Le Congo pendant la Première Guerre mondiale

Table des matières: 
Études marxistes no. 106
Auteur: 
Tony Busselen

Une interview de Lucas Catherine

Quand Lucas Catherine plonge dans l’Histoire, on sait tout de suite que seront proposés des aspects oubliés ou dissimulés du passé qui remettent en question l’historiographie officielle. Une historiographie qui réduit la Première Guerre mondiale à ce qui s’est passé dans la zone retranchée derrière l’Yser et à la Question flamande. Dans son ouvrage Les tranchées en Afrique [1], Lucas Catherine donne beaucoup d’informations sur le rôle joué par les Congolais au cours de la Première Guerre, dans l’intérêt de la Belgique coloniale. En sus, il y aura une exposition cet été à Ostende, sur ce thème. Tony Busselen a interviewé Lucas Catherine pour Études marxistes.

Pourquoi avez-vous jugé important d’écrire un ouvrage sur la Première Guerre mondiale en Afrique ?

Lucas Catherine. La plupart des commémorations de la Première Guerre mondiale se limitent à ce qui s’est passé sur l’Yser et, parfois, avec une approche assez superficielle et commerciale. Pour 10 euros, vous pouvez par exemple acheter de la bière de l’Yser, vendue sous le slogan « 1 minute de silence, 50 cl de respect » pour les soldats tombés. Certains ont également tenté d’utiliser la commémoration pour renforcer le séparatisme flamand en insistant sur l’oppression subie par les Flamands au front. Mes deux grands-pères ont combattu sur l’Yser, ils étaient des Flamands convaincus, mais ils n’auraient jamais pris fait et cause pour le séparatisme. À leurs yeux, ils combattaient pour leur droit démocratique au sein de l’État belge. Mais il s’agit d’une guerre mondiale : ce qui s’est passé sur l’Yser a été important, mais cette guerre a connu des combats dans bien d’autres endroits du monde.

Elle est en outre à l’origine de toute une série de conflits actuels. Le germe de l’actuel problème palestinien, par exemple, a été semé par le ministre britannique des Affaires étrangères, Lord Balfour, un antisémite déclaré qui, en 1917, accorda le soutien britannique à la colonisation de la Palestine par les sionistes, de sorte que les Juifs puissent s’établir hors de Grande-Bretagne. En Turquie aujourd’hui, des partisans du Premier ministre Erdogan éprouvent de la nostalgie pour l’empire ottoman, vaincu durant la Première Guerre mondiale puis partagé entre les vainqueurs, à l’opposé des partisans d’Atatürk, fondateur de la nouvelle Turquie après cette guerre. Tout cela est perdu de vue lors des commémorations.

Mais c’est surtout la guerre en Afrique que l’on a complètement oubliée.

Quelle fut l’importance du Congo dans cette guerre ?

Lucas Catherine. La Première Guerre mondiale a été la première guerre où la capacité industrielle et la capacité logistique eurent une importance déterminante. Auparavant, les guerres se déroulaient sur des champs de bataille, comme lors de la bataille de Waterloo, où le courage, la discipline des soldats et l’intelligence stratégique et tactique des officiers étaient déterminants. Dès 1914, pour mener la guerre, il devint crucial de produire suffisamment d’acier, d’acheminer rapidement des effectifs en nombre suffisant sur le front, etc. Or la colonisation du Congo avait fourni beaucoup d’expériences sur ce plan. Aussi, des hommes comme Albert Thys, qui avait construit le chemin de fer entre Matadi et Léopoldville, et Édouard Empain, de la Compagnie du chemin de fer du Congo supérieur aux Grands Lacs africains, furent rappelés en Belgique. Ils reçurent immédiatement le grade de général et de général-major, Empain devint ministre de l’Armement et Thys reçut le commandement de la 1re division de l’armée.

Mais on a surtout complètement oublié la guerre en Afrique orientale allemande (l’actuelle Tanzanie), où la Force publique, commandée par des officiers belges, vainquit l’armée allemande. Quand j’étais jeune, ici à Bruxelles, et que je voyais la rue de Tabora, je pensais que cela faisait référence au mont Thabor, tel qu’il figure dans la Bible. Mais, en 1990-1991, quand nous avons habité un petit temps en Tanzanie, nous avons découvert la ville de Tabora de laquelle cette rue tire son nom et qui fut un endroit important durant cette guerre d’Afrique. J’ai découvert récemment les chiffres des effectifs et ceux des victimes de la guerre : ceux de l’Yser sont moins importants que ceux de la guerre en Afrique. En Afrique, le gouvernement belge a engagé 297 833 hommes, soldats et porteurs compris et sur l’Yser, il y a eu, selon les sources, entre 267 000 et 360 000 soldats. Et en Afrique, au moins 29 000 hommes ont perdu la vie alors que sur l’Yser, ils ont été entre 13 716 et 35 000.

Quel était l’enjeu de la guerre en Afrique centrale ?

Lucas Catherine. Cette guerre a été l’une des composantes d’une guerre qui s’est étendue à l’échelle mondiale, entre deux blocs d’États européens. Mais il y a eu naturellement des motivations économiques très concrètes au Congo. Les Allemands avaient conquis la Tanzanie, mais ils y eurent moins de chance que Léopold II, puis que le gouvernement belge après 1908 au Congo : ils durent se contenter de la matière première qu’était le mica et de plantations de café. Du côté congolais, par contre, et précisément dans la décennie qui précéda la guerre, ce fut nettement plus intéressant, car des matières premières plus importantes furent découvertes : or, cuivre, cobalt et uranium.

En 1912, la Deutsche Bank avait reçu des concessions au Katanga et déjà investi dans la navigation congolaise. Edouard Balser, qui devint en 1910 l’un des dirigeants de la Deutsche Bank, était le fils de Charles Balser, un associé de Léopold II. Tout juste encore avant la guerre, en 1913, la Deutsche Bank essaya de former un consortium avec la Société Générale, société qui avait en main la part la plus importante de l’économie du Congo, afin de construire avec elle une ligne ferroviaire au travers de l’Angola. Cette ligne devait alors se raccorder à la grande voie ferroviaire centrale que la Deutsche Bank avait financée et qui s’est construite à partir de juin 1905 de Dar es-Salaam à Kigoma, sur le lac Tanganyika. La réalisation de cette voie ferrée aurait dû contribuer à rendre possible la mise sur pied d’une « Mittelafrika » allemande. Par une offensive militaire bien ciblée contre les forces armées congolaises, c’est-à-dire contre l’armée coloniale belge, les Allemands comptaient pouvoir accélérer ces plans. Presque en même temps que l’invasion de la Belgique et le début de la guerre en Europe, début août, ils attaquèrent les lignes de communication des Belges le long du lac Tanganyika, au sud d’Uvira. Le 22 août, ils coulèrent le seul navire de guerre des Belges sur le Tanganyika. Ils pensaient que cela devait suffire, que la guerre en Europe allait être gagnée par eux, que le Congo ainsi que les colonies françaises allaient leur revenir et que leur Mittelafrika serait une réalité. Mais les choses se passèrent autrement.

Comment s’est poursuivie cette guerre et quel en fut le résultat ?

Lucas Catherine. Dans une première période, les Allemands vont naturellement dominer le lac Tanganyika, mais ils ne peuvent pas vraiment lancer une offensive sur le territoire congolais parce que, dans le nord, depuis l’Afrique orientale britannique (l’actuel Kenya), ils sont menacés par les Anglais. En même temps, les Belges ne peuvent pas non plus entamer une offensive, parce que la voie ferrée qui va au lac Tanganyika n’est pas terminée et qu’ils ne peuvent donc pas approvisionner leurs troupes. En avril 1915, le ministre belge des Colonies, Jules Renkin, décide de conquérir le Ruanda et l’Urundi (aujourd’hui Rwanda et Burundi), au prix d’un véritable tour de force logistique ; en effet l’approvisionnement doit se faire à l’aide de porteurs qui doivent transporter de la nourriture et des munitions pour les 18 000 soldats, parfois le long de petits sentiers. En sus des 20 000 porteurs militaires officiels, on recrute donc en très peu de temps 260 000 autres porteurs militaires. Et, pour payer l’ensemble, on augmente la production d’or. On produit aussi massivement du riz au lieu de manioc, plus difficile à transporter et surtout plus long à préparer. Tout cela va de pair avec une contrainte violente et des efforts importants de la population. Début 1916, l’offensive débute dans le nord et en six mois, le Ruanda et l’Urundi sont conquis. Ensuite, l’offensive prend la direction du sud, vers Tabora, une importante ville stratégique à quelque 400 km à l’intérieur des terres, à l’est du lac Tanganyika. Les Allemands ne s’y attendent pas. Par ailleurs, ils ne peuvent compter sur le soutien de la population locale, car, entre 1888 et 1905, ils avaient maté des révoltes populaires locales et il y avait eu 300 000 morts parmi la population (contre seulement 15 du côté allemand). Le 18 septembre, Tabora tombe. Un an plus tard, en octobre 1917, les forces armées congolaises, en compagnie des troupes britanniques, font route vers la petite ville portuaire de Kilwa, dans le sud, et chassent ce qui reste des troupes allemandes par-delà la frontière du Mozambique. Durant cette période, en outre, la grippe espagnole arrive des camps militaires en Europe : l’épidémie va d’abord se propager dans les rangs de la Force Publique et ensuite parmi la population. Il y aura 100 000 morts, et, surtout dans cette région, des villages entiers seront dépeuplés.

Dans cette guerre, la contribution de l’armée congolaise a été décisive. La Force Publique avait conquis dans l’actuelle Tanzanie un territoire cinq fois plus grand que la Belgique, mais, après la guerre, celle-ci se contenta du Ruanda et de l’Urundi qu’elle se vit accorder comme territoires sous mandat. L’Allemagne perdit définitivement l’Afrique orientale allemande, de même qu’elle allait perdre aussi ses autres colonies africaines, le Cameroun et la Namibie.

Comment se fait-il que la Belgique ait envoyé au front si peu de soldats africains, au contraire de ce que firent la France et la Grande-Bretagne ?

Lucas Catherine. Seuls ont été engagés dans l’armée belge les 32 Congolais qui, au début de la guerre, s’étaient retrouvés en Belgique par hasard. La Belgique n’a pas acheminé de troupes du Congo, comme l’ont fait les Anglais et les Français. Tout comme les Allemands, le commandement belge opta, par conviction raciste, pour une politique d’apartheid dans les colonies. Aussi avait-il en sainte horreur l’idée d’engager des soldats congolais en Europe. Le grand critique de Léopold II, le Britannique E.D. Morel, a exprimé cette conviction comme suit : « Le soldat africain qui, en Europe, a abattu des Blancs et les a tués à la baïonnette, qui a eu des rapports sexuels en Europe avec des femmes blanches, perdrait sa foi en la supériorité blanche. » En Allemagne, ce discours raciste connaîtra son point culminant quand, après la défaite, le pays sera occupé par des troupes coloniales françaises. Dans les années 20, une campagne sera lancée contre ces troupes d’occupation sous l’appellation « la Honte noire ». Le thème central, ici, était « le viol de la femme allemande par l’occupant noir ». Je publie dans mon livre une photo de la médaille de propagande de cette campagne avec, dessus, un grand phallus noir couronné d’un casque, et auquel est attachée une femme blanche.

Tony Busselen (tony.busselen at gmail.com) est membre du département international du PTB, spécialiste de l’Afrique

Des tranchées en Afrique

Exposition

La Grande Guerre ne s’est pas menée seulement entre l’Yser et laSomme. Beaucoup plus loin, au cœur de l’Afrique, on a livré une lutte tout aussi sanglante, mais tombée dans l’oubli.  Historien des Affaires oubliées, Lucas Catherine a plongé dans les archives photo de la Première Guerre mondiale et déniché une histoire jamais racontée dans les livres d’histoire belges.

Quand : du 04/07/14 au 14/09/14
Où : Galeries vénitiennes, coin Zeedijk / Parijsstraat, 8400 Ostende
Prix : € 4/ € 2
Contact : info@theateraanzee.be 059/56.20.16
plus d’information: http://www.uitinvlaanderen.be/agenda/e/loopgraven-in-afrika/ecdaec59-435f-457c-bed3-7ef586e82ef4


[1]       Lucas Catherine, Loopgraven in Afrika (1914-1918) : De vergeten oorlog van de Congolezen tegen de Duitsers, EPO, 2014, ISBN 978-94-91297-55-7 ; Des tranchées en Afrique (1914-1918) : La guerre oubliée des Congolais contre les Allemands, Aden, 2014.