La privatisation de la RDA : un exemple pour la Grèce ?

Table des matières: 
Études marxistes no. 112
Auteur: 
Herwig Lerouge

Depuis le diktat européen imposé à la Grèce le 13 juillet dernier, tout est à vendre en Grèce : îles, plages, hôtels, châteaux, ports, aéroports, autoroutes, chemins de fer, sites olympiques… Un agent immobilier suisse haut de gamme a déjà vendu pour 4,2 millions d’euros l’île de Stroggilo, près de Samos, à Johnny Depp, négocié l’îlot Gaïa dans les îles Ioniennes pour Angelina Jolie et Brad Pitt, et acheté pour 15 millions l’île d’Agios Thomas près d’Égine avec le milliardaire Warren Buffett. Et la liste de ses clients ne cesse de s’allonger.

Mais ça, c’est le côté people. La vraie finance, elle, vise surtout les services publics qui fournissent l’eau, l’électricité, le gaz, les télécommunications ou encore les infrastructures, comme les aéroports. Le gouvernement grec a dû vendre les 14 aéroports qui étaient rentables et en revanche garder les 30 autres, qui étaient déficitaires et qu’il doit subventionner. Le maire de Corfou n’en revient pas. « Notre île de 120 000 habitants reçoit plus d’un million de touristes par an. Notre aéroport est extrêmement rentable. Pourquoi le livrer maintenant à des mains étrangères1 ? »

Et qui va prendre le contrôle de ces aéroports ? C’est la société Fraport AG, une entreprise publique allemande dont la majorité des actions appartient à la Ville de Francfort et au Land de Hesse. Ce qui était propriété de l’État grec va devenir propriété de l’État allemand. Et les profits réalisés dans ces 14 aéroports financeront les services publics allemands2.

La vente d’actifs publics d’ici fin 2017 devrait rapporter 50 milliards d’euros, dont la moitié doit servir à recapitaliser les banques. Une autre partie sera utilisée pour payer les créanciers allemands, français… et le restant sera consacré à des investissements non déterminés pour l’instant.

Déjà, en 2011, Jean-Claude Juncker, à l’époque président de l’Eurogroupe, organe informel des ministres des Finances de la zone euro, comparait la situation de la Grèce à celle de l’Allemagne de l’Est après la réunification. Dans le magazine allemand Focus, il expliquait que « la souveraineté de la Grèce serait énormément restreinte » en raison de « la vague de privatisations à venir ». Il faut, disait-il, une agence de privatisation pilotée par des experts européens et fondée « sur le modèle de la Treuhand allemande », cet organisme qui avait vendu 14 000 firmes est-allemandes de 1990 à 1994. Il se disait convaincu que les mesures prises « résoudraient la question grecque3 ».

Le fonds de privatisation dont parle Juncker a été créé depuis et s’appelle le TAIPED (fonds de mise en valeur du patrimoine privé de l’État grec). Il reprend en effet les méthodes mises en œuvre lors de la réunification allemande.

Nous sommes le peuple… pour quelques mois

Le 9 novembre 1989, la chute du mur de Berlin ouvre la voie à la réunification allemande : après une séparation de plus de 40 ans, la République démocratique allemande (RDA), pays de 16 millions d’habitants, et la République fédérale d’Allemagne (RFA), qui compte 63 millions d’habitants, sont réunifiées.

Se pose alors la question de savoir comment adapter l’ensemble du système productif de la RDA et comment l’intégrer dans l’ensemble de l’économie allemande. La RDA avait une industrie et une agriculture développées et assez complètes. Le problème central était le manque de capitaux pour moderniser un appareil productif vieillissant. Mais les entreprises, la propriété foncière et l’ensemble des activités économiques appartenaient à l’État, et donc aux citoyens. C’était du moins l’avis de ceux qui avaient renversé le gouvernement communiste sous le slogan « Nous sommes le peuple ». Dans cet esprit, les militants à la base de la révolte de 1989, et qui étaient organisés dans une « table ronde centrale », avaient présenté au Premier ministre Hans Modrow une « proposition pour former rapidement une agence fiduciaire (Treuhandgesellschaft en allemand) chargée de sauvegarder des droits des citoyens de la RDA sur la propriété publique de la RDA ». Ils considéraient que le transfert de ces biens à l’État serait une « dépossession des citoyens ». Ils craignaient que, dans le cas d’une « annexion de la RDA à la RFA, la propriété du peuple ne soit perdue », si tout cela appartenait à l’État. Cette Treuhandgesellschaft devait immédiatement émettre des actions et les distribuer aux citoyens de la RDA sous forme de participations au capital de la RDA. Un capitalisme populaire en quelque sorte. Tous actionnaires !

Le gouvernement Modrow, coalition de tous les partis existants en RDA, avait alors créé, le 1er mars 1990, la Treuhandanstalt, plus communément appelée la Treuhand.

Mais le 18 mars 1990, la CDU est-allemande gagne les élections. Sur ordre du gouvernement ouest-allemand, dirigé par le chrétien-démocrate Helmut Kohl, les espoirs des citoyens de la RDA vont être brutalement enterrés. Le 17 juin 1990, la nouvelle Chambre populaire de la RDA adopte la Treuhandgesetz (loi sur la privatisation et la réorganisation du patrimoine de l’État). Cette loi stipule que « le patrimoine d’État doit être privatisé ». Cela devient la tâche de la Treuhand.

Selon Kohl, la RDA était en faillite, son économie totalement usée et il allait en faire en quelques années, grâce au travail de la Treuhand, un « paysage florissant ». Cette loi met ainsi fin aux rêves de capitalisme populaire des mouvements citoyens qui avaient contribué à la chute du mur. Mais les nouveaux dirigeants politiques et une armée de professeurs de l’Allemagne de l’Ouest se bousculent alors sur les plateaux de télé pour affirmer que la privatisation de la RDA allait sauver les citoyens de la catastrophe : en fait, disaient-ils, l’économie de la RDA ne valait rien, il n’y avait que des dettes et les citoyens de l’ex-RDA auraient même dû être reconnaissants qu’on ne leur donnait pas de titres de propriété, car ainsi ils ne seraient pas redevables des dettes.

Cette façon d’imposer brutalement les règles ouest-allemandes à l’ex-RDA révèle une arrogance inouïe qui présuppose que le passé est-allemand ne valait rien et que l’on pouvait faire table rase de 40 ans d’histoire. Selon François Bafoil, « ce qui s’est trouvé nié, c’est notamment un ensemble de relations à la fois économiques et sociales, dont les liens tissés durant plusieurs décennies, qui assuraient la cohérence et l’équilibre à la société est-allemande. La concentration des moyens au sein de combinats4 toujours plus intégrés verticalement ne répondait sans doute guère à la rationalité économique, mais elle se trouvait partiellement compensée par des ajustements locaux qui garantissaient l’échange. Nier d’un seul mouvement ce qui avait représenté durant plusieurs décennies les environnements sociétaux, c’était […] présupposer que l’expérience antérieure est-allemande ne valait rien, seuls les savoir-faire ouest-allemands faisant référence. C’était affirmer de façon centralisée que le changement se décrète de manière autoritaire sans la prise en compte des expériences antérieures5. »

Cette décision de ne pas rendre l’économie de la RDA à ses habitants, mais de la vendre au plus offrant était naturellement exigée par les grosses multinationales d’Allemagne de l’Ouest. Et elle exauçait évidemment les vœux du patronat de l’Allemagne de l’Ouest qui demandait une privatisation massive et rapide. Car ce patronat avait, sur la valeur de l’appareil productif de la RDA, une vue tout à fait différente de celle de la propagande de Kohl, répercutée dans les journaux destinés aux citoyens ordinaires. Une équipe de prospection de la Banque Schröder, Münchmeyer, Hengst & Co., s’était rendue très tôt en RDA et ses experts avaient écrit, dans un rapport commenté dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung du 7 février 1990 : « Les participants à ce voyage de prospection sont enthousiastes. Les trois quarts des participants ont l’intention ferme d’acheter des entreprises en RDA. Ils pensent qu’en dix ans maximum, les affaires seront très rentables. »

L’orientation prise s’intégrait aussi totalement dans l’idéologie libérale à la base de l’Union européenne. « Si l’État avait repris les entreprises pour poursuivre leurs activités, une telle mesure aurait soulevé d’énormes problèmes en matière de doctrine de politique économique et se serait soldée par des effets innombrables de distorsion de concurrence aussi bien dans l’Allemagne réunie qu’au sein de l’UE, sans parler du fait qu’elle aurait certainement empêché la rapide adaptation de l’économie aux lois du marché6. »

« Ruée vers l’or » : un pays entier vendu pour une bouchée de pain

La Treuhand est donc transformée, par la loi du 17 juin 1990, en agence de vente au privé des biens de l’ex-RDA. Detlev Rohwedder, président du conseil d’administration de Hoesch AG et membre de nombreux autres conseils d’administration dans les plus grosses entreprises allemandes, en devient le premier président. André Leysen, ancien président de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB), sera le seul étranger à faire partie de sa direction. Quand Rohwedder est assassiné, Birgit Breuel, fille d’un banquier et elle-même plusieurs fois ministre régionale des Finances, lui succède.

On assiste alors à une véritable ruée vers l’or. Industries, banques, lobbyistes et ambitieux se ruent vers l’Est en l’absence de tout cadre légal. Premier arrivé, premier servi. Cela va tellement vite que, lors d’une visite en Belgique à la fin 1992, Birgit Breuel pouvait annoncer que « bientôt le rôle de son organisme se limiterait à veiller au respect des engagements pris par les repreneurs occidentaux, en termes d’investissements, de maintien de l’emploi7 ». À la fin 1994, un peu avant la fin de la Treuhand, elle fit le bilan : « Lorsque nous avons commencé, nous avions à porter un diagnostic sur environ 8 500 entreprises. Aujourd’hui, après des restructurations importantes, notre portefeuille est monté à quelque 13 000 entreprises. À ce jour, nous avons privatisé 12 300 entreprises et parts d’entreprise et nous en avons fermé 2 500. Un millier sont en voie de privatisation. Il reste donc 800 entreprises à privatiser8. »

La privatisation était donc la priorité absolue. La Treuhand n’a presque jamais envisagé d’assainir des entreprises pour en faire des entreprises publiques efficaces. Dans l’industrie, 87 % des entreprises privatisées ont été vendues à des groupes ouest-allemands ou, dans le meilleur des cas, sont devenues des filiales de firmes ouest-allemandes. Dans beaucoup d’autres cas, les Allemands de l’Ouest les ont achetées à bas prix pour les fermer et éliminer ainsi des concurrents ou pour spéculer sur les terrains ou les bâtiments.

Les grandes usines sidérurgiques de Brandenburg ont été entièrement détruites. L’usine de tracteurs de cette ville et la filature de laine n’existent plus. Les 5 000 travailleurs de Pentacon Dresden ne produisent plus aucune caméra. On ne construit plus de camions. KruppStahl a acheté avec des subsides de l’État le laminoir d’Oranienburg et l’a fait arrêter en 1993. L’usine berlinoise d’installations de chauffage, qui comptait 1 850 travailleurs et qui était un gros exportateur de centrales électriques, a fait faillite en 1993. Même des entreprises modernes comme la mine de potasse de Bischofferode ont été fermées et les travailleurs mis à la porte parce que la multinationale ouest-allemande BASF voulait éliminer la concurrence est-allemande.

Souvent, la Treuhand n’a demandé qu’un mark symbolique pour de grandes entreprises. Elle a de plus remboursé aux nouveaux chefs d’entreprise de prétendus frais d’assainissement de sites contaminés et leur a versé des aides à l’investissement et des compensations pour les pertes subies. De nombreux acheteurs ont été dispensés des contrôles de routine normaux en matière de commerce et de personnel.

Certains ont parlé de l’unification économique allemande comme d’une « prise de contrôle hostile », terme utilisé à la Bourse quand une firme cherche à fusionner avec un concurrent pour l’éliminer et reprendre ses parts de marché. Les décisions de fermeture ou de privatisation de la Treuhand n’ont jamais fait de tort à une entreprise de la RFA active sur le même marché que les entreprises de l’ex-RDA. Souvent, elle a préféré laisser mourir des entreprises plutôt que de les vendre à des concurrents de firmes de la RFA (comme la compagnie aérienne nationale Interflug) : si un produit d’une société est-allemande était concurrentiel et constituait une menace pour ses concurrents de l’Ouest, la Treuhand fermait l’entreprise de l’Est.

La privatisation des biens en ex-RDA a fourni aussi d’immenses profits grâce à la spéculation immobilière lors de l’achat d’entreprises et de bâtiments. Comme le marché était saturé, c’est l’acheteur qui déterminait le prix. Souvent des entreprises valant des centaines de millions de marks et recevant des subsides publics ont été vendues avec terrains et bâtiments pour un mark symbolique.

Les banques occidentales ont pu acheter les banques publiques de la RDA pour la somme ridicule de 412 millions d’euros. En contrepartie, elles ont reçu les créances des entreprises, les créances immobilières (10 milliards) et des coopératives agricoles (4 milliards). La Deutsche Bank a raflé les deux tiers des filiales de la Banque d’État de la RDA.

Lorsqu’un concurrent de l’Est avait une position forte sur le marché, la Treuhand décidait que cette position faussait la concurrence et liquidait la société (comme pour Vereinigte Transport AG). Dans tous ces cas, le résultat était le même : élimination des concurrents réels ou potentiels des entreprises occidentales et destruction des capacités de production à l’Est afin de protéger les intérêts de l’industrie ouest-allemande.

Dans le meilleur des cas, les entreprises privatisées ont perdu leur indépendance et sont devenues des filiales ou des succursales d’entreprises occidentales. En 1992, c’était le cas pour plus de 90 % des sociétés privatisées. Ces filiales ont été souvent les premières visées en cas de faible conjoncture. La recherche et le développement sont restés aussi au sein de la maison-mère en RFA. Enfin, comme ce sont les maisons-mères qui paient les impôts, ces filiales contribuent beaucoup moins ou même pas du tout au financement des pouvoirs publics des lieux où elles se trouvent.

Que sont devenus les florissants champs de blé d’antan ?

Dans l’agriculture, la grande expropriation a eu lieu de 1990 à 1992. À la veille de la réunification, le 3 octobre 1990, il y avait en RDA 3 844 fermes collectives (LPG) et 464 entreprises agricoles d’État (VEB). La taille moyenne des exploitations était de plusieurs milliers d’hectares. 850 000 personnes, soit 11 % de la population active, travaillaient dans l’agriculture, contre 4 % en Allemagne de l’Ouest. Entre 1989 et 1993, les personnes employées dans l’agriculture et la foresterie passèrent de 923 000 à 179 000. Les femmes, souvent affectées à la traite et aux soins des animaux, furent particulièrement touchées. Mais des cadres dirigeants diplômés durent également quitter leur emploi.

Les terres confisquées aux junkers (propriétaires terriens de la noblesse) et aux anciens nazis lors de la réforme agraire de 1945 devinrent propriété de l’État fédéral. La Treuhand s’occupait de leur location en attendant de pouvoir les vendre. Des descendants des anciens gros propriétaires tentèrent de se faire restituer leurs biens. Mais l’Union soviétique avait mis comme condition à la réunification que l’on ne revienne pas sur les expropriations qui avaient eu lieu entre 1945 et 1949. Pourtant, en 1994, les anciens propriétaires ont obtenu de pouvoir racheter leurs domaines à des conditions avantageuses. Les locataires de l’époque avaient un droit de préemption mais souvent n’avaient pas les moyens.

Peu avant la réunification, le gouvernement Modrow avait transféré la pleine propriété de leurs terres aux paysans qui étaient entrés dans les fermes collectives à la suite de la réforme agraire de 1945. Cette mesure a été annulée par le parlement de l’Allemagne réunifiée le 14 juillet 1992. En 1991, les LPG avaient été contraintes de se dissoudre.

Certains de leurs anciens dirigeants corrompus les ont transformées en nouvelles coopératives ou en sociétés anonymes et en ont pris la tête. Ils ont falsifié les bilans pour en sous-estimer la valeur réelle et pour convaincre les anciens coopérateurs de quitter l’entreprise avec une indemnisation très au-dessous de celle à laquelle ils auraient pu prétendre normalement. Des cadres des anciennes LPG sont ainsi devenus propriétaires de grandes exploitations… comme à l’époque des junkers ! On les a d’ailleurs surnommés les « barons rouges ». Ils se retrouvent maintenant dans le Bauernverband, tandis que les petits paysans sont représentés par le Bauernbund.

Alors que l’agriculture nourrissait tous les habitants de RDA, dix années après la réunification la surface cultivable avait diminué de 20 %, le cheptel de 50 % pour les bovins et de 65 % pour les porcs. Après l’union monétaire, qui a eu lieu le 1er juillet 1990, date à laquelle le DM est devenu la monnaie officielle, des chaînes de grande distribution ouest-allemandes ont éliminé les produits agricoles est-allemands du marché. Les cultivateurs ne recevaient plus que la moitié ou même le tiers de l’ancien prix de leurs produits. Beaucoup d’agriculteurs ont perdu leur travail ou ont rendu leur tablier.

Dès 1990, l’agriculture est-allemande a aussi vu arriver des spéculateurs qui n’avaient pas de passé d’exploitant mais qui étaient pleins de fric. Le patron de Remondis, empire industriel de la gestion des déchets, a acheté en 1994 plusieurs des 465 domaines agricoles gérés directement par l’État au temps de la RDA. Autre exemple, le groupe agricole KTG Agrar, basé à Hambourg, coté en Bourse, à la tête de 32 000 hectares en Allemagne, pour l’essentiel à l’Est. Mais aussi le groupe familial Lindhorst, spécialiste des soins aux personnes âgées, le fabricant de meubles Steinhoff, ou encore la conserverie Stollenberg, tous basés à l’Ouest. À une époque de taux d’intérêt bas, investir dans la terre est une bonne affaire. Qu’ils servent à la production alimentaire ou à la production d’énergie, la valeur des terrains augmente. Les subventions européennes, versées à l’hectare, font le reste.

En Allemagne, le farmgrabbing a été une conséquence directe du mode d’action de la Treuhand. Le plus offrant a été favorisé au détriment des exploitations familiales et d’immenses fermes collectives ont souvent été achetées en bloc par leurs cadres qui, maintenant arrivés à l’âge de la retraite, les revendent à de riches spéculateurs.

Les prix à l’hectare ont augmenté de 54 % entre 2009 et 2012 dans le Brandebourg, de 79 % dans le Mecklembourg/Poméranie9. On assiste à « la transformation d’une agriculture ancrée dans des villages en une agriculture qui n’est plus qu’un investissement financier » : le président de la section régionale de la fédération des agriculteurs, le Bauernbund, se bat contre ces pratiques, mais il doit reconnaître que, dans l’Allemagne unifiée, elles sont « entièrement légales ».

Un cas exemplaire : les mines de potasse de Bischofferode.

Ce n’est pas que les victimes des fermetures, des privatisations et des malversations de la Treuhand ne se soient pas battues puisqu’il y a eu 1 032 actions de protestation entre 1990 et 1993. Par exemple, le 2 septembre 1991, les 5 500 travailleurs de l’usine de matériel de bureau de Sömmerda en Thuringe ont arrêté le travail et bloqué la circulation ; quinze jours plus tard, les sidérurgistes d’EKO Stahl à Eisenhüttenstadt ont protesté devant la centrale de la Treuhand à Berlin et les travailleurs des usines chimiques Leuna ont occupé leur entreprise.

Les syndicats ont partiellement soutenu ces actions. Le syndicat IG Metall a exigé d’être associé aux décisions de la Treuhand, mais celle-ci s’est arrangée pour exclure de ses délibérations même les gouvernements des Länder concernés. Le Parlement fédéral a pu discuter une fois du budget de la Treuhand et il lui a donné ensuite carte blanche ; et le gouvernement fédéral a promis aux directeurs de la Treuhand que, même en cas de décisions très contestables, ils ne seraient pas inquiétés.

Un cas de résistance exemplaire, toujours d’actualité d’ailleurs, est le combat des mineurs de Bischofferode. Le 22 décembre 1993, la mine de potasse Thomas Müntzer à Bischofferode devait être fermée sur décision de la Treuhand. En juillet 1993, quarante mineurs étaient partis en grève de la faim pour empêcher cette fermeture et pour sauver 700 emplois. Dans cette région pauvre du nord de la Thuringe, la fermeture de cette mine signifiait que plus de la moitié de la population active du canton serait sans travail car, depuis la réunification, 11 000 des 33 000 emplois de la région avaient déjà disparu, après la fermeture de la filature, d’une usine de tricotage et d’une usine d’électronique.

Les jours qui avaient précédé, leurs femmes étaient descendues dans la mine, à 580 mètres de fond, pour l’occuper en signe de protestation. Les évêques catholique et protestant avaient publié une « lettre ouverte » au ministre des Finances Waigel. Des comités d’entreprise de nombreuses firmes allemandes, notamment le personnel des usines Krupp, étaient venus témoigner leur solidarité.

En 1993, la Treuhand avait chargé la banque Goldman Sachs, (eh oui !) d’élaborer le plan de privatisation de l’industrie de la potasse. La banque avait proposé un « regroupement » et des « fusions ». La Treuhand avait alors conclu un accord avec BASF, seul producteur de potasse ouest-allemand et leader européen du secteur, en promettant de prendre en charge les dettes des mines est-allemandes, évaluées à 135 millions d’euros, et d’apporter à la nouvelle société 500 millions d’euros de liquidités. BASF avait fusionné sa filiale spécialisée dans la potasse, Kali und Salz (K+S), avec la société Mittledeutsche Kali (MDK) qui regroupait les mines de l’ex-RDA. Le capital était majoritairement aux mains de BASF (51 %), la Treuhand conservant 49 % des titres au moins jusqu’en 1998. Quatre mines sur treize seraient fermées : trois à l’Ouest, une à l’Est. La mine de potasse Thomas Müntzer à Bischofferode était dans le collimateur. BASF justifia la fermeture en invoquant une sous-utilisation des capacités suite à une saturation du marché mondial. Selon K+S, la mine de Bischofferode était la moins rentable alors que, selon le comité de lutte local, on perdait de l’argent, mais cela n’était pas dramatique, et la potasse locale, qui nécessitait une procédure spécifique pendant le traitement, était unique et de grande qualité. Ce comité proposa de faire examiner l’entreprise par un audit indépendant, ce que la Treuhand refusa, comme elle refusa l’offre d’un entrepreneur indépendant. Les travailleurs de Bischofferode sont toujours convaincus que la vraie raison de tout cela était la volonté d’éliminer un concurrent. Les clients étaient des entreprises de produits chimiques d’Europe du Nord et de l’Ouest qui étaient en concurrence avec BASF. La fin du sel de Bischofferode leur a coûté des millions pour transformer leur procédé de production. Les travailleurs font aussi remarquer que Helmut Kohl a travaillé pour BASF dans le passé. Aujourd’hui encore, les citoyens de l’ex-RDA remboursent BASF.

Les profits ont été privatisés alors que les pertes ont été refilées à l’État. Vingt ans plus tard, la presse locale de Thuringe a publié le document officiel, en principe toujours secret, de la fusion de l’entreprise de potasse est-allemande avec K+S. On y apprend ainsi que la région de Thuringe, qui a déjà payé plus de 400 millions d’euros à K+S, lui paie encore aujourd’hui 20 millions d’euros par an pour l’assainissement de l’environnement suite à la fermeture, parce que les cavités souterraines doivent être remplies pour empêcher des glissements de terrain. Selon K+S AG, il faudra encore payer 300 millions d’euros pour deux mines fermées. D’autres experts parlent de deux milliards. Cet accord avait été signé par le gouvernement régional CDU de l’époque.

Une gigantesque casse sociale…

Le résultat de tout cela est la plus grande destruction de richesses sociales jamais vue en temps de paix.

Le 19 octobre 1990, Rohwedder, président de la Treuhand, estimait la valeur des biens à privatiser à 300 milliards d’euros. La Treuhand était censée revendre les actifs publics en faisant un bénéfice, mais elle a clôturé ses comptes sur un énorme déficit de 135 milliards d’euros. Plus de 400 milliards d’euros ont été détruits.

Quatre millions d’Allemands étaient salariés des entreprises passées dans le giron de la Treuhand en 1990. Les entreprises privatisées avaient promis d’en reprendre 1,5 million. Mais en 1994, même Birgit Breuel, présidente de la Treuhand, reconnaît qu’au moins 20 % des investisseurs n’ont pas tenu leurs engagements et qu’il y avait des acquéreurs qui achetaient des entreprises pour ensuite s’en débarrasser et spéculer sur l’immobilier.

Même en prenant le chiffre de 1,5 million pour argent comptant, cela signifie que la Treuhand a détruit 2,5 millions d’emplois. En 2008, l’ex-RDA compte un sixième de la population allemande, mais la moitié des Allemands sans emploi.

Fin 1991, l’industrie de l’Est ne produisait plus qu’un tiers de sa production d’avant 1989. Ses exportations s’étaient effondrées et avaient diminué de moitié en deux ans, surtout vers les pays de l’Europe de l’Est et l’URSS. Mais ce n’était pas perdu pour tout le monde puisque les exportations de firmes ouest-allemandes vers ces régions avaient presque doublé.

En deux ans, de 1989 à 1991, la richesse produite dans les régions de l’Est a chuté de 44 %, la production industrielle de 65 % et le nombre de personnes actives est passé de 8,9 millions à 6,8 millions.

En moyenne, le taux de croissance a été de 1 % entre 1990 et 2004. En 1959, le PIB par habitant de l’Est était la moitié de celui de l’Ouest. En 1991, il s’élevait à un tiers. En 2009, vingt ans plus tard, il n’est toujours que de deux tiers.

Entre 1989 et 2006, 4,1 millions d’Allemands de l’Est ont émigré. Surtout dans les anciennes villes industrielles, on estime à 1,3 million le nombre de maisons inoccupées. La solution : la démolition.

… payée par le contribuable

Souvent en situation de monopoles, les nouveaux propriétaires venus de l’Ouest licencient massivement et font du chantage à l’État, demandant des subventions pour investir. Un directeur de la Treuhand expliquera plus tard qu’« aucune grande banque allemande n’a risqué le moindre mark. Tout était garanti par l’État. » Un autre directeur note dans son journal : « Personne ne se gêne et personne n’a de scrupules à dévaliser les caisses de l’État, car c’est bien de cela qu’il s’agit10. »

C’est aussi l’État qui va financer la remise à niveau de l’appareil productif et fermer les entreprises les moins rentables, celles qui n’ont pas trouvé de repreneurs.

La vente des biens de l’État est-allemand aura rapporté en réalité seulement 37 milliards. Et le bilan de la Treuhand se solde par un déficit de 135 milliards d’euros. « Nous ne vendons pas des entreprises, nous achetons des investisseurs », disait Birgit Breuel11. Et cela s’est fait dans de nombreux cas dans un climat de corruption et de scandales. Les dirigeants des Siemens, Höchst, Daimler et autres Thyssen, représentés en qualité « d’experts » auprès de la direction de l’organisme, ont pu se partager à très bon prix les meilleurs morceaux du gâteau est-allemand.

La grande criminalité et des spéculateurs en tout genre ont pu, pour un mark symbolique, réaliser la reprise de biens immobiliers ou de terrains d’entreprises bien situés, dans Berlin ou ailleurs, qu’ils ont revendus quelque temps plus tard au prix fort. De faux repreneurs n’ont investi que pour empocher les subventions puis ont tout revendu par morceaux.

Dieter Vogel, le président du directoire du géant industriel Thyssen, a été ainsi inculpé d’escroquerie au détriment de la Treuhand lors de la reprise de la firme est-allemande Metallurgiehandel par Thyssen Handelsunion AG. Il a détourné 36 millions d’euros en surfacturant la formation de salariés par des manipulations comptables. Le scandale le plus spectaculaire concerne le rachat de plusieurs chantiers navals de la Baltique par le groupe ouest-allemand Bremer Vulkan, qui a détourné 350 millions d’euros de subventions, destinés aux sites est-allemands, au profit de ses filiales à l’Ouest.

De source judiciaire, près de 1 800 cas de malversations liées à la Treuhand ont été recensés entre 1991 et septembre 1994. Dès septembre 1992, l’ancien chef du département juridique de la Treuhand expliquait que le total des dommages infligés à la Treuhand par des escroqueries de tous ordres « pouvait être raisonnablement estimé au-dessus de 2,2 milliards d’euros12 ».

C’est pourquoi, entre autres, la Treuhand, qui était censée s’autofinancer, puisque les revenus des privatisations devaient permettre d’amortir les frais de restructuration, a fini avec un déficit de 135 milliards d’euros.

Les transactions de la Treuhand ont alimenté des caisses noires du parti CDU de Helmut Kohl : c’est l’affaire Elf Leuna. Le parquet de Sarrebruck a enquêté sur les conditions dans lesquelles, en 1992, ont été rachetés la raffinerie Leuna et le réseau des 900 stations-service Minol de l’ex-RDA : il a découvert qu’une enveloppe de 340 millions de francs français est venue d’un seul coup s’ajouter à la facture de 20 milliards payée par la société pétrolière Elf pour le rachat de Leuna et des stations-service Minol, et il a découvert aussi qu’une bonne partie de cette somme a finalement atterri dans les caisses noires de Kohl. Un témoin dans une enquête des chaînes de télévision française et allemande, France 2 et ARD, expliquait que les versements d’Elf n’avaient pu se faire sans l’accord de l’Élysée. Selon cette hypothèse, François Mitterrand aurait persuadé Loïc Le Floch-Prigent, le PDG d’Elf, qu’il fallait « aider Helmut Kohl ».

Mais un paragraphe de la loi sur la Treuhand accordait l’impunité à ses dirigeants dans la gestion de leurs affaires. Le ministre des Finances de l’époque, Theo Waigel, leur a accordé « la possibilité de ne pas observer la prudence habituelle de mise dans la gestion des affaires ». Il fallait agir vite. Une commission d’enquête parlementaire sur la Treuhand s’est d’ailleurs heurtée au fait que 80 % des documents communiqués par le ministère des Finances portaient la mention « secret d’État »13.

Une affaire en or

Le 2 octobre 1990, veille de la réunification allemande, le grand écrivain Günter Grass, prix Nobel de littérature, a fait un discours intitulé « Une affaire en or appelée RDA ». Après la chute du mur en 1989, il s’était rendu dans ce qui avait été la République démocratique allemande. Il voulait être proche des gens et sentir comment ils ressentaient cette nouvelle vie. Cette expérience sera à la base de son livre Toute une histoire (en allemand Ein weites Feld), publié en 1995.

Grass y met en scène Theo Wuttke, employé de la Treuhand, et il exprime une critique virulente de la façon dont se fait la réunification. Il décrit les Allemands de l’Est (les Ossies) comme les otages du modèle économique libéral des Allemands de l’Ouest (les Wessies). Pour lui, l’union monétaire a eu comme conséquence que l’argent de l’Ouest a été dépensé en biens et services venus de l’Ouest. L’économie est-allemande a été saignée. Il parle des « chasseurs de bonnes affaires », venus de l’Ouest, qui « se sont jetés sur l’Est » même avant que « la Treuhand n’y sévisse », pour « éliminer la concurrence des entreprises de l’Est ». « On n’a même pas vu cela du temps des chevaliers brigands », dit-il. Et de décrire l’armée de fonctionnaires occidentaux comme une administration coloniale venue gérer un pays conquis.

Le livre a déchaîné un déluge de critiques dans les grands médias. Bild Zeitung a titré « Grass n’aime pas son pays » et dénoncé le roman comme « une insulte à la patrie ». Grass a répliqué : « Cette polémique violente contre mon livre vient de ce que j’ai enfreint un tabou. Alors qu’on a toujours écrit l’Histoire du point de vue des vainqueurs, j’ai choisi pour ma part une tout autre perspective, j’ai écrit du point de vue des gens concernés14… »

Et c’est parce que les vainqueurs ont réussi à faire passer leur version qu’ils ont réussi le dépeçage de l’appareil économique sans rencontrer de résistance massive. Ils ont pris le contrôle des esprits grâce à la mainmise sur l’ensemble des médias, notamment sur les 10 millions de quotidiens diffusés chaque jour en RDA. Les groupes de presse de RFA, dont Bauer, qui domine le marché européen des périodiques, acquirent des titres représentant un million d’exemplaires par jour. Le groupe WAZ (Westdeutsche Allgemeine Zeitung) d’Essen acheta la Thüringer Allgemeine (ex Das Volk) d’Erfurt au prix de misère de 1,5 million de DM, alors qu’elle était estimée par la Treuhand à 90 millions. Un peu plus tard, le groupe occupe en Thuringe, avec la diffusion de plus de 600 000 exemplaires vendus par jour, une position quasi hégémonique.

Le groupe Burda, filiale presse de Bertelsmann, est entré sur le marché, tout comme Grüner+Jahr et Maxwell Communications. La Frankfurter Allgemeine Zeitung a repris quatre des six quotidiens de la CDU est-allemande et celui du parti paysan, et Springer a repris quatre des cinq quotidiens du parti libéral. Aucun titre n’a pu être repris par sa rédaction. Les équipes élues fin 1989 et en 1990 ont presque toutes été licenciées. Si l’on excepte la Berliner Zeitung, le partage de la presse s’est réalisé entièrement entre les groupes ouest-allemands. Des repreneurs germanophones suisses ou autrichiens ont été systématiquement écartés.

La mainmise sur l’audiovisuel est passée par l’imposition du cadre juridique ouest-allemand. Le 31 décembre 1991, le système ouest-allemand a été définitivement imposé. En quinze mois, la mainmise politique de la CDU sur l’audiovisuel de l’Est a été achevée. Kohl a nommé Rudolf Mühlfenzl, ancien rédacteur en chef de la télévision bavaroise et membre de la CSU, aile conservatrice des chrétiens-démocrates, pour restructurer l’audiovisuel de l’Est. Des 14 000 employés de la radiotélévision de la RDA, il n’en reste plus que 5 000 à la fin de 1991.

La RDA était-elle en faillite en 1989 ?

Aujourd’hui encore, pour de nombreux Allemands de l’Ouest, l’ex-RDA est synonyme de dictature et de faillite économique, et les fermetures d’entreprises qui ont eu lieu après la réunification sont considérées comme la conséquence de la mauvaise gestion en RDA.

Il est vrai que beaucoup de choses étaient archaïques et devaient être modernisées et que, en comparaison avec l’Allemagne de l’Ouest, la productivité était faible. Mais on ne saurait parler de faillite. Cela peut paraître étonnant dans notre société où la masse de la population souffre d’une politique d’austérité, mais en RDA, depuis le début des années 1980, la politique sociale avait été trop généreuse : de 1985 à 1989, le fonds budgétaire destiné à fournir la population en biens de consommation domestique avait connu une croissance annuelle de 4 %, supérieure à celle du PIB (3,6 %). Le revenu réel par tête avait même augmenté de 4,5 %, donc plus vite que la production de biens de consommation. Le gouvernement voulait une stabilité ou du moins une hausse modérée des prix, malgré des salaires et des coûts en progression. De nombreux biens de consommation étaient subventionnés. Tout cela avait généré un excédent de pouvoir d’achat.

Mais les fonds utilisés pour augmenter le pouvoir d’achat n’étaient de ce fait plus disponibles pour moderniser suffisamment l’appareil de production, qui était donc de plus en plus incapable de répondre à la demande accrue. Cette modernisation était en outre rendue plus difficile par l’embargo du bloc occidental en matière de technologies informatiques qui obligeait la RDA à développer sa propre politique de développement dans ce domaine, ce qui absorbait des ressources colossales.

Cela ne faisait pourtant pas de la RDA un pays en faillite. Selon le rapport de la Bundesbank d’août 1999, la RDA disposait en 1989 de 29 milliards de DM de réserves monétaires15. Ce montant couvrait 59 % de la dette extérieure. La dette par habitant était d’environ 7 000 DM. Cela ne représentait même pas la moitié de la dette de l’Allemagne de l’Ouest, qui était de 15 000 DM par habitant. Avec un PIB de plus de 16 000 DM par habitant, la RDA se situait en 1988 au neuvième rang des pays de la Communauté, derrière l’Angleterre, mais devant l’Espagne. En matière d’exportation (il s’agissait des produits de l’industrie pour 90 %), la RDA était en seizième position en Europe16.

C’est, entre autres, l’union monétaire beaucoup trop rapide qui a donné le coup de grâce à l’économie de l’ex-RDA. Du jour au lendemain, alors que le taux en vigueur était de 1 deutsche mark de l’Ouest contre 4,44 marks de l’Est, on a décrété qu’un DM valait un mark, dans la limite de 6 000 DM par personne ; au-delà de ce plafond s’appliquait un taux de un DM pour deux marks. Il faut imaginer ce qui se passerait si, du jour au lendemain, la valeur de l’euro passait à quatre fois celle du dollar et que Renault était obligé de vendre à ses clients américains une voiture produite en Europe pour un prix de 80 000 dollars au lieu de 20 000 dollars la veille. Les ventes d’automobiles européennes s’effondreraient aux États-Unis et la demande de véhicules américains exploserait en Europe. C’est ce qui s’est produit à l’époque en RDA.

En un jour, les entreprises de l’Est ont perdu les marchés de l’Allemagne de l’Ouest et de l’Europe de l’Est. Le commerce avec les pays de l’Est se réglait jusque-là en roubles. Mais avec le deutsche mark, les produits de la RDA sont devenus si chers qu’ils n’étaient plus compétitifs. 70 % des entreprises ont fait faillite. Le président de la Banque Centrale allemande de l’époque a dit : « C’était un remède de cheval, aucune économie n’aurait survécu17. » Mais Helmut Kohl avait gagné les élections en promettant le deutsche mark aux habitants de la RDA et « la prospérité pour tous ».

Un pays sauvé grâce aux transferts financiers de l’Ouest ?

On a dit dans la presse que l’Allemagne de l’Ouest aurait fourni un effort gigantesque pour reconstruire la RDA et amener ses habitants au niveau de leurs concitoyens de l’Ouest. Les transferts financiers gigantesques versés aux nouveaux Länder auraient en plus été responsables de la faible croissance de l’Allemagne du début des années 2000. Il s’agit de 800 milliards d’euros versés entre 1991 et 2003 pour la construction de routes, le paiement d’allocations de chômage et autres dépenses sociales.

Ce que l’on ne dit pas, c’est que cet argent est principalement retourné dans les caisses des actionnaires des grosses multinationales de l’Ouest. L’annexion de la RDA et de ses marchés d’avant 1989 leur a ouvert un marché de plus de 16 millions de nouveaux consommateurs, uniquement en Allemagne de l’Est. Des banques ont pris le marché, les Lidl et autres Aldi se sont emparés de l’approvisionnement en biens de consommation. D’après Harald Ringstorff, le Premier ministre du Mecklembourg-Poméranie, la construction de routes et de bâtiments, la réhabilitation de villes entières et la création de nouvelles industries ont profité à 80 % à des entreprises ouest-allemandes. En 1992, l’Institut allemand de recherche économique (Deutsche Institut für Wirtschaftsforschung ou DIW) a calculé que « pour chaque 100 DM dépensés à l’Est pour des articles de consommation, seulement 30,50 DM restent sur place. Le reste va dans les caisses de producteurs d’automobiles, de chaînes de magasins et de producteurs ouest-allemands18 ».

Il n’est pas correct de parler de façon générale des « charges pour l’Allemagne occidentale ». Une chose est la charge pour le budget de l’État, une autre chose est l’effet de ces charges pour les entreprises de l’Allemagne de l’Ouest. En 1993, Lutz Hoffmann, le président de la DIW, écrit : « Étant donné que les transferts ont été principalement financés par l’État et sont largement revenus vers l’Allemagne de l’Ouest sous la forme d’achats dans les entreprises ouest-allemandes, ce programme de transfert a eu pour effet de constituer un programme massif de relance keynésienne. Dans le contexte d’un ralentissement économique mondial, il a permis à l’économie ouest-allemande d’atteindre des taux de croissance supérieurs à la moyenne19. »

Un marché de 16 millions de consommateurs s’est ouvert aux firmes de la RFA. Il est donc normal que la Banque centrale allemande estime que la moitié de la croissance du PIB de la RFA s’explique par l’augmentation des exportations vers l’ex-RDA. Mais ce n’est pas tout : en prenant le contrôle des grosses entreprises de l’ex-RDA, les multinationales de la RFA ont aussi hérité de leurs réseaux en Europe de l’Est et donc d’un marché de plus de 100 millions de consommateurs. Cette percée a renforcé de façon décisive la position de l’industrie allemande qui a pu y exporter ses machines et utiliser ces pays comme fournisseurs de produits semi-finis pas chers. C’est aussi ainsi que s’explique l’augmentation des exportations allemandes qui passent de 23,7 % du PIB en 1997 à 51,9 % en 201220.

L’Institut pour la recherche économique (Institut für Wirtschaftsforschung Halle ou IWH) a calculé que la production économique en Allemagne de l’Ouest a connu, après la réunification allemande, une poussée qui peut être estimée à environ 100 milliards d’euros par an. En 1997, le PIB de l’Allemagne de l’Ouest est d’environ 7 % plus élevé que ce qu’il aurait été si le taux de croissance était resté le même que ce qu’il était entre 1970 et 1989. Entre 1980 et 1989, le PIB a augmenté de 1,8 % par an. En 1990, de 4,5 % et en 1991, de 3,2 %. Et le nombre de millionnaires a augmenté de 40 % pendant cette période21.

Conclusion : le bénéfice que l’Allemagne de l’Ouest et surtout ses grandes entreprises ont tiré de la réunification dépasse de loin les sommes transférées du contribuable de la RFA vers l’ex-RDA.

D’ailleurs, les représentants du monde patronal sont d’accord sur ce point. Heinrich von Pierer, à l’époque le grand chef de Siemens, disait dans Der Spiegel du 13 mai 1996 : « En Allemagne, nous devons l’essor économique dans les années 1990 au début de la réunification. Aux États-Unis sévissait encore la récession. Chez nous, cela allait très bien. » La même idée se trouve dans une étude de la Banque centrale allemande de la même année : « L’économie ouest-allemande, en particulier dans les années 1990 à 1992, a pu grandement bénéficier de l’ouverture du mur. […] Le boom économique a eu pour résultat, dans les Länder de l’Ouest, en moyenne, un taux de croissance réelle d’un peu plus de 4 %. […] Le nombre de personnes employées dans l’ancienne Allemagne de l’Ouest a augmenté de près de 1,8 million dans la période 1990-199222. »

En raison de la croissance liée à la réunification, l’Allemagne de l’Ouest a engrangé des recettes fiscales supplémentaires considérables et une réduction des dépenses, qui ont dépassé les charges liées aux transferts.

Selon Vladimiro Giacché, le capital allemand s’est renforcé à tel point que cela lui a permis de devenir sans conteste la force dirigeante dans l’Union européenne23.

Il reste toujours deux Allemagnes

Le pays de la zone euro où les inégalités sont les plus fortes est… l’Allemagne, y compris entre les régions. Une étude de la DIW montre que le fossé qui sépare outre-Rhin les régions riches des régions pauvres ne parvient pas vraiment à se combler au fil des ans. Les nouveaux Länder (dessinés sur l’ex-RDA) ont également du mal à rattraper leur retard. Un Wessie possède ainsi en moyenne un patrimoine de 94 000 euros, contre à peine 41 000 euros pour un Ossie.

Le site Internet de l’hebdomadaire Die Zeit a aussi illustré quelques-uns de ces contrastes24. En 2012, la plupart des habitants de l’ex-RDA ne disposaient que d’un revenu inférieur à 17 800 euros par personne. La majorité des Allemands de l’Ouest, eux, atteignaient des sommes pouvant aller jusqu’à 23 700 euros, voire 26 700 euros. En 2013, le PIB par habitant (Berlin excepté) était de 50 % supérieur dans les anciens Länder. Dans les années 2000, le chômage a globalement baissé partout en Allemagne, mais les écarts n’ont pas été réduits entre anciens et nouveaux Länder. Lorsque le chômage passe entre 2006 et 2014 de 10 % à 6 % de la population active dans l’ancien territoire de la RFA, il passe de 20 % à 12 % en ex-RDA.

Par contre, certains acquis sociaux de l’ex-RDA demeurent. Les Allemands de l’Est disposent toujours d’une meilleure prise en charge de leurs enfants. Il existe des zones où jusqu’à 63 % des enfants âgés de deux ans ou moins sont accueillis dans des crèches ou autres établissements de ce type, hérités de l’ex-RDA alors qu’à l’Ouest, ce taux chute souvent en deçà des 25 %.

La Treuhand grecque : le TAIPED

Comme en Allemagne de l’Est, les dirigeants européens ont décidé de créer un Fonds de privatisation en Grèce, le TAIPED25, chargé de vendre les biens de l’État grec au plus offrant. Cela doit rapporter 50 milliards. Le TAIPED devient propriétaire de tout bien qui entre sur sa liste à privatiser. Tout se fait sous la surveillance de l’UE, qui a désigné les membres du directoire du TAIPED.

Lors de la procédure d’approbation du plan d’aide à la Grèce par le parlement néerlandais, Jeroen Dijsselbloem, le président de l’Eurogroupe, a déposé un document comportant 55 actions de privatisation que le gouvernement grec doit réaliser dans les deux mois à venir.

Le site Okea News26 y a découvert des ordres de type colonial : le gouvernement s’engage entre autres à approuver les études d’impact environnemental ou à surmonter les obstacles érigés par les services archéologiques. La note exige aussi que, dès le mois d’octobre, il permette aux yachts de naviguer sous pavillon étranger pour plus de douze mois. Les collectivités locales ne pourront pas réclamer de taxes pour les services qu’elles fourniront à ceux qui auront acheté le patrimoine grec. Ceux-ci seront aussi dispensés de la taxe sur la propriété foncière, mise en place de manière rétroactive pour le reste de la population ces dernières années.

Chaque fois qu’une privatisation se trouve confrontée à des obstacles coûteux, le TAIPED se charge de payer l’addition… On est bien dans la ligne de la Treuhand.

Le parfum de corruption et de scandales qui a entouré la Treuhand est aussi déjà bien présent dans sa version grecque. Une poursuite pénale contre les membres du conseil des experts du TAIPED a été engagée pour détournement de fonds et malversation. Ils sont accusés d’avoir approuvé la vente de 28 immeubles appartenant à l’État grec pour les lui relouer ensuite. Selon les conclusions du Parquet, les membres du conseil des experts ont rendu un avis unanime au conseil d’administration disant que la procédure suivie était avantageuse, alors qu’il a été prouvé qu’elle ne l’était pas et qu’elle menaçait de causer à l’État une perte s’élevant à 580 millions d’euros au moins.

Mais comme pour la Treuhand, les membres du TAIPED ne peuvent être poursuivis pour malversation27. Selon ses statuts, lorsque les actes ou les omissions des membres du TAIPED sont approuvés par le conseil scientifique et ont été évalués par la Cour des comptes, ils ne portent aucune responsabilité pénale ou civile. Ils peuvent cependant être poursuivis pour abus criminel de biens sociaux.

Le peuple grec a déjà fait preuve d’esprit de résistance et, malgré la défaite de cet été, il semble que la lutte s’organise, comme la lutte contre la privatisation de 110 plages (dont parfois la plage unique d’une île habitée), notamment dans les Cyclades. Des actions juridiques sont aussi engagées par des associations. La lutte s’intensifie contre la privatisation de la mine d’or d’Eldorado Gold en Chalcidique, au nord de la Grèce, près de Thessalonique. La tension monte en Crète contre l’implantation, sur la totalité de l’île, de centaines d’éoliennes géantes et industrielles par une filiale de la société française EDF et par d’autres firmes, alors que des habitants et des bergers ont été chassés des montagnes, dont certaines sont désormais classées zones interdites et où même les sorties scolaires sont refoulées.

Herwig Lerouge (herwiglerouge at gmail.com) est membre du service d’étude du Parti du Travail de Belgique.


1http://www1.wdr.de/daserste/monitor/sendungen/milliarden-deals-mit-griechenland-100.html.

2 Ibid.

3 Le Monde, 3 juillet 2011, http://www.lemonde.fr/economie/article/2011/07/03/pour-juncker-la-grece-....

4 Un combinat réunissait toutes les branches d’une activité. Par exemple, un combinat de construction pouvait rassembler une société d’extraction de sable, un cabinet d’architecture, un département d’ingénieurs et toutes les industries nécessaires au bâtiment. Dès 1990, les combinats ont été démantelés et morcelés. On a privatisé les morceaux les plus juteux et souvent condamné ainsi les autres secteurs qui n’étaient viables que comme parties de l’ensemble.

5 François Bafoil, L’Allemagne de l’Est 1990-1993. Destruction, crise et adaptation, thèse d’habilitation à diriger des recherches en sociologie, université Pierre Mendès-France Grenoble II, mai 1994, p. 12. Cité dans la communication Mémoire, identité et communication (J. Walter / B. Fleury-Vilatte) à la première conférence internationale francophone en sciences de l’information et de la communication (CIFSIC). Bucarest, 28 juin – 2 juillet 2003.

6 Bulletin économique du CIRAC 98-99, octobre 2010, « 20 ans après l’Unité : regards sur l’économie dans l’est de l’Allemagne ».

7 Le Soir, 31 octobre1992.

8 Les données qui suivent viennent du livre de Vladimiro Giacché : Anschluß : Die deutsche Vereinigung und die Zukunft Europas. Laika-Verlag, Hamburg 2014.

9 http://www.terre-net.fr/actualite-agricole/economie-social/article/les-t...

10 http://www.klausklamroth.de/im%20Dienste%20der%20Treuhandanstalt.htm.

11 http://www.liberation.fr/futurs/1995/01/02/mission-accomplie-la-treuhand....

12 Frankfurter Allgemeine Zeitung, 7 septembre 1992.

13 http://www.liberation.fr/futurs/1995/01/02/mission-accomplie-la-treuhand....

14 https://fr.wikipedia.org/wiki/Toute_une_histoire_%28roman%29.

15 Dieter Sprock, “Le bradage de l’industrie du verre est-allemande, L’exemple d’Ilmenau et de Weisswasser”, Horizons et débats. Zie: http://www.horizons-et-debats.ch/index.php?id=878&print=1&no_cache=1.

16 Ibid.

17 Vladimiro Giacchè, « Zurück in die Knechtschaft. 40 Jahre Aufbau einer sozialistischen Wirtschaft und ihre profitorientierte Zerstörung für und durch das westdeutsche Kapital », Junge Welt, 07.10.2014.

18 Vladimiro Giacchè, « Schwergewicht in Europa. Vorabdruck. Die wirtschaftlichen Folgen der Annexion der DDR für die Bundesrepublik », Junge Welt, 19.08.2014.

19 Vladimiro Giacchè : Anschluß : Die deutsche Vereinigung und die Zukunft Europas, op.cit.

20 Ibid.

21 Ibid.

22Ibid.

23 Ibid.

24 Zeit Online, “Im Rekordtempo haben die Deutschen nach 1989 die Spuren der Teilung beseitigt – aus den Straßen sind sie verschwunden. Doch in Statistiken bleibt der Osten sichtbar”, 13 mai 2015. Voir: http://www.zeit.de/feature/mauerfall-das-geteilte-land.

25 Initiales francisées de Ταμείο Αξιοποίησης Ιδιωτικής Περιουσίας του Δημοσίου (ΤΑΙΠεΔ), littéralement fonds de valorisation du patrimoine propre de l’État, en anglais Hellenic Republic Asset Development Fund (HRADF), www.hradf.com.

26 http://www.okeanews.fr/20150901-le-programme-grec-de-privatisations.

27 Ils auraient dû créditer la somme perçue dans le cadre de cette vente dans un délai de dix jours, sur le compte spécial du Trésor, ce qu'ils n'ont pas fait.