Napoléon Bonaparte, révolution et contre-révolution

Table des matières: 
Études marxistes no. 111
Auteur: 
Maurice Van Den Haute

Le coup d’État militaire de Napoléon Bonaparte

Le 18 brumaire1 de l’an VIII (9 novembre 1799), l’ambitieux général Napoléon Bonaparte organise un coup d’État militaire. Il chasse le gouvernement (le Directoire) et réduit le pouvoir législatif au silence. À partir de cette date charnière dans la Révolution française et jusqu’à sa chute en 1815, Napoléon exerce une dictature militaire. Comment en est-on arrivé là ?

Dix années de Révolution française (1789-1799)

Pour répondre à cette question, nous devons remonter au début de la Révolution française, dix ans plus tôt, en 1789.

Face aux difficultés financières de la monarchie absolutiste française, Louis XVI se résout à réunir les Etats Généraux à Versailles en mai de cette année. Mais dès juin, les représentants de la bourgeoisie montante à ces Etats Généraux décident de siéger seuls et se proclament “Assemblée nationale”. Ils y prêtent le fameux « Serment du Jeu de Paume », immortalisé par la peinture inachevée de David. Début juillet, ils se proclameront “Assemblée constituante”. Une constitution mettra un terme à l’Ancien Régime, à l’absolutisme du roi et à la toute-puissance de la noblesse. La nouvelle bourgeoisie doit pouvoir participer au pouvoir politique. Barnave2 l’exprimait ainsi :

« Les nouveaux moyens de richesse provoquent une révolution dans les lois politiques, une nouvelle distribution de la richesse qui, d’uniquement immobilière qu’elle était avant, devient de plus en plus mobilière, appelle une nouvelle distribution du pouvoir3. »

« […] une nouvelle distribution des richesses aboutit à une nouvelle distribution du pouvoir. Tout comme la propriété terrienne a assuré la puissance de l’aristocratie, la propriété industrielle assurera la puissance du peuple4. »

Quand partout se propage la rumeur selon laquelle le roi voudrait organiser un coup d’État militaire afin de liquider l’assemblée constituante, les représentants de la bourgeoisie organisent la population parisienne. Le peuple se met en mouvement, s’arme et prend le pouvoir à Paris. La chute de la Bastille, le 14 juillet 1789, constitue l’événement le plus symbolique de cette insurrection populaire. Le roi se soumet à la Constituante. Le peuple est désarmé. La bourgeoisie va désormais travailler avec une partie de la noblesse à l’élaboration d’un compromis. En août, la noblesse renonce à ses droits féodaux. Dès lors, celle-ci entend gérer ses terres en propriétaires terriens sans privilège. La noblesse se mue en cette partie de la bourgeoisie qui s’appuie sur les biens immobiliers. Elle partage le pouvoir avec la bourgeoisie qui possède des biens mobiliers (entreprises, maisons de commerce, banques…).

Mais une partie de la noblesse n’est pas d’accord avec le compromis et entend bien revenir à l’Ancien Régime. En association étroite avec les autres régimes féodaux d’Europe (et avec l’aide de l’Angleterre), cette partie de la noblesse se lance dès lors dans une guerre contre la monarchie constitutionnelle et organise une guerre civile. Le 10 août 1792, du fait de la trahison du roi et de son entourage, une nouvelle révolution éclate au cours de laquelle le roi est destitué. C’est ainsi que les Girondins, représentant la grande bourgeoisie commerciale et les banquiers, arrivent au pouvoir.

Mais, quand la France, sur plus des deux tiers de son territoire, se retrouve aux mains de la contre-révolution, les Girondins capitulent ou passent à l’ennemi. En juin 1793, les Girondins sont évincés et la petite bourgeoisie radicale (les classes moyennes et les petits industriels, dirions-nous aujourd’hui) prend les rênes du pouvoir. Pour vaincre l’ennemi, on organise la Terreur de la Liberté contre la Terreur du Despotisme. C’est le petit peuple, les sans-culottes, qui affronte désormais l’ennemi. Robespierre et les Jacobins assurent le bien-être5 des simples citoyens (le maximum des denrées alimentaires vitales, la répartition au sein du peuple de la richesse des contre-révolutionnaires en fuite, la gestion d’une économie de guerre, le suffrage universel, la participation au pouvoir dans les comités révolutionnaires, etc.).

Quand l’ennemi intérieur et extérieur est défait, la bourgeoisie unie estime que l’ère des concessions au peuple n’a que trop duré. Du fait que Robespierre entend ériger en système le bien-être des gens6, lui et ses partisans sont éliminés le 9 thermidor de l’an II (27 juillet 1794). L’année suivante le Directoire est instauré avec un gouvernement composé de cinq directeurs et avec deux chambres : le Conseil des Cinq-Cents et le Conseil des Anciens. Les sans-culottes sont poursuivis et le peuple, qui a perdu ses avantages et ses droits, entend bien prendre sa revanche. Deux insurrections populaires sont matées. Mais la noblesse contre-révolutionnaire estime une prise du pouvoir possible. Le 13 vendémiaire de l’an IV (5 octobre 1795), les royalistes organisent une révolte contre-révolutionnaire à Paris. Ils sont taillés en pièces par un jeune général ambitieux : Napoléon Bonaparte.

Le danger d’une nouvelle révolution ou contre-révolution subsiste toutefois. Le système parlementaire des notables rend également possible le retour au pouvoir des royalistes, et ce, par la voie légale.

Deux membres du Directoire, Barras et Sieyès, veulent organiser un coup d’État afin d’instaurer une dictature censée éliminer toute menace de « gauche » (les Jacobins) et de « droite » (les royalistes). Pour cela, ils ont besoin d’un « sabre ». Ils pensent pouvoir utiliser pour cette besogne l’aventurier corse Napoléon Bonaparte. Ils parviennent à obtenir des banques le soutien et l’argent (quelque 30 millions). En raison de l’opposition des Cinq-Cents (la deuxième chambre), le coup d’État du 18 brumaire de l’an VIII (9 novembre 1799), à Saint-Cloud7, se mue finalement en une intervention armée de Bonaparte. Les soldats le suivent aveuglément : « Suivez-moi, je suis le Dieu du jour. »

Le Directoire est dissous et le pouvoir passe aux mains de trois consuls provisoires : Bonaparte, Sieyès et Ducos. Mais Bonaparte organise un coup de force au sein même du coup d’État et, très vite, il s’arroge tous les pouvoirs en tant que Premier consul

Le consulat

Les notables sont satisfaits. Le banquier suisse Necker écrit à sa fille, Germaine de Staël : « Le nouveau régime garantira les droits des possédants8. » La Banque de France devient la banque de l’État. Toutefois, la Banque de France n’est pas au service du gouvernement, mais bien des financiers. Ainsi, la banque refuse de prêter à l’État de grosses sommes pour financer la guerre. Le manque d’argent devient un problème permanent pour Napoléon alors que l’Angleterre peut financer toutes les coalitions contre lui par des emprunts aux banques londoniennes.

Napoléon Bonaparte et l’État

L’autocratie et la dictature de l’armée

En très peu de temps, Bonaparte établit une autocratie. C’est grâce à un coup d’État militaire qu’il a pris le pouvoir et grâce aux militaires qu’il a pu s’y maintenir. La grande bourgeoisie renonce au pouvoir politique et continuera à soutenir Bonaparte dans toutes ses aventures tant que la victoire l’accompagnera et que la bourgeoisie pourra s’enrichir.

Au-dessus des classes et de la lutte des classes ?

« Ni bonnet rouge, ni talon rouge, je suis national9. » Telle est la devise de Bonaparte. Il entend unir tous les possédants au sein de la nation. En premier lieu, la bourgeoisie, mais aussi les paysans qui sont devenus propriétaires terriens. Ce sont ces paysans qui resteront fidèles à Napoléon par crainte, en cas de retour de la noblesse et de l’Ancien Régime, de devoir rendre leurs terres. Durant tout son règne, il écoutera ce qui se dit chez les paysans : « L’opinion des salons et des beaux parleurs ? Je n’en connais qu’une seule : celle des paysans10 ! »

La Constitution et le renforcement du pouvoir exécutif

Pour donner forme au nouveau pouvoir d’État, la nouvelle constitution doit renforcer le pouvoir exécutif. Les nouveaux notables sont partisans du renforcement de ce pouvoir.

Sieyès, qui était également à l’origine de la Constitution du Directoire, écrit un projet de « Constitution de l’an VIII de la République » (décembre 1799). Bonaparte estime que tout cela est trop compliqué et va trop lentement. C’est pourquoi, en un minimum de temps, il impose sa constitution en 70 articles. Bonaparte parvient à faire proclamer une constitution « courte et obscure »11. Le droit absolu à la propriété privée est la base de la nouvelle constitution. Marx dit de cette constitution qu’elle est « l’enveloppe politique de la domination économique bourgeoise12 ».

Les consuls et en premier lieu le Premier consul (Bonaparte, donc) forment le noyau du gouvernement et ils disposent donc du droit d’initiative et de promulgation des lois. Le pouvoir législatif est réduit au silence absolu. Pour Bonaparte, les idéaux de la Révolution française ont été atteints et la révolution doit donc cesser.

Le pouvoir judiciaire tombe sous l’autorité du gouvernement. Le Moniteur est clair : « L’ordre judiciaire doit tomber sous l’ordre gouvernemental. »

La mère de tous les services de police

Bonaparte organise trois services de police qui contrôlent la population et, en même temps, se contrôlent entre eux. Le service de police et d’espionnage de Fouché devient le modèle de toutes les écoles de police qui viendront après Napoléon. Il déploie sur toute la société une sorte d’immense toile d’araignée dont il devient impossible de se dépêtrer.

La liberté d’expression est fortement muselée. Ainsi, le nombre de journaux qui peuvent encore paraître à Paris est limité à treize (au lieu de 73) et plus tard encore à neuf13. Le journal Le Moniteur devient le journal de l’État. La censure est instaurée et Bonaparte, qui ne laisse rien au hasard, la fait intervenir sévèrement contre ceux qui osent exprimer des critiques à son encontre et à celle de sa politique.

De la sorte, toute opposition devient impossible. Sous les ordres de Bonaparte, Fouché doit poursuivre en tout premier lieu des Jacobins. Par ailleurs, le retour des royalistes est de plus en plus encouragé et, finalement, ils obtiennent l’amnistie.

Une forte centralisation

L’administration est omniprésente et dirigée centralement à partir de Paris. Elle se compose de spécialistes qui n’ont de comptes à rendre qu’à Bonaparte. Les préfets deviennent les représentants de l’autorité de l’État dans les départements et ils sont désignés par les consuls. Ils changent régulièrement de département afin d’éviter qu’ils ne s’enracinent et ne s’identifient à un département. Le gouvernement désigne également tous les maires des communes de plus de 5 000 habitants.

Le Code civil ou Code Napoléon

Une contribution importante de Napoléon Bonaparte à la formation de la société civile moderne est le Code civil (approuvé le 21 mars 1804). C’est le monument du droit civil et il est toujours partiellement en vigueur dans des pays qui ont été occupés par les Français (l’actuelle Belgique, les Pays-Bas, la région du Rhin) et dans le nord de l’Italie. Le Code civil rompait avec les législations féodales comme le droit canonique, le droit féodal et le droit local.

Mais, en bien des points, le Code Napoléon est un pas en arrière, si on le compare à la Constitution de l’an I (1792-1793) de la Révolution française. Ainsi, le Code civil limite les droits de la femme. La femme est soumise à son mari, qui est le chef légal de la famille. Cette loi est restée en vigueur en Belgique jusqu’au milieu des années 1970.

Dans le Code civil et dans le futur Code pénal, on prive de droits civiques ceux qui ont commis un délit. Les châtiments corporels et même les marques au fer rouge sont réintroduits14. Pourtant, le Code civil reste une rupture essentielle avec le droit de l’Ancien Régime et ses lois moyenâgeuses.

Le Code civil attache beaucoup d’importance à la propriété, au maintien et à l’approfondissement de la propriété privée. Depuis la Révolution française, une grande partie des biens (surtout les biens immobiliers) avaient changé de propriétaire. Les riches bourgeois avaient pu s’approprier une grande partie des biens et des terres de la noblesse exilée et une partie assez importante de la paysannerie était devenue propriétaire des terres qu’elle cultivait. Mais ces (nouvelles) possessions sont menacées de deux côtés : d’une part, par la noblesse et l’Église, qui entendent bien récupérer leurs propriétés, et par le mouvement populaire le plus radical, qui réclame une répartition égalitaire des propriétés. Le cadastre est donc obligé de répertorier minutieusement la propriété terrienne.

L’une des principales libertés devient la liberté du travail. Le patron est libre d’embaucher et de licencier de la main-d’œuvre.

Plus tard, ce code de lois sera complété par le droit du travail. On continue à limiter les droits des travailleurs. La loi Le Chapelier15 est confirmée contre toute coalition visant à entraver la production, c’est-à-dire contre tous groupements et mouvements de travailleurs qui s’organiseraient pour défendre leurs intérêts, et reste en vigueur (article 415). Tous les travailleurs et travailleuses reçoivent un livret ouvrier16.

On sait trop peu que Bonaparte a restauré l’esclavage dans les colonies en 1802, alors qu’il avait été aboli au printemps 1794, durant la période de la Terreur. Par cette mesure, Bonaparte espérait renforcer économiquement les colonies de la France en Amérique centrale et en Amérique du Nord (Louisiane). Mais la révolte à Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti et Saint-Domingue) de Toussaint Louverture et Dessalines et une nouvelle guerre contre les Britanniques rendront la chose impossible.

Le perfectionnement du pouvoir d’État bourgeois

Le principal héritage de Napoléon Bonaparte est qu’il a perfectionné le pouvoir d’État bourgeois. Toute la machine d’État élaborée par Napoléon Bonaparte, avec son pouvoir exécutif fort, ses organes de répression (justice, police et armée) et sa bureaucratie constituent depuis lors le modèle des machines d’État bourgeoises modernes.

Napoléon Bonaparte et l’Église

Depuis le début de la Révolution, la France a été fortement divisée en raison du schisme au sein de l’Église, qui a opposé les prêtres et donc leurs paroissiens.. Il y a l’Église traditionnelle du pape, qui condamne les droits de l’homme et ne reconnaît pas le nouvel État français, lequel a confisqué les biens de l’Église de Rome et obligé les prêtres à jurer fidélité à la Constitution française.

La majeure partie de la population française est composée de paysans croyants. C’est l’Église qui détermine et balise leur vie quotidienne. C’est parmi ces paysans que les royalistes, qui veulent restaurer le vieux pouvoir de l’Église, recrutent des troupes contre-révolutionnaires en vue d’une guerre civile contre la République.

Bonaparte veut arracher l’arme de la foi des mains de la contre-révolution. C’est pourquoi il compte mettre un terme au schisme et se réconcilier avec le pape. Ce dernier, pour qui la France « est la fille aînée de l’Église », entame les négociations en juin 1800. Bonaparte ne veut pas reconnaître le catholicisme comme religion d’État, mais admet que « le catholicisme est la foi de la majorité des Français ». Le 26 Messidor de l’an IX (15 juillet 1801), le Concordat (traité avec le Vatican) est signé. L’Église ne récupère pas ses biens, mais les prêtres et les évêques seront désormais payés par l’État et les églises seront entretenues par l’Église (fabriques d’église). D’un véritable schisme entre l’Église et l’État, il n’est pour l’essentiel pas question17. Quand Bonaparte demande l’avis d’un ancien conventionnel à propos de l’accord, l’homme répond avec amertume : « Un million de personnes sont mortes pour la suppression de ce que vous avez rétabli. »18

Bonaparte utilise désormais « son » Église et « ses » prêtres pour maintenir encore davantage les Français sous son emprise : « Il n’est rien que je ne puisse faire avec mes gendarmes et mes prêtres. »19

À partir du Concordat, l’Église, en sus de l’appareil militaire et policier et de l’administration, est devenue une branche du pouvoir d’État. La collaboration de l’appareil répressif et de l’Église sera symbolisée durant tout le 19e siècle par un gendarme armé d’un sabre et par un prêtre agitant un goupillon, tous deux occupés à menacer les travailleurs.

L’empereur Napoléon Ier

Empereur et pourtant républicain ?

Un attentat manqué contre lui, en décembre 1800, et sa participation aux batailles (durant lesquelles il ne craint pas de s’exposer) montrent clairement qu’à tout moment il peut être mis un terme à la politique du Premier consul. Pour éviter que la nouvelle France, qu’il a mise sur pied, disparaisse avec lui, Napoléon Bonaparte crée une nouvelle dynastie. Le Sénat le proclame empereur en mai 1804 et il se couronne lui-même le 2 décembre 1804.

Avant toute chose, il tente de relativiser la signification de cette démarche afin de parer aux critiques des républicains : « Empereur ? Ce n’est qu’un mot comme un autre », dit le nouvel empereur. L’Empire est présenté comme le prolongement naturel de la République. Dans la Rome antique, à laquelle les révolutionnaires français se réfèrent volontiers, l’Empire a succédé à la République. De très nombreux symboles sont censés prouver que la République continue à exister, tels le maintien des trois couleurs françaises et la devise figurant sur le nouveau franc français : « Napoléon empereur – République française ».

Pourtant, le tableau est incomplet si l’on ne considère que l’allusion à la Rome antique. Le couronnement de Napoléon Ier et l’onction par le pape constituent également un renvoi à Charlemagne (et à son couronnement à Rome en 800) et à l’empereur du Saint-Empire romain de la Nation germanique. Son titre d’empereur n’est pas seulement un signe du pouvoir et de l’ambition de Napoléon Ier à l’adresse des Français, mais aussi à l’adresse de tous les autres États et peuples européens.

L’Empire se mue en triomphe du népotisme et de la corruption

En 1808, Napoléon crée sa propre noblesse. Il anoblit sa famille et ses proches par alliance, les place sur le trône des divers pays d’Europe et les met à la tête des nouveaux États qu’il a créés, comme dans le nord de l’Italie. À ses principaux maréchaux, généraux et collaborateurs, comme Fouché et Talleyrand, il confère également un titre de noblesse. Murat, par exemple, fils d’un aubergiste, devient grand amiral et roi de Naples.

C’est ainsi qu’apparaît dans l’ouest de l’Europe toute une série de royaumes, de comtés et de duchés dont les dirigeants sont personnellement tributaires de Napoléon. Cette construction montre bien l’emprise de fer de Napoléon sur ces pays, mais elle volera en éclats avec lui après sa défaite.

« Pourvu que ça dure ! », disait sa mère, Maria Letizia. Mais cela n’allait pas être possible.

Napoléon conquiert (presque) l’Europe

Son ambition de conquérir l’Europe et la nécessité de faire appliquer par tous les États européens le blocus contre la Grande Bretagne l’amènent en permanence à faire la guerre contre toutes les puissances de la vieille Europe et contre les Britanniques. Ces derniers ont chaque fois organisé des coalitions contre Napoléon, comme ils le faisaient d’ailleurs déjà depuis 1792 contre la France de la Révolution.

Aux yeux des empereurs et rois de l’Ancien Régime, Napoléon Bonaparte était le représentant de la France révolutionnaire qui entendait bien les soumettre. L’Angleterre voulait absolument faire un sort à l’ambition de la France de devenir une puissance mondiale, non seulement sur le plan politique, mais aussi sur le plan économique.

Aux yeux de ses adversaires, le consul et futur empereur était un parvenu qui n’avait aucunement le droit de régner sur un pays comme la France. Napoléon Bonaparte le comprenait très bien : « Un Premier consul ne ressemble pas à ces rois par la grâce de Dieu qui ont leur lit tout fait. Il a besoin d’actions d’éclat et par conséquent de la guerre20. » En effet, chaque bataille ou guerre perdue par lui alimentait l’espoir des tenants de l’Ancien Régime dans toute l’Europe de rester au pouvoir. Napoléon Bonaparte ne pouvait perdre la moindre bataille s’il ne voulait pas sombrer. Et c’est ce qui, inévitablement, devait arriver.

Le génie militaire de la Révolution française

La Révolution française avait lancé une nouvelle forme d’armée, l’armée du peuple, car, dans les toutes premières années de la Révolution, il était apparu clairement qu’on ne pouvait compter sur l’armée de métier, avec ses officiers issus de l’aristocratie.

La nouvelle armée du peuple est d’abord composée de volontaires qui défendent la République française avec beaucoup d’enthousiasme et de courage.

Au moment où la République est en danger, c’est-à-dire durant l’été 1792, la Convention proclame la « levée en masse ». Ainsi naît la première armée française de masse : plus de 800 000 soldats. Un nombre encore jamais vu pour l’époque. Dès septembre 1798, le service militaire obligatoire entre en vigueur. Tous les jeunes hommes à partir de 20 ans doivent servir cinq ans dans l’armée.

L’armée est composée en majeure partie de jeunes paysans pour qui la République signifie la possession de leur terre. Une grande partie des officiers sont désignés par les soldats, qui peuvent également les destituer. Les officiers partagent les joies et les peines de leurs soldats. Les châtiments corporels sont interdits. Quand un soldat se conduit mal, il est jugé par ses camarades. Chaque soldat a la possibilité, par son courage et ses capacités, de devenir officier, voire même général.

Des pays comme l’Autriche, la Prusse, la Russie ne peuvent leur opposer que des soldats de métier. Des jeunes qui, généralement, sont obligés de prendre du service. Sur le champ de bataille, les armées de l’Ancien Régime se conduisent comme des automates. Chez les Britanniques, toutefois, il en allait autrement. Wellington admettait que l’armée britannique était composée pour une bonne part de « gens de la racaille ». Mais ils étaient très disciplinés.

Les conditions du succès militaire

L’armée de la République française et de Napoléon restera invincible tant qu’elle sera financée par l’imposition, généralement, d’importants dommages et taxes aux pays « amis » (Belgique, Rhénanie, Italie, Saxe) et par les pays vaincus (Autriche, Prusse…), tant qu’elle pourra procéder à de nouvelles levées, tant que l’industrie pourra l’équiper et l’approvisionner, tant que la population des pays occupés ne se révoltera pas et tant que les nations ennemies n’adopteront pas sa façon de faire la guerre. Et c’est naturellement ce qui se produitra

Il y a un type de guerre que Napoléon ne pourra jamais gagner : la guérilla (la petite guerre). En Espagne, le peuple livre une guerre d’usure incessante contre les troupes de Napoléon, une guerre au cours de laquelle aucune des règles militaires n’est respectée. Exécutions massives et destructions de villages et de villes n’aboutissent à rien. Napoléon est obligé de faire stationner en permanence entre 180 000 et 360 000 soldats en Espagne. On oublie souvent que c’est en Espagne que les Français ont connu leurs premières défaites et qu’ils ont finalement été vaincus.

Des bulletins de victoire

Napoléon Bonaparte fait également en sorte que l’opinion publique soutienne ses guerres. Il prétend sans arrêt que ce n’est pas lui, mais bien l’ennemi, qui est responsable d’une nouvelle guerre. Il prétend également que chaque guerre est « la dernière ». Il attache une très grande attention à la propagande. Après chaque bataille, il envoie à Paris un bulletin censé être rendu public. Ces bulletins sont aussi brefs et incisifs que mensongers. Il y camoufle ses défaites. Jusqu’au moment où il ne pourra plus dissimuler la vérité, après la catastrophique campagne de Russie.

Napoléon et ses soldats

Il reste « le petit caporal ». « Je ne suis pas un roi […], je suis un soldat du peuple. » L’uniforme simple et la redingote grise de Napoléon contrastent étonnamment avec les uniformes extravagants, tape-à-l’œil et luxueux de ses maréchaux et généraux. Après la bataille, les soldats et officiers qui ont contribué à la victoire sont récompensés par des promotions, de l’argent et des décorations (ce qui ne coûte rien). Napoléon a dit un jour : « Le peuple français a deux passions également puissantes qui paraissent opposées et qui cependant dérivent du même sentiment, c’est l’amour de l’égalité et l’amour des distinctions. »

La lutte contre l’Angleterre pour l’hégémonie mondiale

Les premières guerres que mène la France de la Révolution de 1789 sont des guerres pour « les frontières naturelles ». C’est ainsi que la bourgeoisie veut agrandir son marché interne jusqu’au Rhin à l’est et au nord21. Mais on n’en reste pas là. La France veut ensuite transformer l’Italie du Nord et la région rhénane en États vassaux et s’en servir de bases pour poursuivre son expansion.

Les guerres de Napoléon Ier ont pour but de conquérir l’Europe, de combattre les Britanniques et de constituer une puissance mondiale avec le contrôle du continent eurasiatique. Avec la conquête de l’Europe, l’empereur des Français prétend vouloir réaliser un vieux rêve des peuples de l’Europe : « Trop de variétés encore séparent les peuples de cette belle Europe qui ne devrait faire qu’une grande famille22. » De belles paroles censées camoufler l’hégémonie de la France. Napoléon redessine en permanence la carte de l’Europe afin de placer sous son contrôle constant les vieilles puissances et leurs populations.

La révolution démocratique bourgeoise du 17e siècle en Grande-Bretagne avait débouché sur un compromis entre la bourgeoisie et la noblesse. Après avoir vaincu l’Espagne et les Pays-Bas, l’Angleterre était devenue la maîtresse des mers du monde. L’Angleterre, le berceau du capitalisme et de l’industrie moderne, comprend vite que la Révolution française de 1789 a libéré des forces qui vont menacer son hégémonie. C’est pourquoi, dès les tout premiers jours de la Révolution jusqu’à la chute de Napoléon, elle va soutenir toutes les forces aristocratiques et réactionnaires d’Europe qui veulent mettre à genoux la France de la révolution.

Bonaparte se rend en Égypte (1798-1799) et au Moyen-Orient afin de contrer l’influence des Britanniques. Cette tentative se solde par un échec. En 1805, il envisage une tentative insensée d’invasion de l’Angleterre à partir de Boulogne, sur la mer du Nord. La nouvelle guerre avec l’Autriche et la Russie et la destruction de la flotte française à Trafalgar, en octobre 1805, va tout gâcher. L’empereur est donc obligé de rectifier le tir.

Le système continental de blocus économique fait mal des deux côtés

Napoléon veut désormais étrangler la Grande-Bretagne sur le plan économique. Il décrète un blocus de tous les produits britanniques et interdit de commercer avec la Grande-Bretagne. C’est ce qu’on appelle le « blocus continental ». Le 21 novembre 1806, le décret est promulgué par Napoléon. Mais pour empêcher l’accès des produits négociés par les Britanniques, il est nécessaire d’empêcher leur accès au continent. En 1807 et 1808, les marchandises peuvent toujours pénétrer en Europe continentale par le Portugal, l’Espagne et la Russie. C’est un grave problème. Ces pays doivent donc accepter le blocus imposé par Napoléon, qu’ils le veuillent ou non. D’où les guerres de Napoléon contre le Portugal, l’Espagne et la Russie afin de fermer hermétiquement le continent européen. Ce sont ces guerres, précisément, qui seront fatales à Napoléon. Le Portugal est conquis en novembre 1807. En Espagne, la famille royale décadente est faite prisonnière et le pays est occupé. Sur ce, une révolte éclate en mai 1808 et, progressivement, les Français vont finir par être incapables de contrôler le pays.

La Russie ne respecte pas le blocus, malgré les arrangements conclus à Tilsit entre l’empereur Napoléon et le tsar Alexandre Ier. La Russie ne peut d’ailleurs pas se le permettre, du fait que son économie vit pour une part importante de l’exportation de céréales, de minerai de fer et de bois vers la Grande-Bretagne. Le tsar ne veut pas écouter les mises en garde de Napoléon. Une guerre devient inévitable.

Pour les Britanniques, le blocus constitue un gros problème jusqu’en 1808, mais, ensuite, ce le sera beaucoup moins. Ils conquièrent de nouveaux marchés en Amérique latine et en Amérique du Nord et pénètrent quand même à l’intérieur du continent par contrebande.

Mais la France, elle, perd des marchés : la Grande-Bretagne, les territoires d’outre-mer et l’Amérique (du fait que les Britanniques attaquent tous les navires français). Les produits de luxe et le vin français se vendent difficilement à de bons prix. Les matières premières se font rares. On ne trouve pratiquement plus de coton et le recours à la laine fait grimper le prix des vêtements. Les produits de remplacement, comme les betteraves sucrières et la chicorée, sont peu appréciés. Les manufactures françaises fonctionnent mal. Des entreprises font faillite et les banques connaissent des difficultés. Le chômage s’installe dans les grandes villes et dans les ports.

Napoléon sous-estime la puissance financière de la Grande-Bretagne

Les Britanniques financent les guerres des Russes, des Autrichiens et des Prussiens. On voit se constituer de nouvelles coalitions contre la France. Elles parviennent à isoler les Français dans une Europe française qui ressemble de plus en plus à une peau de chagrin. La chute de Napoléon est proche.

Triomphe et déchéance

Dans la discussion de savoir qui est responsable des guerres permanentes, on ne peut que tourner en rond. Le fait est que les tenants de l’Ancien Régime en Europe n’ont jamais accepté la victoire et l’expansion de la Révolution française et que la Grande-Bretagne ne voulait pas perdre son hégémonie mondiale. Par ailleurs, Napoléon porte une responsabilité tout aussi grande parce que son but, la conquête de l’Europe, ne pouvait être atteint sans guerre. La guerre était également nécessaire pour assurer la paix intérieure en France. Napoléon « a remplacé la révolution permanente par la guerre permanente », écrit Friedrich Engels.

Jusqu’en 1811, Napoléon étrille ses ennemis. À l’instar de la République française avant lui, Napoléon prétend, lors de chaque conquête et occupation, « libérer les peuples ». Pourtant, Robespierre avait mis en garde contre ces « missionnaires armés » qui voulaient imposer les idéaux de la Révolution française aux peuples de l’Europe. Mais les godillots des soldats véhiculent eux aussi les idéaux de la Révolution française, avec son penchant pour la liberté et l’égalité entre les citoyens. Le nationalisme et le concept de nation des Français font éclore également un sentiment national chez les peuples opprimés.

Dans plusieurs États allemands, l’occupation française est bien accueillie, au départ. Comme dans le Grand-duché de Berg (Düsseldorf), où seize petits États sont réunis et où un pas est ainsi franchi vers l’unification. À Berg, le servage est aboli en 1808, et la féodalité en 1809. En Westphalie, le Code Napoléon entre en vigueur. Le roi Jérôme, un frère de Napoléon, y est très populaire pendant un temps. L’hégémonie et l’influence des Français sont globalement positives en Prusse aussi. Après la défaite de la Prusse en 1806, le roi Frédéric-Guillaume III applique des réformes sous l’impulsion de ses ministres. Le servage est supprimé, mais la féodalité est maintenue. L’armée est réformée selon le modèle français23.

Mais les pillages, les taxes et la réquisition d’un nombre sans cesse croissant de soldats allemands font bientôt basculer l’état d’esprit, dans les divers États allemands. Au Tyrol24, dès 1809, l’aubergiste Andreas Hofer mène à trois reprises une insurrection paysanne. Il est finalement exécuté en 1810, mais devient un héros du peuple dans toute l’Allemagne. En Prusse, les jeunes (étudiants et soldats) s’organisent en une « Tugendbund » (ligue de la vertu), qui défend le libéralisme et entend libérer les Prussiens de l’hégémonie française. En secret, des corps francs25 armés sont constitués et les troupes françaises subissent des attaques. C’est ainsi que s’affirme un sentiment national dans tous les États allemands. La guerre en Allemagne, de 1813 à 1814, à l’issue de laquelle les Français seront définitivement chassés, est entrée dans l’histoire en tant que « campagne d’Allemagne ».

Ce qu’il y avait de tragique, chez Napoléon Bonaparte, c’est qu’il croyait que les têtes couronnées de l’Europe et les aristocrates allaient l’accepter. Plus encore, lui obéir. Son erreur la plus tragique résida dans sa tentative de concilier la noblesse de la féodalité et de l’Ancien Régime avec le nouveau régime du capitalisme et de la bourgeoisie. De cela, il se rendra compte à la fin de sa vie. « J’ai voulu unir le présent et le passé, les préjugés gothiques et les institutions de notre siècle ; je me suis trompé, et je sens aujourd’hui toute l’étendue de mon erreur. Cela me coûtera peut-être mon trône, mais j’ensevelirai le monde sous ses ruines26. »

En tout, dès la victoire de la Révolution française, les ennemis de la France lanceront sept coalitions contre la France. Napoléon viendra à bout de trois de ces coalitions, mais devra mettre les pouces devant deux autres.

Le cauchemar russe27

La noblesse russe oblige le tsar à ne pas respecter le blocus contre l’Angleterre. Napoléon passe à l’attaque. Quelque 600 000 hommes franchissent la frontière constituée par le Niémen en juin 1812. Finalement, une confrontation (bataille de la Moskova) a lieu à Borodino, le 7 septembre 1812, à environ 125 kilomètres de Moscou. Les pertes des deux côtés sont énormes. Napoléon occupe Moscou, mais, après l’incendie qui détruit la ville en grande partie, il est obligé d’entamer la retraite par manque d’approvisionnement et parce que le tsar Alexandre ne montre aucune volonté d’entamer des négociations. Le retour est dantesque. De justesse, fin novembre 1812, les Français parviennent à échapper à un anéantissement complet sur les rives de la Bérézina, un affluent du Dniéper. Finalement, 60 000 soldats à peine atteindront la frontière polonaise. Napoléon, de son côté, était déjà rentré parce qu’à Paris, un coup d’État avait eu lieu et que ses proches collaborateurs l’avaient trahi.

La lourde défaite en Russie est le signal qu’attendent les ennemis pour passer à l’attaque à leur tour. Napoléon se précipite à nouveau vers l’Allemagne où il bat les Prussiens au printemps 1813.

Fin juin, à Dresde, Clément-Venceslas de Metternich lui adresse de très belles propositions de paix. « Les frontières naturelles » jusqu’au Rhin restent garanties et Napoléon peut rester au pouvoir. Napoléon fait preuve d’une aberrante stupidité en n’acceptant pas.

La guerre recommence, cette fois contre une nouvelle coalition des Prussiens, des Russes et des Autrichiens, soutenus par les Britanniques. Lors de la bataille de Leipzig, du 16 au 19 octobre 1813, les 180 000 Français et les Polonais font face aux 300 000 soldats de la Russie, de l’Autriche, de la Prusse et de la Suède. La défaite de Napoléon est inévitable et l’armée française quitte en pleine pagaille le théâtre des combats.

La Sixième Coalition unissant Britanniques, Irlandais, Russes, Prussiens et Autrichiens envahit bientôt la France. Malgré la résistance de Napoléon dans le nord de la France, les Russes occupent Paris en mars 1814.

La Chambre et le Sénat destituent Napoléon au profit de Louis XVIII. Ses maréchaux le forcent à abdiquer le 6 avril 1814. Il est banni et exilé à l’île d’Elbe, mais peut conserver son titre d’empereur. On lui promet une pension annuelle de deux millions de francs. Le 1er novembre 1814 débute le Congrès de Vienne, qui voit les vainqueurs remodeler la carte de l’Europe. Sous Guillaume Ier, le Royaume-Uni des Pays-Bas constitue un État tampon contre la France. La Prusse acquiert la région du Rhin et se retrouve ainsi directement face à la France.

Les « Cent-Jours » inutiles

Mais Napoléon n’a pas l’intention de végéter sur cette petite île d’Elbe, en face de la côte italienne. Il est particulièrement mécontent : il ne compte guère sur la pension annuelle de deux millions qu’on lui a promise. De plus, sa femme et son fils ne peuvent le rejoindre sur l’île.

Il apprend que l’agitation règne en France. Les Français n’ont que mépris pour la personnalité indolente du nouveau roi et le retour du drapeau blanc de la monarchie française est une insulte pour les Français ; de plus, nombreux sont ceux qui n’acceptent pas que le catholicisme soit redevenu religion d’État.

C’est dans l’armée que l’opposition est la plus forte : le haut commandement de l’armée est à nouveau confié à des membres de l’aristocratie. Des milliers d’officiers ne reçoivent que la moitié de leur ancienne solde28 et des dizaines de milliers de soldats de métier sont licenciés. Dans le nord de la France, des officiers favorables à la République préparent un coup d’État29.

Napoléon quitte l’Elbe en secret et débarque près de Juan-les-Pins le 1er mars 1815. Il peut progresser vers Paris assez facilement, par les Alpes françaises. Les armées qui sont envoyées pour l’arrêter et le capturer changent de camp. À Lyon, les travailleurs l’accueillent triomphalement : « À bas le roi, vive l’empereur ! » Le 20 mars, Napoléon est à nouveau sur le trône, grâce aux militaires. Les notables sont loin d’être enthousiastes. Mais Napoléon promet de se soumettre à la constitution et de respecter la démocratie parlementaire.

Entre-temps, 800 000 soldats progressent vers la France à partir du nord, de l’est et du sud. Napoléon ne parvient à rassembler que 125 000 soldats. La confrontation finale se déroule à Waterloo, le 18 juin 1815. Quelque 70 000 Français y affrontent 67 000 Britanniques et Hollandais sous le commandement de Wellington30. Quelques dizaines de milliers de Prussiens, qui arrivent sur le champ de bataille en deux colonnes, font basculer l’issue de la bataille et la victoire des Alliés est totale.

La France capitule. Napoléon abdique pour la deuxième fois et prend à nouveau la fuite. Finalement, il se rend aux Britanniques et est envoyé en exil à l’île de Sainte-Hélène. Il débarque sur l’île « inhospitalière » le 16 octobre 1815. Durant les six années qui vont suivre, il dicte ses mémoires, tout empreintes de glorification de soi et d’apitoiement sur son sort, et ne cesse de harceler de trente-six façons ses compagnons d’infortune et ses geôliers. Il décède le 5 mai 1821 d’un cancer de l’estomac.

Napoléon est mort. Son mythe, lui, survivra jusqu’à nos jours.

Napoléon, entre mythe et réalité

Le culte de la personnalité

Le culte de la personnalité de Napoléon est sans doute le plus fort qu’ait connu l’Europe. Le culte de Napoléon constitue un énorme banc de brouillard au travers duquel on peut difficilement voir. Ce mythe, en fait, avait déjà été créé par Napoléon lui-même.

Ainsi, il voulait convaincre les Français qu’un météore au-dessus de la Corse avait annoncé sa naissance. Il sut non seulement se servir de ses victoires pour son culte, mais également de ses défaites qu’il transformait en victoires. « La perception des événements compte plus que les faits31. » Il se considérait comme un génie censé suivre sa « mission historique » : « L’homme de génie est un météore destiné à brûler pour éclairer son siècle. »

Le mythe continua à être alimenté par les détenteurs du pouvoir en France, à partir du règne de Louis-Philippe32. La France du 19e siècle avait beaucoup perdu en puissance et en prestige. Le retour en France des cendres de Napoléon Bonaparte et leur inhumation dans le tombeau du Dôme des Invalides étaient censés rétablir la gloire de la France. Bien des rues, avenues et ponts33 ont reçu un nom rappelant les actions héroïques de Napoléon et des Français.

Aujourd’hui, ce mythe est toujours instrumentalisé. Selon le journaliste français Alain Duhamel34 : « Napoléon et son mythe font jaillir des étincelles d’espoir face au pessimisme actuel de la population française. Le culte de Napoléon a tout d’un remède miraculeux […] contre l’abattement. Il évoque “la France glorieuse avec ses 130 départements s’étendant de Rome à la Hollande”. »

Comment évaluer Napoléon ?

Certes, Napoléon fut une fripouille et un assassin, mais ces constatations ne nous permettent pas d’avancer d’un pouce dans la compréhension de la signification historique revêtue par Napoléon Bonaparte. Dans les milieux de gauche, on établit parfois la comparaison entre Hitler et Napoléon35. Mais ce genre de comparaison ne tient pas compte des circonstances ni des objectifs différents des deux personnes qui, bien sûr, ont été toutes deux responsables de millions de morts.

Karl Marx s’irritait de ce que généralement on présentât Napoléon comme un « massacreur », car, au début du 19e siècle, ce jugement encensait le retour de l’Ancien Régime et le triomphe des contre-révolutions : « Napoléon le Grand, ce “meurtrier” de tant de millions de gens, avec sa façon rapide, directe et destructrice de faire la guerre, était un modèle d’humanisme, comparé aux “hommes d’État” indécis et lents qui dirigeaient cette guerre russe. »36

Napoléon a assuré la percée définitive du capitalisme

La principale contribution de Napoléon est d’avoir de façon brutale catapulté la France et l’Europe dans une nouvelle ère moderne. Nous le voyons d’après l’exemple des Pays-Bas du Sud (l’actuelle Belgique). Dès 1794, les Pays-Bas du Sud et la principauté de Liège font partie de la République française et, à partir de juin 1804, de l’Empire de Napoléon Ier. Les Français disparaissent en janvier 1814. En Belgique, la « Révolution française » nous est imposée de l’extérieur. Ce n’est pas ce qu’il y a de mieux, mais cela constitue tout de même un progrès historique, dans un pays qui n’était pas en mesure de se débarrasser de la féodalité37.

Dans nos régions, le modèle d’État centralisé français remplace le provincialisme. Et c’est ce qui, plus tard, rendra possible la formation de l’État unitaire de la Belgique. Le pays est divisé en neuf départements. Une division qui ne tient nullement compte de la frontière linguistique. La rationalisation de l’administration remplace la structure sociale compliquée et rétrograde de l’Ancien Régime38. Le français devient la langue officielle au détriment des dialectes locaux : le flamand, le wallon, le picard, le limbourgeois, le brabançon, etc.

Le Code civil fait son entrée et évince les lois et jurisprudences féodales, coutumières et ecclésiastiques. L’état civil enregistre les naissances, les mariages, les divorces, les décès. Les Belges deviennent de « nouveaux » Français et sont égaux devant la loi. Notre actuel appareil judiciaire provient en grande partie de cette période française.

La très puissante et riche Église, qui domine l’existence et la pensée des gens, encaisse toutefois des coups très rudes. Elle perd une bonne partie de ses possessions au profit de la bourgeoisie. Des monastères se muent en manufactures et en entreprises. Pour la première fois, il existe une véritable liberté religieuse et philosophique. Même si le Concordat de 1801 va plutôt limiter les dégâts pour l’Église.

Le cadastre répertorie la propriété terrienne. Les limitations commerciales et économiques sont annulées. Les barrières douanières sont levées. Il n’y a plus de frontière avec la France. La loi Le Chapelier fait un sort à toutes les règles et protections des anciennes guildes. Elle sera utilisée ensuite pour briser les premières organisations syndicales de la classe ouvrière et en réprimer les grèves.

Le système métrique met un terme aux nombreux poids et mesures différents du pays. C’est d’une importance capitale pour la production industrielle, le commerce et le développement technique. Le nouvel État donne ici l’occasion à la bourgeoisie de développer le capitalisme. Le Blocus continental a une influence décisive sur l’économie dans notre région. La concurrence britannique y est éliminée. L’immense marché ouest-européen s’ouvre. Le port d’Anvers, ce « pistolet braqué sur le cœur de l’Angleterre39 », est modernisé, mais ne peut se développer en raison du blocus et de la menace des Britanniques à l’embouchure de l’Escaut. À Verviers et à Gand, l’industrie textile est florissante. Dans cette dernière ville, la production est mécanisée (machines à vapeur, métiers à tisser modernes…). C’est surtout le bassin liégeois qui prospère durant la période française. L’industrie houillère40, métallurgique, celle des verreries comme celles des armes s’épanouissent.

L’industrie peut également compter sur une population nombreuse et jeune. La généralisation de l’enseignement primaire procure quelque formation aux travailleurs.

Napoléon attache beaucoup d’importance à la Belgique et, en 1803 et 1810, il lui consacre deux importantes visites de travail. Mais cela ne pouvait durer. Avec les défaites de Napoléon, l’économie de nos régions régresse très rapidement. Napoléon a toujours été convaincu que les Britanniques n’allaient jamais accepter l’annexion de la Belgique à la France. Il avait raison. Fin 1813, les Français sont chassés par les Hollandais et les Britanniques.

Le nouveau régime hollandais de Guillaume Ier, le « roi marchand », continue à bâtir à partir de la dynamique enclenchée par le pouvoir français. C’est ainsi que la Belgique devient le pays à l’industrialisation la plus moderne du continent européen. Le mouvement ouvrier connaît en Belgique un important développement à partir de la seconde moitié du 19e siècle. Le fossoyeur du capitalisme se met en marche41.


1 Lors de la fuite du roi en 1792 et la proclamation de la République, un nouveau calendrier révolutionnaire avait été instauré.

2 Antoine Barnave est l’un des dirigeants du début de la Révolution (en compagnie, par exemple, de La Fayette et Mirabeau).

3 Henri Guillemin, « La Révolution Française, épisode 2 », Radio Télévision Suisse francophone, RTS, 17 avril 1971, www.rts.ch/archives/tv/culture/dossiers-de-l-histoire/3448487-la-revolution-francaise.html.

4 Albert Soboul, La Révolution française, 1re partie, Éditions sociales, 1948. Il faut lire « bourgeoisie » pour « peuple » (ndla).

5 Dans la Constitution jacobine de l’an II, « le droit d’exister » a pour la première fois la priorité sur « le droit de posséder ». Il est clair que, pour la bourgeoisie, qui n’en est encore qu’au début de son ascension, c’est inacceptable.

6 Selon Robespierre, le bien-être signifie que les gens doivent pouvoir vivre et être heureux grâce aux fruits de leur travail et de leurs petites possessions. La propriété doit être limitée. Personne ne peut s’enrichir au détriment d’autrui.

7 Les deux chambres siègent en dehors de Paris, parce que Bonaparte prétend qu’une tentative de coup d’État des Jacobins est imminente et que les représentants du peuple et le gouvernement ont besoin de protection.

8 Henri Guillemin. « Napoléon (5), Brumaire », Radio Télévision Suisse francophone, RTS, 13 mars 1968, www.rts.ch/archives/dossiers/henri-guillemin/3477989-napoleon.html.

9 Les Jacobins portaient un bonnet phrygien rouge, symbole des esclaves libérés de l’ancienne Rome, et, sous l’Ancien Régime, l’aristocratie portait des chaussures rouges à talon haut. Jean-Paul Bertaud, Bonaparte prend le pouvoir, Éditions Complexe, 1987, Bruxelles, p. 11.

10 Emil Ludwig, Napoleon, deel II, Uitgeverij het Spectrum (Prisma boeken), Anvers, 1960, p. 24.

11 Albert Manfred, Napoléon Bonaparte, Éditions du Progrès, Moscou, 1980, p. 270.

12 Eugène Tarlé, Napoléon, Éditions en langues étrangères, Moscou, 1970, p. 94.

13 Georges Lefebvre, Napoléon, Presses universitaires de France, Paris, 1969, p. 90.

14 Tarlé, op.cit. p. 171.

15 Cette loi de juin 1791 était positive, à l’origine. Elle rompait le monopole des guildes et des coopératives qui limitaient la liberté du travail et de la production.

16 Dans ce livret, l’employeur consignait l’embauche du travailleur (de la travailleuse) ainsi que son licenciement (motif y compris). Cela permettait de contrôler de très près la classe ouvrière et cela limitait pour une bonne part la lutte des classes.

17 La séparation entre l’Église et l’État en France ne sera réalisée qu’en 1905. Le Concordat est toujours en grande partie d’application en Belgique.

18 Jacques Presser, Napoleon, historie en legende, Uitgeverij de Arbeiderspers, Amsterdam, 1946, réédition 1968, p. 374.

19 Ibid, p. 374.

20 Jean Burnat, Le dossier Napoléon, Marabout Université, Paris, 1962, pp. 337 et 338.

21 « Frontières naturelles » est un concept très élastique et constitue généralement une excuse à l’expansionnisme. Pour les nationalistes extrémistes flamands, par exemple, la frontière de la Flandre est la Somme.

22 Olivier Coquard, « Napoléon ou le rêve européen », dans la revue Napoléon, le héros absolu, Le Vif-L’Express, hors-série, 24 avril 2015, p. 60.

23 Tudesq et Rudel, 1789-1848, Collection d’histoire – Louis Girard, Bordas, 1964, pp. 293 et 294.

24 Le Tyrol faisait à l’époque partie de la Bavière.

25 Emil Ludwig, Napoleon, deel II, Uitgeverij het Spectrum (Prisma boeken), Anvers, 1960, p. 25.

26 Revue des Deux Mondes, tome 36, Prince de Metternich, La coalition européenne en 1813 et 1814, Paris, 1879, p. 491.

27 Le livre de Johan Opdebeeck, De nachtmerrie van Napoleon (le cauchemar de Napoléon, EPO, Berchem, 2012) est un excellent compte rendu de l’invasion et de la retraite de Russie.

28 Jean Tulard (dir.), L’ABCdaire de Napoléon et l’empire, Flammarion, Paris, 1998.

29 Georges Lefebvre, Napoléon, Presses universitaires de France, Paris, 1969, p. 573.

30 Luc De Vos, Het einde van Napoleon, Waterloo 1815, pp. 100-103.

31 Christophe Barbier, Dominique de Villepin, « La France se nourrit d’imaginaire », dans la revue Napoléon, le héros absolu, Le Vif-L’Express, hors-série, 24 avril 2015, p. 57.

32 Louis-Philippe Ier fut roi de France de 1830 à 1848, période appelée « monarchie de Juillet ». Il représentait (après la chute de la Restauration) le monde des banquiers.

33 Quai d’Austerlitz, pont d’Iéna, rue de Rivoli, avenue de la Grande-Armée, avenue de Friedland, rue d’Ulm…

34 Vanessa Scheider, « Napoléon, le superman français », Le Magazine du Monde, Paris, 23 août 2014.

35 Dans l’article « Le Napoléon de G. Lefebvre appliqué à l’Europe de la première moitié du 20e siècle », G. Devleeshouwer approfondit cette comparaison. Mais il combat ceux qui comparent Napoléon et Hitler hors des conditions historiques, sociales et économique et insiste sur le fait que là où Hitler s’appuyait sur les forces de la réaction, Napoléon les combattaient. Annales historiques de la Révolution française, no 253, 1983, pp. 446-453.

36 Tarlé, op.cit., p. 579. La « guerre russe » dont il s’agit est la guerre de Crimée, de 1853 à 1856.

37 La tentative brabançonne de se libérer des Habsbourg d’Autriche. Mais cette révolution échoua en raison de la division entre les révolutionnaires (les vonckistes) et les réactionnaires (les statistes).

38 Pierre Delsaerdt, Bastille, Boerenkrijg en Tricolore, deel 2, De politieke aspecten, Davidsfonds, Louvain, 1989, p. 68.

39 Cette phrase est attribuée à Napoléon.

40 Il importait que le sous-sol ne fût plus la propriété du propriétaire du terrain, mais bien de l’État, qui le donnait en concession à l’industrie minière.

41 Marx et Engels, Manifeste du Parti communiste, Études marxistes, no 41, Bruxelles, 1998, p. 111.