Katainen, accueillent régulièrement, et avec tous les égards, les dirigeants de To Potami (libéral), du PASOK (social-démocrate) et de la ND (conservateur) dans la salle voisine. Comme si les élections grecques n’avaient jamais eu lieu. Comme si ce n’était pas le gouvernement d’Alexis Tsipras qui était démocratiquement élu, mais bien le petit parti To Potami, financé par l’oligarque Bobolas ayant recueilli à peine 6 % des voix aux élections du 25 janvier.

Le journal français L’Humanité note qu’en marge du sommet des 25 et 26 juin à Bruxelles le Premier ministre belge Charles Michel a invité Théodorakis et Albert Rivera, le dirigeant du parti espagnol Ciudadanos à un « dîner de travail ». Ciudadanos a été créé, tout comme To Potami en Grèce, dans l’espoir de contrer la vague de gauche en Espagne.

La présence des partis d’opposition grecs à Bruxelles affaiblit davantage encore les négociateurs du gouvernement grec. L’objectif est de forger une majorité alternative au parlement grec. En d’autres mots, de procéder à un changement de gouvernement en Grèce. Juncker l’admet de manière candide : « Je voulais avoir la garantie qu’il y aurait une majorité au Parlement grec. Imaginez qu’après un accord européen, Tsipras retourne à Athènes et que le Parlement rejette le tout ! À partir du moment où j’avais reçu à mon initiative tous les chefs de l’opposition, à chaque fois que Tsipras disait “Je n’arriverai pas à faire passer cette médecine au Parlement”, je lui répondais que la question ne se posait pas21. »

La dimension interne grecque

Face à cette puissance européenne, le gouvernement grec dispose lui-même d’armes limitées. Le gouvernement est face à d’énormes difficultés en Grèce même. Si certaines sections de la bourgeoisie, frappées par l’austérité, ne s’opposent pas d’office aux plans du nouveau gouvernement, le gouvernement Tsipras entre de fait en confrontation avec une vingtaine de familles d’oligarques milliardaires grecs qui dominent une série de secteurs économiques, comme ceux des armateurs, de la construction, des banques, et du pétrole. À titre d’exemple, l’un d’entre eux, l’armateur Latsis Spiras est entre autres actionnaire de Hellenic Petroleum, qui gère les trois plus grandes raffineries du pays, et de l’importante Eurobank et Lamda Development, un géant de la construction. Ces oligarques ont largement profité des projets de privatisation de l’UE et n’ont aucune raison de s’y opposer. Économiquement, les oligarques ne veulent en aucun cas une révision de la fiscalité à leur encontre ni des mesures économiques plus structurelles. Ils bénéficient de la soumission grecque à l’UE. Leurs chaînes de télévision garantissent la diffusion de leur point de vue. Politiquement, ils ont peur de perdre leur emprise sur l’appareil d’État où ils ont profité du népotisme et du clientélisme.

Des premières propositions grecques faites par Varoufakis à l’Eurogroupe le 23 février à la presque toute dernière proposition de Tsipras le 9 juillet, différentes mesures essaient prudemment de prendre pour cible certains intérêts des oligarques. Dans sa déclaration politique initiale devant le parlement Tsipras promet la mobilisation de la brigade financière, afin de contrôler les listes prioritaires de grands dépositaires et l’utilisation des techniques les plus performantes pour l’identification de la fraude fiscale provenant des transactions financières. Pareillement était prévue la mobilisation de l’Organisme d’inspection des contrôleurs de l’administration publique afin d’assurer le contrôle effectif de la légalité des marchés publics22. Tsipras s’en prend aussi aux prêts opaques offerts gratuitement aux médias par des banques. L’armateur Alafouzos, actionnaire de Skai News et son collègue oligarque Bobolas de Mega Channel comprennent le message. D’autant plus que Tsipras y ajoute la question des licences 4G et 5G, qui devront désormais être payantes et faire l’objet d’une procédure d’offre publique d’achat. La symbolique arrestation de Bobolas pour l’obliger à payer (une partie de) ses arriérés fiscaux ne passe pas non plus inaperçue.

Face à la guerre économique européenne et à la lutte avec les oligarques, le pouvoir conquis par les urnes ne pèse pas très lourd. La police antiémeute est infiltrée par l’extrême droite, le gouvernement ne fait pas confiance aux services de renseignement militaires et, au sein des ministères, les exemples de sabotage sont légion. De nombreux syndicats sont d’abord loyaux aux partis traditionnels. Varoufakis se rend vite compte que les tentacules de la Troïka sont partout. Dans des documents publiés par le journal de droite Kathimerini, on lui attribue les propos suivants : « Permettez-moi de vous raconter — et c’est une histoire vraiment passionnante — à quelles difficultés je faisais face. Le secrétaire général des Recettes publiques au sein de mon ministère était contrôlé entièrement et directement par la Troïka. Ce n’était pas sous le contrôle de mon ministère, de moi en tant que ministre, c’était contrôlé par Bruxelles23. » Varoufakis nomme donc un ami de jeunesse, professeur d’informatique à l’université Columbia aux États-Unis, au sein du département d’informatique du ministère. Très rapidement celui-ci se rend compte d’une anomalie : « Je contrôle les machines, je contrôle le matériel, mais je ne contrôle pas les logiciels. Les logiciels appartiennent au secrétaire général des Recettes publiques contrôlé par la Troïka24. » Afin de faire quoi que ce soit au sein de son ministère, sans que la Troïka le sache, Varoufakis était donc obligé de hacker ses propres ordinateurs.

Le journaliste britannique Paul Mason décrit d’autres limites de cet appareil étatique : « Au pouvoir, Syriza a découvert le secret insoupçonné de l’État grec. Sans oligarques, il est inefficace. Les anciens partis ont pratiqué un clientélisme tellement généralisé qu’ils avaient à peine besoin d’une administration civile, ou de pare-chocs faits de régulateurs ou d’organismes indépendants normaux dans un État comme la Grande-Bretagne25. » En d’autres mots, l’instrument institutionnel que Syriza trouve quand il arrive au pouvoir n’est pas neutre. Il a été construit pour servir des intérêts bien spécifiques et fonctionne pour ces intérêts.

Un membre du Comité central de Syriza confirme les difficultés en mai 2015 : « Nous avons toujours été et sommes aujourd’hui conscients du fait que la réalisation complète d’un programme radical n’est pas facile dans l’actuel rapport des forces. Nous sommes conscients que gagner le gouvernement ne signifie pas gagner le pouvoir. Nous devons nous battre contre un système de structures et de mécanismes étatiques. Certains refusent tout simplement de collaborer, d’autres transmettent des informations vers l’Allemagne. Ils viennent du régime précédent. Il y a aussi la question des médias, où nous pouvons identifier les relations triangulaires entre banques, médias et partis PASOK et ND. Les banquiers possèdent une partie des médias à travers des prêts illégaux qui ne seront jamais remboursés et, en échange, ces médias prétendent ne pas voir les liens entre ces banques et le monde politique. Nous avons décidé de nous opposer à ceci, à aller au clash26. »

Dans cette lutte interne, le caractère fulgurant de l’ascension de Syriza, parti divisé en outre en différentes tendances, a aussi eu des désavantages. Une étudiante rappelle : « Il y a deux ans, il n’y avait pas Podemos, et Syriza faisait 3 %. Mais la Grèce a connu une explosion de mouvements sociaux qui, chacun, rassemblaient la plupart du temps de dix à quarante personnes. Alexis Tsipras est allé les voir et les a fédérés27. » Cette tactique, et la modération graduelle des exigences politiques ont permis d’attirer un électorat de plus en plus large et de réaliser l’objectif de participer au gouvernement. Ni la capacité de mobilisation populaire du parti ni son encadrement, auxquels le parti a préféré une stratégie focalisée sur les élections et la lutte parlementaire, n’ont toutefois suivi ce succès électoral.

La participation au gouvernement a, sous certains aspects même, affaibli le parti qui a dû détacher plus de 10 % de ses membres, dont évidemment surtout des cadres, aux fonctions gouvernementales. Au journal pro-Syriza To Avgi les journalistes ressentent la frustration de ne même pas réussir à communiquer avec l’électorat du parti : « To Avgi se vend à 2 000 exemplaires par jour, sauf le dimanche quand son édition spéciale séduit entre 5 000 et 10 000 lecteurs. Par Facebook, le journal arrive à toucher régulièrement environ 15 000 lecteurs. Les Grecs achètent relativement peu de journaux qui, en temps de crise, constituent une dépense supplémentaire. C’est extrêmement difficile de faire passer le message du gouvernement aux électeurs, surtout dans les quartiers ouvriers. » La construction d’un rapport de force plus favorable, basé sur la mobilisation sociale, n’en aurait pas été facilitée, mais la campagne pour le référendum montre que le gouvernement aurait sans doute pu faire davantage.

La peur du référendum

Quand Tsipras décide d’organiser un référendum sur la énième proposition austéritaire des institutions européennes, le moment est fort. Face aux pressions européennes et aux difficiles rapports de force internes, le gouvernement grec décide de faire appel au peuple en lui demandant de rejeter les propositions austéritaires des institutions européennes. Pendant une semaine Tsipras se sert de sa position de Premier ministre et des allocutions officielles pour mobiliser le peuple.

Les prétendues négociations avaient cessé d’être effectives depuis longtemps. Comme le résumait le président de l’Eurogroupe, le social-démocrate néerlandais Jeroen Dijsselbloem : « La porte reste ouverte aux Grecs pour accepter nos propositions28. » La Grèce qualifie la « dernière offre » de l’Eurogroupe d’« humiliante », « étouffante » et « antidémocratique ». Selon Tsipras, ces propositions violent les droits sociaux et fondamentaux européens. « Elles montrent, déclare-t-il, que le but de certains partenaires et institutions n’est pas un accord viable et mutuellement bénéfique, mais l’humiliation de tout le peuple grec. » Le Premier ministre appelle la population à ne pas céder : « Maintenant pèse sur nos épaules la responsabilité historique envers les luttes et les sacrifices du peuple grec pour la consolidation de la démocratie et de la souveraineté nationale. Notre responsabilité est l’avenir du pays. Et cette responsabilité exige de répondre à l’ultimatum sur la base de la volonté souveraine du peuple grec29. »

Pour l’Union européenne, le référendum est un drame. L’implication de la population, dont le référendum est un des aspects, pourrait faire basculer les rapports de force. Se souvenant des rejets par les populations française et néerlandaise du traité constitutionnel européen en 2005, l’Eurogroupe trouve le choix du référendum « triste ». « Assez bizarre », affirme le ministre des Finances belge, Johan Van Overtveldt (N-VA). Ce genre de référendum, peut-on entendre, ferme la porte aux négociations. Christine Lagarde, présidente du FMI, menace de déclarer la faillite de la Grèce au 1er juillet. Pourtant, selon les règles du FMI, le pays aurait à ce moment encore droit à un délai d’au moins un mois.

Une propagande sans précédent se déchaîne contre les Grecs. Les médias dominants locaux choisissent tous le camp du oui. La BCE ferme les banques grecques et, sans attendre le résultat du référendum, la Grèce se fait expulser de l’Eurogroupe. Varoufakis essaie de résister à cette expulsion en mettant en cause la légalité de cette décision : « Cela a créé beaucoup d’agitation. Pendant cinq à dix minutes la réunion s’est arrêtée, le personnel présent et les fonctionnaires se sont parlés, par téléphone aussi, et finalement un fonctionnaire s’est adressé à moi en disant ces mots : “Bon, l’Eurogroupe n’existe pas selon la loi, il n’y aucun traité qui a convoqué ce groupe.” Donc ce que nous avons est un groupe inexistant qui a le plus grand pouvoir de déterminer la vie des Européens. Il ne rend des comptes à personne, vu qu’il n’existe pas selon la loi ; il n’y a pas de compte-rendu officiel ; et tout est confidentiel. Donc aucun citoyen ne sait ce qui se dit en son sein… Il s’agit de décisions de vie ou de mort et aucun membre n’est tenu responsable vis-à-vis de qui que ce soit30. » On peut difficilement s’imaginer une meilleure illustration du caractère antidémocratique de l’État supranational européen. Jamais jusqu’à ce moment le Grexit, imposé à un pays non préparé, n’avait été plus proche. Dans les semaines suivant le référendum, Wolfgang Schäuble le remettra officiellement sur la table des négociations.

Contre l’avis de son aile gauche, Tsipras avait refusé de préparer le pays à un Grexit.

Il est illusoire de penser que le Grexit serait une baguette magique, au contraire il pourrait sur le court terme avoir des effets dévastateurs, mais Juncker a confirmé a posteriori qu’à la table des négociations cela aurait bien été un argument utile au gouvernement grec : « Je me suis dit pendant des mois et durant les dernières heures que si la zone euro se décomposait, tout pouvait se décomposer. Si le lien le plus élémentaire, le plus vital se brise, tout peut être remis en cause. Si l’élément de la construction européenne, longtemps vu comme le couronnement de l’histoire d’après-guerre, allait vers sa perte, on pouvait tout perdre. Pourquoi le marché intérieur, les quatre libertés, pourraient-ils survivre si l’union monétaire se brisait ? Et donc mon angoisse était de voir tout se défaire. Si l’Union monétaire se défait, tout peut être défait31. »

À côté de l’important facteur idéologique de la question du pouvoir et de l’Union européenne, l’incertitude sur les conséquences économiques d’un tel Grexit a sans doute joué un rôle dans ce refus de préparer le pays à un Grexit qui, selon les conditions et les modalités, pouvait avoir un impact économique très différent. Selon la droite et l’opposition, qui très rapidement après le diktat de Bruxelles ont exigé la tête de Varoufakis en l’accusant de haute trahison, l’ex-ministre des Finances aurait en secret développé un plan d’urgence, incluant un retour à la drachme. Mais il est clair que la peur justifiée d’une déstabilisation politique interne, les limites objectives des capacités organisationnelles et mobilisatrices des forces progouvernementales ont également pesé énormément dans la décision finale de Tsipras, comme dans celle de continuer à rembourser la dette. Le verdict des urnes de janvier 2015, mesure de la conscience populaire, avait indiqué que les Grecs voulaient en grande majorité en finir avec l’austérité tout en gardant la Grèce dans l’Union européenne et la zone euro. Préparer le pays au Grexit aurait donc requis un travail important que le gouvernement grec a, pendant six mois, jugé infaisable, inutile ou inopportun.

Changement de gouvernement à Athènes

La victoire du « non » (ΟΧΙ) au référendum revêt une importance considérable. C’est un combat gagné pour le gouvernement et une victoire des quartiers populaires et ouvriers dans un pays où la gauche manque souvent d’implantation face aux réseaux clientélistes. C’est une victoire, plus large que celle du résultat électoral de janvier, qui montre que la conscience des masses a évolué. C’est un « non » pendant que les Grecs font face à la fermeture des banques et aux menaces du Grexit. Il s’agit d’un coup porté à la légitimité de la Troïka et à celle de toute l’oligarchie de l’Union européenne. Après les référendums de 2005, un nouveau référendum montre qu’il n’y a plus de soutien pour leurs politiques, en dépit de la campagne hégémonique sans précédent des technocrates européens, des oligarques grecs et des médias privés.

Mais pendant que l’ΟΧΙ devient un symbole de la résistance européenne face à l’austérité, Tsipras refuse de s’appuyer sur le vote des masses et d’utiliser la victoire étourdissante du « non » pour avancer une alternative aux propositions des institutions européennes. Au contraire, il prépare lui-même une proposition contenant 12 milliards de mesures austéritaires. Varoufakis attribue cette décision à la volonté de Tsipras de ne jamais défier frontalement l’Union européenne32. John Milios, qui s’oppose au référendum, prétend que Tsipras espérait une victoire moins nette au référendum, afin de pouvoir accepter les propositions européennes33. Paul Krugman parle même d’une volonté de Tsipras de perdre le référendum34. Stathis Kouvelakis avance une autre version en citant la réunion du cabinet du 26 juillet où est prise la décision d’organiser un référendum. Selon Kouvelakis, le gouvernement était surpris par la forte réaction européenne. La majorité au sein du gouvernement ne pensait pas que l’Union européenne irait jusqu’à asphyxier un pays entier35. Mais c’est donc bien ce qui se passe et après six mois de résistance et de lutte, face à la menace du Grexit, aux banques fermées et à une économie qui s’effondre, le gouvernement grec cède.

Même s’il vote pour la deuxième vague de mesures austéritaires le 22 juillet, contenant une série de ses propres réformes, Varoufakis démissionne en tant que ministre le soir du référendum quand il comprend que le Premier ministre transforme le « non » à l’austérité en un « oui à tout prix » à la zone euro et prépare la capitulation face au diktat de Bruxelles. Sans plan B et en abandonnant l’élan populaire de la campagne référendaire, le gouvernement grec désarme. Le diktat de Bruxelles en est la conséquence inévitable.

Au parlement grec le diktat est approuvé le 15 et le 22 juillet par la majorité alternative à laquelle Schulz et Juncker ont travaillé. Sur 149 députés Syriza, un peu moins de 40 n’approuvent pas l’accord. S’y opposent encore le parti communiste grec KKE et les fascistes de l’Aube dorée. To Potami, la Nouvelle Démocratie conservatrice et les sociaux-démocrates du PASOK sauvent le diktat. Le choix de Tsipras inaugure ainsi un changement de gouvernement. Dans une déclaration commune juste avant le vote du 15 juillet, la majorité des membres du Comité central du parti s’oppose au diktat de Bruxelles36. Tsipras refuse de convoquer une réunion extraordinaire du Comité central. Tsipras remanie son gouvernement. Lafazanis, alors ministre de l’Énergie et dirigeant de la plateforme de gauche au sein de Syriza, est démis avec huit autres membres de gauche du gouvernement. Parmi eux Dimitris Stratoulis, vice-ministre de la Santé, et le vice-ministre de la Défense, Kostas Isichos. Nadia Valavani, vice-ministre des Finances, avait démissionné avant le vote au Parlement. Mais la plateforme de gauche ne quitte pas le parti, continuant à soutenir le gouvernement Tsipras.

Les premiers six mois du bras de fer entre le nouveau gouvernement grec d’Alexis Tsipras et les institutions européennes se soldent ainsi visiblement par une défaite grecque. Entre l’exécution et la capitulation, affirme Varoufakis, le gouvernement grec a choisi cette dernière, après un bras de fer inégalé.

Une victoire qu’elles aimeraient européenne

Au bout des six mois, les institutions remportent une victoire temporaire. Elles ont réussi à éviter qu’un pays choisisse une autre voie que celle de l’austérité. Un gouvernement souverain a été obligé d’imposer à son peuple une politique rejetée à deux reprises par ce même peuple. Mais pour y arriver, les cercles dirigeants de l’Union européenne ont dû aller très loin. Six mois de guerre économique ont révélé l’étendue des armes contre la démocratie à la disposition des institutions européennes, tout comme la grande facilité de ces institutions à s’en servir.

Si un changement de gouvernement a effectivement eu lieu à Athènes, le diktat de Bruxelles a surtout une dimension européenne. L’Union européenne s’est approprié le droit d’écrire les lois nationales grecques jusque dans le moindre détail. L’Union européenne a montré qu’en son sein, c’est bien toujours l’Allemagne qui dicte la loi. Ironie du sort, tout ceci s’est fait face à un gouvernement proeuropéen présentant des réformes qui auraient pu être défendues, il y a quelques décennies, par des partis sociaux-démocrates traditionnels.

L’Union européenne compte d’ailleurs bien utiliser cette crise pour renforcer sa mainmise sur les politiques des pays membres. En avril 2015, Wolfgang Schäuble avait déjà affirmé à Washington que « La France serait contente que quelqu’un force le Parlement [à adopter de dures réformes], mais c’est difficile, c’est la démocratie37. » Cette déclaration était passée un peu inaperçue, mais montre aujourd’hui la portée européenne de la question grecque. Les classes dirigeantes européennes viennent entre-temps de publier un « rapport des cinq présidents » qui propose d’éloigner les politiques sociales et économiques des citoyens et de bétonner encore plus les choix antisociaux des institutions européennes. François Hollande a, lui, appelé à un « gouvernement de la zone euro38 ». Du côté des écologistes aussi on entend l’appel à « plus d’Europe ».

Quand la victoire du plus fort est aussi celle de Pyrrhus

Cependant, le bras de fer auquel le gouvernement grec a soumis les institutions européennes a véritablement ouvert une autre piste. Sur les deux aspects fondamentaux cités ci-dessus, les institutions européennes se trouvent moins victorieuses qu’elles ne l’auraient espéré.

D’une part, et n’en déplaise aux campagnes racistes sur la paresse supposée des Grecs, pendant six mois à Bruxelles « le roi était nu ». Même après le diktat de Bruxelles, Donald Tusk, président du Conseil européen, est obligé d’avouer que la crainte initiale reste actuelle : « Ce n’est pas qu’un phénomène grec. Mon intuition me dit que cette nouvelle humeur intellectuelle est un risque pour l’Europe. Surtout cette illusion de la gauche radicale selon laquelle on peut construire une quelconque alternative à la vision traditionnelle européenne de l’économie39. » Le jusqu’au-boutisme destiné à enlever tout espoir à la gauche a démasqué la nature antisociale de l’Union européenne. Le 12 juillet, jour du diktat de Bruxelles, le hashtag « This is a coup » (ceci est un coup) a fait fureur sur Twitter. Cela n’était pas une coïncidence. Pendant six mois un gouvernement élu démocratiquement avait été soumis à un chantage, une guerre économique et une déstabilisation politique sans précédent. Pendant six mois, la hargne des Schäuble, des Dijsselbloem et des Juncker contre la démocratie et le progrès social a été exposée aux yeux de tous. L’écrivain belge Geert Van Istendael souligne : « Nous devons être reconnaissants à Tsipras et aux siens d’avoir fissuré la carapace en béton du conformisme bruxellois. Ils ont fait réfléchir des millions d’Européens, jusqu’au bistrot du coin40. »

D’autre part, le souci de sauver la domination de l’ordolibéralisme, une version allemande du néolibéralisme, au sein de la zone euro a aussi entraîné un fameux contrecoup. Le philosophe allemand Jurgen Habermas, grand partisan d’une intégration européenne toujours plus poussée a déploré : « Je crains que le gouvernement allemand, y compris sa fraction sociale-démocrate, ait joué en une nuit tout le capital politique qu’une Allemagne meilleure avait accumulé en 50 ans41. » Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, confirme une rupture au sein de l’Union européenne : « J’ai constaté que sur ce point [la Grèce ndla], comme sur la migration — autre sujet important — il y a une rupture factuelle — qui était virtuelle jusque-là — des liens de solidarité en Europe. Et donc je sors de cette expérience, content — on ne peut pas en sortir heureux —, mais très inquiet pour l’avenir42. »

Juncker et Tusk ont raison de s’inquiéter. Le diktat de Bruxelles a été imposé, mais ne règle rien. Plutôt que de libérer la Grèce de sa dette vis-à-vis du FMI par exemple, il a obligé la Grèce à demander un nouveau prêt à cette institution. La crise sociale et économique va s’aggraver, la dette va se creuser et Schäuble continue à rêver d’un Grexit, auquel ce diktat pourrait ouvrir la voie. Face à un diktat qui ne règle rien, les fractures que ce bras de fer a ouvertes au sein de l’Europe sont profondes.

Les différentes journées européennes de solidarité avec la Grèce ont vu des dizaines de milliers de participants à Bruxelles, à Paris, à Athènes et à Berlin manifester en même temps contre les diktats de Bruxelles. Et pendant qu’à l’appel de la Coalition pour l’unité démocratique, à laquelle appartient le Parti communiste portugais, 100 000 manifestants ont ouvert la campagne électorale à Lisbonne exigeant une politique de gauche, en Espagne les élections régionales et locales ont montré le grand potentiel de la gauche. Le 20 juin à Londres, 250 000 personnes ont manifesté contre la plus grande attaque antisociale qu’a connue le pays depuis Thatcher. En Allemagne, de nombreux syndicats ont soutenu le programme initial du gouvernement grec. Depuis, les postes allemandes, tout comme les chemins de fer, ont connu d’importantes grèves, impliquant des dizaines de milliers de travailleurs pendant plusieurs semaines. En Irlande, les plans européens de privatisation progressive de l’approvisionnement en eau sont combattus drapeau grec à la main. De l’Italie à la Belgique, où la résistance sociale sera relancée en automne, des initiatives de solidarité concrète sont prises conjointement à la lutte de la population grecque.

Si les rapports de force se sont révélés de manière disproportionnée à l’avantage des institutions européennes cette fois, le bras de fer avec la Grèce porte donc clairement en lui les germes d’un rapport de force complètement différent à l’échelle du continent européen. Un rapport de force dont les bases reposent sur la résistance sociale qui constate aujourd’hui que l’étranglement de la Grèce n’est pas tant une preuve de la force des classes dominantes européennes, qu’une expression de leur peur profonde face à un mouvement de contestation grandissant.

Marc Botenga (botengam at gmail.com) est docteur en Sciences politiques.


1 Paul Krugman, « Killing The European Project », The New York Times Opinion Pages, 12 juillet 2015, http://krugman.blogs.nytimes.com/2015/07/12/killing-the-european-project/.

2 Sebastian Budgen et Stathis Kouvelakis , « Greece: The Struggle Continues », Jacobin Mag, 14 juillet 2015, https://www.jacobinmag.com/2015/07/tsipras-varoufakis-kouvelakis-syriza-....

3 Sebastian Budgen et Costas Lapavitsas, « Greece: Phase Two », Jacobin Mag, 12 mars 2015, https://www.jacobinmag.com/2015/03/lapavitsas-varoufakis-grexit-syriza/.

4 Harry Lambert, « Exclusive: Yanis Varoufakis opens up about his five month battle to save Greece », New Statesman, 13 juillet 2015, http://www.newstatesman.com/world-affairs/2015/07/exclusive-yanis-varoufakis-opens-about-his-five-month-battle-save-greece.

5 AFP, « La BCE met en garde contre la montée du populisme en Europe », La Libre Belgique, 31 décembre 2014, http://www.lalibre.be/actu/international/la-bce-met-en-garde-contre-la-montee-du-populisme-en-europe-54a3bbaa3570e99725410ddf.

6 « Greek election winner must stick to austerity, Schaeuble says », E-Kathimerini, 14 janvier 2015, http://www.ekathimerini.com/166266/article/ekathimerini/news/greek-election-winner-must-stick-to-austerity-schaeuble-says.

7 « Grèce : «une dette est une dette», prévient le FMI », Le Soir, 19 janvier 2015, http://www.lesoir.be/761791/article/actualite/fil-info/fil-info-economie/2015-01-19/grece-une-dette-est-une-dette-previent-fmi.

8 « Juncker: Any new Greek government expected to respect commitments of predecessors », E-Kathimerini, 22 janvier 2015, http://www.ekathimerini.com/166506/article/ekathimerini/news/juncker-any-new-greek-government-expected-to-respect-commitments-of-predecessors.

9 Aline Robert, « Commission fears Greece is 'deceiving' itself », Euractiv.com, 20 janvier 2015, http://www.euractiv.com/sections/euro-finance/commission-fears-greece-deceiving-itself-311409.

10 Stefan Wagstyl, « German media lambast ECB plan for quantitative easing in eurozone », The Financial Times, 19 janvier 2015, http://www.ft.com/intl/cms/s/0/a4c15eb4-9fd3-11e4-aa89-00144feab7de.html#axzz3g425XAB.

11 Arne Delfs et Brian Parkin, "Merkel rechnet bei Syriza-Sieg mit Einlenken Tsipras' », Die Welt, 19 janvier 2015, http://www.welt.de/newsticker/bloomberg/article136540617/Merkel-rechnet-bei-Syriza-Sieg-mit-Einlenken-Tsipras.html.

12 Jochen Bittner, « Putins Trojaner », Die Zeit, 29 janvier 2015, http://www.zeit.de/politik/ausland/2015-01/griechenland-russland-europa-gefahr.

13 Rosa Moussaoui, «Grèce 'Notre principale erreur ? Avoir mal mesuré leur volonté de nous détruire'», L'Humanité, 15 juillet 2015, http://www.humanite.fr/grece-notre-principale-erreur-avoir-mal-mesure-leur-volonte-de-nous-detruire-579417.

14 Harry Lambert, « Yanis Varoufakis full transcript: our battle to save Greece », New Statesman, 13 juillet 2015, http://www.newstatesman.com/world-affairs/2015/07/yanis-varoufakis-full-transcript-our-battle-save-greece.

15 Emilie Poinssot, « Grèce : 'Nous présentons nos arguments, on nous répond par des règles' », Mediapart.fr, 27 avril 2015, www.mediapart.fr/journal/international/270415/grece-nous-presentons-nos-arguments-nous-repond-par-des-regles.

16 John Milios & Michal Rozworski, « Ending the Humanitarian Crisis », Jacobin Mag, 21 juillet 2015,https://www.jacobinmag.com/2015/07/tsipras-euro-merkel-debt-grexit/.

17 Christian Salmon, «Un Insider raconte: comment l'Europe a étranglé la Grèce », Mediapart.fr, 7 juillet 2015,  http://www.mediapart.fr/journal/international/070715/un-insider-raconte-comment-leurope-etrangle-la-grece.

18 International Monetary Fund, « Greece: An Update of IMF Staff's Preliminary Public Debt Sustainability Analysis », IMF Country Report No. 15/186, 14 juillet 2015, http://www.imf.org/external/pubs/ft/scr/2015/cr15186.pdf.

19 « EP Schulz openly says, he would prefer a SYRIZA-To Potami coalition », Keep Talking Greece, 29 janvier 2015, http://www.keeptalkinggreece.com/2015/01/29/ep-schulz-openly-says-he-would-prefer-a-syriza-to-potami-coalition/.

20 AFP, « Schulz says Greek govt should resign after a 'yes' vote », E-Kathimerini, 2 juillet 2015, http://www.ekathimerini.com/198842/article/ekathimerini/news/schulz-says-greek-govt-should-resign-after-a-yes-vote.

21 Béatrice Delvaux et Jurek Kuczkiewicz, « Jean-Claude Juncker: “Si l’Eurozone se décomposait, tout pouvait être remis en cause” », Le Soir, 22 juillet 2015, http://www.lesoir.be/942622/article/actualite/union-europeenne/2015-07-22/jean-claude-juncker-si-l-eurozone-se-decomposait-tout-pouvait-etre-remis-en.

22 « Présentation du projet gouvernemental au nouveau Parlement grec par Alexis Tsipras », Solidaire.org, 11 février 2015, http://solidaire.org/articles/presentation-du-projet-gouvernemental-au-nouveau-parlement-grec-par-alexis-tsipras.

23 Xenia Kounalaki, « Varoufakis claims had approval to plan parallel banking system », E-Kathimerini, 26 juillet 2015, http://www.ekathimerini.com/199945/article/ekathimerini/news/varoufakis-claims-had-approval-to-plan-parallel-banking-system.

24 Ibid.

25 Paul Mason, « Greece in chaos: will Syriza’s last desperate gamble pay off? », The Guardian, 29 juin 2015, http://www.theguardian.com/world/2015/jun/29/greece-chaos-syriza-gamble-banks-closed-referendum?CMP=fb_gu.

26 Conversation avec l’auteur, mai 2015.

27 Marc Bussone, Sébastien Crépel et Bruno Vincens, « Des Chantiers d’espoir pour retisser le lien politique », L'Humanité, 16 avril 2015, http://www.humanite.fr/des-chantiers-despoir-pour-retisser-le-lien-politique-571483.

28 Open Europe, Twitter, 25 juin 2015 à 8h26, https://twitter.com/OpenEurope/status/614092329473953792.

29 Alexis Tsipras, « An end to the blackmail », Jacobin Mag, 27 juin 2015, https://www.jacobinmag.com/2015/06/tsipras-speech-referendum-bailout-troika/.

30 Harry Lambert, « Yanis Varoufakis full transcript: our battle to save Greece », op. cit.

31 Béatrice Delvaux et Jurek Kuczkiewicz, « Jean-Claude Juncker: “Si l’Eurozone se décomposait, tout pouvait être ” », op. cit.

32 Harry Lambert, « Yanis Varoufakis full transcript: our battle to save Greece », op. cit.

33 John Milios & Michal Rozworski, « Ending the Humanitarian Crisis », Jacobin Mag, 21 juillet 2015,https://www.jacobinmag.com/2015/07/tsipras-euro-merkel-debt-grexit/.

34 Paul Krugman, « Disaster in Europe », The New York Times Opinion Pages, 12 juillet 2015, http://krugman.blogs.nytimes.com/2015/07/12/disaster-in-europe/?_r=0.

35 Sebastian Budgen et Stathis Kouvelakis , « Greece: The Struggle Continues », Jacobin Mag, 14 juillet 2015, https://www.jacobinmag.com/2015/07/tsipras-varoufakis-kouvelakis-syriza-euro-debt/.

36 « Syriza in revolt: more than 50 % of Central Committee against bailout », Enikos, 15 juillet 2015, http://en.enikos.gr/politics/32506,Syriza-in-revolt-more-than-50-of-Central-Committee-against-bailout.html.

37 « Schäuble : la France doit être réformée de force », LeFigaro.fr, 16 avril 2015, http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2015/04/16/97002-20150416FILWWW00430-schuble-la-france-doit-etre-reforme-de-force.php.

38 « Hollande plaide pour un “gouvernement de la zone euro” », Le Monde.fr, 19 juillet 2015, http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/07/19/hollande-plaide-pour-un-gouvernement-de-la-zone-euro_4689349_3214.html

39 Peter Spiegel, « Donald Tusk interview: the annotated transcript », Financial Times, Brussels Blog, 16 juillet 2015, http://blogs.ft.com/brusselsblog/2015/07/16/donald-tusk-interview-the-annotated-transcript/.

40 Geert Van Istendael, « De boekhouders hebben de macht gegrepen in Europa », Mo »Magazine, 20 juillet 2015, www.mo.be/column/boekhouders-hebben-macht-gegrepen-europa.

41 Philip Oltermann, « Merkel 'gambling away' Germany's reputation over Greece, says Habermas », The Guardian, 16 juillet 2015, http://www.theguardian.com/business/2015/jul/16/merkel-gambling-away-germanys-reputation-over-greece-says-habermas.

42 Béatrice Delvaux et Jurek Kuczkiewicz, « Jean-Claude Juncker: “Si l’Eurozone se décomposait, tout pouvait être remis en cause” », op.cit.