Le conflit ukrainien : coopération au lieu de confrontation

Table des matières: 
Études marxistes no. 108
Auteur: 
Andreas Buro, Karl Grobe et Clemens Ronnefeldt

Le contexte du conflit actuel115

Que peut-on dire jusqu’à présent de ce chaos apparent ? La Crimée est intégrée à la Russie — cela n’est plus sérieusement remis en question, même si cette imposture ne peut pas être approuvée sur une base pacifiste et de droit. Elle s’explique par des raisons militaires et politiques.

Ce qui est également sûr, c’est qu’à la fin du conflit Est-Ouest, le président américain Bush avait assuré à Mikhaïl Gorbatchev, par la voix de son ministre des Affaires étrangères Baker et par celle du secrétaire général de l’Otan, Wörner, que les États de l’ancien pacte de Varsovie ne deviendraient pas membres de l’Otan. Ainsi l’Otan ne se trouverait pas aux portes de l’Union soviétique.

Ce n’est pas du tout ça qui s’est passé. L’Union européenne et, à sa suite, l’Otan se sont étendus vers l’Est. Après 1999, la Pologne, la République tchèque et la Hongrie sont devenues membres de l’Otan ; après 2004, la Bulgarie, l’Estonie, la Lituanie, la Lettonie, la Roumanie, la Slovaquie, la Slovénie et après 2009 l’Albanie et la Croatie. Presque tous ces pays appartenaient jadis à l’Union soviétique ou à ce qu’on appelait le bloc de l’Est. Une autre certitude : les tentatives d’attirer d’autres pays dans le giron de l’Otan n’ont pas encore pris fin. La Géorgie, la Moldavie et l’Ukraine étaient et sont les prochains candidats. Les traités d’association avec l’UE servent de tremplins pour cet objectif.

On peut difficilement douter que le Kremlin considère cet encerclement par l’Otan comme une menace.

Le 13 août 2008, le président géorgien Mikheil Saakachvili a annoncé dans un discours télévisé : « Les ports et aéroports géorgiens sont mis sous le contrôle du ministère de la Défense des États-Unis afin d’effectuer des missions humanitaires et autres. C’est une déclaration très importante en vue d’affaiblir les tensions ». Les paroles de Saakachvili et l’intervention géorgienne en Ossétie du Sud constituaient une tentative d’impliquer les États-Unis dans le conflit et avaient pour but de menacer Moscou. Il est évident que Moscou, par son intervention en Géorgie en 2008, donna à l’Ouest un premier avertissement clair de ne pas poursuivre cette politique d’encerclement militaire. L’Occident pourtant continua à faire la sourde oreille. Une année auparavant déjà, il avait ignoré les avertissements de Poutine à la conférence sur la sécurité de Munich.

Sur cette toile de fond historique, le conflit sur l’Ukraine doit être d’abord compris comme un conflit stratégique entre deux grandes puissances nucléaires et leurs alliés. Cette hypothèse n’est certainement pas erronée au regard du soutien véhément apporté par l’Occident aux forces insurrectionnelles en Ukraine occidentale qui est passé au second plan suite aux mouvements séparatistes en Ukraine orientale encouragés par la Russie.

La chef de section Europe et Eurasie du ministère des Affaires étrangères des États-Unis, Victoria Nuland, a déclaré le 13 décembre 2013 à Washington devant la fondation États-Unis-Ukraine que le gouvernement américain avait investi depuis 1991 plus de cinq milliards de dollars pour une Ukraine « prospère et démocratique ». Grâce à cette somme, les conditions auraient été créées pour que l’Ukraine se tourne vers l’UE. La stratégie occidentale reposait sur le traité de partenariat avec l’UE qui avait été négocié, mais que le président ukrainien d’alors, Ianoukovitch, n’avait pas signé. Le traité aurait eu pour effet une orientation de l’Ukraine vers l’Ouest. Le lien existant jusqu’alors avec la Russie aurait clairement été affaibli. L’intrusion de l’Occident dans l’ancienne zone d’influence de la Russie est la composante stratégique dominante de l’actuel conflit autour de l’Ukraine. La grande hétérogénéité des populations, ainsi que celle du pays et de l’économie doivent avant tout être considérées comme des éléments tactiques dans ce conflit.

Le Kremlin ne veut manifestement plus accepter la marche de l’Occident vers l’est. Après le soulèvement contre le gouvernement corrompu de Ianoukovitch et l’avènement du nouveau gouvernement provisoire à Kiev, à la légitimité aussi douteuse que sa valeur démocratique, la Russie a misé sur l’ancien gouvernement face au nouveau et s’est mise à soutenir les mouvements séparatistes. Elle a laissé Ianoukovitch, depuis son exil russe à Rostov, caractériser le nouveau gouvernement de Kiev comme fasciste et antisémite et se désigner lui-même comme le président légitime de l’Ukraine.

Le conflit a provoqué des craintes parmi les anciens membres du Pacte de Varsovie comme la Pologne et les anciennes républiques soviétiques avec d’importantes minorités russes (Estonie, Lettonie). Les ingérences russes pouvaient-elles aussi les toucher ? Ils ont exigé un renforcement militaire. Pourtant, risquent-ils vraiment une attaque en tant que membres de l’Otan ? Cela ne serait imaginable que si se produisait un grand conflit militaire entre la Russie et l’Otan.

Ceux qui s’étaient opposés à la présidence de Ianoukovitch — essentiellement à Kiev et dans les parties occidentales de l’Ukraine — craignirent avec raison que leurs libertés démocratiques ne soient de plus en plus étouffées. Ils espéraient un meilleur développement économique grâce au traité d’association (avec l’UE, ndlr). Leur insurrection fut pourtant soutenue par des forces politiques très diverses, parmi lesquelles des forces marginales, mais particulièrement actives, nationalistes et même fascistes. Tandis que l’Ukraine de l’ouest, malgré un terrible passé, était orientée depuis longtemps, culturellement et linguistiquement, vers l’Europe centrale et occidentale, l’Est se tournait en partie vers la Russie et parlait d’ailleurs russe. D’autre part, les plus grandes richesses minières se trouvent dans la partie orientale du pays. L’industrie de cette région est un fournisseur important de l’industrie de l’armement russe.

Font partie également du contexte du conflit les différences entre les États-Unis et l’UE. Les États-Unis sont, en termes de commerce et d’investissements en Russie, beaucoup moins impliqués que les membres de l’UE. En outre, ils ne sont pas dépendants des livraisons de gaz et de pétrole de la Russie, qui sont d’une grande importance pour les États de l’Union.

La persistance de la politique de dissuasion Est-Ouest et sa signification pour le conflit

Après la fin du conflit Est-Ouest, beaucoup avaient espéré que le système de l’équilibre de la terreur ferait bientôt partie du passé. Les États-Unis et la Russie se débarrasseraient de leurs armes stratégiques conformément à leurs obligations des traités de désarmement. Cela n’eut pas lieu. Il y eut bien une diminution du nombre de ces armes, mais les États-Unis en particulier travaillèrent de façon conséquente à la modernisation de leur armement, y compris pendant la présidence d’Obama. Avant cela, le président Reagan avait aboli unilatéralement le traité ABM qui maintenait la vulnérabilité des villes des deux pays et empêchait ainsi une protection totale par un système de protection antimissile. Ainsi la capacité de riposte mutuelle était maintenue, de même que le système de la dissuasion. Cette annulation permit aux États-Unis de protéger les cibles importantes des États-Unis par des missiles de défense. Parallèlement, les États-Unis et l’Otan s’obstinaient à maintenir le stationnement de systèmes de défense antimissiles en Europe. Ils étaient soi-disant dirigés contre les missiles atomiques iraniens, qui n’existaient d’ailleurs pas. Les stratèges russes l’interprétèrent autrement. La défense antimissile devait peu à peu neutraliser la force de frappe de la Russie, tandis qu’elle pouvait dès le début neutraliser les missiles stratégiques russes. La stratégie étasunienne avait pour but d’établir une suprématie militaire. Cela permettrait aux États-Unis d’entreprendre des actions militaires unilatérales sans devoir prendre en compte les objections russes ou son potentiel militaire. Après 1999, trois anciennes républiques soviétiques ont adhéré à l’Otan, de même que six anciens membres du pacte de Varsovie et deux États issus de l’ex-Yougoslavie. L’escalade de la crise ukrainienne a permis aux États-Unis de laisser pour une longue durée de petits contingents de troupes étasuniennes dans les trois États baltes et en Pologne.

Si l’on établit le lien entre les efforts militaires des États-Unis, l’élargissement systématique de l’Otan vers l’Est et la perspective que l’Ukraine devienne un partenaire de l’Otan, on comprend et on peut même justifier, d’un point de vue militaire, l’intervention de la Russie en Crimée. On s’imagine que l’Otan aurait immédiatement construit sa propre base à côté de la base navale la plus importante de la Russie à Sébastopol. De même, en Ukraine de l’Est, des productions importantes pour l’armement russe auraient été réduites à néant. Des commentateurs russes ont comparé l’élargissement de l’Otan vers l’est à la stratégie de rollback des États-Unis au début de la guerre froide.

L’escalade du conflit

Depuis l’indépendance de l’Ukraine, des parties des couches de management soviétique ou des services secrets se sont emparés des entreprises essentielles de production et de service, ont empêché la décartellisation et les réformes et contrôlent depuis lors l’économie ukrainienne. Les contradictions d’intérêts entre différents groupes d’oligarques — relations avec la Russie, intérêts occidentaux — ont permis une pluralité de partis et de médias spécifique au pays. Ces structures se sont révélées d’abord dans les élections présidentielles de 2004/2005 et la « révolution orange ». Celle-ci, loin de résoudre les conflits entre les différents clans d’oligarques, conduisit à une division plus profonde entre groupes d’oligarques « pro-occidentaux » (Timochenko, Iouchtchenko) et « prorusses » (Ianoukovitch notamment). Ensuite, les organisations non gouvernementales ouest-européennes, mais aussi des institutions étatiques et transétatiques, ont essentiellement favorisé les partis et politiciens du Nord et de l’Ouest. L’instauration d’une majorité en faveur du gouvernement Ianoukovitch — après une succession de coalitions entre partis et politiciens — et les moyens de pression économiques (livraisons de gaz, écoulement de l’industrie des équipements vers le marché russe) conduisirent à une plus grande influence russe, fortement soulignée par la propagande. Entre-temps, des mouvements d’extrême droite, en particulier en Ukraine occidentale, attirèrent des couches plus importantes de la population désillusionnées par les défaillances du mouvement « orange ». Une politique culturelle et linguistique impopulaire du parti des Régions (de Ianoukovitch) approfondit les contradictions existantes entre l’Ukraine occidentale et orientale et le gouvernement central.

Après 2008, le parti d’extrême droite Svoboda, qui se réfère explicitement à Stepan Bandera, devint le parti le plus fort dans deux régions de Galicie, dans lesquelles des mesures administratives avaient empêché la candidature électorale des grands partis « orange ». Bandera (1909-1959) fut, en tant que dirigeant du bataillon fasciste Nachtigall constitué d’exilés ukrainiens, responsable de la mort de 7 000 Juifs à Lviv en 1941. Il passa quelque temps dans un camp de concentration puis fut réactivé en 1944 pour mener une guerre de partisans contre l’Union soviétique qui dura jusqu’en 1954. Le président Iouchtchenko en fit en 2009 un héros national. En Ukraine occidentale, Bandera et son « armée insurrectionnelle » (UPA) sont honorés. En Ukraine orientale, ils sont plutôt considérés comme des complices de la dictature nazie.

En septembre 2008, le président d’alors Viktor Iouchtchenko et l’UE négocièrent un traité économique. Le public fut à peine informé de ses clauses militaires. Six mois plus tard, l’Ukraine intégra le « partenariat oriental » de l’UE, un groupe d’États auquel l’UE avait accordé des faveurs économiques, une collaboration renforcée et même une perspective d’adhésion. Il s’agissait des anciennes républiques soviétiques de Biélorussie, de la Moldavie, de la Géorgie, de l’Azerbaïdjan, de l’Arménie, qui maintenaient des relations étroites avec la Russie, mais aussi avec l’Ukraine. Les relations politiques et économiques de cette dernière avec la Russie, avec laquelle l’UE avait conclu une série d’accords, ne devaient pas être touchées par le « partenariat oriental » ; pourtant Iouchtchenko fit campagne pour l’adhésion à l’Union européenne. L’élection présidentielle de janvier et février 2010 fut remportée par Viktor Ianoukovitch de justesse au deuxième tour contre Julia Timochenko. Contre celle-ci furent aussitôt engagées des poursuites judiciaires — politiquement motivées — pour abus de pouvoir lorsqu’elle était chef du gouvernement. Timochenko ne pouvait plus quitter l’Ukraine et fut incarcérée. La fracture politique entre le camp Ianoukovitch et celui de Timochenko (et d’Iouchtchenko qui ne jouait presque plus aucun rôle) était devenue plus profonde. Elle se présentait aussi comme une fracture géographique. Timochenko fut présentée dans les médias occidentaux comme l’icône de la démocratie ; son activité antérieure dans le commerce gazier grâce auquel elle était devenue, avant 1996, l’oligarque ukrainienne la plus riche et ses démêlés judiciaires correspondants furent escamotés. Le 21 novembre 2013, le gouvernement Ianoukovitch prit la décision de ne pas signer l’accord avec l’UE. En même temps, on refusa une nouvelle fois à Timochenko de voyager à l’étranger. Pour sa libération et surtout contre la corruption de Ianoukovitch et de ses proches, il y avait eu des manifestations depuis mi-novembre. À aucun moment, les sondages n’avaient pu montrer de majorité claire pour un rapprochement avec l’UE et encore moins pour une adhésion. De nouvelles protestations de masse s’ensuivirent à Kiev (Euromaidan ; Maidan voulant dire place de l’Indépendance). Début décembre, le nombre de manifestants atteignit 800 000. La place de l’Indépendance, l’hôtel de ville de Kiev et quelques ministères furent occupés. Ensuite des groupes d’extrême droite — Svoboda, Pravyï Sektor — s’engagèrent très activement. La police spéciale Berkut intervint contre les manifestations et arrêta (jusqu’en janvier) au total 234 manifestants. Plusieurs d’entre eux furent grièvement blessés.

Les manifestants du Maidan, mais aussi de plus en plus d’autres villes, revendiquaient en général le retrait du gouvernement et du président. À part les revendications pour la diminution de l’influence des oligarques, on entendit très peu de questions sociales. Le « Maidan » se présentait comme un mouvement de protestation de la classe moyenne citadine intellectuelle, ce qui correspond bien à l’électorat des partis d’opposition et à l’image du premier Maidan de 2004/2005. Des voix contre la toute-puissance des oligarques s’élevèrent plus dans l’Ukraine de l’ouest et dans l’Ukraine du nord qui ne compte pas de grandes villes. En Ukraine occidentale, Svoboda se profila comme l’organisateur des manifestations. Parmi les oligarques, les plus importants chefs d’entreprise du Donbass restèrent en retrait. Leurs intérêts d’affaires les orientaient aussi bien vers la Russie — dont le président soutenait clairement Ianoukovitch — que vers l’Europe de l’Ouest et l’Amérique du Nord. Seul l’oligarque Petro Porochenko, qui détenait le monopole du marché des friandises et à qui appartenait un réseau TV national, soutint ouvertement le mouvement de protestation. Son réseau de magasins de chocolats en Russie y fut boycotté.

Le président Poutine vint au secours du gouvernement Ianoukovitch le 17 décembre 2013 par une annulation d’une dette d’État de 15 milliards de dollars et une diminution significative du prix du gaz. Cela n’eut pas l’effet escompté sur les manifestants. Un mouvement populaire non structuré se constituait depuis novembre 2013 comme une force dynamique. Il déterminait, sous une pression entre-temps plus forte d’éléments de droite, l’évolution des évènements jusqu’en février 2014, la chute de Ianoukovitch et encore après l’accord de transition qui avait été établi par trois ministères des Affaires étrangères occidentaux, mais rejeté par « Maidan ».

Le 16 janvier 2014, la situation empira lorsque le parlement (Verkhovna Rada, conseil suprême) édicta des lois d’exception contre les manifestations et que pour la première fois des tireurs d’élite tuèrent deux manifestants par des tirs dirigés. Dans ce cas comme dans d’autres cas ultérieurs, les motivations et orientations politiques des auteurs sont restées obscures. Dans l’hôtel surplombant le Maidan qui abritait de nombreuses équipes de télévision se déplaçaient des tireurs masqués d’étage en étage. On ne parvint pourtant pas à les interroger sur leurs motivations. On désigna souvent la police spéciale Berkut comme leur auteur. Des indices semblent attribuer partiellement la responsabilité à des forces proches du gouvernement. Pourtant une responsabilité, ou du moins une coresponsabilité, de l’aile droite des occupants du Maidan n’est pas exclue. Le débat qui a suivi a servi essentiellement l’opposition civile, car les victimes en faisaient partie ; en outre, les récits des médias fidèles au gouvernement furent encore moins considérés comme crédibles que ceux de leurs concurrents. Dans les capitales régionales de l’ouest de l’Ukraine, les manifestants occupaient en même temps les sièges des gouvernements régionaux. Les partisans du parti de droite Svoboda, actifs à Lviv et Ternopil y avaient remporté les élections régionales, Svoboda étant la seule opposition décidée — en absence de la coalition des partis de Iouchtchenko et Timochenko, cette dernière n’étant pas administrativement autorisée à se présenter. Le chef du gouvernement, Mykola Azarov, démissionna le 29 janvier. Le parlement abrogea les sévères lois anti-manifestations et promit de suspendre toutes les poursuites contre les manifestants si ceux-ci libéraient les bâtiments occupés, ce qui ne se produisit pas. Jusqu’au 20 février, les combats reprirent avec intensité. À ce jour, on compta, d’après les chiffres officiels, 88 tués, la plupart par des tireurs en uniforme de camouflage et masqués.

À Kiev, les ministres des Affaires étrangères Laurent Fabius (France), Frank-Walter Steinmeier (Allemagne) et Radosław Tomasz Sikorski (Pologne) s’efforcèrent de résoudre le conflit. L’intervention des trois ministres eut pour effet que le président Ianoukovitch déclara le 21 février renoncer à son mandat lors des élections parlementaires de fin 2014 ; pourtant cette concession fut refusée le jour même par le mouvement de protestation, suite à quoi Ianoukovitch quitta le pays. La publication de ses ressources immobilières très étendues contribua à son discrédit dans l’opinion publique. Comme nouveaux hommes forts se présentèrent Arseni Iatseniouk (représentant de Julia Timochenko et de son parti), Vitali Klitschko (pour le parti UDAR financé par la fondation Konrad-Adenauer) et Oleh Tyahnybok (chef du parti d’extrême droite Svoboda). L’organisation paramilitaire considérée comme fasciste Pravyï Sektor (Dmytro Yaroch) participa au pouvoir. Le conseil informel du Maidan délégua notamment Andriy Paroubiy au gouvernement de transition. Celui-ci appartenait au parti Batkivchtchina (La Patrie) de Timochenko. Il avait auparavant été cofondateur d’un parti prédécesseur de Svoboda. Comme « commandeur du Maidan », il collabora avec le Pravyï Sektor du fasciste Dmytro Yaroch. Du 27 février au 7 août 2014, il fut secrétaire du Conseil national de sécurité et de défense de l’Ukraine.

Le chef du parlement Oleksandr Tourtchynov qui, comme Iatseniouk, appartenait au parti de La Patrie prit les fonctions de président par intérim. La plupart des députés du parti des Régions (Ianoukovitch) déclarèrent qu’ils conservaient leurs mandats et votèrent comme ceux de l’opposition précédente. Les mesures du gouvernement de transition provoquèrent la rébellion des provinces de l’est de l’Ukraine, en particulier l’abolition de la loi linguistique du gouvernement Ianoukovitch. Cette abolition fut faussement présentée par des groupes russophones comme une interdiction de la langue russe. La régionalisation ainsi accentuée mena au sécessionnisme, puis dans une escalade ultérieure à une confrontation de l’Otan, des États-Unis et de l’UE avec la Russie.

C’est ainsi qu’en février 2014 un renversement politique survint à partir d’une protestation populaire initiée par la classe moyenne.

L’élection de l’oligarque Petro Porochenko à la présidence

L’élection ne légalisa le renversement de Ianoukovitch que partiellement. Lors des élections, les groupes d’extrême droite ne rassemblèrent que 2 % des voix ; un second tour ne fut pas nécessaire, car Porochenko avait obtenu plus de 50 % des voix au premier tour. Dans la période précédant l’élection du 25 mai 2014, des évènements lourds de conséquences se déroulèrent en dehors de la capitale. Le 1er mars, la Douma russe approuva un décret de Poutine visant à impliquer des forces armées russes en Ukraine afin de protéger les intérêts russes. Le Premier ministre ukrainien par intérim Iatseniouk désigna cela comme une « déclaration de guerre effective ».

En Crimée, des milices prorusses étaient actives. Poutine les désigna non pas comme des soldats russes, mais comme des forces d’autodéfense. Le 16 mars, d’après les chiffres officiels, 96,6 % de tous les votants de la presqu’île, avec une participation de plus de 80 %, votèrent pour l’adhésion de la Crimée à la fédération russe. Les chiffres ne sont pas plausibles. Environ 24 % des habitants étaient à ce moment Ukrainiens et 12,1 % des Tatars de Crimée. Les deux groupes étaient des opposants déclarés à l’annexion à la Russie. Néanmoins, même sans manipulation des chiffres, la population russe (58,5 %) aurait eu la majorité. La sécession de la péninsule, qui avait le statut d’une république autonome au sein de l’Ukraine, était en contradiction avec la constitution de l’Ukraine comme avec celle de la Crimée.

Les troupes ukrainiennes quittèrent la Crimée pendant la dernière semaine de mars sur ordre du président intérimaire de la Crimée Turtschynow et transférèrent leurs bases à la Russie. La Russie avait un intérêt majeur à l’annexion de la Crimée, d’une part à cause de la grande proportion de la population de Crimée qui était russe, d’autre part à cause de la base navale de Sébastopol, port d’attache de la flotte de la mer Noire. En relation avec la sécession de la Crimée, le parlement ukrainien décida de mettre sur pied une garde nationale forte de 60 000 hommes. L’UE et les États-Unis décidèrent de sanctions : des restrictions de voyage vis-à-vis d’officiels de Russie et d’Ukraine et le gel de leurs avoirs à l’étranger.

À cause de la sécession de la Crimée et des concentrations de troupes russes près des frontières ukrainiennes en vue de manœuvres, l’Otan rompit toute collaboration civile et militaire avec la Russie. Dans les provinces d’Ukraine orientale de Donetsk et Lougansk, les provinces du Donbass, plusieurs groupes armés prirent le pouvoir en différents lieux début avril 2014 et certains appelèrent à la création d’un nouvel État (la République populaire du Donetsk — appelée aussi Nouvelle Russie) ; certains demandèrent une annexion directe à la Russie. À Donetsk et Lougansk, cette occupation se révéla durable. À Kharkiv, elle ne dura que quelques jours. Des renforts en provenance de Russie affluèrent vers les « milices » des soi-disant séparatistes, parmi lesquels des renforts en provenance de Tchétchénie et du Daghestan et ces forces prirent peu à peu les commandes. À ce propos, l’opinion publique occidentale est informée exhaustivement et en règle générale correctement. Cependant, la présence de nombreux mercenaires — jusque 400 — de « firmes de sécurité » américaines, à la suite des Blackwater, Academi, etc. n’est évoquée que très brièvement, leur activité n’est pas observée ni étudiée de près.

Dans la ville portuaire de Marioupol, les combattants ukrainiens, renforcés par des membres du Pravyï Sektor, ont mis fin à l’occupation de bâtiments officiels par les séparatistes le 17 avril. Cette unité dominée par le Pravyï Sektor participa aux combats suivants dans Donetsk et autour, de façon décisive, en tant que force de frappe du gouvernement de Kiev.

Il s’agissait de la première grande confrontation armée avec les milices rebelles. Finalement, Marioupol fut de nouveau aux mains du gouvernement à la mi-juin. Quelques jours plus tard, les rebelles arrêtèrent dans la ville de Sloviansk huit observateurs militaires étrangers, qui étaient actifs dans les environs immédiats de la ville occupée, en collaboration avec l’OSCE, mais pas en son nom. Un autre groupe fut arrêté plus tard. Les deux groupes furent libérés après quelques jours. Lors d’une attaque de l’armée ukrainienne sur Sloviansk, les rebelles abattirent pour la première fois un hélicoptère de l’armée. Sloviansk, emplacement d’un grand arsenal (plus de 10 000 kalachnikov), restait finalement sous le contrôle des rebelles, comme les plus grandes cités industrielles de Donetsk et Lougansk. À Odessa, les 1er et 2 mai 2014, il y eut des heurts entre manifestants pour l’unité nationale de l’Ukraine et — comme le Premier ministre par intérim Iatseniouk le présenta — des éléments prorusses. Beaucoup seraient venus de la Transnistrie voisine— une région rebelle de la République de Moldavie qui aspire à l’annexion par la Russie. Ils auraient attaqué le cortège de manifestants, dans sa majorité composé de supporters du club de football local, Tchernomoretz. La police resta passive. Les manifestants prorusses se réfugièrent dans la maison des syndicats. Celle-ci fut incendiée, manifestement par des cocktails Molotov. Quarante personnes périrent dans les flammes. Des blogueurs locaux, indépendamment de leur opinion politique, ne laissaient aucun doute sur le fait que les cocktails Molotov avaient été lancés par des manifestants « loyalistes ». Des tentatives de nationalistes ukrainiens de sauver la vie des prisonniers des flammes furent cependant aussi rapportées. La Russie retira entre-temps ses unités militaires qui, au cours de la crise, avaient été déplacées à proximité de la frontière ukrainienne. La collaboration dans le cadre de l’OSCE se poursuivit, le gouvernement russe déclara sa volonté de poursuivre la coopération économique et garantit la livraison de gaz naturel à l’Europe de l’Ouest et la conclusion de nouveaux traités économiques.

La destruction d’un avion de passagers malais

L’avion abattu le 17 juillet 2014 conduisit à une nouvelle escalade, définitivement sous la forme d’une confrontation entre les États de l’Otan et la Russie. Étant donné que les données des photos satellite à la disposition des services secrets étasuniens, la surveillance des conversations radio et d’autres sources sont restées jusqu’à présent largement secrètes, que les sources qu’elles soient russes ou ukrainiennes (gouvernement et séparatistes) se présentent d’une façon décousue et sont présentées comme des éléments à charge de l’adversaire respectif, une enquête professionnelle et indépendante n’aurait pas été possible. Trois semaines après le drame, les lieux du crash étaient complètement changés, notamment par des groupes de rebelles armés et l’enterrement tardif des victimes. Des équipes d’investigation qualifiées ne furent qu’avec hésitation autorisées à venir sur les lieux par les rebelles. La demande d’un accompagnement armé présentait le danger de provoquer de nouvelles confrontations. La publication complète des données rassemblées par les services d’espionnage étasuniens manque encore.

Bien que les médias, déjà au début de l’Euromaidan, aient épinglé la Russie, et Poutine en particulier comme un « incendiaire » (Der Spiegel), les déclarations de culpabilité redoublèrent envers la même adresse, sans qu’une participation de la Russie à la destruction de l’avion ou la responsabilité de Poutine n’ait été prouvée (cf. le grand titre du Spiegel : « Arrêtez Poutine maintenant » sur la première page sous des photos, obtenues en partie illégalement, de victimes du crash). La thèse selon laquelle l’avion aurait été abattu par un missile antiaérien de type SA-11 (Buk) n’a aucunement été démontrée. Même si elle était correcte, il faut encore éclaircir quel camp servait la rampe de lancement. Les spécialistes y répondent par diverses hypothèses : des membres ou ex-membres des troupes soviétiques, ou russes, ou ukrainiennes, des déserteurs de l’armée ukrainienne vers les troupes séparatistes, etc. Cette dernière hypothèse est plus plausible que celle qui suppose une structure de commande d’une armée. Car cela sous-entendrait une décision de tuer prise par l’État.

Si les rebelles avaient entrepris d’abattre l’avion, l’avaient-ils fait par mégarde, en le confondant avec un grand avion militaire ou suite à une erreur de manipulation de la rampe de lancement ? Une destruction « par mégarde » (à cause d’une confusion avec un appareil militaire) semble plausible, mais n’est pas non plus démontrée.

Mais si la défense antiaérienne d’un État l’avait fait intentionnellement, cela pourrait devenir un casus belli. La Russie pourrait alors n’être que peu intéressée à une guerre dans le contexte des combats à l’est de l’Ukraine. Ne serait-ce qu’à cause de cela, le rejet de la faute vers la Russie par les médias et l’Otan n’est pas responsable. D’un autre côté, l’Ukraine ne peut pas vouloir d’une guerre avec la Russie du fait de ses propres faiblesses militaires. Finalement, les intérêts d’autres puissances qui disposeraient des connexions nécessaires sur le terrain ou d’autres moyens techniques pour détruire l’avion ne sont pas démontrables. L’hypothèse que la destruction de l’avion ait eu lieu par mégarde est de plus en plus probable. Mais la conséquence en fut un renforcement substantiel des sanctions contre la Russie et des menaces d’une présence encore renforcée de l’Otan, notamment par l’intermédiaire du secrétaire général Anders Fogh Rasmussen. La Russie répliqua par des contre-mesures de type économique — les sanctions des États de l’Otan, des États-Unis et de l’UE touchaient également l’économie — jusqu’à envisager de retirer les droits de survol de territoire à certaines compagnies aériennes. Cette escalade atteint un nouveau pic. Les procès d’intention sur la responsabilité russe servirent à renforcer son image d’ennemi — sur la base de diverses théories du complot — jusqu’à des commentaires de médias habituellement plus sérieux qui aspiraient à une confrontation plus aiguë. C’est dans ce contexte qu’il faut voir l’imposition de nouvelles sanctions, qui provoquent à leur tour des mesures de rétorsion et conduisent ainsi à une escalade dangereuse.

Liens avec le changement global d’un monde unipolaire vers un monde multipolaire

À la fin du conflit Est-Ouest, les États-Unis disposaient d’une position dominante unique. On parlait d’un monde unipolaire. Ils tirèrent parti de la situation pour effectuer de nombreuses interventions militaires (par exemple, le Kosovo, l’Afghanistan, l’Irak, la Libye). Les échecs qui y furent associés, l’apparition de puissances moyennes aspirant à devenir de grandes puissances (les BRICS — Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) et le recul relatif de leur puissance économique et financière ont favorisé l’émergence d’un monde multipolaire. Les États-Unis se battent maintenant pour maintenir leur position privilégiée dans un monde globalisé.

La Russie, qui, après l’éclatement de l’Union soviétique, avait fortement reculé comme grande puissance, cherche par contre à redévelopper son importance mondiale et dans ce contexte — à côté d’accords économiques avec les pays voisins — à assurer sa position comme partenaire des États-Unis à prendre au sérieux dans le système de dissuasion atomique respective. En outre, Moscou utilise aussi des méthodes militairement non orthodoxes et subversives comme en Crimée et dans l’est de l’Ukraine. Simultanément, elle augmente le développement de son potentiel militaire.

Les deux puissances basent leur concurrence essentiellement sur la force militaire. Lors de l’annexion de la Crimée à la Russie, celle-ci s’est heurtée au rejet de nombreuses parties du monde — essentiellement des états plurinationaux qui eux-mêmes combattaient ou craignaient des mouvements séparatistes. L’opinion courante en Europe et aux États-Unis présente ces développements de façon unilatérale. Une enquête critique fait défaut la plupart du temps.

Différences entre les États-Unis et l’UE dans leur approche du conflit ukrainien

Les États-Unis et l’UE ont réagi de façon différente aux aspirations séparatistes soutenues par la Russie en Ukraine de l’est. Tous deux rendent la Russie responsable, pourtant les États-Unis poussent plus activement à des sanctions politiques et économiques que l’UE. Pour les États-Unis, l’élargissement de l’Otan vers l’est est au premier plan parmi d’autres aspects de la stratégie militaire et économique de la mondialisation. Cela conduit à une position dure des États-Unis vis-à-vis de Moscou. Les sanctions ont pour but de mettre le Kremlin à genoux, tandis que l’UE est plus favorable à la négociation, afin de rendre possible une poursuite de la coopération avec la Russie et à terme de l’élargir. Une politique de coopération eurasienne, qui agrandirait la marge de manœuvre de l’UE vis-à-vis des États-Unis, est également considérée négativement par les États-Unis, qui ont aussi l’ambition d’assurer le rôle du dollar comme devise dominante face à l’euro.

L’UE cherche plus intensément à organiser le dialogue. En particulier, les ministres des Affaires étrangères allemand, français et polonais s’y impliquent. Les intérêts économiques jouent aussi un rôle décisif — les investissements en Russie, l’exportation de technologies et surtout les importations de gaz et de pétrole dans l’UE. Pour l’UE, les exportations vers la Russie se montent à 2,6 % des exportations totales. Ce n’est pas une très grande proportion, mais le marché russe est évalué comme un marché en croissance.

Pour les États-Unis, qui sont moins économiquement impliqués, l’intérêt est grand d’orienter de façon renforcée les achats européens vers les offres étasuniennes et les offres de l’espace dollar. Ils craignent que l’UE, à travers une coopération plus étroite avec la Russie, ne gagne une plus grande autonomie et ne se détache tendanciellement de leur influence.

La conséquence de cette situation est que les États-Unis construisent une relation particulièrement étroite avec Kiev, si bien que l’UE n’a plus qu’une influence minime sur ses agissements. Les États-Unis utilisent également l’aversion historique envers la Russie répandue dans plusieurs pays d’Europe centrale et de l’Est, en particulier la Pologne.

Des voix de politiciens étasuniens importants laissent à penser qu’un choc entre l’UE et la Russie qui affaiblirait chaque camp profiterait aux intérêts des stratégies étasuniennes. L’UE devrait alors se mettre plus fortement dans le giron des États-Unis. L’attitude en permanence provocatrice des États-Unis pourrait correspondre à une telle stratégie. Les trois ministres des Affaires étrangères le reconnaissent-ils ?

L’attitude de l’Allemagne envers le conflit ukrainien

L’Ukraine a été occupée deux fois par l’armée allemande au 20e siècle. Lors de la Seconde Guerre mondiale, la Wehrmacht, les SS et d’autres forces militaires ont anéanti les installations industrielles et une grande partie des infrastructures de l’Ukraine, en particulier lors de leur retraite. Sous l’occupation allemande et en conséquence des actes de guerre, environ 20 % de la population ukrainienne et de facto toute sa population juive a perdu la vie. Des troupes d’appui ukrainiennes y ont contribué — bien qu’elles aient été de façon persistante empêchées de construire leur propre administration — et menèrent une guerre de partisans contre l’Union soviétique, d’abord pour le compte du Reich hitlérien dans la dernière phase de la guerre, et ensuite pour leur propre compte.

L’Allemagne est un membre dirigeant de l’Otan et de l’UE. Elle a joué un rôle diplomatique significatif dans la victoire dans le conflit Est-Ouest, quand la non-extension de l’Otan vers l’Est avait été promise. Elle a néanmoins depuis les années 90 constamment soutenu l’élargissement de l’Otan et y a participé. Le traité d’association avec l’Ukraine, qui contenait aussi des composantes militaires importantes, a été aussi soutenu par l’Allemagne qui a apporté un soutien massif à la révolte du Maidan. Une ingérence sans pareille ! L’Allemagne dans le rôle de médiateur ne pourrait dès lors qu’être accueillie avec scepticisme par la Russie.

Andreas Buro, Karl Grobe et Clemens Ronnefeldt sont collaborateurs de l’Institut allemand Kooperation für den Friede (coopération pour la paix).


115 Cet article est une version abrégée de celui édité par l’Institut allemand Kooperation für den Friede. Il a été repris à titre de documentation dans le Marxistische Blätter no 5 de 2014, Neue