Les habits de l’establishment

Table des matières: 
Études marxistes no. 111
Auteur: 
Staf Henderickx

Dis-moi où tu travailles… Combien tu touches… Ce que tu possèdes… Et je te dirai comment tu vois le monde. La position qu’on adopte en tant qu’individu au sein d’une société de classes avec des intérêts opposés détermine fortement la pensée, les idées. Mais ce n’est pas mécanique. Dans chaque société, il existe aussi un combat pour les idées. Celui qui gagnera cette bataille des idées déterminera pour une bonne part la direction qu’empruntera une société. Dans son nouveau livre1, The Establishment2, Owen Jones examine les points d’appui de la richissime et puissante élite britannique pour continuer à faire croire au peuple du Royaume-Uni qu’elle est la seule alternative politique, qu’elle est la gardienne de la démocratie.

Ce ne sont pas les raisons qui manquent de remettre en question la société britannique dirigée par l’establishment actuel. Après une période de triomphalisme arrogant dans le monde entier, et surtout dans le pays où la City représente le cœur palpitant de l’élite britannique, l’infarctus s’est produit : le krach financier de 2008 a mis le pays au bord de l’effondrement total. Ce n’était qu’un début ; au cours des années suivantes, l’establishment britannique a été ravagé par une succession ininterrompue de scandales. Ainsi, on a découvert que la plupart des membres du Parlement s’appropriaient l’argent des impôts pour couvrir de prétendues dépenses parlementaires, parmi lesquelles des téléviseurs à écran large, une résidence secondaire, des abris de chasse, des films pornos, voire le creusement de douves autour de leur propriété. Entre-temps, la police, elle aussi, s’empêtrait dans toute une série de scandales, allant de la mort d’innocents à la compromission de ministres en guise de représailles. Une culture policière émaillée de conspirations et de mises sous éteignoir a fait son apparition. Après la révélation des écoutes téléphoniques systématiques par le tabloïd News of the World (du magnat de la presse Rupert Murdoch), il est apparu clairement que la presse de droite avait bien peu d’égards pour les « libertés individuelles » qu’elle n’avait pourtant jamais cessé d’encenser. Les banques, le Parlement, la police et la presse ont perdu ainsi une grande partie de leur crédibilité auprès des Britanniques.

Les chiffres racontent aussi une triste histoire de recul social. Selon les chiffres du gouvernement 860 000 personnes ont perdu leur allocation entre juin 2012 et juin 2013, une augmentation de 360 000 cas par rapport à l’année précédente. Certains groupes ont été touchés de façon disproportionnée. L’organisation charitable Homeless Link constate que près d’un tiers des sans-abri qui vivent d’une allocation de chercheur d’emploi ont été sanctionnés. Dans Austerity Britain on peut lire que près d’un million de personnes reçoivent une aide des banques alimentaires. Selon le Trussell Trust, le plus grand fournisseur des banques alimentaires, plus de la moitié des nécessiteux dépendraient d’aumônes à la suite d’économies budgétaires ou de leur radiation des listes d’allocataires.

Il n’empêche que l’establishment parvient encore à entraîner une grande partie du public britannique derrière son discours. La récente victoire électorale du parti conservateur en est un parfait exemple. Elle s’est appuyée sur une campagne médiatique qui n’a cessé de taper sur le même clou : l’ancien gouvernement travailliste de Gordon Brown est responsable du krach financier de 2008 et du chaos social et économique qui a suivi. La propagande n’a pas cessé de répéter ce mensonge : « Vous voulez retomber dans ce chaos ? Ou vous continuez avec nous pour une relance économique ? » C’est un mensonge, car, bien sûr, le krach financier a été déclenché par les spéculations irresponsables des secteurs financiers du monde entier. Mais ça ne les gêne pas. La réélection de Cameron lui confère le « mandat démocratique » de poursuivre sa politique sévère de restrictions. Naturellement, des pressions se font sentir d’en bas. Ce week-end du 21 juin 2015, un quart de million de personnes manifestaient dans les rues de Londres contre cette politique. C’est la raison pour laquelle une question lancinante taraude l’esprit des détenteurs du pouvoir : comment garder le pouvoir malgré cette pression d’en bas ? L’establishment est un caméléon qui s’adapte aux circonstances afin de continuer à survivre et à diriger. Page après page, Owen Jones déshabille l’establishment : le complet sur mesure et bien repassé du membre du Parlement, l’uniforme du policier, la toge du juge, la chemise du magnat de la presse et le manteau de fourrure de la reine… jusqu’à ce que l’establishment se retrouve complètement déshabillé et qu’on lui ait ôté même la feuille de vigne de la démocratie.

Le travail de préparation : les précurseurs

Durant la période de l’après-guerre, l’establishment du Royaume-Uni s’est vu obligé d’accorder des réformes sociales. Malgré son rôle prestigieux dans la Seconde Guerre mondiale, Churchill et son parti conservateur avaient perdu les élections. Cela a été le début d’une série de gouvernements travaillistes et d’une série de réformes sociales. La conception dominante dans la société britannique, le consensus, était celle d’une société où les représentants des travailleurs, les syndicats, et ceux des employeurs concluaient des accords en négociant. Même le parti conservateur acceptait ce consensus. Mais pas quelques têtes brûlées de droite, qui se creusaient la tête pour créer un cadre dans lequel l’idéologie du libre marché allait redevenir toute-puissante.

Cela a commencé déjà en 1947 dans une station en Suisse, au mont Pèlerin. Début avril, une quarantaine d’intellectuels venus d’un peu partout en Occident — dont des universitaires, des économistes et des journalistes — s’étaient installés à l’hôtel du Parc. À l’issue d’une semaine de débats, la réunion est parvenue à une communauté de vues et a publié une déclaration sur le nouvel ordre mondial qui devait s’établir sur les décombres de la Seconde Guerre mondiale. « Les valeurs fondamentales de la civilisation sont en danger », prévenait le groupe dans sa déclaration de principes. « Dans de vastes parties de la planète, les conditions essentielles pour atteindre la dignité humaine et la liberté ont déjà disparu de la carte. » La victoire de l’Union soviétique sur le nazisme et la progression rapide des mouvements indépendantistes sous la direction des partis communistes, comme en Chine, avaient selon eux amené l’humanité au bord du gouffre. La principale raison de ce déclin était « la disparition de la foi dans la propriété privée et dans le marché concurrentiel ». La Société du Mont-Pèlerin était née. Elle s’inscrivait dans l’héritage spirituel de l’économiste britannique, né en Autriche, Friedrich Hayek. L’une des principales positions de ce dernier était celle-ci : « Nous avons progressivement abandonné cette liberté dans les choses de l’économie sans laquelle jamais la liberté politique et personnelle n’a existé dans le passé. » Vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, Hayek a publié La route de la servitude, un livre qui a connu un succès époustouflant. Des centaines de milliers d’exemplaires ont été vendus en Grande-Bretagne et dans d’autres pays occidentaux. Une version condensée a paru dans le Reader’s Digest d’avril 1945. Mais la publication de livres et de périodiques était trop sporadique. La Société du Mont-Pèlerin s’attela donc à la création de laboratoires d’idées, censés coordonner tout le travail d’étude et de propagande. Au milieu des années 50, la société a réussi à fonder un premier think tank : l’Institute of European Affairs (IEA). Son objectif était la diffusion des idées libre-échangistes au beau milieu d’un climat politique hostile. « On a fait passer les gens de l’IEA pour des fous », raconte son actuel directeur général, Mark Littlewood. « Il était toutefois perçu comme intellectuellement honnête, mais allait au-delà des limites de la pensée habituelle. »

Au milieu des années 70, le consensus de l’après-guerre se mit à chanceler. Le cadre international des finances mondiales, avec les accords de Bretton Woods, fut unilatéralement abandonné par les États-Unis en raison des dépenses de la guerre du Vietnam, devenues incontrôlables. Deux ans plus tard, les pays producteurs de pétrole proclamaient un embargo qui déclenchait un « choc pétrolier ». L’inflation a atteint des sommets dans le monde occidental, alors que dans le même temps l’économie stagnait. Les marges bénéficiaires sont tombées au plus bas. Pour les précurseurs du mont Pèlerin, l’heure de la vérité avait sonné. « Seule une crise — réelle ou supposée — peut déclencher un véritable changement », a déclaré Milton Friedman. « Quand la crise frappera, l’action à entreprendre dépendra des idées véhiculées dans les couloirs » et « brusquement, ce qui était impossible politiquement devient politiquement inévitable ». L’establishment, lui aussi, voyait des opportunités dans les crises dont lui-même était coresponsable. Cette leçon d’histoire du penseur de droite s’est vue appliquée avec un succès relativement important en Grande-Bretagne. L’inflation augmentait et les syndicats tentaient de protéger le niveau de vie par le biais de négociations salariales. Une vague de grèves a déferlé sur tout le pays et a mis à l’arrêt les secteurs essentiels des services dans de vastes portions du pays pour culminer avec l’« hiver du mécontentement », en 1978-1979. Mais, malgré un certain nombre de victoires des syndicats, l’ensemble du mouvement syndical s’est trouvé au bord d’une défaite fatale. La Grande-Bretagne est tombée peu à peu sous le charme des idées des précurseurs du mont Pèlerin. Parmi les nouveaux laboratoires d’idées qui furent lancés dans une Grande-Bretagne en crise figure le Centre for Policy Studies (CPS), fondé en 1974 par Margaret Thatcher et Keith Joseph, fils d’un riche magnat du béton. Non seulement les laboratoires d’idées, mais les agences publicitaires elles aussi contribuèrent à populariser ces idées. Dans les années 70, Timothy Bell — devenu depuis Lord Timothy Bell — a été un personnage clé de la croisade thatchérienne. Aujourd’hui, il dirige Bell Pottinger, une agence de relations publiques qui opère pour des clients allant du gouvernement biélorusse et de la femme du président Assad de Syrie à la fondation Pinochet. Bell était la cheville ouvrière des campagnes médiatiques incroyablement efficaces de Thatcher qui ont valu à la Dame de fer victoire sur victoire. Pour la campagne électorale à succès des tories, en 1979, il a conçu la fameuse affiche « Le Labour ne fonctionne pas »3 avec, à l’arrière-plan, l’image d’une longue file de chômeurs aux portes d’une agence pour l’emploi. Lors de la grève des mineurs de 1984-1985, Lord Bell a contribué à orchestrer la pire attaque du National Coal Board contre les syndicats. La défaite de ces derniers a constitué une victoire écrasante de Thatcher dans sa guerre contre les travailleurs.

Par la suite, bien d’autres think tanks allaient encore apparaître. Des personnages de droite du monde des affaires virent tout le profit qu’il y avait à tirer de ces « philosophes » de droite et sponsorisèrent les activités de ces « précurseurs », ce qui les mit en mesure de créer de nouveaux think tanks. La liste des administrateurs du think tank Policy Exchange, par exemple, est en fait une liste de millionnaires de la City et de donateurs tories. L’un d’eux est Simon Brocklebank-Fowler, fondateur du groupe de lobbying financier Cubitt Consulting, qui a versé en cadeau des dizaines de milliers de livres au parti conservateur. Parmi les noms des autres administrateurs, nous trouvons également le CEO de la société bancaire Edmond de Rothschild Ltd, Richard H. Briance, un donateur conservateur, et Theodore Agnew, administrateur délégué d’une compagnie d’assurance, désigné par le ministre tory de l’Enseignement, Michael Gove, comme membre non exécutif de la direction du département de l’Enseignement, et qui a versé 134 000 livres dans les caisses de Policy Exchange. Parmi les autres administrateurs, on trouve le manager de hedge fund George E. Robinson, qui a remis 372 000 livres aux conservateurs, poussé par le CEO de la chaîne de vêtements Next. De même, l’ancien conseiller du chancelier de l’Échiquier (ministre des Finances) George Osborne, Simon Wolfson, a offert 383 350 livres.

Nous pouvons également citer Reform, un think tank de droite spécialisé dans la propagande en faveur de la privatisation des services publics. « De tout notre argent, 70 % proviennent des entreprises et 30 % de dons individuels », explique Nick Seddon, l’ancien administrateur délégué du think tank. Parmi les donateurs de Reform, nous trouvons des géants commerciaux comme le General Healthcare Group, BMI Healthcare et Bupa Healthcare, qui ont tout intérêt à la liquidation des services publics au profit du privé. Seddon lui-même a été responsable de la section communication de Circle Partnerships, qui se présente comme « la plus grosse société européenne sur le plan des soins de santé » et l’une des entreprises qui ont d’importants intérêts dans la privatisation du NHS, le service national de santé. En 2012, Circle Partnerships a repris Hinchingbrooke Health Care Service. C’était la première fois dans l’histoire qu’un hôpital du NHS se retrouvait aux mains du secteur privé. Cet exploit était un vieux rêve de Reform. Seddon était l’auteur d’articles préconisant le licenciement de 150 000 travailleurs du NHS, des économies à court terme sur le budget du NHS et le ticket modérateur pour les visites à domicile. Il défendait également des soins de santé « avec d’importants moyens financiers […] non pas organisés par le gouvernement, mais bien par les compagnies d’assurance et autres organisations qui n’ont de compte à rendre qu’aux patients ». Le président de Reform, Sir Richard Sykes, siégeait précédemment à la direction d’innombrables entreprises pharmaceutiques, y compris GlaxoSmithKline ; en 2011, on lui confia la présidence d’Imperial College Healthcare NHS Trust. Ici aussi, ce sont une fois de plus les intérêts des entreprises qui poussent des « éclaireurs » à la tête d’affaires dont ils pourront tirer directement profit.

Les think tanks lancent des idées de droite dans les médias et des journalistes les reprennent comme si c’étaient des informations objectives et ouvrent ainsi la voie aux hommes politiques pour qu’ils les récupèrent et les utilisent. Margaret Thatcher n’a pas osé toucher au NHS et à la Royal Mail à l’époque, parce qu’une écrasante majorité des Britanniques voulaient continuer à bénéficier du bon fonctionnement de ces services. Grâce au travail de préparation des think tanks, l’idée que « le privé fonctionne mieux, l’État ne fonctionne pas » a été largement répercutée et, actuellement, Cameron est bel et bien occupé à réaliser la privatisation de ces services.

Un autre moteur de la révolution néolibérale n’est autre que ce qu’on a appelé les « mouvements de masse indépendants ». Des groupes d’action, tel le groupe « Contre les gaspillages par l’État », recrutent des activistes qui croient sincèrement lutter contre la corruption. Mais leurs dirigeants cachés transforment le mouvement contre la corruption en un mouvement contre la seule fraude sociale et ils préparent ainsi le terrain pour rendre les économies sociales acceptables aux yeux du grand public.

Matthew Elliott est le fondateur du groupe d’action Taxpayers’ Alliance4. Il maîtrise comme pas un la culture d’une image de populiste sans complexe. « Il existait encore un créneau pour un groupe de campagne qui, eh oui, semait des idées sur les réductions d’impôt et sur les revenus, quoique pas de la façon dont l’IEA5 le fait si magnifiquement dans ses think tanks universitaires, mais d’une façon plus populaire et avec une saine compréhension des médias. » Elliott est allé aux États-Unis demander conseil à des précurseurs de droite qui connaissaient le succès et qui réclamaient des économies sévères aussi bien dans les impôts que dans les dépenses, du genre Americans for Prosperity, National Taxpayers Union, Citizens Against Government Waste et Freedom Works. Entre 2005 et 2009, la Taxpayers’ Alliance a reçu 80 000 livres d’une organisation obscure appelée Midlands Industrial Council, qui avait également offert 1,5 million de livres au parti conservateur, de même qu’à un fonds qui, lors des élections de 2005, avait contribué à faire élire des candidats conservateurs. Parmi les personnages clés de ce Conseil, nous trouvons d’éminents hommes d’affaires de droite, comme Sir Anthony Bamford, le propriétaire de JCB, le gros ponte de la construction Malcolm McAlpine et le baron des paris Stuart Wheeler. Ces organisations se présentent elles-mêmes comme sans parti ou comme groupes de campagne « de base » de citoyens inquiets, et non pour ce qu’elles font en réalité : ouvrir la voie à des hommes politiques de droite. L’influence extraordinaire de la Taxpayers’ Alliance est universellement reconnue. En 2008, The Guardian la considérait comme « sans doute le groupe de pression le plus influent du pays ».

Les membres du Parlement, ceux qui travaillent dur pour l’establishment

Dans le nouvel ordre politique de Thatcher, la réduction radicale des taxes des riches et de l’impôt sur les grandes entreprises, les privatisations des services publics, la législation antisyndicale la plus limitative du monde occidental, le déchaînement de la propagande en faveur des bienfaits du marché deviennent les piliers incontestés du nouveau consensus. Thatcher a écrasé les syndicats, y compris des mineurs que l’on estimait pourtant invincibles. Elle a vendu à l’encan à des propriétaires privés des entreprises et services d’utilité publique, comme l’approvisionnement national en énergie et les logements sociaux, et elle a réduit les taux d’imposition les plus élevés, les ramenant d’abord à 60 %, ensuite à 40 %. On en était arrivé au point où ceux qui fonctionnaient en dehors du scénario du libre marché étaient considérés comme des excentriques, des gens douloureusement naïfs s’ils étaient encore jeunes, ou des dinosaures politiques s’ils étaient un peu plus âgés. Le parti travailliste avait de plus en plus succombé sous ce laminage idéologique et avait capitulé au lieu de se lancer dans la bataille des idées. En 1994, lorsqu’il a été élu président du parti, Tony Blair a rebaptisé le Labour Party pour en faire le New Labour Party. Il court-circuitait ainsi la démocratie interne du parti par crainte de la confrontation avec les militants. Lors des conférences annuelles du Labour, les militants du parti et les syndicalistes introduisaient des motions en faveur de la renationalisation des chemins de fer et en faveur d’un programme de construction de logements sociaux. Chaque fois, ces motions étaient balayées d’un revers de main. Tony Blair était fermement décidé à mettre également un terme à la dépendance financière du parti vis-à-vis des syndicats. En lieu et place, il se mit en quête de soutien financier auprès d’individus fortunés. Ce n’est pas pour rien que Thatcher avait prétendu, après la première défaite de son parti conservateur : « Notre plus grande victoire est le New Labour. » Ce qu’il y avait de « nouveau », dans ce New Labour, c’est qu’il avait fini par faire siens les mantras de l’establishment.

La vie politique britannique est depuis lors maintenue dans un étau idéologique étouffant par les deux grands partis politiques, au nom du « bon sens », du « centre » équilibré. Là où, auparavant, se manifestaient de grandes contradictions politiques et idéologiques dans la vie politique, ces confrontations, désormais, ne portent plus que sur des nuances. Une fois au pouvoir, les hommes politiques du New Labour ont épousé les doctrines de l’establishment et porté aux nues les bienfaits du libre marché, des affaires et de l’esprit d’entreprise. Une fois évincés du gouvernement, ils ont tenté de nouer des contacts avec les élites économiques dont ils avaient été les ardents défenseurs. Les hauts responsables du New Labour sont même allés jusqu’à s’enrichir en allant travailler pour des intérêts commerciaux diamétralement opposés aux valeurs traditionnelles d’un parti « socialiste ». Des ministres de la Santé publique sont devenus les mercenaires de sociétés privées de soins de santé, des ministres de la Défense ont fini leur carrière dans la poche des géants industriels de la défense. Ce qui naguère restait limité à la doctrine des « précurseurs » s’est mué en un projet d’enrichissement rapide. Les avocats du consensus bénéficient d’avantages personnels, en vue de son maintien. Les passerelles entre les mandats politiques, les fonctions clés comme rédacteurs ou journalistes dans les médias ou comme directeur général dans les multinationales sont exceptionnellement bien huilées. Les élites politiques et les élites nanties ne sont pas des entités différentes : elles coïncident largement. On peut difficilement réfuter la conclusion de Thatcher que, fondamentalement, le New Labour ne croyait plus à grand-chose, hormis sur certains points, comme l’argent.

Fondamentalement, la plupart des hommes politiques ne s’écartent que rarement du nouveau statu quo politique enclenché par le thatchérisme. Celui que l’on soupçonne seulement de sortir un peu des sentiers battus se fait stigmatiser et houspiller. L’élection d’Ed Miliband à la présidence du Labour a été perçue comme une rupture inacceptable avec la pensée de l’establishment. Les médias, ainsi que ses adversaires politiques, lui ont collé l’étiquette d’« Ed le rouge » parce que son père, Ralph Miliband, avait été jadis un éminent universitaire marxiste. Son programme social-démocratique mitigé allait sans doute trop dans le sens d’un retour à la politique vaincue des années qui avaient précédé le New Labour. Dans la presse, il était régulièrement présenté comme à la botte des « barons syndicalistes ». N’oublions pas, toutefois, que les dirigeants syndicaux, eux, au moins sont élus, ce qui n’est pas le cas, par exemple, des barons qui dirigent les médias britanniques. Il semblait inacceptable pour les médias qu’un homme sur lequel ils avaient collé l’étiquette d’« Ed le rouge » pût un jour devenir Premier ministre britannique. Même si rares étaient ses propositions politiques qui eussent pu constituer une menace pour l’establishment.

Il n’y a pas de médias indépendants

Il n’y a pas que les hommes politiques pour assurer le maintien de la pensée de l’establishment. Les médias aussi, dont il est pourtant supposé que, dans toute démocratie au fonctionnement normal, ils critiquent et contestent l’ordre établi. Mais, pour les médias britanniques, ce rêve s’est envolé depuis très longtemps. Hormis The Guardian et The Independent, pratiquement tous les journaux sont sous le contrôle du magnat des médias Rupert Murdoch. L’homme l’a confirmé lui-même en 2007 dans son témoignage devant la commission d’enquête de la Chambre des Lords à l’occasion du scandale des écoutes. « Monsieur Murdoch n’a pas caché qu’il faisait la pluie et le beau temps, tant sur le plan économique que sur le plan rédactionnel », peut-on lire dans les notes de la commission. L’actuelle ministre du cabinet de l’ombre du Labour, Angela Eagle, déclare : « Il est on ne peut plus clair qu’il n’existe pas de médias libres. Idéologiquement, les médias de ce genre sont dirigés par leurs propriétaires. » Les points de vue politiques des propriétaires des médias déterminent la ligne de leurs journaux et en font des machines efficaces de lobbying politique. L’appartenance des médias à un propriétaire n’offre pas en soi la garantie que les journaux suivront la même ligne que l’establishment. C’est pourquoi les canaux d’information sont de plus en plus devenus une affaire d’initiés, accessibles uniquement aux personnes bénéficiant d’un contexte privilégié. Les moins nantis sont filtrés. Autrefois, les syndicats pouvaient encore lever le poing contre certaines décisions du management. Mais, du fait que les médias ont mis les syndicats hors-jeu, le management dispose aujourd’hui d’un pouvoir sans retenue.

Très importantes aussi sont les passerelles entre les médias, les hommes politiques, le monde des affaires et même la police. La relation de Blair avec l’empire de Murdoch était devenue une relation de confiance qui allait si loin que Blair a pu faire partie du clan Murdoch même. Après son départ du poste de premier ministre, Blair a été choisi comme parrain d’un des petits-enfants de Murdoch. Lors du baptême de l’enfant sur les rives du Jourdain, Blair assistait à la cérémonie tout de blanc vêtu. La police, elle aussi, entretient des liens étroits avec les médias. Surtout après les scandales provoqués par le traitement musclé infligé à des manifestants et personnes arrêtées avec, parfois même, des cas mortels, la police et les médias ont resserré les liens : il y a eu des dîners avec les éditeurs de journaux dans des tentatives de tenir en dehors de la presse les informations négatives sur la police.

L’influence de la propagande dans les médias développe une culture de malhonnêteté endémique et de fabrication de mythes. Plutôt que de présenter une image honnête de la société britannique, les médias traquent la fraude sociale et mettent en avant les préjugés profondément enracinés ainsi qu’un sentiment d’insécurité. Et, de la sorte, ils forment un parfait tandem avec le consensus politique. Les journaux créent un mantra sur la sécurité sociale et, par la suite, les partis politiques ne cessent de le ressasser, prétendant que les contribuables doivent casquer pour les bons à rien et les fainéants. En même temps, le journalisme d’investigation est de moins en moins pratiqué dans la Grande-Bretagne moderne, ce qui fait que les injustices demeurent cachées. Du fait que les riches et les puissants investissent d’importants moyens pour échapper à tout contrôle, les journalistes à leur tour doivent investir beaucoup de temps et d’énergie pour contourner ces obstacles. L’écrasante majorité des médias forme une machine politique exerçant du lobbying au profit des ambitions souvent personnelles de ses propriétaires. Les médias et l’élite politique sont souvent très étroitement entremêlés et ils partagent les mêmes conceptions de la façon dont la société doit être dirigée et organisée. La Grande-Bretagne du Moyen Âge avait l’Église pour amener l’opinion publique à accepter le statu quo. En lieu et place, l’establishment britannique moderne dispose des médias. Celui qui nourrit une opinion déviante vit dans une atmosphère étouffante.

Les relations publiques : « Rien n’est ce qu’il a l’air d’être »

La City a su conserver très efficacement son pouvoir, même au beau milieu du cataclysme économique, grâce à ses relations publiques sophistiquées et ses machines de lobbying. Les firmes de relations publiques sont incontournables pour la création et le management de toute une imagerie concernant les principales institutions financières, afin de conserver et renforcer leur position, tant du côté des investisseurs que de celui du grand public et du gouvernement en place. Au cours des trois dernières décennies, les firmes de relations publiques ont poussé comme des champignons : en 2009, dans le sillage direct de la crise financière, pas moins de quatre-vingt-six agences de relations publiques financières étaient en activité. Aujourd’hui, Brunswick, la firme de pointe de relations publiques financières, qui a sur son carnet de commandes vingt-quatre des entreprises britanniques du top 100 (dont Barclays, HBOS et Standard Life), est suivie de très près par RLM Finsbury, qui en a vingt et un. Pour un journaliste des affaires qui se retrouve du mauvais côté de ces puissantes agences de relations publiques, cela signifie un blocage total de l’information concernant une partie importante de l’élite des affaires. Ces agences de relations publiques sont des organes vitaux de l’actuelle structure politique de l’establishment. Quand, en 2007, Alan Parker, le fondateur de Brunswick, s’est marié, le Premier ministre Gordon Brown, dont l’épouse Sarah était une collaboratrice de Brunswick, et David Cameron étaient parmi les invités. Brown est parrain du petit garçon de Parker, alors qu’en mars de l’année suivante, Parker et Cameron passaient leurs vacances ensemble en Afrique du Sud. Il existe encore bien des exemples de passerelles entre les fonctions de ces agences de relations publiques et le gouvernement. De Parker, on sait très bien qu’il empêche les tribunaux d’enquêter sur les médias, tandis qu’il sait s’y prendre pour monter ses propres opérations dans le plus grand secret.

La révolution dans les esprits

L’exploitation et l’oppression croissantes des 99 % par le 1 % débouchent sur la résistance et la révolte, mais ce mouvement ne mène pas d’office à une société plus juste. Pour cela, il faut également gagner la bataille des idées. Alors que des centaines de milliers de personnes doivent faire la queue auprès des banques alimentaires pour pouvoir manger, les mille Britanniques les plus riches possèdent 520 milliards de livres. Une élite financière prospère qui a contribué à plonger la Grande-Bretagne dans le tourbillon de l’effondrement économique a été sauvée à l’aide de plus de 1 000 milliards de livres provenant de l’argent de la collectivité, ce qui ne l’empêche nullement de continuer à se servir comme par le passé. On peut continuer à exprimer à haute voix sa surprise sur la façon dont tout cela a pu passer et passe encore pour rationnel et défendable et sur la façon dont les institutions de l’élite continuent à orienter avec succès la colère des gens vers ceux qui se trouvent au niveau le plus bas de la société.

Celui qui entend y apporter un changement va devoir engager aussi le combat pour la conquête des esprits. Owen Jones conclut en ces termes : « Chaque époque vit dans l’illusion qu’elle est éternelle. Les opposants qui semblent ridiculement à côté de la plaque et divisés peuvent connaître un retournement soudain de leur situation. Le bon sens à la mode d’aujourd’hui peut devenir le non-sens discrédité d’hier, et à une vitesse surprenante. »

Staf Henderickx (stafhenderickx at telenet.be) a été pendant quarante ans médecin généraliste à Médecine pour le peuple à Lommel, Belgique. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont, avec Hans Krammisch, Docteur, je vais craquer ! Le stress au travail (Aden, 2010). Depuis un an il vit à Londres, où il travaille à une traduction néerlandaise de The Establishment.


1 Owen Jones, The Establishment and How They Get Away with It, 2014, Allen Lane, 335 pp. Il n’existe pas encore de traduction française.

2 L’establishment est l’ordre établi de l’élite riche, ancienne et nouvelle, un système qui s’appuie sur des politiciens, sur les médias, sur l’armée et la police et sur d’autres structures de pouvoir de l’État.

3« Labour doesn’t work », un jeu de mots sur « work », qui veut dire fonctionner, mais aussi travailler.

4 Après des études à la London School of Economics, Matthew Elliott a travaillé comme responsable de la presse à la European Foundation, opposée à l’UE, et fut plus tard secrétaire politique d’un député conservateur du Parlement européen.

5 Voir ci-dessus..