La stratégie économique belge : s’agripper à la locomotive allemande

Table des matières: 
Études marxistes no. 104
Auteur: 
Henri Houben

Que ce soit au niveau national ou régional, la Belgique s’est fixé une seule stratégie économique majeure : être compétitive. La Flandre veut se retrouver parmi les cinq meilleures régions de l’Union européenne et la Wallonie aspire à rattraper la Flandre. Bref, tout doit être mené pour la compétitivité et tout doit être jaugé en fonction de ce but.

Cette démarche cadre parfaitement avec les orientations décidées au niveau européen, surtout depuis mars 2000 et le sommet de Lisbonne. Rappelons qu’à cette occasion les chefs d’État et de gouvernement des quinze pays présents s’étaient donné l’ambition de faire pour 2010 de l’Union européenne « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde » [4] . Et c’est un objectif qui a été reconduit pour une nouvelle décennie, à travers le processus d’Europe 2020.

Axer sur la compétitivité est également le modèle qu’impose Berlin à ses partenaires pour sortir de la crise économique : chaque pays, chaque région doit devenir plus compétitif, imiter les performances de l’Allemagne et sacrifier tout le reste à cette unique perspective. Mais qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Il ne s’agit pas ici de revenir sur les dangers idéologiques d’une telle politique et sur ce qu’elle entraîne pour les salariés comme nouveaux sacrifices inacceptables. Mais d’en analyser les conséquences à partir de la réalité économique belge.

La structure productive en Belgique

La Belgique est le second pays à s’industrialiser dans le monde, après la Grande-Bretagne. Dès le 18e siècle, la partie sud du pays, en fait le sillon Sambre-et-Meuse, se lance dans la production de houille et de fer, tandis que le textile, une ancienne tradition de la Flandre, se développe un peu partout.

Mais cela signifie que la structure industrielle est ancienne, basée sur des secteurs qui ont connu leur heure de gloire surtout au 19e siècle ou au début du siècle suivant. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement a beau annoncer la bataille du charbon pour redresser la production, il apparaît vite que les conditions ont changé. Le pétrole devient le premier combustible utilisé. Les anciennes puissances européennes perdent leurs colonies.

Les holdings belges, surtout la Société Générale de Belgique [5] et le Groupe Bruxelles-Lambert, qui tiraient leur fortune de la chaîne métallurgique, soit à partir des mines locales, soit de celles exploitées au Congo, vont initier une autre stratégie : tirer un maximum de bénéfices des activités centrales qu’ils contrôlent et qui sont livrées à toute entreprise domestique, à savoir les services bancaires, ceux d’assurance et la livraison d’électricité. De cette façon, les firmes vieillies transfèrent encore de la valeur jusqu’au moment où, usées et épuisées, elles doivent fermer leurs portes.

Pendant ce temps, les multinationales étrangères s’installent dans les nouveaux secteurs, surtout dans cette Flandre que les holdings avaient négligée jusque-là. Nombre d’entre elles s’implantent dans la zone portuaire anversoise qui permet d’importer et d’exporter facilement et aux quatre coins de la planète.

De ce fait, le développement économique de la partie nord va supplanter celui de la zone méridionale. Néanmoins, les problèmes se multiplient. Avec la crise initiée dans les années 70, plusieurs branches sont en grandes difficultés. L’État belge va donc mener un vaste plan de restructuration dans cinq d’entre elles : les charbonnages, la construction navale, le verre, le textile et la sidérurgie. Si l’acier et la production verrière se trouvent majoritairement en Wallonie, il n’en est pas de même pour les trois autres branches.

Les fermetures vont se succéder. Les mines sont abandonnées, les unes après les autres. Le textile est délocalisé pour la plus grande part. Les navires ne sont plus fabriqués ou assemblés en Belgique. Les cristalleries disparaissent. Seules résistent les usines à vitrage pour le bâtiment et l’automobile. Charleroi et la région liégeoise deviennent des immenses parcs à hauts fourneaux ou convertisseurs délaissés. Cela engendre un chômage important et persistant, qui aurait même été plus important sans les mesures sociales inventées à l’époque pour mettre préventivement des travailleurs « âgés » à la retraite.

Depuis lors, le pays vit au rythme de ces restructurations permanentes. D’autant que, depuis les années 80, l’orientation majeure en Europe est d’ouvrir les marchés à la concurrence, d’interdire les subventions publiques, de réduire les interventions de l’État dans le domaine économique et social, de ne plus avoir de politique macroéconomique si ce n’est celle de fixer un cadre général où s’épanouit le « commerce libre ».

On peut observer ce que cela a signifié en Belgique à partir du tableau 1, qui reprend l’évolution de la valeur ajoutée, c’est-à-dire de la richesse créée durant l’année, par secteur, depuis 1970.

Tableau 1. Répartition de la valeur ajoutée par secteur en Belgique 1970-2011 (en %)

  1970 1980 1990 2000 2011
Total primaire 7,4 4,2 2,4 1,5 0,8
Agroalimentaire 3,7 2,8 2,8 2,4 2,0
Textile et cuir 3,3 1,7 1,5 1,0 0,4
Chimie 3,6 3,6 4,2 4,4 3,9
Non-ferreux 2,0 1,3 1,1 1,0 0,7
Métal 7,0 4,1 3,9 2,9 2,3
Machines 2,2 1,8 1,6 1,3 1,2
Électronique 2,4 2,1 1,9 1,5 0,8
Matériel de transport 1,7 1,9 2,2 1,8 0,9
Autres industries 3,5 3,6 3,2 2,9 2,0
Total industrie manufacturière 29,3 22,9 22,5 19,1 14,1
Élektricité 2,9 3,3 3,1 2,6 2,5
Construction 6,9 7,5 5,4 5,2 5,7
Total secondaire 39,1 33,7 31,0 27,0 22,4
Commerce 12,2 11,6 12,7 11,5 12,5
Horeca 1,4 1,2 1,4 1,7 1,7
Transport 6,7 7,2 7,0 7,8 7,6
Finances 6,4 4,6 5,9 6,1 6,3
Immobilier et services aux entreprises 8,6 13,0 16,9 20,0 21,4
Administration 7,2 8,9 7,6 8,5 9,4
Éducation 5,5 7,7 6,5 6,4 7,0
Santé 3,3 5,1 5,7 6,4 7,6
Autres services 2,2 2,7 2,8 3,1 3,3
Totaal tertiaire 53,4 62,1 66,6 71,6 76,8
PIB 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0

Sources : INS et Eurostat, Comptes nationaux.

Note : Il y a un changement comptable en 1995. Les données des trois premières colonnes ne sont pas tout à fait comparables avec les deux dernières.

On remarque la baisse constante de l’industrie, en particulier manufacturière, durant toute la période, ainsi que celle du secteur primaire (agriculture, pêche et extraction). Le textile devient insignifiant. La métallurgie se réduit considérablement. Le matériel de transport chute entre 2000 et 2011. Seule la chimie demeure en relative expansion.

Dans le domaine des services, ce ne sont ni le commerce, ni les hôtels et restaurants, ni même la finance ou l’enseignement qui tirent l’ensemble vers le haut. Il y a deux branches qui prennent le pas sur les autres : la santé et le service aux entreprises (comptabilité, publicité, aide à la gestion, agences d’intérim, services juridiques…) En 1970, ils représentaient un huitième du PIB [6] belge (11,9 %). 41 ans plus tard, ils en assurent plus d’un quart (29 %).

Le problème avec ce modèle de développement est que ces secteurs en croissance ne peuvent s’étendre que sur la base d’une activité préexistante : pour fournir des services aux entreprises, il faut qu’il en existe ; pour payer un système de santé, il faut des travailleurs occupés, qui génèrent de la richesse. En second lieu, les possibilités d’exportation à partir de ces domaines sont limitées : les soins se passent en général dans le lieu d’origine du patient ; les conseils aux firmes sont rendus dans le pays même, car la législation y est souvent spécifique. En revanche, ces branches peuvent générer des importations : médicaments, matériel de bureau, appareils techniques, etc.

Or, la Belgique est généralement exportatrice et dépendante du commerce international. Le graphique 1 en montre l’évolution par rapport au PIB depuis 1960.

Graphique 1. Évolution des exportations et importations belges par rapport au PIB à prix constants 1960-2012 (en %)

Grafiek 1. Evolutie van de Belgische export en import in vergelijking met het bbp (in constante prijzen 1960-2012 (in %)

Source : AMECO, Base de données : http://ec.europa.eu/economy_finance/ameco/user/serie/SelectSerie.cfm?CFID=1693359&CFTOKEN=6fcc0067b30521b7-80FBBD00-BC80-3030-39CC1124EEBD668B&jsessionid=24065e99f26533524e7f.

Note : Il s’agit ici de la définition des exportations et des importations selon la comptabilité nationale et non sur base de la balance des paiements. Elle comprend les biens et les services.

L’importance des exportations de biens et services — et aussi des importations — est évidente. Elle part d’un niveau de 25 % environ en 1960 pour atteindre 85 % en 2012. On observe que les deux courbes avancent dans un même sens : en fait, le développement des exportations suscite celui des importations et l’écart, même s’il est continuellement positif depuis 1981, est assez faible. Cela indique que le pays ne contrôle pas son approvisionnement pour produire un bien ou un service.

Concrètement, par exemple pour assembler une voiture, il faut aller chercher bon nombre de composants à l’étranger. Si la production augmente, une part plus grande ne sera pas destinée au marché domestique. Les exportations croîtront donc. Mais, comme il faudra davantage de pièces (moteurs, roues, axes de direction, etc.) qui ne sont pas produites localement, les importations monteront de façon similaire.

Ceci est encore plus logique dans le contexte d’une production européenne (ou mondiale) organisée par une multinationale. Celle-ci spécialisera ses usines et acheminera les composants d’un endroit à l’autre en fonction de cette répartition.

Le renoncement de la grande bourgeoisie belge

Il n’y a pas d’obligation à ce qu’un État soit à ce point dépendant de cette logique de production. C’est une conséquence de l’OPA [7] de 1988 lancée par Carlo De Benedetti sur la Société Générale de Belgique. À cette époque, comme nous l’avons souligné, les holdings avaient encore la mainmise sur une Wallonie aux industries relativement vieilles et la Flandre se développait déjà grâce aux grandes firmes étrangères.

Lorsque De Benedetti mène son opération, il sait que les groupes belges sont fragilisés. La Générale, en particulier, qui représente de longue date l’establishment du pays, a un actionnariat très éclaté. À l’assemblée générale annuelle, moins de 10 % des actions sont rassemblés et les compagnies d’assurance (les AG de la famille Lippens, la Royale Belge et Assubel) contrôlent les débats, mais avec moins de 1 % du capital chacune.

Le raider italien donne un grand coup de pied dans la fourmilière. Mais les insectes ne se liguent pas contre le prédateur. Elles laissent faire. Seul Maurice Lippens dégage sa compagnie, les AG (qui deviendront par la suite Fortis). Les autres familles ne réagissent pas, du moins officiellement. Le management est donc pris de panique. Il cherche un « chevalier blanc » et le trouve en France, avec Suez. Avec la complicité de l’État belge, celui-ci prend le contrôle de l’institution qui détenait dans l’entre-deux-guerres environ un tiers de l’économie belge.

Immédiatement, le repreneur démantèle le holding. Pour lui, c’est une structure du passé. Il doit gérer un trop grand nombre de participations. À une époque où la compétition devient assurément internationale, il n’est plus possible d’approvisionner chacune d’entre elles en capital. De fait, la Générale possède un large portefeuille, générant des revenus stables par le procédé expliqué ci-dessus. Mais aucune des filiales ne dispose de la taille suffisante pour rivaliser avec leurs rivales étrangères.

Suez va faire le tri et sélectionner Electrabel et Tractebel, le holding qui centralise les actifs dans le gaz et l’électricité. Tout le reste sera liquidé, vendu, cédé ou fermé. Umicore, l’ancienne Union minière, sera reprise par le management de la firme. La Générale de Banque sera rachetée par Fortis. Les cimenteries CBR seront acquises par le groupe Heidelberg.

Pendant ce temps, Albert Frère, arrivé au contrôle du Groupe Bruxelles-Lambert, se débarrasse de la banque, la BBL, au profit d’ING et échange son contrôle sur Petrofina contre un important paquet d’actions du groupe pétrolier français Total. Il gère maintenant un portefeuille considérable, puisqu’il est le principal actionnaire, par exemple, de Total et Suez, mais n’y participe pas à l’administration courante. La famille Boël cède ses usines sidérurgiques en 1997 et se concentre sur son holding financier, la Sofina. Celle-ci détient de nombreuses parts de capital dans de grandes sociétés, mais insuffisantes pour y jouer un rôle quelconque. Elle se limite à une simple gestion financière d’évaluation des rendements. Même chose pour les de Spoelbergh, de Mevius et Van Damme, propriétaires d’Inbev, qui, avec la fusion avec le groupe brésilien Ambev, ont laissé la plus grande partie du management à leurs confrères latino-américains.

Ainsi, la grande bourgeoisie belge, issue de l’ancienne industrialisation du pays, s’est progressivement retirée dans des activités de rentier, se spécialisant soit dans la tonte des coupons [8] , soit dans un jeu boursier spéculatif en achetant ou vendant des titres au moment opportun. Il ne reste plus que quelques isolés qui affrontent les marchés internationaux à partir d’une base encore familiale comme Bekaert ou Solvay. Mais pour combien de temps encore ?

On peut dresser la liste de toutes les ventes de sociétés abandonnées par les actionnaires autochtones au profit, en général, de puissantes multinationales étrangères. C’est l’objet du tableau 2.

Tableau 2. Ventes des principales firmes belges à des investisseurs étrangers et fusions depuis la fin des années 70.

Société Acquéreur Pays Année Remarques
General Biscuits LU France 1977 Aujourd'hui Mondelez International
Glaverbel Asahi Glass Japon 1981  
Côte d'Or Suchard Suisse 1987-89 Aujourd'hui Mondelez International
BN Bombardier Canada 1988  
SGB Suez France 1988  
Electrabel Suez France 1988  
Distrigas Suez France 1988 Repris enn 2008 par ENI
CBR Heidelberg Alemagne 1993  
ASLK Fortis Belgique-Pays-Bas 1993-97 Racheté parr BNP-Paribas
en 2009
Sabena Swissair Suisse 1995 Faillite en 2001
Gemeentekrediet Crédit Local de France France 1996 Fusion, démantelée en 2011
Forges de Clabecq Duferco Italie 1997  
Usines Boël Hoogovens Pays-Bas 1997 Repris par Duferco en 1999
Fafer Usinor France 1997 Repris par Duferco et devient Carsid
BBL ING Pays-Bas 1998  
Cockerill-Sambre Usinor France 1998 Repris par Mittal en 2006
Petrofina Total France 1999  
Generale Bank Fortis Belgique-Pays-Bas 1999 Racheté par BNP-Paribas en 2008
Royale Belge AXA France 1999  
Sidmar Arcelor France 2002 Repris en 2006 par Mittal
Inbev Ambev Brasil 2004 Fusion
Fortis BNP-Paribas France 2009  

Ainsi, des parties notables de l’économie belge ont été transférées et intégrées dans des groupes plus importants, assurant, d’une part, leur survie dans la compétition internationale, mais, d’autre part, aussi une plus grande fragilité, car les décisions centrales sont prises hors du territoire. L’énergie, quatre des cinq grandes banques [9] , l’acier, l’assurance, les cimenteries et les gloires agroalimentaires belges (les biscuits De Beukelaer, le chocolat Côte d’Or, les bières Stella, Jupiler et autres) sont passés sous contrôle étranger.

La dépendance à l’égard des multinationales

Que ce soit au niveau national ou régional, la politique officielle des autorités est d’accueillir à bras ouverts les investisseurs (en particulier les multinationales qui viennent de l’autre côté de la frontière). Quand Google annonce venir à Mons et prétend créer 200 emplois, cet événement est célébré comme une victoire et une fête.

Il n’est pas aisé d’établir la situation de la mainmise étrangère sur l’économie nationale. En voici quelques indicateurs.

D’abord, la part dans les investissements, c’est-à-dire la formation de capital fixe (bâtiments, machines, outils, etc.) On peut ainsi analyser ce qui a été avancé par les groupes non belges. C’est le propos du tableau 3.

Tableau 3. Part des investissements étrangers dans le total investi en Belgique et au Luxembourg par période 1990-2012 (en %)

   90-95  96-01  02-07  08-12
Part 18,33 106,18 58,50 94,77

Source : Calculs sur base d’AMECO pour la formation de capital fixe et d’Unctad, World Investment Report 2013, annexe table 01, pour l’investissement direct de l’étranger, les flux entrants : http://www.unctad.org/Sections/dite_dir/docs/WIR2013/WIR13_webtab01.xls.

Note : Jusqu’en 2002, les données des relations économiques avec l’étranger sont établies à partir de l’ensemble belgo-luxembourgeois. Pour garder la cohérence de la suite statistique, nous avons continué à calculer sur base de ces deux pays jusqu’en 2012.

La comparaison est un peu boiteuse, car la manière de composer les statistiques est différente et l’organe qui les dresse n’est pas le même (l’Union européenne pour les investissements, les Nations Unies pour l’investissement étranger). Il n’est donc pas anormal que le pourcentage dépasse les 100 % en raison de ces divergences. Il se peut, par exemple, qu’une décision ait été prise une année et enregistrée en tant qu’apport étranger telle année, mais que l’avance concrète soit étalée sur les années suivantes. C’est pour cela que nous avons utilisé des périodes pour tenter d’éviter ce problème ou au moins de l’atténuer.

Ceci précisé, il est clair que la part étrangère, même surévaluée, est considérable. Depuis 1999 pour ainsi dire, l’essentiel de la formation du capital fixe provient du reste du monde. Soit une entrée d’argent extérieur sur le territoire.

Au total, 786 milliards d’euros ont été accumulés en Belgique sous l’égide de multinationales étrangères [10] . C’est presque deux fois le PIB du pays. Le capital propre dépensé par celles-ci hors finance (259 milliards d’euros) représente environ 50 % des parts de capital des entreprises non financières qui ont déposé leurs comptes à la centrale des bilans de la Banque Nationale [11] . On retrouve la prédominance étrangère.

En termes de pays investisseurs, on obtient le graphique 2. Il est établi en pourcentage. Le total cumulé se monte à 767 milliards d’euros pour 2011.

Graphique 2. Répartition du stock d’investissements étrangers en Belgique par pays en 2011 (en %)

Graphique 2. Répartition du stock d’investissements étrangers en Belgique par pays en 2011 (en %)

Source : Belgostat, Stock d’investissements étrangers en Belgique par pays.

Le Luxembourg est la nation qui investit le plus en Belgique. Il s’agit évidemment principalement de filiales étrangères établies dans le grand-duché pour des raisons fiscales. Il en va de même pour une partie des possessions néerlandaises, étant donné les avantages accordés aux structures de holding dans ce pays. Enfin, l’importance de la France provient surtout de deux grosses participations, celles de Suez, qui gère le patrimoine électrique et gazier belge, et deTotal, qui a repris Petrofina en 1999. Restent l’Allemagne qui représente environ 6 % des actifs étrangers, la Grande-Bretagne 5 % et les États-Unis 3,4 % [12] .

Deutschland über alles

Ces chiffres ne démentent nullement l’importance de l’Allemagne pour la Belgique. D’abord, les investissements luxembourgeois ou néerlandais cachent sans doute des nationalités différentes, peut-être allemandes. Ensuite, beaucoup d’opérations sont conduites à partir de bases teutonnes. C’est le cas de nombre de multinationales américaines dont le centre européen est outre-Rhin, comme Opel (General Motors) et Ford.

Les exportations belges sont destinées d’abord à l’Allemagne pour 17,4 %, ensuite à la France pour 15,6 %, aux Pays-Bas pour 12,5 %. Le reste de l’Union européenne représente 24,5 %. Seuls les États-Unis assurent une part significative dans le reste du monde, avec près de 6 % [13] .

Mais il y a davantage. La Belgique sert de plaque tournante au commerce à l’intérieur de la partie occidentale de l’Europe. Des biens arrivent, par exemple, au port d’Anvers et sont acheminés dans des pays voisins, notamment dans le nord de la France et dans l’ouest de l’Allemagne [14] .

Les différences entre régions

La bataille de chiffres entre régions belges fait rage. Chacun veut montrer que son territoire est plus compétitif ou qu’il se redresse plus rapidement que l’autre. Certaines données indiquent un écart. Mais, sur le long terme, il apparaît que les rapports sont relativement stables.

Ainsi, le tableau du commerce (tableau 4) montre une structure régionale qui ne se modifie guère ou qui évolue de façon parallèle.

Tableau 4. Évolution de la balance commerciale belge par région 2002-2012 (en milliards d’euros et en %)

  2002 2008 2012
Exportations Milliards % Milliards % Milliards %
Belgique 163,8 100,0 221,6 100,0 238,9 100,0
Flandre 130,1 79,4 172,1 77,7 188,6 79,0
Wallonie 26,9 16,4 44,6 20,1 44,5 18,6
Bruxelles 6,9 4,2 4,9 2,2 5,8 2,4
Importations            
Belgique 153,9 100,0 232,5 100,0 248,4 100,0
Flandre 120,5 78,3 190,2 81,8 202,8 81,7
Wallonie 19,8 12,9 31,2 13,4 34,2 13,8
Bruxelles 13,5 8,8 11,1 4,8 11,3 4,5
Balance            
Belgique 10,0   -11,0   -9,4  
Flandre 9,6   -18,1   -14,2  
Wallonie 7,0   13,4   10,3  
Bruxelles -6,6   -6,3   -5,5  

Source : Calculs sur base de Belgostat, Commerce extérieur, Données régionales.

La Flandre représente environ 80 % du commerce belge, que ce soit en importations ou en exportations. Cette part ne varie pas. En comparaison, la Wallonie absorbe environ 13 % des importations et une petite vingtaine de pour cent des exportations. Le rôle de Bruxelles est anecdotique en la matière.

La partie sud est excédentaire, le nord est déficitaire, mais c’est compensé par le commerce de transit (voir section précédente) ; Bruxelles importe massivement, vu sa concentration dans les services.

Même constat pour la production. Le tableau 5 reprend la répartition régionale de la valeur ajoutée belge.

Tableau 5. Répartition régionale de la valeur ajoutée belge par région 1995-2012 (en %)

  1995 2000 2005 2012
Flandre 56,8 57,3 57,4 57,2
Wallonie 23,9 23,5 23,4 24,0
Bruxelles 19,1 19,0 19,1 19,0
Extra régional 0,2 0,1 0,1 0,0
Belgique 100,0 100,0 100,0 100,1

Source : Calculs sur base de Belgostat, Comptes régionaux.

La Flandre assure environ 57 % du PIB belge, la Wallonie 24 % et Bruxelles 19 %. Ces pourcentages ne changent pour ainsi dire pas.

Les variations annuelles de la production sont remarquablement identiques. Le graphique 3 en donne un aperçu à partir du PIB courant [15] .

La région qui s’écarte le plus de la tendance générale est celle de Bruxelles, qui est dominée par les services financiers, le secteur horeca et l’administration publique. Les autres courbes évoluent avec un ensemble presque parfait, preuve s’il en est qu’il y a une structure économique globale du pays, et non des spécificités significatives des régions.

Les soi-disant divergences dans la croissance sont plutôt faibles, comme le montre le tableau 6.

Graphique 3. Croissance annuelle du PIB belge, flamand, wallon et bruxellois 1996-2012 (en %)

Graphique 3. Croissance annuelle du PIB belge, flamand, wallon et bruxellois 1996-2012 (en %)

Bron: Berekeningen op basis van Eurostat, Stedelijke en regionale statistieken.

Tableau 6. Écart de croissance du PIB courant entre la Flandre et la Wallonie (en %)

Verschil 1997 1998 1999 2000 2001 2002 2003 2004
1,9 -0,9 1,6 0,3 0,2 0,5 -0,2 0,3
Verschil 2005 2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012
-0,2 0,2 1,3 -2,1 -0,2 -1,2 -0,5 -0,2

Source : voir graphique 3

Dans ce tableau, un nombre positif désigne un avantage pour la Flandre, un signe négatif indique une croissance plus rapide de la Wallonie. En 1996, cet écart était pratiquement nul. Dans les premières années, la partie nord du pays avance un peu plus rapidement. De cette façon, elle représentait 58 % du PIB national en 2007, son pourcentage maximum sur la période. Elle assurait 56,8 % en 1995. Parallèlement, la Wallonie et Bruxelles perdent chacun 0,5 point. En 2012, la Flandre repasse à 57,2 %. Les deux autres régions reprennent le terrain perdu à 24 % pour la Wallonie et 19 % pour Bruxelles. Mais le moins qu’on puisse conclure est que ces divergences sont vraiment faibles.

Les graves dangers de la stratégie de compétitivité

Les risques de poursuivre une politique fondée sur la compétitivité et le développement des multinationales sont importants. Il est clair que l’État a volontairement renoncé à une grande partie de son pouvoir d’intervention et laisse les grandes firmes agir comme bon leur semble. C’est le principe qui sous-tend cette orientation proposée par l’Union européenne et suivie scrupuleusement en Belgique.

Les autorités font tout pour attirer les investissements, notamment étrangers. Mais, en même temps, les entreprises peuvent partir comme elles le veulent. Et, à part quelques protestations de circonstance et très médiatisées au moment de restructurations importantes, les dirigeants politiques ne peuvent y faire face réellement, en suivant cette logique. Toute restriction serait vue par les nouveaux investisseurs potentiels, ceux qu’on essaie de faire venir dans le pays, comme un indicateur négatif.

Dans ces conditions, les multinationales quittent la Belgique dès qu’elles voient des occasions de s’implanter sur un marché en expansion ou qu’elles estiment qu’elles ont une usine en trop dans la zone européenne. Et les réactions politiques sont plus que faibles. Les cas d’Opel Anvers, de Ford Genk ou d’ArcelorMittal sont dans les mémoires. Ils ne sont que les exemples les plus visibles de nombreuses pertes d’emploi dans le pays.

L’Union européenne a mis en place un mécanisme d’enregistrement et de publication des principales restructurations dans un État membre, intitulé Observatoire européen des restructurations (ERM, European Restructuring Monitoring). Sur base de coupures de presse, cet organe récolte les données sur les situations impliquant une perte de 100 emplois ou davantage ou affectant 10 % au moins d’une firme occupant au minimum 250 salariés. Nous avons établi le tableau 7 en utilisant cette source initiée en 2002, mais en nous limitant à reprendre les cas qui dépassent 900 postes affectés.

Tableau 7. Liste des restructurations en Belgique impliquant une perte d’emplois supérieure ou égale à 900, depuis 2002

Année Firme Type Emplois
2002 Sidmar Restructuration 900
  Ford Restructuration 1.400
  Pfizer Fusion 1.550
  Pharmacia Fusion 1.300
  De Post Restructuration 8.000
  Belgacom Restructuration 4.100
  Dexia Restructuration 2.500
  Philips Restructuration 2.450
  Alcatel Restructuration 1.073
  Philips Belgium Faillite 957
2003 Arcelor Restructuration 1.700
  NMBS Restructuration 4.000
  Ford Restructuration 3.000
2004 DHL Restructuration 1.700
2005 De Post Restructuration 900
2006 Agfa-Gevaert Restructuration 945
  Volkswagen Délocalisation 3.200
2007 Opel Restructuration 1.400
2009 ArcelorMittal Restructuration 1.700
  B Cargo Restructuration 900
2010 Opel Fermeture 2.606
  Carrefour Restructuration 1.092
2012 Carsid Fermeture 1.000
  Ford Fermeture 4.300
  BNP Paribas Fortis Restructuration 1.800
2013 ArcelorMittal Restructuration 1.300
  ING Restructuration 1.000
  Caterpillar Restructuration 1.400
      58.173

Source : ERM, Restructuring Events database : http://www.eurofound.europa.eu/emcc/erm/index.php?template=searchfactsheets.

En une bonne dizaine d’années, il y a eu 28 situations de restructurations majeures, occasionnant la perte cumulée de plus de 58 000 emplois. La majeure partie de ces « ajustements » provient de multinationales ou de sociétés publiques ou semi-publiques en voie de privatisation ou en proie à une concurrence étrangère accrue.

Bien sûr, on répondra qu’en contrepartie des postes sont créés par de nouveaux arrivants… sauf que ceux-ci se font généralement attendre. L’Observatoire ne compulse pas seulement les statistiques des baisses d’emploi, mais aussi celles des créations depuis 2005. Or, il n’en a relevé au total que pour 28 713 salariés. En outre, les principales opérations de ce type sont les suivantes : 800 emplois créés par la KBC en 2006 ; 2 300 par Fortis Bank et 2 000 par Suez en 2007 ; 1 800 par la SNCB en 2009 ; 800 par la STIB en 2012. Autrement dit, cinq cas seulement, et encore par des banques avant que la crise des subprimes ne les oblige à réduire fortement la voilure, ou des firmes publiques qui sont contraintes de respecter la rigueur budgétaire, créent donc parfois des postes qu’elles liquident par la suite.

Outre le fait que cette stratégie n’est guère profitable à l’emploi, la politique industrielle belge a un deuxième inconvénient majeur : celui de dégrader les comptes extérieurs. Les entreprises qui partent, comme la sidérurgie ou l’automobile, sont fortement exportatrices. Leur départ dégrade la balance commerciale.

On peut en avoir un aperçu dans le tableau 8 qui retrace l’évolution du solde des échanges de biens par secteur depuis 1988.

Tableau 8. Évolution de la balance commerciale belge par secteur 1988-2012 (en milliards d’euros)

  1988 1995 2002 2008 2012
Agriculture -0,5 1,4 3,2 3,8 4,4
Matières premières -3,1 -3,1 -2,2 -4,6 -4,9
Combustibles -2,9 -4,1 -6,6 -18,7 -20,0
Industrie pharmaceutique 0,1 0,6 0,9 3,8 6,8
Plastiques 1,5 3,2 5,5 9,5 10,4
Sidérurgie 4,1 4,4 3,7 6,5 5,1
Non-ferreux 0,4 0,8 0,6 2,0 2,3
Équipement énerige -0,8 -1,2 -1,8 -1,3 -1,8
Machines spécialisées 0,0 0,7 1,5 1,1 1,8
Automobile 4,2 6,8 6,5 0,0 0,1
Autres -5,6 1,2 7,6 1,8 1,5
Total -2,5 10,8 18,8 3,8 5,6

Source : Calculs sur base d’Eurostat, base de données sur le commerce international.

La détérioration la plus marquée se situe entre 2002 et 2008. De largement excédentaire, la balance commerciale (au sens d’Eurostat, c’est-à-dire avec le commerce de transit) reste juste positive. Les deux secteurs qui provoquent en grande partie cette chute sont ceux des combustibles (importations de gaz et de pétrole, venant en majorité des Pays-Bas) et de l’automobile [16] . Ils sont à peine compensés par les exportations accrues de médicaments et de produits plastiques (ce dernier secteur devient le domaine phare en matière de balance commerciale, rôle tenu autrefois par l’assemblage de voitures).

Sur ce plan, l’avenir apparaît bien sombre, même si le tableau montre une stabilisation entre 2008 et 2012. En effet, les données n’incorporent pas encore la fermeture de l’usine de Ford Genk, ce qui va occasionner au minimum une perte d’exportations d’au moins deux milliards d’euros. Et l’arrêt de la phase à chaud dans la sidérurgie liégeoise, les menaces sur Caterpillar Gosselies…, tout cela ne va pas redorer le blason belge.

Pour l’amélioration du bien-être général, il n’y a pas de raison d’avoir absolument une balance commerciale excédentaire. Il vaut mieux sans doute ne pas être trop déficitaire, car cela engendre une dépendance vis-à-vis de l’étranger et il faut trouver d’autres ressources pour financer des importations nettes. Mais c’est la logique de la compétitivité qui pousse à devenir et rester fortement exportateur. Remarquons au passage que, depuis que le pays et surtout les régions se sont lancés ardemment dans cette orientation, c’est-à-dire le début des années 2000, les résultats sont paradoxalement une dégradation des comptes commerciaux.

Comme nous l’avons expliqué dans de précédents articles [17] , l’existence de l’euro permet aux États de ne pas solder leurs déficits extérieurs… Sauf qu’une importation nette signifie une insuffisance de l’activité productive par rapport aux dépenses de la nation, ce qui se traduit par un manque de recettes fiscales et, dès lors, des problèmes dans les finances publiques. Sauf que l’Union européenne analyse les comptes de chaque pays séparément et se propose de prendre des sanctions contre ceux qui auront des situations jugées désastreuses en matière d’exportations nettes, de dette publique et de déficit budgétaire. Sauf que cette même Union — qui porte parfois bien mal son nom — ne promeut aucun mécanisme de solidarité entre les États et même les décourage [18] . Ce sont dans ces difficultés que nagent aussi bien la Belgique que la Wallonie, la Flandre ou Bruxelles.

Et si l’Allemagne avait des ratés

L’actuelle philosophie européenne est d’axer tout sur la compétitivité, de se mettre à la remorque de Berlin et d’en imiter le modèle (si on en est capable). Le problème est que la stratégie allemande est elle-même boiteuse.

Après la réunification (la reprise de la RDA), la classe dominante d’outre-Rhin a mis l’accent sur les exportations et non sur le marché intérieur pour étendre son emprise et ses profits. Grâce aux gouvernements Schröder (socialistes-verts), elle a bénéficié d’une main-d’œuvre de plus en plus flexible, prête à accepter presque n’importe quel emploi pour ne pas perdre ses allocations éventuelles. Cela a engendré une pression sur les salaires et l’apparition de travailleurs pauvres, comme il en existait surtout dans les pays anglo-saxons. C’est à ces conditions que la balance commerciale s’est largement améliorée. On peut en voir un aperçu avec le graphique 4, qui compare cette évolution au PIB.

Graphique 4. Balance commerciale allemande 1991-2012 (en % du PIB)

Balance commerciale allemande 1991-2012 (en % du PIB)

Source : Calculs sur base d’Eurostat, base de données sur le commerce international.

Les exportations nettes augmentent très visiblement, passant globalement de 0,7 % du PIB en 1991 à 3,3 % en 1998, puis à 8 % en 2008, niveau maximum jusqu’à présent.

Mais la répartition entre ce qui est obtenu avec les autres pays de l’Union et avec le reste du monde est tout aussi intéressante. Dans un premier temps, la progression entre les deux zones est presque identique. Avec la crise asiatique en 1997, il y a un premier arrêt de l’expansion extra-européenne. Dans les premières années du nouveau siècle, c’est l’Europe qui tire l’économie allemande, notamment l’Espagne qui achète de nombreuses machines, des voitures haut de gamme à l’industrie teutonne. Mais la récession dans la zone euro bloque cette progression. C’est pourquoi les firmes allemandes se tournent de plus en plus, et avec un certain succès, vers le reste du monde, les pays dits émergents entre autres (Brésil, Russie, Inde, Chine, Turquie, etc.).

Fait significatif : le déficit commercial allemand vis-à-vis de la Chine, qui s’établissait encore à plus de 17 milliards d’euros en 2008, s’est transformé en excédent depuis 2011 ; une exportation nette portée à plus de 5 milliards d’euros en 2012. Et qu’est-ce que les Chinois achètent subitement de plus en plus massivement à la nation européenne ? Des voitures de luxe comme des BMW, des Mercedes ou des Audi, qui sont encore majoritairement produites en Allemagne. Symptôme aussi de l’apparition d’une importante classe relativement aisée dans ces États à la croissance très rapide.

Seulement Berlin ne va-t-il pas connaître le même problème qu’avec les régions méridionales de l’Union ? Quand le modèle de développement est épuisé, quand il ne parvient plus à générer suffisamment de revenus, les importations allemandes baissent avec évidemment l’ensemble de la consommation nationale du pays importateur. Il faut alors, pour les multinationales allemandes, trouver de nouveaux marchés à conquérir. C’est un processus sans fin, mais sur une terre finie. De toute façon, dans la logique de la compétitivité, ou plutôt dans son illogisme, une nation exportatrice signifie qu’il y en a une autre qui importe, une autre qui plonge dans ses ressources domestiques pour financer ses achats et qui, dès lors, devient petit à petit exsangue.

C’est une stratégie hautement agressive. Il s’agit d’aller tirer des revenus d’une demande étrangère qui devrait profiter en premier lieu à une production locale. On met ainsi des États, des régions en difficulté. Est-ce que ces pays émergents vont rester passifs ou entreprendre des rétorsions comme des quotas d’importation ou des droits douaniers ? On n’est plus dans le grand marché intérieur européen qui professe le libre-échange comme seul principe directif des échanges.

On peut voir dans les relations entre constructeurs automobiles un exemple très concret de cette agressivité. Dans ce secteur, le marché européen est traditionnellement contrôlé par six multinationales : Volkswagen, Peugeot (PSA), Renault, Fiat, Ford Europe et GM Europe (Opel). Le graphique 5 présente l’évolution des parts de marché de ces six firmes depuis 1990.

Graphique 5. Parts de marché des constructeurs en Europe 1990-2012 (en %)

Parts de marché des constructeurs en Europe 1991-2012 (en %)

Source : Calculs sur base d’ACEA (Association des constructeurs européens automobiles), Historical series : 1990-2012 : New Passenger Car Registrations by manufacturer : http://www.acea.be/images/uploads/files/20120806_06_PC_90-12_By_Manufacturer_W_Europe.xls.

Au départ, les six entreprises se trouvent dans une situation assez proche. En fait, elles étaient même au coude à coude dans les années 80. Dans les années 90, les positions se maintiennent plus ou moins, avec des hausses et des baisses pour chaque compagnie. Volkswagen, en tête, conforte néanmoins son avance. En 2004, il détient 18 % du marché européen.

Il va mener une politique de plus en plus ambitieuse. Son objectif est de devenir en 2018 le premier constructeur mondial, avec des ventes dépassant les 10 millions de véhicules. Actuellement, il est troisième, avec 9,3 millions vendus (derrière Toyota 9,7 millions et GM 9,5 millions). Il attaque l’Europe par le haut grâce à sa marque Audi et par le bas grâce à sa filiale tchèque, Skoda. Les autres constructeurs, qui n’ont pas de véritable marque low cost ni de modèle au-delà de la berline familiale, sont pris en tenaille. Résultat : Volkswagen passe à près de 25 % en 2012, alors que tous les autres voient leurs parts se réduire. Dans ce cadre, ceux-ci sont obligés de fermer des usines : Opel Anvers et bientôt Bochum, Ford Genk, PSA Aulnay…

Dans ce cadre, les multinationales ont demandé à l’Union européenne de concocter un plan similaire à celui de la sidérurgie dans les années 70 : arrêter de façon progressive, volontaire et rationnelle les outils, avec des aides publiques à la clé.

La réaction de Volkswagen ne s’est pas fait attendre. Christian Klingler, responsable des ventes et du marketing, a répliqué : « Le débat sur les surcapacités n’est pas le bon débat. La question, c’est la compétitivité. Quand on est très compétitifs, la question des surcapacités ne se pose pas [19] . » Évidemment, la question ne se pose pas, puisqu’on détruit les concurrents et qu’on reprend leurs parts de marché. Dès lors, les usines peuvent tourner à plein régime.

Ce qui se passe dans l’automobile peut très bien se produire à une autre échelle dans les relations entre États.

Dans ces conditions, s’arrimer à la croissance allemande comme le fait actuellement la Belgique (mais aussi les Pays-Bas et les pays de l’Est proches comme la Pologne, la Tchéquie ou la Slovaquie) risque de s’avérer dangereux. Tant que la stratégie allemande fonctionne, on peut espérer en profiter, en récolter les miettes. Mais si tout le monde s’y attache, il y aura une bataille entre États pour obtenir de Berlin les meilleures miettes. En revanche, dès qu’il y a des problèmes, des déconvenues, des blocages des exportations, la situation peut se compliquer très rapidement. Le plus important est qu’on n’est plus du tout maître du jeu.

Conclusions

La Belgique et les régions ont opté résolument pour une stratégie de compétitivité dans le but de continuer à se développer. C’est une orientation très contestable au niveau social, puisque cela fait des travailleurs de la chair à canon dans la gigantesque guerre commerciale que se mènent les pays et les contrées les uns contre les autres. Mais, dans le cas belge, c’est autrement dommageable.

On perd la maîtrise sur son propre développement économique. On laisse ce choix entre les mains d’acteurs privés dont le but est le profit et certainement pas le bien-être régional.

Dans cette ligne, les pouvoirs publics tentent d’attirer des multinationales sur leur territoire. Mais, pour cela, il faut passer sous leurs fourches caudines. Elles doivent pouvoir venir, mais partir aussi vite qu’elles sont arrivées. D’où des conséquences assez désastreuses sur la structure industrielle belge, où ce pays, autrefois largement manufacturier, laisse filer les secteurs qui ont fait sa gloire comme la sidérurgie ou l’automobile, mais aussi le textile, le verre, après avoir déjà fermé les charbonnages ou la construction navale. Il y aurait certainement mieux à faire, en profitant des qualifications et des spécialisations acquises au cours des siècles par les salariés belges.

Cet abandon industriel n’est pas sans conséquence économique. Il ne s’agit pas simplement d’une mutation, mais d’une destruction nullement créatrice. En effet, la production de biens permet de vendre à l’étranger et donc d’acheter des ressources que le pays ne possède pas. En revanche, nombre de services n’offrent pas cette possibilité et, au contraire, consomment des marchandises fabriquées hors des frontières. D’où une dégradation de la balance commerciale.

De plus en plus, la politique économique belge est de s’accrocher à la locomotive allemande, là où le pays exporte le plus et où les relations économiques sont les plus fortes. Mais c’est très dangereux. Les différents gouvernements ne sont plus maîtres du jeu. Ils dépendent des performances allemandes. Et les différences régionales, hautement soulignées dans les médias, sont en fait très faibles.

Cette stratégie à la petite semaine, qui consiste surtout à brûler un cierge à la croissance allemande, pourrait être utilement remplacée par une autre [20] , fondée sur de véritables services publics au service de la population. Ce serait bien plus profitable à l’emploi et aux besoins de chacun.

Henri Houben (henri.houben7 at telenet.be) est économiste. Il est spécialiste du secteur automobile et auteur de La crise de trente ans : La fin du capitalisme ? Aden, 2011. Il est chercheur au GRESEA et à l’Institut d’études marxistes.


[1] www.wallonie.be/sites/wallonie/files/actualites/fichiers/pm2022_coeur.pdf

[2] La Flandre veut être de nouveau une région de pointe en 2020.

[3] www.gva.be/nieuws/binnenland/vlaanderen-wil-opnieuw-topregio-zijn-tegen-2020.aspx

[4] Conseil européen de Lisbonne, « Conclusions de la présidence », Lisbonne, 23 et 24 mars 2000, point 5.

[5] Voir à ce sujet Jo Cottenier, Patrick De Boosere et Thomas Gounet, La Société Générale 1822-1992, EPO, Bruxelles, 1989.

[6] Produit intérieur brut, défini comme la somme des valeurs ajoutées de toutes les firmes, organisations et administrations du pays.

[7] Offre publique d’achat : il s’agit de l’annonce par un investisseur qu’il veut racheter toutes les parts de capital qui se trouvent sur le marché boursier, ou au moins une bonne partie.

[8] Une façon de dire qu’ils vivent des dividendes que leur procurent les participations.

[9] Seule la Kredietbank (KBC) est restée sous contrôle belge.

[10] Montant établi par la CNUCED dans le World Investment Report 2013, converti en euros sur base du taux de change de 1,2859 dollar par euro en 2012.

[11] Calculs sur base de Belgostat sur le capital propre avancé par les firmes étrangères et de la Banque nationale de Belgique, Statistiques des comptes annuels des entreprises non financières. Ces données sont établies sur base de 334 438 firmes sur les 380 000 comptes déposés.

[12] On notera ici que le Bureau of Economic Analysis établit un montant d’environ 37 milliards d’euros investis par les firmes américaines en Belgique en 2011 (contre 26 milliards pour Belgostat). Ce qui mettrait la part plus près des 5 %.

[13] Chiffres de 2012. Eurostat, Commerce international.

[14] Voir Pol De Vos, « La Flandre et le régionalisme néolibéral », dans ce numéro d’Études marxistes.

[15] Il serait préférable d’utiliser le PIB réel, mais on ne dispose pas de ces données plus récentes.

[16] La catégorie « autres » baisse également. Mais cela correspond à des changements dans différents secteurs, par exemple le textile, le verre, les machines, les télécoms, trop petits pour qu’il soit intéressant de les spécifier.

[17] Voir Henri Houben, « La crise dans la zone euro et ses conséquences internationales », Études marxistes no 90, avril-juin 2010.

[18] Ce qui a été décidé au niveau du mécanisme européen de stabilité financière est la constitution d’un fonds, qui peut être élargi, destiné à permettre un financement (en général un refinancement, c’est-à-dire le renouvellement de dettes anciennes venant à échéance) des États membres à des conditions non discriminatoires, moyennant des plans d’austérité drastiques, avec l’ambition surtout de décourager la spéculation. On peut difficilement appeler cela de la solidarité, puisque la protection porte sur l’euro en tant que monnaie et non sur le pays qui doit mener des restructurations radicales.

[19] Tribune, 23 mars 2012.

[20] Comme nous l’avons défendue dans un autre article : Henri Houben, « Contre la désindustrialisation, changer de logique », Études marxistes no 102, avril-juin 2013.