Le Chili, un État au caractère élitiste

Chili (1970-1973) : la question des réformes radicales dans le cadre de l’État bourgeois

Guillermo Polanco Pérez

Le 11 septembre 2013, il y aura 40 ans qu’un coup d’État militaire au Chili a mis fin au gouvernement constitutionnel et légitime du président socialiste Salvador Allende Gossens. Bien que des analyses politiques, économiques et sociales commencent à paraître, rien n'existe sur les responsabilités de la crise institutionnelle vécue pendant les mille jours de la voie chilienne vers le socialisme (4 novembre 1970-11 septembre 1973) ni sur ses causes. Aujourd’hui, il est important de parler, de débattre de ce processus et de la rupture constitutionnelle, de les analyser et même de les critiquer, car, indiscutablement, de manière directe ou indirecte, tout peuple qui lutte pour la construction du socialisme devrait en tenir compte.

Ce que j'avance dans cet article ce sont des thèses ou des points de vue d'acteurs du terrain, d'historiens et aussi quelque chose de personnel. Si je m'attaque au thème de la rupture institutionnelle, cela ne signifie pas que je lui attribue la cause principale de l'échec de l'Unité populaire. La raison en est simplement l'actualité : en Amérique latine, on voit en ce moment des repositionnements des forces politiques, et cela peut conduire à des conflits similaires à ceux rencontrés au Chili, voici 40 ans.

La naissance de l'Unité populaire

De larges secteurs de la classe ouvrière chilienne ont développé la lutte de classe à un niveau très élevé depuis le début du 20e siècle. Le Chili est un des pays les plus industrialisés de l'Amérique latine, soumis à l'impérialisme étasunien. Pendant longtemps, les luttes des travailleurs ont été contenues d'une part par l'armée chilienne, garde prétorienne de la grande bourgeoisie et, d'autre part, par les illusions constitutionnalistes diffusées par plusieurs de ses dirigeants ainsi que par l'influence conservatrice de la puissante Église catholique. Fin des années 60, la pression populaire devient très forte malgré le soutien financier massif des États-Unis à la coalition de droite et à la Démocratie chrétienne (DC). C'est Salvador Allende, le candidat présidentiel de l'Unité populaire[1] (UP), qui gagne les élections le 4 septembre 1970 avec 36,3 % face à Alessandrini (coalition de droite) qui obtient 34,9 % et Radomiro Tomic (DC) qui en obtient 27,8 %. Afin de gagner le vote populaire, la DC, partagée entre une aile droite majoritaire et une aile populaire minoritaire, a choisi un programme de réformes radicales, assez proche de celui de l'UP. La victoire d'Allende — obtenue à la majorité relative — doit être ratifiée par le Congrès. Le 25 octobre1970, le général René Schneider, commandant en chef de l'armée, est assassiné avec le soutien de la CIA. René Schneider s'était engagé à respecter la Constitution[2] et la non-intervention de l'armée dans la vie politique. La DC soutient Allende dans le vote de ratification, le 26 octobre 1970, après lui avoir imposé de signer un « statut des garanties démocratiques » dans un climat d'extrême tension politique. Une de ces garanties était d'enlever la prérogative du chef de l'État de choisir le chef de l'armée pour la laisser concrètement à l'État-Major de l'armée.

Le passage du Chili au socialisme est à l'ordre du jour dans le conglomérat de partis politiques appelé Unité populaire (UP) qui surgit au moment des élections présidentielles de 1970 autour du candidat Salvador Allende. Sous le concept de « passage au socialisme », on trouve le programme que l'Unité populaire de Salvador Allende propose comme une « transition », à l'intérieur de la démocratie et la Constitution de l'époque, c'est-à-dire, en acceptant qu'il y ait de l'opposition à ses propres thèses, pour passer de la société chilienne telle qu'elle existait alors, marquée par la domination du capitalisme monopoliste, des grands propriétaires fonciers et de l'impérialisme étasunien, à une société équitable et socialement plus juste. Allende tente la transformation sociale dans les paramètres constitutionnels d'un État bourgeois, en évitant le parti unique et tout ce qui s'éloignerait des institutions et des structures de l'État de l'époque. Il fait ainsi l'objet des critiques des secteurs d'extrême gauche qui déclaraient que des réformes sociales radicales ne pourraient être réalisées que lorsqu'on aurait construit un État populaire qui remplacerait l'État existant, capitaliste et soumis à l'impérialisme. La question de la manière et du bon moment pour réaliser ces réformes et ces transformations génère un débat et une lutte au sein de l'Unité populaire, formant ainsi deux fronts aux divergences tactiques claires : l'un était révolutionnaire et prétendait accélérer le processus, l'autre réformiste et préférait avancer lentement en vue d'une consolidation, pour reprendre ensuite un rythme plus rapide. Le premier de ces fronts comprenait principalement une grande partie du Parti socialiste du Chili et le mouvement de la Gauche révolutionnaire (MIR) tandis que le second comptait en particulier le Parti communiste et Allende lui-même.

L'action des partis politiques, élément principal de la crise institutionnelle

Deux questions politiques principales sont présentes au sein des partis de l'UP : comment entraîner de larges pans de la Démocratie chrétienne à rallier l'UP ? Et comment unir l'Unité populaire pour mettre en pratique son programme et déjouer les plans de l'ennemi de classe ? Elles ont reçu des réponses diverses, comme nous allons voir dans les paragraphes suivants.

Première réponse. Projets globaux et polarisation

Des projets politiques globaux se forment au Chili lentement à la fin des années 60 ; ils se confrontent pour prendre le devant de la scène au travers du Parti socialiste du Chili, du Mouvement de gauche révolutionnaire MIR et du Parti national (extrême droite). Ils font de l'ombre à Allende ainsi qu'aux partis « gradualistes » et institutionnels comme le Parti radical, le Parti communiste et le Parti démocrate chrétien, polarisant ainsi à l'extrême la scène politique. Cette situation est aggravée par l'absence d'un centre pragmatique qui aurait pu tempérer la lutte à outrance entre les différentes tendances. En 1973, la polarisation extrême a été atteinte quand la force politique d'équilibre a disparu, c'est-à-dire, le « centre pragmatique ». Le centre est vu ici comme la force politique qui a pour rôle de permettre un compromis entre les monopoles et les classes travailleuses, c'est-à-dire de faire accepter aux masses populaires « une politique de moindre mal ».

Deuxième réponse. La désinstitutionnalisation

La crise politique de l'Unité populaire s'expliquerait par le développement des processus de polarisation, de désinstitutionnalisation (sabotage des institutions) et de délégitimation, le problème majeur se trouvant dans l'incapacité du système politique de supporter la destruction de l'équilibre qu'aurait apporté le centre. L'origine de cette désinstitutionnalisation viendrait de la droite qui, pour annuler ou éliminer le gouvernement, aurait eu recours à la paralysie du système d'élaboration des lois, à la mobilisation des masses et à la violence politique, par lesquelles le système perdrait sa légitimité. Pour sa part, la gauche, qui cherchait à déployer l'ensemble de son programme sans avoir de majorité institutionnelle, aurait également aidé à cette désinstitutionnalisation. Les options contradictoires avancées par le front réformiste et le front révolutionnaire au sein de l'UP fragilisaient les bases du système politique, en favorisant l'éclatement du centre alors même qu'il perdait son rôle de négociateur et d'arbitre : c'était là une stratégie qui favorisait les actions extra-institutionnelles.

Partis politiques de l'Unité populaire

Parti socialiste du Chili (PSCh)

Organisation marxiste-léniniste, dont l'objectif stratégique était la prise du pouvoir pour instaurer un État révolutionnaire qui libérerait le Chili de sa dépendance et de son retard économique et pour laquelle les formes de lutte pacifiques et légales ne conduisaient pas à la prise du pouvoir (Congrès de 1969). En fait, le Parti socialiste était traversé par différents courants : révolutionnaire, réformiste radical et légaliste (comme Allende lui-même), trotskiste, maoïste, social-démocrate anticommuniste, etc.

Parti communiste du Chili (PCCh)

Organisation marxiste-léniniste, alignée sur le parti communiste de l'Union Soviétique. Le PCCh défendait une thèse « gradualiste » qui visait à des tentatives constantes pour s'accorder avec la Démocratie chrétienne dans le cadre des institutions existantes. Bien implanté dans la classe ouvrière et dans la CUT (la centrale unique des travailleurs).

Parti radical (PR)

Créé par la branche la plus progressiste du parti libéral en 1888, il avait fait partie du Front populaire qui, en 1937, avait rendu possible, avec les partis socialiste et communiste, l'élection du premier président progressiste du pays, le radical Pedro Aguirre Cerda.

MAPU

Parti politique formé par la scission d'un groupe rebelle de la Démocratie chrétienne, qui s'est pourtant déclaré marxiste-léniniste en 1972. Selon Rodrigo Ambrosio, son dirigeant, « il était inconcevable qu'un parti de gauche n'adopte pas cet outil d'analyse ».

Gauche chrétienne (IC)

Vient de la Démocratie chrétienne en réaction à l'avancée des positions de droite de cette organisation. Elle se définit comme révolutionnaire d'inspiration chrétienne et humaniste, fortement influencée par la théologie de la libération.

Action populaire indépendante (API)

Parti de gauche à tendance clairement nationaliste et populaire qui a rendu possible la participation des indépendants dans la vie politique nationale en rejetant un passé réactionnaire et obsolète.

oOo

Le MIR (Mouvement de gauche révolutionnaire) ne faisait pas partie de l'Unité populaire. Il était fortement inspiré par la voie cubaine de la révolution et opposé à la politique « gradualiste » du Parti communiste. Il avait une influence importante parmi les jeunes, spécialement les étudiants et dans les quartiers populaires des grandes villes chiliennes.

Parti Votes
(en milliers)
Pourcentage Députés
(150 au total)
Résultats des élections parlementaires de 1973
  PSCh 687,6 18,4 % 28
  PCCh 587,8 16,0 % 25
  PR 134,2 3,6 % 5
  MAPU 90,7 2,5 % 2
  IC 43,5 1,2 % 1
  API 29,0 0,8 % 2
 Votes liste UP[3] 30,0 0,8 % 0
  Total UP 1602,8 43,3 % 63

En avril 1971, aux élections municipales, l'UP avait obtenu 51 % des votes.

Troisième réponse. Le poids des erreurs de l'Unité populaire

Il est possible d'identifier deux positions principales qui fournissent une explication à l'échec de l'Unité populaire à partir de ses propres erreurs, des manquements et des contradictions de la gauche. La première position estime que la « voie institutionnelle », ou « voie chilienne », était possible, mais qu'elle n'a pas réussi à créer les conditions de base pour son développement et sa défense. L'autre position affirme que la façon dont l'UP a formulé ou a essayé d'appliquer son projet dans le cadre constitutionnel existant le rendait pratiquement impossible à appliquer. Pour la première position, on trouve Luis Corvalán Lepe (secrétaire général du Parti communiste) et Clodomiro Almeyda (secrétaire général du Parti socialiste).

Quatrième réponse. Un accord nécessaire avec la DC

La « voie chilienne » avait besoin de certaines conditions de base pour assurer sa viabilité, son application et son développement. Elle avait besoin d'une accumulation constante de forces, de la réalisation progressive de réformes, d'un parlement favorable aux transformations — et cela obligeait l'UP à négocier avec la Démocratie chrétienne. Avant cela, et depuis ses débuts, l'UP avait maintenu deux stratégies différentes. Celle de ceux qui préféraient la voie traditionnelle — dont le PC, le PR, une partie du PS et Allende lui-même — et celle de ceux qui pressentaient le besoin de nouvelles options — dont l'autre partie du PS et le MAPU, et en dehors de l'UP, le MIR. Résultat : match nul dans la vie en commun qui a fini par immobiliser les deux côtés. Pour les modérés, il fallait des négociations viables avec la Démocratie chrétienne. En face, la gauche du PS, le MAPU et le MIR n'avaient aucune proposition viable et vraisemblable, ce qui a résulté dans une absence de direction politique. Partant de là, on peut dire que la « voie chilienne » s'est heurtée à la structure politique de l'État chilien, organisé et structuré pour limiter, voire empêcher les changements que l'Unité populaire avait proposés. Il y a aussi l'impossibilité de réaliser la construction d'un « bloc pour les changements » du côté des modérés et encore moins l'application de la tactique d' « avancer sans aboutir à un compromis » jusqu'à la destruction de l'État par les révolutionnaires. Beaucoup, dont Luis Corvalán Lepe, pensent que cette impasse politique a généré les conditions pour la réalisation du coup d'État.

La « voie chilienne vers le socialisme »

Le gouvernement d'Allende avait pour base Le programme de base de l'Unité populaire et Les quarante premières mesures du Gouvernement populaire. C'était concrètement la voie chilienne vers le socialisme. Cela supposait qu'il était possible pour un État capitaliste du tiers monde d'effectuer une transition non violente vers le socialisme dans le respect de la légalité de l'État chilien. À partir de ces prémisses, il n'était pas nécessaire de compter sur un parti unique de la classe ouvrière puisque le gouvernement pouvait s'appuyer sur la conjonction des forces politiques qui souhaitaient des changements politiques et sociaux radicaux.

Voici quelques mesures prises dans la première année de l'UP :

  • novembre 1971 : reconnaissance de Cuba et des autres pays socialistes,
  • février 1971 : accélération du processus de réforme agraire,
  • juillet 1971 : nationalisation des grands monopoles du cuivre (approuvée à l'unanimité du Congrès),
  • réduction du chômage de 8 % à 4 %
  • inflation ramenée de 36 % à 22 %.

Mais très vite, tout est fait pour saboter l'économie chilienne, la paralyser et développer ainsi le mécontentement d'une partie de la population, notamment des classes moyennes… La CIA crée un comité pour réaliser cet objectif avec pour membres : Ford Motor Company, ITT, Anaconda, Bank of America, First National City Bank, Firestone, Pfizer, Dow Chemical, Kennecott Copper, Bethlehem Steel, etc.

Il existe d'autres explications liées à cette interprétation, comme l'intervention de l'impérialisme américain, les dépassements du programme de l'UP par le MIR, une absence totale de politique militaire pour défendre le gouvernement, l'incapacité à freiner la sédition de la droite. Conclusion : peu importe leur degré d'importance, ce sont les thèmes de l'unité de la gauche et du rapprochement avec la DC qui apparaissent clairement. Défenseur de cette explication, Corvalán Lepe déclare : « Avec le recul, je peux dire que parmi les principaux facteurs qui ont rendu possible le renversement du président Allende, si on excepte les premiers mois du gouvernement de l'UP, c'est l'absence de direction unique et globale entre l'Unité populaire et le gouvernement, capable de programmer une politique qui permettrait de regrouper la majorité nationale dans la lutte pour les transformations démocratiques. Cette direction aurait dû se tourner vers la recherche d'un accord avec la Démocratie chrétienne. Elle aurait dû essayer de gouverner ensemble avec le désir d'opérer une coalition des forces favorables aux changements avec l'appui, dès lors, d'une majorité de citoyens. Le programme de l'Unité populaire ne partageait pas tout avec la Démocratie chrétienne, mais elle aurait pu chercher et discuter d'accords partiels qui auraient assuré la stabilité. Cela aurait pu créer un bloc pour contenir les États-Unis et la droite réactionnaire chilienne. »

Excepté sur la question importante de la possibilité de négocier, non pas avec l'ensemble de la DC[4], mais avec le secteur progressiste de celle-ci, Clodomiro Almeyda (secrétaire général du Parti socialiste) partage ces propositions, même si, dans un de ses écrits, il pose principalement la question militaire. Almeyda y dit que la gauche a sous-estimé l'adversaire et a surestimé ses forces. Selon lui la stratégie et les tactiques des « forces promotrices de la transformation étaient […] fondées sur une appréciation équivoque, optimiste jusqu'au triomphalisme, sans fondement réel, de la coalition des forces du pays, estimée largement favorable et suffisante pour produire des changements révolutionnaires au Chili ». À propos du passé, Almeyda signale quelques corrections qui devaient être réalisées, comme le travail sur la légitimité du gouvernement et l'établissement d'alliances avec le « secteur avancé de la DC », ce qui a été tenté quand il était déjà trop tard. Concernant les forces de gauche, Almeyda ressort le problème de la coexistence de deux tendances opposées au sein de l'UP — une qui mettait l'accent sur la viabilité du processus et l'autre qui préférait l'éventualité de l'affrontement, mais qui n'avançait pas de proposition concrète et réaliste pour prévenir l'affrontement, le contrôler, puis finalement, l'emporter. À cause de ces contradictions, la création et le renforcement d'une grande stratégie défensive du processus révolutionnaire chilien ne se sont pas produits. Almeyda ajoute à cela le problème militaire comme un facteur important dans l'échec de l'UP. Il souligne ainsi qu'étant donné le conflit social ouvert et son effet au sein des forces armées, la rupture du système politique et la subversion militaire antirévolutionnaire étaient prévisibles. C'est pour cela qu'il était nécessaire d'avoir une politique militaire. Sans s'avancer cependant sur le sujet, il a déclaré : « Malheureusement, il faut constater l'absence, dans l'ensemble des grands objectifs que l'Unité populaire pensait réaliser, d'un grand projet de politique militaire, un projet destiné à optimiser les conditions favorables existantes pour soustraire aux Forces armées leur rôle répressif. Il aurait fallu neutraliser au moins leur capacité politique et militaire de façon à éviter que les sources de pouvoir se trouvent, totalement ou partiellement, à la disposition de la contre-révolution, au moment le plus grave de la crise. »

De la même manière, d'autres politiciens et historiens, dont Jorge Arrate, ministre d'Allende, ont attiré l'attention sur le problème de l'alliance avec le centre et celui de la division de la gauche, surtout à la fin de la période. En même temps, ils ont insisté sur l'importance du problème militaire dans le déroulement du processus. Ils ont déclaré : « L'UP fait face à sa période la plus critique, sans possibilité d'accord avec l'opposition de la DC et sans capacité de rupture et d'accélération des changements. En août 1973, les deux lignes qui existaient en son sein se sont "déchirées", et n'ont pas pu "consolider" le processus ni "avancer" vers les étapes supérieures du développement. Le mouvement populaire divisé, le gouvernement de Salvador Allende se maintint seulement grâce à l'appui des dirigeants constitutionnalistes des militaires… »

L'historien Hugo Cancino, dans une étude de l'évolution du pouvoir populaire dans les années du gouvernement de Salvador Allende, vise à démontrer l'impossibilité, vu le caractère de l'État chilien, du schéma révolutionnaire de la troisième Internationale repris par le MIR et des secteurs du Parti socialiste, en affirmant que « le projet de la voie institutionnelle vers le socialisme a constitué l'unique stratégie viable que les forces populaires pouvaient proposer en accord avec le contexte historique structurel chilien » et, vu la crise qui découlait du processus de réformes appliquées par le gouvernement de Salvador Allende, ledit projet ne pouvait tenir qu'en établissant un consensus entre la politique de l'UP et celle de la Démocratie chrétienne.

Le Chili, un État au caractère élitiste

Une critique de fond vise les options réelles de l'UP, en posant prioritairement que son échec venait de sa stratégie et de la forme d'application de celle-ci.

Si nous faisons une analyse à l'aide de la théorie marxiste de l'État, l'UP n'aurait pas pris en compte les objectifs limités et les contradictions de sa tactique. Avec l'UP, la flexibilité de l'État pouvait permettre le triomphe des forces populaires, mais il était par contre difficile de modifier son contenu, à savoir les réformes économiques et politiques, celles qui changeraient les relations de production et la superstructure politique. Ainsi, certains pensent que l'erreur de l'UP a résidé dans la non-prise en compte du caractère élitiste de l'État et de ses institutions, en croyant que sa modification était possible de l'intérieur et à partir de sa conquête progressive. Il y a deux hypothèses minimales pour avancer dans ladite conquête : (a) que la bourgeoisie céderait face à l'arrivée légale au pouvoir des forces populaires et (b) que le mouvement populaire se développerait strictement dans les voies légales. Cependant, vu le caractère des transformations proposées, ni les uns ni les autres n'ont agi comme on l'attendait. L'UP s'est mise en marche en acceptant la résistance de l'opposition réactionnaire, au nom de sa légalité, pendant que le mouvement populaire agissait à la marge ou contre une légalité qui n'était pas la sienne. La sortie de cette situation était dans l'alternative : « rupture révolutionnaire » ou « rupture contre-révolutionnaire ». Parce que le caractère de l'État n'a pas été substantiellement changé, la bourgeoisie s'est mise à faire fonctionner les mécanismes existants pour reprendre le contrôle total de l'État.

En restant dans le cadre des institutions de l'État bourgeois, où il y a une classe ouvrière militante et révolutionnaire, sous divers aspects, il y a deux options possibles : soit rendre insignifiantes les avancées réclamées par les forces populaires en utilisant le centre comme catalyseur de la politique de moindre mal et de soumission des travailleurs, soit faire intervenir l'armée et les forces fascistes intérieures puissamment soutenues par l'impérialisme.

Il existe des positions moins radicales, dont certaines rappellent que, malgré quelques ambiguïtés, le programme de l'UP traçait les chemins nécessaires pour développer une politique révolutionnaire. Cela a échoué, selon ces positions, parce qu'à l'intérieur de l'UP, le projet gradualiste du PC n'avait pu être appliqué. En fait, la mise en œuvre d'une ligne non révolutionnaire, en contradiction avec des points essentiels du programme commun, a été maintenue par les modérés jusqu'à la fin.

Une autre position part du point de vue que les « tendances révolutionnaires » n'avaient pas pris leur responsabilité sur les trois aspects principaux qui ont scellé l'échec du gouvernement :

1) le projet d'alliance avec les classes moyennes, la petite et la moyenne bourgeoisie propriétaire et son référent politique, la Démocratie chrétienne, sachant que le programme de l'UP ignorait les travailleurs liés à la petite et moyenne propriété industrielle et agraire ;

2) la politique des forces armées du Chili : thèse de son professionnalisme et de son respect de la constitution défendue jusqu'à la fin ;

3) l'utilisation de l'appareil institutionnel — objectifs limités par rapport au programme de l'UP et incapacité à profiter de la conjoncture favorable.

Quant aux manquements et erreurs de la politique de l'Unité populaire, Fernando Mires, historien chilien, pense que bien qu'il y ait eu des erreurs tactiques dans la conduite du processus, il y en a d'autres dont l'origine est inhérente à la nature de la gauche, ce qu'on appelle « erreurs structurelles » ou « péchés originels » de l'UP, identifiés avec sa « fixation sur l'État » et le développement de son programme. Dans le premier cas, Mires fait référence à la culture parlementariste des partis de l'UP et aux tensions créées entre cette logique et les options idéologiques qui se sont développées surtout au sein du Parti socialiste. En même temps, cette « fixation sur l'État » rendait difficile la relation avec un mouvement populaire qui n'agissait pas toujours dans la dynamique rigide définie par l'État, comme le fut l'expérience en 1972 de l'Assemblée populaire de Concepción.

Le même historien, en relation avec le programme de l'UP, fait référence à ses limites, surtout à celles des unions économiques, comme l'intention de baser une partie de la planification sur une alliance avec une fraction de « capitalistes nationaux », groupe qui, selon lui, n'existait pas et qui, s'il avait existé, aurait soutenu la droite.

En conclusion, retenons le manque d'unité de l'UP, l'absence d'un centre, les erreurs tactiques, les radicaux extrêmes, les stratégies ratées, les analyses insuffisantes, le manque d'alternative proposée face à la crise, les programmes étroits, le manque de flexibilité et surtout le manque de travail politique et idéologique unifié pour unir les masses travailleuses. À côté de cela, il y a les tensions, les omissions et les divisions dans le domaine formel et institutionnel de la politique, sans omettre l'intervention de l'impérialisme américain et la position des mouvements sociaux. Tous sont des facteurs qui ont influencé à des degrés divers la désagrégation institutionnelle pendant le gouvernement de Salvador Allende. Tout ce qui a été dit ci-dessus nous permet de conclure qu'aujourd'hui, il existe encore un manque d'information et de compréhension des années 1970-1973, même s'il existe des questions auxquelles on a répondu partiellement.

Une meilleure compréhension de cette période nous permettra de savoir avec exactitude comment les forces sociales qui ont participé à la « voie chilienne vers le socialisme » ont vécu et ont ressenti ces trois années en notant avant tout que l'État est le produit et la manifestation du caractère irréconciliable des contradictions de classes et que, dans un processus révolutionnaire ou dans une période de transformations, tôt ou tard ces contradictions produisent un déséquilibre et la rupture de l'ordre et des institutions de l'État, s'achevant dans l'affrontement inévitable des classes sociales.

L'expérience de l'UP au Chili montre qu'il ne suffit pas de gagner les élections sur un programme qui a l'adhésion des travailleurs. Il faut savoir comment l'appliquer concrètement sur un chemin plein d'embûches.

Guillermo Polanco Pérez

Guillermo Polanco Pérez (emoanco at live.be) est un ancien militant et dirigeant de la Jeunesse socialiste du Chili qu'il intègre en 1972 à l'âge de 16 ans. En 1980-1982 , il travaille clandestinement à la reconstruction du Parti socialiste du Chili où il assume différentes responsabilités dirigeantes. En 1983-1984, il est dirigeant des étudiants à l'Université de Antofagasta. Enfin, il est poursuivi, emprisonné et relégué pendant la dictature de Pinochet. Il est exilé politique en Belgique depuis 1985.


[1] Pour une histoire de l'Unité populaire, v. http://fr.wikipedia.org/wiki/Unidad_Popular

[2] Son successeur, à partir du 26 octobre 1970, le général Carlos Prats a la même vision constitutionnelle. Sous l'énorme pression des officiers supérieurs, il se résigne à démissionner le 22 août 1973 pour être remplacé le lendemain par Augusto Pinochet. Le 11 septembre 1973, ce dernier dirige le coup d'État fasciste qui conduit au renversement d'Allende, de son gouvernement et à un recul social, culturel et économique de plusieurs décennies. Le 30 septembre 1974, à Buenos Aires, le général Prats est assassiné par la police secrète chilienne. Les fascistes chiliens ont mis en pratique l'adage « le pouvoir est au bout du fusil ».

[3] La liste UP permettait à l'électeur de voter directement pour l'UP, sans devoir choisir un des partis membres de l'alliance

[4] Eduardo Frei, l'homme fort de la DC, président du Chili entre 1964 et 1970, élu avec l'appui des États-Unis, a appelé, en 1970, à voter pour Alessandrini, le candidat de la coalition de droite, plutôt que pour Radomiro Tomic, le candidat de son propre parti en 1970 alors que les États-Unis soutenaient Alessandrini. En août 1973, Eduardo Frei, président du Sénat, déclare le gouvernement d'Allende inconstitutionnel, facilitant ainsi le coup d'État.