La Chine : empire du Milieu ou empire des extrêmes ?

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Études marxistes no. 108
Auteur: 
Laure Deprez et Frank Vandamme

Deux jeunes marxistes ont visité la Chine durant trois semaines. Au cours de ce séjour, ils ont parcouru 9 000 km en train, traversant villes et campagnes. De la capitale Beijing à Boketu, la ville la plus au nord juste sous la frontière russe. De Boketu à Jiayuguan, à l’ouest, là où la Muraille disparaît dans les montagnes. Ils ont rencontré des dizaines de personnes et ont discuté avec elles de l’économie chinoise, de la politique, du progrès social, de l’enseignement, de la culture et de la religion. Le texte ci-dessous est un résumé de ce qu’ils ont pu vivre et constater lors de leur séjour en Chine. Des expériences et constatations qu’ils ont confrontées à leurs propres idées reçues.

Observations dans le domaine économique

La Chine, pays en voie de développement qui se développe plus vite que les autres ? C’est loin en dessous de la réalité. La Chine est aujourd’hui beaucoup plus développée que nous ne le pensions. Nous avions cherché à faire un voyage équilibré entre villes et campagne. Mais chaque fois que nous pensions arriver dans une petite bourgade, nous étions surpris par l’ampleur et la modernité de la ville où nous arrivions : gratte-ciel à perte de vue, villes qui s’étendent à vue d’œil, centres-ville entièrement neufs ou rénovés, places grandioses, présence massive de grandes enseignes bancaires dans le paysage urbain (ICBC, China Construction Bank, Bank of China, Bank of Beijing, Postal Savings Bank, Cooperative Bank, Agricultural Development Bank, Communications Bank, China Merchants Bank, …). Énormément de bâtiments en construction : on n’avait jamais vu ça !

Les hôtels et publicités de luxe font sentir qu’une certaine couche de la population détient un très haut niveau de richesses. Les Maserati, les Jaguar et les Porsche Cayenne que l’on croise régulièrement en rue le confirment. Mais ce n’est pas tant la couche de super-riches qui interpelle. Ce n’est, comme en Occident, qu’une partie de la population que l’on rencontre sur un trottoir ou au restaurant du coin.

Non, ce qui nous a le plus frappés dans le développement chinois, c’est le pouvoir d’achat ostensible d’une partie conséquente de la population. Cela saute aux yeux dès la première rame de métro : les smartphones type IPhone et Samsung sont omniprésents. Un rapide coup d’œil en magasin nous apprend qu’ils coûtent autant que chez nous. Il en est de même pour l’électroménager et le parc automobile. Les rues sont inondées de voitures de marques européennes, japonaises et américaines. Les prix des marques occidentales sont identiques à ceux pratiqués chez nous. Même dans les magasins de vêtements, nous avons été surpris. S’il existe des magasins de vêtements bon marché, on trouve dans les rues commerçantes surtout des magasins aux mêmes prix que chez nous. Même s’il y a par ailleurs des réductions pour les étudiants, ces prix indiquent la présence d’une classe moyenne grandissante.

Le développement ne semble donc pas réservé aux seuls « cols d’or », pour qui la libéralisation de l’économie est allée de pair avec un enrichissement fulgurant. L’impressionnant réseau de transport illustre les investissements massifs qui sont réalisés au profit d’une large couche de la population. Le métro de Pékin annonce déjà la couleur. Les rames et stations sont flambant neuves. Les informations sont irréprochables : noms transcrits en alphabet « normal », signaux lumineux à l’intérieur des rames indiquant où l’on se trouve sur la ligne, transferts entre lignes impeccables. La sécurité est élevée (vitrages permanents aux bords des quais dans de nombreuses stations). Coût du voyage : 2 RMB, soit l’équivalent de 25 cents. (Voir plus loin le niveau des salaires.)

Passons au réseau ferroviaire. Nous avons parcouru 9 000 km, intégralement en train. Le transport ferroviaire est géré par une société publique, China Rail, qui occupe 2,13 millions de travailleurs, soit une des plus grandes entreprises du monde. Le nombre de passagers occidentaux rencontrés à bord lors de ces 9 000 km parcourus est de… zéro. Ce sont bel et bien des passagers chinois qui utilisent ce service, dont de nombreux touristes. Les prix étant bon marché, les places se vendent comme des petits pains. Il y a quatre catégories de billets, selon que l’on prend une place assise ou une couchette, une première classe ou une deuxième classe. La ponctualité est remarquable. Sur les 9 000 km, nous avons eu une fois 7 minutes de retard à l’arrivée et une fois 60 minutes au départ. Ce retard était bien annoncé et n’a pas varié. En plus des toilettes, les wagons sont tous équipés de lavabos et d’eau bouillante (l’ingrédient essentiel pour boire du thé et manger des nouilles). La nourriture et les boissons vendues à bord sont presque aux mêmes prix qu’en magasin. À bord de chaque wagon, un membre du personnel est là pour répondre aux questions et faire le ménage au cours du voyage. Dans les wagons-lits, le personnel s’occupe également de réveiller les passagers une heure environ avant leur arrivée. Sans faute.

La plus petite ville où nous sommes allés en train avait environ 5 000 habitants. C’est dire l’étendue du réseau, qui s’étend chaque jour. Depuis la crise occidentale, les investissements pour soutenir l’activité économique se sont accrus : 9 500 km de voies ferrées ont été construits. Et cela ne vaut pas seulement dans le rail. Vingt-cinq réseaux de métro, trente aéroports, plus de 40 000 km de routes, les trois plus longs ponts du monde : tout cela a été construit en… cinq ans. En Belgique, on attend toujours le RER…

Ces investissements laissent rêveurs, en particulier en ce qui concerne les logements. Nous avons vu énormément de nouveaux bâtiments et un très grand nombre d’immeubles en construction, mais aussi de très nombreux bâtiments à l’abandon. Dans une petite ville toute neuve de 300 000 habitants potentiels (70 000 déjà arrivés), les prix étaient, il y a 5 à 10 ans, de 6 000 à 12 000 RMB. Ils tournent autour de 3 000 RMB aujourd’hui. Bulle immobilière alors ? Pas si sûr. Dans ce genre de secteur, la place du marché est encore beaucoup plus restreinte que chez nous. Le risque d’un krach boursier est moins grand qu’en Occident vu que les consommateurs en Chine achètent beaucoup moins à crédit, si l’on compare avec les États-Unis par exemple.

Les réactions étaient positives quand nous disions que nous étions impressionnés par le développement économique. Les gens que nous avons rencontrés étaient fiers des nouvelles constructions, souvent seulement à moitié terminées.

Le développement est palpable aussi dans les quelques régions rurales visitées (dans le nord-est et en Mongolie intérieure). Les maisons sont toutes en pierre, les routes nombreuses et en bon état, on rencontre des caméras de contrôle de vitesse en rase campagne, il y a électricité et eau courante partout où nous sommes allés, on y voit de nombreuses voitures de gamme moyenne, des smartphones et Internet.

On ne peut certainement plus dire que la Chine manque de capital national ni qu’elle ait encore un retard technologique. Elle ne manque pas non plus de matières premières. Bref, il n’y a plus lieu de parler de la Chine comme d’un pays en voie de développement. Mais le développement se fait presque essentiellement sur une base capitaliste, par le marché, et dans le cadre d’un plan indicatif. Les conséquences négatives comme le chaos et la surproduction sont déjà visibles.

Observations au plan social

Il ressort de toutes les informations brutes, collectées lors de discussions avec les nombreuses personnes que nous avons rencontrées, une image à la fois concrète et très spécifique du paysage social. Attendu qu’il s’agit de la réalité propre aux personnes que nous avons côtoyées, cette image ne se veut ni représentative ni exhaustive.

Les différences de salaires sont énormes. Il n’existe pas de salaire minimum pour les travailleurs. Mais son introduction est prévue. Un travailleur manuel de 45 ans qui jouit d’une certaine formation, mais n’a pu trouver un « emploi convenable » gagne 2 000 RMB par mois (soit environ 250 euros). Un professeur de langue anglaise de 35 ans gagne 3 200 RMB par mois. Le salaire des enseignants varie et peut très vite atteindre les 4 000 RMB par mois (500 euros). La différence s’explique par l’ancienneté, le niveau de formation et la loi de l’offre et la demande pour la branche en question. Un conducteur de train de 37 ans gagne 5 000 RMB par mois (600 euros). Un ingénieur en construction de 32 ans gagne 7 000 RMB par mois (875 euros). Un employé administratif de 51 ans à l’université de Beijing gagne 12 500 RMB par mois (1 560 euros). Au début de sa carrière dans cette même université, cet employé gagnait 50 RMB par mois.

L’enseignement primaire et l’enseignement secondaire sont gratuits. L’enseignement supérieur est très abordable, mais aussi méritocratique : les étudiants qui obtiennent les meilleurs résultats ont accès aux meilleures universités. Il faut obtenir au minimum 60 % pour pouvoir suivre des études dans l’enseignement supérieur.

De plus amples recherches sont à faire pour parler des (faibles) droits à la sécurité sociale. Ceux-ci étant jusqu’à présent liés au lieu de naissance, il est par contre certain que les migrants internes ont très peu de droits. Cela sert en partie à décourager la migration spontanée vers les plus grandes villes, où la population grandit trop vite. Cela n’en reste pas moins un énorme problème pour les millions de Chinois qui migrent malgré tout, et devrait faire l’objet d’une réforme prochainement.

Socialement, comment se présentent les différentes classes et couches de la population chinoise ? On a en Chine un groupe de super-riches et une classe moyenne grandissante et clairement visible. Ce groupe est surtout composé de personnes employées dans le secteur administratif (État, universités, banques…), d’enseignants, d’ingénieurs employés dans le secteur industriel et la construction…

On a également un grand groupe composé de travailleurs avec un certain pouvoir d’achat : travailleurs des chemins de fer, chauffeurs de taxi, ouvriers d’usine, mineurs, ouvriers du bâtiment, employés des chaînes de fast food chinoises ou occidentales, employés des magasins de vêtements, boulangers, bouchers, en milieu rural certains agriculteurs, en milieu urbain petits indépendants exploitant un restaurant ou un bar familial. Ce groupe a également accès aux chemins de fer publics, certains ont leur propre véhicule, un smartphone, des vêtements décents, une connexion Internet à la maison.

Enfin, il existe aussi un groupe de pauvres (qui représentent 13 % de la population selon l’OCDE) : en milieu rural certains agriculteurs, en milieu urbain certains ouvriers du bâtiment (ils dorment dans des baraques à côté des chantiers de construction), des vendeurs de rue (ils dorment dans des fourgonnettes sur les parkings), des mendiants (très peu visibles, car la mendicité est interdite).

Sur le plan social, l’intensification des différences de classe est manifeste, non seulement entre les propriétaires des moyens de production (les super-riches) et les non-propriétaires, mais aussi entre une classe moyenne grandissante et les simples travailleurs.

Observations au plan politique

Google, Facebook, Twitter, YouTube, Dailymotion sont bloqués, mais Yahoo est accessible et les sites de presse comme La Libre Belgique, L’Écho ou la BBC fonctionnent. Le Soir, par contre, était inaccessible. La censure souvent évoquée dans les médias occidentaux semble donc surtout liée à la volonté de la Chine de posséder ses propres réseaux sociaux et sites d’information (Baidu.com, QQ, WeChat…). Les gens que nous avons rencontrés soutiennent cet objectif.

Le câble TV ne donne pas accès aux chaînes étrangères dans les hôtels où nous avons été. Il est par contre interpellant de constater que la chaîne publique anglophone CCTV News (une des 45 chaînes de la China Central Television, publique) ne relatait pas une vision différente sur les évènements en Ukraine et à Gaza de ce que nous voyons sur nos propres chaînes.

Les jeunes avec qui nous avons discuté disent n’avoir jamais lu à l’école de textes de Mao ni de Marx, Engels ou Lénine. Le système scolaire serait très exigeant, mais pas axé sur une formation marxiste de la jeunesse. De même, la propagande socialiste ou communiste dans les espaces publics était très rare, voire inexistante. Il n’y a presque pas de symboles communistes.

La faucille et le marteau, le symbole de la révolution socialiste, nous ne l’avons vu qu’à quelques occasions seulement : sur deux banderoles et sur quelques guichets dans les gares et à l’aéroport de Beijing.

Excepté sur les billets de banque, nous n’avons vu le portrait de Mao Zedong qu’aux endroits suivants : le mausolée de Mao sur la place Tien An Men, une petite statue à Harbin et dans une auberge de jeunesse à Jiayuguan, une petite ville dans l’ouest de la Chine.

Un jour nous sommes tombés sur deux affiches du gouvernement, une soulignant l’importance de l’égalité entre tous les citoyens (message du président Xi Jingpeng) et une sur la lutte contre la corruption (message du Premier ministre Li Keqiang). Ceci est noyé dans l’immensité des messages publicitaires occidentaux et chinois qui sont placardés en papier et sur écrans géants dans les rues et diffusés de manière aussi excessive que chez nous sur les chaînes de télé.

À Beijing, on trouve de grandes affiches avec le slogan « Beijing Spirit : Patriotism, Innovation, Inclusiveness & Virtue ».

Loin des idées préconçues, les médias et les espaces publicitaires ne sont pas utilisés pour soutenir les principes de justice sociale, les principes marxistes sur base desquels s’est construite la République populaire. Par contre les idées occidentales sont largement diffusées : les jeunes témoignent tous de leur volonté de se former le mieux possible, en Chine ou à l’étranger, pour obtenir les salaires les plus élevés possible plus tard. Concurrence et individualisme sont sur toutes les lèvres.

Observations au plan de la participation et de la démocratie

Globalement, c’est l’indifférence qui prime, ce qui est comparable à chez nous. Un étudiant de 25 ans et un employé ministériel nous ont dit qu’ils n’avaient jamais exercé leur droit de vote « car cela ne changeait de toute façon rien ».

Visiblement, il n’est pas impossible de critiquer le fonctionnement du système politique. La majorité de nos discussions ont eu lieu dans les trains, au milieu de beaucoup de monde. Nos interlocuteurs se sont exprimés librement sans vérifier qui écoutait. Par exemple, une étudiante nous a raconté dans le train qu’elle est devenue membre du Parti communiste parce que cela lui a été proposé, mais qu’elle ne savait pas pourquoi elle avait dit oui et qu’en fait elle ne le soutient pas.

Parmi nos interlocuteurs, nous n’avons jamais ressenti de sentiment de peur, ni au niveau politique ni au niveau économique. Ils ont parlé de leur salaire, leurs envies pour le futur, de certaines opinions politiques, de l’accès à Internet sans beaucoup de réserves. Il faut chaque fois un peu briser la glace pour avoir des discussions de fond, mais pas de manière anormale. Ceci vaut aussi pour les étudiants, qui sont le premier public qui « devrait » normalement être critique.

Observations au plan culturel

Nous avons souvent vu des activités diverses sur les places publiques, qui semblent coexister en grande harmonie : une série de personnes qui font du tai-chi, d’autres qui dansent, des enfants dans des go-cars électriques, des dizaines de terrasses avec barbecue… Beaucoup de bars et de restaurants sont bon marché. Il y a peu de pression à la consommation : il n’est pas anormal d’apporter ses propres bouteilles d’alcool au restaurant par exemple.

Au cours de notre passage en Mongolie intérieure, la question des droits et de la protection des minorités a été posée par un étudiant allemand à notre guide, très attaché à la défense de la culture mongole et inquiet de la disparition de celle-ci face à la modernisation du pays. Face à un groupe d’Européens, le guide aurait tout à fait pu confirmer l’avis de l’Allemand que les Mongols étaient discriminés. Au contraire, il a soutenu qu’il n’y avait pas de discriminations de l’État envers les Mongols. D’après lui, c’est surtout au sein du peuple que le problème se pose : préjugés, un certain racisme face aux minorités.

Une étudiante du Gansu, une province dans l’Ouest, nous a confirmé cette idée. Les minorités reçoivent des points de bonus lorsqu’elles participent aux examens d’État. La politique de limitation des naissances accordant des avantages en matière de logement aux familles qui n’ont qu’un seul enfant ne s’applique pas aux minorités.

Conclusions

The West is the Best ? L’Union européenne affiche ambition et optimisme. Mais la seule chose aujourd’hui durable en Europe est la crise qui plombe la croissance depuis 2008 et même avant. Le système politique que nous connaissons continue à nous donner une vision eurocentrée qui manque d’ouverture sur le reste du monde. Il n’est donc pas étonnant d’être surpris du développement chinois quand on se rend en Chine pour la première fois.

Voyager en Chine nous remet à notre place. Car la Chine, première économie mondiale, n’est plus un pays en voie de développement. Vue de là-bas, l’Europe mérite bel et bien son surnom de Vieux Continent. Mais ce développement est de plus en plus laissé entre les mains du marché, malgré une intervention de l’État plus forte que chez nous. Économie de marché dirigée par un parti communiste : pour combien de temps ?

Sur le plan politique, les critiques envers le gouvernement, du moins de la part des personnes que nous avons rencontrées, concernent le manque de participation active à la politique. Par contre les critiques envers le système de parti unique sont rares. Les préoccupations des jeunes sont centrées sur leur réussite, le niveau de salaire qu’ils obtiendront. Cela n’est pas, ou très peu, compensé par la promotion de principes socialistes. Le ciment de l’unité nationale semble plutôt être la construction d’une Chine forte. Ce nationalisme, qui a été fédérateur de nombreuses nations du tiers monde dans leur libération du joug de l’impérialisme, deviendra-t-il un outil de la bourgeoisie chinoise pour reprendre le pouvoir ?