Les socialistes dans l'opposition. Que nous apprend l'histoire ?

Table des matières: 
Études marxistes no. 108
Auteur: 
Herwig Lerouge

Les partis socialistes ne font donc désormais plus partie du gouvernement de la Belgique, pour la première fois depuis 27 ans, alors qu’ils avaient été présents dans les majorités en place au niveau fédéral (PS et SP.a), comme régional (PS), de manière ininterrompue depuis 1988.

Les dirigeants de ces partis adoptent aujourd’hui, envers le nouveau gouvernement de droite, un langage beaucoup plus à gauche que lorsqu’ils participaient au gouvernement. Le dirigeant PS Labille dit qu’il va se battre contre le gouvernement « des riches », le président du SP.a, Bruno Tobback, parle d’un gouvernement « pour les patrons, contre les travailleurs » et l’ancien ministre SP.a de la lutte contre la fraude, John Crombez, dit même qu’il s’agit d’un gouvernement de banquiers, de spéculateurs et qu’il est proche du lobby nucléaire.

Ceci peut constituer sans aucun doute une occasion d’élargir considérablement le front d’opposition au gouvernement fédéral de droite. Du moins si l’opposition menée par les dirigeants socialistes ne tombe pas, comme par le passé, dans les travers que le mouvement ouvrier a connus lorsque les socialistes étaient dans l’opposition, sous les gouvernements Eyskens (1958-1961), époque de la grande grève de 1960-1961, Tindemans (1974-1977) puis Martens-Gol (1981-1987).

Il nous a semblé utile de voir quel a été le comportement des dirigeants socialistes dans l’opposition, surtout sous Martens-Gol et Eyskens. Au cours de ces périodes, le mouvement ouvrier s’est battu avec détermination contre les mesures antisociales de la droite au pouvoir. Dans quelle mesure ont-ils trouvé la direction du PS à leurs côtés ? Et qu’ont fait les dirigeants socialistes une fois revenus au pouvoir ? Ont-ils annulé les mesures antisociales prises par ces gouvernements après que ceux-ci ont été renversés par la lutte sociale ?

60-61, la grève du siècle

Alors que, depuis 1949, le Parti socialiste belge (PSB, encore uni) n’avait connu que des succès électoraux, il perd les élections de 1958 et est renvoyé dans l’opposition. Cette défaite provoque dans les rangs socialistes un profond malaise. Des responsables syndicaux, qui étaient également dirigeants socialistes, expliquent ce recul par le fait que « le PSB s’est trouvé coupé de la masse des travailleurs et s’est distancié du programme de la FGTB94 ». Sous leur influence, le congrès socialiste de décembre 1958 décide d’un virage à gauche et de « l’élaboration d’un programme d’action socialiste dont le parti devra poursuivre la réalisation sur les plans parlementaire, gouvernemental et… autres95 ». Il s’oriente vers le programme de réformes des structures économiques, allant jusqu’à la nationalisation de l’énergie, qui avait été adopté par la FGTB.

La Loi unique

À cette époque, le Premier ministre Eyskens dirige une alliance PSC (les actuels CD&V et CDH, encore réunis dans un seul parti) et Parti libéral (les actuels Open VLD et MR). Ce gouvernement a élaboré une loi d’assainissement des finances publiques fin juillet 1960, mais celle-ci n’est déposée que le 4 novembre au bureau de la Chambre. On l’appelle « Loi unique » parce qu’en une seule loi ont été prises un grand nombre de mesures, dans des domaines très divers : la loi instaure deux périodes dans le chômage, introduit la prise en compte du revenu du ménage pour le calcul des allocations, prévoit un contrôle plus sévère en cas d’incapacité de travail (le contrôle médical), ainsi que des impôts nouveaux et des relèvements tarifaires pour le chemin de fer ; elle recule l’âge de la retraite dans les services publics et augmente les retenues sur les pensions de survie.

Selon l’historien René Deprez, ces mesures d’austérité étaient exigées par le grand patronat belge. En effet, les gouvernements précédents s’étaient fort endettés pour financer leurs dépenses et les milieux d’affaires estimaient que ces emprunts d’État détournaient une trop grande partie de l’épargne du secteur privé, ce qui augmentait le coût des capitaux dont ils avaient besoin. À cela s’ajoutait la perte du Congo qui risquait aussi de réduire le taux de profit des grandes sociétés belges (taux qui était de 20 % en moyenne pour les entreprises actives au Congo contre « seulement » 8 % pour celles actives en Belgique96). Ils poussèrent donc le gouvernement à aller chercher l’argent où il ne se trouvait pas : dans la masse des travailleurs et des fonctionnaires.

Le PSB et la FGTB mobilisent : l’Opération Vérité

Dès le mois de novembre 1960, le PSB entame, de concert avec la FGTB, une campagne contre la Loi unique à travers des meetings communs, appelés « Opération Vérité ». Le 9 novembre, dans le journal Le Peuple, Léo Collard, président du PSB, attaque : « On impose au pays 9 à 10 milliards de francs en taxes supplémentaires au lieu de faire rentrer le montant équivalent des fraudes fiscales. On demande aux contribuables de payer, alors que les trusts et les holdings exportent leurs capitaux. La compression des crédits et les augmentations d’impôts seront supportées par les travailleurs et les consommateurs modestes. »

Cependant, lors des meetings Opération Vérité, il n’y a aucun appel à la grève, alors que pourtant déjà, dès le 8 octobre, donc bien avant le dépôt du projet de loi, les agents communaux d’Anvers, en front commun des trois syndicats, avaient manifesté et que le climat devenait très chaud. Le 21 novembre, des arrêts de travail de deux heures se déclenchent dans le bassin liégeois et 50 000 personnes assistent aux différents meetings, avec des orateurs de l’Action commune PSB-FGTB (chaque fois un orateur socialiste et un syndicaliste). Et le 14 décembre, des débrayages ont lieu dans tous les centres industriels du pays.

Pas dans la rue, mais au Parlement

Un congrès du PSB se tient du 16 au 18 décembre et l’aile gauche demande une manifestation nationale et un soutien aux grèves. Mais la direction, par la voix de Spinoy, refuse, affirmant qu’il faut d’abord jouer le jeu démocratique, c’est-à-dire attendre les discussions au Parlement97. Pour le député d’Anvers, Van Eynde, « le Congrès du PSB ne doit pas devenir la chambre d’appel aux décisions de la FGTB », en référence au Comité national de la FGTB du16 décembre où s’étaient affrontées deux motions. La première motion, présentée par le dirigeant liégeois André Renard, prévoyait le principe d’une grève générale, avec une première grève de préparation de 24 heures entre le 1er et le 15 janvier. La deuxième motion, de la Centrale générale du bâtiment, présentée par Dore Smets, ne retenait qu’une journée de lutte nationale, à fixer par le bureau national de la FGTB. C’est cette deuxième motion qui l’avait emporté. Elle allait dans le sens de la volonté de la direction du PSB de cantonner la lutte au plan parlementaire et c’est pourquoi Van Eynde ne voulait pas que le congrès du PSB remette en question ce vote.

Dépassés par la base

Mais même l’aile combative de la direction de la FGTB sera dépassée par la combativité de la classe ouvrière.

Le lundi 19 décembre, veille du débat sur le projet de loi à la Chambre, la grève est déclenchée à Charleroi en front commun syndical, à l’initiative des communistes de l’usine des ACEC tandis qu’à Liège, ce sont les sidérurgistes qui mettent le feu aux poudres, alors même que la Fédération des métallurgistes de la FGTB freine. Les jours qui suivent, le mouvement se généralise aux agents communaux, aux cheminots et aux enseignants. Des assemblées régionales, sans distinction entre Flamands, Wallons et Bruxellois, décident d’une grève générale pour le 20 décembre, jour de l’ouverture du débat à la Chambre.

Retrait de la loi ou lutte contre les conséquences ?

Pendant ce temps, au Parlement, les députés socialistes et communistes proposent que l’on retire cette loi de l’ordre du jour, mais la proposition est refusée par la majorité.

Le 21 décembre, les dirigeants du PSB et un dirigeant de la FGTB (Major) affirment qu’il n’y aura pas de grève générale mais uniquement des grèves sectorielles. Léo Collard dit que le PSB « se jettera de toutes ses forces dans la bataille98 », mais il ne semble plus croire à la possibilité de forcer le gouvernement à retirer la loi. Il parle déjà de l’attitude du PSB d’après le vote de la loi, en ajoutant que « le PSB sera sur le chemin du gouvernement à toutes les phases de la procédure d’exécution de la Loi unique ».

Le 22 décembre, le Bureau du PSB appelle le gouvernement à démissionner. Celui-ci répond en mettant le Parlement en congé jusqu’au 3 janvier.

Pourtant, la Fédération des élus socialistes, la Fédération liégeoise des Jeunes Gardes socialistes et les Femmes prévoyantes socialistes demandent à leurs membres de se mettre au service des comités de grève.

De son côté, le Bureau national de la FGTB est toujours divisé et refuse toujours d’appeler à la grève générale, ce qui rend impossible la constitution d’une direction de grève nationale. Par contre la régionale de Liège-Huy-Waremme décrète la grève générale pour le retrait de la Loi unique.

Du côté chrétien, les choses ne sont pas simples. La direction ne demande que des amendements à la loi et négocie en secret avec le gouvernement alors qu’à la base un grand nombre de travailleurs chrétiens participent au mouvement. L’intervention du Cardinal Van Roey, le 23 décembre, dictant ses ordres à la direction de la CSC, fournit la preuve de l’inquiétude des cercles dirigeants catholiques : « Que les organisations professionnelles et les syndicats, au lieu d’inciter ou de collaborer à la grève, ramènent leurs affiliés dans le droit chemin et à une meilleure compréhension de l’intérêt de tous. »

Répression sauvage

Le gouvernement passe alors à la répression ouverte. Le 24 décembre, il estime « que cette grève présente de plus en plus un caractère révolutionnaire, voire insurrectionnel, qui pourrait compromettre le régime et l’unité du pays. Dès lors, le gouvernement est unanimement d’avis qu’il faut se montrer très ferme et prendre toutes les mesures que commande la situation99. » Il décide de mobiliser la gendarmerie de réserve et de faire intervenir l’armée pour la protection des « lignes axiales de chemins de fer ». Et aussi de réprimer brutalement les grévistes des services publics. Un appel à la fraternisation de l’armée, lancé par le journal La Wallonie et d’autres journaux socialistes, conduit à la saisie de ces journaux tandis que des perquisitions sont menées chez les dirigeants syndicaux.

Dans les communes socialistes des banlieues industrielles wallonnes, mais aussi de Gand et d’Anvers, la grève touche même les autorités communales. Le 25 décembre, les bourgmestres du Borinage et de l’arrondissement de Huy-Waremme, rejoints par d’autres les jours suivants, déclarent qu’ils refusent d’obéir aux ordres du gouvernement en ce qui concerne la signalisation des grévistes dans les communes.

À partir du 27 décembre, d’importantes manifestations se déroulent dans tous les centres industriels. Le gouvernement ordonne alors l’intervention des forces de l’ordre et le 28 décembre, à Gand, des heurts sérieux ont lieu, provoqués par la gendarmerie : lors d’une concentration regroupant 10 000 manifestants, des femmes, des enfants et des vieilles personnes sont sauvagement malmenés et il y a plus de trente blessés. En réaction, la grève générale est décrétée par la régionale FGTB d’Anvers et une manifestation est organisée le 29, rassemblant 30 000 personnes. Le port d’Anvers est paralysé par l’action des communaux dès le démarrage de la grève, mais les dockers — un bataillon de choc de la grève à Anvers — doivent lutter jusqu’au 29 décembre pour faire reconnaître leur grève par la direction syndicale.

Pendant ce temps, le PSB continue à demander la convocation du Parlement, mais en vain.

Le 29 décembre, le Roi (qui s’est marié le 15), interrompt son voyage de noces en Espagne et revient au pays. Ce retour coïncide avec un premier sommet en nombre de grévistes qui sont maintenant 320 000.

Ce jour-là, André Renard brandit pour la première fois la menace de « l’abandon de l’outil », mot d’ordre qui signifie que le service de garde de l’outil est supprimé, avec comme conséquence le risque de la destruction d’outils de production, tels des mines ou des hauts-fourneaux. Il déclare aussi à l’hebdomadaire Pourquoi pas ? qu’il s’agit de fixer un nouveau point d’équilibre entre le capital et le travail.

Il souhaite également obtenir des modifications fondamentales des institutions politiques, ainsi que des réformes des structures économiques. Le journal de Renard, La Wallonie, lance l’idée d’un référendum sur l’autonomie de la Wallonie, déviant ainsi le mouvement de son objectif principal qui est le retrait de la Loi unique.

Le 29 décembre, un premier mort tombe à Bruxelles tandis que des piquets de grève sont attaqués par la gendarmerie à d’autres endroits, provoquant de nombreuses manifestations.

Le PSB commence à s’inquiéter du développement de la lutte et Collard rappelle « qu’il faut évidemment retirer la loi mais que les socialistes sont prêts à chercher une solution avec le gouvernement100. » La direction du PSB est à la recherche d’une porte de sortie honorable. Mais l’Action commune socialiste réaffirme que son seul objectif est le retrait de la Loi unique.

La diversion fédéraliste

Le week-end des 2 et 3 janvier 1961, les arrestations se multiplient, mais c’est la diversion fédéraliste, et non la grève, qui occupe le devant de la scène : les régionales wallonnes du PSB créent un Comité permanent de liaison avec les régionales wallonnes de la FGTB.

Dès avant le début de la grève, le 17 novembre à Namur, André Renard et d’autres avaient constitué une fraction de secrétaires et de permanents wallons à l’intérieur de la FGTB, qui comprenait une bonne partie de l’aile combative wallonne mais excluait les syndicalistes combatifs flamands qui se battaient pourtant dans des conditions beaucoup plus difficiles. Ce groupe voulait faire pression sur le PSB pour qu’il applique son programme de 1959, programme qui reprenait en grande partie les thèses syndicales des congrès de 1954 et de 1956 de la FGTB réclamant des réformes des structures économiques, allant jusqu’à la nationalisation de l’énergie. Le 17 novembre, l’officieuse Interrégionale wallonne de la FGTB avait décidé aussi d’éditer, à partir du 5 janvier 1961, un hebdomadaire du combat wallon, intitulé Combat. Le premier numéro sortit effectivement à cette date, en pleine grève, et Renard y lança la diversion fédéraliste.

Les régionales socialistes wallonnes suivaient donc maintenant le même chemin que ce groupe : leur communiqué mettait ainsi l’accent sur « la détérioration économique de la Wallonie due à la carence du pouvoir central et de la Belgique unitaire », demandant des réformes de structure et élargissant les objectifs de la grève au-delà du seul retrait de la Loi unique101.

Deux jours avant, le 3 janvier, à Yvoz-Ramet, lors d’un meeting, Renard l’avait formulée ainsi : « Le corps électoral socialiste représente 60 % des électeurs en Wallonie. Si demain, le fédéralisme est instauré, nous pourrions avoir un gouvernement du peuple et pour le peuple. On veut punir les Wallons parce qu’ils sont socialistes102. » Cette idée fut reprise à la Chambre par le député socialiste liégeois J.J. Merlot.

Ce programme consacrait par son contenu et de fait l’isolement des travailleurs socialistes combatifs : en se limitant aux forces socialistes, on poussait les travailleurs chrétiens dans les bras du PSC-CVP ; en se limitant à la Wallonie, on lâchait les syndicalistes combatifs flamands.

La répression s’aggrave, le PSB cherche une sortie

Le débat à la Chambre, interrompu le 23 décembre, reprend le 3 janvier.

Les députés socialistes, dans leurs discours, s’attaquent durement aux syndicats chrétiens et les traitent de briseurs de grève. Mais eux-mêmes, inquiets du déroulement de la grève, adoptent un ton de plus en plus conciliant envers le gouvernement. Le député Leburton fait appel aux « hommes qui doivent songer plus loin que l’immédiat — et il y en a assez dans cette Chambre — et qui doivent mesurer l’importance des fossés qui se creusent103 ».

Le 5 janvier, les députés socialistes sont plus préoccupés de discuter des problèmes linguistiques que de la grève ou de la Loi unique. En fait, une intense activité politique règne en coulisses. La presse fait état de discussions entre le gouvernement et les dirigeants socialistes Collard et Major en vue d’un gouvernement tripartite, ce qui est confirmé par le journal socialiste L’Indépendance, alors même que les personnes concernées le nient.

Le 4 janvier, pour la première fois, le journal socialiste Le Peuple condamne les émeutes. Après les incidents graves du 6 janvier à la gare des Guillemins de Liège, le Bureau du PSB fait de même le 9 janvier. Cette journée a pourtant été marquée par des arrestations préventives massives de grévistes. Les appels au calme et à la dignité deviennent un leitmotiv de toutes les déclarations et de tous les discours des dirigeants socialistes.

Trois mille soldats sont ramenés d’Allemagne pour aider au maintien de l’ordre. Le gouvernement menace de suspension sans traitement les enseignants de l’État qui ne reprennent pas le travail le 10 janvier. Chaque fois que la classe ouvrière organise des combats de rue, des affrontements, le gouvernement parle de provocations, de bandes de jeunes voyous infiltrés dans les manifestations ouvrières… pour les condamner. Les dirigeants socialistes se gardent bien de revendiquer ces actes comme ceux de la classe ouvrière et ne font que déplorer ces événements tragiques dont ils se seraient bien passés. Le10 janvier, la direction du PSB, par la voix d’Achille Van Acker, va encore plus loin : « Je comprends très bien que le gouvernement fasse le nécessaire pour le maintien de l’ordre. J’aurais fait de même104. » Ensuite, il tend la perche au gouvernement et propose un amendement technique au projet de loi, que le Premier ministre accepte. Son but principal, dit-il, est de montrer qu’on peut se parler. Il veut en réalité mettre fin à la grève, alors même que rien n’a pourtant été obtenu.

Les grévistes, dans leur majorité, rejettent l’appel de Van Acker au gouvernement. Pour eux, la seule solution reste le retrait de la Loi unique.

Entre-temps, les dirigeants socialistes rencontrent le Roi et les présidents des partis de la majorité. À l’issue de cette rencontre, les socialistes sont prêts à laisser voter la Loi unique en l’état en échange d’une dissolution du Parlement et de nouvelles élections. Le socialiste liégeois Merlot défend cette proposition devant l’Action commune à Liège.

Renard tente encore de pousser les élus socialistes à démissionner. Le 13 janvier, les élus de Wallonie mettent leur mandat à la disposition du Parti. Ils écrivent en même temps une adresse au Roi qui est une véritable profession de foi fédéraliste. Mais le bureau du PSB refuse leur démission. Il n’y a désormais plus rien à attendre du débat au Parlement. La direction du PSB a donné son accord pour que le vote se déroule normalement. Le 13 janvier, la Loi unique est adoptée par la Chambre, majorité contre opposition.

Désormais, le PSB mise tout sur la dissolution des Chambres et sur de nouvelles élections. Il abandonne un combat qu’il a d’ailleurs plus subi que dirigé. D’après René Deprez, les élus socialistes wallons utilisent alors un faux-fuyant pour sauver la face, après un combat auquel ils n’ont pas toujours participé directement : ils se replient sur la revendication du droit pour la Wallonie à disposer d’elle-même, revendication qui n’a pourtant aucun rapport avec la lutte contre la Loi unique105.

Pendant ce temps, devant ces hésitations et cette confusion, en dehors des bastions de Liège et de Charleroi où le mot d’ordre de grève générale est encore maintenu jusque dans la semaine précédant le 23 janvier, la reprise du travail se généralise dans le pays au cours du week-end des 14 et 15 janvier. Le 16 janvier à Chênée, en région liégeoise, la gendarmerie provoquera encore la mort d’un gréviste et des blessures graves pour deux autres. Et la grève se terminera presque partout le 23 janvier.

Durant cinq semaines, une partie du Hainaut et la région liégeoise ont été en grève totale : transports inexistants, magasins de première nécessité ouverts quelques heures uniquement pour permettre l’achat de nourriture, usines à l’arrêt, ordures et barricades dans les rues, contrôle syndical des activités, sabotages pour éviter que les « jaunes » ne puissent entraver la grève. La grève générale a été également très suivie à Anvers et à Gand, les deux villes flamandes les plus industrialisées. Le reste de la Belgique a été aussi en grève générale ou partielle, moins cependant en Flandre qu’en Wallonie, Bruxelles se situant entre les deux.

Dans les entreprises et au Parlement, les communistes ont été, avec la majorité des militants socialistes, le moteur de la grève et ils ont été parmi les plus actifs dans la phase préliminaire, dès le premier jour du débat parlementaire, lorsqu’il s’agissait d’inciter les organisations syndicales et le PSB à adopter le mot d’ordre de grève générale.

Le PSB a tout d’abord soutenu le mouvement, mais seulement dans les limites étroites du parlementarisme puis a rapidement cherché à l’utiliser pour provoquer de nouvelles élections, dont il espérait sortir gagnant, en remplaçant la revendication de retrait de la Loi unique par celle de démission du gouvernement. À peine la loi unique votée, ses modalités d’application provoquent la démission rapide de l’équipe Eyskens (le 20 février 1961).

Les dirigeants socialistes déclarèrent alors : « Cette bataille n’a pas été vaine, les dizaines de milliers de manifestants qui ont crié “Eyskens démission” auront obtenu satisfaction106. » Satisfaction oui, mais sur ce seul point, et non sur le retrait de la loi ni sur un programme alternatif destiné à faire payer ceux que Léo Collard avait pointés du doigt, avant la grève : les grands fraudeurs fiscaux, les trusts et les holdings qui exportent leurs capitaux à l’étranger.

Pour unir un maximum de forces syndicales et ouvrières, il aurait fallu établir un programme rejetant la Loi unique et proposant une véritable alternative anticapitaliste, et cela devant n’importe quel gouvernement. Un programme destiné à unir au lieu de diviser comme ce fut le cas avec la revendication du fédéralisme sur laquelle une partie de la gauche combative wallonne s’est repliée face aux hésitations dans la direction nationale de la FGTB. C’est la conclusion essentielle à tirer du fait qu’après la démission du gouvernement, le nouveau gouvernement travailliste PSC-PSB appliquera quand même l’essentiel de la Loi unique, mais « saucissonnée ».

1961. Le PSB au gouvernement

Aux élections de 1961, le PCB récupère les sièges perdus en 1958. Ce scrutin débouche aussi sur une légère progression du PSB qui n’hésite pas à entrer en coalition avec le parti catholique PSC dont la direction se trouve à l’origine de la Loi unique et de l’attitude d’intransigeance absolue du gouvernement face aux revendications populaires (avec des morts à la clé…).

Au gouvernement, le PSB applique même une grande partie des mesures prévues par la Loi unique et particulièrement celles contestées par les grévistes, notamment l’introduction de la taxe de transmission qui touche directement au pouvoir d’achat des travailleurs. Les mesures sur les pensions dans les services publics sont aussi maintenues.

Mais une des trahisons majeures est le vote, mi-1963, d’une série de lois consacrées au « maintien de l’ordre ». La première (art. 420) aggrave de manière très importante les infractions aux arrêtés de police pris dans le souci de maintenir la paix publique. Il permet des peines de prison pouvant aller jusqu’à trois mois. La deuxième (art. 421) autorise le gouvernement à prendre le contrôle de la police en transférant l’autorité des bourgmestres aux gouverneurs dans le cas où les bourgmestres ne font pas un usage satisfaisant des pouvoirs qu’ils détiennent. La troisième (art. 422) révise la loi du 19 août 1948 sur les prestations d’intérêt public en temps de paix et permet au pouvoir exécutif de contourner les Commissions paritaires et de réquisitionner les personnes nécessaires à la garantie de ces prestations. Enfin, la quatrième (art. 424) élargit la réglementation sur la navigation aérienne à l’ensemble de toutes les voies de transport et étend de manière très large les notions de sabotages, d’attentats, de destructions… tout en accentuant les peines pour leurs auteurs.

Présenté par les socialistes comme le résultat par excellence de la mobilisation des travailleurs, le retour dans le gouvernement du PSB est amer. Y compris pour la gauche du parti. Une étude107 des comptes-rendus des conseils des ministres de cette époque fait apparaître le PSB comme un partenaire fiable et loyal de la coalition, qui n’entend à aucun moment mettre sa présence au gouvernement en danger sur ce dossier. Cette étude montre également que l’avis des tendances de gauche, minoritaires tant à la FGTB qu’au PSB, a peu d’influence sur les ministres.

Comme toujours, les ministres socialistes appliquent la stratégie du « sans nous, cela aurait été pire » en faisant voter des amendements qui suppriment les aspects les plus inacceptables des projets de loi et en obtenant l’amnistie pour les mille personnes condamnées dans le cadre de faits de grève. Le résultat final n’en reste pas moins un renforcement de l’arsenal répressif de mouvements de grève ou de manifestations.

Un bilan bien maigre qui débouchera sur une débâcle électorale du PSB lors des élections de 1965.

1982-1987, Martens-Gol — Le PS au balcon

De la fin des années 70 au début des années 80, la Belgique entame un tournant néolibéral qui se poursuit encore aujourd’hui. Reagan et Thatcher sont à la mode et certains en Belgique, comme le jeune Guy Verhofstadt ou Jean Gol, se croient capables d’imiter leurs maîtres.

La Belgique est frappée de plein fouet par la crise économique qui a débuté en 1974-1975 : l’inflation atteint 12 % sur base annuelle, 70 000 postes d’ouvriers et d’ouvrières sont perdus entre le 30 juin 1974 et le 30 juin 1975. Le déficit public passe de 2,7 % à 12,6 % en 1981108.

Ce déficit est la conséquence de la politique keynésienne de lutte contre le chômage : création d’emplois temporaires dans la fonction publique, « stagiaires ONEM » (jeunes embauchés à 75 % du salaire les six premiers mois), encouragement des prépensions, réductions de charges patronales pour passer aux 38 heures, etc.

Willy Claes, le ministre socialiste de l’Économie, mène une politique d’aide et de restructuration de cinq « secteurs nationaux » (acier, charbon, construction navale, textile et verre) en faisant porter sur l’État la charge de la restructuration complète de ces secteurs : il rachète les actions des groupes privés et rationalise la production en fermant ou en modernisant des outils et en accompagnant les licenciements. Une fois cette rationalisation terminée, les groupes privés peuvent racheter des entreprises saines.

L’accroissement des dépenses de sécurité sociale (chômage) (multipliées par 8 entre 1974 et 1981), l’intervention de l’État pour soutenir le capital privé (multipliée par 2,5), crédits et prises de participations (multipliés par 6) font que les dépenses de l’État passent de 43,6 % du PIB en 1974 à 63,1 % en 1981. Le volume de la dette passe de 59,8 % en 1975 à 76,2 % en 1980 et à 109,4 % en 1983. Mais aucune mesure n’est prise contre les riches pour empêcher l’augmentation de cette énorme dette publique.

L’âge de l’austérité (1982)

En 1982, la mise en place du gouvernement Martens-Gol marque un tournant. Le 22 février 1982, le franc belge est dévalué de 8,5 %. En même temps, le gouvernement bloque les revenus (gel de l’indexation et des hausses salariales), installe un contrôle des prix, réduit l’impôt des sociétés et prend des mesures encourageant le capital à risque. Les entreprises réduisent leur endettement et voient leurs fonds propres s’accroître de 20 % entre avril 1982 et décembre 1983. La Belgique entre dans l’âge de l’austérité.

Entre 1981 et 1985, on a estimé les pertes en pouvoir d’achat à 10 %. Le gouvernement a mis en place la « norme légale de compétitivité » pour limiter les augmentations salariales à la moyenne des évolutions des coûts salariaux des sept principaux partenaires commerciaux. Le niveau des taux de profit des entreprises connaît alors une croissance de 4,3 %.

Une série d’avantages fiscaux sont instaurés pour les entreprises et les revenus du capital, dont la loi Cooremans-Declercq, qui favorise les revenus de certaines actions en exonérant une part du bénéfice redistribué aux actionnaires et les avantages accordés aux centres de coordination.

Ces largesses sont compensées par des attaques contre les revenus du travail. Durant les années 80, la part des rémunérations des salariés perd 11,5 % tandis que celle des revenus de la propriété gagne 5,4 % et que la part de l’activité indépendante reste stable, à 13 %. Pourtant la situation des finances publiques s’est détériorée durant ces années puisque la dette publique passe de 88,9 % du PNB en 1981 à 123,6 % en 1986. Ce nouveau déficit public, le gouvernement le fait payer aux travailleurs à l’aide de trois « sauts » d’indexation de 2 % et aux agents des services publics grâce à une « cotisation de solidarité ».

Et le second gouvernement Martens-Gol passera à nouveau à l’attaque à l’été 1986 avec le plan de Val-Duchesse qui touchera tous les secteurs : chômage, pensions, assurance maladie, enseignement, fiscalité.

La résistance trouve le PS « au balcon »

En 1982, la jeunesse descend dans la rue lors de la grande Marche des jeunes pour l’emploi et la première explosion de colère des travailleurs a lieu lors de la grève des services publics de septembre 1983. Les cheminots de Charleroi donnent le signal de départ et le mouvement touche l’ensemble du secteur public et même certaines entreprises privées. Mais la direction de la CSC signe alors un accord qui fait très peu de concessions aux travailleurs tandis que la direction de la FGTB ne veut pas aller au combat seule : la grève finit donc sur un échec partiel.

En 1984, six grèves générales de 24 heures sont organisées par la FTGB. Mais la menace terroriste (Bande de Nivelles, CCC et autres) est utilisée pour renforcer l’appareil de répression d’État et criminaliser l’opposition dans la rue.

En mai 1986 a lieu une manifestation nationale des services publics contre le plan concocté à Val-Duchesse, dont le but est d’économiser l’équivalent de 5 milliards d’euros. Les cheminots de Charleroi partent en grève les premiers et la grève s’étend. La FGTB appelle à une action de solidarité sous la forme d’une grève de 48 heures, les 22 et 23 mai, avec cependant un succès relatif en raison d’une préparation insuffisante et d’un certain manque de clarté. Toutefois, la pression est telle qu’une autre action suit peu après, les 29 et 30 mai, et cette fois avec succès. À la CSC, la poussée de la base vis-à-vis de la direction est importante. Le 31 mai, 200 000 personnes manifestent à Bruxelles. Malheureusement, la direction de la FGTB ne donne pas suite à cette action et, ne proposant pas un plan d’action offensif, ne parvient pas à gagner l’adhésion des centaines de militants les plus combatifs de la CSC.

Quelques mois après cependant, les syndicats finissent par faire tomber Verhofstadt et la coalition chrétienne-libérale.

Beaucoup d’éléments ont joué en défaveur des organisations syndicales : la direction de la CSC s’est montrée complaisante vis-à-vis d’une équipe dirigée par un homme fort du CVP ; de son côté, la FGTB a organisé des mouvements de grève en ordre dispersé, sous la conduite d’une direction désorientée par le mépris affiché par le gouvernement ; et surtout, le PS, alors dans l’opposition, est « resté au balcon ».

En 1981, Guy Spitaels, alors même qu’il est dans l’opposition, continue à jouer au dirigeant « responsable ». « Nous n’allons pas recourir à l’activisme : nous ne ferons pas appel à la rue. » Même après des protestations syndicales massives, il s’obstine : « Nous dirigerons l’opposition, mais pas dans l’intention de faire de la gréviculture109. » Au congrès de février 1985, il dit qu’« il y a de la place pour une autre politique, mais pas pour que le jour succède à la nuit110 ».

À l’époque, l’influence du SP et du PS sur la FGTB était plus forte qu’aujourd’hui : le 31 mai 1986, c’est en vain que 200 000 manifestants attendent un mot d’ordre de grève générale. Le président de la FGTB, André Vanden Broucke, le déplore encore lors de son départ en 1989 : « Il n’y avait pas de perspective claire, aucun ordre de grève précis. Et je me trouvais donc face à ces gens sans pouvoir leur donner un mot d’ordre clair. Cela a été une occasion manquée. »

Dans Le Soir du 23 novembre 1990, Bénédicte Vaes fait le bilan : « Dans les années 80, le Parti socialiste se redresse, sous la houlette de Guy Spitaels, sur le thème de la crédibilité gestionnaire, bien assaisonnée de rigueur. Dans le même temps, la FGTB affronte en vain la crise. Et les militants enragent contre Spitaels, “qui reste au balcon”. »

Le PS : le retour du cœur ? 1987-1999

Aux élections de 1988, les socialistes sont devenus incontournables. Mais à leur retour au gouvernement, ils n’annulent aucune des mesures des « années horribles ». Cependant, ils peuvent utiliser la reprise économique qui se produit entre 1988 et 1991 pour réaliser des économies plus « douces » : la loi du 7 décembre 1988 introduit le « quotient conjugal », l’augmentation des déductions pour personnes à charge et les déductions pour charges professionnelles. Mais cette réforme, qui sera « compensée » par une augmentation des impôts indirects, est malgré tout surtout favorable aux ménages déclarant un revenu imposable supérieur à 40 000 euros.

Lorsque la situation économique se dégrade à nouveau, ils se montrent prêts à frapper aussi fort que leurs prédécesseurs. Spitaels n’avait d’ailleurs pas caché ce que le PS allait faire en cas de participation au gouvernement : « Il va falloir faire de nouvelles économies dans la sécurité sociale. »

En 1991, la situation budgétaire est toujours préoccupante : la dette publique représente 136,6 % du PNB et le déficit annuel est toujours à 7,8 %.

Le retour à l’austérité et les privatisations néolibérales (1992-1996)

Les élections du 24 novembre 1991 conduisent au gouvernement Dehaene I, une coalition de socialistes et démocrates-chrétiens, qui commence, dès 1991, par augmenter de 1 % le taux de cotisation sociale des travailleurs à l’assurance maladie.

En 1993, le Plan global prévoit de faire 1,5 milliard d’euros d’économies dans les dépenses de la sécurité sociale et 1,25 milliard de recettes nouvelles, avec notamment la réduction des allocations de chômage complémentaires des chômeurs à temps partiel (dont 85 % sont des femmes) et un rallongement des stages d’attente pour les jeunes. Côté assurance maladie, des augmentations de tickets modérateurs sont décidées. Et une norme de croissance maximale des soins de santé est fixée à 1,5 % par an jusqu’en 1996.

Le Plan décide également de bloquer l’indexation des salaires sur les prix pour 1994 et 1995, multiplie les sous-statuts et « assouplit » l’organisation du travail : autorisation d’avoir plusieurs contrats à durée déterminée successifs, annualisation du temps de travail dans les PME.

En 1994, le Plan introduit l’« index santé » qui est un index dont il a retiré des produits qui pèsent lourdement sur le budget des ménages, comme les produits pétroliers et le tabac. Et il interdit toute hausse salariale en 1995 et en 1996.

La Loi du 26 juillet 1996 impose une norme salariale : les coûts salariaux en Belgique ne doivent pas dépasser ceux des trois principaux partenaires commerciaux, l’Allemagne, la France et les Pays-Bas.

Le Plan bloque le salaire minimum interprofessionnel garanti, hors indexation en 1993, et cela restera ainsi jusqu’en 2007.

La réforme des pensions, adoptée en 1997, allonge la durée de carrière complète de 40 à 45 ans pour les femmes et recule l’âge légal de leur retraite de 60 à 65 ans.

Dans l’assurance chômage, les mesures d’activation voient le jour : des dizaines de milliers de chômeurs sont suspendus de leurs droits pour des raisons de chômage de longue durée et les allocations de chômage sont de moins en moins liées aux revenus du travail. On introduit une application plus stricte de l’article 80 (sanction pour les cohabitants chômeurs de longue durée)

Privatisations… — pardon : consolidations stratégiques

Les deux gouvernements Dehaene ont mis en œuvre l’essentiel des privatisations des services publics : les entreprises publiques de crédits, la CGER, l’ensemble des sociétés d’investissement telles la SNI (Société nationale d’investissements) ou les sociétés régionales d’investissements avec leurs filiales spécialisées. Et le statut du personnel est aligné sur celui du secteur privé.

Ils ont également décidé de la constitution en « entreprises publiques autonomes » de Belgacom, de la poste et de la SNCB, ce qui ouvre la voie à la privatisation. La SNCB crée un grand nombre de filiales dans les activités financières ou immobilières, les services divers, le transport, la publicité et l’informatique. Et le privé y est largement associé. La « consolidation stratégique » de Belgacom (expression d’Elio Di Rupo) signifie l’entrée du privé dans la société. Rien à voir avec une privatisation, évidemment… selon Elio !

Sous les gouvernements comprenant des socialistes, la distribution du revenu national est devenue plus inégalitaire, car les revenus du travail ont été mis à contribution par le biais des cotisations sociales, de l’impôt et de la modération des revenus de remplacement. Le régime fiscal, à l’inverse, a relancé les placements financiers et augmenté les marges bénéficiaires des entreprises.

En 1993, le Plan global a étendu à tous les secteurs industriels le système Maribel, qui accordait des diminutions de cotisations patronales aux secteurs soumis à forte concurrence. De 1993 à aujourd’hui, ces gouvernements ont multiplié par huit les réductions de cotisations sociales, introduit l’immunité des plus-values boursières (1991), la baisse du taux nominal de l’impôt des sociétés de 40,17 % à 33,99 % (2002), les intérêts notionnels (2005) ou encore les multiples réductions de précompte professionnel qui sont puisées dans la masse salariale pour être offertes aux employeurs. Toujours au nom de l’emploi. Or, le nombre de chômeurs n’a jamais réellement baissé.

Durant la période Martens-Gol, l’image de marque que la direction du PS a voulu présenter, c’est qu’elle sait mieux que les libéraux garantir la paix sociale. C’est pourquoi elle a freiné le plus possible les syndicats dans leur lutte contre la politique gouvernementale. Cette approche est nouvelle par rapport à celle de 1960-1961 où, durant les mois précédant la grève du siècle, le PSB, alors dans l’opposition, avait mené une forte campagne d’agitation, mais où, après la grève et après son arrivée au gouvernement, il avait mis en application quasiment toutes les mesures de la Loi unique ce qui, plus tard, lui avait coûté de nombreuses voix d’électeurs ouvriers.

Ce risque, le PS et le SP ne voulaient plus le courir dans les années 1980. Guy Spitaels avait prévenu : « II y a place pour une politique différente, mais pas pour que le jour succède à la nuit ». Ce qui avait mené Willy Claes à la conclusion : « Nous devons déjà inclure d’avance dans notre tactique le risque d’un fameux désenchantement auprès de nos militants de base, tout comme en France après l’arrivée au pouvoir de Mitterrand111. »

2014 : le PS nouveau est-il arrivé ?

Actuellement, comme il est au pouvoir à Bruxelles et en Wallonie, le PS sera encore cette fois-ci limité dans son opposition au gouvernement de droite au niveau fédéral : il s’opposera sans doute seulement aux mesures qui pourraient permettre de faire oublier que le PS lui-même organise l’austérité dans les Régions et Communautés, comme en Région wallonne où le ministre-président Paul Magnette annonce dès à présent, pour 2015, des coupes budgétaires de 650 millions d’euros, sur un budget de 13,5 milliards.

Certains, au PS, tentent de communautariser le débat : André Flahaut déclare dans L’Écho du 9 août 2014 : « Les mesures qui seront prises [au fédéral] sont inspirées d’une culture du Nord qui est différente de la culture du Sud. » Il espère ainsi sans doute faire oublier qu’il est le nouveau ministre du Budget de la Communauté française, celui-là même qui annonce qu’« il faut trouver 140 millions » dès cette année et dans les années à venir, que « nous nous trouvons devant une situation qui imposera des efforts ».

Les fronts de la résistance sociale seront nombreux dans les mois qui viennent, au niveau fédéral comme dans les Régions et Communautés. Il était donc utile de se rappeler les défaites du passé et d’en tirer les leçons.

Pour éviter les déceptions, il faut se fixer les objectifs en dessous desquels on ne veut pas descendre, comme jadis le retrait de la Loi unique ou du Plan global. Et la résistance sociale peut l’emporter si, sur ces objectifs, elle arrive à unir largement, au-delà des clivages traditionnels syndicaux comme linguistiques et si elle ne se laisse pas embarquer dans des voies communautaires qui créent la division et sèment des illusions.

Et les lendemains seront amers si le mouvement ne dispose pas d’une alternative à proposer à tout nouveau gouvernement, quel qu’il soit, et s’il ne reste pas mobilisé pour l’imposer. Il ne suffit pas de faire tomber le gouvernement de droite et de faire revenir les socialistes au gouvernement : il faut une opposition à la gauche du PS, tant parlementaire qu’extraparlementaire, suffisamment forte pour lui rappeler que, cette fois-ci, ce sont les grands fraudeurs fiscaux, les millionnaires et les multinationales qui devront passer à la caisse.

Herwig Lerouge (herwig.lerouge at teledisnet.be) est rédacteur en chef de la revue Études marxistes.


94Valmy Féaux, Cinq semaines de lutte sociale : La grève de l’hiver 1960-1961, Bruxelles, Institut de sociologie de l’ULB, 1963, p. 20.

95Le Peuple, 15 décembre 1958.

96René Deprez, La Grande Grève, Éditions de la Fondation J. Jacquemotte, Bruxelles, 1963, p. 15.

97Valmy Féaux, op. cit., p. 61.

98René Deprez, op. cit. p. 111.

99Toudi, en ligne, 29 décembre 2010, http://www.larevuetoudi.org/fr/story/une-th%C3%A8se-in%C3%A9dite-sur-60-61.

100René Deprez, op. cit., p. 157.

101René Deprez, op. cit., p. 173.

102Combat du 5 janvier 1961.

103Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 3 janvier 1961.

104Annales parlementaires, 10 janvier 1961, p. 27.

105René Deprez, op. cit., p. 253.

106La Gauche, 28 janvier 1961.

107Julien Dohet, « Au gouvernement, pour faire quoi ? Le rôle des ministres socialistes dans l’établissement des lois sur le maintien de l’ordre en 1963 », IHOES, 2011, http://www.ihoes.be/PDF/Dohet-Au_gouvernement_pour_faire_quoi.pdf.

108Ces chiffres proviennent de Gabriel Maissin, « La Belgique sur le sentier du néolibéralisme : Profil d’une politique économique », Cahiers marxistes no 205, avril-mai 1997. Repris en ligne en 2012 par Éconosphères, http://www.econospheres.be/spip.php?article282.

109Kris Hertogen et Jo Cottenier, Le Temps travaille pour nous, EPO, 1991, p. 20.

110Robert Falony, Xavier Mabille. Le Parti socialiste : un demi-siècle de bouleversements, http://books.google.be/books?id=ZlHb5dRlIpIC&pg=PA198&lpg=PA198&dq=gr%C3....

111Kris Hertogen et Jo Cottenier, Le Temps travaille pour nous, EPO, 1991, p. 17.