Mouvement social en France : #OnVautMieuxQueCa !

Table des matières: 
Études marxistes no. 115
Auteur: 
Alice Bernard

Le printemps français a été chaud. Pas dans le ciel, mais sur le plan social. Douze journées nationales d’action en quatre mois. Un million de signatures en deux semaines. Des sites Internet qui surgissent, des centaines de grèves reconductibles1, des lycées et des universités occupés, des milliers de jeunes dans la rue, une votation citoyenne, des Nuits Debout dans des lieux publics occupés, tout cela a mené la vie dure à la loi Travail qui veut faire travailler les gens plus longtemps, les rendre plus flexibles et diminuer les salaires. Le 5 juillet 2016, le gouvernement socialiste l’a finalement imposée par la force, sans majorité à l’Assemblée nationale. Mais la résistance sociale ne désarme pas et entend bien faire annuler la loi ou la rendre inopérante, comme ce fut le cas en 2006 avec le CPE2.

Protestation à Abbevile, France, le 12 mai 2016

Protestation à Abbeville, France, le 12 mai 2016 (photo M. Moens)

Tout comme le gouvernement belge, qui s’est inspiré de la loi Travail française pour sa loi Peeters, le mouvement social belge peut-il s’inspirer du mouvement social français ?

Fin juin 2016, un an avant les élections présidentielles et législatives, le président et le gouvernement français sont plus impopulaires que jamais. La colère est grande dans toute la population contre François Hollande et Manuel Valls.

Depuis plus de deux ans, les mesures qui rendent la vie plus difficile s’accumulent. En janvier 2014, le gouvernement propose un allègement des charges patronales en échange de créations d’emplois. Contrairement à ses engagements de campagne, il fait passer la TVA de 19 % à 20 %. Il revient aussi sur sa promesse de sauver les hauts-fourneaux de Lorraine. Le chômage ne diminue pas. Des syndicalistes en lutte sont criminalisés, comme à Air France ou chez Goodyear. En 2015, Emmanuel Macron, ministre de l’Économie, lance une première attaque contre le Code du travail en révisant notamment la réglementation sur le travail de nuit et du dimanche. Le 9 avril 2015, 300 000 personnes descendent dans la rue, dont 120 000 à Paris. Et le gouvernement socialiste utilise une première fois le recours à l’article 49.3, procédure qui permet de faire passer une loi sans vote à l’Assemblée nationale. François Rebsamen, ministre du Travail du moment, instaure une diminution des droits syndicaux dans les comités d’entreprise.

L’état d’urgence, qui est instauré après les terribles attentats de Paris en janvier et en novembre 2015, sert aussi à tenter de museler les activistes des mouvements sociaux ou des mouvements environnementaux, comme lors du sommet climatique COP21 qui s’est tenu à Paris en décembre 2015.

Chaque fois que le gouvernement en rajoute une couche, le mécontentement grandit. Et quand il s’en prend au Code du travail dans son ensemble, c’est la goutte qui fait déborder le vase et qui fédère toutes les luttes. Le mouvement s’empare alors de toute la société. Et il n’y a plus que 13 % des Français qui font confiance à leur président.

Quatre mois de lutte

Loitravail.lol

Le 17 février 2016, la publication dans le journal Le Parisien des grandes lignes du projet de loi « visant à instituer de nouvelles libertés et de nouvelles protections pour les entreprises et les actifs » met le feu aux poudres. Et il est prévu que Myriam El Khomri, la nouvelle ministre du Travail, de l’Emploi, de la Formation professionnelle et du Dialogue social, présentera son projet au Conseil des ministres du 9 mars.

Loi El Khomri, morceaux choisis :

  • Passage de 10 heures à 12 heures du maximum de la journée de travail.
  • Passage de la semaine de travail à un maximum possible de 60 heures.
  • Réduction du temps de repos minimal entre deux périodes de travail.
  • Modulation du temps de travail sur 3 ans.
  • Supplément de rémunération des heures supplémentaires d’un maximum de 10 % (au lieu de 25 %).
  • Réduction des indemnités de licenciement.
  • Possibilité de faire primer les négociations au sein de l’entreprise sur les conventions collectives et permettre, par exemple, de diminuer les salaires et de changer le temps de travail. Les syndicats sont mis hors jeu, les salariés se retrouvent seuls face au patron.

En bref, liberté totale pour le patronat, recul historique des droits pour les salariés.

Le 18 février, donc dès le lendemain de cette publication, paraît sur Internet3 la pétition « loi Travail : non merci » et le hashtag #loitravailnonmerci. Un collectif de vidéastes, réunis autour du youtubeur Usul, lancent #OnVautMieuxQueCa et publient en rafale sur YouTube des centaines de témoignages de jeunes travailleurs précaires qui racontent leur quotidien désastreux.

La pétition est lancée, entre autres, par la féministe Caroline De Haas, la syndicaliste CGT Sophie Binet, le syndicaliste étudiant William Martinet, le militant écologiste Elliot Lepers, le militant associatif Karl Stoeckel. Plusieurs d’entre eux sont des anciens du mouvement étudiant qui avait porté la lutte contre le CPE en 2006. Ils lancent quelques tweets et se rendent compte qu’il se passe quelque chose. « C’est la pétition qui s’est lancée avec le plus grand nombre de signatures le jour de son lancement, avec près de 54 000 signatures en 24 heures, qui a connu le plus gros pic de signatures jamais vu en une journée en France (126 969 signatures le 23) et qui obtient le plus de signatures par jour, avec 73 000 signatures en moyenne », détaille Benjamin des Gachons, le directeur France de Change.org4 sur le site Internet Mediapart5. Des Gachons ajoute que parmi les presque 620 000 pétitions recensées partout dans le monde sur ce site international, celle sur la loi sur le travail « est actuellement la plus virale », c’est-à-dire qu’elle est « la plus vue, commentée et partagée ».

Le 23 février a lieu une première réunion de l’intersyndicale réunissant les syndicats de travailleurs, d’étudiants et de lycéens (CFDT, CFE-CGC, CGT, FSU, Solidaires, FO, Unsa, Unef, UNL, FIDL). La réunion se conclut par un très timide communiqué commun, car, si la loi ne plaît à personne, tous ne demandent pas son retrait, comme par exemple la CFDT, traditionnellement fort proche du PS.

Appel à manifester le 9 mars

Le 29 février, vingt-deux organisations de jeunes appellent à une manifestation pour le 9 mars, jour où Myriam El Khomri doit présenter son texte de loi au Conseil des ministres. Le même jour, le gouvernement en reporte la présentation au 24 mars.

Le 3 mars, l’appel des jeunes est suivi par celui de sept syndicats (CGT, FO, Solidaires, FSU et les syndicats étudiants et lycéens UNEF, FIDL et UNL) pour des grèves et manifestations le 31 mars. Cette fois, le mot d’ordre est clair : retrait du projet de réforme du Code du travail.

Le 4 mars, la pétition atteint le million de signatures lors d’une émission télévisée en direct sur le site Mediapart.

Le 9 mars, une première manifestation nationale a donc lieu. Près de 500 000 personnes, surtout des jeunes, descendent dans les rues de cinquante villes de France. Ils sont rejoints par plusieurs délégations de travailleurs. Le même jour, les cheminots sont en grève pour l’amélioration de leurs conditions de travail. Le lendemain, Myriam El Khomri, espérant diviser le mouvement et le désamorcer, annonce la révision de quelques articles de son projet de loi, qui concernent surtout les jeunes (réglementation des bourses, réglementation des contrats à durée déterminée, rémunération des apprentis).

Ces concessions sont vues par les protestataires comme un encouragement à aller jusqu’au bout. Les jeunes ne renoncent pas. Ils veulent le retrait total du projet de loi et manifestent les 17 et 24 mars à Paris, Lyon, Bordeaux, Toulouse, Grenoble, Besançon ainsi que dans d’autres villes, avec 150 000 participants à chaque fois.

Le 24 mars, un sondage Odoxa pour France Info annonce 71 % d’opposition au projet de loi Travail. La veille, le Medef6 fait savoir qu’il apprécie le projet de loi, mais estime qu’il peut encore aller plus loin pour favoriser la compétitivité des entreprises7.

Le 29 mars, la CGT lance son site www.decryptageloitravail.cgt.fr et sa propre proposition de Code du travail du 21e siècle.

Plus d’un million de manifestants

Le 31 mars, quatrième manifestation en moins d’un mois. Plus d’un million de manifestants défilent dans 250 villes. Plusieurs sondages confirment que 70 % de la population est favorable au retrait de la loi.

Au soir de cette manifestation, #NuitDebout lance l’occupation permanente de la place de la République à Paris. L’initiative vient d’un collectif informel réuni autour de la dynamique du film Merci Patron et de l’équipe du journal Fakir, composé d’intermittents, de syndicalistes et de citoyens engagés. Nuit Debout, c’est avant tout un espace de parole et de débat où les gens peuvent discuter et exprimer leurs colères, leurs ressentis et leurs aspirations à une autre société.

Le 5 avril, étudiants et lycéens manifestent une nouvelle fois et seront reçus le lendemain par le gouvernement.

Le 9 avril, qui est un samedi, ce qui permet la participation des familles, des manifestations sont organisées dans 200 villes de France.

Le 11 avril, le gouvernement adopte la révision des mesures concernant les jeunes (CDD, bourses, rémunération des apprentis).

Le 14 avril, lors de la cinquième journée nationale d’action, la manifestation de Paris est violemment dispersée par la police. Le gouvernement fait des nouvelles concessions sur l’insertion professionnelle des jeunes.

Le 26 avril, grève des cheminots pour une nouvelle convention collective de travail.

Le 28 avril, la sixième journée nationale de grèves et de manifestations rassemble 500 000 manifestants dans tout le pays.

Le mouvement se durcit

Le 10 mai, le gouvernement annonce qu’il va faire usage de l’article 49.3, comme il l’avait fait en 2015 pour la loi Macron. Le Premier ministre Manuel Valls n’a plus de majorité à l’Assemblée nationale, car une partie des députés PS conteste la trop grande rigueur du projet de loi et estime qu’il faudrait écouter les manifestants. Deux motions de censure sont déposées à l’Assemblée nationale, une par la droite (LR, UDI), l’autre par la gauche (PCF, radicaux de gauche, écologistes et quelques socialistes). Il manque deux signatures à la motion de gauche pour être prise en considération.

Le 12 mai, nouvelle journée de grèves et de manifestations sur tout le territoire : 110 000 manifestants, rassemblements, distributions de tracts, interpellation de parlementaires, occupations de permanences, etc. C’est la fin des débats à l’Assemblée nationale. Le gouvernement a recours à l’article 49.3. Le projet de loi est envoyé pour discussion au Sénat.

« Le mouvement a donc décidé de passer à la vitesse supérieure pour forcer l’exécutif à retirer son texte8 », explique Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT. Toute la semaine suivante est une semaine d’actions : blocages de zonings PME, barrages filtrants installés par les routiers sur les routes nationales. Le gouvernement se sert de l’état d’urgence décrété après les attentats de Paris pour assigner à résidence des militants afin de les empêcher de participer aux manifestations du 17 mai, qui réunissent 220 000 manifestants dans plusieurs villes de France. François Hollande annonce qu’il ne cédera pas.

Le 19 mai, septième journée nationale d’action avec 400 000 manifestants, dont 100 000 à Paris.

À partir du 23 mai, les grévistes bloquent les dépôts de carburant. Les ports de Marseille et du Havre sont en grève. Le gouvernement recule sur les heures supplémentaires des routiers, qui continuent cependant la grève pour le retrait total de la loi Travail.

Le 24 mai, les huit raffineries de France sont bloquées. Grève des contrôleurs aériens.

Le 25 mai, grève dans les transports publics (SNCF, RATP). Le gouvernement fait appel aux réserves stratégiques de carburant et fait évacuer par la force le terminal pétrolier de Fos-sur-Mer, près de Marseille.

Le 26 mai, huitième journée nationale d’action, 300 000 manifestants. Électriciens et gaziers entrent en grève et alimentent le réseau selon le régime « heures creuses », les centrales nucléaires sont à l’arrêt. Lancement de la caisse de grève (en France, il n’y a pas d’indemnités de grève).

Le 27 mai, journée de solidarité avec les 16 employés d’Air France qui comparaissent devant le tribunal pour avoir, le 5 octobre 2015, déchiré la chemise d’un cadre.

Le 30 mai, démarrage de la grève reconductible dans le plus grand incinérateur de déchets d’Europe, à Ivry sur Seine. Les poubelles de Paris ne seront plus ramassées jusqu’au 21 juin.

Le mouvement s’installe dans la durée

Le 1er juin, grève dans tous les transports (métro, trains, avions), en partie pour des revendications spécifiques à ces entreprises. Premier jour de grève reconductible à la SNCF, les travailleurs d’EDF coupent l’électricité lors de l’inauguration par François Hollande de la Cité du vin. Après les pétitions, les manifestations, les grèves (dont certaines reconductibles), et les occupations de lieu de travail, lancement par l’intersyndicale, sur les lieux de travail et dans les quartiers, de la campagne pour une votation citoyenne9. De quoi confirmer ce que les sondages montrent depuis des semaines : 80 % des Français rejettent cette loi Travail.

Le 2 juin, 150 rassemblements ont lieu à travers la France.

Le 5 juin, le PCF dépose un projet de loi Travail à l’Assemblée nationale.

Le 6 juin, quinzième jour de grève dans les raffineries, grève dans les transports, nouvelles actions de baisse de production d’électricité, poursuite de la grève dans les sites de traitement des déchets, grèves dans l’agroalimentaire, le métal, le verre, certains grands magasins.

Le 7 juin, grève à l’aéroport de Roissy et dans les entreprises sous-traitantes.

Le 8 juin, accord d’entreprise à la SNCF, entre autres sur l’articulation entre temps de travail et temps de repos.

Le 9 juin, grève dans les ports, blocages de zonings PME.

Le 10 juin, début de la coupe d’Europe de football. La CGT distribue des tracts « Allez les bleus, carton rouge à la loi Travail », en plusieurs langues, pour expliquer aux supporters l’opposition à la loi Travail.

Le 13 juin, discussion de la loi au Sénat. La droite (majoritaire) durcit le texte et le renvoie à l’Assemblée nationale pour une nouvelle discussion, prévue le 28 juin.

Un million de manifestants à Paris

Le 14 juin, neuvième journée nationale d’action. L’intersyndicale avait appelé à concentrer l’action sur Paris, un million de manifestants s’y sont retrouvés.

Le 17 juin, Myriam El Khomri reçoit Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT.

Le 19 juin, nouveau sondage : 67 % des Français sont opposés à la loi Travail10

Le 21 juin, le syndicat des avocats de France publie une vidéo pour décortiquer la loi Travail et montrer les dangers du texte.

Le 23 juin, dixième journée nationale d’action, manifestation interdite dans un premier temps puis finalement autorisée à Paris.

Le 28 juin, onzième journée nationale d’action, 200 000 manifestants.

Le 29 juin, le gouvernement présente trois amendements à la loi, mais ne change rien sur le fond.

Le 2 juillet, début du Tour de France. La CGT et FO sont dans la caravane publicitaire et distribuent des tracts d’information. Ce sont aussi les premiers départs en vacances et les syndicats organisent des opérations « péages gratuits ».

Le 5 juillet, douzième journée nationale d’action, 100 000 manifestants. À l’Assemblée nationale, fin de la discussion sur la loi Travail (amendée par la droite et par le gouvernement), et le gouvernement fait à nouveau usage de l’article 49.3. La votation citoyenne annonce plus d’un million de votants et s’étonne que le gouvernement réclame de respecter le vote du peuple britannique sur le Brexit tout en refusant d’écouter l’expression populaire en France. La Tour Eiffel et le Stade de France sont décorés aux couleurs de la lutte contre la loi Travail.

Le 8 juillet, l’intersyndicale annonce des actions locales pendant l’été, une opération cartes postales à adresser au président de la République et elle fixe rendez-vous au 15 septembre pour une nouvelle journée nationale d’action.

Un mouvement de grande ampleur s’est donc mis en route, du genre de celui qui a eu raison du CPE en 2006. Il s’est emparé de toute la société. Quatre mois à peine après les attentats de Paris, le climat de plomb et « d’unité nationale » n’a pas duré. La rue a repris ses droits.

Un combat ambitieux, large et connecté

Une revendication claire et ambitieuse : retrait de la loi

Dès le début, il a été clair pour l’écrasante majorité des participants aux mobilisations que le but était le retrait du projet de loi. C’est LE mot d’ordre qui unifie et qui rassemble. Parce que ce projet de loi touche tout le monde. Parce que ce projet de loi bouleverse l’ensemble des relations sociales et les ramène un siècle en arrière. Parce que ce projet de loi hypothèque l’avenir de la jeunesse. Mais aussi parce que ce projet de loi cristallise toute la déception de ceux qui ont voté contre la droite en 2012 et qui constatent aujourd’hui qu’une victoire électorale ne suffit pas. Ils comprennent que c’est dans la rue et dans les entreprises que se construit le rapport de force. Le mouvement en France a d’abord sensibilisé la population11 avant de parler de concertation. Et les manifestants le crient dans les cortèges : « Ni amendable, ni négociable ; retrait, retrait de la loi Travail ».

C’est ce mot d’ordre clair qui maintient le haut degré de mobilisation : on ne s’arrêtera que lorsque le projet de loi sera retiré. La détermination est aussi renforcée par l’existence d’une alternative : la réduction du temps de travail, un Code du travail du 21e siècle rédigé par la CGT12, une loi Travail alternative déposée par le PCF.

Un plan d’action à la hauteur de la revendication

Pour obtenir le retrait de ce projet de loi, les travailleurs et les jeunes ont lancé un plan d’action ambitieux. L’intersyndicale, qui réunit les principaux syndicats de travailleurs, d’étudiants et de lycéens, se réunit régulièrement puis fixe et communique les rendez-vous à l’ensemble du mouvement.

1. Douze journées nationales d’action en quatre mois, dans toute la France, chacune se terminant par l’annonce de la date du prochain rendez-vous.

2. Deux semaines d’action locales, à la mi-mai et début juin. Avec grèves, distributions de tracts, blocages, occupations de lieux publics, en alternance. Avec des assemblées générales qui décident de la suite des actions. Olivier Mateu, secrétaire de la CGT des Bouches du Rhône, l’a expliqué à L’Humanité : « Partout où on le peut, on mettra les usines à l’arrêt. Nos productions sont toutes imbriquées et cela peut aller très vite, ce sera aux travailleurs d’en décider en assemblée générale13. » « C’est sûr qu’il faut un noyau dur pour entraîner les autres14 », estime pour sa part Olivier Minoux, délégué CGT de Solvay-Rhodia à Saint-Fons. Mais les grévistes et manifestants ont énormément de soutien de la part de leurs collègues. « Pour chaque bonhomme qui fait grève, il y a dix personnes derrière à le féliciter mais sans se mobiliser15 », commente Jean Granjon, secrétaire général CGT chez Bluestar Silicones. Et d’ajouter : « Le meilleur média pour les salariés, ça reste eux-mêmes, on essaie de motiver les gens à en parler en famille, à leurs amis16. » Et ce soutien populaire se traduit dans les sondages, qui à leur tour confortent les protestataires dans leur mobilisation.

3. Actions à l’occasion de rendez-vous parlementaires. Campagnes de courrier aux députés, mobilisation dans la rue les jours de débat à l’Assemblée nationale, initiative de votation citoyenne. Ce sont différentes façons d’activer le concept de démocratie participative, qui font le lien entre la rue et le Parlement, qui permettent à de larges couches de la population de s’exprimer, de discuter, de débattre, d’imaginer une autre façon d’organiser la société. « Cette votation a permis de rencontrer physiquement, un à un, plus d’un million de salariés et de citoyens en quelques semaines et d’échanger sur le contenu de ce projet de loi. Il s’agit d’un événement démocratique exceptionnel fortement apprécié » explique la CGT17.

4. Campagne de récolte de soutien. En France, où il n’y a pas d’indemnités de grève, les syndicats mettent sur pied des initiatives de récolte de fonds pour permettre à ceux qui sont en grève pendant plusieurs jours de tenir le coup. C’est ainsi que Info’Com-CGT a récolté un demi-million d’euros et les a redistribués aux cheminots, aux travailleurs de l’incinérateur d’Ivry, aux travailleurs portuaires. Un des animateurs de cette initiative est Mickael Wamen, de Goodyear, condamné à 9 mois de prison pour sa lutte contre la fermeture de son entreprise, qui fait ainsi le lien avec les campagnes de défense des libertés syndicales.

Utiliser à fond toute la puissance d’Internet 2.0

Une pétition en ligne qui frôle le million de signataires et une vidéo de « youtubeurs » : ces initiatives contre la loi Travail ont fait surgir sur le Net une mobilisation inédite.

Alors que le projet de loi était rendu public le 18 février, presque immédiatement une pétition est lancée par la militante féministe Caroline De Haas et recueille très rapidement 1,2 million de signatures. Le succès fulgurant de cette pétition a conduit toutes les associations et syndicats à la soutenir et à la rejoindre. Autour de la pétition, il s’est construit :

  • Un site global : http://loitravail.lol/.
  • Un site axé sur la mobilisation, sur l’organisation du mouvement : https://t3r1.fr/loitravail/.
  • Une page Facebook (80 600 likes) : https://www.facebook.com/loitravailnonmerci.
  • D’autres initiatives ont très vite suivi :
  • Une page Facebook et un compte Twitter On vaut mieux que ça (72 600 likes et 16 700 followers).
  • Un compte Twitter et une page Facebook #NuitDebout (170 400 likes et 48 300 followers).
  • Le hashtag #OnVautMieuxQueCa qui exprime bien le « nous » face à « eux », qui exprime une valeur phare et veut rompre avec la seule préoccupation du profit et de la compétitivité des entreprises comme moteur premier de l’action politique. La diffusion de témoignages sur YouTube a permis à des milliers de jeunes de se sentir moins seuls et de se lancer dans le mouvement pour retrouver dans la rue toutes celles et tous ceux qui vivent la même galère.
  • Le hashtag #LoiTravailNonMerci, reflet du point de rupture du mouvement, le retrait de la loi Travail. Un seul syndicat, la CFDT, veut uniquement des aménagements de cette loi, mais son message est quasi inaudible.

L’équipe qui a lancé toutes ces initiatives rassemble des communicateurs, des informaticiens orientés vers la politique, les actions, les médias sociaux. Ils mènent la lutte au quotidien sur les réseaux sociaux et suscitent beaucoup d’esprit d’initiative locale.

La CGT en tant que telle a également fortement professionnalisé sa communication avec le site www.decryptageloitravail.cgt.fr, mais elle a commencé en retard.

Un mouvement jeune, syndical, associatif, artistique

La parution du projet de loi dans la presse a déclenché l’indignation de tous ceux qui s’étaient déjà mobilisés contre les mesures prises par le gouvernement au cours des mois et des années précédentes. Jeunes, intellectuels et artistes ont laissé éclater leur colère, suivis par les travailleurs quelques jours plus tard.

L’alliance entre les jeunes et les syndicats n’est pas neuve en France. L’intersyndicale réunit d’ailleurs les grands syndicats de travailleurs, d’étudiants et de lycéens. Cela apporte beaucoup d’optimisme dans le mouvement social. Après leur passage dans les mouvements étudiants, les jeunes Français s’investissent souvent dans les syndicats.

Outre les jeunes et les syndicats, le mouvement contre la loi Travail a rallié le monde associatif, les intellectuels, les artistes, qui ont lancé différentes initiatives. Les Économistes atterrés ou le Syndicat des avocats de France, des scientifiques, etc. ont publié des études et des vidéos, notamment sur les sites Mediapart ou Fakir. Les artistes ont investi YouTube. #NuitDebout a fêté début juillet la centième nuit d’occupation permanente de la place de la République à Paris. L’occupation de places et la réappropriation de l’espace public sont aussi une réponse à l’état d’urgence instauré par le gouvernement Valls-Hollande, et à l’instrumentalisation qui en est faite pour limiter une série de droits démocratiques.

La créativité est au rendez-vous et bouscule parfois les structures des mouvements traditionnels. En Dordogne, des syndicalistes de la CGT Énergie ont coupé le courant au domicile de plusieurs parlementaires socialistes et au bureau local du Medef. Le 26 mai, une grève des imprimeurs empêche la parution des quotidiens, sauf L’Humanité qui est le seul journal à publier une tribune des grévistes. Si vous aimez les jeux, découvrez le jeu gratuit, intitulé 49-3, disponible en ligne et sur smartphone, dont le but est de gérer le mouvement de protestation… jusqu’à la victoire. Placé dans un contexte politique fictionnel mais proche du climat français actuel, le joueur est amené à choisir des réponses militantes en réaction à des événements politiques.

Luttes sectorielles et lutte interprofessionnelle se renforcent mutuellement

« On veut nous faire croire que nous sommes à l’abri parce que nous avons un bon statut et un syndicat fort. Il ne faut pas se faire d’illusion. Si la loi Travail passe, toutes les conventions pourront être remises en cause. Y compris celle du statut des travailleurs portuaires que nous avons arrachée en 2015 », a expliqué Laurent Delaporte, secrétaire CGT des dockers du Havre qui sont de tous les grands rendez-vous contre la loi Travail, marchant en masse derrière une rangée de tambours18.

En même temps, le mouvement interprofessionnel a créé une dynamique de lutte qui a permis d’arracher des avancées dans de nombreux secteurs et dans de nombreuses entreprises. Le 23 mai, les routiers, qui craignaient que la loi Travail entraîne une baisse de la rémunération de leurs heures supplémentaires, ont obtenu des garanties de la part du gouvernement. Les contrôleurs aériens ont obtenu satisfaction sur leurs revendications concernant le manque d’effectifs. Après quinze jours de grève à la SNCF, la direction a fait marche arrière sur plusieurs points de la négociation de la convention d’entreprise, notamment l’articulation entre temps de travail et temps de repos, alors que cette même direction avait pourtant décrété depuis plusieurs années qu’il ne fallait pas négocier pendant la grève. Après deux jours de grève chez EDF, les salariés de la centrale thermique de Cordennais ont obtenu une division par deux du plan social programmé et aucun licenciement sec. Au laboratoire Biolam (une PME), les salariés se sont mis en grève contre la direction qui refusait une augmentation salariale malgré une bonne situation financière. Après neuf jours, la direction a lâché une prime de fin d’année de 500 euros et une augmentation de salaire de 5,8 %.

Cependant, malgré toutes ces concessions, le gouvernement et le patronat ne sont pas arrivés à empêcher la mobilisation contre la loi Travail. « Nous avons des revendications professionnelles à défendre et, plus largement, un combat interprofessionnel à porter, dans lequel nous avons toute notre place », déclarait Jérôme Vérité, secrétaire général de la CGT Transports après la première victoire des routiers19.

Un tir au but et un coup de pédale pour le social

Le mouvement de résistance sociale s’est emparé de toute la société, au point de s’inviter dans les grands événements populaires. Lors de la coupe d’Europe de football, la CGT a distribué des tracts rédigés dans toutes les langues des nations participant à l’Euro pour informer les supporters de la raison des actions. Elle a également diffusé un visuel « Carton rouge à la loi Travail ».

Le Tour de France est l’occasion de nombreuses initiatives pour discuter avec la population, notamment dans les villes-étapes. « Ainsi, au cœur de l’été, l’actualité sociale sera présente sur les routes de France. Le passage du Tour de France devrait être l’occasion d’une autre forme de mobilisation, à la fois originale, festive, chaleureuse et conviviale. L’équipe de militants CGT présente sur le Tour, comme elle le fait chaque année, va mettre un bon coup de pédale pour le social20. »

Les vacanciers, qui sont passés aux barrières de péage sur les autoroutes le 2 juillet, ont eu la surprise de ne pas devoir payer. Ils ont reçu à la place un tract de la CGT : « 1936-2016, 80 ans des congés payés… Aujourd’hui, les touristes arrivent gratuit sur la côte d’Azur ! Contre la loi Travail, on attaque les profits de Vinci ! »

Faillite de la social-démocratie

Élu en 2012 face à Nicolas Sarkozy, l’ami des riches et des patrons, le socialiste François Hollande incarnait l’espoir de la gauche en lutte contre l’austérité. Les premiers mois semblent répondre aux attentes. Il instaure une taxe de 75 % pour la tranche supérieure de l’impôt sur le revenu, il rétablit la retraite à 60 ans pour ceux qui ont commencé à travailler à 18 ou 19 ans et les ministres baissent leur salaire de 30 %. Mais cela ne dure pas. François Hollande rentre dans le rang et rejoint les chefs d’État qui instaurent l’austérité pour garantir la place de l’Union européenne dans la course à la compétitivité mondiale. Sa loi Travail est la « transposition en droit français de l’euro-diktat du 15 juillet 2015 qui prescrit la déréglementation du marché du travail21 ». « Je ne céderai pas, parce qu’il y a eu trop de gouvernements qui ont cédé avant moi », a-t-il osé dire après six journées de manifestations en deux mois et il a fait passer la loi par la force à l’Assemblée nationale. Il a aussi lancé des assignations à résidence pour empêcher des manifestants de participer aux cortèges. Le Premier ministre Manuel Valls a fait lever par les forces de l’ordre les blocages des ports, des raffineries et des centres d’incinération des déchets. Une attitude très « thatchérienne », comme l’a écrit L’Humanité.

« L’attitude du gouvernement a durci encore plus la colère des salariés, il n’y a plus aucun dialogue possible avec lui22 », estime Pascal Galéoté de la CGT. Le syndicat CFDT, proche du PS, ne participe pas à la lutte, ce qui cause de grands déchirements internes. Une couche importante de la social-démocratie française est en rupture avec le PS. Pratiquement tous les initiateurs de la pétition « loitravailnonmerci » viennent de l’aile gauche du PS, de même que Gérard Filoche, ancien inspecteur du travail, un des porte-parole du mouvement. Une rupture menace la social-démocratie. Ce serait la deuxième depuis le départ de Mélenchon en 2008.

La détermination reste intacte

« Les mobilisations initiées depuis quatre mois n’ont pas été entendues par ce gouvernement. Qu’à cela ne tienne ! La détermination, malgré le passage en force à l’Assemblée nationale, reste intacte et toute la période estivale sera l’occasion de le rappeler. Les organisations (CGT, FO, FSU, Solidaires, UNEF, UNL, FIDL) donnent rendez-vous à l’ensemble des salarié-es, privé-es d’emploi, étudiant-es, lycéen-es, retraité-es pour une journée d’actions et d’initiatives, le 15 septembre, pour obtenir l’abrogation de la loi Travail et conquérir de nouvelles garanties et protections collectives23. »

Nous ne savons pas aujourd’hui quel en sera l’aboutissement, mais quoi qu’il en soit, le mouvement contre la loi Travail s’inscrit déjà comme l’un des plus importants de l’histoire de la lutte sociale en France, de par son ampleur, son dynamisme, sa durée, son impact sur la société et sur le débat politique. Un bel encouragement pour toutes celles et tous ceux qui, en Belgique, se préparent aux journées d’action et de grève des 29 septembre et 7 octobre 2016 contre la loi Peeters24, version belge de la loi Travail.

Alice Bernard (alice.bernard at ptb.be) a été pendant 20 ans formatrice en milieux populaires. Ancienne déléguée syndicale dans le secteur non-marchand, elle est membre du département des relations syndicales du PTB et collabore à la rédaction de Solidaire.


1 Grève reconductible : grève décidée, reconduite et organisée par les travailleurs réunis en AG d’établissement ou de secteur. L’AG, qui est souveraine, permet en outre de maintenir le lien entre les grévistes et de mettre au point les actions visant à l’extension et à la visibilité de la grève.

2 Le contrat première embauche (CPE) était réservé aux salariés de moins de 26 ans du secteur privé et s’accompagnait d’exonération de cotisations patronales pendant une durée de trois ans. Pendant deux ans, le patron pouvait licencier sans motif, comme en période d’essai, ce qui a provoqué une grande colère des jeunes et des syndicats qui dénonçaient la facilitation des licenciements abusifs et le renforcement de la précarité des jeunes salariés. La loi a été votée début avril 2006 puis remplacée quelques semaines plus tard par un dispositif d’insertion des jeunes sur le marché de l’emploi, ce qui a rendu le CPE inopérant.

3 « Loi Travail : non, merci ! », http://loitravail.lol.

4 Change.org (www.change.org) est le site qui héberge la pétition.

5 « Une mobilisation jamais vue sur Internet », 29 février 2016.

6 Organisation des patrons français, équivalent de la FEB en Belgique.

7 Sur le site du Figaro.

8 L’Humanité, 12 mai 2016.

9 Sur le site www.votationtravail.fr.

10 « Les Français majoritairement opposés au projet de loi travail, mais mal informés », LCP-Assemblée nationale, 19 juin 2016, http://www.lcp.fr/afp/les-francais-majoritairement-opposes-au-projet-de-....

11 Sur des sites comme www.loitravail.lol ou www.decryptageloitravail.cgt.fr.

12 Code Travail : Propositions CGT, fr.calameo.com/books/0046291839e1e0fb5b424.

13 L’Humanité, 18 mai 2016.

14 Ibid.

15 Ibid.

16 Ibid.

17 Communiqué de presse, 5 juillet 2016.

18 « 7 jours de blocage sur le port du Havre depuis le 9 mars », https://youtu.be/qd1HGxQxDUk.

19 L’Humanité, 14 juin 2016.

20 « On a tous quelque chose du tour de France », 2 juillet 2016, www.nvo.fr (journal de la CGT).

21 Sur le site de L’Humanité, 7 juin 2016.

22 L’Humanité, 18 mai 2016.

23 Déclaration commune CGT, FO, FSU, Solidaires, UNEF, UNL, FIDL, 8 juillet 2016, http://www.cgt.fr/Declaration-commune-CGT-FO-FSU-43642.html.

24 « Plan Peeters : travailler plus, gagner moins et rendre nos vies impossibles », http://ptb.be/sites/default/files/documents/2016/05/19/plan_peeters_fr.pdf. Voir aussi www.loipeeterswet.be.