Le biologiste dialectique — Interview de Richard Levins

Gunter Kathagen

Richard Levins, né à New York en 1930 et décédé le 19 janvier 2016, est fut professeur à l’université Harvard. Il a grandi dans une famille où l’on encourageait vivement l’esprit critique ainsi que l’engagement social. Le premier jour où il se rendit à l’école primaire, sa grand-mère lui conseilla d’apprendre en classe le plus de choses possible, mais de ne surtout pas croire tout ce qu’on allait lui enseigner. Il était clair pour elle que l’école faisait partie d’un système qui servait à préparer les gens à fonctionner à l’intérieur des frontières idéologiques spécifiques du capitalisme.

Très jeune déjà, Levins est fasciné par les auteurs scientifiques marxistes comme J.B.S. Haldane1 et J.D. Bernal2. Il s’inscrit à l’université Cornell pour y étudier l’agronomie et les mathématiques. C’est là qu’il rencontre sa future épouse, Rosario Morales, une Portoricaine avec qui, ses études terminées, il se rend à Porto Rico, où il est actif au sein du parti communiste local et de divers mouvements anti-impérialistes. À l’époque déjà, il est tenu à l’œil par le FBI, qui met tout en œuvre pour qu’il ne trouve pas de travail. Finalement, il se lance dans l’agriculture et se met bientôt à organiser les planteurs de café locaux, ce qui est activement combattu par le régime portoricain. Après une hépatite, il ne peut toutefois plus cultiver ses terres : sa femme et lui décident donc de retourner faire des études aux États-Unis.

Lors de la préparation de son doctorat, à l’université Columbia, il fait la connaissance de Richard Lewontin, généticien des populations et militant social renommé, avec qui il rédige de nombreux articles et ouvrages sur la nécessité d’un cadre de pensée dialectique pour les sciences, notamment pour la biologie. De même, toujours en compagnie de Lewontin, il engage plusieurs polémiques avec des scientifiques comme Richard Dawkins3 et Edward Wilson4, en raison de leur regard déterministe sur la biologie et sur le comportement humain. Durant la période 1960-1970, Levins développe diverses théories influentes sur l’évolution et sur l’écologie.

De même, il se sent de plus en plus concerné par Cuba. C’est ainsi qu’il est l’un des scientifiques à la base des programmes cubains de génétique des populations et d’agriculture durable. Dernièrement encore, cet engagement lui a valu de recevoir le titre de docteur honoris causa de l’université de La Havane.

Il est nommé professeur en sciences des populations à la Harvard School of Public Health où, aujourd’hui encorejusqu’à sa mort, il se consacre à la recherche sur l’influence des facteurs biologiques et sociaux sur la santé humaine. Il le fait en étudiant les interactions complexes entre d’une part les formes de société, dont le capitalisme, et d’autre part la biologie humaine et l’écologie.

En mai dernier, j’ai eu la chance de pouvoir l’interviewer lors d’un symposium organisé à la Harvard T. H. Chan School of Public Health en l’honneur de son 85e anniversaire.

La dialectique dans la science

Pourriez-vous expliquer comment vous approchez la science en tant que marxiste ? Comment étudiez-vous les systèmes complexes, comme les écosystèmes et la société humaine ?

La dialectique nous enseigne comment considérer le monde dans sa complexité. L’une des premières leçons de la dialectique est qu’il y a quelque part quelque chose de plus, quelle que soit la dimension du problème ! Il n’est pas interdit de partir d’un petit problème, mais on doit alors se demander : « Qu’est-ce qu’il y a d’autre ? »

Il est important aussi de garder à l’esprit que les choses sont plus vastes qu’elles ne paraissent, que ce qui a une apparence uniforme est en fait hétérogène au niveau interne. Qu’une « chose » est un instantané d’un processus, un d’instantané d’un processus suffisamment lent pour justifier qu’on lui donne un nom. Ainsi les « choses » dont nous parlons sont des processus, des choses qui semblent appartenir à différentes catégories, mais qui sont en réalité connectées entre elles. Comme l’hérédité et l’environnement, le psychologique et le social, le quantitatif et le qualitatif. Non seulement les termes de ces oppositions binaires sont connectés, mais c’est cette connexion qui constitue la part la plus excitante et la plus fertile de la recherche.

Disons, par exemple, que je vis dans une ferme et qu’il y a des mouches partout toute la journée, y compris des drosophiles (mouches du vinaigre). Je me pose alors la question de savoir ce qui détermine leur nombre. Nous savons certaines choses : par exemple, que s’il fait chaud, les mouches perdent de l’eau et vont se mettre à l’abri. J’ai donc fait des recensements dans des endroits chauds et dans des endroits frais, et j’ai découvert que, dans les endroits chauds, les mouches quittaient les lieux plus tôt dans la matinée, elles rentraient chez elles. J’ai aussi observé que les grosses mouches restaient plus longtemps que les petites, en raison de leur bilan hydrique5. Ces observations peuvent décrire les allées et venues des mouches à l’échelle de la minute ou de l’heure. Mais, fondamentalement, pourquoi sont-elles là ? Autrement dit, qui les mange et qu’est-ce qui les nourrit, quelle quantité de nourriture y a-t-il pour elles ? Les mouches vivent de levures qui se développent sur des fruits en train de pourrir. J’ai donc examiné des fruits pourrissants et j’ai découvert que des espèces différentes de mouches étaient attirées par des espèces différentes de fruits.

Une autre question à se poser à propos des mouches est de savoir pourquoi celles qui viennent du désert sont approximativement de la même taille que celles des montagnes, alors qu’elles vivent dans des environnements différents. Si une mouche se développe dans un environnement chaud, son développement est accéléré et, de ce fait, elle grandit peu, ce qui fait qu’une température élevée devrait vous donner des mouches plus petites… Sauf que les mouches de petite taille meurent plus facilement de déshydratation, de sorte que la sélection naturelle favorise l’apparition de mouches plus grosses. Ainsi donc, l’effet direct de l’environnement et l’effet indirect de la sélection naturelle opèrent dans des directions opposées, ce qui donne la taille des mouches que nous connaissons.

C’est dire qu’il y plus de contradictions en jeu…

Oui, et j’ai fait pareil avec la question : « Qu’est-ce qui détermine le nombre de fourmis qu’il y a sur une île ? » Quand vous considérez la chose à différents niveaux, il y a une fluctuation d’un jour à l’autre, d’une minute à l’autre : il y a une fluctuation qui détermine le nombre de nids qu’il y a, puis il y a la question de savoir qu’est-ce qui les mange. Tous ces phénomènes entrent en interaction pour déterminer l’éventail des espèces qui coexistent.

Ne pourrait-on pas dire que la manière dont vous formulez ces questions est définie, en bonne part, par la manière dont vous utilisez les concepts et les abstractions ? N’est-ce pas là aussi un point important de la dialectique, de savoir comment faire des abstractions ?

Oui, absolument. L’abstraction consiste à sortir quelque chose de son contexte afin de l’étudier. Supposons que nous étudiions la malaria. Depuis les années 1900, nous savons qu’elle se transmet par les moustiques. Des gens ont donc passé beaucoup de temps à étudier les facteurs qui affectent les populations de moustiques, comment une augmentation de température accroît leur taux de croissance, et cetera. L’une de mes étudiantes s’est rendue au Sri Lanka pour étudier la malaria et a commencé en se demandant : « Quelle est la communauté d’insectes qui entoure le moustique ? » Les trucs qui mangent les moustiques ou qui sont leurs concurrents. Elle a recensé ainsi toute une liste de coléoptères aquatiques, de scorpions d’eau et d’autres choses… ce que pratiquement personne d’autre n’avait fait. On dit : « Il va faire plus chaud, donc la population de moustiques va augmenter. » Nous disons : « Non ! Il va faire plus chaud, donc non seulement les moustiques vont se multiplier, mais aussi leurs ennemis. » Donc ce qui va se passer n’est pas évident si on ne poursuit pas les recherches !

Ainsi, quand nous examinons un problème de santé et cherchons à en connaître l’origine, nous nous demandons « D’où vient-il, dans le contexte d’autres espèces ? » et « D’où vient-il, en termes de société ? » Chaque condition sociale peut être reliée à la maladie en raison de sa propre dynamique. L’histoire de la maladie en Europe ou aux Amériques a été déterminée par le genre de société et par le genre d’habitat. Cela vous renseigne sur la densité de population et sur la facilité pour la maladie de passer de l’un à l’autre. Cela peut vous renseigner aussi sur la santé des gens : si la maladie les touche, est-ce qu’ils vont l’attraper où y résister ? Toute une série de questions surgissent et vous obligent à percevoir une maladie comme un phénomène biosocial. Et si une maladie est un phénomène biosocial, il n’est alors pas ridicule de poser la question : « Quelle est la biologie du pancréas sous le capitalisme ? » Vous pouvez appliquer cela à toutes les maladies et comprendre que celles qui affligent l’humanité aujourd’hui ne sont pas celles qui étaient importantes il y a deux cents ans, par exemple le choléra en Europe.

En quoi votre méthode dialectique diffère-t-elle des approches scientifiques prédominantes aujourd’hui quand il s’agit d’étudier des systèmes complexes ou la complexité en général ? Quelles sont, selon vous, les limitations de ces approches ?

Actuellement, il y a toute une vague d’intérêt pour la complexité. Mais la complexité, en majeure partie, signifie le traitement à grande échelle de l’abondance d’objets, les mêmes objets auxquels les chercheurs s’intéressaient auparavant. Alors qu’un entomologiste pourrait avoir envie de savoir « Quelle est l’abondance des moustiques qui peuvent véhiculer la malaria ? », nous pourrions poser plutôt les questions suivantes : « Quels sont les facteurs qui modifient les populations de moustiques en les faisant croître et décroître ? » ou « Comment l’industrie bananière, par le biais des insectes, affecte-t-elle la santé des travailleurs d’Amérique centrale ? » Nous ne rejetons donc pas les facteurs biologiques, mais nous disons qu’ils sont toujours enracinés dans les facteurs sociaux.

En fait, vous posez votre question dans un sens suffisamment large…

Tout à fait. Pour qu’une solution trouve sa place, la question doit être posée de façon assez large. Cela veut dire que si vous la posez de façon trop étroite, vous n’obtiendrez qu’une réponse qui identifie l’un ou l’autre facteur externe, en procédant peut-être à certaines manipulations statistiques habiles. Mais cela ne nous dit pas d’où provient le facteur externe, ni comment il intervient, ni pourquoi alors…

N’est-ce pas en fait ce qui se passe très souvent avec l’approche réductionniste, qu’il suffirait d’étudier les parties, que celles-ci sont toujours perturbées de l’extérieur ?

Le réductionnisme affirme que si vous connaissez les plus petits éléments d’une chose, vous comprenez l’ensemble, et que si vous savez de quoi une chose est faite, cela vous donne la clef de la compréhension. La dialectique contredit cette affirmation. Actuellement, il y a la grande vogue de l’ADN…

Comme le projet du génome humain ? Est-ce aussi un projet réductionniste à grande échelle ?

Du moins, il essaie de l’être ! Mais, en fait, le plus grand résultat du projet du génome humain, c’est qu’il était dans l’erreur, que la liste des gènes ne détermine pas la nature.

Et il ne nous donne pas les réponses à propos de la nature de l’humanité…

C’est cela. Les grandes réponses ne viennent pas rien qu’en extrapolant les petites réponses.

Un autre concept intéressant est celui de la prise de parti. Pourriez-vous nous en dire plus à ce propos ?

La science est un produit social. Examinez qui ont été les scientifiques à différents stades de l’histoire humaine et vous verrez qu’ils ont eu différentes connexions avec le pouvoir. De nos jours, beaucoup d’entre eux font partie de la classe supérieure et partagent les préjugés de leur classe. Et c’est ainsi, par exemple, que l’université Harvard a été active au sein du mouvement eugéniste. L’époque où le mouvement abolitionniste contre l’esclavage a pris de l’expansion a été aussi l’époque où l’on a vu apparaître les théories du racisme scientifique. La façon dont un problème est posé dépend de qui va amener la solution.

Par exemple, c’est par le recours aux pesticides que nous abordons le contrôle des insectes nuisibles. La raison en est le soutien financier et intellectuel de l’industrie des pesticides. De même, ces derniers temps, on a assisté à une multiplication de la publicité pour les médicaments : cela vient du fait que les sociétés pharmaceutiques essaient de contourner les médecins et de s’adresser directement aux consommateurs. Vous vous demandez : « Pourquoi cherchent-elles aux problèmes de santé des réponses moléculaires ? » C’est pour que le consommateur doive continuer à les acheter, chaque année, chaque semaine. Tandis qu’avec les mesures de santé publique... vous devez raccourcir la journée de travail et abaisser l’âge de la retraite, et ainsi de suite. Ce sont des choses qu’on ne peut pas vendre en package aux travailleurs, c’est un changement social… cela doit venir de l’action. C’est aux objets qui peuvent être vendus que l’on consacre la recherche et c’est ça qu’on trouve sur le marché. Ainsi vous pouvez comprendre la structure de notre savoir et de notre ignorance en pharmacologie, en épidémiologie et dans d’autres domaines en voyant qui va en tirer bénéfice et qui va perdre. Ajoutez à cela le point de vue réductionniste ; cela va avec, car le capitalisme est réductionniste depuis le début, avec le modèle d’individus atomiques se rencontrant sur le marché et suivant leur voie propre.

La science est aussi utilisée pour justifier l’inégalité et l’agression.

Oui, vous devez mettre en question l’idéologie de la science, qui détermine les directions qu’elle prend, mais aussi la façon dont les scientifiques pensent le monde. Et ceci est important. Ce n’est pas malveillant de leur part, mais ils ont été éduqués à croire des choses que ma grand-mère m’avait appris à rejeter. Ainsi, nous devons mettre en question la pensée dominante, qui est réductionniste. Et c’est ici que j’en viens à mon slogan : « Toutes les théories sont fausses lorsqu’elles prônent, justifient ou tolèrent l’injustice. »

Diriez-vous que le capitalisme, comme les autres systèmes historiques, est appelé à disparaître ?

Oui, le capitalisme n’est qu’un moment dans l’évolution de l’espèce humaine. Il faut introduire ici le concept écologique de succession : dans la nature, chaque ordre végétal ou animal tend à succéder au précédent. Et chaque ordre crée les conditions de son propre remplacement. Le même phénomène se produit pour toute société humaine, donc également pour la société capitaliste, car chacune crée les conditions dans lesquelles elle ne peut plus poursuivre son existence. Considérons, par exemple, l’esclavage antique, sur lequel nous avons d’assez bonnes études. Ce qui a fait le succès de l’esclavagisme, c’est que la force de travail n’était pas rémunérée. Mais les esclaves avaient une durée de vie brève. Il était donc primordial de se procurer toujours plus d’esclaves. Pour ce faire, il fallait sans cesse poursuivre l’expansion de l’Empire et, tant que ce processus d’expansion fonctionnait, on avait le nombre d’esclaves voulu. Le problème, c’est que le recrutement de l’armée se faisait parmi la paysannerie, ce qui cesse de fonctionner si l’agriculture des paysans recule devant la concurrence de la grande plantation esclavagiste. C’est ainsi qu’à l’époque de Jules César ou d’Auguste, Rome a cessé de s’étendre, n’a plus fait que s’accrocher à ce qu’elle avait. On peut donc dire que la contradiction fondamentale pour la société esclavagiste réside dans la démographie de sa force de travail. Et le capitalisme, en plus de ce que Marx a analysé, fonctionne également avec des processus comme la démographie.

Il y a également eu, par exemple, après le 14e siècle, une période durant laquelle la population européenne a fortement diminué. Cela a mis les travailleurs de l’époque, les serfs en position de force. Ces paysans s’échappèrent souvent de la terre à laquelle ils étaient liés et migrèrent vers l’est. C’est ainsi qu’il y eut des migrations à grande échelle vers des régions qui sont devenues aujourd’hui la Pologne, la Biélorussie et la Russie. À l’époque, il existait de nombreuses lois qui interdisaient aux gens de quitter la terre sur lesquelles ils vivaient et il était également interdit aux seigneurs de s’approprier les serfs les uns des autres. On voit ainsi comment la structure juridique et intellectuelle a été une résultante de la façon dont la production était organisée et, en particulier, de qui faisait le travail et de qui en tirait avantage. Cela vaut pour toute sorte de sociétés et je m’attends donc à ce que le socialisme ait lui aussi ses propres contradictions6.

La dialectique dans la santé publique

Comment avez-vous appliqué la dialectique à la santé publique ? Comment l’inégalité, la pauvreté, la classe sociale influencent-elles notre santé ?

Elles le font de toute sorte de façons différentes. Tout d’abord, les conditions dans lesquelles les gens se développent et grandissent sont différentes selon les classes sociales et déterminent donc leur état nutritionnel et l’état des divers organes du corps. Ensuite, en cas de maladie, il y a la question de l’accès aux traitements. Cela c’est la question de savoir qui détient les soins de santé, non seulement les hôpitaux et les médecins, mais aussi les médicaments et les modalités de traitement. Ainsi, et c’est un problème, les équipements techniques et électroniques sont produits par des sociétés d’électronique qui poussent à leur utilisation. C’est ainsi que le scanner devient une nécessité, parce qu’on a des scanners.

Quelles sont alors les différences spécifiques dans les résultats de santé entre les diverses classes sociales ?

Nous savons que les Afro-Américains ont une espérance de vie inférieure à celle des Blancs, que les gens qui vivent dans des zones industrielles sont soumis à la pollution, comme à Bhopal7… et il y a eu des centaines d’autres cas de ce genre. Le capitalisme détermine tout d’abord l’environnement dans lequel vivent les travailleurs et les pauvres. Ensuite, parce que c’est lui qui fait l’offre, il détermine les produits qu’ils consomment. Enfin, si ça ne va pas, le capitalisme détermine les modalités de traitement. Par exemple, en Malaisie, le service colonial de santé britannique, dont le QG était à Londres, se concentrait tout d’abord sur les maladies qui pouvaient affecter les soldats et le personnel administratif, et seulement en deuxième lieu de celles des employés des plantations de caoutchouc. Le stade suivant consistait à utiliser les médicaments en tant que méthode contre-insurrectionnelle : l’approche des cœurs et des cerveaux pour prévenir les insurrections.

Tout cela fait partie de ce que vous appelez le « syndrome de détresse écosociale » ?

C’est cela. Le syndrome de détresse écosociale est une combinaison de facteurs biologiques et sociaux interagissant de telle façon qu’une population sera plus malade qu’elle ne devrait l’être.

Dans le passé, vous avez souvent donné des exemples montrant que des gens différents ou des gens issus de classes différentes sont plus ou moins vulnérables à des influences de types différents. Par exemple, les médicaments ne conviennent pas toujours à tout le monde, parce que les gens présentent des niveaux différents de vulnérabilité à des doses différentes de certains produits.

La vulnérabilité est particulièrement liée à la nutrition et au stress. Par exemple, j’ai découvert que les comtés8 où le taux de chômage est élevé avaient également tendance à présenter des taux élevés de cirrhose du foie. C’est une réaction au stress par le biais de l’alcoolisme. D’autre part, si le taux de chômage est faible, si les gens ont du travail, le stress au travail les conduit à des maladies cardiaques. On pourrait y regarder de plus près et se demander quel est le profil d’un emploi en termes de stress. Sur ce sujet, les chercheurs de l’université du Massachusetts à Lowell ont fait un magnifique travail et montré que, soumis à beaucoup de stress et de pression, les travailleurs présentaient un taux élevé de maladies cardiaques. Ainsi, nous avons conclu que, sous le capitalisme, le chômage est mauvais pour la santé, mais l’emploi l’est également.

Le militantisme social

Quand êtes-vous allé à Cuba la première fois ?

En 1964.

Quel était le but de ce séjour ?

Il y en avait deux. L’un était lié au mouvement indépendantiste portoricain que Cuba défendait à l’ONU. Nous cherchions une façon d’exprimer notre gratitude. L’autre but était que nous en étions arrivés à la conclusion que la voie soviétique n’était pas celle que nous voulions emprunter. J’avais entendu toute sorte de choses très intéressantes à propos de Cuba, mais j’avais également entendu les mêmes sur l’Union soviétique. J’ai donc pensé que ce serait une bonne idée d’y aller me rendre compte par moi-même.

Comment cette expérience s’est-elle déroulée ?

Elle a été enthousiasmante et libératrice. Et de cette expérience proviennent des engagements de toute ma vie : aider les Cubains à organiser la biologie et l’agriculture écologique. Ce qu’il y a d’enthousiasmant à Cuba, c’est qu’ils expérimentent une autre sorte de démocratie. Sous le capitalisme, faire de la politique est une profession et les gens y font carrière, sont libres de mentir, de faire de l’argent pour les grosses sociétés et ainsi de suite, avec, comme résultat, une alternance entre les divers groupes de la classe dominante.

À Cuba, l’idée est d’exploiter l’intelligence collective du peuple tout entier : les élections sont basées sur les quartiers et non sur des partis, pour que le pays soit d’une certaine façon dirigé par les différentes organisations populaires, comme la fédération des femmes ou l’association des petits agriculteurs, le syndicat des agriculteurs ou le syndicat des écrivains. Ces organisations proposent à l’Assemblée nationale des lois qui expriment vraiment leurs objectifs. Cela m’est apparu comme une sorte de forme consensuelle populaire de démocratie. Cela dit, comme partout ailleurs, Cuba a commis de graves erreurs et nous avons participé aux discussions concernant ces erreurs, surtout avec l’aide des scientifiques et de leur syndicat. Mais j’ai estimé que, quand bien même Cuba aurait commis encore plus d’erreurs, le fait que ce pays d’Amérique latine ait rompu avec la domination américaine suffit amplement à soutenir sa révolution.

Et des réalisations comme leur « révolution verte » et leur système de santé, qui est réellement au service de la population, ce sont peut-être aussi des éléments importants dans ce contexte ?

Le premier élément important de leur système de santé est d’être gratuit et accessible à tous. Mais il est en outre très flexible sur le plan de l’approche médicale. Ma fille a été soignée dans leur centre de revalidation bioneurologique car elle avait eu une attaque et souffrait d’épilepsie. J’ai pu alors constater qu’ils avaient une façon beaucoup plus décontractée, plus simple, de pratiquer la médecine, et que la vie sociale à l’institut ne mettait pas de barrières entre les patients et le personnel. C’est donc un style différent de médecine et cela leur permet d’être les premiers sur la ligne de front quand un désastre se produit quelque part. Par exemple, l’École latino-américaine de médecine de La Havane forme ses étudiants à travailler dans les circonstances les plus difficiles. L’école forme d’abord à être médecin de famille, avant de passer à des choses plus techniques.

Passons maintenant à Porto Rico. Comment c’était, cette expérience ?

Eh bien, j’essayais d’organiser les travailleurs du café, mais cela a été un échec car le régime est intervenu et a effrayé les gens qui travaillaient avec nous. Mais une des choses que je ferais, c’est obtenir un soutien même modeste du gouvernement à la diversification de l’agriculture en altitude. À divers moments, on a déboisé les forêts pour planter des caféiers car on pensait qu’ils allaient pousser plus rapidement au soleil et donner un haut rendement. Mais on a vite compris que le caféier tire profit de l’ombre, alors qu’au soleil, il pousse rapidement, mais s’épuise et cesse de produire. Nous nous en doutions et nous nous sommes opposés à cette forme d’agriculture qui ne tient pas compte de divers types d’interaction. Un autre point important est la réforme agraire, importante non seulement en raison de la pauvreté des paysans, mais aussi parce que les paysans utilisent la terre autrement. Par exemple, en Indonésie, les paysans cultivent une mosaïque de diverses variétés de riz ; la solution n’est donc pas d’introduire le Golden Rice et sa vitamine A, mais de voir comment une variété donnée s’intègre dans la mosaïque.

Ces dernières années, on a assisté à une vague de militantisme dans toute sorte de domaines : protestations contre le taux élevé de chômage, contre les mesures d’austérité, contre les expulsions, et ainsi de suite. Ces mouvements, tels que les Indignados ou Occupy, rassemblent beaucoup de personnes, mais finissent par s’éteindre au bout d’un certain temps. Que leur manque-t-il pour qu’ils soient durables ? Est-ce dû à une absence d’organisation ?

Effectivement, c’est un problème d’organisation. Avant tout, il faut savoir que la plupart des gens qui devraient être à nos côtés sont en réalité contre nous. Et cela est dû à l’idéologie dominante qui présente comme inévitable la façon dont les choses se présentent et comme dangereuse toute tentative de s’en écarter. Donc, les questions que nous devons nous poser sont celles-ci : « Quelles sont actuellement les idées dominantes que nous aimerions changer ? Sur quoi s’appuient-elles ? Et qu’est-ce qui peut les changer ? » Gramsci9 et d’autres ont fait remarquer que les gens ne changent pas d’idée simplement parce qu’on leur présente de meilleurs arguments. Or ils ne changent pas non plus d’idée d’après leurs seules expériences. Ce qui modifie leurs idées, c’est une intégration des deux influences : à la fois une nouvelle expérience et les outils qui leur permettent d’en déduire une nouvelle interprétation du monde. Notre objectif est donc d’organiser des mouvements de masse afin de leur proposer une nouvelle expérience. Et la question alors n’est pas de savoir s’il y a eu beaucoup de manifestants dans la rue ou si beaucoup de tracts ont été distribués. La question est de savoir quel impact cela a eu sur la conscience de ceux qui ont participé, sur celle des spectateurs et sur celle de la police avec laquelle nous sommes entrés en contact.

Prenons, par exemple, la mobilisation des femmes devant le Pentagone dont une partie des efforts a consisté à approcher les soldats. Elles leur disent : « Nous ne sommes pas contre vous, nous sommes contre votre utilisation pour tirer. » Ce qu’elles ont fait, c’est trouver le lien, l’ouverture permettant de connecter les conceptions actuelles des soldats avec des conceptions qui les rendront meilleurs.

Agir sur les conceptions des gens est une chose vraiment très difficile, particulièrement si vous n’avez pas, avec la population, de liens qui vous permettent de savoir ce qu’elle pense réellement. Voilà pourquoi il est important, je trouve, d’interviewer les jeunes qui ont rompu avec leur idéologie familiale et de chercher à en découvrir la raison. Quelles ont été les forces qui les ont libérés de cette idéologie ? Et quel est le rôle de l’université ? L’une des choses que fait une université, c’est d’extraire les gens de leur contexte de classe, de les isoler de l’idéologie de cette classe pendant un bref laps de temps où ils ont donc l’occasion de développer une approche différente des choses. Et nous devons respecter le fait que, lorsqu’ils le font, cela peut être un processus très douloureux. Beaucoup de jeunes m’ont dit qu’ils avaient le sentiment d’avoir perdu leur famille… ils n’ont plus de sujet de conversation avec leurs parents lorsqu’ils retournent chez eux en vacances. C’est pourquoi vous devez chercher un moyen de leur fournir un soutien. Un mouvement révolutionnaire doit également être un mouvement de soutien, il doit aider les gens dans le processus très difficile de rupture avec l’idéologie dominante. C’est ce que nous essayons de faire. Nous ne nous y sommes pas très bien pris, mais nous l’avons quand même fait par endroits. L’une des choses que les usines coopératives d’Argentine ou d’Espagne ont réussi à montrer, c’est qu’une alternative est possible, réalisant ainsi l’expérience prônée par Lénine dans la formule : « Chaque cuisinière doit apprendre à gouverner10 ». Mais il n’est pas facile d’apprendre à gouverner !

Choix d’ouvrages de Richard Levins :

R. Levins, Evolution in changing environments : Some theoretical explorations, Princeton University Press, 1968. Un ouvrage important dans lequel Levins élabore des processus d’évolution qui peuvent se produire dans des environnements en mutation, alors que des modèles plus anciens partaient plutôt d’un environnement statique.

R. Levins, « Some demographic and genetic consequences of environmental heterogeneity for biological control », Bulletin of the Entomological Society of America, 1969, 15(3), pp. 237-240. Dans cet article est introduite pour la première fois la notion de métapopulation, à savoir les dynamiques de population spécifiques d’une « population de populations ». Ce concept est actuellement utilisé de multiples façons dans la recherche écologique.

R. C. Lewontin et R. Levins, The Dialectical Biologist, Harvard University Press, 1985. En compagnie de Lewontin, Levins a rédigé un ouvrage sur la méthodologie dialectique dans la science et sur la philosophie des sciences.

R. C. Lewontin et R. Levins, Biology under the influence : Dialectical essays on ecology, agriculture, and health, Monthly Review Press, New York, 2007. Une suite du Dialectical Biologist, avec des articles traitant d’une analyse dialectique de l’écologie, de l’évolution, de l’agriculture et des soins de santé.

R. Levins, « The Road to Wholeness in Medicine and Public Health », International Critical Thought, 2014, 4(2), pp. 221-240. Un article très récent dans lequel Levins plaide en faveur de la réintroduction d’un cadre d’analyse dialectique par les scientifiques et par les décideurs politiques en matière de médecine et de santé publique.


1 J. B. S. Haldane (1892-1964) était un homme de science britannique spécialisé dans de nombreux domaines et qui, avec d’autres, a été à la base de la synthèse moderne de la théorie de l’évolution et de la génétique des populations.

2 J. D. Bernal (1901-1971) était un homme de science britannique qui a apporté d’importantes contributions au domaine de la cristallographie et de l’histoire des sciences.

3 Richard Dawkins (1941) est un biologiste britannique de l’évolution, surtout connu pour avoir rédigé des ouvrages scientifiques populaires comme The Selfish Gene en 1976 (publié en français sous le titre Le gène égoïste) et The God Delusion en 2006 (en français Pour en finir avec Dieu).

4 E. O. Wilson (1929) est un biologiste américain qui a acquis une renommée scientifique pour avoir formulé la théorie de la biogéographie insulaire en compagnie de Robert MacArthur. Wilson est également appelé le père de la sociobiologie, branche de la science qui tente d’expliquer le comportement social des animaux (dont l’être humain) à partir d’un point de vue évolutionniste et qui est surtout connue depuis la publication en 1975 de l’ouvrage de Wilson, Sociobiology : The New Synthesis (en français La sociobiologie).

5 Le rapport entre surface et volume a, entre autres, pour conséquence que les animaux de grande taille ont un volume relativement plus grand par rapport à leur surface que les animaux de plus petite taille. Il s’ensuit que, généralement, les animaux plus grands ont moins de problèmes comme de déshydratation ou de déperdition de chaleur que les petits animaux qui sont plus exposés à leur environnement.

6 Levins établit ici le lien entre la maladie et l’évolution de diverses formes de société. Dans cet exemple, il veut mettre l’accent sur la différence entre ce qu’on appelle l’agent de causalité (comme, par exemple, les bactéries, les virus, les moisissures et les substances chimiques) d’une maladie et les causes (par exemple, la structure de la société) qui rendent en fin de compte certains groupes de population vulnérables à l’un ou l’autre agent causal. Il traite la chose de façon très détaillée dans son article « Is Capitalism a Disease ? The Crisis of US Public Health », publié dans Monthly Review, 52[4], pp. 8-33.

7 La catastrophe de la ville de Bhopal (Inde), en 1984, a coûté la vie à des milliers de personnes suite au rejet de quarante tonnes d’isocyanate de méthyle par une usine de pesticides d’Union Carbide.

8 Un comté aux États-Unis est un pouvoir local en dessous du niveau de l’État.

9 Antonio Gramsci (1891-1937) était un théoricien et homme politique marxiste qui fut emprisonné sous le régime fasciste de Benito Mussolini. Libéré malade et épuisé, il est décédé quelques jours après.

10 On trouve cette formule sur une affiche de 1925 d’Ilya Pavlovich Makarychev pour encourager les travailleuses à participer à la vie politique : museum.edu.ru/catalog.asp?cat_ob_no=13047&ob_no=13426. Elle s’inspire du texte de Lénine : « Nous ne sommes pas des utopistes. Nous savons que le premier manœuvre ou la première cuisinière venus ne sont pas sur-le-champ capables de participer à la gestion de l’État. […] Nous exigeons que l’apprentissage en matière de gestion de l’État soit fait par les ouvriers conscients et les soldats, et que l’on commence sans tarder, c’est-à-dire qu’on commence sans tarder à faire participer à cet apprentissage tous les travailleurs, tous les citoyens pauvres. » Les bolchéviks garderont-ils le pouvoir ? octobre 1917, dans Œuvres, tome 26, p. 109