L’enjeu des élections en Flandre

Table des matières: 
Études marxistes no. 103
Auteur: 
Herwig Lerouge

Après la victoire électorale de la N-VA en 2010 et les sondages, tout le monde attend mai 2014. Qu’est-ce que ça va donner ? La N-VA sera-t-elle incontournable et l’unité de la Belgique sera-t-elle en jeu ? Ou bien aura-t-on une période d’accalmie communautaire grâce à la nouvelle réforme de l’État ? Comment se profilent les divers partis en Belgique sur ces questions ? Comment vont-ils aborder les élections ?

Après des années de propagande sur « la Belgique, qui freine tout progrès en Flandre » et sur « ces profiteurs de Wallons », les forces nationalistes en Flandre sont parvenues à faire gober à de nombreux Flamands que la poursuite du renforcement des régions au détriment de l’État fédéral est absolument nécessaire. À coup sûr le Vlaams Belang et la N-VA, mais aussi l’Open VLD, le CD&V et le SP.a ne voulaient pas en 2010 d’un gouvernement sans emporter à leur bord un gros poisson communautaire. Pour cela, ils ont fait traîner une crise politique pendant plus d’une année.

Aujourd’hui, voilà où nous en sommes. La nouvelle réforme de l’État, la sixième et certainement pas la dernière (voir p. XxX) est en cours.  Aujourd’hui déjà, le Vlaams Belang et la N-VA sont clairs : cela ne suffit pas. Pour eux, le prochain Parlement flamand doit proclamer l’indépendance de la Flandre et entamer avec les francophones les négociations sur ce qu’ils appellent la séparation des biens.

La N-VA entretient le flou sur son objectif final

La N-VA veut le « confédéralisme » et, au début de l’an prochain, elle consacrera un congrès à ce que cela signifie en fait. Une Flandre indépendante n’a pas de surface portante et il convient donc de dissimuler soigneusement la chose. C’est ce qu’a dit le vice-président Ben Weyts au début de cette année[1]. C’est l’homme qui, au début de l’an prochain, dirigera le congrès de la N-VA sur le confédéralisme. Il en ressort que son poids au sein du parti augmente.

Mais qu’aucun doute ne subsiste à ce propos : le confédéralisme est un rideau de fumée derrière lequel se cache la scission du pays et, en cas de victoire de la N-VA, le thème ne manquera pas de revenir sur la table. Et le même Weyts : « Nous misons sur le confédéralisme. À la fin de cette année, nous tiendrons un important congrès. Il établira ce pour quoi l’État fédéral pourra et devra encore être compétent. Nous nous adoucissons ? Ne vous y trompez pas : le confédéralisme est notre voie vers l’indépendance[2]. »

Sur sa page d’accueil, le parti recrute des membres avec l’argument que voici : « Chaque engagement dans la N-VA nous confère la possibilité de poursuivre la construction d’une Flandre indépendante et d’une société sociale, démocratique et équitable[3] ! »

Dans toutes ses discussions partielles, la N-VA raisonne en partant de la scission de la Belgique. Il y a quelques mois, ses gros pontes Weyts et Jambon condamnaient l’actuelle scission de Bruxelles-Hal-Vilvorde comme désavantageuse,µ « dans le cas de la scission de la Belgique. Hal-Vilvorde est l’un des arrondissements les plus riches de tout le pays. Si la Belgique éclate et qu’on en vient à un arbitrage international, les francophones pourront faire valoir des prétentions au sujet de Hal-Vilvorde. Et, dans ce cas, les francophones disposeront d’un argument solide en faveur de leur position disant que cette région ne fait quand même pas vraiment partie de la Flandre, que, d’après la législation, il s’avère qu’il s’agit en fait d’une région avec un fort profil bilingue[4]. »

Quand on leur a posé la question : « Est-ce là la perspective de la N-VA : une vision définitive sur les négociations finales à propos de la Belgique ? », leur réponse a été : « Pourquoi pas ? » Question : « Par des démarches unilatérales de la part du Parlement flamand et du gouvernement flamand ? » Réponse : « Je pense en effet qu’en 2014, nous devrons d’abord tirer avantage de notre situation, dans notre propre démocratie, c’est-à-dire en Flandre, et, à partir de là, aborder les discussions fédérales. Dans ce cas, on s’exprimera à partir d’une tout autre position de force qu’aujourd’hui[5]. »

En mars 2013, Geert Bourgeois (N-VA) prônait une autonomie totale, scission de la sécurité sociale et de la dette publique comprise, et il refusait de céder Bruxelles. Bourgeois escomptait 40 % aux élections de l’année prochaine, afin de pouvoir ainsi imposer sa volonté[6]. Lui-même appelle cela du confédéralisme, mais tout le monde y a vu un plaidoyer en faveur d’une Flandre indépendante, ce qui est également du confédéralisme.

Apartheid bruxellois dans une Belgique confédérale

Bruxelles est le tendon d’Achille des nationalistes. « Toute discussion sur la structure de l’État et sur l’économie bute invariablement sur la même question : quid de Bruxelles ? », déclarait récemment Bart De Wever dans un discours adressé à la section bruxelloise de l’organisation patronale Voka[7].

C’est pourquoi la N-VA affûte soigneusement ses points de vue sur Bruxelles. Mais, jusqu’à présent, il n’en est sorti que de l’apartheid. C’est ce qui ressort des préparatifs du service d’étude du parti en vue du congrès qui doit se tenir au début de l’an prochain.

« Le confédéralisme », dit Sander Loones, coordinateur du service d’étude de la N-VA, « signifie un transfert de compétences, telles que la sécurité sociale, la fiscalité et la politique de l’emploi, vers les régions. […] Dans un État belge où la sécurité sociale et, partant, les allocations familiales aussi, seraient transférées vers les Régions, le Bruxellois est confronté à un problème. La sécurité sociale est en effet une compétence communautaire, ce qui signifie que les Communautés déterminent le montant de ce que vous recevrez mensuellement à la naissance de votre premier enfant et de ceux qui suivront. Bruxelles n’est pas une Communauté à part. Un habitant de Bruxelles devrait pouvoir choisir entre des allocations familiales “flamandes” ou “francophones”. Un choix entre deux Communautés, donc. […] Ou bien vous créez une sécurité sociale bruxelloise, ou bien vous vous retrouvez dans un système que l’on appelle le choix communautaire. » Pour la N-VA, c’est impossible, parce que cela renforce Bruxelles en tant qu’entité séparée au sein de la Belgique. Dans un État confédéral poussé à l’extrême, où la sécurité sociale serait également scindée, le Bruxellois pourrait opter pour la Communauté flamande ou francophone. Loones poursuit : « Nous devons composer un paquet logique de compétences. » Bruxelles en tant que sorte de district européen qui serait géré en commun par les entités fédérales flamande et francophone et où les habitants devraient choisir une fois pour toutes s’ils veulent être flamands ou francophones, quelles qu’en soient pour eux les conséquences. Une ville avec deux sortes d’allocations familiales, deux sortes d’indemnités de chômage et de remboursement en cas de maladie ou d’hospitalisation. Et, partant, également des hôpitaux « réservés aux Flamands » et d’autres « réservés aux francophones[8] ».

Selon les patrons flamands, le démantèlement social doit s’accélérer

Sur l’utilité d’une réforme de l’État encore plus poussée, les patrons flamands sont divisés. La crainte d’une nouvelle crise politique est visible et les secteurs orientés à l’exportation craignent également la perte des labels commerciaux Belgique et Bruxelles.

Ils sont toutefois de plus en plus nombreux à voir en De Wever l’homme qui peut mettre un terme au « gouvernement marxiste » de Di Rupo, qui cède trop facilement à « la dictature des syndicats ». C’est certainement le cas pour les PME. Une enquête de l’Unizo révèle que 85 % des entrepreneurs se sentent visés par le gouvernement Di Rupo. Près de 80 % préféreraient ne pas voir l’équipe fédérale reprendre du service après les élections de l’année prochaine[9].

Mais parmi les PDG des multinationales flamandes aussi, certains vont très loin dans leurs exigences concernant le démantèlement social et démocratique. Julien De Wilde, président d’Agfa-Gevaert et de Nyrstar et ancien directeur général de Bekaert, estime qu’on ne peut rien lâcher en faveur de l’harmonisation du statut des employés et des ouvriers. « Les syndicats disent que le statut unique n’augmentera les coûts salariaux que de 0,12 %. Et à un moment où tout le monde est d’accord que les coûts salariaux sont trop élevés, ils estiment qu’une hausse ne serait pas grave[10]. »

Ses cheveux se hérissent quand il entend « un discours tel que promettre 150 000 emplois avec les 13 milliards d’euros que nous pourrions récupérer de la lutte contre la fraude. Ça ne tient pas la route. C’est dresser les gens les uns contre les autres[11]. »

Il veut un gouvernement comme celui de Schröder dans l’Allemagne de Hartz 4 qui « a libéré des moyens supplémentaires grâce aux mesures structurelles comme l’accroissement de la flexibilité du marché de l’emploi, le gel des salaires durant une période plus longue et des ajustements de pensions[12] ».

Ces discours viennent après celui du patron d’Adecco, Patrick De Maeseneire, qui avait convié les entreprises à quitter la Belgique. Et Luc Bertrand, du holding Ackermans & van Haaren, s’en prenait aux « pratiques marxistes » du gouvernement Di Rupo. Même le baron du dragage, De Nul, obtient l’approbation de bien des patrons à propos des trop importants prélèvements de l’État, de la politique de l’immigration et de l’attitude trop laxiste à l’égard des chômeurs. Marc Coucke, directeur général d’Omega Pharma, a réagi : « Dans les négociations en vue du prochain accord gouvernemental, chaque journée devrait commencer par la lecture préalable de la lettre de Jan De Nul[13]. »

Selon Michel Delbaere, président du Voka, De Nul demande « de faire le nécessaire ». Le président du Voka veut réduire les prélèvements de l’État[14] de 54 % du produit intérieur brut (PIB) à 50 %. Cela libérerait entre 15 et 16 milliards d’euros. Les travailleurs peuvent y contribuer en acceptant le relèvement de 58 à 65 ans de l’âge réel de la pension. En tout, cela ferait près de 30 milliards d’euros de disponibles pour donner de l’oxygène à l’économie. Il faudrait une réduction des charges d’au moins 5 %.

À ses yeux, ce qu’il faut est très clair : nous avons besoin d’un gouvernement qui ne soit pas pris en otage par les syndicats combatifs et le PTB. Les syndicats doivent se tenir en dehors de tout cela. « Nous avons des hommes politiques démocratiquement élus et ils doivent prendre leurs responsabilités. » Car « nous devons garder notre indépendance vis-à-vis des syndicats wallons qui sont infiltrés par le PTB. En Flandre, la concertation sociale se fait d’une autre façon qu’en Wallonie, sans les slogans de l’extrême gauche[15]. »

En cela, il se situe sur la même longueur d’onde que Julien De Wilde, le président d’Agfa-Gevaert. Celui-ci veut bien des syndicats, mais alors du genre qui ne prend pas la défense des intérêts de toute la population laborieuse, mais qui « réfléchit avec les entreprises à la stratégie et à son élaboration. Un seul syndicat par branche d’industrie. Qu’est-ce qu’un directeur général peut souhaiter de plus que de collaborer avec un délégué syndical qui planche sur la façon de faire encore progresser l’entreprise ? Un syndicat peut, comme en Allemagne, avoir une Mitbestimmung, avoir son mot à dire. Mais avec trois syndicats qui essaient surtout de se damer mutuellement le pion, nous ne pourrons jamais y parvenir[16]. »

Si possible, sans nouvelle aventure communautaire

Certains patrons ne sont absolument pas chauds pour s’engager dans une nouvelle aventure communautaire. Un démantèlement social plus rapide est la priorité. Les Vlaamse Katholieke Werkgevers (employeurs catholiques flamands), par exemple, estiment que le droit du travail, la sécurité sociale et les coûts salariaux doivent rester des compétences fédérales et qu’une politique unifiée est inévitable. Ils estiment également que, plus on régionalise, plus on va créer des divergences. Si certaines mesures s’engagent dans une contradiction mutuelle, l’efficience va s’en ressentir. Selon eux, il est plus facile de régler les affaires au niveau fédéral, c’est-à-dire « à la source[17] ».

Et les patrons mettent toujours de l’eau dans leur vin. Didier Reynders (MR), exprime la position d’une partie du patronat orienté vers l’exportation, quand il dit : « De plus en plus, on se rend compte qu’il y a deux marques que l’on peut utiliser à l’étranger : la Belgique d’un côté, Bruxelles de l’autre. Parfois, il y a encore une volonté de faire des événements distincts, de vendre chacune dans son coin. Les Flamands ne se privent d’ailleurs pas d’utiliser le mot Belgique quand ça les arrange et de rappeler que Bruxelles est aussi leur capitale. Dans le sud du pays, on n’ose pas utiliser la marque belge. Bruxelles n’est pas la capitale de la Wallonie, mais Bruxelles est la porte d’accès à beaucoup de choses. Il faut avant tout penser aux retombées économiques[18]. »

En outre, l’économie flamande a été très touchée par la crise. L’emploi dans les PME flamandes est en baisse. Le nombre d’entrepreneurs débutants en Flandre baisse. Et les pronostics d’embauche dans les entreprises flamandes sont au niveau le plus bas de ces dix dernières années. Depuis 2008, 5,75 % de l’emploi total dans les PME flamandes a disparu. Dans les secteurs industriels, la perte est même de plus de 10 %. Les entreprises flamandes de la construction disent avoir perdu quelque 3 000 emplois au cours de ces douze derniers mois, en particulier du fait que les communes ont touché beaucoup moins d’argent pour les travaux routiers[19].

Il faut négocier vite, ce qui signifie deux choses : pas de crise politique pendant des mois pour une nouvelle réforme de l’État et un transfert rapide et avantageux pour le patronat des compétences accordées aux entités fédérées par la nouvelle réforme de l’État. Aujourd’hui que les régions ont la tutelle du marché de l’emploi (politique des groupes ciblés — concrètement : réduction des charges et autres avantages pour les patrons qui embauchent certains groupes de chômeurs, contrôle des demandeurs d’emploi…), les patrons espèrent avant tout pouvoir imposer leur vision à propos de ces compétences. C’est pourquoi ils ont soutenu et propagé la réforme de l’État.

Ils veulent également franchir des étapes dans la régionalisation des relations sociales dans ces domaines et conclure des accords sociaux véritablement flamands. Face à cela, ils espèrent un affaiblissement du mouvement ouvrier et misent sur une réalisation plus rapide du démantèlement social prévu.

Même Voka et Unizo trouvent que l’opposition de la N-VA à l’actuelle réforme de l’État va parfois trop loin. Ils se rangent par exemple derrière la Communauté métropolitaine de Bruxelles créée par la sixième réforme de l’État. Le but est de renforcer la collaboration entre Bruxelles et son arrière-pays du Brabant flamand et wallon. Le Voka ne voit pas d’inconvénient à la représentation juridique des communes et des régions au sein du nouvel organe de concertation. Et, sur ce point, il s’oppose formellement aux propositions de la N-VA de boycotter la nouvelle plate-forme de concertation parce que cette construction a pour but d’offrir aux francophones une perspective d’extension de la région bruxelloise. Cela « va à l’encontre de la logique de l’entrepreneuriat », dit également l’Unizo. Cette logique requiert précisément une collaboration plus étroite entre Bruxelles et son arrière-pays, particulièrement sur le plan de l’emploi, de l’économie, de la mobilité et de l’aménagement du territoire[20].

Aujourd’hui, la préoccupation première du patronat flamand consiste à obtenir une majorité plus à droite à l’échelon fédéral. Naturellement, la plupart des patrons (même de nombreux patrons wallons) trouvent que De Wever est l’homme qu’il faut pour réaliser leurs plans à ce même échelon fédéral. Il partage leurs idées. Il a immédiatement emboîté le pas à De Nul : « Il le dit sans mettre des gants, mais je ne pense pas autrement. Ce n’est plus tenable. La réalité, c’est ce qu’affirme De Nul. […] Si la N-VA accède au gouvernement fédéral, le prélèvement de l’État doit redescendre sous les 50 % du PIB. La N-VA estime également que les salaires minimaux sont trop élevés en Belgique. Le parti trouve incompréhensible que l’arriéré en matière de salaire minimal pour les jeunes soit bientôt comblé[21]. »

Lors d’une journée d’étude sur la politique de l’emploi, la N-VA a proposé également que le centre de gravité de la concertation sociale soit déplacé du niveau national vers celui des entreprises et secteurs d’activité. Ensuite, le parti veut également faire un sort à l’indexation automatique des salaires et ouvrir la porte toute grande aux mini-emplois[22]. Ici, le Voka et consorts peuvent manifester entièrement leur approbation.

La N-VA devant un choix difficile

Mais si la N-VA se cramponne à son exigence de poursuivre la scission après 2014, elle risque de se retrouver isolée. Jusqu’à présent, la N-VA voulait d’abord constituer le gouvernement flamand, avec le CD&V et l’Open VLD, dans l’intention, à partir de là, de mettre sur la table du fédéral ses exigences (confédérales). Cette position a également un but stratégique : si la N-VA devient le premier parti flamand, elle aura le droit de prendre la direction du gouvernement flamand. Une occasion unique de faire de celui-ci un tremplin vers la voie confédérale.

Il y a un an, la N-VA espérait encore une victoire électorale au Parlement flamand telle qu’elle deviendrait incontournable en 2014, dans la formation du prochain gouvernement flamand. C’est nécessaire afin d’éviter qu’une majorité flamande puisse se constituer sans la N-VA. Si la chose est possible, c’est d’ailleurs ce qui se produira vraisemblablement, déclare Bart Maddens, le stratège maison du parti[23]. Les autres partis flamands de la majorité ne sont pas partisans d’une nouvelle grande réforme de l’État. Ils veulent aussi se débarrasser de la construction actuelle, dans laquelle la N-VA siège au gouvernement flamand sans toutefois siéger au gouvernement fédéral. Ils ne veulent pas qu’un ministre-président flamand N-VA puisse créer des difficultés cinq années durant au gouvernement fédéral (dirigé par le PS ou par le CD&V). Leur stratégie est donc celle-ci : d’abord constituer le gouvernement fédéral. Le fait de vouloir obtenir des gouvernements symétriques réduit aussi la possibilité de voir la N-VA entrer dans le gouvernement flamand.

Mais l’Open VLD, le CD&V et le SP.a ne pourront pas contourner la N-VA si celle-ci, en compagnie du Vlaams Belang, obtient 63 (des 124) sièges. Avec 61 ou 62, ces deux derniers partis ont une minorité de blocage. Car, alors, on ne peut former de majorité sans la N-VA. Avec 61 sièges, les partis traditionnels deviennent dépendants du seul élu francophone au Parlement flamand. Pour cela, la N-VA va encore devoir progresser fortement. Le résultat des élections provinciales de 2012 ne lui permet pas, quoi qu’il en soit, d’obtenir cette majorité. Une simulation de la répartition des sièges sur la base du résultat des élections provinciales indique 39 sièges pour la N-VA et 10 pour le Vlaams Belang. En tout, cela fait 49 sièges, ce qui est encore loin des 61.

Que la N-VA puisse encore progresser lors des prochaines élections n’est certes pas exclu. Mais cette nouvelle victoire pourrait avoir un goût très amer si elle n’était pas assez importante pour la faire accéder au gouvernement flamand. C’est pourquoi Bourgeois parle d’obtenir au moins 40 %. Ce n’est qu’alors qu’il pourrait devenir ministre-président en Flandre. Kris Peeters ne veut pas rester au gouvernement flamand en tant que ministre. Ce serait pourtant la seule option en cas de victoire de la N-VA. Ou le CD&V tient la N-VA en dehors du gouvernement ou Peeters s’en va au niveau fédéral.

Le CD&V à l’attaque

Le président du CD&V, Wouter Beke, rejette donc désormais le plan de la N-VA consistant à former d’abord le gouvernement flamand et, à partir de ce gouvernement, mettre sur la table du fédéral les exigences (confédérales). Ceux qui veulent une nouvelle réforme de l’État vont devoir l’obtenir au niveau fédéral, dit-il. Et, pour le CD&V, une nouvelle réforme de l’État n’est pas nécessaire. Le CD&V le disait déjà en janvier. Aux yeux de l’Open VLD, cette réforme n’est pas nécessaire non plus. Pour aller jusque-là, la N-VA devrait obtenir un résultat qui effacerait de la carte les dirigeants des deux autres partis.

Depuis peu, le CD&V a élaboré une stratégie offensive contre la N-VA : le fédéralisme de collaboration au lieu du fédéralisme conflictuel de la N-VA. C’est nouveau. Kris Peeters, la locomotive du CD&V pour les élections flamandes et fédérales de 2014, est ici partie prenante. Peeters a présenté un pacte de compétitivité au gouvernement fédéral ainsi qu’aux gouvernements régionaux wallon et bruxellois. De la sorte, il veut proposer une réponse à l’appel des patrons de Flandre et à la demande adressée aux régions par le gouvernement fédéral de contribuer aux efforts budgétaires. Jusqu’il y a peu, le gouvernement flamand ne voulait pas aller plus loin que la réalisation de l’équilibre budgétaire. En vertu de quoi on repoussait toutes les demandes fédérales, par exemple, de contribuer aux pensions des fonctionnaires flamands ou de constituer une réserve plus importante afin de réduire la dette belge. Désormais, Peeters accepte de participer au paiement du budget global de la Belgique et même de remettre en question l’équilibre budgétaire flamand. « S’il y a des amendes européennes pour le non-respect de la voie budgétaire, la Flandre en subira elle aussi les conséquences », déclare Peeters aujourd’hui[24]. Cette fois, en échange, il veut tout de suite, et pas dans deux ans, mais avant les élections de 2014 encore, que le gouvernement fédéral concède 2 % de réduction de charges salariales. Il propose un « pacte de la compétitivité et de l’emploi » à trois composantes : faire baisser les coûts salariaux et énergétiques, encourager les investissements dans l’économie et encourager les autorités locales à maintenir leurs investissements à niveau. Le message est clair : le CD&V est le parti qui enregistre des résultats en concluant des accords avec les autres et ce que fait la N-VA — en ne collaborant pas — est néfaste pour les entreprises flamandes. Il s’agit là d’un changement de stratégie de la part du CD&V.

Le CD&V veut faire de la campagne électorale un duel entre Peeters et De Wever sur le thème : nous avons maintenant derrière nous une bonne réforme de l’État et il règne désormais une certaine paix sur le plan communautaire. Finie la poursuite des aventures, nous allons nous attaquer à la crise. Si, en collaborant, nous réduisons la charge salariale, cela aura plus d’impact sur les entreprises flamandes que dix plans « Flandre en action ». Peeters veut collaborer avec le gouvernement fédéral et, de la sorte, enregistrer des résultats qui seront également profitables aux patrons flamands. Ce sera plus efficient et plus réaliste que de lutter, comme le fait De Wever, contre l’État fédéral et de ne rien obtenir, dit-il. La question est seulement de savoir si les gouvernements wallon et bruxellois participeront (ou pourront le faire) et si Di Rupo, après tous les milliards que le patronat a déjà obtenus de son gouvernement, pourra encore concéder une réduction des charges salariales.

Scission imminente de la N-VA ?

La nouvelle stratégie du CD&V crée des problèmes du côté de la N-VA. C’est ce qui ressort d’un incident entre Peeters et son ministre du budget Muyters (N-VA). Celui-ci avait dit qu’il n’avait pas l’intention de dépanner le budget fédéral à l’aide des deniers flamands ni de financer une réduction fédérale des charges salariales. Dans ce cas, ils doivent d’abord nous attribuer cette compétence sur les salaires, avait donc dit Muyters. En outre, s’entend, la Flandre peut déjà faire l’une ou l’autre chose dans ses propres compétences. Il remettait ainsi à l’ordre du jour la septième réforme de l’État. Peeters n’avait pas apprécié du tout. « Nous devons d’abord examiner, en compagnie du gouvernement fédéral et des autres régions, les mesures concrètes que nous pouvons prendre afin d’accroître la compétitivité. Et alors seulement nous verrons qui paie quoi », avait déclaré Peeters. Et d’ajouter que le gouvernement flamand avait approuvé les préliminaires à un pacte intergouvernemental sur la compétitivité. On aurait dit que la N-VA voulait bloquer ce pacte et que l’image du parti risquait devenir négative : avec leur obsession, les fétichistes N-VA de la réforme de l’État abandonnent les entrepreneurs à leur triste sort.. D’après Carl Devos, politologue de l’Université de Gand, la N-VA a compris que sa résistance passait pour déraisonnable et elle a réorienté sa communication. Mais l’image avait fait son chemin : selon la N-VA, la Flandre ne doit pas faire d’effort supplémentaire si cela peut aider un tant soit peu le gouvernement fédéral, même si l’avantage conquis par le biais de la réduction des charges salariales reflue vers les patrons flamands. La N-VA était coincée : céder à Peeters allait saper sa propre ligne flamande et n’allait pas non plus aider sa propre opposition sur le plan fédéral ; refuser passerait pour déraisonnable, ce serait laisser de côté une réduction des charges en raison d’une résistance obsessionnelle à Di Rupo I[25]. Et si elle y collabore, elle donne un coup de pouce à la campagne électorale de Peeters.

C’est sans doute la raison pour laquelle le parti fait savoir maintenant qu’il entend quand même entrer dans le gouvernement fédéral. C’est ce qui s’appelle « s’embarquer avec des partenaires qui veulent détricoter les prélèvements de l’État[26] ». La stratégie est réajustée en permanence, en partie sous la pression du patronat flamand qui ne veut plus d’une nouvelle crise sans fin et qui désire un démantèlement social plus direct. Sans oublier les sondages révélant que deux Flamands sur trois estiment que la N-VA doit participer au gouvernement fédéral si elle devient le premier parti. Mais aussi en raison du changement de position des autres partis gouvernementaux flamands dont en tout premier lieu le CD&V.

Même Bart Maddens va jusqu’à estimer qu’« il existe encore une autre possibilité que nous ne pouvons pas exclure totalement ». La N-VA peut laisser un peu de côté la réforme de l’État et former avec le MR un gouvernement fédéral de droite. Ce serait un gouvernement sans le PS et sans doute sans majorité en Belgique francophone. Cela signifierait que la N-VA devrait faire sienne la doctrine de Reynders datant de 2007 : « Un gouvernement sans le PS est déjà une réforme de l’État en soi[27]. » Car, dans ce cas, les patrons flamands se verraient exaucés sur un simple claquement de doigts du gouvernement fédéral.

À la N-VA, certains restent convaincus que le refus de céder de l’argent flamand pour la réduction de la dette fédérale fait gagner des voix au parti. Ceux qui estiment prioritaire la cause communautaire (le groupe Bourgeois-Weyts) s’opposent à ceux qui, dans les circonstances actuelles, estiment plus important le cours économique néolibéral et insistent moins, de ce fait, sur la réforme de l’État. Il y a également ceux qui recherchent une politique de tous-contre-un et d’autres qui veulent éviter cela.

De Wever veut surtout se débarrasser de l’étiquette (justifiée) de l’homme qui, par nationalisme, ne changera pas d’avis même face à une nouvelle crise de 500 jours. Aujourd’hui, il dit qu’« une septième réforme de l’État n’est plus nécessaire ». « Après les élections, nous voulons prendre nos responsabilités à tous les niveaux. Mais pas pour conclure une nouvelle réforme de l’État. » Aujourd’hui, la N-VA entend négocier au niveau fédéral en fonction de l’article 35 de la Constitution, afin de déterminer ce que nous allons encore faire ensemble. Il entend « ne pas perdre un seul jour sur le plan socioéconomique[28] ».

2014 : qui doit payer la crise ?

Il est donc possible que la N-VA ne parvienne pas à faire de 2014 une nouvelle bataille pour la scission de la Belgique. Les partis traditionnels veulent faire de la lutte contre la crise leur préoccupation centrale et c’est en soi positif. Cette réforme de l’État n’a rien de positif, mais une campagne autour du thème de la scission du pays serait dramatique pour la conscience des gens et pour la force de frappe du mouvement ouvrier.

Les partis traditionnels lanceront sans doute un appel à se ranger tous derrière eux contre le danger qu’est la N-VA. Celui qui ne le fera pas sera probablement catalogué d’« allié objectif » de la N-VA. Le CD&V fait aujourd’hui de son mieux pour rallier son aile gauche de l’ACW derrière sa figure de proue Peeters. La base de ce parti est encore principalement constituée par l’ACW. D’où le « moyen terme courageux » de Beke qui défend à nouveau le modèle rhénan. Il y critique l’idée de la « responsabilité personnelle » de Dalrymple (De Wever), qui renvoie les pauvres à leur propre responsabilité sans tenir compte de la situation dans laquelle les gens se trouvent. Le renvoi au modèle rhénan, qui « se charge d’une adaptation sociale, dans laquelle prime un monde associatif fort et où des valeurs comme la solidarité sont tenues en haute estime », voilà la stratégie qui vise à mobiliser à nouveau l’ACW pour les élections. Mais ceux qui ont encore quelque mémoire savent que ce même Peeters, voici même pas un an, avait enterré ce même modèle : « Le modèle rhénan a porté ses fruits pour la Flandre et les Pays-Bas, mais il a fait son temps. L’homme du CD&V fait ainsi un sort à l’héritage de son collègue de parti et ancien Premier ministre Yves Leterme, partisan convaincu de ce modèle rhénan[29]. »

Dans la campagne électorale, le PS et le SP.a laisseront entendre qu’au contraire de De Wever, ils sont « opposés aux économies sévères, au modèle allemand et aux mini-emplois ». Ce n’est toutefois pas ce qui ressort de leurs actes au sein des gouvernements, tant fédéral (blocage des salaires, démantèlement des services publics, dégressivité des allocations de chômage, amendes SAC pour les adolescents de 14 ans, détricotage de l’aide juridique, etc.) que régionaux. En outre, le modèle allemand et les mini-emplois ont été introduits sous le social-démocrate allemand Schröder. Et c’est en France et aux Pays-Bas que, respectivement, le PS et le PvdA social-démocrate appliquent les économies les plus sévères.

Ce qu’on peut attendre de cette orientation de gauche en paroles est aujourd’hui visible dans ces deux pays où, lors de leur campagne électorale, les partis socialistes ont utilisé un langage très à gauche afin de tenir à l’écart Mélenchon (FdG) et Roemer (SP), mais ont renié leurs promesses électorales en un temps record.

Aux Pays-Bas, les mesures sévères d’austérité se suivent les unes les autres. Le cabinet détricote les soins aux personnes âgées. La marchandisation des soins connaît une accélération sans précédent. Les prisons sont en partie privatisées. Le financement des études est supprimé, le minimum social est diminué et l’aide sociale à travers l’emploi est démantelée.

Tout comme cela s’est vu lors des élections communales en Belgique, une véritable opposition à la politique de droite ne sera possible que si la vraie gauche se renforce.

Herwig Lerouge (herwig.lerouge at teledisnet.be) est rédacteur en chef d’Études marxistes. Il est spécialiste du nationalisme.
 

[1]     Ben Weyts, « Er is geen draagvlak voor de Vlaamse onafhankelijkheid », Metro, 5 janvier 2013.

[2]     Ibid.

[3]     Voir : http://www.n-va.be/word-lid.

[4]     Knack, N-VA grijpt de macht, 4 juillet 2012, http://www.knack.be/nieuws/belgie/n-va-grijpt-de-macht/article-400013064....

[5]     Ibid.

[6]     De Standaard, interview de G. Bourgeois, « N-VA eist volledige autonomie »,16 mars 2013.

[7]     Bart De Wever, De Brusselse paradox : hoofdstad à part entière, 22 mars 2013, http://www.voka.be/media/53430/combru_2012_vjl_toespraak_bart_de_wever.pdf.

[8]     Eveline Vergauwen, Het Ministerie, magazine en ligne des étudiants en maîtrise de journalisme de la Haute École Érasme à Bruxelles, « Le service d’étude de la N-VA prépare une vision de Bruxelles dans une Belgique confédérale. La N-VA doit trancher sur Bruxelles dans la perspective de 2014 », http://het-ministerie.squarespace.com/n-va-moet-brusselse-knoop-in-aanlo.... Consulté le 24 juillet 2013.

[9]     Unizo, UNIZO-enquête bij 3.094 ondernemers : Acht op tien ondernemers wil geen Di Rupo II (Enquête de l’UNIZO auprès de 3 094 entrepreneurs : Huit entrepreneurs sur dix ne veulent pas d’un Di Rupo II), 30 mai 2013, http://www.unizo.be/uwzaakleiden/viewobj.jsp?id=402583.

[10]    Trends, Interview de Julien De Wilde : « De vakbonden weten niet wat wereldwijde concurrentie betekent » (Les syndicats ne savent pas ce qu’est la concurrence au niveau mondial), 1er juin 2013.

[11]    Ibid.

[12]    Ibid.

[13]    Marc Coucke, sur Twitter, cité dans De Tijd du 22 juin 2013. Voir http://www.tijd.be/nieuws/politiek_economie_economie/De_Nul_is_ongezoute....

[14]    Réduire les prélèvements de l’État, dégraisser l’État : voilà tous des termes qui ont été inventés afin de réduire la contribution des bénéfices d’entreprise et des détenteurs de capitaux à la mise en place d’équipements sociaux, d’un enseignement, de services publics valables et accessibles et de pensions décentes. Tant pis alors si on réclame des frais scolaires ou un plus gros ticket modérateur chez le médecin ou si les billets de train sont plus chers ou si vous avez besoin d’une pension privée pour survivre. Pour cette catégorie de la population, ce ne sera pas un problème.

[16]    Ibid.

[18]    La Libre Belgique, « Reynders : Deux marques comptent : Belgium et Brussels », 10 juin 2013, http://www.lalibre.be/economie/actualite/reynders-deux-marques-comptent-....

[19]    De Standaard, 19 juin 2013.

[20]    Belga, 31 janvier 2013.

[21]    De Tijd, 18 janvier 2013.

[22]    Gazet van Antwerpen, 15 juin 2014.

[23]    Bart Maddens, De kans op een V-meerderheid, https://lirias.kuleuven.be/bitstream/123456789/397107/1/De_Redactie-2013....

[24]    Het Laatste Nieuws, Regeringen gaan werk- en competitiviteitspact sluiten, 18 juin 2013, http://www.hln.be/hln/nl/957/Binnenland/article/detail/1654106/2013/06/1....

[25]    Carl De Vos, Minimalisten versus maximalisten, 29 juin 2013, http://www.deredactie.be/cm/vrtnieuws/opinieblog/opinie/130629_opinie_Ca....

[26]    Radio Een, De Wever : « Zevende staatshervorming hoeft niet meer », 10 juillet 2013, http://www.vandaag.be/binnenland/130203_de-wever-zevende-staatshervormin....

[27]    Bart Maddens, Kroniek van een aangekondigde nederlaag, 15 octobre 2012, http://opinie.deredactie.be/2012/10/15/kroniek-van-een-aangekondigde-ned....

[28]    Radio Een, op. cit.

[29]    De Tijd, « Kris Peeters begraaft Rijnlandmodel », 12 mars 2013, http://www.krispeeters.be/sites/kp.warp.be/files/tijd_nieuw_model_voor_d....