Le capital fictif de M. Durand

Table des matières: 
Études marxistes no. 114
Auteur: 
Henri Houben

Le capital fictif. Depuis le début de la crise financière (subprimes, éclatement de bulles spéculatives, etc.), la notion n’a pas cessé d’interpeller. Encore faut-il s’entendre sur ce qui la fonde, dans les faits et dans la théorie. Décodage.

C’est peu dire que la finance imprègne profondément et domine l’économie mondiale. Mondialisation financière, planète finance, financiarisation, régime d’accumulation à caractère financier… Les termes ne manquent pas pour désigner le phénomène.

Et les chiffres s’accumulent pour montrer cette réalité qui s’impose à tous. Ainsi, en 2013, on estime le stock de capital financier (actions, obligations privées, dettes publiques, actifs bancaires et réserves d’or) à quelque 270 000 milliards de dollars (246 000 milliards d’euros), soit presque quatre fois le produit intérieur brut (PIB) mondial, somme des richesses monétarisées produites194. Les échanges quotidiens de devises s’élèvent à 5 345 milliards de dollars (environ 1 283 000 milliards de dollars ou 1 170 000 milliards d’euros, sur base annuelle) à la dernière date relevée, à savoir en avril 2013195. En comparaison, le commerce international des marchandises se montait à 18 800 milliards de dollars (17 100 milliards d’euros) et celui des services à 4 600 milliards (4 195 milliards d’euros) fin 2013196. C’est moins de deux pour cent des transactions monétaires. À quoi servent les 98 autres pour cent, si ce n’est à des prêts bancaires internationaux ou à des activités de spéculation sur les devises mêmes ?

Les sommes en jeu dans les produits dérivés, ces titres qui circulent pour évaluer les potentiels de hausse ou de baisse d’actifs sous-jacents comme des actions, des obligations, des monnaies, des indices, etc., atteignaient, fin 2014, 629 000 milliards de dollars (574 milliards d’euros)197. Comme le produit intérieur brut (PIB) mondial à la même époque ne se chiffre qu’à 77 000 milliards de dollars198 (quelque 70 000 milliards d’euros), l’effondrement du marché des dérivés pourrait anéantir huit années de création de richesses marchandes.

Six sociétés (Visa, MasterCard, American Express, Discover, JCB et Diners Club) ont délivré, fin 2012, 3,5 milliards de cartes de crédit, assurant le paiement de près de 8 000 milliards de dollars199. Les deux premières ont même représenté à la fois 93 % du nombre de cartes et 85 % des paiements. Enfin, entre 2000 et 2006, 63,6 milliards de dollars ont été versés aux 160 000 traders new-yorkais, sous forme de salaires, bonus et avantages divers200. C’est l’équivalent du PIB d’un pays comme la Birmanie (Myanmar) peuplée de plus de 50 millions de personnes en 2014. Et on pourrait prolonger cette liste d’exemples à l’infini.

La réalité du fictif

Cédric Durand, économiste et maître de conférences à l’université Paris 13, a voulu dans son dernier ouvrage201 illustrer et analyser ce phénomène à travers la notion de capital fictif. C’est un concept que l’on retrouve à la fois chez l’ultralibéral Friedrich von Hayek et chez Karl Marx. Mais ces deux perspectives sont très éloignées l’une de l’autre, même si, au départ, elles sont liées toutes deux à l’examen des crises économiques.

Pour Hayek, le point de départ est l’émission trop abondante de monnaie. De ce fait, les entreprises sont amenées à s’engager dans trop de projets, eu égard aux ressources matérielles disponibles. Survient alors une insuffisance de l’épargne vis-à-vis du crédit. Dès lors, cette injection monétaire devient du capital fictif : « le stimulus déclenché par la création de capital fictif n’est qu’illusion et gaspillage, car il implique le détournement d’une partie du capital engagé dans la production vers d’autres usages où il se révèle moins performant202 ». Il est donc nécessaire de restaurer l’équilibre entre l’épargne et la création de crédits pour annihiler la récession qui s’amorce.

Mais Cédric Durand reste insatisfait de cette explication. Il se tourne alors vers l’auteur du Capital, qui aborde la question dans son Livre III, à partir du chapitre 29. Pour celui-ci, le capital fictif apparaît d’abord comme un accélérateur de l’accumulation du capital. C’est la création ex nihilo d’un capital qui ne sera réellement validé que dans la production qui va suivre. C’est une « prévalidation de la valorisation du capital203 ». « Le capital fictif », ajoute Cédric Durand dans une interview, « est une forme de capital (des titres de la dette publique, des actions, des créances) qui circule alors que les revenus de la production auxquels il donne droit ne sont que des promesses, dont le dénouement est par définition incertain204 ». On la rencontre essentiellement dans trois cas : la monnaie de crédit, les titres de la dette publique et les actions205.

Ainsi, dans ces trois catégories, un capital est formé à partir de rien — c’est surtout la situation du crédit —, mais il permet d’obtenir immédiatement l’argent nécessaire pour lancer une activité économique, qui sinon aurait dû attendre la constitution de ces montants par l’épargne ou l’autofinancement : par exemple, on emprunte pour construire une maison. C’est donc un encouragement à l’accumulation et à la poursuite du développement économique : l’investissement dans le bâtiment suscite le recours à d’autres industries pour composer la demeure, comme les vitres, les câbles électriques, les poutres, etc. Les revenus versés comme suite à cette initiative reconstituent dans un premier temps le capital qui a été créé initialement : les intérêts payés mensuellement par le client à sa banque remboursent progressivement le prêt, avec un gain pour celle-ci. Et c’est sujet à caution, car ce capital a été constitué à partir d’anticipations, d’espérance sur les revenus attendus, alors que la réalité qui va suivre va répondre ou non à ces prévisions. Ce processus prend un caractère aléatoire, qui rend fictive une partie du capital qui ne se serait pas convertie en opérations réelles.

Dans le cas de l’emprunt, il y a peu de chances que les calculs et la procédure de remboursement aient été mal estimés. En revanche, le client peut lui-même se retrouver dans l’incapacité de rembourser les échéances, si sa situation familiale ou professionnelle change par exemple. Dans ce cas, la banque va essayer de récupérer les montants avancés en reprenant l’avoir et en tentant de le valoriser. Ce qui peut signifier une perte et donc l’annulation de ce capital qui était devenu fictif.

À la Bourse, les titres ont eux-mêmes un parcours qui n’a plus nécessairement à voir avec l’activité réelle. Les cours incorporent les bénéfices attendus dans le futur en dividendes. Comme l’écrit Karl Marx : « La valeur de marché de ces titres est en partie une valeur spéculative, car ce n’est pas le revenu réel de l’entreprise, mais celui qu’on en attend, calculé par anticipation, qui a servi à la déterminer206. » Dans ces conditions, la hausse des cours au-delà de ce que les profits réels peuvent rémunérer apparaît bien comme un capital fictif. Tout comme la circulation de ce capital comme s’il pouvait passer de main en main sans rapport avec la production, un point sur lequel Cédric Durand insiste peu, est également la manifestation du caractère fictif de ce capital.

À ce stade, sur la définition du capital fictif, une polémique s’est engagée entre Jean-Marie Harribey207, François Chesnais208 et l’auteur du livre209 à la fois sur l’étendue de la notion et sur l’ancrage nécessaire dans la théorie marxiste de la valeur. Les deux premiers reprochent à Cédric Durand d’interpréter le concept de capital fictif de façon trop large et de déconnecter quelque peu la création de cette accumulation providentielle de la réalité productive de la création de richesses marchandes par le travail. Ceci a sans doute une importance plus éclatante lors de la présentation des alternatives. Nous y reviendrons le moment venu.

Le capital fictif fait des bulles

Le problème est que la faculté de créer du capital à partir de rien pour être validé par la suite est une opération attrayante pour rendre l’accumulation du capital encore plus rapide. Très vite, le moteur s’emballe, parce qu’il n’y a que très peu de freins à un tel système. Aucun des acteurs n’a intérêt à installer des procédures de ralentissement, puisque cela permet la croissance et celle-ci l’emploi (au moins théoriquement), tout en assurant aux investisseurs capitalistes des revenus de plus en plus florissants. L’illusion est totale.

D’où ces constats que Marx établissait déjà à son époque et que l’on retrouve régulièrement aujourd’hui : « avant chaque crise, des économistes illustres et de puissants financiers annoncent sans sourciller que l’ère des récessions est dépassée, que l’économie est maintenant lancée sur une voie de croissance dont elle ne déviera plus à l’avenir ». Cédric Durand en conclut : « La suraccumulation du capital fictif conduit en ce cas inexorablement à la crise210. »

« L’explosion du capital fictif révèle un accroissement vertigineux de la quantité de valeur validée par anticipation par rapport à la production de marchandises211. » L’écart de la valeur représentée potentiellement par ce capital fictif à celle engendrée directement par le système productif grandit et devient à un moment donné tel que certains investisseurs estiment impossible de revenir à des conditions « normales » d’exploitation. Ils commencent à se débarrasser de leurs avoirs les plus douteux et engendrent un mouvement baissier qui dégénère très rapidement en panique. Soit la vente concerne les titres de propriété du capital et c’est un krach boursier, soit elle se centre sur les opérations de crédit qui sont soudainement arrêtées et c’est une crise bancaire ou de crédit.

Or, c’est ce à quoi on a assisté ces trois dernières décennies. En particulier, deux phénomènes se sont développés à une vitesse vertigineuse : les produits dérivés, d’une part, le shadow banking, d’autre part. Ainsi, le marché des dérivés, totalement orienté vers la spéculation, est passé de 47 500 milliards de dollars en mars 1995 à 629 000 milliards fin 2014, atteignant même plus de 710 000 milliards en décembre 2013212. En termes de PIB, il s’est accru d’une proportion de deux fois la richesse marchande créée en un an en 1994, à huit fois, vingt ans plus tard, avec un sommet en juin 2008 où le rapport approchait les onze fois, juste avant la crise justement.

Le shadow banking — littéralement la banque de l’ombre — est la partie nébuleuse de la planète finance. Il est engendré par le découpage des prêts sous des formes multiples et organisé par des marchés non réglementés, souvent de gré à gré, entre deux acteurs financiers qui s’arrangent entre eux sur les conditions du contrat. C’est, pour reprendre les termes utilisés par Cédric Durand, « un système de crédit parallèle qui assure la fonction d’intermédiation en la découpant en de multiples étapes. Il s’agit d’une transformation de la finance dans le sens de ce que l’on pourrait appeler une multi-intermédiation. Le lien entre l’emprunteur final et le prêteur initial se distend. Tout au long de la chaîne, des gains financiers sont capturés, sous forme de commissions et de frais213. »

On peut, pour illustrer ceci, reprendre le cas des crédits subprimes. Dans un premier temps, un courtier démarche un ménage pour lui offrir un prêt à des conditions avantageuses, genre 2/28 : une échéance à trente ans ; les deux premières années, les taux d’intérêt sont très bas, puis grimpent subitement lors de la troisième année. Il travaille pour une banque hypothécaire, qui cède ce contrat à un établissement de plus gros calibre, une banque d’affaires comme Bear Stearns par exemple. Celle-ci rassemble une grande masse de crédits du même type et les place dans une filiale appelée Special Unit Vehicle (SUV)214. En contrepartie de la prise en mains de ces emprunts immobiliers, cette dernière, faiblement capitalisée, émet des obligations dont le rendement et le versement assuré des intérêts dépend de la qualité des crédits pris en actifs : les obligations accordées pour garantir les prêts qualifiés de sûrs sont payées en premier, mais à faible rentabilité ; celles qui sont les plus risquées sont rémunérées en dernier, mais à un taux plus élevé. Ces obligations sont achetées par des fonds de placement divers sur les marchés financiers. Ce sont ceux-ci qui se retrouvent dès lors comme les prêteurs en dernier ressort, sans savoir qu’ils financent éventuellement une série de crédits subprimes. Le tout est certifié par des agences de notation. Mais l’agent immobilier, la banque hypothécaire et l’institution d’affaires touchent une commission sur le transfert des prêts et le SUV profite théoriquement de la différence dans les taux d’intérêt entre ce qu’elle reçoit des crédits subprimes et ce qu’elle doit verser pour les obligations.

On a donc bien une expansion débridée des opérations spéculatives et opaques d’un capital fictif, dont les initiateurs pensent que cette croissance durera indéfiniment. Et on a, d’autre part, la crainte justifiée de certains investisseurs que ce développement ne va pas pouvoir se poursuivre, car la base productive ne s’étend pas à cette vitesse. Comme le souligne Jean-Marie Harribey : « Les bulles éclatent quand le décalage entre valeur réalisée et valeur promise devient trop grand et que certains spéculateurs comprennent que les promesses de liquidation profitable ne pourront être honorées pour tous, en d’autres termes, quand les plus-values financières ne pourront jamais être réalisées faute de plus-value suffisante dans la production215. »

Cette approche de la crise est très intéressante, contenue en grande partie chez Marx lui-même. Mais elle ne vaut que si on se réfère au processus réel lui-même. Le déclenchement peut avoir pour origine le décalage entre la valeur du capital fictif qui s’est emballée et la valeur réelle de la production. La source du problème fondamental réside dans le processus d’accumulation du capital. C’est parce que celui-ci ne croît pas assez vite aux yeux des capitalistes, voire qu’il connaît déjà certains ratés, que le capital fictif se développe et prend cet envol démesuré qui rend tout le système économique si fragile. D’un côté, les investisseurs veulent augmenter le plus rapidement possible leurs matériels de production pour assouvir une demande qu’ils estiment inextinguible. De l’autre, les populations ont un pouvoir de consommation qui ne s’élève pas à la même vitesse. D’où un écart croissant entre la production et la consommation que vient combler la création de capital fictif. Mais ce n’est que momentané. En tant qu’il est fictif, cet apport crée l’illusion qu’on a surmonté le problème, alors que sa résolution a simplement été retardée et qu’elle devient de plus en plus compliquée à mettre en œuvre, car le capital fictif, jouant surtout sur le premier terme, la production, a amplifié l’écart entre la production et la consommation.

Karl Marx résume parfaitement ce point de vue : « La raison ultime de toute véritable crise demeure toujours la pauvreté et la limitation de la consommation des masses, en face de la tendance de la production capitaliste à développer les forces productives comme si elles n’avaient pour limite que la capacité de consommation absolue de la société216. »

Sur cette relation dans le processus d’accumulation même, Cédric Durand n’est pas très clair, ni très explicite. On peut très bien avoir l’impression qu’il attribue l’entièreté de la récession à cette création abusive de capital fictif. D’où l’appel à se démarquer d’une économie financière plutôt qu’au capitalisme en lui-même, qui engendre cette « financiarisation ».

Capital fictif mondialisé ?

Non moins intéressante est l’analyse de Cédric Durand à propos des flux financiers internationaux. En effet, il essaie d’expliquer pourquoi les firmes, en particulier les grandes sociétés multinationales, voient leurs profits croître, alors que l’accumulation donne l’impression de stagner. C’est un mécanisme relevé à de multiples reprises notamment par Michel Husson217.

Il aboutit à des constats pour le moins étonnants à partir de données prises essentiellement sur les cinq plus grandes économies capitalistes développées (États-Unis, Japon, Allemagne, France et Grande-Bretagne). Ainsi, il remarque que la domination financière ne vient pas principalement de la montée des profits des compagnies financières par rapport à celles qui ne le sont pas (ou moins). De cette façon, il conclut que « mis à part peut-être aux États-Unis, il n’y a pas d’augmentation de la captation nette de ressources des firmes non financières par le secteur financier218 ».

Ce qui a, en revanche, progressé, c’est la part des revenus financiers des entreprises industrielles et commerciales. Et c’est ce qui permet de rémunérer assez grassement les actionnaires. En effet, les investissements s’orientent de plus en plus vers les pays émergents et non vers les régions avancées. De ce fait, ils sont moins importants en général, car moins capitalistiques. Il y a ainsi une remontée des bénéfices réalisés sur la production dans des contrées du tiers monde vers les centres des métropoles, qui consacrent une part plus grande à verser des dividendes.

Cédric Durand en déduit donc : « Les firmes dominantes, le plus souvent établies dans les pays du Nord, peuvent bénéficier d’une forme d’échange inégal dans leur relation avec des réseaux d’approvisionnement qui exploitent les réserves de main-d’œuvre récemment rendues disponibles. L’hétérogénéité spatiale des formes de concurrence et des niveaux de développement dans un cadre de libre circulation des marchandises permet de faire remonter les profits le long des chaînes jusqu’aux marchés financiers. L’énigme des profits sans accumulation est donc partiellement résolue : comme les profits ne proviennent pas seulement des opérations domestiques, mais aussi, en partie, du contrôle des réseaux productifs internationaux, il n’y a rien d’étonnant à ce que leur dynamique soit déconnectée de celle de l’investissement219. »

De ce point de vue, les multinationales fonctionnent de plus en plus comme de véritables groupes financiers, avec une captation des bénéfices tout au long de la chaîne de production. Les délimitations entre capital industriel et capital financier deviennent ainsi plus floues.

Cela rejoint fortement notre analyse sur la question220. En revanche, nous sommes plus circonspects sur l’utilisation du concept de capital fictif dans ce cadre. Il nous semble plus approprié de reprendre celui de capital financier initié dès 1910 par l’économiste marxiste autrichien Rudolf Hilferding221.

En effet, la ponction opérée par les firmes non financières ou les multinationales n’a rien de fictif. Elle se fonde sur le travail humain investi dans des productions du tiers monde dans des conditions d’exploitation dignes du 19e siècle en Europe et aux États-Unis. C’est une accumulation basée sur le vol de la plus-value, cette partie de la valeur créée par le travail qui n’est pas restituée au salarié. Elle alimente donc la croissance des capitaux des centres et des groupes capitalistes, de la manière la plus traditionnelle, à partir d’un processus de production tout ce qu’il y a de plus réel.

Que les firmes dominantes de ces métropoles occidentales (et nipponnes) fonctionnent à partir de bénéfices réalisés dans des régions qui ne sont pas celles d’origine de l’entreprise montre, au contraire, surtout le phénomène de généralisation du capital financier, c’est-à-dire de fusion, d’union, d’interpénétration entre le capital de type industriel et celui à connotation bancaire. Il est étonnant que Cédric Durand qui connaît l’ouvrage de Rudolf Hilferding n’ait pas fait le rapprochement.

Sortir de la finance ou du capitalisme ?

Les conclusions de l’étude sur le capital fictif n’apparaissent pas clairement dans le livre même. Elles peuvent être lues en filigrane tout au long des 197 pages qui composent le document. Elles sont exprimées plus explicitement par l’auteur lors d’interviews données par la suite ou d’articles en réponse à des critiques. On s’aperçoit alors que l’utilisation et le choix de centrer l’analyse sur la notion de capital fictif plutôt que sur celui de capital financier ne sont pas anodins.

Ainsi, lors de sa réponse aux critiques formulées par Jean-Marie Harribey, Cédric Durand affirme : « Une des conséquences politiques majeures de cette analyse est que la gauche sociale et politique doit prendre conscience du contenu de classe de la notion de stabilité financière. Préserver la stabilité financière, c’est faire en sorte que les prétentions du capital fictif se réalisent. Pour libérer nos économies de l’emprise du capital fictif, il nous faut engager une désaccumulation financière. Concrètement, cela renvoie bien sûr à la question de l’annulation des dettes publiques et de la dette privée des ménages modestes, mais aussi à la diminution des rendements actionnariaux, ce qui se traduit mécaniquement par une diminution de la capitalisation boursière. Ne nous y trompons pas, de tels objectifs sont très ambitieux : ils impliquent inéluctablement de socialiser le système financier et de rompre avec la liberté de circulation du capital. Mais ils permettent de saisir précisément certaines conditions indispensables pour tourner la page du néolibéralisme222. »

Que l’ambition soit grande, nous n’en doutons pas une seconde. Mais nous sommes perplexes devant une proposition de désaccumulation financière. Qu’est-ce que cela signifie ? Le processus d’accumulation est par essence financier : il s’agit toujours, peu importe le chemin suivi, d’accroître le capital engagé pour réaliser à l’avenir davantage de bénéfices. Et cela se déroule dans un contexte de concurrence, que celle-ci se joue entre des firmes petites et moyennes ou d’énormes mastodontes multinationaux. Même dans le cas où une entreprise jouit d’un monopole, elle se trouve en opposition à d’autres qui n’acceptent pas qu’elle ponctionne, en raison de sa position, une part plus importante des profits générés par l’économie, notamment par des prix plus élevés.

Ce n’est donc pas un processus d’accumulation paisible, qui avance comme un long fleuve tranquille. C’est une bataille acharnée, où les coups bas et les stratégies de conquête n’ont rien à envier aux meurtres ou aux trahisons du Moyen Âge et de la Renaissance européenne.

L’avantage du concept de capital financier avancé par Hilferding est qu’il incorpore ces données et qu’il permet d’expliquer pourquoi, dans cette guerre concurrentielle à outrance, les banques s’emparent à un moment de l’histoire de pans entiers de l’industrie. Puis, d’autres types de sociétés financières se développent et, aujourd’hui, même les grands groupes multinationaux ont la forme d’interpénétration complète entre les activités à caractère industriel et les domaines plus financiers. Ce qui ressort de l’ouvrage de 1910, repris par la suite avec force par Lénine223, est le développement nécessaire et inéluctable de ce processus : le capital dans le processus d’accumulation doit devenir pleinement capital financier au sens d’Hilferding. Il ne peut plus y avoir d’accumulation non financière à ce stade du capitalisme, si ce n’est de façon marginale.

Avec la notion de capital fictif, cette évidence est beaucoup moins claire. On pourrait se dire qu’après tout il vaudrait mieux encadrer le capitalisme pour éviter des dérives financières. Après la Seconde Guerre mondiale, on a imposé des règles plus strictes pour que la croissance repose davantage sur une progression dans la production et dans la consommation de biens, puis de services, tout à fait réels. La finance a été bridée, grâce à un rapport de forces qui n’existe plus aujourd’hui. On peut évidemment rêver de revenir à cette « période dorée ».

Mais cela nous apparaît hautement utopique. Dans la bataille pour l’accumulation, ce ne sont pas les plus éthiques qui l’emporteront, mais ceux qui seront les plus efficaces dans la captation des plus-values partout où elles se créent. Et la finance est indispensable à ce projet, surtout à l’heure actuelle. Ce n’est pas celle-ci qui rend le capitalisme insupportable, ce sont les conditions que celui-ci impose aux populations salariées, c’est-à-dire la majorité des gens au niveau mondial (avec les paysans, qui ne sont pas mieux lotis). La finance et le capital fictif n’ajoutent qu’une couche encore plus démentielle, parasitaire et inhumaine à cette situation.

Il ne s’agit donc pas de libérer les économies de l’emprise du capital fictif, mais du capital dans son entièreté. C’était le projet de Karl Marx et il est bon de le rappeler.

Lire le Capital… fictif

Malgré ces faiblesses, on ne peut que conseiller la lecture de l’ouvrage. C’est une introduction intéressante à la problématique de la domination de la sphère financière sur l’économie mondiale aujourd’hui, à partir d’une approche théorique fondée sur le marxisme. L’auteur tente de montrer ce qu’il avance à partir des données actualisées. Cela dresse un portrait assez saisissant du capitalisme contemporain. Cependant, la question de l’alternative, qui nous pose le plus de problèmes, ne se trouve pas dans le livre.

En outre, Cédric Durand pose des questions qui ne trouvent pas toutes des réponses. Il fait réfléchir et nous incite à de plus amples recherches sur ce thème, notamment sur le problème du capital financier. Il fait naître des discussions et des débats pour préciser les notions employées et leur utilité. Ce n’est pas là le moindre de ses mérites.

Henri Houben


194 Laurent Carroué, La planète financière : Capital, pouvoirs, espace et territoires, Armand Colin, Paris, 2015, p. 71.

195 Bank for International Settlements (BIS), Triennial Central Bank Survey, Foreign exchange turnover in April 2013 : preliminary global results, septembre 2013, p. 9.

196 OMC, Rapport sur le commerce mondial 2014, p. 24-25, https://www.wto.org/french/res_f/booksp_f/world_trade_report14_f.pdf.

197 BIS, BIS Statistical Bulletin, décembre 2015, p. 225, http://www.bis.org/statistics/bulletin1512.pdf.

198 IMF, World Economic Outlook Database, octobre 2015, http://www.imf.org/external/pubs/ft/weo/2015/02/weodata/index.aspx.

199 Laurent Carroué, op. cit., p. 52.

200 Laurent Carroué, op. cit., p. 66.

201 Cédric Durand, Le capital fictif : Comment la finance s’approprie notre avenir, Les Prairies ordinaires, Paris, 2014.

202 Ibid., p. 62.

203 Ibid.

204 Cédric Durand, « Le capital fictif », interview de Florian Gulli, La Revue du projet, http://projet.pcf.fr/70923.

205 Cédric Durand, Le capital fictif : Comment la finance s’approprie notre avenir, op. cit., p. 64.

206 Karl Marx, Le Capital, Livre III, Éditions sociales, Paris, 1976, p. 433.

207 Jean-Marie Harribey, « La baudruche du capital fictif, lecture du Capital fictif de Cédric Durand », Les Possibles, no 6 (printemps 2015), https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-6-printem....

208 François Chesnais, « Capital fictif, dictature des actionnaires et des créanciers : enjeux du moment présent », Les Possibles, no 6 (printemps 2015), https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-6-printem....

209 Cédric Durand, « Sur le capital fictif : Réponse à Jean-Marie Harribey », Les Possibles, no 6 (printemps 2015), https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-6-printem....

210 Cédric Durand, « Le capital fictif », interview de Florian Gulli, op.cit.

211 Cédric Durand, Le capital fictif : Comment la finance s’approprie notre avenir, op. cit., p. 90.

212 BIS, Semiannual OTC derivatives statistics, différentes années, http://www.bis.org/statistics/derstats.htm?m=6|32|71.

213 Cédric Durand, Le capital fictif, op. cit., p. 82.

214 Qu’on peut traduire par « société à usage spécifique ».

215 Jean-Marie Harribey, op. cit.

216 Karl Marx, op. cit., p. 446.

217 Par exemple Michel Husson, Un pur capitalisme, Page deux, Lausanne, 2008 ou sur son site personnel : http://hussonet.free.fr/.

218 Cédric Durand, Le capital fictif, op. cit., p. 169.

219 Ibid., p. 177-178.

220 Voir Henri Houben, « Brève histoire des multinationales », Gresea Échos no 83, 3e trimestre 2015.

221 Rudolf Hilferding, Le capital financier, Éditions de Minuit, Paris, 1970.

222 Cédric Durand, « Sur le capital fictif : Réponse à Jean-Marie Harribey », op. cit., https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-6-printem....

223 Lénine, « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme », Œuvres, tome 22, Éditions sociales, Paris, 1960.