Mulele ou la seconde vie de Patrice Lumumba

PIERRE MULELE

ou la seconde vie de Patrice Lumumba

Ludo Martens

VI. Mulele dans la tempête Juillet 1960-février 1962 table des matières


Le gouvernement Lumumba


Le 30 juin 1960, jour de l'indépendance, Lumumba prononça son discours historique qui, résumant si admirablement les sentiments de millions d'ouvriers et de paysans, tomba dans les oreilles coloniales comme un cri de guerre blasphématoire. Prononcer ces mots-là et sur ce ton, c'était signer son propre arrêt de mort. Il y a des actes que l'impérialisme ne pardonne jamais.
'Cette indépendance du Congo (...) c'est par la lutte qu'elle a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n'avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang. Cette lutte, qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu'au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l'humiliant esclavage qui nous était imposé de force.
'Ce fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste; nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire, car nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou nous loger décemment, ni d'élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des Nègres (...) Qui oubliera enfin les fusillades où périrent tant de nos frères, les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au régime d'injustice, d'oppression et d'exploitation1.'
Ce langage, jamais un Nègre n'avait encore osé le tenir. Il s'imposait le jour de l'indépendance, afin que les masses populaires puissent libérer de la soumission, de l'obéissance et de la servilité leurs esprits colonisés pendant des décennies. Ce sont des paroles qui remontèrent le moral des masses et l'assassinat de leur auteur ne servit qu'à rehausser encore leur force de pénétration. Cet accent de fierté nationale et de volonté inébranlable vibrant dans le discours de Lumumba fut inscrit dans la mémoire des masses. Trois années plus tard, fortes de cette volonté farouche d'indépendance et de liberté, elles prirent les armes à l'appel de Pierre Mulele.

Le Katanga, une base belge table des matières

Le Congo a-t-il jamais été indépendant ? A partir du 11 juillet 1960, les armées coloniales contrôlèrent le Katanga plus fermement encore que par le passé. En écrasant et en éliminant les lumumbistes katangais, la Belgique se préparait à reconquérir l'ensemble du pays. Le 6 septembre 1960, le responsable de l'action belge au Katanga télégraphiait ce message au gouvernement: 'Réussite de l'expérience katangaise provoquera vraisemblablement la reconstruction politique du Congo à partir d'Elisabethville2.'
Le colonel B.E.M. Frédéric Vandewalle dirigeait l'équipe d'officiers belges chargés de créer et de diriger une gendarmerie katangaise pour combattre les lumumbistes du Balubakat. Le capitaine André Protin et le commandant Robert Lamouline dirigeaient deux colonnes de troupes tshombistes. Trois autres commandants jouèrent un rôle essentiel dans la formation des troupes sécessionnistes: Emile Grailly, Albert Liégeois et Armand Verdickt. Retenez bien ces noms car en 1964, ces hommes de main de Tshombe se retrouveront à la tête de ... l'armée de Mobutu pour combattre l'insurrection muleliste. Entre juillet et décembre 1960, le colonel B.Ë.M. Marlière, conseiller militaire de Mobutu, installé à Brazzaville, continuera d'ailleurs à inspirer la pensée du futur guide de la nation. Le 15 décembre, Mobutu le rappellera à ses côtés. Et en 1964, ce même Marlière supervisera toutes les opérations contre les mulelistes.
Vandewalle, parlant de lui-même à la troisième personne, écrira sur ses activités au Katanga en 1960: 'II y connut des officiers de l'assistance technique que la Belgique accordait à la province en sécession (...) Sans cette équipe, constituée au sein de la gendarmerie katangaise (...), maintenue dans ses éléments essentiels, malgré l'Administration, jusqu'au début de 1963, il n'y aurait pas eu d'Ommegang3.' Ommegang, c'était le nom de code de la vaste campagne organisée contre l'insurrection de l'est du Congo en 1964. L'effort militaire belge dans le Katanga sécessioniste, a donc rendu possible l'intervention militaire de 1964 contre la révolution populaire.
Les idées politiques émises par Tshombe durant la sécession, avaient été élaborées par Robert Rothschild, qui dirigeait la mission d'aide technique au Katanga et par le professeur Clémens, un spécialiste de problèmes constitutionnels que la Belgique avait mis à la disposition du 'président' katangais. C'est ce même Clémens qui rédigea la Constitution de l'Etat indépendant du Katanga. On retrouvera ces deux personnages à Léopoldville en 1964, aux côtés de Tshombe et de Mobutu. Ils joueront un rôle essentiel dans la lutte contre l'insurrection. Clémens était à cette époque le conseiller personnel de Tshombe.
En réalité, la sécession katangaise n'était que la perpétuation d'une domination coloniale encore renforcée. En 1964, Tshombe devenu premier ministre, on constata que le Katanga avait annexé l'ensemble du Congo ...


La bataille de l'Education nationale table des matières


Quand Lumumba lui proposa le ministère de l'Education, Mulele se montra fort déçu. M'avais insisté plusieurs fois pour que Patrice me charge de la Défense', confia-t-il à madame Andrée Blouin. Mieux que Lumumba, Mulele pressentait que la véritable bataille de l'indépendance était encore à venir et que les Congolais sous les armes y joueraient un rôle essentiel.
Le 27 juillet 1960, Lumumba présenta un avant-projet de programme gouvernemental au Sénat. Pierre Mulele en avait rédigé la partie consacrée à son ministère, l'Education nationale et les Beaux-Arts. Non seulement son programme contenait des propositions ambitieuses dans le domaine éducatif mais il incarnait aussi une vision révolutionnaire de l'avenir de la société congolaise. Pour lui, l'éducation constituait un champ de bataille important pour réaliser les idéaux d'indépendance et de démocratie populaire. Mulele connaissait trop bien l'optique dans laquelle l'enseignement catholique avait été introduit vers 1915 dans sa région. Le père jésuite Ivan de Pierpont, un pionnier du Kwilu, la résuma admirablement par ces mots: 'C'était le catéchisme tous les jours.' Les résultats encourageants ne s'étaient pas fait attendre: 'Beaucoup d'indigènes ont renoncé aux fétiches, écrivit-il avec fierté, ils voudraient, pour les remplacer et protéger leur maison et leur personne, un crucifix ou une image de la Vierge4.' Le premier but de l'enseignement des missionnaires était, non pas de développer l'intelligence, mais d'inculquer les concepts moraux d'obéissance et de soumission. Pour rompre avec cette tradition obscurantiste, Mulele exigeait dans son rapport que l'enseignement soit scientifique avant tout. Ensuite, il insistait sur le caractère national que devait revêtir l'enseignement. Mulele savait, pour en avoir fait l'expérience, que, dans le passé, l'école fonctionnait comme un instrument d'aliénation de tout sentiment national. Voici d'ailleurs comment cet enseignement a été défini dans L'action sociale au Congo belge et au Rwanda-Urundi: 'Gagner l'adhésion consciente et active de l'indigène à notre idéal civilisateur: tel est l'objectif primordial de l'œuvre d'enseignement et d'éducation en Afrique belge5.'
Enfin, pour Mulele, l'enseignement devait être démocratique. Il pensait aux milliers d'enfants de pauvres, d'enfants révoltés qui avaient été exclus des écoles. Son programme était axé sur l'éducation des masses paysannes. Il accordait aussi énormément d'importance à l'enseignement technique, destiné à jouer un rôle essentiel dans l'édification d'une économie nationale. Songeant à ces intellectuels qui trahissaient leurs propres origines, Mulele disait dans son programme que les étudiants devaient apprendre à faire des sacrifices au service des masses populaires.
Suit, le texte intégral du programme de Pierre Mulele.

'C'est intentionnellement que ce Département a été dénommé Ministère de l'Education Nationale plutôt que de l'Enseignement ou de l'Instruction.
'Ce titre est un programme. Il veut dire qu'en plus de la qualité scientifique de l'enseignement, le gouvernement veut donner à toute la jeunesse une éducation nationale; il veut lui donner un idéal national: celui de la grandeur du pays tout entier; il veut lui inculquer le sens civique, la notion de son devoir vis-à-vis de la Patrie et de sa solidarité avec tous les citoyens, le respect des lois et des autorités légitimes, et la volonté des sacrifices pour le bien commun.

'Les objectifs principaux dans le domaine de l'éducation nationale et des beaux-arts sont actuellement les suivants:

  • L'instruction primaire pour tous.
  • Le développement accéléré de l'enseignement normal, technique et secondaire.
  • La formation dans les années qui viennent de milliers d'universitaires congolais.
  • La gratuité de l'enseignement à tous les échelons.
  • Assurer la subsistance des étudiants de l'enseignement normal, technique et secondaire.
  • L'octroi de bourses d'études pour les étudiants de l'enseignement supérieur et universitaire, leur permettant de se consacrer à leurs études dans de bonnes conditions.
  • L'égalité de l'enseignement pour les filles à tous les échelons. 'Pour cela, le programme suivant devrait être réalisé d'urgence.
    • a) Liquidation de l'analphabétisme par la création d'écoles partout.
          1) Formation accélérée de cadres d'instituteurs et institutrices congolais de façon à résoudre le problème dans les cinq ans à venir;
          2) dans l'immédiat, l'appel à l'aide d'instituteurs étrangers;
          3) des cours pour adultes;
    • b) Formation accélérée de moniteurs et monitrices d'enseignement technique spécialisé par tous les moyens : au Congo et par l'envoi à l'étranger.
    • c) Développement de la formation de cadres supérieurs dans tous les domaines y compris des cadres de formation universitaire, sur place et par l'envoi dans des universités étrangères.
    • d) Création de centres d'éducation communautaires (enseignement des règles d'hygiène, éducation, etc ...)
    • e) Encourager l'art bantou6.'

Dans ses fonctions de ministre de l'Education, Mulele collaborait en priorité avec ses amis, membres de son cabinet. Il avait fort peu de contact avec son administration. En tout et pour tout, il n'eut que 5 ou 6 entretiens avec Raymond Schepmans, directeur-général jusqu'à son départ du Congo, au mois d'août. Mulele lui avait communiqué que sa fonction serait bientôt reprise par un Congolais, mais en même temps, il lui avait proposé une fonction de conseiller général, avec un même salaire. Mulele n'eut avec lui qu'un seul entretien traitant de problèmes de fond, à savoir sur les conditions préalables à une laïcisation de l'enseignement et les moyens techniques à mettre en œuvre pour la réaliser.7
Le 16 août 1960, la nationalisation de l'université de Lovanium était à l'ordre du jour du Conseil des ministres élargi. Mais depuis des semaines déjà, les intentions de Pierre Mulele dans le domaine de l'enseignement avaient provoqué le délire chez les réactionnaires dont le plus prolixe, Monseigneur Malula déclara: 'Pour les vrais nationalistes congolais, (...) le laïcisme est un attentat à la vie religieuse du peuple bantou dont la vie privée, familiale et publique est tout entière imprégnée de sens religieux. Je fais un appel solennel à tous ceux qui sont fiers et jaloux de leurs richesses traditionnelles pour repousser le matérialisme athée comme le pire des esclavages8.'
A la date de l'indépendance, le Congo ne comptait en tout et pour tout que 17 universitaires9. Un colon, écrivain et poète à ses moments perdus, pensera plus tard avec nostalgie au bon vieux temps passé au Congo : 'II n'y avait pas de politique, ni le danger des élites noires, il y en avait trop peu...10.'
Dès les premiers jours de juillet 1960, le cabinet de Mulele organisa l'envoi progressif de centaines de jeunes dans des écoles supérieures à l'étranger, de préférence dans les pays socialistes. Un d'entre eux racontera: 'On m'avait choisi pour étudier la médecine à Moscou. Il y avait toujours plein de monde dans son cabinet pour régler les formalités de départ. Mulele nous envoyait par groupes de vingt.'

Devant les trahisons table des matières

Mulele ne joua pas un rôle essentiel durant les événements dramatiques que connut le Congo de juillet à novembre 1960. Il prit une attitude plutôt timide, n'était pas encore de taille à affronter les difficultés des batailles impitoyables qui allaient se succéder. Mulele observait avec le scepticisme le plus froid les agissements désordonnés des 'représentants du peuple'.11
Après un meeting monstre au Stade de Stanleyville, le 19 juillet 1960, Lumumba et Mulele se rendirent au bal populaire. Mulele y rencontra Serge Michel, l'attaché de presse de Lumumba, avec lequel il s'entretint de l'entourage du Premier ministre et du gouvernement: 'Tous des traîtrèsou des incapables, dit Mulele d'une voix claire pour que le patron l'entende. Il parla de complot, cita des noms de conspirateurs, mit en garde les disciples contre les hypocrites et le pire des Judas, Joseph-Désiré. Vous savez ce qui nous attend à Léo? fit-il. Personne ne voulut savoir12.'
Kashamura rapporte que Lumumba convoqua les parlementaires nationalistes le soir du 7 septembre 1960, soit deux jours après sa révocation par Kasavubu, pour les entretenir de la situation. Quelqu'un confia à Lumumba: 'C'est à la masse qu'il faut expliquer tout ceci. Les hommes que nous avons ici sont tous pourris. Ils sont vendus.' Pierre Mulele marqua son accord avec ces paroles en ajoutant: 'Eh oui, camarade Patrice, vous parlez devant les agents de la CIA13.'
Mulele avait pris un appartement clandestin en ville : il y travaillait souvent avec ses deux plus proches collaborateurs, Théodore Bengila et le communiste grec Bourras.14Durant les mois de septembre et d'octobre 1960, la situation était très tendue et les trahisons se suivirent dans l'entourage de Lumumba. D'après Kashamura, Lumumba constitua, fin octobre, divers groupes de travail dont la commission de Sécurité et de Problèmes militaires. Ses cinq membres appartenaient tous au PSA et les trois premiers joueront un rôle essentiel dans l'insurrection populaire de 1964. Il s'agit de Pierre Mulele, Thomas Mukwidi, Gabriel Yumbu, Félicien Kimvay et Cléophas Kamitatu15.

Sur la route de Stanleyville table des matières

En novembre, Lumumba, placé en résidence surveillée, demanda aux députés nationalistes de retourner chez eux afin d'expliquer aux populations la lutte à mort qui se déroulait à Léopoldville. C'est ainsi que Mathias Kemishanga, élu sur la liste de laCoaka, la Coalition Kasaïenne, proche du MNC-L, se trouva le 16 novembre à Luluabourg où les masses étaient lumumbistes et l'armée divisée. Dans ses discours à ses partisans, Kemishanga n'évoqua pas la venue éventuelle de Lumumba dans la région. A ce même moment, on mettait une dernière main aux préparatifs du départ de Lumumba de Léopoldville et de son passage à Stanleyville. Les dirigeants du PSA se montrèrent les plus efficaces. Le 26 novembre, Mulele et Yumbu organisèrent un grand meeting à Kikwit pour mobiliser et soulever les masses et faciliter ainsi la traversée de la région par Lumumba. Mulele y évoqua le danger que Mobutu envoie ses troupes contre les nationalistes du KwilU'. L'agitation était grande parmi les militaires lumumbistes. Samedi 28 novembre, 40 commandos de Mobutu désarmèrent 225 gendarmes au camp de Kikwit. Kamitatu, le président de l'Assemblée provinciale décida de l'envoi d'une commission de conciliation. Le 27 novembre, Lumumba quitta sa résidence. Les jours suivants, iltraversera sans problème Masi Manimba, Bulungu et Pukulu. Le 30 novembre, à 21 heures, il arriva à Brabanta où le rejoignirent Mulele, Yumbu et Lubuma.
Un document traitant de l'extension de l'autorité du gouvernement installé à Stanleyville avait été remis par Mulele à Fernand Nima. Ce dernier devait le transmettre à Kamitatu dès que Lumumba serait en sécurité. Mulele estimait que pour arriver à contrôler la région du Kwilu-Kwango, il fallait y disposer d'une force fiable. Dans le document, il donnait des instructions pour détacher des soldats nationalistes de l'ANC et les charger de la formation militaire de la jeunesse du Kwilu-Kwango. Comme convenu, Nima transmit la lettre qui resta cependant sans réponse. Peu après, elle fut dans les mains de la Sûreté ...16
Mardi 1er décembre, à 23 heures, le convoi de Lumumba qui comportait 5 voitures, arriva au bac de Lodi. Les hommes du bac, qui se trouvaient sur l'autre rive, n'entendirent pas les appels. Après s'être assuré qu'il n'y avait ni crocodiles, ni hippopotames, Lumumba, qui venait d'être rejoint par Kemishanga, décida de traverser la rivière en pirogue. Pierre Mulele, Valentin Lubuma et Mathias Kemishanga l'accompagnèrent. Ce dernier, originaire de la région, retrouva de l'autre côté deux frères, Jérôme Dionge et Antoine Omelunga. Très émus de rencontrer le premier ministre, ils s'en allèrent réveiller leurs femmes et allumèrent un feu. A la demande de Lumumba, ils prirent le bac pour aller récupérer les véhicules restés sur l'autre rive. Tout en attendant leur retour, Lumumba et Mulele discutèrent avec animation de la tactique à suivre pour libérer le Sud-Kasaï. Ils abordèrent les différents aspects d'une campagne militaire visant à prendre Lusambo, Kabinda et Dimbelenge. Mais entre-temps, le bac tardait à revenir et Lumumba s'inquiéta. Tous les quatre, ils descendirent alors vers la rivière. Ils arrivèrent au moment même où le bac accosta dans l'obscurité la plus totale. Sept à huit militaires en jaillirent brusquement. Lumumba fit un geste à ses compagnons: 'Cachez-vous!' Mulele et ses deux amis reculèrent alors d'une dizaine de mètres. Cachés sous les arbres dans un marais, ils entendirent la conversation qui s'engagea.
Pongo, qui commandait les soldats, déclara: 'Le chef de l'Etat est fort indigné de votre conduite. Je ne suis pas venu pour vous arrêter mais pour vous faire rentrer à la capitale.' Lumumba lui répondit: 'Je sais que vous allez me tuer. Aujourd'hui, vous écoutez Kasavubu, Nendaka, Mobutu, mais après ma mort, ils deviendront vos ennemis. Soyez certains que vous n'allez pas rester longtemps auprès de vos femmes. Je suis le Premier ministre, pourquoi devrais-je demander la permission à qui que ce soit pour me déplacer ?'
Les soldats hésitèrent. Mais Pongo mit fin à la palabre et embarqua son prisonnier sur le bac17.
Le jour suivant, à 17 h 15, Lumumba, les mains liées, le corps meurtri etensanglanté, arriva à l'aéroport de Ndjili. Il fut violemment jeté dans un camion à coups de crosses et immédiatement conduit à la résidence de Mobutu qui donna l'ordre de l'emprisonner au camp de Binza18.
Pendant ce temps, Mulele se rendit à Luluabourg où il retrouva les voitures et tous les bagages; il récupéra les malles de documents et les envoya à Stanleyville où il se rendit lui-même en toute hâte avec les autres rescapés du convoi. A Kemishanga, qui restait sur place, il dit: 'II faut maintenant déclencher la résistance partout. Personne ne saura arrêter notre armée et nous libérerons Lumumba.'
Le même jour, 2 décembre, la population de Kikwit affrontait l'armée mobutiste. Pendant les combats, auxquels participèrent des centaines de jeunes, ainsi que les policiers lumumbistes, quatre soldats mobutistes furent désarmés, un d'entre eux fut tué. Pendant 3 jours, les mobutistes se vengeront, tuant des dizaines de civils. Le Soir écrira : 'On mit des menottes à un homme, puis on le fusilla (...) Ils firent régner la terreur dans la ville (...) Ils tuèrent des civils sur le pas de leur porte et dans la rue19.' Toute la population de Kikwit s'enfuit dans la brousse. Le 8 décembre, il restait encore quelque 500 habitants en ville. Officiellement, il y eut 12 morts, mais les journalistes estimaient qu'il y avait encore des dizaines de cadavres aux alentours de Kikwit20.
Le 17 janvier 1961, Mobutu et Kasavubu décidèrent de livrer Lumumba aux Katangais. Le soir même, il sera assassiné sous les yeux de Tshombe, Munongo et Kibwe21. Le 13 février, Munongo déclarera lors d'une conférence de presse: 'Je sais que certains diront que nous l'avons assassiné. Je réponds: prouvez-le22.'
Ce sera le début de la campagne d'extermination des grands leaders nationalistes par laquelle les impérialistes voulaient assurer 'la tranquilité' de leurs affaires au Congo. La liste des martyrs sera impressionnante:
Maurice Mpolo, ministre de la Jeunesse, nommé général et chef d'état-major par Lumumba;
Joseph Mbuyi, ministre des Classes moyennes; Joseph Okito, président du Sénat;
Jean-Pierre Finant, président du gouvernement provincial à Stanleyville;
Christophe Muzungu, directeur de la Sûreté sous le gouvernement Lumumba;
Fataki, commandant de la gendarmerie à Stanleyville;
Emmanuel Nzuzi, secrétaire général de la Jeunesse MNC-L;
Barthélémy Mujanayi, gouverneur de la Banque centrale;
Pierre-Léopold Elengesa, cadre influent du MNC-L.


Le gouvernement nationaliste de Stanleyville table des matières

Mulele au Caire

  Mulele arriva à Stanleyville vers le 10 décembre. Il proposa aussitôt son départ pour le Caire où il se chargerait, en tant que ministre résident, de l'ensemble du travail international.
  Arrivé en Egypte avant la fin du mois, il y installa officiellement son bureau le 2 janvier 1961. Pourquoi cette décision? Le Premier ministre prisonnier, c'était au vice-premier ministre Gizenga de le remplacer dans la direction des affaires gouvernementales. La position de Mulele, incontestablement l'homme le plus compétent de l'équipe, ne lui permettait pas de prendre en mains la direction des opérations militaires. C'était le rôle de Gizenga. De plus, Mulele pensait que le travail international pouvait avoir une influence déterminante sur l'évolution de la situation militaire. Fin décembre 1960, il apparaissait clairement que le gouvernement légal de Lumumba avait besoin pour triompher de l'aide militaire des pays africains nationalistes. Il fallait à Gizenga un homme de confiance pour gérer les montants énormes destinés à financer le matériel militaire.
   Depuis novembre 1960, une bataille acharnée se déroulait dans l'arène internationale entre le Premier ministre Lumumba et le président Kasa-vubu. L'enjeu: la reconnaissance internationale de l'autorité légale du Congo. En novembre, l'Assemblée générale de l'ONU reconnut la délégation conduite par Kasavubu et désavoua la représentation du gouvernement Lumumba. Lorsque le 2 décembre, Gizenga proclama Stanleyville capitale provisoire de l'Etat central, son gouvernement ne fut reconnu par aucun Etat.
   Dès son arrivée au Caire, Mulele se mit au travail. Il obtint un premier résultat lors de la conférence de Casablanca qui se déroula du 3 au 7 janvier 61: L'Egypte, la Guinée, le Ghana, l'Algérie, la Libye, le Maroc et Ceylan réaffirmèrent leur reconnaissance du gouvernement Lumumba23.
  Après la mort de Lumumba et la formation du gouvernement Iléo, la lutte pour la reconnaissance internationale devint plus âpre encore. Au Caire, Mulele convainquit le président Nasser qui reconnut le gouvernement Gizenga le 14 février. Au cours de la semaine suivante, l'URSS, l'Allemagne de l'Est, la Yougoslavie, la Guinée, le Maroc, le Ghana, l'Algérie, la Mongolie, l'Albanie, Cuba, la Pologne, la Bulgarie, l'Irak, la Hongrie et la Chine populaire suivront son exemple24.

Mulele et la République populaire de Chine table des matières

Au Caire, Mulele rencontra l'ambassadeur de la République populaire de Chine, Chen Chia-kang. En 1960, bon nombre de pays africains étaient encore sous domination coloniale et parmi les pays indépendants, rares étaient ceux ayant reconnu le gouvernement de Pékin. Pour la Chine, le Caire était une sorte de porte ouverte sur l'Afrique entière. Chen Chia-kang s'était d'ailleurs rendu à Léopoldville en août 1960. Le 20 février, Mulele signa un communiqué commun avec le gouvernement chinois annonçant un échange d'ambassadeurs entre la Chine et le Congo. Le 31 juillet 61, Chang Tung, chargé d'affaires ad intérim, arrivera à Stanleyville25. L'ambassadeur du gouvernement Gizenga, Bernardin Mungul Diaka, était déjà à Pékin depuis le début mars.
  Le 3 mars, Félix Mukulubundu partit en Chine pour y occuper la fonction d'attaché militaire. Un mois plus tard, Mulele lui donna ses instructions : il lui fallait profiter de son séjour en Chine pour suivre un entraînement militaire, apprendre les techniques de la guérilla et se familiariser avec le maniement d'armes que la Chine pourrait livrer ultérieurement aux nationalistes congolais. Mukulubundu fut incorporé dans la 129 ème division de l'Armée populaire de Chine, dont la caserne était située à quelque cent kilomètres de Pékin. En plus de la formation militaire proprement dite, il assista à des causeries politiques sur le patriotisme, l'amour du peuple travailleur, le rôle du Parti communiste chinois dans le mouvement nationaliste, l'histoire de sa fondation. De nombreuses soirées étaient consacrées à des projections de films montrant l'esprit de sacrifice dont avaient fait preuve les soldats de l'Armée rouge dans la guerre de libération. Mukulubundu accompagnait les soldats chinois dans des communes populaires où ils participaient aux travaux agricoles. La caserne disposait d'ailleurs de ses propres champs de riz et de ses porcheries car l'armée ne devait pas parasiter le peuple. Mukulubundu fut particulièrement frappé par l'attitude des officiers supérieurs et des vétérans de la Longue Marche qui travaillaient en toute camaraderie avec les jeunes recrues26

L'annonce de l'assassinat de Lumumba table des matières

Mulele apprit la mort de Lumumba le 13 février. Il ne fit pas de sentiment: la mort ne prend jamais au dépourvu celui qui consacre sa vie à la révolution. Il se souvint des paroles que Lumumba lui avait confiées sur la route de Stanleyville: 'Mes frères se laissent si facilement tromper. Je crois que ma mort vaut la peine, pour que mes frères, enfin, comprennent ...27.' Mulele fit alors une déclaration à laquelle il restera fidèle toute sa vie. Tous les mots furent pesés, chaque phrase fut mûrement réfléchie.
    'Les patriotes congolais s'engagent aujourd'hui à suivre l'exemple de Lumumba et à combattre jusqu'à ce que la libération totale de leur pays soit réalisée sous la conduite du gouvernement légal congolais.
    'Ce gouvernement légal sera présidé dorénavant par Antoine Gizenga, ancien vice-président du Conseil, ami et continuateur de l'œuvre de Patrice Lumumba, Cette décision sera soumise à la ratification du Parlement quand il pourra se réunir librement, sans pression coloniale.
    'L'assassinat de Lumumba (...) a été préparé et exécuté par les colonialistes belges et leurs hommes de main congolais. M. Hammarskjöld figure parmi les responsables de la mort de l'ex-premier ministre congolais. Le secrétaire général de l'ONU est l'instrument de la politique de l'ancienne Admininstration américaine.
    'Le gouvernement de Stanleyville va prendre les mesures nécessaires contre les colonialistes belges et leurs alliés et contre tous ceux directement ou indirectement responsables de la mort de Lumumba et de ses deux compagnons28.'
    Par ces mots, Mulele exprima parfaitement ce que ressentaient confusément les masses. Quand les ouvriers et paysans prirent le chemin du maquis en 1963, ces idées étaient toujours inscrites dans leurs mémoires.
    Les différentes réactions à la mort de Lumumba furent d'ailleurs révélatrices des positions réelles adoptées par chaque classe sociale. La population retira toute sa confiance en ces politiciens qu'elle rendait responsables de l'assassinat de Lumumba. Désormais, un abîme infranchissable séparait les masses populaires des collaborateurs. Portée par la colère du peuple, l'armée lumumbiste avançait en direction de l'Equateur et du Kasaï. Le 24 février, elle atteignit Luluabourg. Dès lors, elle contrôla plus de la moitié du pays. Sous l'impulsion des pays progressistes, l'assassinat de Lumumba marqua aussi un tournant dans la politique officielle de l'ONU. Le 21 février, le Conseil de sécurité adoptait une résolution autorisant l'usage de la force militaire pour expulser immédiatement les militaires et conseillers politiques belges, ainsi que les mercenaires29.
    Cette prise de position de l'ONU et l'avance militaire des lumumbistes semèrent la panique dans le camp adverse. Le 9 février, quelques jours avant qu'ils ne laissent filtrer l'information sur la mort de l'ex-premier ministre, les Mobutu, Bomboko, Adoula, Delvaux et Tléo avaient mis sur pied un nouveau gouvernement qui s'octroyait les pouvoirs législatif et exécutif30.
    Le nouveau numéro un, Joseph Iléo, fut embarqué en toute hâte dans un avion en partance pour Elisabethville. Le 28 février, il signa un protocole militaire avec Tshombe et Kalonji :
    'Conscientes de la menace de l'établissement d'un régime de tyrannie communiste sur l'ensemble de l'ex-Congo belge (...) les autorités militaires soussignées (...) sont unanimes à estimer nécessaire de mettre en commun toutes les forces militaires afin de combattre ce danger31.'
    Mais quelles étaient donc ces autorités militaires? De quelle unification était-il question? Sous quelle protection se réfugiait Mobutu en faisant signer le protocole militaire?
    Au moment même où ce protocole se concluait, le colonel belge Crèvecœur préparait une vaste opération contre le bastion katangais des lumumbistes, la ville de Manono. Sous ses ordres, 350 sous-officiers et officiers belges, les 60 mercenaires du colonel Brown et 1.000 à 1.500 gendarmes katangais. Ses troupes étaient équipées de véhicules blindés, munis de mitrailleuses et de canons. Le 30 mars, Crèvecœur écrasait les forces nationalistes à Manono32.

Panique à Tananarive table des matières

Iléo et Tshombe avaient également convenu de convoquer d'urgence une conférence de toutes les forces saines de la nation. Elle eut lieu le 3 mars, à Tananarive, la capitale de Madagascar. Ce fut une réunion historique. Pour la première fois depuis l'indépendance, toutes les grandes forces du néo-colonialisme se donnèrent l'accolade. Et surprise de taille, trois semaines après la nouvelle de l'assassinat de Lumumba, deux lumumbistes éminents se trouvaient sans aucune honte aux côtés des assassins. Kamitatu et Kimvay manifestaient ainsi officiellement leur passage dans l'autre camp. Aux côtés des autres grands de la politique belge au Congo, les Kasavubu, Adoula, Bolikango, Iléo et Lihau, ils écoutèrent, enchantés, les belles paroles d'ouverture prononcées par Tshombe contre le 'danger mortel qui nous menace (...), une pénétration communiste facilitée par l'incompréhension de certains de nos dirigeants33.'
    Seuls les conseillers belges de Tshombe avaient eu la présence d'esprit de préparer des avant-projets de résolution qui furent acceptés comme base des travaux. Ce fait dénotait bien le désarroi des forces néo-coloniales de Léopoldville. Dans ses conclusions, la Conférence de Tananarive reconnut les Etats de fait, c'est-à-dire l'Etat du Katanga et celui du Sud-Kasaï, se prononça en faveur de la création d'une confédération d'Etats souverains et rejeta la résolution du 21 février de l'ONU. Dans sa résolution N°4, elle reconnut le protocole militaire du 28 février34.
    Cette conférence eut une répercussion immédiate sur la situation au Kwilu-Kwango. D'origine lunda, la dynastie du Kiamfu des Bayaka payait toujours un tribut d'obéissance symbolique au Mwami Mwata Yamvo du Katanga. Le Kiamfu s'était d'ailleurs rendu en février 61 à la cour de ce dernier. Tshombe l'y contacta et lui proposa son aide pour la création d'un Etat indépendant du Kwango. Joseph Kulumba représentait le Kwango du Kiamfu à la conférence de Tananarive. Cette dernière à peine terminée, un putch réalisa les plans de Tshombe. Tous les militants connu du PS A et les natifs du Kwilu furent alors expulsés du Kwango35.
   Le 8 mars, jour de l'ouverture officielle de cette conférence, Pierre Mulele fit, au Caire, une déclaration au nom du gouvernement Gizenga. Il déclara :
    'La conférence des 'leaders' congolais qui se tient actuellement à Tananarive, capitale de la République malgache, sous les auspices des traîtres et fantoches Tshombe, Iléo et Kasavubu, en vue de résoudre la crise congolaise, a été convoquée intentionnellement par les ennemis de la liberté du peuple congolais. Le gouvernement légal n'est pas hostile à une solution susceptible de mettre fin à tout ce qui est de nature à mettre notre indépendance nationale en cause; mais cette solution doit être fondée sur la défense des intérêts réels de la République du Congo et sur la consolidation de sa souveraineté nationale. De l'avis du gouvernement légal, la vie normale de la Nation congolaise ne peut être rendue possible que si les conditions suivantes sont remplies:
1) Que le gouvernement légitime reprenne ses activités normales sur l'ensemble du territoire de la République;
2) Que des conditions favorables soient créées pour faire fonctionner le Parlement congolais qui décidera souverainement de la destinée du peuple congolais36.'
    Gizenga se montrera rapidement incapable de réaliser la première ainsi que la deuxième de ces conditions.

Couper les ponts avec Léopoldville table des matières

Mulele connaissait bien l'esprit de conciliation de Gizenga et des autres ministres du gouvernement de Stanleyville. Il aurait affirmé, d'après N'Krumah, que 'Gizenga était incapable de résister aux attaques néocoloniales37.'
   Du Caire, Mulele faisait constamment pression sur Gizenga afin qu'il coupe tous les ponts avec les responsables de l'assassinat de Lumumba, principaux points d'appui de la présence néocoloniale belge et américaine. Il ne s'agissait donc pas d'une question de personnes mais d'une question politique de la plus haute importance. Les efforts de Mulele aboutirent, enfin, le 31 mars 1961. Ce jour-là, le Conseil des ministres approuva un arrêté consacrant la rupture totale avec les institutions de la collaboration avec les agresseurs. L'arrêté présidentiel N°l, publié le 6 avril dans le journal Uhuru, disait:
   'Attendu qu'à l'heure actuelle, le Chef de l'Etat ne tire son pouvoir que dans l'appui de toute nature des puissances complices contre la Nation et dans le coup de force de Mobutu, traduit devant le Conseil de guerre (...)
   'Attendu que le Chef de l'Etat a violé le serment solennel prêté devant les deux Chambres réunies en s'entourant de conseillers de pays (étrangers) en violation flagrante du principe de l'indépendance nationale et en tolérant les actes sécessionnistes au Katanga et à Bakwanga (...)
    'Nous avons décrété et arrêtons:
   'Article premier. - Le chef de l'Etat est mis dans l'impossibilité politique d'assurer ses fonctions conformément à l'article 33.
   'Article deux. - Toutes les prérogatives dévolues au Chef de l'Etat (...) sont désormais assurées par le Conseil des ministres, art.35, paragraphe 2.
   Tous les membres de l'ex-gouvernement Lumumba qui s'étaient rendus à Stanleyville signèrent ce document : Gizenga, Mulele et Masena, tous trois membres du PS A; Gbenye et Lutula du MNC-L; Bisukiro du Cerea; Mwamba du Balubakat; Rudahindwa du Reco et Mandi, technicien sans parti38. Cette décision de rompre radicalement avec les fantoches de Léopoldville aurait dû être le signal du déclenchement d'un vaste mouvement révolutionnaire contre les collaborateurs. Il n'en fut rien. Ce fut la toute dernière fois que les ministres 'lumumbistes' firent semblant d'être radicaux.

Pourissement des partis nationalistes table des matières

Après la mort de leur dirigeant, les politiciens 'lumumbistes' réagirent, dans leur grande majorité, tout à fait différemment des masses populaires. En réalité, le MNC-L et les autres partis nationalistes étaient déjà en pleine dégénérescence depuis septembre 1960. Nendaka, chef de la Sûreté mobutiste au moment de l'assassinat de Lumumba, fut le vice-président du MNC-L avant l'indépendance. Au moment où Kasavubu réalisait son coup d'Etat contre Lumumba, plusieurs personnalités du MNC-L, notamment le ministre des Communications, Alphonse Songolo, les députés Jean-Pierre Othita, Victor Baelongandi, André Azanga et Hubert Afulata et les sénateurs Gilbert Fataki, Maurice Mandiongwe, Victor Iloko et Josias Fêle rompaient publiquement avec le premier ministre. Tout ce beau monde figurait sur la liste du MNC-L de la province Orientale39.
   Après l'assassinat de Lumumba, le processus de décomposition des partis nationalistes allait s'accélérer. Figuraient dans le gouvernement Iléo, formé le 9 février: Alexandre Mahamba du MNC-L, Aloïs Kabangi de la coalition post-électorale du MNC-L au Kasaï et Félicien Kimvay du PSA.
    Une fois l'indépendance proclamée, les représentants de la bourgeoisie nationale et de la petite bourgeoisie, qui dirigeaient les formations nationalistes, comprirent que le temps des discours pompeux sur la lutte et les sacrifices nécessaires était définitivement révolu. Une source de richesses illimitées s'ouvrait devant ceux qui réussiraient à s'emparer d'une fonction dirigeante dans l'appareil d'Etat. Sans aucune formation idéologique, sans la moindre notion de discipline révolutionnaire, avec seulement quelques mois d'expériences politiques comme bagages, comment auraient-ils pu résister aux tentations du diable blanc?
    A Stanleyville, les ministres 'lumumbistes' se préoccupèrent surtout de mener le train de vie qu'ils estimaient correspondre à leur dignité. Il était rare que Gizenga réunisse le Conseil des ministres. Il croyait pouvoir gouverner le Congo comme un chef de clan qui veille sur le va-et-vient de ses ouailles. Il ne consultait personne et se complaisait dans une passivité bienheureuse. Et rapidement, comme des mauvaises herbes poussant dans un champ abandonné, les ambitions personnelles, les rivalités sordides, les intrigues et les trahisons déchireront les membres de son gouvernement.
    Le 3 avril, quatre jours seulement après avoir solennellement affirmé que l'ignoble traître Kasavubu était démis de ses fonctions, Gizenga accueillit à bras ouverts son envoyé, Cléophas Kamitatu, celui-là même qui s'était attribué le titre de président de l'Etat de Léopoldville à la conférence de Tananarive. Gizenga lui confia: 'Du moment que Léopoldville veut revenir au respect de la légalité et des institutions, je ne vois aucun inconvénient à engager le dialogue40.' Kamitatu, assisté d'autres agents des Belges et des Américains, se mit activement à fréquenter des nationalistes en vue de les corrompre et de les recruter. Des officiers de Mobutu contactèrent discrètement le général Lundula, commandant en chef des troupes lumumbistes. Début 1961, cet héros s'était déplacé au Caire où il devait, à son arrivée, tenir une vraie conférence de presse. A ses hôtes égyptiens, il posa la question troublante : 'Mais où sont donc mes décorations?' Devant l'incompréhension des Egyptiens, il daigna préciser sa pensée : 'Un général qui donne une conférence de presse doit porter des décorations. Il faut m'en apporter.' On le promena de boutique en boutique où il fit main basse sur une collection bariolée de médailles arabes et anglaises. Paré de ces ornements, le général estima qu'il pouvait, enfin, se présenter en toute dignité devant la presse internationale.41
   De sa propre initiative, Lundula envoya deux de ses hommes, le colonel Yangoïe et le major Benezette, à Bunduki, à la frontière entre la province Orientale et celle de l'Equateur pour y entamer, du 15 au 17 avril 1960, des négociations avec des émissaires de Mobutu. A leur retour, ils gagnèrent Lundula au point de vue des officiers mobutistes. Les hommes de Mobutu avaient déclaré: 'Les politiciens veulent que nous nous entretuons sur le champ de bataille, mais eux, ils restent en sécurité. Il faut que les militaires s'unissent pour empêcher que le sang coule à cause des intrigues des politiciens. Lundula restera commandant en chef de l'armée unifiée ...' Lundula envoya une délégation d'officiers conduite par le major Benezette à la conférence de Coquilhatville, sans l'autorisation de Gizenga.42
   Le gouvernement provincial, dirigé par Jean Poster Manzikala, du MNC-L, prit la même liberté. Depuis le début de l'année, une guerre sournoise se livrait, en effet, entre le gouvernement central, installé à Stanleyville et le gouvernement provincial. L'enjeu : la haute direction de la province Orientale. Manzikala et son adjoint, Charles Badjoko, le ministre provincial de l'Agriculture, généralement considéré comme l'homme de Bomboko, attaquèrent Gizenga avec une rare violence.
    Gbenye, président du MNC-L, mit Kashamura, le président du Cerea en résidence surveillée. Les deux hommes se menaient en effet une petite guerre personnelle depuis que Gbenye, envoyé à Bukavu le 18 février 1961 par le gouvernement central pour y mettre au pas les hommes de Kashamura, avait été arrêté par ce dernier.

Retrouvailles insolites à Coquilhatville table des matières

Suivant de près toutes ces intrigues, les services américains et belges cessèrent de craindre le régime de Stanleyville. Désormais, leur objectif fut de placer l'ensemble du pays sous le contrôle de leurs hommes sûrs de Léopoldville. Le morcellement du pays, prôné par Tshombe, devenait une aventure inutile et dangereuse. La prolifération de petits Etats ne pouvait que conduire à une instabilité permanente, hautement nuisible à la bonne marche des affaires des multinationales. L'argent de l'Union minière s'avérait indispensable pour financer un régime musclé à Léopoldville. Cette nouvelle stratégie se concrétisa, le 17 avril, par la signature d'un accord entre MM. Gardiner et Nwokedi, représentants de l'ONU, d'une part, et MM. Kasavubu et Bomboko, d'autre part43. L'ONU reconnut l'autorité du président Kasavubu et lui promit assistance dans plusieurs domaines.
   A cette époque, les soldats des Nations unies constituaient la force militaire la plus importante du Congo.
   La plupart des dirigeants 'lumumbistes' ne rêvaient que d'une reconciliation avec leurs chers collègues, les traîtres de Léo. Quelques rumeurs sur l'arrestation éventuelle de Tshombe par les forces mobutistes à Coquilhatville suffirent à y faire accourir des délègues de Lundula et de Manzikala. Sur place se trouvaient déjà d'autres 'nationalistes' comme Kakwala et Kimpiobi du PS A ainsi que Sendwe du Balubakat.44 Tout ce beau monde participa donc le 23 avril 1961, à ce qu'on appela par la suite la Conférence de Coquilhatville. Les agents belges et américains furent les véritables maîtres du jeu. Iléo clama pathétiquement que la sécession était 'un acte ignominieux, un acte de trahison'. Et le 12 mai, Kasavubu annonça à la radio : 'J'ai décidé de convoquer le Parlement à Léopoldville45.'
   Tout cela suffit à convaincre les délégués de Stanleyville que les idées de Lumumba progressaient irrésistiblement ... En réalité, ils s'apprêtaient déjà à se placer sous l'autorité des Kasavubu, Mobutu, Bomboko, Nendaka,... ceux-là même qu'ils traitaient d'assassins de Lumumba et de traîtres à l'indépendance dans leurs déclarations publiques. Pétris de conceptions bourgeoises, ces lumumbistes n'avaient pas la moindre intention de s'épuiser dans un travail de mobilisation révolutionnaire parmi les masses paysannes et ouvrières. Objectivement, la révolution était devenue l'unique voie pour asseoir l'autorité du gouvernement Gizenga sur l'ensemble du pays, pour étouffer, par des actes et non par des mots, les prétentions de Kasavubu et de Mobutu à exercer un pouvoir absolu et pour écraser les troupes de mercenaires blancs et noirs qui faisaient la loi au Katanga.
   Dans ces circonstances, prôner la convocation du Parlement et enterrer ainsi la révolution populaire, revenait à capituler aveuglement. Ce Parlement avait donné les pleins pouvoirs à Lumumba le 13 septembre 1960. Mais a-t-on vu pour autant la cause de Lumumba triompher? Alors que certains dirigeants 'lumumbistes' s'étaient déjà rangés du côté de Mobutu et que des dizaines de députés acceptaient d'être payés par des émissaires américains, pouvait-on réellement croire que cette Assemblée d'arrivistes allait incarner maintenant la volonté du peuple?
   Kamitatu, lui, fut plus lucide: il avait compris que l'unique danger pouvait provenir d'un éventuel développement du mouvement populaire. Justifiant son absence à la conférence de Coquilhatville, il déclara: 'Au moment où des incidents graves éclataient à Banningville, qu'une tension très forte opposait à Kikwit élus et citoyens, que des troubles menaçaient à Kenge (...) j'ai préféré éteindre le feu qui menaçait à l'intérieur du pays46.'

Lovanium ou le conclave de la capitulation table des matières

Le 14 mai 1961, Gizenga décida de situer le combat sur le terrain où il était battu d'avance: 'Nous avons décidé de convoquer le Parlement souverain, déclara-t-il. Le gouvernement a proclamé Kamina, siège du Parlement, zone neutre sur un rayon de 100 km à l'entour et placé sous la surveillance exclusive des troupes de l'ONU47.' Après avoir rencontré le 9 juin 1961 M. Gardiner, le représentant de l'ONU, Gizenga accepta l'envoi d'une mission chargée de négocier la convocation du Parlement avec les autorités de Léopolville. Et le 13 juin, la délégation de Stanley-ville, formée de Joachim Masena, d'Etienne Kihuyu et de Simon Pierre Malago s'entretint avec Adoula, Bolikango et Lihau, trois individus impliqués dans le renversement du gouvernement Lumumba. Les délégués de Gizenga acceptèrent la convocation du Parlement à... Léopold-ville. Du Caire, Mulele tenta désespérément de renverser le cours des événements, de convaincre que la victoire passait inévitablement par la lutte armée. Le 12 juin, il tint une conférence de presse au Caire.
    'Mulele a précisé (...) que les autorités de Léopoldville poursuivent leurs activités agressives et récemment un navire hollandais a déchargé d'importantes quantités d'armes. Des informations parvenues au gouvernement Gizenga de source sûre annoncent l'intention de Kasavubu et Mobutu d'attaquer les provinces Orientale et du Kivu avant la fin du mois courant, avec la complicité des impérialistes belges. Ceux-ci concentrent des troupes dans le Ruanda-Urundi pour attaquer le Kivu. Mais nos troupes sont prêtes à riposter contre toute attaque48.'

Vers la concorde, l'entente et la réconciliation table des matières

Le 19 juin 1961, Bolikango, dès avant l'indépendance le pire ennemi des nationalistes, fit une déclaration dans laquelle il n'était question que de 'réconciliation nationale', de 'solution légale' et de nécessité de 'recourir au Parlement'49. Joachim Masena lui répondit: 'Les deux délégations congolaises (...) ont recouvré la concorde et l'entente. Elles ont été unanimes à constater que, de part et d'autre, l'objectif poursuivi était le même - c'est-à-dire - l'unité nationale, le respect de la légalité, de l'intégrité et de l'indépendance nationale (...) Au cours des entretiens (...) un accent tout particulier a été mis sur la nécessité d'éviter des influences extérieures (...) Les deux délégations demandent à l'ONU-Congo d'user de son influence et de ses bons offices pour persuader les autorités de la province du Katanga de se joindre à elles pour résoudre, une fois pour toutes, le problème congolais50.'
   Ainsi, la démonstration fut faite que les représentants de la bourgeoisie, même mus par des intentions nationalistes honnêtes, se laissent facilement mener par le bout du nez par les pires ennemis de la nation. Pour ces bourgeois nationalistes, la solution aux problèmes nationaux interviendrait, non pa^suite à des affrontements entre les classes mais grâce à la réconciliation des hommes de bonne volonté. Pour eux, les luttes les plus âpres ne reposaient que sur des malentendus. Tshombe avait assassiné quelques dizaines de milliers de nationalistes, mais ils demandaient à l'ONU de le persuader de se joindre à eux ... La bourgeoisie nationale s'enivre de mots, mais est incapable d'analyser la pratique sociale des individus pour percer leurs intentions réelles. Ainsi, elle entendit Bolikango parler de respect de la légalité et cela suffit à effacer le souvenir de son comportement hystérique, au début du gouvernement Lumumba, lorsqu'il criait aux masses: 'La misère la plus horrible vous guette' et 'Au lieu de pain, on nous offre des baïonnettes'51. La bourgeoisie nationale rêve avec lyrisme de concorde et d'entente nationale mais est incapable de déceler l'affrontement des différents intérêts de classe. Les représentants de Gizenga s'entendirent avec trois agents belges et américains pour insister sur la nécessité d'éviter les influences extérieures ...
    Acceptant de se rendre au Conclave de Lovanium, les députés 'lumum-bistes' renoncèrent à leur objectif d'instaurer un pouvoir nationaliste authentique au Congo. La majorité rejoignit les positions de la grande bourgeoisie noire, créée et entretenue par le capital international. Les autres se soumirent à la légalité et à la direction de cette classe.
    Le 19 juillet, au Caire,Mulele etBengïla firent un communiqué réaffirmant la volonté et la capacité des nationalistes à gouverner le pays. Or, à ce moment-là, les nationalistes avaient déjà tous déserté. Seul restait Gizenga, cloué sur place par sa passivité et ses hésitations. En réponse aux calomnies disant que le gouvernement Gizenga était tombé sous la coupe des diplomates russes, Mulele déclara: 'Nous tenons à réaffirmer que le gouvernement légal de la République du Congo, présidé par le vice-premier ministre Gizenga (...) a opté pour une indépendance totale et sur tous les plans. Pendant plus de 9 mois le gouvernement légal de la République du Congo a démontré qu'il est capable de gouverner lui-même le pays sans aucune intervention étrangère. La présence des diplomates soviétiques à Stanleyville ne peut, en aucun cas, influencer en quoi que ce soit, la politique du gouvernement légal (...)52.'

Le triomphe de la collaboration table des matières

Le conclave de Lovanium entama ses travaux le 22 juillet 1961 avec la séance d'ouverture du Sénat où 64 sur 84 sénateurs étaient présents; le lendemain 120 députés sur les 137 que comptait la Chambre, se réunirent à leur tour53. Mulele avait fait le voyage du Caire à Stanleyville pour y rencontrer Gizenga. Il n'assista pas à l'ouverture du Conclave, mais il arriva à Lovanium avec 3 ou 4 jours de retard.
   A Stanleyville, les 'lumumbistes' s'étaient mis d'accord pour présenter la candidature de Gizenga, héritier spirituel de Lumumba, au poste de Premier ministre. Après des hésitations interminables, Gizenga décida de ne pas bouger: il resta à Stan, refusant de se rendre au Conclave. A Lovanium, la division des 'lumumbistes' et l'influence des agents du néocolonialisme étaient telles, que les nationalistes renoncèrent même à défendre la candidature de Gizenga. Kamitatu convainquit le PSA de voter une motion de soutien à la candidature d'Adoula, 'un homme en-dehors des partis, un syndicaliste, un démocrate, etc.'
    Le 2 août 1961, Adoula présenta son gouvernement devant les Chambres. Il débita en grande pompe les mots creux de circonstance sur 'l'union nationale', sur M'avenir du Congo' qui 'repose dans la confiance mutuelle, dans l'union et dans l'effort commun' et sur 'la politique de non-alignement'. Ensuite vinrent les choses plus sérieuses. Désormais, les nationalistes devraient apprendre à aimer les assassins de Lumumba. Adoula déclara, en effet: 'II faut absolument rompre le cercle vicieux de vengeance, de haine, de récriminations, d'insécurité qui étranglait notre pays dans le passé.' Et si la populace ne partageait pas ces nobles sentiments de clémence, elle saurait bien vite à quoi s'en tenir. 'Le maintien de l'ordre', déclara Adoula, 'sera une préoccupation essentielle de mon gouvernement (...) Là où le pouvoir central est méconnu et son autorité bafouée, le gouvernement réagira sans faiblesse.' Ainsi on s'achemina vers l'essentiel: 'Des mesures très énergiques seront envisagées pour créer des conditions très favorables à l'investissement de capitaux étrangers54.'
   A l'unanimité moins une voix, les Chambres accordèrent leur confiance au Gouvernement Adoula, reconnu comme le successeur légal du premier Gouvernement central. Ainsi, les lumumbistes ont permis que la légalité change de camp. Désormais elle serait l'arme des Mobutu et Nendaka.
   Mulele avait vite compris en quelle compagnie il se trouvait. Il ne broncha pas: il voulait se ménager une chance d'échapper aux griffes de tous ces arrivés. Bengila, le fidèle, resté au Caire, pouvait encore parler. Le 3 août, il publia un communiqué : 'La question est posée de savoir comment une personne qui dispose de la majorité à la Chambre des Représentants et au Sénat peut être écartée du rôle de Premier ministre. L'opinion doit être informée que le Parlement congolais n'envisage d'autre personne qu'Antoine Gizenga comme Premier ministre55.'
   Mulele se rendit dans la cité, à Léopoldville pour y discuter avec les militants de base du PS A. Il leur dit: 'Cettebande vient encore de trahir!' Très amer, il ne ménagea pas ses sarcasmes à rencontre de ses amis politiques: 'C'est une capitulation qui nous coûtera cher, une mascarade. Les nôtres se sont laissés corrompre ...' Mais déjà, il pensait à l'avenir. 'Il faudra employer d'autres méthodes de lutte', disait-il.56 Prétextant ses affaires au Caire, il prit l'avion pour Stanleyville, le 4 août, puis se rendit en Egypte. Il cherchait désormais un pays qui lui apprenne l'art de la révolution.
   Dans son bureau du Caire, il reçut la visite de Félix Mukulubundu, rappelé de Chine par Gizenga. 'J'aurais aimé continuer ma formation à Pékin', lui expliqua Mukulubundu, 'là, on apprend vraiment de bonnes méthodes pour libérer notre pays. Quand j'ai vu la Chine, j'ai compris que nous avons encore beaucoup de chemin à faire.' Mulele lui rétorqua: 'Attention Félix, là-bas, ce sont des communistes. Tu ne vas quand même pas ramener l'esprit communiste chez nous ?' Mais Mukulubundu lui raconta avec enthousiasme tout ce qu'il avait appris en Chine. Mulele l'interrompit: 'Arrête, arrête, j'ai simplement voulu te tester.' Mulele lui exposa alors ses propres plans pour la libération du Congo. 'Les nôtres ont capitulé à Lovanium, lui dit-il, c'est la raison pour laquelle je ne veux plus siéger parmi cette bande. Si je suis retourné au Caire, c'est pour me préparer à la lutte. Dans notre armée règne la mentalité de mercenaire. J'espère que tu as appris en Chine comment nous pouvons créer une armée qui soit réellement fidèle à notre lutte de libération.'

Gizenga a enfin compris ... table des matières

A Stanleyville, Gizenga persistait dans ses hésitations ... Le 5 août, Gbenye vint pour le convaincre de reconnaître le gouvernement Adoula et d'y occuper son poste de vice-premier ministre. Le pouvoir de Léopoldville voulait se débarrasser au plus vite des derniers lambeaux des structures politiques et militaires lumumbistes. Gbenye se rendit encore à Stan le 15 août, cette fois-là en compagnie d'Adoula lui-même. Et le 18 août, Gizenga déclara devant 30.000 personnes: 'Si j'ai accepté de collaborer avec le gouvernement d'Adoula, c'est parce qu'il est bien d'accord de suivre la doctrine et les secrets que Lumumba nous a laissés57.' La foule, qui l'interrompit, se mit à hurler: 'N'y vas pas! N'y vas pas!'Une fois de plus, mieux que leurs dirigeants, les masses populaires avaient compris la tournure des événements.
    Huit pays reconnaissant le gouvernement Gizenga comme le seul légitime, avaient un ambassadeur ou un chargé d'affaires à Stan : la Chine, la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie, la Pologne, l'Union soviétique, l'Egypte, le Ghana et le Mali. Adoula leur notifia la fin du gouvernement de Stanleyville58. Chang Tung, représentant de la République populaire de Chine, quitta le Congo le 16 septembre.
Gizenga arriva à Léopoldville le 3 septembre. En compagnie d'Adoula, il se rendit à la conférence des non-alignés à Belgrade. Il y prononça un discours sur la réconciliation nationale. Début novembre, une opération militaire conjointe contre les sécessionnistes au Katanga avait été planifiée. Les troupes de Lundula devaient partir de Stanleyville en direction du Nord-Katanga et celles de Mobutu de Luluabourg vers le sud du Katanga. Mais les forces mobutistes ne bougèrent pas. Comme le notèrent les observateurs proches du gouvernement belge, 'il (Mobutu) ne s'était lancé dans cette aventure qu'à contre-cœur, sous la pression des extrémistes et préférait beaucoup garder ses bonnes troupes à Léopoldville pour assurer la stabilité du régime59.'
   Les mêmes observateurs écrivirent encore : 'Les Etats-Unis, de leur côté, faisaient des démarches pressantes auprès de M. Adoula pour qu'il fasse preuve de conciliation dès que M. Tshombe aurait fait le premier geste60.'
    Le 2 décembre 1961, Mulele réaffirma au Caire l'analyse de la situation telle qu'il la voyait depuis septembre 1960: 'Nous ne pouvons, dit-il, affirmer que le Congo a pu véritablement bénéficier de son indépendance (...) L'impérialisme belge ne cesse de susciter des troubles et d'inciter ses agents au Katanga à œuvrer pour séparer cette province de la mère patrie congolaise. Grâce à cette action, le colonialisme s'est installé au Congo sous le couvert des Nations unies (...) Le peuple livre un combat héroïque en vue de sauvegarder son unité et son indépendance61.'
   Le 19 décembre, Tshombe, accompagné de M. Gullion, ambassadeur des Etats-Unis, se rendit à Kitona dans un avion américain. M. Gullion fut personnellement présent lors des négociations qui s'engagèrent entre Tshombe et Adoula. Les ambassadeurs des Etats-Unis, de Belgique, de Grande-Bretagne se démèneront pendant toute une année pour aboutir à la réconciliation de leurs agents de Léopoldville et d'Elisabethville.
    Gizenga, après avoir déposé presque la totalité de ses armes, se rendit finalement compte qu'il aurait fallu se battre. Il déclara le 29 novembre 1961 : 'Le 2 août, le Parlement, sous les menaces de Mobutu, sous la corruption et les manœuvres des impérialistes par l'intermédiaire de leurs agents de l'organisation internationale, a été obligé de voter la confiance (au) gouvernement (...) A Léopoldville, les manœuvres des impérialistes continuent à se tramer dans tous les sens, et cela avec la complicité de nos frères congolais tant au Parlement qu'au gouvernement.' Gizenga accusa le gouvernement de Léo de complicité avec les forces réactionnaires au Katanga et il termina par un appel aux soldats nationalistes: 'Je vous donne l'ordre de me suivre sur le champ de bataille au Katanga (...) J'ai la certitude que si mille soldats désobéissaient à cet ordre, plus de cinq mille volontaires sont prêts à les relever62.'
   Voilà ce qu'il aurait dû dire en février 1961, au moment où il avait encore les moyens de réaliser ces belles paroles.

La prison pour les lumumbistes table des matières

Début janvier, Gizenga convoqua Félix Mukulubundu. 'Au Kwilu, la jeunesse est prête. Pouvez-vous vous y rendre pour commencer l'entraînement militaire de la jeunesse?', lui dit-il. Le 13 janvier à 10 h., Félix Mukulubundu rencontra à nouveau Gizenga, en présence du capitaine Matalatala et de Lubuma, le chef de cabinet de Gizenga. 'La situation devient dangereuse pour nous, leur dit-il, les soldats demandent qu'on enferme Lundula.' Mais Valentin Lubuma ne voulut rien entendre. A 12 h 30, Mukulubundu et huit autres officiers nationalistes, dont Kin-gumba, l'ordonnance de Gizenga, furent arrêtés. Le lendemain, Lundula envoya un télégramme à Adoula: 'Suis heureux vous faire savoir que les opérations de ratissage égard rebelles se déroulent normalement. Ai situation bien en mains63.'
    Mukulubundu restera une année en prison. Gizenga, qui se trouvait à Stan depuis le 4 octobre, refusa de se rendre dans la capitale. Le 13 janvier, le 'lumumbiste' Manzikala présenta un rapport au Parlement. Il accusait Gizenga de 'rébellion civile caractérisée et généralisée contre l'autorité légalement établie64.' Le 15 janvier, la Chambre décida par 67 voix pour, une contre et 4 abstentions de démettre Gizenga de ses fonctions de vice-premier ministre65. Le 27 janvier, Gbenye signait un arrêté de mise en résidence surveillée de Gizenga. Parmi les charges établies contre lui: 'Les activités de l'intéressé sont de nature à troubler l'ordre public à Léopoldville et à porter atteinte à la sûreté de l'Etat66.' Au début du mois suivant, Gizenga fut enfermé dans l'île de Bula-Mbemba avec l'accord de la Chambre des députés.
    Le 27 janvier 1962, Pierre Mulele déclara au Caire: 'La lutte du Congo pour sa liberté et son indépendance réelle et pour la sauvegarde de son unité, entre aujourd'hui dans une phase critique67


Notes

1. W.J. GANSHOF VAN DER MEERSCH, o.c., pp. 242-243.
2. J. BRASSINE,o.c.,p. 526.
3. F. VANDEWALLE, Odyséeet Reconquête de Stanleyville. L'Ommegang. (Collection Témoignage Africain), Bruxelles, 1970, pp. 14, 18-20.
4. L. WILMET, Un broussard héroïque. Le P. Ivan de Pierpontsj., Paris-Charle-roi, s.d. (vers 1940), pp. 112, 114.
5. L'Action Sociale au Congo belge et au Ruanda-Urundi, Bruxelles, s.d. (vers 1953), p. 88.
6. Congo 1960, 2, pp. 580-581.
7. Information de R. Schepmans, Bruxelles, juin 1984.
8. Le Soir, 2 août 1960 cité in Congo 1960, 2, p. 685.
9. L.A.M. PETILLON,o.c.,p. 251.
10. F. MEDDA, A l'ombre des bananiers. Mon second pays : L'Afrique, (Collection des Permanences Poétiques), Bruxelles, 1973, p. 117.
11. Entretiens avec Madame Andrée Blouin, Paris, novembre 1984.
12. S. MICHEL, Nourle Voilé, Paris, 1982, p. 221.
13. A. KASHAMURA, De Lumumba aux colonels, Paris, 1966, p. 140.
14. Entretiens avec André Blouin, Paris, novembre 1984.
15. A. KASHAMURA, , o.c., p. 159.
16. Entretiens avec F. Nima, Brazzaville, 10-15 septembre.
17. Entretiens avec M. Kemishanga, Brazzaville, septembre 1984.
18. L'ONU et le Congo in Chronique de Politique Etrangère, (Bruxelles), 15,1962, p. 669.
19. Le Soir, 11 décembre 1960 cité dans Congo 1960, 2, pp. 939-940.
20. Ibid.
21. Rapport de la Commission d'Enquête de l'ONU, Assemblée Générale A-4964, S-4976 in Chronique de Politique Etrangère, 15, 4-6, 1962, pp. 675-696.
22. Ibid., p. 688.
23. Congo 1961, édité par B. VERHAEGEN, Bruxelles, p. 319.
24. Congo 1961, pp. 184-185.
25. LARKIN, China and Africa, 2e édition, Berkley, 1973, p.57.
26. Entretiens avec F. Mukulubundu, Brazzaville août-septembre 1984; Bruxelles, décembre 1984 - janvier 1985.
27. Entretiens avec M. Kemishanga, Brazzaville, septembre 1974.
28. Le Kwilu. De la lutte pour l'indépendance à la rébellion muleliste, 3, in Courrier Africain (Bruxelles), 13 mars 1964, p.5.
29. J. BRASSINE,, o.c., p. 340.
30. Ibid., p. 330.
31. Congo 1961, p. 25.
32. Chronique de Politique Etrangère, 15, 4-6, 1962, p. 478.
33. Congo 1961, p. 33.
34. Ibid.,pp. 38-39.
35. C. YOUNG, ,o.c.,p. 329.
36. Etudes Congolaises, (Leopoldville), 4,1961, p.6; Congo 1961, pp. 35-36, 38.
37. KWAME N'KRUMAH, Challenge ofthe Congo, 2e édition, éd. panaf, 1969, p. 154.
38. Etudes Congolaises,2, 1961, pp. 49-51.
39. Congo 1960,2, pp. 997-998.
40. Le Kwilu. De la lutte pour l'indépendance à la rébellion muleliste, 3, in Courrier Africain (Bruxelles), 13 mars, 1964, p.7.
41. F.S. SHAKER, L'Agent du Caire, Paris, 1970, pp. 123-124.
42. Entretiens avec F. Mukulubundu.
43. Etudes Congolaises, 5, 1961, p. 36; Congo 1961, p. 340-341.
44. Congo 1961, p. 58.
45. Etudes Congolaises, 5,1961, Congo 1961, p. 38-39.
46. Le Kwilu. De la lutte pour l'indépendance à la rébellion muleliste, in Courrier Africain 13 mars 1964, p. 7.
47. Déclaration Gizenga 14 mai 1961 in Congo 1961, p. 165-166.
48. Le Progrès Egyptien, 13 juin 1961.
49. L'ONU et le Congo in Chronique de Politique Etrangère, 15, 1962, pp. 545-547.
50. Ibid.
51. Congo 1960, 2, pp' 674,676.
52. Le Progrès Egyptien, 13 juin 1961.
53. Congo 1961, p. 403.
54. Chronique de Politique Etrangère, 15, 1962, pp. 557, 558, 560, 563.
55. Le Progrès Egyptien, 13 juin 1961.
56. Information de Médard Minampala, Bruxelles, 6 juin 1984.
57. Le Non d'Antoine Gizenga in Remarques Congolaises, 1964, p. 15.
58. Le Progrès Egyptien, 19 août 1961.
59. Chronique de Politique Etrangère, 15, 4-6, 1962, pp. 370-371.
60. Ibid..
61. Le Progrès Egyptien, 3 décembre 1961.
62. Congo 1961, pp. 566-569.
63. Chronique de Politique Etrangère, 15, 4-6, 1962, p. 788.
64. Congo 1961, p. 584.
65. Ibid., pp. 584-585.
66. Ibid..
67. Le Progrès Egyptien, 28 janvier 1962.

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