Paul Krugman : la réincarnation de Keynes

Table des matières: 
Études marxistes no. 102
Auteur: 
Henri Houben

Dans la série « Nous vous proposons des solutions à la crise », Paul Krugman, professeur émérite de l’université de Princeton et prix du faux Nobel d’économie de 2008 [187], a sorti un petit manuel [188]. C’est un ouvrage de vulgarisation, dira-t-on. Mais c’est la manière intelligente qu’a l’auteur de faire passer ses idées. Il s’agit d’un livre accessible à tous (enfin… presque). Rien que pour cela, il vaut le coup.

Les idées défendues ? Celles de Keynes, pardi ! De a jusqu’à z. Il a donc de quoi être déçu par les politiques menées aussi bien aux États-Unis, par Obama qu’en Europe — tiens, Elio Di Rupo n’a-t-il pas dit que Krugman était son mentor ? Soit elles sont trop faibles, insuffisantes pour impulser une réelle relance de l’activité soit elles vont à l’encontre de ce qu’il faudrait faire. Cela avait bien commencé, mais rapidement les anciens démons conservateurs ont repris le dessus.

En fait, Krugman situe le tournant des changements qui vont dans le mauvais sens à fin 2009, lorsque la Grèce annonce que ses comptes sont faux et qu’elle a une dette et un déficit beaucoup plus élevés. Un mouvement s’est constitué alors pour jouer sur la peur au niveau de chaque État de tomber dans le cas grec. D’où l’insistance sur les plans d’austérité qui tuent la reprise.

Mais c’est bien entendu, selon Krugman, une grave erreur de diagnostic. En aucun cas, même dans le cas grec, l’endettement public n’est responsable de la crise. Et on se prive aussi des moyens de résoudre la crise. Krugman appelle cela le Grand Mensonge et, comme il connaît un peu moins bien les responsables européens, leur accordant un peu plus de crédit, la Grande Illusion européenne.

En fait, il faudrait donc prendre le contre-pied de ce qui est actuellement suivi.

Ce qui est déconcertant avec Krugman est qu’il considère que le problème est très facile à résoudre. Il écrit : « Ce qu’il faut retenir […], c’est que le problème ne réside pas dans le moteur économique, plus puissant que jamais. Il s’agit plutôt d’un problème technique, un problème d’organisation et de coordination — un “désordre gigantesque”, comme dit Keynes. Si nous résolvons ce problème technique, l’économie retrouvera une santé vrombissante. » (p. 38.)

Il ajoute : « Ce n’est pas non plus que la catastrophe soit d’une nature mystérieuse. Lors de la Grande Dépression, les dirigeants avaient une excuse : personne ne comprenait vraiment ce qui se jouait et ne savait y remédier. Ceux d’aujourd’hui ne l’ont pas. Nous possédons à la fois le savoir et les outils pour mettre fin à ces souffrances. » (p. 32.)

Sa solution immédiate relève de la politique monétaire : il faut abaisser les taux d’intérêt directeurs (ceux fixés par la banque centrale). Ceux-ci diminuant, ils entraînent la réduction de toute la structure des taux (notamment à long terme), ce qui facilite le crédit, donc l’investissement (privé) et la reprise. C’est ce que font traditionnellement les banques centrales, sauf la BCE qui a plutôt comme objectif l’inflation (et non la relance).

Seulement, on est arrivé au bout de ces pistes. Les taux d’intérêt directeurs sont au plus bas : 0 % aux États-Unis et au Japon, 0,75 % en Europe. Difficile de descendre plus bas. C’est ce que Keynes appelait la « trappe à liquidités » : malgré une disposition à la diffusion des facilités de crédit de la part de la banque centrale, les banques ne l’utilisent pas à cause de la faiblesse de la demande. Il faut donc autre chose.

Ce que Krugman propose est très keynésien : lancer des investissements publics et laisser les déficits et dettes publiques croître. Il est assez peu disert sur ce que peuvent être ces investissements. On a l’impression que cela ne l’intéresse que modérément. Comme dans le cas de Keynes, à la limite, on peut faire construire des trous par une partie de la population et les faire reboucher par l’autre. Il note quand même : « Cela dit, il faut aussi de nouveaux projets — pas nécessairement des projets visionnaires comme le train à très grande vitesse ; il pourrait s’agir d’investissements plus ordinaires, dans les routes, par exemple, ou l’amélioration du réseau ferroviaire, de l’acheminement d’eau, etc. L’austérité imposée au niveau local a engendré une forte baisse des dépenses d’infrastructure, à coups de projets retardés ou annulés, de missions d’entretien différées et d’autres rétractations de ce type. Il devrait donc être possible d’obtenir une augmentation sensible de la dépense à travers la seule remise en route de tout ce qui a été repoussé ou annulé ces dernières années. » (p. 256.) Voilà l’essentiel sur cette question. Ce n’est manifestement pas sa tasse de thé.

Son livre porte plutôt sur la réfutation des arguments des partisans de l’austérité, les austériens comme il les appelle, contre cette politique. De fait, les répliques des adversaires tiennent essentiellement à deux points : 1. Laisser la dette publique filer est un poids pour les générations futures ; cela risque de coûter de plus en plus cher, avec un effet de boule de neige : l’endettement pour payer les intérêts sur la dette ; enfin, cela peut assécher le marché des capitaux, en détournant ceux-ci des investissements productifs (privés). 2. Il y a un risque réel d’inflation, avec un autre effet de boule de neige engendré par l’indexation des salaires. Krugman explique qu’il y a un troisième obstacle présenté par les apôtres de la rigueur : la nécessaire montée des intérêts. Mais, à part défendre les intérêts particuliers des détenteurs de capitaux, lui-même ne comprend pas ce que l’économie d’un pays aurait à y gagner, sauf aux dépens des autres en attirant les capitaux chez lui plutôt qu’ailleurs. Mais il répond que ce ne sera pas une sortie de crise et qu’au contraire, ce genre de guerre aura des conséquences néfastes au niveau global (et cela se retournera normalement aussi contre le pays qui l’a initiée).

En revanche, il passe beaucoup de temps à réfuter les deux autres arguments, à commencer par celui sur l’inflation. Il précise ce que c’est et comment une création monétaire provoque une hausse des prix. Il souligne à raison qu’il ne suffit pas que les autorités monétaires décident un assouplissement des taux d’intérêt et des facilités de crédit pour que les prix montent, car les agents anticiperaient un tel ajustement. Au contraire, ce sont les banques d’abord qui utilisent les facilités de crédit pour en octroyer davantage aux particuliers et aux entreprises. De ce fait, les agents reçoivent plus d’argent, en dépensent normalement plus aussi. Cela engendre une hausse de la demande, donc une expansion de la consommation. C’est cela qui incite les commerçants à augmenter les prix.

Or, actuellement, nous ne sommes pas dans cette situation. La demande est anémiée et donc les banques, déjà malmenées par la crise des subprimes et d’autres crédits mal placés, ne prêtent plus qu’au compte-gouttes. Lorsque la banque centrale offre ses facilités de crédit, les banques laissent ces fonds sur leurs comptes à cette même banque centrale. Elles ne l’utilisent pas, même si les gains sur ce dépôt sont très faibles.

Il montre ce phénomène à travers le graphique 1.

Graphique 1

Solde des comptes de réserves bancaires à la réserve fédérale 1995-2012

Source : FED

On voit très bien que les banques reçoivent de l’argent, mais le conservent sur les comptes à la banque centrale. Dès 2007, ceux-ci grimpent subitement à plus de 800 milliards de dollars, alors qu’ils étaient nuls auparavant. Aujourd’hui, ils s’élèvent à près du double.

Krugman en conclut, non sans raison, que l’inflation n’est pas un danger à court terme. Au contraire, affirme-t-il, il vaudrait mieux bénéficier d’une inflation plus élevée, sans doute pas 10 %, mais 4 %, soit le double de ce qu’elle est environ actuellement et ce qui est officiellement recherché par les banquiers centraux. Pourquoi ? Parce que cela permettrait une politique monétaire plus souple et efficace.

En effet, sachant que les taux d’intérêt réels (ceux qui importent aux investisseurs et aux banques) se calculent en déduisant l’inflation des taux d’intérêt nominaux (ceux pratiqués couramment), l’existence d’une faible inflation indique que taux d’intérêt réels et nominaux sont très semblables. S’il y avait une inflation plus forte, ces deux taux différeraient et permettraient de jouer sur une illusion monétaire. Il s’agirait de faire passer plus facilement les taux d’intérêt réels en négatif, par exemple en pratiquant des taux nominaux à 3 % avec une inflation à 4 %.

Si son argumentation montrant que le danger d’inflation est actuellement très faible est assez convaincante, je trouve très discutable la proposition de rehausser légèrement l’inflation pour profiter en fait de ce qu’il ne nomme pas comme tel, mais qui est très clair dans son raisonnement, à savoir l’illusion monétaire. D’abord, ce n’est pas un point de vue de classe, car aussi bien parmi les créanciers que parmi les débiteurs il y a des capitalistes. (Les travailleurs sont majoritairement dans les débiteurs ; s’ils sont créditeurs, c’est pour un montant habituellement faible.) Comme Keynes, Paul Krugman n’a pas la prétention de représenter la classe ouvrière ; c’est un bourgeois libéral (au sens américain du terme). Ensuite, justement parce que les créanciers sont majoritairement des banquiers et d’autres sociétés financières, l’illusion monétaire —  jouer sur cette illusion est, par ailleurs, très critiquable sur le plan économique et moral — risque d’avoir peu d’effet : ils ont des experts pour la calculer et la contrer ; il faudrait presque qu’ils l’acceptent de leur plein gré.

Au niveau de la dette publique, Krugman reconnaît qu’il y a un paradoxe à s’en prendre à l’endettement par une hausse de la dette. Mais, précise-t-il, ce n’est pas la même chose, car ceux qui se sont endettés se trouvent dans le privé (ménages et entreprises) et ils doivent rembourser leurs dettes à un moment donné. Ce n’est pas le cas de l’État. Celui-ci doit juste pouvoir en payer les charges. Quant au niveau, il suffit qu’il augmente moins vite que le PIB. Or, avec une politique d’austérité, c’est l’inverse qui devrait se produire : la restriction sur la croissance économique sera probablement plus forte que celle sur la dette.

Au passage, Krugman égratigne le point de vue philosophique qui est utilisé pour justifier les plans de rigueur, à savoir que cela va restaurer la confiance. Il dit que, dans l’absolu, c’est possible. Mais, ici, dans la crise, cela n’a pas beaucoup de valeur et de sens, car l’austérité a un effet direct sur la demande, donc restreint plus encore les possibilités de relance.

Enfin, il explique que la hauteur de la dette publique n’est pas un problème dans une période de récession. Au contraire, il vaut mieux qu’elle s’envole pour justement assurer des investissements et dépenses publics. Le temps que le privé se refasse une santé, se désendette et prenne de nouveau le relais. Ensuite, quand les affaires auront repris, on peut penser à se désendetter.

Il reprend l’exemple américain après la crise des années 30 pour expliquer ce phénomène. Dans les années 30, le ratio dette publique sur PIB grimpe à la fois par la baisse du PIB et la montée des dépenses gouvernementales. Mais c’est encore pire dans les années 40. Et, explique Krugman, dans ces années de guerre, personne ne songeait à dire qu’il n’y avait pas assez de capitaux pour financer l’effort militaire. Ensuite, les pouvoirs publics vont poursuivre leurs activités à un rythme moins soutenu. Ce n’est pas tellement que la dette publique diminue. Elle stagne plutôt. Mais le PIB augmente, croissance relayée par les entreprises privées. Le ratio va diminuer. Il n’y a donc pas à s’en faire.

Dans le graphique 2 je présente sa démonstration.

Graphique 2

Evolution de la dette publique en raison du PIB aux Etats-Unis 1920-2010

Source : FED.

Statistiquement, cela se tient.

Mais on peut rester sur sa faim en matière d’explication fondamentale. En effet, Krugman nous explique très justement que ce ne sont pas les mesures du gouvernement qui ont mis fin à la crise des années 30, mais la guerre. Alors doit-on attendre un conflit mondial généralisé pour espérer sortir de la crise actuelle, puisqu’on n’est pas sûr que les mesures qu’il propose le permettront ? Dans tous les cas, on voit qu’il n’a pas de réel diagnostic de la présente récession. Il dit, comme Keynes en son temps : voilà ce qu’il faudrait faire comme politique maintenant, en espérant qu’à un moment donné ou à un autre, les capitalistes vont se remettre à investir et que la machine économique redémarre.

D’ailleurs, conclut-il dans la partie sur ses solutions, « l’important est d’essayer, et de continuer à essayer si la première salve ne suffit pas » (p. 260). Et il ajoute : « le risque d’en faire trop peu est largement supérieur à celui d’en faire trop » (p. 256). Si jamais la reprise intervenait alors que l’État est toujours occupé à ses grands travaux, cela n’est pas grave. Il suffira de ralentir par la suite.

Les critiques adressées à Keynes par les marxistes sont totalement valables pour Krugman. En l’absence d’une explication rationnelle de la crise, non sur les mécanismes qui bloquent, mais sur ceux qui la provoquent, on ne peut pas la résoudre. Krugman nous dit que c’est un peu comme en cuisine : on goûte, puis on voit ce qu’on peut rajouter. Et, de fait, s’il manque de sel, de poivre, d’épices, il faut juste avoir un pot à portée de main. C’est facile.

Le problème est qu’on ne résout pas ce qui est fondamental. D’un côté, cela va provoquer de fait une montée de la dette publique sans être sûr qu’elle sera abaissée un jour si on continue à l’alimenter sans que le privé ne prenne la relève (dans le sens de ce que Krugman et Keynes argumentent). De l’autre côté, si le nœud n’est pas tranché, on reste avec le problème. On peut avoir des succès momentanés, faire redémarrer le moteur pendant un temps, mais il va recaler assez rapidement. C’est ce qui s’est passé avec les mesures du gouvernement Roosevelt dans les années 30.


[187]    Le prix Nobel d’économie n’était pas prévu par Alfred Nobel. Il a été introduit par la Banque de Suède en 1968 pour son tricentenaire. Les prix ne sont donc pas attribués par le comité Nobel, mais par des représentants de la Banque.

[188]    Paul Krugman, Sortez-nous de cette crise… Maintenant ! Flammarion, 2012 ; en anglais : End This Depression Now! W. W. Norton & Company, également 2012. Ça fait 280 pages quand même.