Le mouvement socialiste et la Première Guerre mondiale

Table des matières: 
Études marxistes no. 106
Auteur: 
Herwig Lerouge

Aujourd’hui, cela semble aller de soi : dans toute l’Europe capitaliste, les partis socialistes ont pignon sur rue. Ils fournissent des Premiers ministres, des commissaires européens et même des présidents de Commission européenne. On peut par ailleurs difficilement les qualifier d’apôtres de la paix, car des membres très en vue des partis socialistes belges ont dirigé l’Otan et des partis socialistes appuient la quasi-totalité des guerres menées par les États-Unis et l’Otan : la première guerre en Irak, les guerres en Yougoslavie, en Libye, en Afghanistan, au Mali… Ce faisant, ils se retrouvent à des années-lumière de leurs racines marxistes et de leurs textes fondateurs. En ce qui concerne la Belgique, la déclaration de principe était la Charte de Quaregnon (1894). Le 8 juin 2013, le SP.a a renoncé à cette charte tandis que le Parti socialiste (PS) la maintiendrait en principe. Mais dès le 5 août 1914, elle n’avait plus la moindre signification politique pratique. La charte réclame « la disparition du système capitaliste » et sa « transformation en un système collectiviste » et déclare solennellement : « les socialistes de tous les pays doivent être solidaires, car l’émancipation des travailleurs n’est pas une tâche nationale, mais internationale ». C’est sur ces bases qu’en 1889, treize ans après la liquidation de la Première Internationale (1876), les socialistes de l’époque avaient créé une seconde organisation internationale, l’« Internationale ouvrière socialiste » dont le dirigeant du Parti ouvrier belge, Émile Vandervelde, allait devenir président et un autre socialiste belge bien connu, Camille Huysmans, secrétaire[1].

Pendant vingt ans, au sein de l’Internationale, le débat fit rage entre l’aile révolutionnaire et l’aile réformiste. La tactique des réformistes était de camoufler les contradictions sous un discours révolutionnaire. Leur argumentation le prouve : les résolutions visant à ménager la chèvre et le chou — et Vandervelde y était passé maître — commençaient toujours par une prise de position de principe de gauche pour déboucher ensuite sur une décision pratique de capitulation. En 1914, lors du déclenchement de la guerre, cette distanciation progressive entre la parole et les actes allait aboutir au passage de la totalité des principaux partis socialistes dans le camp de leur propre bourgeoisie, à l’encontre de toutes les déclarations de principe.

La Deuxième Internationale divisée sur toutes les questions importantes

Les socialistes étaient divisés sur des problèmes tels que la participation des socialistes au gouvernement et l’alliance avec des groupes bourgeois. Le problème s’est posé en France avec l’entrée, pour la première fois, du socialiste Millerand au sein d’un gouvernement bourgeois. Lors du congrès de l’Internationale en 1900 à Paris, la majorité se rangea derrière le point de vue qui rejetait la participation au gouvernement ; mais, dans la résolution, il fut pourtant admis que la participation était envisageable dans des circonstances extrêmes, en cas de besoin dans une situation de contrainte et fut donc réduite à une question simplement tactique. Pourtant, il s’agissait de la question la plus fondamentale pour le mouvement socialiste : s’intégrer ou non au système. L’expérience française avec Millerand témoigne de cette réduction à la tactique. Et cela allait être illustré par la suite par chaque cas de participation socialiste à des gouvernements bourgeois. En 1904, lors du congrès d’Amsterdam, cela déboucha sur un débat entre Jaurès et Bebel, qui eut un grand retentissement : le socialiste français Jaurès recourut au thème de la République française, « pays des glorieuses révolutions »… et aux possibilités parlementaires bien plus larges en France. Pour le dirigeant du parti allemand, Bebel, il n’y avait pas de spécificité fondamentale du système parlementaire de la République française : « Une république bourgeoise ou une monarchie bourgeoise, toutes deux sont des États de classes ; aussi bien l’une que l’autre ont été créées pour maintenir en place l’ordre capitaliste. Les deux régimes politiques s’efforcent à l’extrême de garder tout le pouvoir aux mains de la bourgeoisie. » Cependant, partout, le parlementarisme gagnait du terrain. En 1909-1910, l’affaire fut discutée au sein du POB dont la direction était prête à former un gouvernement en compagnie des libéraux, mais le résultat des élections ne permit pas cette combinaison.

Cela apparut également avec la question de la grève politique générale. On se rendait compte que même une majorité absolue au parlement ne suffirait pas pour imposer un bouleversement fondamental de la société, donc on comptait sur l’action extra-parlementaire de la classe ouvrière, dont la grève politique générale. La question est revenue plusieurs fois sur le tapis lors des congrès de l’Internationale. En Belgique, il y eut de grandes grèves en 1891, 1893 et 1902, des grèves politiques géantes en faveur du suffrage universel prouvant qu’il s’agissait d’une arme très puissante. En avril 1902, la grève se solda par un échec : le mouvement enclenché par la base fut brisé par la direction dès que la lutte devint très intense. En Allemagne, le congrès du parti de 1906 écarta cette arme. La position en faveur de la grève générale fut combattue de façon particulièrement opiniâtre par Karl Legien, le secrétaire général du syndicat.

À propos de la question coloniale, les principes fondamentaux de l’Internationale étaient le principe de l’égalité des droits de tous les êtres et races, de leur droit égal à la dignité, à la justice, à la liberté et à l’indépendance nationale ainsi que le principe de la solidarité entre les opprimés de toutes les nations et races. Le congrès de Londres (1896) avait posé l’exigence de « l’autodétermination complète pour toutes les nations » et condamné le colonialisme en tant que « manifestation du capitalisme ». Mais la pratique de nombreux partis était tout autre. Certains en Grande-Bretagne défendaient la colonisation avec l’argument qu’un peuple ne peut pas disposer des trésors de la terre (comme l’or et le diamant) au détriment des autres peuples ; la terre est le bien commun de toute l’humanité et le devoir commun de tous les peuples, de partager les richesses naturelles, doit primer sur l’intérêt du peuple local. En Allemagne, les réformistes Bernstein, Noske et autres abondaient dans le même sens. Les socialistes allemands votèrent la position suivante : « vu que le socialisme va accroître les forces productives du monde entier et hisser tous les peuples au niveau culturel le plus élevé, le congrès ne rejette pas en principe toute politique coloniale parce que celle-ci, sous le socialisme, peut avoir un effet civilisateur ».

Le POB cependant mit au pilori la rapacité coloniale de Léopold II. Au sein du parti, il y avait un courant anticolonialiste : pour Louis De Brouckère qui, à l’époque, faisait partie de l’aile radicale de la gauche, la colonisation n’apportait aucun développement ni aucun progrès. Le protectionnisme, le militarisme, l’impérialisme et le colonialisme étaient considérés comme les symptômes du dépérissement d’une classe devenue cupide et parasitaire qui ne pouvait plus diriger la production… Mais beaucoup, et en premier lieu Vandervelde, étaient partisans d’une politique coloniale réformiste, tandis que d’autres soutenaient sans la moindre critique le capital colonial[2]. Quand, en 1908, le Congo devint une colonie belge, Jules Destrée déclara au nom du POB : « Nous aborderons la question coloniale comme nous avons abordé le capitalisme. Nous dénoncerons le mal essentiel et nous chercherons des calmants directs. » Le député Terwagne déclara que, sans denrées coloniales, la vie économique allait s’arrêter et il ajouta que la tâche des socialistes consistait à « mener une politique coloniale avec un minimum d’atrocités ».

Guerre à la guerre

Lors de la quasi-totalité des congrès de l’Internationale, la question de la guerre et de la paix figura à l’ordre du jour. Sur la cause fondamentale de la guerre, on était facilement d’accord : très tôt déjà, on déclara que le capitalisme conduisait inéluctablement à la guerre. Lors du congrès de Paris (1900), le caractère de la guerre fut précisé à l’aide des expériences récentes : il s’agit du partage et de la redistribution des colonies et les guerres sont donc devenues impérialistes. Sur la solution fondamentale pour en finir avec la guerre, on était aussi généralement d’accord. Le congrès de Zurich (1893) était déjà arrivé à la conclusion suivante : « La chute du capitalisme signifie la paix mondiale. » Sur ce qu’il fallait faire en temps de paix, c’est-à-dire la propagande contre le chauvinisme et le militarisme ainsi que le refus de voter les crédits de guerre, il n’y avait pour ainsi dire pas de divergences de vues. Mais que faire si la guerre éclatait ? La grève générale ? Le refus général de servir ? Le déclenchement de la révolution ?

Le congrès le plus important en matière de paix et de guerre fut celui de Stuttgart en 1907. Une résolution des Français Jaurès, Vaillant et Guesde fut proposée : « Pour empêcher la guerre, il faut organiser des actions nationales et internationales de la classe ouvrière, depuis l’intervention parlementaire et l’agitation publique, jusqu’à et y compris la grève de masse et le soulèvement. » Mais pour les socialistes allemands, manifestement, c’était inacceptable, car les expressions « grève de masse » et « soulèvement » allaient pousser le parti dans l’illégalité. Les socialistes allemands acceptaient donc la limitation par le Kaiser de la liberté d’action du parti socialiste et Bebel présenta un texte totalement édulcoré. Lénine et Martov parvinrent, par la médiation de Rosa Luxemburg, à faire ajouter une conclusion qui allait plus loin que ce que proposait Bebel : « Si la guerre menace d’éclater, la tâche, dans tous les pays concernés […] est de l’empêcher et ce, par tous les moyens qui leur semblent adéquats et qui, naturellement, diffèrent d’un pays à l’autre, selon l’intensité de la lutte des classes et la situation politique générale. » Le compromis de Lénine disait : « Il s’agit d’utiliser la crise économique et politique provoquée par la guerre pour mettre en émoi les couches les plus profondes du peuple et de hâter la chute de l’hégémonie capitaliste. » Mais il était déjà bien clair à l’époque que la volonté réelle d’appliquer cette idée n’était pas présente chez les socialistes allemands.

En 1910, au congrès de Copenhague, il fut décidé que les parlementaires socialistes voteraient contre tous les crédits de guerre. Lors d’un congrès extraordinaire, à Bâle en 1913, une résolution fut adoptée à l’unanimité contre l’« absurde » course aux armements de l’époque et le danger de guerre. La résolution voyait deux garanties essentielles pour la paix : la collaboration des travailleurs de tous les pays ainsi que la crainte des classes dirigeantes à l’égard d’une révolution qui serait la résultante de la guerre. Le texte comportait également un appel aux travailleurs allemands, français et anglais à poursuivre leur lutte pour la paix et à ne pas se laisser entraîner dans une guerre générale. Le texte expliquait que les travailleurs considéraient comme un crime de se tirer les uns sur les autres au profit des capitalistes ou pour la fierté des dynasties ou encore en raison de traités secrets.

Le 29 juillet 1914 eut lieu à Bruxelles une dernière session du bureau de l’Internationale. L’Autriche avait déjà déclaré la guerre et, à Paris comme à Berlin, des manifestations favorables à la guerre avaient été organisées. Les délégués russes et britanniques dirent qu’ils allaient résister. Les Allemands déclarèrent qu’ils feraient leur devoir. Ils faisaient référence aux manifestations à grande échelle contre la guerre. Jaurès assura les présents de la volonté de paix du gouvernement français. Les Anglais proposèrent la grève générale en cas de guerre, mais il s’avéra que personne n’en était partisan. Après la réunion, il y eut une grande manifestation pacifique nationale au Cirque royal de Bruxelles. Jaurès, socialiste hostile à la guerre, prit la parole, entouré de Rosa Luxemburg et Haase (Allemagne), Viktor Adler (Autriche), Vaillant (France) et Keir Hardie (Angleterre). Tous étaient encore fraternellement unis. Le lendemain, un communiqué fut envoyé, appelant à plus d’actions antimilitaristes et de négociations internationales. Peu après la dernière séance du bureau de l’Internationale, Jean Jaurès fut assassiné.

Le 1er août, l’Allemagne et la France mobilisaient. Pour les socialistes allemands, l’action révolutionnaire était hors de question : le 4 août, ils votaient les crédits de guerre. Les socialistes français invoquèrent cette évolution pour se ranger eux-mêmes derrière leur gouvernement. De même, les socialistes belges, sous la direction de Vandervelde, votèrent les crédits de guerre. Seuls les bolcheviks russes, les sociaux-démocrates hongrois, bulgares et italiens, ainsi que le Parti socialiste des États-Unis s’en tinrent aux résolutions contre la guerre. Ils convoquèrent une conférence séparée dans la localité suisse de Zimmerwald. L’Internationale était morte.

La perspective d’une guerre européenne planait depuis de nombreuses années et d’importants dirigeants du mouvement ouvrier se doutaient des conséquences dévastatrices de cette guerre, non seulement pour la vie et la santé de millions d’Européens, mais aussi pour le mouvement ouvrier. Dans une lettre du 22 décembre 1882, Friedrich Engels, le collaborateur de Marx et membre éminent du parti social-démocrate allemand, écrivait ceci : « Je considérerais une guerre européenne comme une catastrophe ; cette fois, elle serait terriblement grave, elle attiserait partout le chauvinisme pour des années, parce que chaque peuple lutterait pour son existence. […] notre parti en Allemagne serait submergé par une vague de chauvinisme, tout comme en France. […] Je crois qu’une telle guerre retarderait la révolution de dix ans […][3]. »

Engels, comme après lui Lénine, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, a étudié les forces motrices économiques du capitalisme et découvert que le capitalisme conduisait nécessairement à la guerre. La concurrence des grandes nations capitalistes européennes qui, non seulement en Europe, mais sur tous les continents, luttaient pour garder ou étendre leurs colonies et pour avoir des parts plus importantes des marchés mondiaux, constituait le facteur principal d’un développement qui allait de pair avec une course aux armements, appelée militarisme à l’époque. Cette course aux armements était inévitable, tant pour ceux qui voulaient défendre leurs parts du marché mondial que pour ceux qui voulaient en conquérir de nouvelles. Il s’ensuivait que le militarisme et le capitalisme étaient indissociablement unis et que le renversement du capitalisme devait entraîner la fin de la guerre. Cette analyse distingua, au sein du mouvement socialiste, l’aile révolutionnaire de l’aile pacifiste et encore plus de l’aile droitière.

Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg étudièrent les nouveaux développements du militarisme allemand, surtout les débats concernant la flotte allemande qui se développait très rapidement. Cette flotte devait mettre l’Allemagne en mesure de chasser le Royaume-Uni de sa première place en tant que puissance coloniale et maritime. En 1916, Rosa Luxemburg revint sur le rôle de la loi sur la flotte : « La proposition de loi sur la flotte du 11 décembre 1899 fut une déclaration de guerre de l’Allemagne à laquelle l’Angleterre répondit le 4 août 1914[4]. »

Les dirigeants socialistes étaient au courant des décisions de la dernière conférence de la paix d’avant-guerre, celle de l’Internationale socialiste qui se tint à Bâle les 24 et 25 novembre 1912, et ils avaient également pris connaissance de son manifeste : « Les grandes nations de l’Europe sont à tout moment sur le point de prendre les armes l’une contre l’autre. Pourtant, une telle agression contre l’humanité ne peut être justifiée par le moindre argument de quelque intérêt national. »

Au contraire des dirigeants des partis sociaux-démocrates et de l’Internationale socialiste les plus en vue de l’époque, Lénine a posé la question : qui a intérêt à cette guerre ? quelle classe de la société ? C’était son point de départ pour évaluer les activités militaires et diplomatiques des États capitalistes, ce qui n’était pas le cas dans les discours et arguments des forces politiques de la bourgeoisie. À peine trois semaines après le déclenchement de la guerre, à l’occasion de la première assemblée d’un groupe de bolcheviks à Berne, Lénine présentait un projet de résolution qui allait par la suite être rapidement diffusé à grande échelle en Russie, par des canaux illégaux. Dès la première phrase, on peut y lire : « La guerre européenne et mondiale présente tous les caractères d’une guerre bourgeoise, impérialiste, dynastique. La lutte pour les marchés et pour le pillage des autres États, la volonté d’enrayer le mouvement révolutionnaire du prolétariat et de la démocratie à l’intérieur des pays belligérants, la tentative de duper, de diviser et de décimer les prolétaires de tous les pays en jetant les esclaves salariés d’une nation contre ceux d’une autre au profit de la bourgeoisie, tel est le seul contenu réel de la guerre, telle est sa signification[5]. »

Lénine condamna très sévèrement l’effondrement idéologique de la social-démocratie allemande et internationale :

« L’attitude des chefs du parti social-démocrate allemand — le plus fort et le plus influent des partis de la 2e Internationale (1889-1914) —, qui ont voté le budget de guerre et qui reprennent la phraséologie bourgeoise et chauvine des hobereaux prussiens et de la bourgeoisie, est une trahison pure et simple du socialisme. Cette attitude ne peut se justifier en aucune façon, pas même en supposant que le parti social-démocrate allemand soit extrêmement faible et provisoirement obligé de se plier à la volonté de la majorité bourgeoise de la nation. En fait, dans la situation présente, ce parti a pratiqué une politique national-libérale.

L’attitude des chefs des partis sociaux-démocrates belge et français, qui ont trahi le socialisme en entrant dans les ministères bourgeois, mérite d’être condamnée au même titre.

La trahison du socialisme par la majorité des chefs de la 2e Internationale (1889-1914) signifie la faillite idéologique et politique de cette dernière[6]. »

Certains, comme Kautsky, principal théoricien marxiste de l’époque, adoptèrent une position dite centriste. Ils défendaient la « paix », sans remettre en question le système existant. Lénine écrit : « Le mot d’ordre de “paix” est erroné, la transformation de la guerre entre nations en guerre civile doit devenir notre mot d’ordre[7]. » Cela concordait avec le point de vue de Karl Liebknecht : « Le principal ennemi est dans le pays même ! »

À partir de cette approche de la question de la guerre et de la paix, Lénine s’engagea lui aussi, au cours des années suivantes, en faveur de la formation d’un fort mouvement socialiste révolutionnaire, plus tard qualifié de communiste, à la fois dans son propre pays et au niveau international, dont les points culminants furent la Révolution d’octobre et la formation de l’Internationale communiste et, en Allemagne, la révolution de 1918 et la fondation du KPD (Kommunistische Partei Deutschlands, parti communiste d’Allemagne) au tournant de 1918 à 1919.

Deux importantes étapes intermédiaires avaient déjà eu lieu : la conférence de Zimmerwald en Suisse en septembre 1915 et la conférence de la paix de la gauche radicale, à Kienthal, en Suisse aussi, en avril 1916. À Zimmerwald, il y avait eu 38 représentants de 11 pays. Le groupe des adversaires de la guerre le plus fort était celui des Allemands. Karl Liebknecht, entre-temps emprisonné, envoya ses salutations. Pour le parti social-démocrate russe, deux tendances étaient présentes : pour les bolcheviks révolutionnaires, ce furent Lénine et Zinoviev ; pour les mencheviks, Martov et Axelrod. Au cours de cette conférence, Lénine s’affirma de plus en plus comme porte-parole et représentant de la gauche révolutionnaire en Europe.

Lénine savait que, autour de quelques questions importantes, la majorité de la conférence adoptait une approche hésitante. Pourtant, il était partisan d’une participation des bolcheviks à la discussion. La gauche révolutionnaire introduisit un projet de résolution qui fut rejeté par 19 voix contre 12. En lieu et place fut adopté le document connu sous le nom de « Manifeste de Zimmerwald » et rédigé par Trotski. N’y figuraient pas l’exigence de transformer la guerre impérialiste en une guerre civile ni le mot d’ordre « travailler à la défaite de son propre gouvernement » et la rupture totale avec les dirigeants sociaux-démocrates qui collaboraient à la guerre. Pourtant, les bolcheviks signèrent ce manifeste. La conférence désigna une Commission socialiste internationale, dont le siège principal fut installé à Berne et la gauche de Zimmerwald se donna un bureau dirigé par Lénine. Moins d’un an plus tard, en avril 1916, à la deuxième conférence internationale qui se tint à Kienthal, participèrent 43 délégués venus de 12 pays et, lors des principaux votes, près de la moitié votèrent alors pour les positions de la gauche révolutionnaire.

C’est donc à Zimmerwald et à Kienthal que fut posée la première pierre de la future Internationale communiste, la Troisième Internationale (communiste).

Ils boivent le calice jusqu’à la lie

Le mouvement socialiste n’avait pas été assez puissant, à la fois numériquement mais surtout idéologiquement, pour empêcher le déclenchement de la guerre impérialiste. La question n’était plus alors : pouvons-nous empêcher la guerre ou pas ? Elle était devenue : une résistance aux atrocités de la guerre peut-elle transformer cette guerre en une insurrection ? Le seul qui aboutit à cette conclusion était Lénine. Il prônait la « défaite de son propre gouvernement » et la « transformation de la guerre impérialiste en guerre civile ».

Lénine prévoyait bien que son mot d’ordre n’allait pas pouvoir se concrétiser du jour au lendemain. Les travailleurs n’avaient pas encore ressenti au plus profond d’eux-mêmes ce que signifiait cette guerre mondiale. Mais tous les actes des socialistes doivent se situer dans cette ligne. Quand, au parlement, il s’agira de voter le budget militaire, les socialistes doivent refuser de le voter, que ce soit en Allemagne, en Belgique ou en France. Ce faisant, ils proclameront : « Nous les travailleurs, n’avons rien à voir avec cette guerre et nous ne voulons pas payer pour cette guerre criminelle. » En France, en Belgique, en Allemagne, les révolutionnaires devaient démasquer tous les arguments utilisés par la bourgeoisie pour entraîner les gens dans cette guerre ; ils devaient défendre les intérêts des travailleurs, défendre le pain et l’emploi, car la guerre allait immanquablement provoquer une misère sans précédent en Europe. Pour cela, ils devaient travailler illégalement, puisque aucune légalité n’était plus possible, et diffuser leur propagande par une presse clandestine, et non plus dans la presse légale comme on pouvait le faire avant-guerre. À cet effet, Lénine continue dans sa lettre à Chliapnikov :

« (Cette transformation peut être longue, peut exiger et exigera une série de conditions préalables, mais il faut mener tout le travail dans le sens justement de cette transformation, dans son esprit et sa direction.) Non pas le sabotage de la guerre, non pas des interventions isolées, individuelles dans cet esprit, mais une propagande de masse (et pas seulement parmi les “civils”), menant à la transformation de la guerre en guerre civile […][8].

[…] Il serait erroné d’appeler aux actes individuels : tirer sur les officiers, etc., comme d’admettre des arguments dans le genre de celui qui consisterait à dire : nous ne voulons pas aider le kaiser. Le premier est une déviation vers l’anarchisme ; le second vers l’opportunisme. Quant à nous, nous devons préparer une action de masse (ou du moins collective) dans l’armée non pas uniquement d’une seule nation, et mener  t o u t  le travail de propagande et d’agitation dans ce sens. Orienter le travail (opiniâtre, systématique, long peut-être) dans le sens d’une transformation de la guerre entre nations en guerre civile, voilà l’essentiel. Quant au moment où cette transformation interviendra, c’est là une autre question, imprécise pour l’instant. Il faut laisser ce moment venir à maturité et “l’obliger à mûrir” systématiquement[9]. »

Mais ce n’était déjà plus le souci des dirigeants de la social-démocratie. Ils n’avaient pas seulement capitulé, ils se mirent également à justifier la guerre et incitèrent les travailleurs de leurs pays respectifs à « défendre leur patrie ».

Naturellement, le grand capital allemand et la noblesse allemande allaient tenter de masquer le mieux possible leurs véritables objectifs de guerre et se déguiser en défenseurs de la civilisation ou en victimes contraintes à une « guerre défensive ». La Première Guerre mondiale fut la première dans laquelle la dimension psychologique joua un rôle. Dans tous les pays, une psychose fut créée : « la patrie est en danger », et sous son influence, la plupart des gens le crurent réellement. Et sous le prétexte de ne pas se couper de la masse quand celle-ci est favorable à la guerre, les dirigeants socialistes se rangèrent délibérément dans le camp de la bourgeoisie belliciste de leur pays.

Naturellement, presque personne n’avait entendu parler du très secret « Plan de septembre » sur les objectifs de guerre du chancelier allemand von Bethmann-Hollweg, dont le préambule dit sans équivoque : « [… pour] la sécurité de l’Empire allemand […], la France doit être si affaiblie qu’elle ne puisse renaître à nouveau en tant que grande puissance. La Russie doit être repoussée le plus loin possible de la frontière orientale de l’Allemagne et sa domination sur les peuples vassaux non russes doit être cassée[10]. »

Et bien sûr, très peu de personnes connaissaient les détails déconcertants et concrets de la façon dont les dirigeants allemands entendaient affaiblir leurs concurrents impérialistes, la France et l’Angleterre, pas plus qu’elles ne connaissaient les plans d’annexion de certaines parties de la France et des petits pays voisins à l’ouest. Pour les pays du Benelux actuel, la note prévoyait la suppression de fait. Dans cette même note, Bethmann-Hollweg fait remarquer à ce propos : « 2o Belgique. Annexion de Liège et de Verviers à la Prusse ; remise d’une partie de la province belge du Luxembourg au Grand-duché de Luxembourg. L’annexion d’Anvers et d’un couloir d’accès reliant cette ville à Liège n’est pas certaine. En tout cas, si la Belgique garde apparemment son indépendance, elle deviendra un État vassal […] 3o Le Luxembourg devient un État confédéré allemand, reçoit une partie du Luxembourg belge et, éventuellement, le triangle de Longwy. […] 6o Hollande. Il faudra également étudier les moyens de lier plus étroitement la Hollande à l’Allemagne. […] Elle devra garder son indépendance apparente, mais devenir en réalité dépendante de nous. On pourra peut-être envisager un pacte d’alliance offensive et défensive incluant les colonies, en tout cas une union douanière étroite, éventuellement la cession d’Anvers à la Hollande contre la reconnaissance à un droit d’occupation par l’Allemagne des fortifications d’Anvers et de l’embouchure de l’Escaut[11]. » De même, l’Allemagne voulait une plus grosse part du gâteau dans les colonies : « 5o La question des acquisitions coloniales, et particulièrement la création d’un empire centre-africain allemand, […][12] » (au détriment de la France).

Ces objectifs de guerre n’avaient pas été discutés ouvertement, mais ils n’étaient pas pour autant tout à fait inconnus : toute une série de notes similaires étaient publiques et concordaient très bien avec la note de Bethmann-Hollweg. Mais, officiellement, avant la guerre, le gouvernement dissimulait des plans d’annexion derrière des slogans prétextant une « guerre de défense ».

Et, dans leurs congrès, les socialistes discutaient depuis des années déjà de la nature de la prochaine guerre et de ce qu’il fallait faire pour la contrer.

La « trahison » du SPD n’était plus une surprise…

Le 8 août 1914, au Reichstag, ce fut la social-démocratie allemande qui, la première, rompit avec les principes de l’antimilitarisme en accordant au Kaiser les crédits nécessaires à la guerre. C’était en contradiction flagrante avec le principe du dirigeant du parti August Bebel, décédé juste un an plus tôt, le 13 août 1913 et qui disait : « Pour ce système, pas un centime, pas un homme ! » Au niveau interne, le SPD avait déjà derrière lui un tel processus de transformation que le soutien aux crédits de guerre n’était plus vraiment une surprise. Il est vrai que, durant les mois qui précédèrent la guerre, il y eut encore en divers endroits des manifestations sociales-démocrates contre la guerre. Mais la détermination à vouloir utiliser cette guerre pour mobiliser contre le système capitaliste et pour appeler à son renversement faisait amplement défaut. Dans leurs mémoires, deux vétérans du parti, Carl Litkes et Alfred Mühls, parlent d’une réunion avec l’éminent parlementaire du SPD, Otto Wels, fin juillet 1914, à Berlin. « Lors d’un grand rassemblement de protestation contre la menace de guerre, dans les derniers jours de juillet, le camarade Otto Wels s’en prit à la guerre et décrivit ses horreurs dans toutes leurs variantes. Mais, ce qui nous surprit, c’est qu’il ne nous dit pas ce qui devait se passer pour empêcher le début de la guerre. Nous nous demandions : y a-t-il là un jeu de dupes ? L’assemblée de la Direction, qui eut lieu par la suite, confirma notre crainte. Wels expliqua que rien ne pouvait encore retenir le déclenchement de la guerre. Cette annonce provoqua une véritable tempête de protestations. Nous dîmes à Wels ce à quoi nous nous étions attendus : une discussion des mesures contre la guerre. Le camarade Hornig accusa Wels de trahison. Au lieu de répondre, Wels se leva, indigné, et déclara qu’il ne pouvait pas discuter avec nous sur cette base[13]. »

Et, le 4 août 1914, le membre SPD du Reichstag, Hugo Haase, catalogué à gauche, justifia comme suit le soutien du SPD aux crédits de guerre : « Les conséquences de la politique impérialiste, de toute une période de course aux armements et de durcissement des contradictions entre les peuples, se sont déversées sur toute l’Europe comme un raz-de-marée. La responsabilité en incombe aux auteurs de cette politique et nous la récusons. La social-démocratie a combattu de toutes ses forces ce développement catastrophique. Jusqu’au dernier moment, elle a organisé dans tous les pays de fortes manifestations pour la paix, surtout en compagnie de nos frères français. Leurs efforts ont été vains. »

On aurait alors pu penser que, sur base des résolutions contre la guerre des précédentes conférences internationales, les sociaux-démocrates allaient appeler à un renforcement de l’opposition à la guerre, à une grève générale, à un sabotage, à une vague de protestations qui aurait impliqué toute la population. On aurait pu penser que, depuis le Reichstag, ils allaient protester contre les peines de prison infligées à Rosa Luxemburg qui, en février et en juin 1914, avait été condamnée à un an de prison pour avoir convoqué des assemblées populaires de travailleurs afin de ne pas diriger les armes sur leurs frères de classe d’autres pays. Mais Haase et le SPD firent précisément le contraire. Ils capitulèrent en prétextant qu’il fallait « s’adapter à la réalité » et « essayer d’empêcher que cela ne s’aggrave ». Cette disposition à se plier devant le « on ne peut quand même plus rien y changer » dominait depuis une dizaine d’années déjà, dans l’aile droite de la direction du SPD et de la Fédération générale des syndicats allemands (ADGB)[14].

Dans le même esprit, Hugo Haase déclara dans son discours sur les emprunts de guerre : « Nous sommes aujourd’hui confrontés à la réalité brutale de la guerre et des horreurs des invasions ennemies. Nous ne devons pas décider maintenant si nous sommes pour ou contre la guerre, mais de la question des moyens financiers pour la défense du pays. Il nous faut penser maintenant aux millions de compatriotes qui, sans le vouloir, se sont retrouvés directement dans cette catastrophe. Ce sont eux qui sont les plus touchés par les ravages de la guerre. » Haase parle de « défense ». Il savait pourtant qu’il ne s’agissait pas de la « défense » d’une nation envahie par un adversaire tout-puissant. Et le SPD parle exactement de la même manière que l’empereur Guillaume II, qui ne connaissait « plus de partis, mais seulement des Allemands » : il ne parle plus de communauté de classe et d’intérêts de classe, mais de « compatriotes ».

Un parti marxiste ne pouvait pas descendre plus bas. Haase : « Nos chaleureux souhaits vont sans distinction de parti à nos frères qui ont été appelés sous les drapeaux. Nous pensons également aux mères qui doivent se séparer de leurs fils, aux femmes et aux enfants qui sont privés de ceux qui les nourrissent, qui ont peur pour leurs êtres chers et que menace la faim. D’ici peu viendront des dizaines de milliers de combattants blessés et mutilés. Nous considérons qu’il est de notre devoir urgent de les aider, de soulager leur sort, d’alléger leurs privations indicibles. » Quel cynisme ! Le SPD donne son feu vert à la voie qui conduit à la « faim » et aux « privations indicibles », aux « dizaines de milliers de blessés et de mutilés », et parle alors de « devoir ».

Une nouvelle image de l’ennemi fit son apparition. « Pour notre nation et un avenir de liberté, une victoire sur le despotisme russe, entaché du sang de son propre peuple, signifiera beaucoup de choses, signifiera tout. On doit faire en sorte que ce danger soit conjuré, la culture et l’indépendance de notre pays doivent être mises en sûreté. À l’heure du danger, nous ne laisserons pas notre patrie à l’abandon. […] Guidés par ces principes, nous approuvons les crédits de guerre requis[15]. »

Vandervelde, dirigeant du Parti ouvrier belge, enverra les travailleurs belges au massacre en ces termes : « C’est une guerre sainte pour le droit, la liberté et la civilisation, pour le droit des peuples à l’autodétermination. » « La civilisation ne sera sauvée que le jour où l’Allemagne des propriétaires terriens, des militaires de métier et des fabricants de canons sera défaite. » Dans le camp de Vandervelde, dans le camp de la liberté et de la civilisation, il y avait le tsar, c’est-à-dire le régime le plus féodal, le plus réactionnaire et le plus arriéré d’Europe. Et les défenseurs belges, français et anglais de la civilisation mettront plus tard l’Allemagne vaincue sous un joug économique : elle devra payer cinquante milliards de marks-or et perdre la moitié de son industrie et de sa production agricole, conditions dans lesquelles elle ne pouvait survivre. Tout cela au nom du « droit », mot derrière lequel se cache le pillage colonial et même le pillage de l’adversaire vaincu, l’Allemagne.

Guerre pour la « liberté », disait encore Vandervelde, et « droit des peuples à l’autodétermination » : mais cela ne s’appliquait naturellement pas au Congo ni au Rwanda et au Burundi, qu’au nom de la « liberté » et du « droit à l’autodétermination », la Belgique allait placer sous son contrôle après la guerre. De même, l’Angleterre a conservé l’Inde ainsi que toutes ses autres colonies. En France aussi, la « défense de la patrie » devint le nouveau point de vue des socialistes. Jean Jaurès, pourtant opposé à la guerre, avait déjà fait des déclarations similaires à l’adresse des socialistes français. L’argument principal était que les travailleurs français avaient des acquis à défendre, à savoir le suffrage universel simple.

Pendant toute la guerre, le SPD conclura avec l’impérialisme allemand une Burgfrieden, une paix sociale, une paix citoyenne. Jusqu’en juillet 1917, son groupe parlementaire au Reichstag approuvera tous les nouveaux amendements du gouvernement impérial en faveur des emprunts de guerre. La récompense ne se fit guère attendre. Avant la guerre, les autorités refusaient de nommer les élus SPD dans les conseils communaux, les pouvoirs organisateurs d’écoles et autres services communaux. Désormais, dans plus de 100 villes et communes, des instructions ministérielles ont confirmé officiellement les sociaux-démocrates dans leurs fonctions. Le SPD devenait ainsi une composante à part entière de la structure de pouvoir.

À quel point la décision de soutenir la guerre fut surprenante et choquante, on le voit dans un discours de Karl Liebknecht, à la mi-février 1915. Il avait « tout mis en œuvre, avant le 4 février 1914, pour convaincre la fraction parlementaire de refuser les crédits », écrit-il à un destinataire inconnu, mais n’était pas parvenu à décider la majorité de gauche à changer d’avis. « Il ne me sembla pas indiqué, à ce moment-là, de m’isoler complètement de mes meilleurs amis du camp radical. Personne ne pouvait prévoir cette trahison du parti. Les 3 et 4 août, tout bascula sens dessus dessous. Nous n’avions que quelques heures, quelques minutes même, à notre disposition et nous nous trouvions, à notre grand effroi, face à un éclatement complet de l’aile radicale. Haase, membre lui-même de la minorité au sein du parti, se laissa convaincre de présenter la déclaration de la majorité ! C’est donc avec des grincements de dents que je me conformai à la majorité. Je le regrettai tout de suite amèrement et, en raison de cette attitude, je suis prêt à en assumer les reproches[16]. »

Lors du vote suivant, le 2 décembre, et lors d’un troisième, le 20 mars 1915, Liebknecht rectifia cette erreur. Il est de ce fait à l’origine de la gauche révolutionnaire en Allemagne et sauve ainsi l’honneur du mouvement socialiste allemand.

Le Parti ouvrier belge (POB) et la guerre

Après que les socialistes allemands eurent décidé de collaborer à l’invasion allemande de la Belgique, leurs camarades des autres pays se retrouvèrent naturellement dans une situation pénible. La population belge elle aussi soutenait en grande partie la nécessité de défendre le pays contre l’invasion. Mais la direction du POB ne se posa même pas la question sur la façon de poursuivre la lutte contre la guerre. Pour reprendre les propos de Vandervelde, les travailleurs belges seront envoyés au massacre en ces termes : « C’est une guerre sainte pour le droit, la liberté et la civilisation, pour le droit des peuples à l’autodétermination. »

Fin juillet, à l’approche de la guerre, le POB approuva la mobilisation de l’armée belge. Le 2 août, l’Allemagne exigea de la Belgique le libre passage de son armée. Le conseil général du POB approuva la décision du gouvernement de rejeter cet ultimatum et décida de voter les crédits de guerre. Aucun socialiste ne contesta cette décision.

Le 4 août 1914, l’armée allemande envahit la Belgique. Le matin même, une session extraordinaire du Parlement se réunit. Le roi fit d’abord un discours. Ensuite, de Broqueville alla à Vandervelde et lui dit : « Vandervelde, nous vous avons nommé ministre d’État. Vous ne pouvez pas refuser. » Les applaudissements sur les bancs socialistes signifièrent pour lui qu’il pouvait accepter sa nomination. Il promit alors le soutien du POB dans le combat à venir et la direction du POB déborda de patriotisme. Louis De Brouckère, catalogué comme marxiste de l’aile gauche et qui avait pourtant déjà fait un séjour en prison… pour propagande antimilitariste, se proposa comme volontaire ! Henri De Man fut lui aussi volontaire ; Jules Destrée expliqua que la lutte des classes devait être laissée temporairement en suspens, au nom de la lutte de la démocratie (belge) contre l’autocratie et le militarisme (de l’Allemagne). Il proposa au roi Albert d’engager ses capacités d’orateur et, fin 1914, en mission pour le roi, il alla encourager les soldats belges sur le front. Même Camille Huysmans, qui était secrétaire du Bureau socialiste international et qui, au départ, avait accepté le passage des Allemands par le territoire belge, changea d’avis après l’ultimatum et l’invasion et vota les crédits de guerre.

Cette prise de position ne fut pas vraiment une surprise. L’attitude du POB envers l’État bourgeois avait été équivoque dès le début. Marcel Liebman cite l’exemple d’un discours d’Émile Vandervelde à la Chambre en 1911. Après que celui-ci — en tant que président officieux de l’Internationale socialiste — eut déclaré que le POB n’était pas un parti national mais international, il affirma dans la même intervention : « Le jour où la Belgique sera attaquée, nous la défendrons. Nous nous battrons comme les autres et peut-être avec plus d’ardeur que les autres[17]. »

Pourtant, en 1880, les socialistes belges ne considéraient pas la Belgique comme leur patrie. Louis Bertrand, l’un des socialistes le plus en vue, publia à l’occasion du cinquantenaire de la Belgique une brochure au titre ironique, « 1830-1880 : cinquante années de bonheur et de prospérité ». Les socialistes n’avaient aucune raison de pavoiser, disait-il, pas plus que les travailleurs ou la classe moyenne. Il qualifiait la révolution belge de 1830 de « révolution volée ». Les héros de 1830 étaient d’authentiques prolétaires, mais la patrie leur avait été tout sauf reconnaissante et ils n’avaient donc pas de patrie à part entière ; ils avaient eu beau être soldats sur les barricades, ils n’avaient pas obtenu le droit de vote. En 1905 encore, le Conseil du parti avait décidé de ne pas participer à la marche aux flambeaux à laquelle on attendait tous les parlementaires pour la célébration des 75 ans de la Belgique.

Mais cette vision de l’histoire ouvrait en fait la porte à une évolution vers le patriotisme et la défense de la patrie. Le travailleur de 1830 n’était sans patrie que dans la mesure où on lui en avait refusé les droits, droits qu’il lui avait fallu conquérir par une dure lutte.

Dans le débat concernant la défense nationale, les socialistes s’étaient d’ailleurs réconciliés assez tôt avec le principe de la défense du territoire. Ils étaient partisans du concept des libéraux progressistes, celui de la « nation armée ». Anseele disait : « Personne n’est vraiment libre s’il ne possède les trois droits suivants : le droit de vote pour promulguer les lois selon ses besoins, une existence assurée afin de ne pas devoir subir la volonté d’autrui par manque de pain, et des armes pour défendre contre des conquérants étrangers ou des oppresseurs nationaux les deux précédents droits de l’homme inviolables. La nation armée, c’est l’armement des pauvres et le désarmement des riches[18]. » Toutes les flèches étaient dirigées contre le système belge démodé du service militaire, par tirage au sort. Sa suppression — et l’introduction du service militaire individuel — fut votée par une majorité « démocratique et progressiste », y compris par les socialistes.

À la veille du dernier grand mouvement de grève en faveur du suffrage universel, le POB débattit à nouveau, lors de son congrès de mars 1913, de la question militaire. Les rapporteurs donnent un bon résumé des conceptions dominant au POB en matière de patrie et de nation : « Le socialisme n’est pas opposé au concept de patrie au sens noble du terme. Non seulement il accepte l’existence des nations, mais il exige leur autonomie et leur indépendance. Il admet également que les peuples libres doivent se préparer à la défense de leur territoire et de leurs institutions démocratiques. Tant que les différends entre pays ne seront pas aplanis par des arbitrages légalement constitués, on devra craindre le recours à la violence. Mais, face aux armées et aux outils de conquête présents à l’étranger et aux sanglants outils d’oppression et de coercition au pays même, le socialisme propose les milices nationales (armement de tous les citoyens pour la défense du pays), une nouvelle forme légale plus adaptée de la mise en place de la défense (exclusivement destinée à la défense) des peuples qui ont une haute opinion de leur liberté mais qui éprouvent en même temps du respect pour la liberté des autres[19]. »

Seuls la vraie gauche du parti (Jacquemotte et Chapelier) et le groupe qui se disait marxiste autour de De Man et de Brouckère défendirent le point de vue socialiste marxiste traditionnel : « Nous, les travailleurs, n’avons pas de pays. » « Qu’ils viennent, les Français et les Allemands ; ils nous donneront l’enseignement obligatoire et ce suffrage universel pour lequel nous abordons une grève générale du travail. » Mais la direction du parti, à savoir Jules Destrée, déclara : « Le prolétariat doit au moins défendre son emploi… Le travailleur ne doit-il pas défendre sa femme et ses enfants ? » Et Vandervelde, qui aimait faire étalage de sa connaissance du marxisme, pour en jeter aussitôt les principes par-dessus bord, d’ajouter : « Oui, dans le Manifeste du parti communiste, il est dit que “les travailleurs n’ont pas de patrie”. Mais cela date de 1848 — la situation était alors loin de ce qu’elle est aujourd’hui. Certes, je comprends que le prolétaire russe n’a pas de patrie. Mais qui oserait prétendre que, dans un pays démocratique comme la Suisse, par exemple, la classe ouvrière n’a pas de patrie ? Le concept de patrie est relatif. On est toujours le compatriote de quelqu’un. Les prolétaires doivent essayer de conquérir une patrie qu’ils peuvent défendre avec amour, de la même manière qu’on peut défendre sa propre mère[20]. »

Après l’occupation de la quasi-totalité de la Belgique, certains dirigeants socialistes comme Anseele et Wauters restèrent dans la partie occupée du pays ; d’autres se rendirent aux Pays-Bas, comme Huysmans en 1915. Après le déclenchement de la guerre, Huysmans continua à s’engager pour arriver à des négociations et à la paix par le biais de l’Internationale. Mais, en fait, il était devenu un patriote, avec une grande admiration pour Albert Ier. Wauters fut un défenseur jusqu’au-boutiste de la patrie. D’autres encore, comme Vandervelde, s’étaient repliés avec l’armée belge. Destrée partit pour l’Italie, encore neutre, au début de la guerre. En 1914-1915, il tenta de convaincre les Italiens de déclarer la guerre aux Puissances centrales, et ce, à l’encontre des socialistes italiens. Et, en effet, l’Italie entra en guerre après que les alliés lui eurent promis des extensions territoriales.

Des compagnons apatrides aux faucons de la guerre

On aurait pu comprendre que les dirigeants du POB n’aient pu s’opposer à la guerre en 1914, à l’époque où une majorité de la population et des soldats croyaient encore en la propagande belliciste. Mais, à partir de 1915, et certainement en 1916, cette supposition n’était plus tenable. Il y avait déjà eu des fraternisations sur le front à la Noël 1914. Furtivement ou en secret, des fraternisations eurent d’ailleurs lieu durant toute la guerre. La haine de classe que les soldats éprouvaient pour les officiers qui les envoyaient régulièrement et inutilement au casse-pipe alors qu’eux-mêmes étaient confortablement planqués en retrait du front, cette haine s’accrut. Les privations en tous genres et la faim poussèrent également la population civile au soulèvement. En France, une vague de grèves eut lieu en mai et juin 1916. Les partis socialistes perdirent des dizaines de milliers de membres, par protestation contre la collaboration de classe, alors que les syndicats gagnaient en force. Chez les socialistes français apparut une minorité qui rejetait la « paix sociale ». En Allemagne, l’opposition au SPD augmenta aussi au sein de l’armée. Jacques Pauwels[21] cite un adage très populaire à l’époque dans l’armée allemande : « Nous ne combattons pas pour la patrie, nous ne combattons pas pour Dieu. Nous combattons pour les riches. Les pauvres, on les abat. » Il y eut des manifestations et des grèves et elles furent réprimées par la violence. Liebknecht lança le slogan : « L’ennemi est dans notre propre pays. » Lui et Rosa Luxemburg se retrouvèrent bien vite en prison. En Russie aussi, les désertions et la rébellion s’accrurent et la sympathie pour les bolcheviks, le parti de Lénine, augmenta rapidement. Dès le début, les bolcheviks s’étaient opposés à la guerre, avaient proposé d’importantes réformes sociales et démocratiques, avaient promis de donner de la terre aux paysans, d’introduire la journée des huit heures et surtout de mettre fin à la guerre. Et c’est d’ailleurs ce qu’ils firent au lendemain de la Révolution d’octobre de 1917.

En Belgique aussi, sur le front de l’Yser, les désertions augmentèrent. De 1 200, officiellement, en 1916, elles passèrent à 5 630 en 1917. Il y eut de nombreux cas de reddition collective. En 1917, la sympathie à l’égard des révolutionnaires de Russie, qui foulaient au pied les autorités supérieures, était très grande, écrit Sophie de Schaepdrijver dans son ouvrage, De Groote Oorlog[22].

Mais cela ne ramena pas la direction du POB à de meilleurs sentiments et les socialistes se révélèrent être de véritables faucons de la guerre. Le 10 mai 1916, le Conseil du parti déclarait : « La classe ouvrière belge est décidée à passer par toutes les misères, à supporter toutes les souffrances pour ne pas avoir une paix allemande qui ne soit pas une paix durable et définitive. On ne doit pas s’imaginer que l’on doit se hâter pour nous. Nous ne demandons pas la paix[23]. »

Que ceci ne corresponde pas à la réalité, Vandervelde avait déjà pourtant pu le voir de près au début de la guerre : fin 1914, à la demande d’Albert Ier, il était allé encourager les soldats belges sur tout le front ; quand il demanda à un groupe de soldats s’ils avaient confiance en leurs officiers, les soldats s’écrièrent que non et se mirent à chanter l’Internationale. Vandervelde fut sidéré. Après cela, le roi estima qu’il valait mieux que Vandervelde ne s’adressât plus aux troupes !

Vandervelde fut jusqu’au bout un partisan de la guerre, à l’instar d’ailleurs de l’écrasante majorité du POB. Bien plus même que les socialistes d’autres pays, qui lui reprochaient son patriotisme belliciste. La direction du POB alla jusqu’à tenter d’attirer ou de maintenir d’autres pays dans la guerre. Vandervelde se rendit en tournée de propagande aux États-Unis et, après la révolution de février 1917, en Russie. En pleine révolution russe, les gens du POB distribuèrent une brochure intitulée « Appel des travailleurs belges à leurs camarades russes » pour continuer la guerre. De Brouckère et De Man allèrent jusqu’à conseiller à des officiers russes de tirer à la mitrailleuse sur des soldats du Septième Corps sibérien, qui se révoltaient. Quand, fin 1916, il y eut des tentatives d’en arriver à une paix séparée pour la Belgique, Vandervelde s’y opposa absolument. Même Albert Ier était plus pacifiste.

Seul Huysmans continua de tenter de rassembler les partis socialistes des pays ennemis. À cet effet, il organisa une conférence à Stockholm en 1917. Mais elle n’eut aucun effet et, au sein du POB, presque personne n’était en faveur de négociations. À mesure que la guerre se prolongeait, les relations entre Vandervelde et Huysmans se refroidissaient. Vandervelde déconseilla même au ministre socialiste britannique Henderson de participer à la conférence de Huysmans à Stockholm. Le Conseil du POB prit position contre cette conférence sur base d’un mémorandum rédigé par Wauters. Les initiatives de paix de Huysmans équivalaient aux yeux de nombreux socialistes à une tentative défaitiste de saper la résistance nationale. Après la guerre, en décembre 1918, Huysmans allait même devoir répondre de sa politique devant le Conseil général du parti.

Le gouvernement apprécia cette prise de position. En 1916, Wauters fut nommé au Comité national de secours et d’alimentation, fondé avec l’accord des Allemands par l’industriel Solvay et le banquier Francqui, qui fit venir des vivres des États-Unis et qui, en fait, fonctionnait comme un appareil officieux de l’État.

En 1915-1916, les milieux dirigeants belges étaient divisés sur la question de savoir si la Belgique allait ou non devoir annexer des territoires après la victoire. Vandervelde y était opposé, de même qu’Albert Ier, sauf pour Malmedy, Moresnet et, si la population était d’accord, pour le Luxembourg. Mais d’autres socialistes éminents y étaient favorables.

Malgré l’opposition de l’aile droite du parti catholique et surtout des dirigeants du mouvement flamand comme Frans Van Cauwelaert et Gustave Sap, le gouvernement fut étendu en 1916 à un gouvernement d’unité nationale avec des socialistes et des libéraux en tant que ministres à part entière. Vandervelde justifia son entrée au sein du gouvernement national en affirmant qu’il y avait une différence entre la participation gouvernementale en temps de guerre et celle en temps de paix et que les courants annexionnistes pouvaient être combattus plus efficacement au sein même du gouvernement. La déclaration du gouvernement prévoyait que la guerre allait se poursuivre sans conclure de paix séparée avec l’Allemagne, qu’on voulait le rétablissement dans leur indépendance totale de la Belgique et… du Congo (sic !) et… le retour du Luxembourg à la Belgique. Vandervelde prétend dans ses Mémoires qu’il y avait également une « tendance à un accord verbal » en faveur d’une université flamande à Gand, ainsi qu’en faveur du suffrage universel simple, mais on n’en retrouve aucune trace dans la déclaration gouvernementale.

Bien avant la guerre, Vandervelde était déjà président du Bureau socialiste international. Après que le libéral Hymans lui eut dit qu’il ne pouvait servir deux maîtres en même temps, l’Internationale (dont faisaient également partie les socialistes allemands et autrichiens) et la Belgique, il répondit qu’il se consacrerait désormais uniquement à la défense de la patrie. Il resta toutefois président du Bureau, mais ce fut Camille Huysmans, le secrétaire, qui continua à tenter de mettre sur pied des négociations à travers l’organisation. Albert Ier comprit d’ailleurs très bien l’utilité de la position de Vandervelde. Fin 1915, les deux hommes parlèrent de la possibilité de pourparlers de paix : Albert ne croyait pas en une victoire militaire, contrairement à Vandervelde. Il allait falloir discuter.

Albert Ier était reconnaissant envers Vandervelde pour une autre raison également. En février 1918, eut lieu à Londres une conférence internationale des partis socialistes des pays alliés, sous la présidence de Vandervelde. Celui-ci parvint à éviter une motion sur l’internationalisation du bassin du Congo après la guerre : s’appuyant sur la possibilité que les socialistes deviennent effectivement le parti le plus fort de toute l’Europe, Vandervelde avait fait en sorte que la Belgique ne perdît pas le Congo.

Des concessions par crainte de la révolution

Comme cela a été dit, dès 1916 et surtout après la Révolution d’octobre, la lassitude envers la guerre adopta, dans toute l’Europe occidentale, des formes de plus en plus dangereuses pour les détenteurs du pouvoir. Albert Ier en était bien conscient et cherchait une issue, même sous la forme d’une paix séparée avec l’Allemagne, par crainte que la poursuite de la guerre n’aboutît à la révolution comme en Russie. Déjà, en septembre 1916, il avait été informé que le mécontentement régnait parmi les militaires derrière le front en France, et qu’il y avait même des tendances républicaines. Le Premier ministre catholique Poullet partageait lui aussi cet avis : les catholiques eux non plus n’étaient pas rassurés à propos de l’évolution du POB. Début 1917, dans un dépôt d’artillerie belge tout près du Havre, des ouvriers belges avaient arrêté le travail, étaient allés se plaindre de leur nourriture et de leurs bas salaires auprès de Vandervelde, qui les avait soutenus. Le gouvernement refusa toute concession et Vandervelde présenta sa démission. Cela fut refusé, mais, parmi les éléments les plus conservateurs du gouvernement, ces événements soulevèrent des questions quant à la loyauté du POB à l’égard du gouvernement.

La crainte d’une révolution fut encore renforcée quand, en octobre 1918, un mouvement révolutionnaire se mit aussi en marche en Allemagne. Le prince Max von Baden, chancelier de l’Empire, démissionna et fut remplacé par le socialiste Ebert. Le 9 novembre, la république fut proclamée et le kaiser s’enfuit. Le 10 novembre, un comité de soldats allemands venus de Berlin débarqua à Bruxelles. Ces soldats insurgés avaient chassé l’administration allemande d’occupation.

Au sein du POB aussi, désormais, des militants s’opposaient à la ligne officielle du parti. Certains se battirent aux côtés des bolcheviks, comme Frédéric Legrand, un forgeron montois qui, pendant la guerre, avait été envoyé dans les fabriques d’armement en Russie en compagnie d’autres travailleurs belges et qui, à Saint-Pétersbourg, était devenu la cheville ouvrière d’un groupe belge de bolcheviks de quelque 300 travailleurs. Il y avait rencontré Julien Lahaut qui, à l’époque, était soldat et qui allait devenir plus tard dirigeant du Parti communiste belge. Legrand participa à la prise d’assaut du palais d’Hiver le 5 novembre 1917. Plus tard, il fut reçu par Lénine en même temps qu’une délégation de travailleurs belges et, jusqu’en 1921, il combattit aux côtés des bolcheviks.

Au POB même, tant en Flandre qu’à Bruxelles et en Wallonie, l’aile gauche s’opposa à Vandervelde. Le Groupe de la paix, de Gand, dont le poète Richard Minne était membre, exigea en 1918 la fin de la guerre et la solidarité avec la Révolution d’octobre. Le groupe était partisan de la création d’une Troisième Internationale, puisque la Deuxième Internationale, à laquelle la direction du POB était restée fidèle, n’avait pas été en mesure d’empêcher la guerre.

Quand les soldats allemands se révoltèrent contre leurs officiers et instaurèrent un conseil révolutionnaire à Bruxelles, à l’exemple de ce qui se passait en Allemagne, des militants du POB et des membres de la Jeune Garde socialiste se joignirent à eux. L’un d’eux était Joseph Jacquemotte, le futur président du Parti communiste. En août 1920, le Premier ministre du gouvernement à participation socialiste laissa passer un transport d’armes pour les troupes contre-révolutionnaires en Pologne. Mais, lors du chargement à Anvers, une caisse se brisa et les dockers virent qu’elle contenait des fusils. Immédiatement, ils arrêtèrent le travail, d’autant que leur syndicat international avait appelé à boycotter ces transports. Le baron von der Lancken, l’une des figures de proue des autorités d’occupation allemande, chercha à contacter la direction du POB afin d’empêcher que la population soit aspirée dans une révolte. Mais le POB n’avait nullement l’intention de participer à l’insurrection : Wauters, qui fut invité par les insurgés allemands, refusa toute collaboration et Anseele, qui fut nommé par les insurgés président de la « République belge », déclina la proposition.

Les membres dirigeants du POB ne s’occupaient pas de révolution, avaient abandonné la lutte des classes dès le début de la guerre et les socialistes restés en territoire occupé étaient devenus des patriotes fidèles au roi. Au sein du Comité national de secours et d’alimentation, le parti avait prouvé sa loyauté. Il n’aurait pas une seconde envisagé de déposer Albert Ier. Et on allait s’en apercevoir bien vite.

Il avait d’ailleurs déjà été décidé qu’en vue d’un transfert de pouvoir, une commission consultative gouvernementale serait constituée, formée de quatre catholiques, deux libéraux et deux socialistes. Le POB serait représenté par Wauters et Anseele. Après l’avancée de l’armée belge depuis l’offensive de fin septembre 1918, le roi Albert s’était installé au château de Loppem, près de Bruges. C’est là que sera discutée la question de l’après-guerre. À l’instar du banquier Francqui, Albert voulait déminer la situation socio-économique explosive grâce à l’introduction rapide de quelques réformes politiques radicales. Joseph Wauters lui avait parlé de la méfiance des travailleurs vis-à-vis du gouvernement et des classes dirigeantes, et montré clairement qu’il n’y avait plus de temps à perdre, faisant allusion aux événements en Allemagne et en Russie. Le 14 novembre, un nouveau gouvernement, le premier de Léon Delacroix, fut constitué avec les trois partis.

Le roi était partisan de l’intégration totale des socialistes dans le régime et pour cela, une modification de la loi électorale était l’idéal. On accorda le droit de vote aux hommes dès l’âge de 21 ans (système du suffrage universel simple). Les socialistes ne voulaient pas du suffrage des femmes parce qu’ils craignaient que cela ne jouât en faveur des catholiques. Le POB reçut trois postes ministériels importants : Wauters devint ministre de l’Industrie, de l’Emploi et de l’Approvisionnement, Anseele devint ministre des Travaux publics et Vandervelde reçut le portefeuille de la Justice.

Il fut décidé que les prochaines élections auraient déjà lieu sous le système du suffrage universel simple. C’était une violation de la Constitution : le parlement sortant doit désigner préalablement tout article soumis à révision, avant approbation par le nouveau parlement. Mais nécessité fait loi et, dans ce cas, la nécessité était la crainte d’une révolte. Organiser des élections selon l’ancien système signifiait que ceux qui avaient le plus souffert de la guerre, à savoir les travailleurs et les soldats du rang, n’obtiendraient qu’une seule voix alors que les autres en auraient plusieurs. Cela aurait pu déboucher sur un dangereux mécontentement. La peur de la révolution continua à se faire sentir dans les plus hautes sphères. Albert aussi restait méfiant : le 14 novembre, il avait dit au général français Degoutte qu’il nourrissait quelque crainte à l’égard des socialistes belges : il avait confiance en Vandervelde et Anseele, mais pensait qu’ils pouvaient perdre le contrôle de leur base.

Les sauveurs de l’ordre existant

Fin 1918, la volonté de négociation du POB devint très forte en raison de l’atmosphère révolutionnaire qui régnait alors en Europe. En Belgique, il avait fallu trois grèves générales (en 1893, 1902 et 1913), puis surtout la Révolution d’octobre, pour que les travailleurs puissent arracher le suffrage universel masculin en 1919. Une nouvelle grève générale fut nécessaire en 1919, s’ajoutant à la crainte du vent révolutionnaire d’Octobre, avant que, en 1921, ne fussent introduites la journée des 8 heures et la semaine des 48 heures.

Le parti n’utilisa pas la situation pour imposer une révolution sociale, mais se déclara satisfait des réformes, qui ne touchaient pas au système existant. En mai 1918, depuis la Belgique occupée, le conseil général et la commission syndicale précisèrent leur programme de revendications dans une note transmise à Vandervelde et à de Brouckère. Cette note comprenait quatre points : le suffrage universel simple à partir de 21 ans, la suppression de l’article 310 du Code pénal qui interdisait les piquets de grève, la liberté d’association pour les fonctionnaires et la représentation du POB dans le travail de reconstruction nationale. Ils ne voulaient pas créer des difficultés au régime auquel ils s’étaient identifiés pendant la guerre.

Dès le début, les dirigeants du POB furent donc du côté de la contre-révolution. Destrée haïssait la Révolution d’octobre. De Lénine, il disait que c’était un « personnage insignifiant, moitié Mongol, moitié boche ». Vandervelde lui aussi était convaincu que la révolution allait échouer, car « les travailleurs russes sont en majeure partie illettrés ». Pendant toute la guerre civile, le journal du POB, Le Peuple, mena une campagne haineuse contre la Révolution d’octobre et contre les autres révolutions en Europe. En décembre 1918, il écrivit qu’« un succès des spartakistes en Allemagne rendrait nécessaire une invasion des troupes anglaises et françaises ». Leurs semblables en Allemagne assumeront même la tâche de noyer dans le sang la révolution allemande. En mai 1919, le journal du POB soutint l’intervention étrangère contre le pouvoir soviétique et, en novembre 1920, il compara les commissaires du peuple, c’est-à-dire les ministres soviétiques, à « une modernisation de l’attaque à main armée ».

Depuis cette époque-là, le parti socialiste a été un soutien solide du régime capitaliste. Moins de dix ans plus tard, cela plongera encore la population dans une nouvelle crise économique profonde, amènera le fascisme au pouvoir en Allemagne, et conduira à une nouvelle guerre mondiale. Aujourd’hui, nous nous enfonçons de nouveau dans une crise profonde et le danger de nouvelles guerres devient de plus en plus réel.

Depuis lors également, le mouvement ouvrier est divisé. En 1919, Lénine fondait l’Internationale communiste, la Troisième Internationale, afin de remplacer l’Internationale sociale-démocrate qui avait trahi tous les idéaux socialistes. Cette nouvelle Internationale devint un pôle d’attraction pour tous les mouvements qui étaient restés révolutionnaires. En 1921 fut fondé le Parti communiste de Belgique, section belge de la Troisième Internationale. Ce fut cette aile révolutionnaire du mouvement ouvrier qui allait mener la lutte contre le fascisme et constituer le principal acteur dans la victoire sur l’Allemagne nazie.

Aujourd’hui, la lutte contre le capitalisme et pour la paix est toujours le point numéro un à l’ordre du jour.

Herwig Lerouge (herwig.lerouge at teledisnet.be) est rédacteur en chef d’Études marxistes.


[1] Les paragraphes suivants s’appuient sur Leo Michielsen. Geschiedenis van de Europese arbeidersbeweging. Chap. 11, http://www.marxists.org/nederlands/michielsen/1976/geschied/11.htm.

[3] F. Engels : lettre à A. Bebel (22-12-1882). MEW, Band 35, p. 416. Repris dans Geschichte der deutschen Arbeiterbewegung, Band 2. Berlin/DDR, 1966, p. 666. Cité dans une contribution de H.P. Brenner lors d’une conférence internationale des partis PTB, NCPN, DKP et KPL à Aix-la-Chapelle, les 13 et 14 février 2014. La plupart des citations en allemand proviennent de cette contribution.

[4] Rosa Luxembourg, La crise de la social-démocratie (« brochure Junius »), chap. 3. L’Altiplano, 2009 (ISBN : 978-2-35346-033-5), p. 73. Cette loi, adoptée le 14 juin 1900, décidait le doublement de la flotte.

[5] Lénine, « Les tâches de la social-démocratie révolutionnaire dans la guerre européenne », Œuvres, tome 21, p. 9.

[6] Ibid., p. 10.

[7]        Lénine, lettre du 17 octobre 1914 à A. G. Chliapnikov, Œuvres, tome 35, p. 158.

[8] Ibid.

[9] Ibid., p. 159.

[10] « Septemberprogramm » du 9 septembre 1914. Cité dans Fritz Fischer, Germany’s Aims in the First World War, W.W. Norton & Company, Inc., 1967, http://www.wwnorton.com/college/history/ralph/workbook/ralprs34.htm.

[12] Ibid.

[13] Berlin 1917-1918. Parteiveteranen berichten über die Auswirkungen der Großen Sozialistischen Oktoberrevolution auf die Berliner Arbeiterbewegung, Berlin 1957, pp. 13 et 14-15. Citation dans Geschichte der deutschen Arbeiterbewegung, Band 2, p. 429.

[14] De « Handbuch zur Geschichte der deutschen Arbeiterbewegung », Band 2. Berlin/DDR 1987, p.782

[15] « Erklärung der Sozialdemokratischen Partei zum Kriegsausbruch abgegeben vom Fraktionsvorsitzenden Haase im Reichstag (4 Augustus 1914) », Verhandlungen des Reichstags, XIII. LP., II. Sess., 1914, Bd. 306, pp. 8 et suivantes. Cité dans Ernst Rudolf Huber, Dokumente zur deutschen Verfassungsgeschichte. 2.

[16] K. Liebknecht : « Brief an einen Unbekannten. 18 februari 1915 », Gesammelte Reden und Schriften, Bd. VIII, pp. 195 et suivantes.

[17] Marcel Liebman, Les socialistes belges 1914-1918 : Le P.O.B. face à guerre, p. 4. La revue nouvelle, Fondation Joseph Jacquemotte, Vie Ouvrière, 1986.

[18] Cité dans Vanschoenbeeck, « Socialisten : gezellen zonder vaderland ? De Belgische Werkliedenpartij en haar verhouding tot het “vaderland België”, 1885-1940 », dans BEG-CHTP, no 3 (1997), http://www.cegesoma.be/docs/media/chtp_beg/chtp_03/chtp3_015_Vanschoenbe...

[19] Vanschoenbeeck, ibid.

[20] Cité dans Jan Godderis : « Oorlog aan de oorlog !? De houding van de Belgische Werkliedenpartij ten aanzien van het leger 1885-1914 ». Mémoire présenté à la faculté de philosophie et lettres pour l’obtention d’une licence en histoire. Année académique 2003-2004, Université de Gand, http://www.ethesis.net/werkliedenpartij/werkliedenpartij_inhoud.htm.

[21] Jacques Pauwels, De Groote Klassenoorlog, EPO, 2014.

[22] Sophie De Schaepdrijver, De Groote Oorlog. Het Koninkrijk België tijdens de Eerste Wereldoorlog, Hautekiet, Atlascontact, 2013, p. 222. Une traduction française de la première édition de ce livre, La Belgique et la Première Guerre mondiale, est parue chez Peter Lang en 2004.