La politique, un combat en quête de sens

Table des matières: 
Études marxistes no. 111
Auteur: 
Ico Maly

Dans les sociétés hautement médiatisées, la politique est encore et toujours un combat en quête de sens, du sens de certains mots, de la façon d’interpréter des faits et de comprendre l’idéologie d’un parti. Les mots n’ont donc pas de signification fixe, mais sont subordonnés à une lutte politico-idéologique pour le pouvoir. Tout langage est potentiellement coloré ; a priori, il n’existe donc pas d’utilisation neutre du langage.

Langue, pouvoir, politique et idéologie

La langue est une donnée historique. Vu le caractère historique de la langue, lorsque nous l’utilisons, nous ne sommes pas toujours conscients du pouvoir que nous exerçons sur autrui par le biais de notre langage. Cela vient du fait que nous n’avons pas toujours une idée des objectifs originaux que d’autres ont en vue. Ainsi, une personne non familiarisée avec la connotation négative du mot « nègre » peut utiliser ce mot comme un terme simplement descriptif sans intention d’exprimer un jugement de valeur. Cependant, malgré les intentions du locuteur, ce terme évoquera probablement, chez les auditeurs, toute l’histoire coloniale et les rapports de force qui y sont liés.

Selon le contexte et la personne qui s’exprime, la signification et l’impact seront différents. Le contexte, explique Blommaert2, « existe sous diverses formes et opère à divers niveaux, de l’infiniment petit à l’infiniment grand ». Le « contexte restreint », il le perçoit dans le fait que chaque phrase émise se situe dans un cadre dans lequel d’autres phrases aussi sont exprimées avant et après, qui, toutes, contribuent à la signification de la phrase considérée. Ce contexte restreint peut aussi être un son, une intonation ou une expression du visage. Si une personne utilise le mot « nègre », mais en l’entourant de guillemets, il est clair que cette personne connaît d’emblée la connotation négative du terme, mais qu’elle s’en distancie dans un deuxième temps. Nous comprenons une chose parce qu’elle a du sens dans un certain contexte3. La langue et l’attribution du sens sont des données historiques, sociales, culturelles et politiques. Inversement, c’est aussi par une langue et avec elle qu’une société prend forme. La langue est liée à l’exercice d’un pouvoir.

Pouvoir, langue et politique nous amènent tout naturellement au discours. Selon Foucault4, c’est par le biais du discours que s’exercent les nouveaux rituels du pouvoir. Ils contiennent la définition de ce qui est qualifié de normal et d’attendu et de ce qui est perçu comme une anomalie, une exception. Les objets existent dans la réalité, mais la façon dont nous les considérons et les comprenons est une résultante du discours à propos de l’objet5. Les discours sont les manifestations des idéologies. Quand politique et idéologie sont utilisées dans une seule et même phrase, surgit du coup une définition particulière de l’« idéologie ». Nous pensons alors aux mots en « isme » bien connus : socialisme, libéralisme, fascisme, communisme et conservatisme. L’« idéologie » représente ici un regard partial et non pas factuel sur le monde. Un regard pétri de préjugés, teinté d’une préférence politique ou autre.

Mais des définitions du concept d’« idéologie », il en existe une deuxième catégorie. Dans celle-ci, l’« idéologie » devient un phénomène général caractéristique d’un système social ou politique. Chaque membre, chaque acteur de ce système contribue à la propagation de cette idéologie. Thompson, professeur de sociologie à l’Université de Cambridge, décrit le mot « idéologie » comme suit : « le concept d’idéologie […] oriente notre attention sur les façons dont les significations sont mobilisées en fonction des individus et groupes dominants, sur les façons donc la signification est construite et communiquée par des formes symboliques et sur la façon dont, en certaines circonstances, elle fait apparaître et met en place des relations dont certains individus et groupes profitent davantage que d’autres et que certains individus ont intérêt à préserver, alors que d’autres envisagent de les défier6 ». L’« idéologie » est alors « une constellation7 de convictions et d’idées qui gardent un lien avec des aspects de la réalité sociale et qui apparaissent comme fondamentales ou évidentes8 ». Dans cette dernière catégorie, le common sense9 ou, dans l’esprit de Barthes10, la « normalité », occupe une position centrale. Par Barthes, nous savons que cette normalité est intrinsèquement idéologique11. Selon lui, la normalité rend le pouvoir invisible. La norme est supposée libre d’idéologie et c’est ainsi que les détenteurs du pouvoir semblent libres au point de vue politico-idéologique. Rien n’est moins vrai : c’est précisément cette absence de caractère idéologique de la normalité qui montre que l’idéologie des détenteurs du pouvoir est utilisée comme norme. Thompson définit l’« idéologie » comme « signification au service du pouvoir12 ». Cette définition de l’« idéologie » est très proche de l’idée de Gramsci de l’idéologie et de l’hégémonie. Ces deux catégories de réflexions sur les idéologies ne sont pas nécessairement contradictoires. Mieux, si nous suivons Barthes, ces deux visions constituent deux aspects d’un seul et même phénomène.

Une idéologie ne surgit pas de rien, mais comme une série d’idées normalisées. Les idéologies ont une relation claire avec la matérialité, avec les rapports de force « durs ». Althusser13 mettait en exergue la production matérielle d’une idéologie par ce qu’il appelait des « appareils idéologiques d’État ». Ces appareils de production d’idéologie ne doivent pas être perçus comme de simples appareils directs de l’État. Althusser pensait aux écoles, à l’appareil juridique, au système politique et aux partis politiques, mais aussi aux Églises, syndicats, médias et au paysage culturel sans exception, comme des appareils de production d’idéologie14. La « société civile», comme Gramsci appelle ces organismes non-étatiques, est donc aussi un appareil idéologique d’État. Autrement dit, l’idéologie traite d’idées dont la structure et la propagation sont complètement entremêlées avec les structures de la société. Cela signifie aussi que l’idéologie n’est pas également répartie dans la société. Il y a des producteurs, des reproducteurs et des consommateurs d’idéologie. De plus, l’idéologie est un phénomène historique. « Les idéologies ont une véritable histoire, avec de vrais acteurs, de vraies institutions ; des moments où toutes sortes d’événements s’enchaînent sont suivis de périodes où tout semble évoluer un peu plus lentement et de façon un peu plus stable15. »

Les idéologies sont donc des phénomènes de société très clairement en relation avec le pouvoir et la politique. Les idéologies maintiennent les rapports de force en place. Tout le monde n’a pas la même idéologie, mais cela ne veut pas dire que toute idéologie se voit attribuer la même valeur. Certaines idéologies sont hégémoniques16 et passent alors pour « normales ». Selon Barthes, la normalité est précisément l’expression d’un pouvoir. Ainsi, toujours selon Barthes, les puissants parviennent à se percevoir eux-mêmes et leur idéologie comme normaux, neutres et, de fait, bien en place. L’idéologie des détenteurs du pouvoir n’est plus perçue comme telle. Elle devient évidente et c’est précisément pour cette raison qu’elle devient le point zéro servant de référence pour évaluer toutes les autres idéologies et souvent les condamner. Aussi, pour Barthes, ce n’est pas un hasard si, en Europe, il n’existe aucun parti politique qui fasse explicitement état de sa lutte pour la bourgeoisie dans son nom ou dans ses principes : « La bourgeoisie se définit comme la classe sociale qui entend bien ne pas être nommée17. » Selon Gramsci18, l’idéologie est un instrument d’exercice du pouvoir. Gramsci recourt au terme « hégémonie » pour renvoyer aux idées et convictions qui, par une autorité intellectuelle et morale, se voient attribuer une position dominante. Cette autorité est au moins aussi importante pour la mise en place des rapports de force que la répression classique. Gramsci fait une distinction entre gouverner par la contrainte (police, justice...) et gouverner avec approbation. Ces deux façons de gouverner constituent, ensemble, un exercice du pouvoir. L’hégémonie assure donc une approbation. C’est par des idées hégémoniques que l’ordre existant — y compris les relations de pouvoir et les valeurs inégales — semble évident et naturel. Cet exercice du pouvoir par l’hégémonie est toutefois indissociable de la répression, de l’application d’une discipline, de sanctions et de surveillance : « Finalement, l’hégémonie est peut-être ce qu’elle est parce qu’il faut payer un prix réel pour être anti-hégémonique. Ce prix peut être le fait de n’être pas compris, pas entendu, pas reconnu comme un sujet, mais il peut aussi consister à se faire bannir, exclure, assassiner, jeter en prison, licencier ou déclarer fou19. » L’hégémonie étant liée à l’idéologie et au pouvoir, nous avons affaire à un phénomène politique. La politique, en son essence, tourne autour de l’homogénéisation de sa propre idéologie ou façon de voir. Les hommes politiques essaient en effet de faire passer leurs conceptions propres — et celles de leur groupe ou parti — pour les normes, valeurs et perceptions de la société dans son ensemble20. La politique est perçue sous cet angle comme un combat idéologique au moyen de la production et de la mise en circulation de discours dans le but d’acquérir le pouvoir.

La N-VA, l’hostilité aux Lumières et la lutte pour l’hégémonie

De Wever et sa N VA sont aujourd’hui au centre du pouvoir. Leur discours et leurs convictions idéologiques ne sont plus reconnus comme idéologie, mais tiennent lieu de vérité. Leur discours est la norme selon laquelle on évalue tous les autres discours et idéologies. Le discours de De Wever passe pour une pure expression de réalisme face à toutes les chimères utopiques, abstraites et hors du monde de ce qu’il appelle l’ « Église de gauche » et de l’élite dominante belge. Ainsi, De Wever a conquis en Flandre l’hégémonie sur la pensée concernant la démocratie, la solidarité et la Belgique. En outre, il est parvenu à imposer sa pensée nationaliste radicale, néolibérale et anti-Lumières en la faisant passer pour une conception modérée, démocratique, solidaire et moderne de la société.

L’idéologie de la N VA

Langage, discours et idéologies sont des données historiques. Les mots de De Wever et de la N VA ne sont pas simplement leurs mots. Par la bouche de De Wever, d’innombrables autres personnes s’expriment. Certains des termes et des significations utilisés sont produits sciemment, d’autres pas. Quoi qu’il en soit, le discours de De Wever parle, comme tout discours de l’histoire, en regroupant toutes sortes de références, mots et signes issus de laïus historiques en un seul discours hétérogène et contemporain. Son discours s’exprime à partir d’une ou plusieurs positions issues de l’histoire.

Les idéologies et la synchronisation de De Wever

Dans les idéologies, nous voyons à l’œuvre une historicité en quelque sorte stratifiée. Il n’en va pas autrement de l’idéologie de la N VA. Dans le discours de De Wever à propos des attentats du 11 septembre, sur l’ici et maintenant, sur le présent21, nous assistons à une production d’idéologies historiques divergentes. Voici ce que dit De Wever en guise d’introduction :

« La question de la compatibilité de l’islam avec notre culture publique, en d’autres termes avec notre système occidental de normes et de valeurs, est une question importante. […] L’islam et à coup sûr l’islamisme — sa traduction politique qui veut ancrer l’islam dans toute législation et non le limiter à la sphère privée — sont souvent perçus comme un courant antimoderne (ou “arriéré”) qui n’a pas encore connu ses Lumières. Il y a un peu de cela, à certains niveaux : la séparation entre l’Église et l’État et d’autres idées comme l’égalité entre hommes et femmes ne sont pas une priorité pour ces gens.

Il est cependant intéressant d’examiner cette question sous un autre angle et de souligner, par exemple, les similitudes entre le fondamentalisme musulman et la Révolution française, l’expression par excellence des Lumières et de la modernité. Les deux sont des modes de pensée utopique et partent d’un projet de société parfois très éloigné de la réalité. Pour les fondamentalistes — tout comme pour les Jacobins —, le but sanctifie les moyens, même si ceux-ci impliquent la violence.

Rien d’étonnant alors que les conservateurs sociaux trouvent tant d’inspiration chez Edmund Burke, qui avait très clairement dénoncé ces excès de la Révolution française. […]

Au lieu de permettre que les immigrés soient influencés par les idées fondamentalistes de l’étranger, c’est le contraire qu’il faut : une exposition intensive des nouveaux venus aux Lumières de façon à ce qu’ils puissent influencer leur réseau dans leur pays d’origine. En outre, il faut que l’Europe gagne en crédibilité sur le plan de la politique étrangère si elle désire jouer un rôle dans la lutte contre le terrorisme mondial et le terrain où il se nourrit.22 »

Dans cet article, De Wever s’exprime au présent, en 2004, mais reproduit dans ses propos des idéologies émanant de divers moments de l’histoire23. Il parle depuis l’Europe, plus précisément la Belgique et la Flandre, une région occidentale et prospère. Le contexte concret dans lequel cet article est publié en Belgique est la discussion qui fait rage dans les médias de l’époque autour des propos du cardinal Danneels disant que l’islam doit encore vivre son époque des Lumières, comme le christianisme l’a fait dans le passé.

Outre cette perspective de l’ici et maintenant, De Wever reprend de l’histoire un peu plus ancienne le discours sur les immigrés tel que le Vlaams Belang et Verhofstadt lui ont donné forme dans les années 90. Ainsi, De Wever aborde son introduction par « la question de la compatibilité de l’islam avec notre culture publique, en d’autres termes, avec notre système occidental de normes et de valeurs ». Cette question n’est pas nouvelle, mais constitue une reproduction littérale de la question que Verhofstadt se posait déjà dans son deuxième Burgermanifest de 1991, en y répondant par la négative, à l’instar du Vlaams Blok avant lui. Selon Verhofstadt, l’islam n’est pas compatible avec la société occidentale. C’est pourquoi il convient d’engager les musulmans sur la voie de l’intégration, de l’apprentissage de nos valeurs et normes, pour qu’« ils » puissent vivre ici. De Wever reproduit le même schéma, en concluant son introduction par un appel à exposer intensivement « les nouveaux venus » « aux Lumières ». Ce discours sur les immigrés n’est toutefois pas une exclusivité belge ou flamande, mais est manifestement très influencé par des débats similaires en France ou des livres à succès des années 90, comme Le choc des civilisations de Samuel Huntington24. Dans ce genre de discours, les musulmans sont fondamentalement différents de « nous », ce qui fait qu’ils « se heurtent à notre système occidental de normes et valeurs25 ».

Bref, ce discours reproduit ce qui, deux décennies plus tôt déjà, se trouvait au centre de la justification de l’intervention militaire des États-Unis. Les prémisses de ce discours n’étaient d’ailleurs pas nouvelles à l’époque, mais s’inscrivaient dans une longue tradition de pensée sur la culture et la civilisation.

Nous en arrivons ainsi à un ordre suivant d’historicité appelé par cette introduction de De Wever, le combat politico-idéologique séculaire entre les Lumières et les anti-Lumières, à savoir, l’obscurantisme. De Wever balance ici entre les deux traditions. Quand il définit « notre culture publique », il le fait avec les concepts que nous ont transmis les Lumières. Nos valeurs et normes préconisent alors la séparation de l’Église et de l’État, ainsi que la démocratie et la modernité. En même temps, De Wever s’exprime aussi en s’appuyant sur la tradition burkéenne26, herderienne27, nationaliste et anti-Lumières. La tradition anti-Lumières en général, et les points de vue burkéens en particulier, s’adressent à nous directement par la bouche de De Wever quand il met l’accent sur « les similitudes entre le fondamentalisme musulman et la Révolution française, l’expression par excellence des Lumières et de la modernité ». Lorsque, pour argumenter ces similitudes, De Wever met sur le même pied Révolution française, jacobinisme28, utopisme, fondamentalisme, violence et « la fin justifie les moyens », il répète la critique cinglante de Burke à l’égard de la Révolution française29. Ici, manifestement, De Wever ne s’exprime plus en s’appuyant sur la pensée des Lumières. Ce langage, il le réserve uniquement à un concept multiculturel dans lequel la pensée des Lumières est instrumentalisée pour se distancier de « l’autre », de « l’islam ». Les Lumières sont alors engagées pour justifier un évolutionnisme culturel.

Dans cette citation, De Wever s’exprime selon la position des anti-Lumières et, plus précisément, selon le point de vue de Burke qu’il qualifie de « très d’inspirant », de « critique très claire des excès de la Révolution française ». La mise sur le même pied de la Révolution française telle que la voit Burke et de l’attaque des fondamentalistes musulmans sert un but politique très clair dans l’ici et maintenant. En effet, à travers Burke et le rapprochement de deux événements que plus de deux siècles séparent, De Wever parvient à se profiler politiquement sur le marché comme un adversaire du fondamentalisme musulman (et même de l’islam et des musulmans) et à se distancier des « socialistes » et autres progressistes qui croient en la possibilité de modeler la société. Plus encore, ces deux visions du monde ne sont pas les seules à être présentées comme utopiques, c’est également le cas des idéologies qui ne craignent pas de recourir à la violence pour atteindre leurs buts. Implicitement, en s’appuyant sur l’attaque de Burke contre les Lumières, De Wever met l’accent sur les similitudes entre l’Église de gauche et les musulmans que cette Église protégerait.

En même temps qu’il reproduit le point de vue de Burke, il reproduit également celui de Hayek30 et de Berlin31 : à savoir que toute intervention de l’État et de la politique dans le sens d’une société juste et égalitaire est non seulement utopique, mais débouche inévitablement sur la violence, le chaos et la barbarie.

Les strates idéologiques dans l’idéologie de la N VA

Dans la communication politique de De Wever, nous assistons à la reproduction de toute une série d’autres voix idéologiques. De Wever mésuse des Lumières pour se profiler comme modéré, comme « lubrifiant » en vue de réaliser un projet hostile aux Lumières et comme instrument de normalisation de l’évolutionnisme culturel.

L’hostilité aux Lumières

La première idéologie dominante que De Wever reproduit constamment est celle des anti-Lumières. Nous parlons ici du nationalisme herderien et burkéen en combinaison avec le conservatisme. Dans ce nationalisme, on perçoit la nation comme un organisme avec un socle moral et culturel qui a pris forme au long de l’histoire. La nation n’est pas une question de créer, mais de croître. Cette nation ethnique homogène doit demeurer préservée à l’aide de l’ordre existant. Cela consiste en ce que cette vieille nation historique et la reproduction de cette nation priment par exemple sur les droits de l’homme. De Wever et la N VA sont les défenseurs du particulier et rejettent l’universel, sont hostiles à une morale cosmopolite et, partant, à la Natural Law32.

La primauté de la nation signifie aussi que l’ordre moral et culturel de la nation doit être reproduit. Les médias et l’enseignement ne doivent pas préparer les citoyens à une vie dans un monde complexe et hyper-diversifié, mais doivent participer à la mise en place d’une nation homogène. Tout ceci va de pair avec un évolutionnisme culturel. Le fait de caractériser la Flandre comme une « communauté morale » est à cette fin un cadre discursif33 très solide qui permet le recours à une rhétorique des plus musclées et à des contrastes tranchants.

Tableau 1. Catégorisation de « Nous » (les bons Flamands) et de « Eux » (l’Église de gauche, les musulmans, les Wallons).
Nous Eux
Probes Faux
Fidèles Traîtres
Honnêtes Menteurs
Constance Compromis, concessions
Courageux Lâches
Travailleurs Fainéants
Sérieux Joueurs
Conséquents Opportunistes

Les nouveaux venus ne peuvent devenir membres de la communauté que s’ils souscrivent à l’identité de cette nation ethnique, propagent l’ordre moral et le maintiennent en place. Concrètement, cela consiste à soumettre à la nation aussi bien la démocratie que les valeurs des Lumières telles la liberté et l’égalité. Ces points de départ idéologiques sont dominants. Toutes les autres influences idéologiques sont interprétées et reproduites au sein de ce cadre global.

Le néolibéralisme

Une deuxième idéologie qui s’exprime au travers du discours de De Wever est celle du néolibéralisme. De Wever a beau tirer à boulets rouges à tout moment sur le néolibéralisme, dans ces attaques, ils ne vise que la dimension éthique de ce même néolibéralisme. De Wever est un nationaliste néolibéral et c’est la raison pour laquelle il rejette de sa pensée l’individualisme qui va de pair avec le néolibéralisme. Le néolibéralisme est accepté tant qu’il n’est pas en conflit avec les intérêts de la nation. Si nous examinons les conceptions propagées par De Wever à propos de la création de l’État, de l’influence que l’État doit avoir sur l’économie et l’organisation même de l’économie, nous voyons que De Wever, à l’instar de Dalrymple34, reproduit les dogmes néolibéraux de Hayek, de Friedman35 et de l’école de Chicago36. Le rôle de l’État doit être le plus restreint possible et ne doit pas consister à favoriser l’égalité. L’État ne peut prendre des mesures que pour reproduire la nation ou organiser la concurrence. L’indexation doit être supprimée, les allocations de chômage doivent diminuer et rester limitées dans le temps. En ce sens, la N VA joue sans grand mal la carte européenne, mais elle le fait toujours de façon conditionnelle. La N VA souscrit au cours économique prôné aujourd’hui par l’Europe et, tant que la politique européenne ne contrecarrera pas le combat pour la nation flamande, la N VA souscrira à cette politique. Plus encore, elle se mue en une avocate absolue et dogmatique de cette politique.

Le nationalisme flamand

Une troisième influence idéologique est naturellement la montée du nationalisme flamand et des développements idéologiques historiques qui vont de pair avec ce nationalisme. En première instance, nous pensons par exemple à Lodewijck De Raet et à son nationalisme économique, mais aussi à ses tentatives de constituer une élite flamande dans les centres d'éducation populaire. Bien entendu, ici, l’héritage idéologique de la Volksunie ne saurait manquer. La N VA se voit non seulement comme l’héritière légitime de la Volksunie, mais elle s’imagine aussi dans la même tradition de ce qu’elle appelle un nationalisme humanitaire et démocratique.

Le sceau de la Volksunie engage également le parti à se dissocier de l’autre héritier de la Volksunie, le parti d’extrême droite qu’est le Vlaams Belang. Pour insister sur cette dissociation, la N VA introduit un second concept de nation, en sus du concept de nation ethnique et harmonieuse que le parti partage avec le Vlaams Belang. Ce concept, la N VA l’a baptisé nationalisme civil, ce qui lui permet par la même occasion d’évoquer également la pensée des Lumières. Ce concept de nation n’a toutefois plus rien à voir avec la pensée des Lumières. En effet, cette nation civile est très manifestement greffée sur la nation ethnique. C’est cette dernière qui prime, ce qui fait que la différence entre la N VA et le Vlaams Belang reste mince.

L’homogénéisme

Une dernière idéologie qui ressort des discours de De Wever est celle de l’homogénéisme37. Cette idéologie, en même temps qu’elle en est la caricature, est tributaire de la pensée anti-Lumières, du nationalisme et du combat nationaliste flamand propagé par la N VA. Le noyau de cette idée est qu’une société ne peut survivre en bonne santé que si l’on y trouve suffisamment d’homogénéité. La diversité ou l’hétérogénéité, selon le discours de la N VA, rend le pays ingouvernable et n’entraîne que des coûts. Dans le cas de la N VA, ce qui l’emporte, c’est l’importance des normes et valeurs, des droits et devoirs que doivent intégrer les nouveaux venus. La N VA voit dans une base morale et culturelle unique, partagée par tous, la condition préalable pour en arriver à une vraie société, harmonieuse et solide. L’élément le plus important est le maintien et la reproduction de la nation ethnique : la langue flamande et les valeurs et normes flamandes doivent être propagées aussi par les nouveaux arrivants et ce n’est qu’à ce moment qu’ils seront les bienvenus. Ce sont surtout les musulmans et l’islam qui sont visés, parce qu’on s’imagine qu’ils ne partagent pas le fondement culturel de la nation flamande et des Lumières. Ce n’est que si les nouveaux venus réussissent leur examen d’intégration, y compris des tests linguistiques, qu’ils bénéficieront de tous leurs droits. Ce n’est que s’ils parlent le néerlandais qu’ils auront droit à une aide à la recherche d’emploi, à un logement social, à un revenu vital et au droit de vote. Bref, cette homogénéité est si importante pour la N VA que les droits de l’homme et la démocratie lui sont inféodés.

Les médias et la lutte pour l’hégémonie

L’élection de De Wever à la présidence de la N VA constituait du même coup le choix du recours aux médias de masse en tant qu’instruments politiques. Sans circulation dans les médias de masse, le parti ne pourrait jamais réaliser son projet politique et De Wever en est pleinement conscient, comme le montre sa communication ouverte à propos de son attitude avec les médias. De plus, le parti ne doit pas seulement percer dans les médias, il doit également se défaire des stigmates d’extrême droite avec lesquels le nationalisme flamand est aux prises. L’étiquette de conservatisme doit être épurée de son image froide, austère et impopulaire. De Wever et son parti doivent se présenter non seulement comme orthodoxes, rationnels, modérés, démocratiques et non racistes, ils doivent également vendre le nationalisme flamand en tant que produit moderne et modéré.

Le produit

L’idéologie très radicale de la N VA est donc très soigneusement emballée. La N VA vend son discours anti-Lumières, son projet politique radical, à la fois nationaliste flamand et libéral, comme un projet censé renforcer la démocratie. Le nationalisme de la N VA n’est ni radical ni discriminatoire, mais il est ouvert et inclusif, au contraire du nationalisme d’extrême droite du Vlaams Belang. Le conservatisme et le nationalisme démocratique et humanitaire, voilà la réponse aux tendances de fond en Flandre, aux besoins des Flamands, et cette réponse est modérée.

Le fait de soumettre à des conditions la démocratie et les droits de l’homme est vendu sur le marché comme une histoire d’opportunités. L’attaque contre « la solidarité redistributive » est menée sous l’étendard de la « véritable solidarité ». Le fait qu’en essence, cette « véritable solidarité » renvoie à la charité sous condition est rarement rendu explicite. La N VA ne parle pas de « séparatisme », mais de « la nécessité de réformer ce pays qui, du fait de ses deux démocraties, connaît des coûts d’hétérogénéité énormes ». La N VA investit beaucoup dans la présentation de son message sous la forme d’un message modéré.

Elle fait passer son message pour une expression de réalisme. Elle présente ce qu’elle défend sans fioritures, sans tabou et sans coloration idéologique, au contraire de l’élite dominante. De la sorte, elle se distancie de « l’Église de gauche », de « l’élite belgiciste » ou de « la bourgeoisie gauchisante de Zurenborg », bref, de ceux qui détiennent prétendument le pouvoir. Cette élite tend vers un idéal utopique et, de ce fait, dangereux. Sa pensée est abstraite, elle n’a aucun sens de la réalité et, à tout moment, elle peut dégénérer dans la violence. Cette pensée dominante est le principal fléau, s’il faut en croire le discours de la N VA. Elle est non seulement responsable de ce que la Belgique reste inchangée, mais elle s’en prend également à l’identité flamande et à la N VA en particulier.

Cette pensée dominante traite une fois de plus les musulmans de façon paternaliste, avec son discours multiculturel politiquement correct. À l’instar de tous les penseurs anti-Lumières, la N VA et De Wever se profilent comme des victimes du système, comme des gens qui doivent faire face au courant dominant.

De Wever et Bracke savent comment communiquer dans l’actuel paysage médiatique. Toute la communication politique de la N VA, ou presque, présente un seul et même discours principal, quel que soit le débat au sein duquel le parti s’exprime. Chaque problème que connaît la Belgique résulte du fait que la Belgique est un pays au bord du gouffre, un pays presque en faillite. La Belgique est une non-nation sur le retour, avec deux opinions publiques, deux identités et deux démocraties et c’est pourquoi rien ne fonctionne dans ce pays. La N VA combat cette démocratie paralysée de façon à ce que la Flandre obtienne enfin les dirigeants qu’elle mérite. C’est pourquoi, il est nécessaire de mener d’importantes réformes structurelles, d’enclencher un bouleversement copernicien et de positionner de centre de gravité vers les régions. Ce n’est que de cette façon que la Flandre pourra mener la politique économique, politique et migratoire dont elle a besoin et qu’elle réclame. Le PS et les partis francophones empêchent cependant cela avec le soutien des autres partis flamands qui recherchent des postes plutôt que de lutter pour des principes.

Ce message est communiqué sous une forme composée à l’aune des médias et de l’économie actuels. La communication est concise, affûtée et elle évite de recourir au jargon politique. Les slogans, phrases clés, anecdotes et citations percutantes sont généralement prêts. Pour chaque intervention médiatique, De Wever a un bon slogan pour aborder la lutte politique. Il recourt abondamment à la métaphore38 et à la métonymie39, lesquelles sont utilisées afin de présenter le message comme une normalité, quelque chose de modéré et comme la voix du peuple. Le langage de De Wever semble pouvoir être compris par tout le monde et il a en même temps l’aura40 d’un discours intelligent, voire très profond. En réalité, cette compréhension est une simple apparence. En effet, la tradition historique et l’idéologie très radicales diffusées par la N VA sont emballées dans une rhétorique qui n’a qu’un seul but : profiler le discours comme modéré. Comme nous l’avons montré, des journalistes de médias de tous bords, mais aussi des adversaires politiques et des intellectuels perçoivent le projet politique de la N VA comme modéré, démocratique et légitime. Jamais, par exemple, le caractère antidémocratique n’est clairement défini, pas plus que le radicalisme de son projet sur le plan économique. Le seul radicalisme que l’on dénonce parfois est celui de son programme communautaire. Le radicalisme du programme de la N VA est malaisé à comprendre si l’on ne va pas au-delà de cette rhétorique. La N VA et De Wever transmettent non seulement un « contenu politique pur », mais ils communiquent également une identité, du parti et de son président. Bart De Wever est un véritable héros populaire et l’incarnation de la communauté morale — le parfait Flamand. C’est un homme du peuple, comme en témoignent sa prédilection pour la friterie ’t Draakske, les périodiques populaires, ses costumes de chez SKM, sa maison sans design, le fait qu’il tond sa pelouse lui-même et son régime. Il n’est pas uniquement un homme ordinaire, il est également un humoriste sarcastique et toute la Flandre le sait depuis ses interventions dans l’émission de la VRT De slimste mens ter wereld.

Ce citoyen ordinaire a un caractère extraordinaire. De Wever est un homme persévérant, quelqu’un qui lutte courageusement, honnêtement et de façon bien décidée pour défendre ses principes. De Wever n’est pas un homme que l’on pourrait corrompre avec un poste ou l’autre. Il a même laissé la fonction de Premier ministre à Di Rupo, puisque cela allait servir la Flandre. Son courage et ses sacrifices pour la bonne cause font de lui un héros, un messie ou presque, porté à bout de bras par le peuple.

La reproduction

Mais surtout, De Wever est présent dans les médias de façon dominante. Ces dernières années, il a été l’homme politique le plus médiatisé de Flandre. Dans les émissions d’information et de débat, il est un sparring partner idéal. Il est cassant, il a la langue bien pendue et il est toujours prêt à sortir une remarque percutante, un bon slogan ou un trait d’humour sarcastique. De Wever fait l’info, il assure toujours l’information et le public désire le voir. Sa communication politique est bonne, parce que parfaitement adaptée aux formats médiatiques dominants d’aujourd’hui. Les médias de masse libèrent de l’espace dans leurs émissions ; les journaux et magazines reproduisent eux-mêmes le message de De Wever.

L’idée que la Belgique a deux démocraties est assénée comme une grande vérité, comme une description de fait de la réalité, et ce, tant par des journalistes que par des hommes politiques d’autres partis. Même des mots comme « sur-solidarité » sont reproduits par des médias de qualité sans que l’on ne s’arrête un instant sur les objectifs politico-idéologiques que vise l’introduction de ce mot dans le débat de société. Nous pouvons dresser ici une longue liste de mots, de phrases et d’idées que De Wever a lancés et qui font partie aujourd’hui du patrimoine commun. Ainsi, nous pensons à la nouvelle définition attribuée au mot « démocratie », mais aussi aux slogans ou expressions chocs comme « vette vis » (poisson gras, gros poisson, pour désigner un bon accord), contre « borrelnootjes » (cacahuètes, peanuts, pour en décrire un mauvais) ou l’expression disant que vous pouvez mener votre cheval à l’abreuvoir, sans toutefois l'obliger à boire. La circulation de ces mots et idées n’est pas sans conséquences. La définition des problèmes par la N VA est aujourd’hui acceptée comme réalité. Les journalistes ne semblent pas remarquer que, dans leurs questions par exemple, ils reproduisent eux aussi ces clichés idéologiques.

Au début de sa carrière, De Wever avait déclaré qu’à ses yeux la politique était une lutte sémantique dans laquelle on devait rallier les gens à sa cause en les séduisant par les mots, en imposant ses propres mots aux adversaires. Il y est bel et bien parvenu, de façon éclatante. Des concepts comme Belgique, démocratie, solidarité, mais aussi liberté sont vus aujourd’hui par la majorité des gens par la lorgnette que la N VA nous a tendue.

L’hégémonie de la N VA est manifeste quand nous examinons la circulation de son discours sur les diverses applications 2.0 d’Internet. Siegfried Bracke est, pour la N VA, le roi de la communication politique par son blog et dans les réseaux sociaux comme Facebook et Twitter. Bracke n’est pas seul en cela ; d’autres membres de la N VA utilisent Facebook en guise d’instrument politique. Ils y sont aidés par un grand nombre de profils qui contribuent à constituer une base portante pour le combat flamand. Ils font circuler massivement les propos de De Wever et, dans une moindre mesure, ceux de Bracke.

Le discours de la N VA n’est pas indissociable d’une grande partie du mouvement flamand classique. Au contraire, le combat de la N VA s’est greffé sur un discours dominant du monde associatif nationaliste flamand. Ce monde associatif, avec des organisations comme la VVB, l’OVV et Res Publica, est très fortement représenté lui aussi, sur Internet.

De même, le discours de la N VA est dominant dans les modules de réaction sur les sites des médias traditionnels. Tant dans De Standaard que dans des articles de la Gazet van Antwerpen, les voix pro-N VA dominent avec plus de 65 % des posts. Fait surprenant, là aussi, tant le message purement politique que la communication de l’identité de la N VA sont reproduits massivement et, souvent, textuellement. En outre, les personnes parlent toutes en leur nom propre et, partant, avec une légitimité accrue.

Il est frappant de constater que le parti et les différentes autres voix, dépendantes ou indépendantes, reproduisent presque littéralement les paroles de Bart De Wever. C’est la caractéristique d’une propagande réussie : assurer la diffusion massive et quotidienne d’une voix ou d’un message par des centaines de personnes, haut et fort, avec beaucoup de conviction et d’insistance, beaucoup d’emphase. Et ces personnes le font en étant absolument convaincues qu’il s’agit de leurs propres mots.

Examen d’un cas : la N-VA, l’attaque contre la démocratie belge

Au cours des deux décennies écoulées, on a assisté à des attaques répétées contre la démocratie. En un laps de temps relativement court, sous la poussée du Vlaams Blok, puis Belang, de l’Open VLD et de la N VA, l’acception de la démocratie telle que la concevaient les Lumières a disparu en Belgique. La démocratie est aujourd’hui une sorte de vox-populisme dans lequel les hommes politiques doivent prétendument parler le langage du peuple s’ils désirent se profiler comme de vrais démocrates. Notre démocratie est en crise depuis longtemps et, bien que cela ne soit pas un problème purement flamand ou belge, il est toutefois très inquiétant. Du fait qu’il y a déjà eu tant d’attaques contre notre démocratie et notre conscience démocratique, l’attaque de la N VA passe pour ainsi dire inaperçue de nos jours.

La crise économique et financière mondiale va de pair avec une montée des tendances antidémocratiques. C’est symbolisé, entre autres, dans la façon dont on considère l’opposition de la Grèce face aux mesures d’économies draconiennes de l’Union européenne.

La pression de la crise économique sur la démocratie et les droits acquis est également manifeste en Belgique. Le droit de grève est dans le collimateur et, on dirait que c’est chaque fois une nouvelle guerre idéologique qui est menée contre les coûts économiques des grèves, avec la N VA au premier rang.

Un État qui fonctionne selon la logique des entreprises

De même, la démocratie et la conscience démocratique se retrouvent dangereusement en ligne de mire. Depuis les années 90 déjà, la démocratie et l’appareil étatique sont perçus selon une logique d’entreprise. L’État doit fonctionner comme une entreprise : vite, avec efficience et à coûts réduits. L’État, et de plus en plus la démocratie aussi, doivent être rapides et efficaces. Depuis l’hégémonie du néolibéralisme, l’apparition des experts en communication et des gourous du marketing dans la politique et la commercialisation des médias, l’État, le monde politique et la démocratie doivent fonctionner et communiquer avec les citoyens comme une entreprise le fait avec ses clients. La démocratie n’est pas uniquement l’expression du peuple par la bouche des hommes politiques dans les médias ; la démocratie et l’État doivent également être efficients. Ils doivent fonctionner en conformité avec le marché et, par conséquent, se montrer lean and mean41. Bien plus que le contrôle du processus démocratique et de l’idéologie démocratique, ce sont aujourd’hui l’efficience et le respect du client qui passent au premier plan.

En ces temps de crise économique, cette logique d’entreprise est presque poussée à l’extrême par certains. Non seulement la démocratie doit être plus efficiente, mais, puisque les coûts de l’hétérogénéité sont trop élevés, nous devons tenir quelque peu la démocratie en bride, si l’économie le requiert.

Dans l’émission De zevende dag du 20 novembre 2011, Roland Duchâtelet, riche homme d’affaires affilié au VLD, avait déclaré : « Les différences entre partis politiques ont disparu. Les différences idéologiques ont disparu […]. On constate que la gestion du pays n’est plus un combat d’opinions, mais, en fait, une question de management. Et, en ce sens, cela incite à réfléchir autrement sur la façon dont nous allons diriger ce pays. Une deuxième chose […] que l’on constate, c’est que les partis sont, en fait, de mini-entreprises qui s’occupent d’abord de leur part de marché, recherchent davantage d’électeurs, plus de sièges, etc. Ces partis ne s’occupent pas en première instance de l’intérêt général. Je pense que la particratie est devenue un très grand problème dans le fonctionnement de notre démocratie. […]. Aujourd’hui, grâce à Internet, il y a également une révolution de l’information qui fait qu’il n’est plus nécessaire d’avoir une démocratie représentative. Nous n’avons pas besoin d’élus du peuple, le peuple peut tout aussi bien assumer ce rôle lui-même42. » Ici, Duchâtelet plaide ouvertement en faveur de la suppression de la démocratie représentative. Cette démocratie n’est pas efficiente.

Même la démocratie au sens étroit, la démocratie vue sous l’angle des élections et d’un parlement, est considérée dans les cercles économiques comme un poste de dépenses, comme la cause d’un ralentissement économique et comme un produit de luxe dont nous devons nous demander s’il vaut encore la peine de le garder.

La démocratie ramenée à la victoire aux élections et à l’ethnocratie43

De Wever et sa N VA ont poursuivi les attaques contre la démocratie et les ont complétées par une attaque nationaliste flamande contre la légitimité de la démocratie belge. Ces dernières années, la N VA en a créé une définition très spécifique, ramenée à la victoire électorale. Le parti a rendu cette définition hégémonique. La démocratie est ainsi ramenée à une dictature temporaire de la majorité. La N VA a profité des résultats électoraux de 2010 pour se présenter comme seule vraie voix de la Flandre et comme incontournable. La vision sous-jacente de la démocratie signifie également une rupture profonde avec la démocratie telle que la concevaient les philosophes des Lumières : d’égalité et de liberté, il n’est plus question, tout comme l’homme démocratique et le droit à l’opposition ne font plus partie de ce concept de démocratie. Le changement auquel aspire la N VA est révolutionnaire : elle vise une démocratie flamande et, pour cette raison, engage désormais une attaque de front contre la démocratie belge. Selon la N VA, cette démocratie belge n’est plus légitime. Ma démocratie, déclare De Wever, c’est la Flandre. Et si le gouvernement belge n’a plus la majorité dans cette démocratie, le Premier ministre n’est plus son Premier ministre non plus. Bref, la N VA et De Wever n’accordent plus de légitimité à la démocratie belge existante.

La démocratie flamande qui s’appuie sur l’identité flamande est la seule que le parti accepte. Dans son discours, la démocratie est ramenée à une ethnocratie. Cette interprétation est très répandue, comme en témoignent les nombreuses voix qui reproduisent les slogans de De Wever. Journalistes, intellectuels et hommes politiques depuis la droite jusqu’à la gauche souscrivent de plus en plus à l’idée que la Belgique est un pays à deux démocraties.

De Wever s’en prend aux fondements de la société démocratique

De Tocqueville44 le disait au 19e siècle ; Jefferson45, Paine46 et Rousseau47 le savaient au 18e : une démocratie saine requiert un citoyen démocratique fort. Ce citoyen démocratique ne naît pas, mais est éduqué dans une société démocratique. Cela requiert un système d’enseignement solide qui ne produit pas que de la main-d’œuvre manuelle, mais avant tout des citoyens démocratiques. Les médias aussi sont d’une valeur inestimable dans une démocratie saine. Ils doivent être, non seulement, le chien de garde de la démocratie, mais ils doivent aussi informer les citoyens sur la démocratie et contribuer à les former pour en faire des citoyens démocratiques. Aujourd’hui, hélas, force nous est de constater qu’au sein des médias, y compris ceux de qualité, les attaques contre la démocratie (belge) circulent comme si c’étaient des discours de haute teneur démocratique. L’attaque contre la démocratie, telle que De Wever la mène, n’est pas qu’une simple attaque nationaliste contre la démocratie. C’est une attaque générale contre la démocratie, contre l’homme démocratique et contre les valeurs des Lumières. Bref, c’est une attaque contre les fondements de la société démocratique.

Du côté de la tradition anti-Lumières, une attaque est orchestrée contre la liberté, l’égalité et la solidarité en tant que redistribution, sans lesquelles il ne peut être question d’une démocratie saine. De même, la N VA cible ouvertement et sans beaucoup de contestation l’homme démocratique, le droit nécessaire d’opposition et la protection des minorités.

L’idéologie anti-Lumières de la N VA est vendue comme une lutte pour la démocratie flamande. Toutefois, ce n’est pas elle, mais la primauté de la nation qui passe à l’avant-plan. La démocratie, l’homme démocratique, la liberté, l’égalité et la solidarité sont tous inféodés à la reproduction de la nation organique. Dans l’image du monde et de l’homme diffusée par la N VA et transformée en politique, nous naissons tous, non pas avec des droits, mais avec des obligations envers l’ordre moral de la nation organique flamande. C’est pourquoi, De Wever a déclaré à l’approche des élections communales de 2012 : « La ville n’appartient pas à tous. Tout le monde appartient à la ville. Pas de droits sans devoirs48. » Pour De Wever, ce ne sont pas les citoyens qui composent la ville ou la nation. Ce ne sont pas eux qui ont des droits et constituent une société sur base d’un contrat social. Dans la logique de De Wever, cette société « existe » tout simplement et chacun vient au monde avec des devoirs envers cette société.

La société flamande est propriétaire de ses citoyens et non l’inverse. Dans cette nation flamande, chacun a sa place et cette place fait en sorte que la société soit harmonieuse. Cet ordre harmonieux doit rester préservé ; toute intervention dans la société, dans l’ordre moral, constitue une menace à l’encontre de la nation et doit donc être évitée. Les nouveaux arrivants sont en principe bienvenus, quoique modérément et uniquement s’ils sont disposés à s’adapter à l’identité et au socle moral et culturel de la nation.

La N VA lance une attaque contre la démocratie en général et contre la démocratie belge en particulier, non pas en recourant à la violence ou par un coup d’État, mais à l’aide de mots et d’images. Le combat politique de la N VA est un combat idéologique contre la démocratie et les valeurs des Lumières. Elle le mène au nom de la démocratie, au nom d’un nationalisme ouvert et inclusivement civil, mais elle prêche un discours exclusivement hostile aux Lumières. Son but est la construction d’une toute nouvelle société flamande. Non pas une société basée sur l’idée d’une nation éclairée s’appuyant sur un contrat social entre des individus rationnels et libres, sur l’enracinement de la liberté et de l’égalité et sur la recherche d’une société toujours meilleure et plus juste, mais allant vers une nation organique, au sein de laquelle les intérêts des citoyens aussi bien que ceux de l’économie sont au service de la grandeur de l’ancestrale nation flamande. Cette nation prime toujours et ne cessera de primer sur les intérêts de l’individu, sur la quête du bonheur pour tous. Au nom de la démocratie, la N VA mène une révolution flamande et burkéenne.

Ico Maly (1978) est docteur en sciences culturelles (université de Tilburg, Pays-Bas), licencié en sciences culturelles comparées et post-gradué en collaboration au développement, option politique et conflits (université de Gand). Il enseigne les nouveaux médias et la politique à l’Université de Tilburg Professeur invité de politique et culture à la RITS à Bruxelles, il est l’auteur, entre autres, de N-VA : Analyse van een politieke ideologie (EPO, 2012) et de De beschavingsmachine: Wij en de islam (EPO, 2009)1.


1 Cette contribution reprend l’essentiel de la conclusion de mon livre, N-VA : Analyse van een politieke ideologie, EPO, 2012, et de son article « Politiek als een strijd om betekenis : Over de verantwoordelijkheid van politicologen in het maatschappelijk debat », Res Publica, 4-2014.

2 J. Blommaert, Discourse : A Critical Introduction, Cambridge University Press, Cambridge, 2005, p. 40.

3 Ibid., p. 43.

4 Michel Foucault (1926-1984), philosophe français. La revue Études marxistes no 109 (janvier-mars 2015) a publié un commentaire de son œuvre par Daniel Zamora.

5 J. Zienkowski et I. Maly, « Tussen natuur en verbeelding », pp. 25-62 dans I. Maly, (dir.), Cultu(u)renpolitiek : Over media, globalisering en culturele identiteiten, Garant, Anvers/Apeldoorn, 2007, p. 26.

6 J.B. Thompson, Ideology and Modern Culture : Critical Social Theory in the Era of Mass Communication, Polity Press, Cambridge, 1990, p. 73.

7 Constellation : un ensemble d’éléments interdépendants.

8 J. Zienkowski et I. Maly, op. cit., p. 32.

9 Common sense : le sens commun.

10 Roland Barthes (1915-1980). Philosophe, critique et théoricien littéraire français.

11 R. Barthes (1957). Mythologies, Éditions du Seuil, Paris, 1957.

12 J.B. Thompson, op. cit., p. 73.

13 L. Althusser (1971). On ideology, Londres, Verso. Louis Althusser (1918-1990) : philosophe français d’inspiration marxiste.

14 Idem, p. 16-17.

15 J. Blommaert (2000). Racisme als perspectief: over het ideologisch karakter van racisme. Texte rédigé à l’occasion de la session inaugurale de « Racisme en Beeldvorming ». Voir : http://www.flw.ugent.be/ cie/CIE/blommaert6.htm.

16 Hégémonique : qui exerce un pouvoir prépondérant.

17 R. Barthes, op. cit., p. 237.

18 Antonio Gramsci (1891-1937). Écrivain, homme politique et théoricien politique italien. Cofondateur du Parti communiste italien (PCI).

19 J. Blommaert (2005), p. 167.

20 J. Torfing (1999). New Theories of Discourse: Laclau, Mouffe and Zizek, Oxford, Blackwell, p. 302.

21 B. De Wever, Het kostbare weefsel : Vijf jaar maatschappijkritiek. Kapellen, Pelckmans.

22 B. De Wever, op. cit., pp. 43-45. Publié dans De Standaard le 8 novembre 2004.

23 J. Blommaert, Discourse: A critical introduction., 2005.

24 S.P. Huntington (1996). The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, Kingsway, The Free Press. En français : Le choc des civilisations, Éditions Olide Jacob, Paris, 1997.

25 I. Maly (2009a) ; I. Maly (éd.). (2007) ; D. Lesage (2004), p. 25.

26 Edmund Burke (1729-1797). Philosophe et homme politique irlandais considéré comme le père fondateur du conservatisme moderne. Adversaire acharné de la Révolution française et des idées des Lumières. Selon lui, la Révolution française trouble l’ordre naturel du monde. Il s’oppose à la faisabilité de la société.

27 Johann Herder (1744-1803). Poète, philosophe et théologien allemand. Il critiquait les Lumières françaises et rejetait l’idéal égalitaire individuel. Tous les peuples sur terre ont selon lui une identité unique et irremplaçable. Dans cette approche organique, le Volksgeist se révèle en tant qu’élément de l’ordre spirituel de la création, précisément comme cela s’est produit aussi dans le monde matériel, pour les minéraux et les plantes. Il est l’un des pères fondateurs du nationalisme (allemand).

28 Lors de la Révolution française, de 1789 à 1794, les Jacobins ont constitué le groupe de réformateurs le plus radical. Ils défendaient une justice sociale plus grande, la souveraineté du peuple et le caractère indivisible de la République française.

29 B. De Wever, op. cit., pp. 43-45.

30 Friedrich Hayek (1899-1992). Économiste et philosophe politique autrichien, pionnier du capitalisme libre-échangiste absolu et de la limitation radicale du rôle de l’État dans l’économie.

31 Isaiah Berlin (1909-1997). Philosophe et politologue libéral britannique, né en Lettonie et réfugié en Grande-Bretagne en 1921. A pratiqué des recherches sur l’histoire des idées. Rejetant la faisabilité de la société, il voyait la société comme un groupe issu de la nature auquel on désire appartenir, avec des obligations, dont celle d’obéissance.

32 Le droit naturel est l'ensemble des droits que chaque individu possède du fait de son appartenance à l'humanité et non de par la société dans laquelle il vit. Le droit naturel, dont la liberté et l'égalité sont des composantes, est considéré comme inné et inaltérable, universellement valable même lorsqu'il n'existe aucun moyen concret de le faire respecter. .

33 Cadre discursif : dans le cadre d'une pensée structurée.

34 Theodore Dalrymple. Médecin et écrivain britannique. Il affirme que la responsabilité personnelle est déterminante dans la pauvreté, par exemple, et non pas la situation sociale ni non plus les structures de la société. Il estime que le relativisme culturel et le multiculturalisme sont en contradiction avec le bon sens commun. Le déclin de notre culture et de nos valeurs, les problèmes sociaux comme la pauvreté, l’alcoolisme et la toxicomanie, les familles démembrées, la violence conjugale, etc., sont d’après lui provoqués par la large diffusion des idées des Lumières sur l’égalité, la liberté et l’épanouissement individuel.

35 Milton Friedman (1912-2006). Économiste américain, pionnier du capitalisme libre-échangiste et de l’intervention limitée de l’État. Conseiller de Ronald Reagan.

36 École de Chicago. Dans les années 1940-1960, des économistes de l’Université de Chicago ont développé une vision de l’économie qui affirme que le libre marché lui-même est le mieux à même de se réguler et que l’intervention de l’État doit être ramenée au strict minimum. Son père fondateur est Milton Friedman.

37 J. Blommaert et J. Verschueren, Het Belgische migrantendebat, Anvers, IPrA Research Center, université d’Anvers, 1992. J. Blommaert et J. Verschueren, Debating Diversity : Analysing the Discourse of Tolerance, Londres & New York, Routledge, 1998.

38 Métaphore : langage figuré.

39 Métonymie : procédé par lequel un concept est désigné par un terme désignant un autre concept qui lui est relié par une relation nécessaire (l’effet par la cause, le contenu par le contenant, le tout par la partie, etc.). (Déf. Le petit Larousse illustré, 2016.)

40 Aura : rayonnement.

41 Rationnels et parcimonieux.

42 VRT, 20 novembre 2011, « Regering van technocraten of politici ? ». Voir : http://www.deredactie.be/cm/VRTnieuws/mediatheek/programmas/dezevendedag....

43 Pouvoir d’une ethnie sur d’autres.

44 Alexis de Tocqueville (1805-1859). Philosophe politique et sociologue français. Père fondateur, sur le plan théorique, du libéralisme politique moderne. Partisan de la quête de l’égalité sociale dans la liberté.

45 Thomas Jefferson (1743-1826). Homme d’État, philosophe, architecte et créateur artistique américain. Troisième président des États-Unis. C’est à sa plume que l’on doit la part la plus importante de la Déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776, qui définit les principes d’une nation démocratique : tous les hommes ont été créés égaux, la souveraineté du peuple, le droit à défier les autorités lorsque celles-ci ne respectent pas les lois, et le droit naturel à la liberté individuelle, à l’existence et à la recherche du bonheur.

46 Thomas Paine (1737-1809). Philosophe, libre-penseur et révolutionnaire anglo-américain. Il a joué un rôle important aussi bien dans la Révolution américaine que dans la Révolution française. Dans son ouvrage, Common Sense, Paine déclare qu’il voit dans les petites gens les égaux de la noblesse terrienne. La légitimité politique est le résultat d’un consensus général et actif ; il plaide également en faveur de la redistribution de la richesse.

47 Jean-Jacques Rousseau (1712-1778). Philosophe et écrivain français qui eut une influence profonde sur la littérature, la pédagogie et la politique. Son ouvrage Le Contrat social a influencé la Déclaration universelle des droits de l’homme ainsi que la Constitution française de 1793.

48 « Niet bij voorbaat gewonnen », De Standaard, 23 avril 2012.