Gramsci et la crise grecque

Table des matières: 
Études marxistes no. 111
Auteur: 
Herwig Lerouge

La nécessité de la bataille des idées

Même si, aujourd’hui, l’Union européenne tente de réduire la Grèce au rang de néocolonie, le combat du peuple grec a d’ores et déjà fait progresser la résistance sociale en Europe. Mais si ce combat est porteur d’espoir, la faiblesse relative de la solidarité des autres peuples de l’Union nous interpelle. L’une des explications en est sans aucun doute la campagne féroce orchestrée par les pouvoirs établis et cherchant à isoler le peuple grec dans cette bataille.

En disant « non » à deux reprises à la politique aveugle d’étranglement voulue par l’Union européenne, le FMI et la Banque centrale européenne, les Grecs ont forcé les dirigeants de l’Union à briser eux-mêmes l’illusion démocratique et sociale entretenue depuis longtemps sur l’Europe : son caractère antidémocratique, qui impose la loi du plus fort, et son néolibéralisme, qui méprise tout contrôle démocratique, sont désormais visibles du plus grand nombre alors que, jusqu’à maintenant, les militants avertis étaient bien seuls à dénoncer la loi d’airain inscrite dans le Traité de Lisbonne.

La « démocratie » des banques et des multinationales européennes n’accepte certainement pas qu’on remette en cause les bases de la propriété privée des entreprises et des banques. Mais, aujourd’hui, les limites de cette démocratie sont encore beaucoup plus étroites. L’Union européenne ne permet même pas qu’on remette en cause les dogmes néolibéraux de la concurrence sans entrave, de la privatisation des services publics essentiels, de la flexibilité du marché du travail, de la transformation de la sécurité sociale en caisse d’assistance, etc. Si vous voulez discuter de cela, vous n’avez pas votre place dans la maison commune de Juncker et Schäuble et, malheureusement, de Dijsselbloem et Gabriel.

Syriza n’a cherché qu’une rupture partielle avec les politiques d’austérité, sans remettre en question les fondamentaux de l’Union européenne. Pourtant, l’affrontement a été violent. Il fallait à tout prix écraser dans l’œuf l’expérience Syriza. Les dirigeants européens ont mis tout en œuvre pour empêcher la solidarité avec la Grèce, pour empêcher que ne grandisse la conscience que nous sommes tous menacés par cette politique, pour faire en sorte que, dans le reste de l’Europe, les victimes de l’austérité considèrent les Grecs comme une des causes de leurs problèmes et non comme des travailleurs soumis aux mêmes injustices. Pour empêcher que les peuples d’Europe tirent du calvaire grec la leçon qu’il faut arrêter la récession engendrée par l’austérité et qu’il faut s’engager dans un autre modèle de développement.

Les médias de masse, contrôlés en grande partie par les mêmes groupes financiers qui profitent tellement de la politique européenne, ont participé à fond à l’opération de propagande. Un système de médias, avec des rouages très bien huilés, contrôlés par les Allemands, est situé à Bruxelles1. Les principaux acteurs de la collecte et de la transmission de nouvelles sont trois grands médias de retentissement médiatique paneuropéen : l’agence Reuters, le groupe Bloomberg et le journal The Financial Times.

Le transfert d’informations se développe à trois niveaux : par des salariés de la bureaucratie européenne (interprètes et administrateurs) qui surveillent les réunions cruciales, par des participants politiques ou leurs proches collaborateurs et par des hauts fonctionnaires de l’Union.

Pour transmettre une information, on utilise principalement les SMS, tandis que pour les « fuites » analytiques, il y a depuis quelques mois une réunion informelle à laquelle participent des journalistes des trois grands médias mentionnés plus haut et d’autres, principalement allemands et britanniques. Dans ces réunions, la personne qui est très souvent responsable de la mise à jour est le même fonctionnaire du bureau de presse de la Commission européenne, d’origine allemande.

L’arme de la division a été utilisée à fond.

Les grands médias, surtout en Allemagne et en Hollande, n’ont pas hésité à jouer la corde raciste avec l’image de Grecs profiteurs.

La crise grecque a, parmi d’autres, révélé comment les pouvoirs établis mènent une lutte d’idées ininterrompue pour imposer à toute la société leur vision du monde. Jour après jour, nous sommes abreuvés de ces « vérités » qui semblent aller de soi : « si des gens n’ont pas de travail, c’est de leur propre faute », « les entreprises créent la richesse », « on ne peut rien faire contre les riches, sinon ils fuient avec leurs capitaux à l’étranger », « l’administration publique prend trop de place, il faut la dégraisser en diminuant le nombre de fonctionnaires », « nous devrons travailler plus longtemps parce que nous devenons tous plus vieux », « jamais les actions syndicales n’ont rien changé de fondamental dans la société », « le monde change, la sécurité sociale doit donc changer aussi, celui qui ne voit pas ça est un conservateur »…

Ces idées expriment la vision du monde de l’establishment, qui cherche à consolider son pouvoir et le cours actuel des choses. Dans notre dossier consacré à cette bataille des idées, Staf Henderickx, commentant le dernier livre d’Owen Jones, The Establishment : And How They Get Away With It, explique comment le courant actuel dominant s’y est pris pour imposer sa vision du monde libérale agressive. Ico Maly a entrepris, sur base de l’analyse de la NV-A, et de celle de Bart De Wever en particulier, de décrire la montée du conservatisme, c’est-à-dire du courant qui préconise la préservation de l’ordre établi et affirme que la société actuelle constitue une sorte d’ordre immuable2.

Cette bataille des idées et son rôle pour le maintien du statu quo dans la société a été analysée par le dirigeant et théoricien communiste italien Gramsci.3 Selon lui, en général, lorsque la société ne traverse pas de crise, la classe dominante arrive à imposer son idéologie comme le cours normal des choses. La relative harmonie sociale implique que la classe dominante a pu imposer un développement équilibré à la société et empêcher la formation de trop grandes distorsions entre les différents niveaux de la structure, entre les divers secteurs de la société.

Contrôlant les leviers de l’État et ce qu'il appelle instruments hégémoniques (les programmes de l'enseignement, l'Église, les partis, les organisations de travailleurs, l'institution universitaire, la création et la diffusion artistique, les moyens de communication de masse qui propagent des idées qui conquièrent peu à peu les esprits et permettent d’obtenir le consentement du plus grand nombre), la classe dominante peut assez facilement assimiler les intellectuels des autres classes en leur offrant des positions avantageuses et assurer ainsi son influence sur les classes qu’ils représentent. En définitive, grâce à son pouvoir économique et politique, cette classe est pratiquement la seule à pouvoir se faire entendre régulièrement et avec force au sein de la société civile. Gramsci distingue la société politique, qui assure des fonctions de domination, caractérisées par l’emploi de moyens de coercition (police, justice, armée, etc) et la société civile, l’ensemble des organismes non-étatiques, qui crée du consentement. Plus le consentement global est faible, plus la société civile est faible, plus on s’appuie sur l’État, sur la société politique. Gramsci reprend l'idée de Marx. La classe dominante, dit Marx, en plus de régler la production et la distribution des biens économiques, organise et distribue les idées : « Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle. La classe qui dispose des moyens de la production matérielle dispose, du même coup, des moyens de la production intellectuelle, si bien que, l’un dans l’autre, les pensées de ceux à qui sont refusés les moyens de production intellectuelle sont soumises du même coup à cette classe dominante4. »

L’establishment cherche à populariser sa philosophie et à la commercialiser jusqu’à ce que les gens ne considèrent plus cette vision du monde comme un discours idéologique du pouvoir, mais comme une « pensée ordinaire ». On peut alors parler d’hégémonie culturelle de la classe dominante.

Il n’y a pas d’empires éternels

Pour Gramsci, cela ne signifie absolument pas que cette domination soit absolue, sans limite ou sans faille, et que la perspective d’une société alternative soit devenue utopique. La crise grecque, par exemple, a obligé les tenants du pouvoir à laisser tomber certains masques. C’est ainsi que la volonté de certains membres du gouvernement grec de ne pas rester dans le secret de la diplomatie (qui cache tous les mécanismes de décision au peuple), l’existence des médias sociaux et le travail de certains partis et organisations ont permis de battre partiellement en brèche ce déluge de propagande. C’est l’avantage des périodes de crise.

Pour Gramsci, comme pour Marx, le système capitaliste ne pourra jamais trouver une quelconque stabilité économique, politique ou idéologique : il est en mouvement permanent pour se préserver. C’est sa force et c’est sa faiblesse. Sa force, car il ne se sclérose pas, ce qui oblige ses adversaires à étudier sans cesse son fonctionnement pour pouvoir construire de nouveaux outils de lutte. Sa faiblesse, car les reconfigurations qui lui sont nécessaires impliquent des crises inévitables au niveau social, économique, politique et/ou idéologique.

Ces crises portent en germe la « crise d’hégémonie » : « Cette crise se produit soit parce que la classe dirigeante a échoué dans l’une de ses grandes entreprises politiques pour laquelle elle a demandé ou exigé par la force le consentement des grandes masses [la guerre par exemple, ou actuellement l’Union européenne, ndla] ; soit parce que de larges masses (surtout de paysans et d’intellectuels petits-bourgeois) sont soudain passées de la passivité politique à une certaine activité et qu’elles posent des revendications qui, dans leur ensemble inorganique, constituent une révolution5. »

Pour Gramsci, la classe dominante ne peut pas éviter ces crises, et l’enjeu, pour les exploités et les opprimés, est de les préparer, car l’issue est loin d’être spontanément en leur faveur : « La classe dirigeante traditionnelle, qui a un personnel nombreux et entraîné, change d’hommes et de programmes, et récupère le contrôle qui était en train de lui échapper avec plus de célérité que ne peuvent le faire les classes subalternes ; elle fera s’il le faut des sacrifices, elle s’exposera à un avenir obscur chargé de promesses démagogiques, mais elle maintient le pouvoir, le renforce pour le moment et s’en sert pour écraser l’adversaire6. »

Mais même si la classe dominante possède de nombreux think tanks, même si elle contrôle les grands canaux de diffusion, son idéologie ne peut jamais s’imposer entièrement aux classes subalternes qui ne sont pas uniquement réceptives, passives et conditionnées de l’extérieur. Pour Gramsci, de même que l’individu choisit d’une certaine façon parmi les diverses influences exercées par son milieu social et pense par lui-même à l’intérieur des limites fixées par sa situation, de même dans chaque classe sociale, il y a un noyau de « bon sens » fondé sur l’observation directe de la réalité, sans lequel il lui serait impossible de se libérer du flot de propagande déversé par la bourgeoisie et de contester non seulement son hégémonie sur la société, mais aussi son pouvoir économique et politique.

Selon Gramsci, « l’homme de masse actif [le travailleur] […] [possède une] conscience théorique contenue […] implicitement dans son action et qui l’unit réellement à tous ses collaborateurs dans la transformation pratique de la réalité [le travail]7. » C’est cela que Gramsci appelle le « bon sens », c’est-à-dire une compréhension du monde issue de l’activité productive, sociale, et qui exprime, même de manière « embryonnaire », les intérêts réels des producteurs. Le caractère social et productif de l’exploitation salariée pousse ainsi le travailleur à remettre en cause, au moins partiellement, le système.

Pourtant, ce n’est pas ce « bon sens » qui se manifeste la plupart du temps au sein de la classe ouvrière. Gramsci explique cette contradiction : « Un groupe social (alors qu’il possède en propre une conception du monde […]) a, pour des raisons de soumission et de subordination intellectuelles, emprunté à un autre groupe une conception qui ne lui appartient pas, qu’il affirme en paroles, et qu’il croit suivre, parce qu’il la suit en temps normal, autrement dit lorsque la conduite n’est pas indépendante ni autonome, mais justement soumise et subordonnée. […] On peut dire qu’il a deux consciences théoriques (ou une conscience contradictoire) : l’une qui est contenue implicitement dans son action […], l’autre superficiellement explicite ou verbale, qu’il a héritée du passé et accueillie sans critique. [Celle-ci] n’est […] pas sans conséquence : elle [influe] sur l’orientation de la volonté, d’une façon plus ou moins énergique, qui peut atteindre un point où les contradictions de la conscience ne permettent aucune action, aucune décision, aucun choix, et engendrent un état de passivité morale et politique8. »

Ainsi, selon Gramsci, en « temps normal » (c’est-à-dire en dehors des périodes de mobilisation), la conscience des travailleurs est dominée par la pression de la concurrence capitaliste à laquelle ils sont soumis en permanence, par les idées de la classe dirigeante héritées du passé et de l’habitude de les côtoyer : c’est ce qu’il appelle « le sens commun ». Leur conception du monde se construit à partir de ces idées toutes faites, qui forment une logique fournissant des réponses à la majorité des questions qu’ils se posent. Ce « sens commun » se construit à partir de convictions religieuses sur la nature humaine. Les travailleurs ne divisent pas la société en classes mais, généralement, en groupes concurrents (noirs/blancs, homos/hétéros, croyants/non-croyants, etc.).

Ainsi, la conscience des travailleurs est-elle dominée par la classe dominante, mais jamais totalement, car elle contient deux éléments : l’un, négatif, qui est dominant et, l’autre, positif, qui est endormi, éléments qui se synthétisent en une conscience unique mais donc « contradictoire ». Comme l’élément positif réside dans l’expérience, cela constitue une faiblesse fondamentale de la position hégémonique de la bourgeoisie : cette position hégémonique est instable, car la classe dirigeante ne peut priver les travailleurs de leur pratique du travail sans condamner l’ensemble de la production de richesses.

L’importance des idées et de la lutte

La domination idéologique de la bourgeoisie est basée sur la structuration économique et politique de la société. La classe ouvrière est traversée de divisions sociales, nationales, politiques et idéologiques. Et ces divisions pèsent sur sa conscience. Le rôle de ceux qui veulent changer de société est d’unifier cette classe au-delà de ces différences. C’est par son action politique consciente et autonome que la classe ouvrière peut détruire le capitalisme : comprendre le monde dans sa globalité est une condition pour le transformer.

C’est ce noyau de « bon sens » qui permet à Gramsci d’envisager la possibilité et la nécessité, pour les travailleurs, de développer une conscience de soi autonome. Gramsci dit : « Que peut opposer une classe innovatrice à cet ensemble formidable de tranchées et de fortifications de la classe dominante ? L’esprit de scission, c’est-à-dire la progressive acquisition d’une conscience de sa propre personnalité historique, esprit de scission qui doit tendre à s’élargir de la classe protagoniste aux classes potentiellement alliées9… »

Mais comment se détacher de l’idéologie bourgeoise et comment détacher les classes potentiellement alliées ? Selon Gramsci, pour prendre conscience de soi, les travailleurs doivent créer leur propre couche d’intellectuels et chercher également à rallier les intellectuels traditionnels, ce qui est la façon la plus rapide et la plus efficace d’étendre son hégémonie sur les groupes que ceux-ci influençaient. Ce processus ne doit pas être séparé de la lutte contre la bourgeoisie, bien au contraire.

Pour Gramsci, le « bon sens » ne peut se développer que dans les mobilisations, c’est-à-dire dans les luttes. Le rôle de ceux qui veulent changer le monde est donc d’encourager et de favoriser toute résistance spontanée, avec l’objectif d’entraîner dans l’action l’ensemble des dominés. « Les communistes […] doivent savoir tout mettre en œuvre pour atteindre cet objectif, et surtout se montrer capables de se rapprocher des ouvriers d’autres partis ou sans parti, en venant à bout de leur hostilité et de leur incompréhension déplacées, en se présentant en toute circonstance comme les artisans de l’unité de classe dans la lutte pour la défense de la classe et sa libération10. »

Les expériences des travailleurs, les avancées et les reculs, la mémoire des luttes et les traditions militantes doivent prendre corps dans des organisations. Institutionnaliser, sous une forme organisationnelle permanente, toutes les avancées qu’une mobilisation produit dans la bataille entre le « sens commun » et le « bon sens » est ce qui permet, dans le cadre de la guerre de position, d’isoler le « bon sens » et de créer les conditions de son développement permanent.

Pour Gramsci, il n’y a pas une action unilatérale des intellectuels sur les masses, mais une action réciproque par laquelle la classe, elle aussi, influence idéologiquement les intellectuels : le rapport intellectuels/classe est un rapport dialectique.

Il faut un parti qui unifie et centralise ces intellectuels organiques. Il développe la conception nouvelle du monde, la diffuse. Il est aussi « l’expérimentateur » de cette conception dans la mesure où il la confronte quotidiennement aux réalités politiques. Le parti des travailleurs n’est pas un simple instrument de diffusion idéologique : il centralise plutôt les différents moyens de diffusion qu’il peut contrôler pour développer la conscience de la classe ouvrière et pour étendre son hégémonie sur les classes potentiellement alliées. L’action propagandiste de ses journaux, de ses revues, de ses assemblées… sert à cela.

Mais cette seule action idéologique serait insuffisante pour contrecarrer les puissants moyens de propagande de la bourgeoisie. C’est surtout dans et par la lutte quotidienne, par la mobilisation des masses en vue d’objectifs précis, que le parti permet aux masses populaires d’étendre leur champ d’observation et d’approfondir progressivement leur conscience des mécanismes et des rapports sociaux. Le mouvement ouvrier devra donc opposer une « contre-hégémonie » à l’hégémonie culturelle de l’establishment.

Gramsci nous rappelle donc que c'est là une lutte en soi que nous ne pouvons pas sous-estimer. Il est primordial de s’occuper de la politique des prix, des salaires et des pensions, et, d’une façon générale, des besoins immédiats de la population. Mais la lutte culturelle sur la vision du monde n’est pas moins importante. Les gens sont exploités, mais ce sont souvent aussi les idées qui maintiennent les gens prisonniers de leur oppression.

C’est pourquoi la crise qui balaye l’Union européenne n’évince pas mécaniquement les gouvernements sortants, pas même lorsque les politiques qu’ils ont menées ont aggravé la détresse sociale.

Sous le gouvernement des conservateurs et de leurs alliés libéraux-démocrates, les Britanniques ont subi la plus importante dégradation de leur niveau de vie depuis l’ère victorienne (1837-1901), la plus sévère amputation des services publics et de la protection sociale depuis des décennies. Le tout dans le contexte de la plus timide reprise économique du siècle. Pourtant, et c’est là l’une des leçons des élections générales britanniques de mai 2015, elles ont conforté un gouvernement de conservateurs millionnaires en guerre contre les plus démunis. C’est le constat d’Owen Jones dans Le Monde diplomatique de juin 2015.

En Allemagne, 12,5 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, un record. La pauvreté a progressé de 15 % en 2013, indique l’étude publiée par la fédération d’aide sociale Paritätischer Wohlfahrtsverband, fédération qui regroupe quelque dix mille associations actives dans le domaine de l’aide sociale et de la santé. « Depuis 2006, on observe une tendance à l’augmentation de la pauvreté […] Elle n’a jamais été aussi élevée et la fragmentation régionale n’a jamais été aussi sévère qu’aujourd’hui », a déclaré au site Euractiv Allemagne Ulrich Schneider, directeur général de Paritätischer Gesamtverband (PG). Quand le gouvernement assure que l’écart entre riches et pauvres diminue, c’est une affirmation « tout simplement fausse », dit-il. Pourtant les partis traditionnels allemands continuent à attirer les voix de nombreuses victimes de leur politique.

Pour briser le consensus sur le modèle de société régnant, nous avons besoin d’une nouvelle conception du monde. Une conception de vie progressiste, sociale, démocratique et écologique d’avant-garde et qui se construit depuis la base. C’est un processus historique dans lequel les gens jouent un rôle actif. La Révolution française a été préparée par des décennies de lutte culturelle et de lutte des idées développées par les penseurs radicaux des Lumières dans un processus de prise de conscience. Ce processus de lutte culturelle au sens large, nous en avons besoin aujourd’hui aussi. La crise grecque et la timidité de la solidarité internationale en sont une nouvelle preuve.

Herwig Lerouge (herwiglerouge at gmail.com) est membre du service d’étude du Parti du Travail de Belgique.


1 Nikos Sverkos, « Des machinations politiques par le biais des médias internationaux », syriza-fr.org/2015/04/29/des-machinations-politiques-par-le-biais-des-medias/.

2 Article disponible dans la version électronique de la revue, sur www.marx.be

3 Antonio Gramsci (1891-1937). Membre dès 1913 du parti socialiste italien, Antonio Gramsci anime à partir de 1919 le mouvement « conseilliste », qui préconise la création de conseils d’ouvriers dans les entreprises. La même année, il fonde l’hebdomadaire Ordine Nuovo. Le 21 janvier 1921, il participe à la fondation du Parti communiste d’Italie (Pcd’I, plus tard Parti communiste italien). Il en deviendra le dirigeant. Arrêté par les fascistes en 1928, Gramsci meurt quelques jours après sa libération en 1937. Il a laissé ses Cahiers de prison, plus de 2 000 pages manuscrites de réflexions sur l’histoire, la culture, la politique ou la révolution. Sa conception de l’hégémonie culturelle comme moyen du maintien de l’État dans une société capitaliste est une de ses contributions essentielles. L'actualité de Gramsci est aussi démontré par l'article de Yuri De Belder qui confronte la théorie à la base des mouvements tels que les Indignados ou Occupy à celle développée par Gramsci.

4 Karl Marx, L’Idéologie allemande, Éditions Sociales, 1966, pp. 74-75.

5 Antonio Gramsci , « Observations sur quelques aspects de la structure des partis politiques dans les périodes de crise organique », Cahiers de prison (XXX selon numérotation Tatiana Schucht, 13 selon numérotation Valentino Gerratana), www.marxists.org/francais/gramsci/works/1932/observations.htm.

6 Ibid.

7 Antonio Gramsci, Cahiers de prison, tome 3 (cahiers 10 à 13), Gallimard, Paris, pp 184-185.

8 Ibid.

9 « Passato e presente », pp. 172-173. Cité dans Jean-Marc Piotte, La pensée politique de Gramsci, Anthropos, Paris et Éditions Parti Pris, Montréal, 1970, p. 131, classiques.uqac.ca/contemporains/piotte_jean_marc/pensee_de_gramsci/pensee_de_gramsci.html. Nouvelle édition Lux, Montréal, 2010.

10 Gramsci, « La situation italienne et les tâches du Pcd’I », dans M. A. Macciocchi, Pour Gramsci, Seuil, 1974, pp. 363-364.