La résistance communiste à Groningue

Table des matières: 
Études marxistes no. 107
Auteur: 
Jan Ilsink

Het Communistisch verzet in GroningenEn 1986, l’IPSO (Institut de recherche politique et sociale), le bureau d’étude du CPN (le parti communiste des Pays-Bas), avait mis sur pied un groupe d’étude dirigé par Ruud Weijdeveld, dont les travaux aboutirent à la publication de la brochure Rode Hulp : De opvang van Duitse vluchtelingen in Groningerland 1933-194. [187]. S’appuyant sur des documents et des interviews de personnes concernées, cette publication retrace l’histoire de réfugiés venus d’Allemagne et accueillis à Groningue après l’arrivée au pouvoir des nazis en 1933. Il s’agissait surtout de réfugiés politiques, communistes ou sociaux-démocrates de gauche qui, après avoir passé la frontière illégalement grâce au réseau du Secours rouge, avaient été acheminés vers Groningue, puis parfois vers d’autres endroits des Pays-Bas, et qui souvent, soutenus par le CPN, poursuivirent leurs activités politiques à partir de la région frontalière, notamment l’impression et la diffusion de tracts et de petits journaux à destination de l’Allemagne.

Un hommage aux camarades et à leur résistance

En 2009, Ruud Weijdeveld reprend les données collectées à l’époque et les complète grâce à un important fonds d’archives et grâce aux interviews des quelques résistants encore en vie ou de celles de leurs descendants, Puis il les consigne dans un ouvrage monumental : Het communistische verzet in Groningen 1940-194. [188]. En deux tomes, la résistance communiste dans la province de Groningue est mise en lumière de façon détaillée, à partir de divers points de vue.

Il est impossible de résumer les nombreuses activités de résistance qui sont décrites dans cet ouvrage : cela ne rendrait pas justice au compte rendu minutieux et bien documenté que l’auteur fait de l’inventivité des camarades, de leur sens du sacrifice et de la solidarité, de leur persévérance, des privations qu’ils ont endurées dans les camps disciplinaires et les camps de concentration, de leur libération puis de leur retour aux Pays-Bas. Le tout est étayé par de nombreux témoignages personnels, oraux ou écrits, et par des documents officiels. Cet ouvrage constitue en quelque sorte un hommage à ces camarades ainsi qu’à tous ceux à qui la parole a été refusée, et qui ne pourront désormais plus être oubliés.

Le CPN et Groningue

Pourquoi le CPN était-il devenu un bastion si fort à Groningue ? Les travailleurs s’y étaient organisés pour résister à l’exploitation éhontée qu’ils subissaient dans l’agriculture comme dans l’industrie de transformation des produits agricoles (fécule de pomme de terre et carton-paille), l’une et l’autre dominées par les « gros fermiers », des propriétaires de fermes de 40 ou 50 hectares. Leur combat pour une existence décente a constitué un terreau fertile pour le parti, qui a soutenu leur lutte au niveau pratique comme au niveau théorique.

Ce n’est pas un hasard si, en 1919, le premier congrès du CPN se tint à Groningue. Rappelons qu’en 1909, les « tribunistes » avaient quitté le SDAP (Sociaal Democratische Arbeiders Partij, parti social-démocrate des travailleurs, dont le journal s’appelait Tribune) et fondé le SDP (Sociaal Democratische Partij, parti social-démocrate, avec le journal De Tribune), rebaptisé CPN en 1918.

Groningue joua aussi un rôle important en 1930 dans la réunification du CPN avec le groupe Wijnkoop : ce groupe avait fait scission en 1925 suite à un conflit sur le rôle des communistes dans le mouvement syndical, conflit dans lequel le Komintern était intervenu ; mais en 1929, lors de la grande grève des travailleurs agricoles à Groningue qui avait duré cinq mois, la nécessité d’unité était apparue clairement, de même que la signification des communistes dans la lutte économique. Geert Sterringa, le dirigeant du groupe Wijnkoop à Groningue, joua un rôle prépondérant dans cette réunification.

Le CPN et le fascisme

En Europe, la Première Guerre mondiale avait modifié radicalement les rapports de force entre les groupes capitalistes et les masses laborieuses : en Russie, l’Union soviétique s’était constituée et en Allemagne comme en France, des partis communistes avaient vu le jour. La réponse de la classe dirigeante à ce qui était pour elle une incertitude politique et économique fut le fascisme. En Italie, Mussolini arriva au pouvoir en 1922. En 1926, le Portugal connut un coup d’État tandis qu’en Allemagne, le NSDAP (le parti d’Hitler) gagna les élections en 1933, aprèsnune campagne truffée de nombreuses intimidations, parfois extrêmement violentes. Aux Pays-Bas aussi, le NSB (Mouvement national-socialiste), sous la direction d’Anton Mussert, progressa dans les couches de la population qui avaient été durement touchées par la crise. Et c’est ainsi que la lutte que menait le CPN contre le fascisme revêtit une importance croissante.

Le 30 janvier 1933, Hitler arrive au pouvoir ; le 5 février, selon l’Echo van het Noorden, 2 000 manifestants se rassemblent à l’appel du CPN et d’autres organisations révolutionnaires sur l’Ossenmarkt, la place du Marché aux bœufs, à Groningue, sous le mot d’ordre : « Contre Hitler, la guerre et le fascisme ». Par crainte de troubles, la manifestation avait été interdite à cet endroit-là par la police, mais ils furent cependant un millier à se rassembler au Damsterdiep, où Geert Sterringa prit la parole et où une déclaration fut adoptée : les manifestants y affirmaient « leur entière confiance en la classe ouvrière allemande sous la direction du KPD (Kommunistische Partei Deutschlands, parti communiste d’Allemagne), dans son opposition au fascisme ».

L’opposition à l’Allemagne d’Hitler ne se limita pas à une déclaration : cette année-là, à l’initiative de trois femmes de bateliers communistes, des travailleurs de Groningue refusèrent de décharger un navire allemand tant que le pavillon à la croix gammée ne serait pas baissé.

Les fronts populaires

En 1935, l’appel du Komintern à constituer des fronts populaires en Europe, en réponse au fascisme qui menaçait, aboutit, en France et en Espagne en 1936, à des victoires électorales de « partis de front populaire » qui obtinrent la majorité et formèrent des gouvernements. Aux Pays-Bas, c’est également la voie que suivit le CPN : ses critiques acerbes à l’égard des directions sociales-démocrates du SDAP et NVV (fédération nationale des organisations syndicales), qu’il formula encore jusqu’au début des années 30, passèrent de plus en plus à l’arrière-plan afin d’ouvrir la voie à une collaboration large contre le fascisme. Mais le SDAP ne participa pas à cette politique et continua à mettre communisme et fascisme dans le même sac, avec le slogan : « Contre Mussert et Moscou ».

Il y eut cependant une exception, le conseil communal de Peize, dans la province de Groningue, où, lors des élections communales de 1935, le CPN, le SDAP et le parti local Gemeentebelang (intérêt communal) formèrent une fraction commune ; la direction nationale du SDAP fit toutefois en sorte que le SDAP local se retirât de cette collaboration.

Le Secours rouge international : préparatifs en vue de la résistance pendant la guerre

Très rapidement après l’arrivée au pouvoir des nazis en Allemagne, le KPD fut interdit et on arrêta les communistes. Un grand nombre d’entre eux furent internés dans des camps de concentration à la frontière des Pays-Bas ou furent employés comme travailleurs dans les tourbières qui se trouvent près de la frontière, à proximité des provinces de Drenthe et de Groningue. Lorsqu’ils parvenaient à s’échapper, il leur était donc aisé de passer la frontière et de se réfugier aux Pays-Bas.

La lutte contre le fascisme devint alors très concrète à Groningue avec l’arrivée de tous ces fugitifs. Le Secours rouge international, fondé en 1922 par le Komintern et dirigé par Clara Zetkin depuis 1925, organisait le transport et l’hébergement de réfugiés qui arrivaient non seulement des camps, mais aussi d’autres régions d’Allemagne où, en raison de leurs activités politiques, le climat devenait trop malsain pour eux. À Groningue, les communistes et leurs sympathisants se consacrèrent pleinement à cette tâche.

En 1986, Ruud Weijdeveld avait déjà traité des activités du Secours rouge dans une publication, mais il a repris ce thème de façon détaillée dans la brochure sur la résistance communiste. En effet, à Groningue, ces activités constituèrent la base de la résistance ultérieure à l’Allemagne nazie quand celle-ci envahit et occupa les Pays-Bas. Elles montrent clairement que les communistes déjà impliqués dans le Secours rouge étaient préparés à entrer dans la clandestinité. Quant aux communistes allemands, ils y avaient déjà été forcés dès 1933 et le Secours rouge leur servit d’intermédiaire pour partager leurs expériences lors des contacts directs avec les camarades de Groningue. 

Dans les années 30, héberger des réfugiés était non seulement risqué, mais comportait également des sacrifices de la part des familles d’accueil. La crise économique avait provoqué beaucoup de chômage, à Groningue comme ailleurs, et les revenus des camarades étaient modestes, ce qui posait problème pour nourrir et loger en plus des clandestins allemands : le Secours rouge organisa donc alors des collectes en argent et en nature afin d’essayer de pourvoir à ces besoins.

La politique du gouvernement néerlandais

Après l’arrivée au pouvoir des nazis, le gouvernement néerlandais de Colijn s’efforça de vivre en bonne entente avec les dirigeants politiques et économiques allemands. Les Pays-Bas furent même, dès 1933, le premier pays à conclure un accord commercial avec l’Allemagne d’Hitler. Conséquence de cette politique, des réfugiés allemands furent arrêtés et refoulés vers l’Allemagne. Cependant, ayant été critiquées au Parlement, ces mesures furent par la suite assouplies et le ministre Van Schaik précisa qu’aucune expulsion ne pouvait avoir lieu s’il y avait « danger de mort ». À l’exception notable de ceux qui continuaient à s’engager activement dans la lutte antifasciste : aux questions de Wijnkoop à la Seconde Chambre, Van Schaik répondit : « Il ne faut pas attendre de moi que j’approuve que des révolutionnaires actifs, connus en tant que tels, se voient accorder une autorisation de séjour dans notre pays. » Enfin, en 1938, cette politique fut à nouveau durcie, la frontière avec l’Allemagne fermée aux réfugiés, puis rouverte provisoirement pour les réfugiés juifs après la Nuit de cristal, pour être définitivement fermée en 1939.

D’innombrables exemples, cités dans le livre, montrent que les autorités néerlandaises recherchèrent les réfugiés antifascistes et les livrèrent à l’Allemagne, pendant que, de son côté, le Secours rouge international réagissait par de nombreuses campagnes de protestation.

Le parti, un véhicule de résistance

Pour le CPN, ces événements des années 30 constituèrent un apprentissage précieux. Paul de Groot, qui fut longtemps secrétaire politique du CPN, qualifia de victoire sur le sectarisme la réunification de 1930 (qui succéda à la scission mentionnée plus haut d’avec le groupe Wijnkoop). Le contact avec les camarades allemands réfugiés et la nécessité de les faire vivre dans la clandestinité permirent de faire des expériences dans la mise en place d’une organisation très sécurisée. Ainsi, ils apprirent à travailler en groupes de trois à cinq afin de limiter les risques de trahison. De même, les contacts avec le KPD interdit, qui mettait sur pied des structures dans les pays voisins afin de poursuivre la lutte en Allemagne, contribuèrent au renforcement de l’organisation et des positions politiques du CPN.

Pour ses membres comme pour ses sympathisants, le CPN devint un outil d’expression fiable de leur indignation face à l’injustice, de leur solidarité avec les luttes ; il canalisa et cristallisa le mécontentement envers la politique de la classe dominante ; et des prises de position politiques purent s’exprimer dans des tracts, pamphlets, appels et campagnes. De plus, il fit entrevoir la possibilité d’une autre société, une société sans exploitation, une société qui ne redouterait plus la menace du fascisme, qui est la roue de secours du système capitaliste.

Il importe de préciser tout cela afin de comprendre que les camarades, qui se sont battus contre le régime fasciste en Allemagne et qui, après l’invasion des Pays-Bas, sont entrés dans la Résistance, n’étaient pas motivés seulement par des sentiments de solidarité et de compassion face à l’oppression, mais aussi par des convictions politiques et par le sens de l’organisation qui va de pair avec ces convictions-là.

Le Pacte de non-agression entre l’Allemagne et l’Union soviétique

Que les positions de la direction du parti n’aient pas été reprises sans critique, voilà qui apparaît bien dans les discussions qu’eurent les camarades à propos du Pacte de non-agression entre l’Allemagne d’Hitler et l’Union soviétique en 1939. Les explications de la direction du parti étaient parfois difficiles à comprendre pour eux et c’est à juste titre que la direction insista sur la nécessité d’une alliance entre la France, l’Angleterre et l’Union soviétique en guise de réponse aux aspirations expansionnistes et à l’agression de l’Allemagne nazie. Mais cela ne suffisait pas à lever l’incompréhension à propos du Pacte. Pas plus que ne le fit la menace du Pacte anti-Komintern entre puissances de l’Axe (Allemagne, Italie, Japon), Pacte qui put d’ailleurs compter sur la sympathie secrète des puissances occidentales et sur le soutien ouvert des groupes capitalistes. L’alliance de paix des Alliés ne fut scellée qu’après l’invasion de l’Union soviétique en juin 1941 et elle ne s’étendit aux Etats-Unis qu’après l’attaque japonaise contre Pearl Harbor. Mais les ennemis politiques du CPN aux Pays-Bas ne manquèrent pas de soutenir que le Pacte de non-agression prouvait que la devise « Contre Mussert et Moscou » avait bel et bien été correcte. Un raisonnement que les camarades avaient des difficultés à réfuter lors de discussions avec d’autres.

Il est clair aujourd’hui, à la lecture des archives devenues accessibles, que l’Union soviétique n’avait pas d’autre choix : toutes les tentatives pour conclure une alliance avec la France et l’Angleterre contre l’Allemagne nazie s’étaient soldées par un échec et l’attaque de l’Allemagne nazie était inévitable. Les Soviétiques purent ainsi gagner du temps, transférer une grande partie de leur industrie lourde, qui était alors à l’ouest du pays, de l’autre côté de l’Oural et la mettre ainsi hors d’atteinte d’une invasion allemande. Sans cela, la Seconde Guerre mondiale aurait sans aucun doute connu un tout autre déroulement (par exemple, l’issue des batailles de Koursk et de Stalingrad).

Après la guerre

Après la guerre, les rapports de force dans le monde se modifièrent radicalement. Aux Pays-Bas, auréolé de la part qu’il avait prise dans la Résistance, le CPN était devenu un parti important et son journal De Waarheid (la vérité) avait des centaines de milliers d’abonnés. À Groningue, il obtint des victoires électorales et passa de 5,7 % en 1939 à 18,6 % en 1946 ; à Delfzijl, de 10,6 à 31,0 % ; à Zuidbroek, il atteignit 31,3 % ; à Finsterwolde, de 48,6 à 54,5 % et à Beerta, de 45,6 à 53,5 %. Et à Amsterdam, en 1946, le CPN devint le premier parti avec 32 % des voix. Cette année-là également, lors des élections à la Seconde Chambre, il obtint 10,6 % des voix.

La réaction des classes dirigeantes internationales n’allait pas se faire attendre. Dès 1944, donc avant la fin de la guerre, lors de la conférence internationale de Bretton Woods au cours de laquelle furent fondés le FMI et la Banque mondiale,elles avaient établi des plans pour conserver ou pour reprendre le pouvoir. L’anticommunisme fut alors utilisé comme une arme importante et il fut activement attisé quand, en 1949, le Parti communiste conquit le pouvoir en Chine. Aux Pays-Bas, le CPN fut politiquement isolé parce qu’il resta le seul à continuer de s’opposer à la politique concernant l’Indonésie : depuis sa création, le CPN avait toujours plaidé en faveur de l’indépendance de l’Indonésie et lors des élections de 1933 à la Seconde Chambre, il avait même alterné Néerlandais et Indonésiens sur sa liste de candidats.

L’anticommunisme fut même ensuite introduit dans des organisations qui avaient participé à la Résistance. Des membres du CPN furent privés de leur citoyenneté hollandaise et exclus de l’Expoge (les anciens prisonniers de guerre) pour avoir participé à la guerre d’Espagne aux côtés de la République. Puis tous les membres du CPN furent rayés de cette association en 1949. Le motif invoqué fut qu’en Tchécoslovaquie, après une victoire électorale, le gouvernement avait été composé des seuls communistes. 

Sabotage de la part de la Fondation 1940-1945

Mais les choses n’en restèrent pas là. Après la guerre, de nombreux anciens combattants communistes, qui avaient enduré des déportations et séjourné dans des camps, étaient en très mauvaise santé, sur le plan physique comme sur le plan psychologique. Nombreux étaient ceux qui ne pouvaient plus travailler et ne disposaient donc pas de revenu. Pour eux, il fut toutefois difficile d’obtenir une indemnité de la Fondation 1940-1945, pourtant créée à cet effet. De nombreux exemples montrent la façon dont ces héros de la Résistance durent affronter toutes ces réglementations et toutes ces mesures anticommunistes.

Un argument fréquemment utilisé pour ne pas leur verser d’indemnité était qu’ils n’avaient pas combattu pour la patrie mais… pour l’Union soviétique. Du livre de Ruud Weijdeveld, il ressort toutefois sans la moindre équivoque qu’ils combattaient déjà le fascisme et la menace fasciste envers les Pays-Bas bien avant que les autres n’aient pris les armes.

Mais c’est surtout à Groningue que le versement des indemnités fut saboté. La direction principale de la Fondation corrigea à maintes reprises les instances locales chargées des versements et, dans certains cas, elle dut régler des demandes en dehors de ces mêmes instances.


[187] Secours rouge : l’accueil de réfugiés allemands dans la région de Groningue, 1933-1940

[188] Ruud Weijdeveld, Het communistische verzet in Groningen 1940-1945, Deel 1 en 2 (la résistance communiste à Groningue, 1940-1945, tomes 1 et 2, seulement en néerlandais), Profiel Uitgeverij, Bedum 2014 / Geert Sterringa Stichting, ISBN 978-90-5294-553-8. On peut commander l’ouvrage à http://www.geertsterringastichting.nl/ au prix de 42,95 € pour les deux tomes (sans les frais d’envoi). L’ouvrage est également disponible en librairie.