Le gouvernail de la société

Table des matières: 
Études marxistes no. 102
Auteur: 
Tom De Meester

Take me to the magic of the moment
On a glory night
Where the children of tomorrow share their dreams
With you and me
Take me to the magic of the moment
On a glory night
Where the children of tomorrow dream away
In the wind of change

« The wind of change », Scorpions [21]

Gordon Brown était très fier de lui au moment où les équipes de télévision de BBC1 et Sky News retransmettaient les infos du jour à partir de leurs véhicules satellites garés au 10, Downing Street, la résidence de fonction du Premier ministre, au cœur de Londres. Lui, James Gordon Brown, patron du Parti travailliste et Premier ministre du Royaume-Uni, allait sortir de l’impasse le capitalisme britannique à l’agonie en créant 400 000 emplois nouveaux dans l’économie verte. C’était le Green Deal qu’il avait promis aux Britanniques, une révolution verte.

Ses propos ne lui étaient pas encore sortis de la bouche que, le 28 avril 2009, Vestas, le gros constructeur danois de turbines éoliennes, décidait de fermer son usine de Newport sur l’île de Wight, dans la Manche. Il avait vraiment belle mine, Brown, avec sa révolution verte. Il avait promis dix mille éoliennes, mais la seule firme qui en construisait en Grande-Bretagne était morte et enterrée et 425 travailleurs se retrouvaient sur le pavé.

Les activistes environnementaux et les gens des syndicats n’étaient pas les seuls à avaler leur thé de travers. Si nous voulons sauver le climat, une production durable de l’énergie est vraiment nécessaire. Et cela, bien des citoyens britanniques le savaient. Il fallait passer par là ! À l’intérieur des falaises blanches de l’île de Wight, Vestas avait installé une usine performante qui, chaque année, sortait 800 éoliennes. Il fallait être fou pour fermer une fabrique d’éoliennes aussi moderne ! Avec ses côtes interminables, la Grande-Bretagne est un véritable paradis pour les éoliennes. Des études affirment que, rien qu’avec des éoliennes offshore, les Britanniques pourraient produire six fois plus d’électricité qu’ils n’en importent. [22] Mais construisez-les, que diable, ces éoliennes ! Non, en lieu et place, Vestas a fermé la seule usine de Grande-Bretagne qui en construisait et en a balancé la clef dans la mer.

Vestas ou les cabrioles du capital

Chez Vestas, les connaissances scientifiques sur l’importance de l’énergie verte ne manquaient pas. Mais les actionnaires « verts », eux, voulaient palper des espèces sonnantes et trébuchantes et Newport a donc dû fermer. D’après son directeur général, Ditley Engel, la fermeture « était absolument nécessaire pour garantir la position concurrentielle de Vestas et pour créer un équilibre entre l’offre et la demande d’éoliennes ». Le marché britannique s’avérait un peu trop étriqué et Vestas décida de s’engager davantage sur le marché américain. Il ne fallait pas le prendre en mauvaise part, c’était tout simplement la loi de l’offre et de la demande. Bref, le jeu de l’économie. « Le vent est notre monde », disent-ils, chez Vestas. « Le vent du profit », devraient-ils plutôt dire. Telle est la logique impitoyable du capitalisme « vert ».

Le personnel de Vestas ne s’est pas résigné. « En tant que contribuables, nous avons dû sauver les banques — un secteur en ruine », déclarait à la télé Sean McDonagh, un jeune travailleur de Vestas. « Mais l’énergie renouvelable est un secteur d’avenir. Nous demandons à monsieur Brown de sauver les emplois chez Vestas, par une nationalisation, s’il le faut. Qu’il montre qu’il le pensait vraiment, quand il parlait du sauvetage de la planète. »

Le gouvernement britannique avait effectivement injecté 850 milliards de livres dans les banques. Mais de là à sauver la fabrique d’éoliennes de l’île ? Quand même pas !

Laisser rouiller cette usine performante de Newport au milieu des rochers ? C’était compter sans les ouvriers de Vestas ! L’usine était aussitôt occupée. Le patron, Engel, envoyait leur préavis aux occupants et faisait fermer hermétiquement la boîte au monde extérieur. À la grande colère de Bob Crow, le dirigeant militant du RMT, le puissant syndicat des transports. Crow vola au secours des occupants avec une équipe d’avocats du syndicat et menaça même, au besoin, de faire larguer des vivres par un hélicoptère. « On dépeint les occupants comme des criminels, alors que c’est une médaille qu’ils devraient recevoir ! », s’exclama-t-il. « Rien n’est plus éloquent, à propos de l’attaque lancée contre nos emplois par des patrons cupides et des politicards incompétents, que l’occupation de Vestas. C’est inadmissible qu’on presse des gens comme des citrons et qu’on les mette au rebut ensuite. Il existe une solution bien simple à ce conflit : le gouvernement peut reprendre l’usine, protéger les emplois et montrer qu’il est sincère, quand il parle d’énergie verte et durable [23] . »

Dix-huit jours durant, les travailleurs allaient se retrancher à leurs postes de travail dans l’espoir de sauver la seule usine d’éoliennes de Grande-Bretagne et de donner un avenir à l’île de Wight, taper du poing sur la table contre la loi du profit maximal qui, manifestement, ne tient pas seulement sous sa poigne les géants de la houille ou les multinationales pétrolières, mais aussi les entreprises spécialisées dans l’énergie verte, comme Vestas. Les actionnaires privés ont compté leurs bénéfices verts et les rapports scientifiques sur le climat ont disparu dans la déchiqueteuse.

Vestas a envoyé des huissiers, astreintes en main, et la police anti-émeute était prête à intervenir. L’usine a été évacuée et le camp climatique établi à ses portes a été démantelé. « Avant, j’étais un simple ouvrier », a raconté Chris Ash, l’un des occupants. « Je faisais mon boulot. Je ne me souciais pas vraiment de ce que je faisais. J’étais payé et je ramenais ma paie à la maison. Mais, maintenant, je comprends que nous nous sommes battus pour l’avenir, pour nos enfants et nos petits-enfants. »

Quand il y a trop d’éoliennes

Les occupants de Vestas ne savaient pas que la fermeture de Newport en 2009 n’était qu’un début. Le tourbillon dévastateur de la crise économique devait encore gagner sa pleine puissance. Les budgets des États européens s’enfonçaient dans le rouge, les grandes banques court-circuitaient leurs lignes de crédit, les gouvernements sabraient les subsides de l’électricité verte. Elles étaient loin, les ambitions climatiques de Kyoto et de Copenhague !

La crise frappait de plein fouet les constructeurs d’éoliennes. En 2010, Vestas vit son carnet de commandes se réduire de moitié, passant de 6 160 MW à 3 072 MW. En octobre 2010, la société fermait à nouveau – « pour des raisons de surcapacité en Europe » – trois fabriques de turbines et deux sites où l’on fabriquait des socles et des pales de rotor, cette fois au Danemark et en Suède. Où était cette résurrection tant espérée du marché de l’éolienne ? L’espoir fait vivre, certes, mais, pour Vestas, seules comptaient les marges bénéficiaires. La production était délocalisée vers l’Espagne.

Le timing fut cruel, fin 2010. Quelques jours avant que le sommet climatique de Cancún, sur la presqu’île paradisiaque du Yucatán, au Mexique, s’ouvre sur des chiffres dramatiques et des discours pleins de trémolos, Vestas, le premier constructeur d’éoliennes au monde, fermait cinq usines « afin de garantir ses bénéfices ».

En 2012, Vestas licenciait encore 1300 personnes au Danemark et un millier ailleurs. Raison : « Le marché est faible pour les éoliennes. » C’est fatigant, de ramer contre le vent ou contre le courant. D’après le CEO Engel, les coupes claires étaient « inévitables » dans un marché à croissance lente et à concurrence exacerbée : « 2013 sera sans doute l’année la plus dure de toutes, pour l’industrie éolienne [24] . »

Ce n’est pas l’intérêt social qui prime chez les actionnaires verts de Vestas, mais le retour sur investissements. Cruelle vérité, mais pourquoi la taire ? Depuis 2009, Vestas a déjà mis six mille personnes à la rue. Des techniciens et des ingénieurs hautement qualifiés qui ont suivi des formations onéreuses et qui possèdent le savoir-faire vert dont nous avons besoin pour rendre possible une révolution de l’énergie durable. Des travailleurs motivés qui, dans les halls de production de Vestas, montent des pales de rotor de 44 mètres, des chefs d’équipe et des directeurs de projet, des ingénieurs spécialisés en aérodynamique, des concepteurs de software et des électrotechniciens qui optimalisent les turbines. Six mille personnes pour qui le monde tourne autour du vent, pas autour du profit.

Alors que nous avons besoin de dizaines de milliers d’éoliennes pour verdir notre énergie, les lois du marché se font du souci pour des questions de « surcapacité » et Vestas ferme ses fabriques de turbines « excédentaires ».

Telle est l’absurde logique d’un capitalisme qui a perdu la tête. Si la soif de profit et les lois du marché déterminent les lignes faîtières de notre avenir, nous allons rater des opportunités. Les éoliennes ne tournent pas avec le vent qu'on a laissé passer.

Jiuquan, un « Barrage des Trois Gorges » aérien

À marée basse, les pêcheurs du village de Rudong, la perle de la côte orientale chinoise située à l’embouchure du Yangtze, se rendent pieds nus sur la plage pour y ramasser crustacés et coquillages. Schorres et slikkes s’y assèchent, à marée basse. De leurs piétinements rythmés, les pêcheurs aux pieds nus font sortir les palourdes de la boue salée et spongieuse. Un mets délicat, déjà très apprécié de l’empereur Qianlong à la fin du dix-huitième siècle, quand la dynastie Qing était encore à son apogée. « Pas de fête populaire sans palourdes », dit un proverbe à Rudong. De préférence cuites au wok, avec du chili brûlant et des échalotes, dans une sauce aux haricots noirs, ou étuvés au gingembre et avec un peu de sherry de Shao-Hsing.

Des excursionnistes de Shanghai et de Nanjing appellent cela « la danse disco sur l’eau ». Avec des chars à bœufs, on promène les touristes à travers ce no man’s land salin. Mais, là, sur l’estran, les pêcheurs dansants ne sont plus la seule attraction. À l’extrémité de l’estran, où la marée montante inonde le banc de sable , s’élèvent depuis fin 2012 trente et une éoliennes de haute technologie. Le parc éolien est la propriété de China Longyuan Power, une entreprise d’État spécialisée dans l’électricité verte ; ce parc alimente 190 000 familles.

Nulle part on ne construit plus d’éoliennes qu’en Chine. Chaque année, il y en a six mille de plus. De toutes les éoliennes qui sont hissées sur leur socle à la surface de cette terre, la moitié sont installées en Chine. Le plus grand parc à éoliennes en dehors de l’Union européenne se trouve à Shanghai, le long du long pont de Dhonghai qui relie la mégapole et le port insulaire de Yangshan, à trente kilomètres au large de la côte. Et, dans la baie de Bohai, non loin de Beijing, une entreprise d’État construit un parc à éoliennes de 1 000 MW qui doit devenir le plus grand au monde. [25]

Il est logique que la Chine investisse massivement dans l’énergie éolienne. La Chine est un gigantesque trou d’air. En 2009, une équipe de l’université de Harvard dirigée par le spécialiste du climat, le professeur Michael McElroy, examinait le potentiel technique de l’énergie éolienne en Chine. L’étude, qui allait obtenir la couverture de Science, établissait qu’il y avait suffisamment de vent en Chine pour couvrir la consommation entière d’électricité en l’an 2030, soit environ deux fois la consommation actuelle. Plus encore, en des endroits d’accès aisé, on peut installer des éoliennes qui couvriront « sept fois la consommation nationale actuelle » [26] .

« De la sorte, dans un délai envisageable, il serait possible d’éliminer, sinon la totalité, du moins une grande partie des rejets de CO2 du secteur de l’énergie », écrit l’équipe de Harvard.

C’est une nouvelle réjouissante, car la Chine a beau être la championne du monde des éoliennes, cette médaille d’or a son revers. La Chine est le pays le plus peuplé de la planète, elle construit à Qingdao le plus grand port du monde, elle a la plus longue ligne de train à grande vitesse du monde et, d’après l’OCDE, d’ici 2016, elle sera également l’économie la plus forte du monde. Mais il y a aussi des disciplines dans lesquelles il serait préférable de ne pas concourir pour une médaille. Ainsi, la Chine est également la première consommatrice de charbon du monde. Et ce n’est pas un motif de fierté. La moitié du charbon mondial est brûlé dans les centrales électriques chinoises et de nouvelles centrales viennent s’ajouter en un temps record afin de continuer à faire tourner l’industrie en perpétuel développement.

Et pourtant. Un nouvel ordre mondial se prépare, écrit Ernst & Young, avec la Chine « comme numéro un mondial évident sur le plan de l’énergie renouvelable ». Aucun pays ne mise davantage sur l’énergie verte [27] . En Europe, le nombre d’éoliennes a doublé depuis 2005 et, aux États-Unis, il a quadruplé. Mais la Chine a littéralement soufflé tous les observateurs. Dans le même temps, sa capacité éolienne est passée de 1 250 MW à plus de 62 000 MW. C’est-à-dire cinquante fois plus [28] .

C’est quand même remarquable. Alors qu’un champion comme Vestas a une crevaison, la Chine, elle, engage le sprint. Comment cela se fait-il ? La Chine n’est pourtant pas précisément une société modèle. C’est un pays complexe dont Beijing tient les rênes d’une main ferme et autoritaire, où le capitalisme privé prospère et où de fortes entreprises d’État participent au jeu du libre marché. Et tout cela, sans parler de la corruption du côté des officiels, l’absence de démocratie et les contradictions sociales croissantes qui exercent de fortes pressions sur la société.

De ce royaume du Dragon, il y a quand même une leçon à tirer. Le vent, en Chine, est une affaire en plein boum et c’est moins dû aux lois salvatrices du libre marché qu’aux autorités qui tracent elles-mêmes les lignes directrices à l’encre noire. Beijing garde 86% du secteur de l’énergie aux mains de l’État et le gouvernement n’abandonne pas comme cela le développement de l’énergie verte au chaos du libre marché. Ce ne sont pas « les marchés » qui, en mars 2011, ont décidé de continuer à pousser la capacité éolienne vers les 200 000 MW en 2020, mais bien le 12e plan quinquennal. En dix ans, les Chinois veulent installer 100 000 éoliennes et, pour ce faire, ils sont en train de créer un tout nouveau secteur industriel, complété par des centres de recherche, des bureaux d’ingénierie spécialisée et des fabricants de turbines. « Une révolution verte », écrit The Guardian, « avec laquelle la Chine est en bonne voie de devenir la première superpuissance verte de la planète » [29] .

Ce ne sont pas les hommes d’affaires min ying, les capitalistes des millions d’entreprises privées chinoises qui ont déposé 350 milliards d’euros sur la table pour que la production chinoise d’énergie soit plus verte, et encore moins les 113 Chinois milliardaires en dollars, mais bien le gouvernement de Beijing qui, avec ce plan, entend encore créer 15 millions d’emplois verts supplémentaires. C’est une question de priorité. « Le niveau d’utilisation de l’énergie éolienne par la Chine montre ce qu’il est possible de réaliser à l’aide d’une politique énergétique et industrielle soigneusement planifiée et qui considère l’énergie verte comme une priorité stratégique nationale », déclare Ben Warren, le spécialiste de l’énergie chez Ernst & Young [30] . Greenpeace aussi perçoit « des objectifs et des plans de développement clairs » comme une « donnée clef expliquant pourquoi le développement du secteur connaît un tel succès » [31] .

S’appuyant sur des bases scientifiques, les autorités chinoises ont sélectionné sept régions très venteuses aux quatre points cardinaux pour y installer au moins 80 000 éoliennes en une décennie, d’une capacité minimale de 116 000 MW. Des parcs à éoliennes géants, comme ceux qui ont déjà été aménagés à Jiuquan, dans la province de Gansu.

Jiuquan est située à l’extrême nord de la Chine, dans le corridor du Gansu, une étroite bande de terre enserrée par les sommets enneigés des monts Nanshan dans le sud et, dans le nord, les dunes et les immensités salées de l’âpre désert de Gobi. Quand le vent souffle, c’est toujours avec force, à Jiuquan. Et, en temps normal, il y a du vent.

Jadis, Jiuquan était un modeste poste commercial le long de la très fréquentée route de la soie, une étape pour les moines, les brigands et les caravanes de chameaux. Une oasis de yuan. Les marchands y écoulaient du brocart de Chine, du safran de Perse et du bois de santal indien. Là où les caravanes s’arrêtaient pour acheter de l’or et de la pelleterie auprès des nomades des steppes dans leurs yourtes, on peut voir aujourd’hui vingt parcs à éoliennes avec, en tout, 3 500 turbines. Un « Barrage des Trois Gorges » dans le vent, en quelque sorte. Et on n’en est qu’à la première phase. Plus de dix mille éoliennes sont encore prévues, dans l’inhospitalier désert de Jiuquan.

Des villes de transition à la révolution verte

Rob Hopkins est le père spirituel des villes de transition, un réseau mondial comptant aujourd’hui déjà 320 communautés locales qui veulent mener une existence durable dans leur propre village ou quartier urbain. Les gens y construisent des maisons passives, mangent bio, rognent sur l’énergie et veillent à réduire le plus possible leur empreinte écologique. Ennemi de tout catastrophisme, le Manuel de la transition du fondateur inspire de simples citoyens à collaborer de façon créative à la construction d’une société pauvre en carbone.

En 2005, Hopkins a fait de son village la toute première ville de transition. Totnes, comparable à Damme ou Stavelot, avec ses 8 000 habitants, est situé dans l’idyllique comté du Devon, à la pointe sud-ouest de l’Angleterre. On dirait le Gouw, la bucolique région de prés et de bocages au nord de la Terre du Milieu, le pays des Halflings, dans Le Hobbit, de Tolkien. Totnes s’étend paisiblement à l’embouchure du Dart, à un jet de pierre du parc national du Dartmoor et à proximité de la Riviera anglaise, la côte méridionale protégée du Devon, au climat si agréable.

À Totnes, la transition prend forme dans des ateliers de compostage, des projets de cohabitation et des champs destinés à la cueillette. Les habitants pratiquent la chasse à l’énergie, se rendent à leur travail à vélo, posent des panneaux solaires sur le toit de leur cottage et échangent une heure de repassage contre un grand bol d’une soupe au potiron confectionnée grâce au livre de recettes pauvres en carbone du réseau de la transition. À Totnes, on peut investir dans une coopérative de l’énergie verte qui a installé deux éoliennes à 3 km environ du village. On y trouve un médecin de la bicyclette, qui réparera votre pneu crevé moyennant un quartier de tarte aux pommes de Riverford ou tout simplement un gros câlin. Les paiements peuvent se faire avec la monnaie locale, la livre de Totnes. Il existe un atelier de recyclage et les dames de la transition de l’endroit acceptent même avec plaisir vos graines en dépôt. Les Seedy Sisters de Totnes sont un groupe de joyeuses commères qui, dans leur banque de semences et graines, feront volontiers une petite place à vos endives ou à vos choux frisés. Vous pensiez à autre chose ? Ha ! Le glamour du jardinage…

Mais peut-on vraiment affronter le système énergétique européen avec sa propre énergie locale ? Les écocommunautés enthousiastes suffiront-elles à arrêter les multinationales de l’énergie fossile ? Totnes est La Mecque du moindre consumérisme, un point de chute pour les fermiers bio et les activistes environnementaux, ainsi que la « capitale du New Age BCBG », s’il faut en croire Time Magazine — mais il s’agit d’un ragot malveillant.

Pourtant, l’utopie écologique de Totnes n’est pas un projet de révolution par l’énergie verte. Le système énergétique de demain ne pourra fonctionner à partir d’îlots autonomes qui pourvoiront à leur propre électricité de façon indépendante et anarchique. Cela semble néanmoins séduisant. Au diable ces centrales mastodontes à l’énergie fossile. Plutôt des panneaux solaires et des éoliennes. Ils travaillent à petite échelle et sont proches des gens. Small is beautiful, ce qui est petit est joli et c’est beaucoup plus démocratique aussi : enfin, nous produisons notre énergie nous-mêmes.

Mais tout cela relève grandement du vœu pieux. Dans l’utopie écologique de Totnes, les deux éoliennes ne fournissent de l’électricité qu’à la coopérative énergétique, à laquelle cinq pour cent à peine de la population est affiliée. Et, les jours sans vent, il ne sort des prises de courant de Totnes que de l’électricité au charbon du réseau national de distribution. Ce n’est pas ainsi qu’on mettra les Sept Sœurs à genoux.

Même si la communauté villageoise de Totnes pourvoyait à ses besoins énergétiques de façon entièrement autonome, qui ferait tourner la verrerie de Newton Abbot ? Avec quelle électricité les trains de Plymouth iraient-ils à Bristol ? Nous devons fournir de l’électricité verte aux aciéries et aux chantiers navals, aux écoles et aux bureaux, et faire rouler les trains tout en ne nuisant pas au climat. Nous devons construire des usines à éoliennes, aménager des parcs solaires, isoler nos villes, quartier après quartier. Nos systèmes de chauffage doivent se débarrasser de cette perfusion à l’énergie fossile et passer à la chaleur terrestre et à l’électricité verte. Nous devons adopter des transports verts, avec des bus à hydrogène et des camions électriques. Et là, il faut beaucoup d’électricité, vraiment beaucoup.

Il ne suffit pas de rénover son propre équipement en veillant à ce qu’il économise un peu d’énergie, nous devons aussi transformer toute la société de fond en comble. Avec les seules communautés locales autosuffisantes et autres coopératives bien intentionnées, nous ne pourrons opérer ce changement. Pour pourvoir toute une société d’électricité verte, outre de nombreux projets d’électricité verte à petite échelle, nous avons également besoin de vastes projets durables. De vastes parcs à éoliennes, par exemple, et peut-être même face à la côte du Devon.

Pour construire le parc éolien sur lequel mise Greenpeace, avec ses 18 000 turbines face aux côtes de la mer du Nord, l’initiative locale des villages de pêcheurs du Skagerrak ou de la côte du Kent sera très loin de suffire. Les dimensions colossales de ce parc éolien nous imposent une planification internationale. Greenpeace demande que « les sept pays de la mer du Nord coordonnent leurs investissements dans un réseau d’électricité offshore. Il est nécessaire de passer par une planification stratégique et coordonnée » [32] .

Il y a encore une autre bonne raison pour laquelle les petites îles d’énergie autonomes ne suffisent pas. La réalité physique leur est hostile. Le vent ne souffle pas partout jour et nuit, pas même sur la côte sud du Devon. Et le soleil brille trop peu à mon goût sur la grisaille anglaise. Nous ne réussirons que si nous mettons en place un système d’énergie complexe et sophistiqué à l’échelle du continent et dans lequel nous engagerons nos technologies vertes de façon optimale, avec une précision scientifique.

Il faut produire de l’électricité là où l’opération est la plus efficiente. C’est pourquoi les climatologues ont fait la moue quand, en 2010, le Premier ministre britannique David Cameron, bien décidé à conquérir une place dans les livres d’histoire comme chef de gouvernement le plus vert de tous les temps, s’est mis à distribuer à qui en voulait des subsides pour les panneaux solaires au lieu de les consacrer à l’énergie éolienne [33] . En un an, 30 000 panneaux solaires étaient installés dans une Grande-Bretagne pourtant pas très gâtée par le soleil. Coût de l’opération : 1 milliard d’euros.

Bien sûr, il est beaucoup plus judicieux de bâtir des parcs et centrales solaires en Méditerranée, en Andalousie ou dans le Péloponnèse grec. Ou en plein Sahara. Dans la Grande Mer de sable, en Libye ou sur le lac salé de Chott-el-Jerid, en Tunisie où le soleil luit trois fois plus qu’à Totnes.

Imaginez que nous sortions des frontières de l’Europe et que nous raccordions notre réseau d’énergie verte à de grands parcs solaires dans le Maghreb. Savez-vous que 0,3% de la lumière du Sahara suffirait pour fournir à l’Europe toute son énergie ? [34] Mais, si nous devons confier la chose au marché libre…

La révolution de l’énergie verte reste une utopie si nous la laissons dépendre des lois du marché et de la compétitivité capitaliste et si le rendement financier reste l’étalon absolu des actionnaires. Planifions donc notre avenir ensemble.

Au lieu de nous replier sur la communauté de vie locale, nous devons aller de l’avant, aller au-delà du statu quo. Il faut penser grand ! Oser rêver, car le monde de demain n’existe pas encore.

Notre société peut très bien tirer parti d’une transformation profonde. Nous avons les technologies qu’il faut. La révolution énergétique est possible, et ce, rapidement. Rien ne s’y oppose techniquement . Ce dont nous avons besoin, c’est d’une société où la coordination internationale et la planification sociale passent au premier plan, et non les bénéfices à court terme des Sept Sœurs. Où les besoins élémentaires comme le gaz et l’électricité se trouveront dans des mains communautaires. Où nous pourrons construire ensemble un avenir durable, à la mesure de l’homme et de l’environnement. Un socialisme 2.0, disons-le. Il n’y a pas d’autre perspective réaliste. La révolution de l’énergie verte n’est possible que si nous prenons en main nous-mêmes le gouvernail de la société.

Tom De Meester (tomdemeester bij telenet.be) est membre du service d'étude du Parti du Travail de Belgique (PTB). Il est spécialiste de la politique de l'énergie et auteur de Opgelicht, EPO, 2013, dont nous publions ici un extrait.


[21]     Emmène-moi vers la magie de l’instant / Par une nuit de gloire / Où les enfants de demain partageront leurs rêves / Avec toi et moi / Emmène-moi vers la magie de l’instant / Par une nuit de gloire / Où les enfants de demain pourront enfin rêver / Dans le vent du changement. « The wind of change », Scorpions.

[23]     The Guardian, 30 juillet 2009.

[24]     Reuters, 22 août 2012.

[25]     Ernst & Young, Renewable energy attractiviness country indices, novembre 2010, p. 16.

[26]     Michael B. McElroy, Xi Lu, Chris P. Nielsen, Yuxuan Wang, « Potential for Wind-Generated Electricity in China », dans Science 325, 1378-1380 (2009).

[27]     Ernst & Young, op. cit., p. 1.

[28]     Global Wind Energy Council, http://www.gwec.net.

[29]     The Guardian, 10 juin 2009.

[30]    The Financial Times, 30 novembre 2010.

[31]    Greenpeace, China Wind Power Outlook 2011, 2011, www.greenpeace.org.

[32]    Greenpeace, (r)evolutie in het elektriciteitsnet van de Noordzeelanden ((r)évolution dans le réseau d’électricité des pays de la mer du Nord), 2008.

[33]    The Financial Times, 22 mars 2011.

[34]    The Guardian, 23 juillet 2008.