Paul Mason sur le postcapitalisme : Henryk Grossmann version 2.0

Table des matières: 
Études marxistes no. 115
Auteur: 
Christian Fuchs

En 1857, Karl Marx décrivait les « moyens dont dispose l’individu pour se tenir informé de l’activité générale3 » et établir des relations. Il semblerait ainsi que ce ne soit pas Tim Berners Lee mais bien Karl Marx qui ait inventé le World Wide Web4 ! Ce qui, dans le texte de Marx, ressemble à une description d’Internet est en fait une analyse des mercuriales, listes de prix courants, comme source d’information importante pour l’organisation du commerce au 19e siècle. Marx était un théoricien non seulement du capitalisme, mais également des communications5 ou de ce qu’il appelait les moyens de communication. Il n’est donc pas surprenant que, de nos jours, ce ne soit pas seulement la crise capitaliste qui provoque un intérêt pour Marx, mais également l’invention d’Internet, et que nous assistions à l’apparition de ce qu’on peut appeler le marxisme digital6.

Le journaliste Paul Mason tente d’aborder le domaine du marxisme digital avec son ouvrage de vulgarisation scientifique PostCapitalism1. Le but de l’ouvrage est de montrer comment la technologie de l’information a créé les fondements de ce que Mason appelle une économie postcapitaliste.

Des ondes longues de développement économique : Kondratiev, Schumpeter et Marx

Pour Paul Mason, le postcapitalisme est une conséquence de la technologie de l’information : « Le postcapitalisme est possible en raison de trois conséquences de la nouvelle technologie apparues au cours des vingt-cinq dernières années7 » : 1) le brouillage des frontières entre temps de travail et temps libre, 2) l’abondance de l’information et 3) la production digitale collaborative. « La principale contradiction aujourd’hui se situe entre, d’une part, la possibilité de disposer de marchandises et d’informations gratuites et abondantes et, d’autre part, un système de monopoles, de banques et de gouvernement essayant de privatiser, de raréfier et de commercialiser tout cela8. » Cette analyse surestime l’économie de l’information parce que le capitalisme n’est pas seulement un capitalisme digital et informationnel, il est en même temps un capitalisme financier, un capitalisme hyperindustriel basé sur les énergies fossiles, un capitalisme de la mobilité9, etc.

Mason soutient une théorie des crises et du capitalisme combinant d’un côté la théorie de l’onde longue de Kondratiev (selon qui le développement capitaliste revêt la forme de cycles longs de 50 ans, consistant en 25 ans de croissance économique suivis de 25 ans de déclin) avec de l’autre côté la thèse de Marx de la baisse tendancielle du taux de profit. Selon lui, le « démarrage » du cinquième cycle « s’est enrayé10 » du fait du néolibéralisme et de la technologie de l’information11. « Les entreprises utilisent les bénéfices pour payer des dividendes plutôt que pour réinvestir12. » Les facteurs encourageant le néolibéralisme auraient été « la monnaie fiduciaire, la financiarisation, le doublement de la force de travail, les déséquilibres mondiaux, y compris l’effet déflationniste de la main-d’œuvre à bon marché, plus le fait que tout le reste est devenu meilleur marché du fait de la technologie de l’information13 ».

Pour Mason, le quatrième cycle a duré de la fin des années 40 à 200814 et a été conduit par les « transistors, les matières synthétiques, les biens de consommation de masse, l’automatisation dans les usines, l’énergie nucléaire et le calcul automatique15 ». Il prétend, contrairement à Joseph Schumpeter, que les innovations et l’adoption des nouvelles technologies ne proviennent pas de l’inventivité des entreprises mais des luttes de la classe ouvrière qui forcent le capitalisme à se réinventer16. Les technologies clés du cinquième cycle, celui qui s’est enrayé, seraient « la technologie des réseaux, les communications mobiles, un marché réellement mondial et les biens d’information17 ».

La combinaison de Kondratiev et de Marx en une version marxiste de la théorie de l’onde longue en tant qu’alternative au « schumpeterianisme » n’est pas nouvelle. Mason semble ignorer totalement les travaux d’Ernest Mandel, en particulier sa thèse de doctorat18. Mandel a défendu l’idée d’ondes longues dans le développement du taux de profit et que le quatrième cycle a commencé son basculement vers 1967. Comme Mandel, Mason lui aussi admet que la baisse tendancielle du taux de profit crée des ondes longues qui durent cinquante ans : « La baisse tendancielle du taux de profit, interagissant constamment avec les contre-tendances, est une explication bien meilleure de ce qui actionne les cycles de cinquante ans que l’explication fournie par Kondratiev19. » Mandel écrit dans Le troisième âge du capitalisme :

« L’histoire internationale du capitalisme apparaît ainsi non seulement comme une succession de cycles industriels s’étalant sur sept ou dix ans, mais aussi comme une succession de périodes plus longues, d’approximativement cinquante ans. […] Une conjoncture en essor n’est possible qu’en cas d’élévation du taux de profit ; celle-ci crée, de son côté, les conditions d’une expansion ultérieure du marché et de la conjoncture. À un certain point du développement, l’élévation de la composition organique du capital et la limitation des débouchés des “consommateurs finals” vont à la fois faire baisser le taux de profit et rétrécir le marché. Ces contradictions éclatent dans la crise de surproduction. La chute du taux de profit amène une limitation des investissements qui transforme le “krach” en dépression20. »

Comme Kondratiev, Schumpeter et Mandel, Mason affirme que « des cycles de 50 ans constituent le rythme à long terme du système du profit21 ». Mais les affirmations mêmes de Mason contredisent cette supposition métaphysique puisque dans d’autres passages de son livre, il prétend que la quatrième onde a duré 60 ans22. Étant donné que le capitalisme est un système ouvert, complexe et dynamique23, cette supposition déterministe des ondes longues de 50 ans n’est tout simplement pas tenable24.

À la différence des néo-schumpeteriens comme Christopher Freeman et Carlota Pérez, Mason rejette la supposition que le paradigme de la technologie de l’information se traduit par une nouvelle onde longue à croissance soutenue. Il ne le fait toutefois pas par scepticisme à l’égard d’une logique déterministe, non dialectique et instrumentale, mais en raison d’une autre forme de déterminisme. Et il suppose, comme nous le verrons, que la technologie de l’information doit aboutir à l’effondrement du capitalisme.

Karl Marx

« Marx ne pouvait prendre en compte les phénomènes majeurs du 20e siècle — le capitalisme d’État, les monopoles, les marchés financiers complexes et la mondialisation25. » Effectivement, Marx ne vivait pas au 20e siècle, mais c’était un penseur capable d’anticiper à long terme et, contrairement à ce que Mason prétend, il comprenait très bien la mondialisation, les monopoles et la finance. Déjà, dans le Manifeste du parti communiste, Marx et Engels faisaient remarquer la connexion du capitalisme, de la mondialisation et de la technologie, affirmant par exemple que le capitalisme « accéléra prodigieusement le développement du commerce, de la navigation, des voies de communication. Ce développement réagit à son tour sur l’extension de l’industrie […] [Le capital doit] s’implanter partout, exploiter partout, établir partout des relations26 ». Eric Hobsbawm27 prétend à cet égard qu’aujourd’hui, en raison des nouvelles communications et d’une nouvelle vague de mondialisation, nous pouvons « voir la force des prédictions du Manifeste plus clairement que les générations qui nous ont précédés ».

Il est faux aussi d’affirmer que Marx ne voyait pas la tendance monopoliste du capitalisme alors qu’elle est un aspect clé de ce que, dans le Livre I du Capital, Marx appelle la tendance historique de l’accumulation capitaliste. Cette tendance implique la « centralisation des capitaux » « par le jeu des lois immanentes de la production capitaliste elle-même ». « Un capitaliste en envoie, à lui seul, un grand nombre d’autres ad patres28. » Dans le Livre III, Marx voyait également la dimension spéculative et la tendance à la crise du capital financier dans son analyse de ce qu’il appelait le capital fictif. Il parlait de la finance comme de « tout un système de filouterie et de fraude au sujet de fondation, d’émission et de trafic d’actions29 ».

Contrairement à Mason, nous devons insister sur le fait que Marx a anticipé bien des tendances du développement du capitalisme du 20e siècle. Le capitalisme se développe de façon dialectique au travers de crises qui ont pour résultat des « suppressions » entraînant l’émergence de « dépassements » relativement imprévisibles (phénomène que Hegel appelait Aufhebung en allemand). Les crises sont des points de bifurcation qui déstabilisent le système. La théorie de Marx elle-même est dialectique et historique, ce qui signifie qu’elle formule les structures et tendances basiques fondamentales du capitalisme, mais qu’elle doit être adaptée et reprise pour l’analyse et la critique de l’économie politique de chaque phase spécifique du développement capitaliste. Ceci ne signifie pas que la théorie de Marx soit inadaptée à l’analyse du capitalisme contemporain, mais au contraire que ses éléments de base constituent les fondements d’une analyse dialectique du capitalisme du 21e siècle et de toutes les autres époques du capitalisme et de la société de classes, de même que de la société en général30.

Les Grundrisse de Marx et l’exception informationnelle

Mason utilise les suppositions de la théorie néoclassique des biens économiques pour formuler l’hypothèse de l’exception informationnelle : « Les marchandises de l’information changent tout31 » parce qu’elles sont « non rivales et non exclusives dans la consommation32 » et qu’elles « peuvent être reproduites gratuitement33 ». L’information minerait par conséquent le mécanisme des prix, aboutirait à l’émergence d’une contradiction entre les monopoles capitalistes artificiels de l’information et « les choses gratuites produites par des pairs34 », ainsi également qu’à une économie de l’information alternative et non marchande comme Wikipédia, WikiLeaks, les collectifs de création, les logiciels open source et gratuits, etc.

Mason reprend l’affirmation de Jeremy Rifkin35 de l’émergence d’une société à coût marginal proche de zéro. Selon Rifkin, la convergence des technologies de la communication, de l’énergie et des transports dans un Internet des objets favorise une société dans laquelle le « coût marginal de la production et de la distribution » de l’information plonge « vers zéro36 », de sorte que des biens communs collaboratifs émergent, ce qui donne une impulsion à une « transition de l’ère capitaliste vers l’ère collaborative » et peut « guérir la biosphère et créer une économie mondiale plus juste, plus humaine et plus durable pour chacun dans la première moitié du 21e siècle37 ». Mason et Rifkin sont très optimistes quand ils disent que la technologie de l’information marque le début de la fin du capitalisme et aboutit inéluctablement à un monde meilleur qui transcendera le capitalisme. Une telle supposition n’est pas seulement optimiste, elle est également technodéterministe. Elle sous-estime le caractère antagonique du capitalisme digital et sa tendance impérialiste à créer de nouvelles colonies internes d’exploitation.

L’analyse du postcapitalisme par Mason s’appuie sur une lecture particulière du « Fragment sur les machines » de Marx dans les Grundrisse38. Ce texte a été mis en évidence par une tradition théorique au sein du marxisme autonome chez des auteurs comme Antonio Negri, Michael Hardt, Carlo Vercellone, Yann Moulier Boutang, Maurizio Lazzarato et Paolo Virno, auxquels Mason fait référence de façon positive quand il interprète le « Fragment… » Selon lui, l’apparition d’une économie de l’information ou de ce que ces auteurs appellent le capitalisme cognitif invalide la loi de la valeur, détruit complètement l’idée que le temps de travail est source de valeur, rend la valeur non mesurable et « immatérielle » et donc favorise la crise et la transition vers le communisme.

Les Grundrisse de Marx montreraient qu’« une machine qui dure toujours, ou qui peut être fabriquée sans travail, ne peut ajouter la moindre heure de travail à la valeur des produits qu’elle fabrique39 ». Mason dit que, dans l’économie de l’information, un « monde de matière gratuite ne peut être capitaliste40 », que « l’information corrode la valeur41 » et que « la valeur disparaît42 ». Il prétend que la technologie de l’information crée une économie indépendante du temps de travail : « Un produit utile, qui peut être fabriqué avec d’infimes quantités de travail humain, va probablement finir par être gratuit, partagé et détenu en commun43. » « La technologie de l’information n’est que le dernier résultat d’un processus d’innovation d’une durée de 250 ans. Mais l’information injecte une nouvelle dynamique. Parce que, avec la technologie de l’information, on peut avoir des machines qui ne coûtent rien, qui durent toujours et qui ne se détruisent pas44. » « Le véritable miracle de l’information n’est pas le fait qu’elle est immatérielle, mais qu’elle éradique le besoin de travail à une échelle incalculable45. » « Technologiquement, nous faisons route vers des marchandises à prix zéro, vers un travail non mesurable, vers un envol exponentiel de la productivité et vers l’automatisation extensive des processus physiques. Socialement, nous sommes piégés dans un monde de monopoles, d’inefficience, de ruines d’un libre marché dominé par la finance et de prolifération des “emplois bidon”. Aujourd’hui, la principale contradiction dans le capitalisme moderne se situe entre la possibilité de marchandises produites socialement, gratuites et abondantes, et un système de monopoles, de banques et de gouvernements luttant pour conserver le contrôle du pouvoir et de l’information. Autrement dit, tout est imprégné d’une lutte entre le réseau et la hiérarchie46. »

Mason affirme qu’il y a des « obstacles structurels47 » à l’émergence du capitalisme de l’information : zéro coût, zéro prix, le problème du recyclage et la résistance humaine à la marchandisation. « Ainsi donc, ce que nous avons en réalité est un capitalisme de l’information luttant pour exister. Nous devrions passer par une troisième révolution industrielle, mais elle s’est enrayée. […] Une économie s’appuyant sur l’information, avec sa tendance vers des produits à coût zéro et ses faibles droits de propriété, ne peut être une économie capitaliste48. »

Dans un appendice au livre Reading Marx in the Information Age, je me suis concentré sur le « Fragment sur les machines » des Grundrisse49 et j’ai commenté en détail la version du marxisme autonome à laquelle Mason fait référence. Un important problème de cette interprétation est qu’il lit mal le « Fragment… », et particulièrement ce passage où Marx écrit que « le temps de travail cesse et doit cesser d’être » la mesure de la richesse50. Cette version curieuse de l’autonomisme suppose que l’apparition de la technologie de l’information et du capitalisme cognitif abolit la loi de la valeur dans le capitalisme et aboutit à la transition automatique vers le communisme cognitif.

Mais Marx montre clairement que le contexte de la situation qu’il décrit serait celui où « les masses ouvrières » en sont à « s’approprier elles-mêmes leur surtravail51 » et où « la production basée sur la valeur d’échange s’effondre52 ». Marx parle ici de disparition de la loi de la valeur dans le postcapitalisme et non pas dans le capitalisme ! Aussi longtemps que le capitalisme existe, la loi de la valeur fonde l’exploitation du travail dans l’espace et dans le temps. La technologie de l’information fait croître la contradiction entre les forces productives et les rapports de production, mais elle n’invalide pas la loi de la valeur.

Dans son étude de référence sur les Grundrisse, Roman Rosdolsky53 montre dans ce contexte qu’en rédigeant le « Fragment… », Marx avait à l’esprit « le flétrissement de la loi de la valeur sous le socialisme » mais non sous le capitalisme. Moishe Postone54 insiste sur le fait que la crise de la valeur sous le capitalisme n’est « pas seulement supplantée par une nouvelle forme de richesse » mais plutôt que la valeur « reste la condition structurelle préalable de la société capitaliste ». « Le capitalisme engendre bien la possibilité de sa propre négation, mais il n’évolue pas automatiquement vers cela55. » L’étude des Grundrisse par Rosdolsky et les travaux de Postone, l’un des principaux critiques de la valeur chez Marx, sont précisément deux des travaux marxistes manifestement ignorés par Mason, ce qui aboutit à une interprétation déterministe, unidimensionnelle de la théorie de la valeur du travail. Mason ignore également les développements les plus récents dans le débat sur la théorie de la valeur dans le travail digital56, débat passablement complexe et pluridimensionnel dans lequel de multiples tendances de pensée mettent en relief différentes catégories, comme le travail productif digital, le travailleur collectif, la sphère de circulation, la location, la publicité en tant que travail de transport idéologique, le travail reproductif, le travail de consommation, le travail/marchandisation du public et de l’usager, l’économie politique de la publicité en ligne ciblée ou le travail immatériel/capitalisme cognitif. Or Mason ne s’appuie que sur cette dernière catégorie et sur l’interprétation de la théorie de la valeur en travail digital.

Bien que le temps de copie de l’information soit très bref, le capital tente de diverses manières d’instituer de nouvelles formes de temps de travail, de création de valeur et d’exploitation dans l’économie de l’information. Premièrement, les logiciels commerciaux et autres marchandises d’information ne sont pas produits une seule fois puis copiés, il y a souvent de nouvelles versions, des mises à jour permanentes et des formes de travail de support. Il n’est donc pas étonnant que le nombre d’heures travaillées annuellement dans le secteur des technologies de l’information et autres services d’information (qui comprennent l’ingénierie du logiciel, entre autres types de travail) ait par exemple augmenté en Allemagne, passant de 765 millions d’heures par an en 2000, à 1,069 milliard en 201057.

Deuxièmement, on doit garder à l’esprit que de grandes parties de l’économie politique d’Internet s’appuient sur la publicité ciblée. Or, dans l’analyse de Mason, l’industrie de la publicité n’a droit qu’à une note de bas de page alors que le revenu mondial de la publicité est passé de 234 milliards de livres sterling en 2010 à 283 milliards en 201458. La part de la publicité en ligne dans le chiffre total de la publicité a rapidement augmenté, contribuant ainsi à la crise des médias commerciaux sur papier. Google et Facebook ne sont pas seulement des sociétés de communication, elles sont les plus importantes sociétés de publicité au monde59. La publicité ne s’appuie pas uniquement sur le temps de travail des professionnels du marketing, mais aussi sur le temps d’attention des publics et sur le temps d’usage commercial d’Internet, qui est également du temps de travail (non rémunéré). La théorie de Dallas Smythe nous permet de comprendre ce phénomène dans le contexte de l’estompement des frontières entre le travail et le temps libre et entre l’outil et le jeu60.

Troisièmement, il y a une division internationale du travail digital, dans laquelle diverses formes de travail sont organisées61. Cela va de l’exploitation de mineurs réduits à l’état d’esclaves au Congo, en passant par les assembleurs de technologie de l’information et de la communication en mode tayloriste en Chine, par les développeurs informatiques en Inde ou dans la Silicon Valley, ou par diverses formes de travail en ligne non rémunéré62. La production de technologie de l’information connaît un taux élevé d’exploitation et consomme beaucoup de temps. L’hypothèse de l’effondrement de la valeur dans l’économie de l’information sous-estime les dangers de l’exploitation, qui existe bel et bien dans l’économie capitaliste mondiale.

Quatrièmement, il y a diverses formes de travail digital irrégulier, non rémunéré, précaire, externalisé, crowdsourcé et en clickwork. Parmi elles, mentionnons l’utilisation de Facebook, Google, YouTube, Weibo, LinkedIn, Pinterest et Instagram ; les avis de clients en ligne sur Amazon ou Yelp ; le travail par des plates-formes free-lance comme Upwork, PeoplePerHour, Amazon Mechanical Turk et ClickWorker ; la participation à des sondages de clientèle, l’installation de mises à jour de logiciels, la destruction de spams, la désinscription de listes de spams, le temps passé sur des plates-formes de rencontres en ligne comme match.com ou Tinder, à répondre à des courriels professionnels par téléphone mobile ou tablette en dehors des heures de service régulières, à travailler dans le train, dans le métro ou au café, à réserver des voyages en ligne, etc.

Le travail non rémunéré et la consommation productive qui créent de la valeur vont au-delà d’Internet : pensons aux stations-service où l’on se sert soi-même, à l’assemblage des meubles IKEA, aux tâches ménagères, aux trajets, au tri des déchets, aux distributeurs automatiques de billets de banque ou de tickets dans le métro et les gares, aux caisses en libre-service dans les supermarchés, à la culture des stages non rémunérés, aux appareils d’enregistrement automatique dans les aéroports, aux guichets automatisés dans les bureaux de poste privatisés, aux distributeurs automatiques en tous genres dans les self-services des restaurants, dans les chaînes de fast food, etc. « Le travail fantôme comprend toutes les tâches non rémunérées que nous effectuons pour le compte d’entreprises. […] Les clients prennent eux-mêmes leur essence, tirent eux-mêmes leur bière, leur yaourt glacé, remplissent et étiquettent eux-mêmes leur sac de riz basmati à la section d’alimentation en gros de Whole Foods. Ils garnissent eux-mêmes leurs assiettes dans les bars à salades et puisent du potage, du lo mein, des pâtes au fromage ou des œufs brouillés dans les bars à soupes. […] Grâce à des imprimantes 3D, ils n’ont qu’à télécharger un patron pour commander de nombreux objets qu’ils auraient achetés en magasin il y a peu de temps encore. C’est cela, la fabrication à domicile63. »

Le travail du consommateur et du prosommateur est du travail fantôme parce qu’il ne ressemble pas de façon évidente à du travail, mais crée néanmoins de la valeur pour les entreprises. Il prend du temps, un temps qui pourrait être utilisé en dehors de la culture de la marchandise. Il remplace un travail rémunéré par un travail précaire et non rémunéré et, en réduisant la masse salariale, il contribue à accroître les bénéfices des entreprises. Les consommateurs et les usagers constituent désormais une partie de la classe ouvrière.

Je ne plaide pas en faveur du maintien du travail abrutissant, qui peut être effectué tout aussi bien par des machines, mais je voudrais plutôt insister sur le fait que les contradictions décrites par Marx dans son « Fragment… » sont devenues si aiguës en cette ère de la technologie de l’information que l’automatisation et la digitalisation du travail aboutissent non seulement à une augmentation du chômage, mais également à de nouvelles formes d’exploitation qui non seulement sont souvent précaires mais aussi non perçues et dissimulées.

Le fait que la loi de la valeur ne soit pas caduque devient évident quand on considère les colossaux bénéfices des plus grosses sociétés transnationales et des médias digitaux. En 2015, Apple était la 12e transnationale mondiale, avec un bénéfice annuel de 44,5 milliards de dollars. Microsoft était 25e (bénéfice : 20,7 milliards), Google, 39e (13,7 milliards), IBM, 44e (12 milliards), Comcast, 46e (8,4 milliards), Disney, 84e (7,8 milliards), Hewlett-Packard, 96e (5 milliards), Foxconn, 122e (4,3 milliards), la 21st Century Fox, 150e (3,9 milliards), Time Warner, 163e (3,8 milliards), etc.64. Ces bénéfices ne sont pas créés à partir du néant : ils résultent de l’exploitation par le capital du temps de travail digital, rémunéré ou non rémunéré, précaire, externalisé ou crowdsourcé, qui crée de la valeur dans la division internationale du travail digital.

La raison pour laquelle l’économie Internet, à l’instar de toutes les composantes du capitalisme, est sujette à la crise ne réside pas dans le fait qu’elle se situe au-delà de la valeur et du temps de travail. Il y a plutôt des attentes idéologiques exagérées sur le fait que l’essor d’Internet puisse compenser la chute des profits dans d’autres parties de l’économie. Chaque développement nouveau dans le monde digital se traduit par une nouvelle version de la sublimation digitale65, autrement dit par des idéologies techno-optimistes qui fétichisent Internet et l’informatique. Et donc, l’Internet capitaliste suscite des attentes de taux de profit énormes qui s’écartent de la réalité économique, vont au-delà des possibilités réelles inhérentes à l’exploitation du travail digital et poussent à la financiarisation de l’économie d’Internet, d’où apparaissent des bulles financières qui peuvent éclater comme lors de la crise de l’économie du Net en 2000.

La montée de la technologie de l’information s’est traduite par des contradictions qui ont créé un nouveau prolétariat, digital, consommateur, faisant partie de la classe ouvrière ; ainsi que des monopoles de l’information financiarisée rendant le capitalisme de l’information susceptible de subir des crises. Le capitalisme digital et informationnel n’est pas impossible, comme le prétend Mason. C’est une réalité avec laquelle il nous faut vivre actuellement. La loi de la valeur digitale a créé de nouvelles formes d’exploitation mais elle a créé en même temps des contradictions permettant la création de nouvelles sphères de production, coopératives, alternatives et non commerciales, elle a créé une économie de production collaborative, basée sur la solidarité et la mise en commun, qui est en dehors du capitalisme et qui sape la loi de la valeur. Mais l’objectif et la tendance à détruire la loi de la valeur ne sont pas un automatisme qui découle de l’information et de la technologie de l’information. Cela ne serait possible que s’il y avait des combats politiques conscients pour la démarchandisation de l’information, de l’économie et du monde. Et cela nécessiterait l’unité politique dialectique de la masse du mouvement social et du parti66. « Les foules s’assemblent mais elles ne durent pas. […] [C’est] la foule qui pousse le parti à surpasser les attentes [et] le parti qui trouve le courage des gens dans la hâte de la foule. […] [Le] parti œuvre à accroître le désir collectif de collectivité après que les foules sont rentrées chez elles67. » 

Lutte de classe et changement politique

Mason n’apporte pas une contribution profonde et significative au marxisme digital. Son analyse consiste en une théorie technodéterministe et unidimensionnelle qui ignore l’analyse du travail digital, la division internationale du travail digital et la contradiction entre travail digital et capital digital.

Mason est pertinent quand il identifie et décrit les revendications politiques qui peuvent aider à faire progresser les conditions de création d’une société postcapitaliste68, comme la réduction du temps du travail normal ; un plus grand soutien aux coopératives, à la solidarité et à une économie de production collaborative basé sur les biens communs ; la réduction des émissions de carbone, le renforcement de l’État-providence et des services publics gratuits, la réduction des inégalités, la socialisation du système financier, la promotion de l’automation centrée sur l’humain, l’arrêt des privatisations, le lancement de projets d’infrastructures dirigés par l’État (logement, transport, soins de santé, éducation, etc.), l’annulation de la dette, la fermeture des paradis fiscaux, la répression intransigeante de l’évasion fiscale, l’introduction d’un revenu de base universel financé par l’impôt, etc.

Deux idées au moins devraient être ajoutées, sur lesquelles il faut insister.

En premier lieu, il y a différentes formes de revenu de base universel financé par l’impôt — le revenu de base néolibéral, et le revenu de base progressiste. Dans le premier cas, le système de taxation est modifié de façon que les pauvres disposent d’un revenu minimal, et ensuite que, globalement, il y ait une redistribution des revenus inférieurs vers les revenus supérieurs et vers les plus riches grâce à des mesures comme l’impôt forfaitaire et l’abolition partielle de l’État-providence. Ce qui place les premiers en position de désavantage social par rapport aux seconds. Il n’est pas étonnant que Milton Friedman ait adopté l’idée d’un revenu de base néolibéral dont une version consiste à abolir toutes les taxes sauf la TVA, que l’on augmente massivement. Au contraire, le revenu de base progressiste est une mesure combinant les droits économiques universels et l’augmentation de la taxation du capital ainsi que la taxation des plus riches. Voici quelques années, j’ai contribué à définir des modèles sur la façon d’appliquer un tel revenu, au sein du mouvement pour le revenu de base dans le monde germanophone, mouvement dans lequel la contradiction entre ces deux types de revenu de base était devenue très évidente. Mon point de vue dans ce contexte a toujours été que je ne tiens pas à un revenu de base en tant que tel, mais uniquement s’il s’agit d’un revenu socialiste et redistributif.

Deuxièmement, Mason voit la nécessité de combiner les politiques de la société civile et de l’État en une politique progressiste. Le problème des projets alternatifs est le scepticisme traditionnel de la gauche radicale vis-à-vis de l’État. De tels projets manquent souvent de ressources, restent dans un ghetto alternatif pour quelques personnes de la gauche éclairée, s’appuient sur un travail bénévole hautement auto-exploiteur, avec pour conséquence qu’ils ne peuvent défier le pouvoir du capitalisme. Nous avons besoin de mécanismes qui combinent l’action d’un État progressiste à celle de la société civile. L’un de ces mécanismes est ce que j’appelle la redevance pour les médias participatifs69 : les revenus supplémentaires de l’État, engendrés par la taxation du capital en imposant par exemple la publicité, sont redistribués aux citoyens au travers d’un budget participatif. On demande alors aux citoyens d’imputer la somme personnellement « reçue » aux médias non commerciaux ou à un projet culturel qui contribue à faire progresser la sphère publique.

Lorsqu’on discute des possibilités de changement politique, la question se pose de savoir qui sont les sujets potentiels de ce changement. Pour Mason, les protestataires contemporains constituent ce sujet politique. Il voit la nécessité d’une praxis politique active et consciente, mais, dans son cadre technodéterministe, une telle praxis est vue comme n’étant relativement pas autonome et résultant de la nécessité aveugle imposée par la technologie de l’information. Les protestations sont donc perçues comme une force automatique et nécessaire de l’Histoire. Une telle analyse sous-estime le rôle des idéologies, qui peuvent anticiper le changement et les mouvements politiques. En tant que facteur dialectique objectif du capitalisme, les crises ne déterminent pas les luttes politiques, elles ne font que les conditionner, car elles conditionnent les possibilités et les limites des contradictions subjectives dans lesquelles les humains interviennent collectivement pour essayer de modifier la société. « Ni la plus légère nécessité naturelle ni le caractère automatiquement inévitable ne garantissent la transition du capitalisme au socialisme. […] La révolution requiert la maturité de nombreuses forces, mais la plus grande d’entre elles est la force subjective, à savoir la classe révolutionnaire même. La réalisation de la liberté et de la raison requiert la libre rationalité de ceux qui les réalisent. La théorie marxienne est alors incompatible avec le déterminisme fataliste70. »

Qui est exactement, pour Mason, le sujet politiquement progressiste ? Il parle d’un « nouvel agent du changement dans l’Histoire : l’être humain diplômé et connecté71 ». « Ces vingt dernières années, le capitalisme a rassemblé une nouvelle force sociale qui sera son fossoyeur, de la même façon qu’il a assemblé le prolétariat des usines au 19e siècle. Ce sont les individus réunis en réseau qui ont campé sur les places publiques des villes, bloqué les sites de fracturation, joué du rock punk sur les toits des cathédrales russes, agité des canettes de bière en guise de défi face à l’islamisme sur l’herbe de Gezi Park, attiré un million de personnes dans les rues de Rio et de São Paulo et, récemment, organisé des grèves massives un peu partout dans le sud de la Chine. Ils constituent la classe ouvrière “dépassée” — améliorée et remplacée72. »

Presque tous les managers, PDG et autres membres de la classe des 1 % sont diplômés, connectés, mondialisés, réunis en réseau, influents — et riches. Est-ce que le gestionnaire de fonds spéculatifs, diplômé et interconnecté ou l’entrepreneur diplômé et interconnecté qui dissimule sa richesse dans un paradis fiscal, font partie des sujets progressistes ? Certainement pas ! L’éducation et le fait d’être interconnecté ne font pas automatiquement des sujets politiquement progressistes. Affirmer que les individus diplômés et interconnectés constituent le sujet progressiste signifierait que le 1 % est l’avant-garde de la gauche, ce qui est absurde. De même, les dirigeants et militants fascistes eux aussi peuvent être diplômés et ils ne sont généralement pas uniquement populistes, mais aussi hautement interconnectés. Nous devons comprendre qu’une part importante de l’action politique contemporaine a un caractère fasciste, raciste ou d’extrême droite. Si ce caractère est relativement manifeste dans une situation de crise où les protestations émergent et où il est anticipé par certaines idéologies et par la répression, la direction politique dominante de telles actions n’est pas claire.

La façon dont Mason conçoit le changement politique est naïve. C’était déjà évident dans son livre paru en 2012, Why It’s Kicking Off Everywhere : The New Global Revolutions73, dans lequel il entretenait le mythe selon lequel les protestations contemporaines sont des révolutions Facebook et Twitter. Les livres qui se basent sur des observations journalistiques et non sur des études empiriques, critiques et systématiques arrivent à de telles analyses, sommaires et unilatérales. Ce que Mason observe en tant que journaliste, sur certaines places publiques du monde et lors de ses entretiens, peut constituer au mieux une vérité partielle, une demi-vérité voire une invention. Tout cela ne s’appuie pas sur une méthodologie des sciences sociales. La recherche empirique a montré, au contraire, que les médias en ligne ne provoquaient ni les protestations ni les révolutions contemporaines (tout en n’étant cependant pas sans importance)74. Les protestations sont modelées par la dialectique entre les médias et la rue, l’Internet et les places publiques, ce qui est en ligne et ce qui est hors ligne, la communication médiatisée et les face-à-face, les médias traditionnels et les nouveaux médias75. Avant de se mettre à écrire des livres, les journalistes devraient parfois retourner à l’université y passer un doctorat en philosophie afin d’apprendre des rudiments de sciences sociales et de faire un peu de recherche empirique systématique.

Ce ne sont pas les gens diplômés et interconnectés qui constituent un sujet politique aujourd’hui. Le sujet politique en soi, potentiellement progressiste, est plutôt constitué par tous ceux dont le travail produit les biens communs, mais qui ne contrôlent, ni exproprient, ni dépossèdent les biens communs naturels, le secteur social, le savoir, la culture, la technologie, les soins et l’éducation. Le 1 % ne fait pas partie de ce sujet politique mais constitue plutôt son contraire dialectique.

Conclusion

Le livre de Paul Mason, PostCapitalism, fétichise la technologie de l’information. Il ignore le rôle du travail digital et la contradiction entre travail digital et capital digital dans la division internationale du travail digital. Il s’appuie sur une lecture fonctionnaliste, unilatérale de Marx et ne parvient pas à comprendre le caractère impérialiste du capitalisme digital76. Il perçoit la praxis humaine comme une nécessité aveugle émanant de la technologie de l’information et s’appuie sur une logique fonctionnaliste, technodéterministe et linéaire :

Technologie de l’information → pas de coûts marginaux de l’information → baisse tendancielle du taux de profit → effondrement du capitalisme → postcapitalisme.

« Nous avons besoin d’être des utopistes non dissimulés77 », dit Mason qui est un socialiste utopiste 2.0. Il perçoit l’utopie socialiste du postcapitalisme non pas comme la conséquence de l’espoir actif d’une praxis socialiste mais comme la résultante de la technologie de l’information. Son livre se situe dans la tradition d’autres théories de l’effondrement du capitalisme et, bien que passablement moins sophistiqué sur le plan théorique, il n’est pas sans présenter une certaine parenté avec l’approche du marxiste allemand Robert Kurz. Dans des ouvrages comme Der Kollaps der Modernisierung78, Schwarzbuch Kapitalismus79, ou Geld ohne Wert : Grundrisse zu einer Transformation der Kritik der politischen Ökonomie80, Kurz prétend que la révolution microélectronique détruit la substance de la valeur et aboutit à une diminution inévitable du taux de profit, laquelle conduit à l’effondrement du capitalisme et à l’émergence d’une société postcapitaliste :

« En bref, on peut dire qu’avec la révolution microélectronique qui a débuté au début des années 80, et dont le potentiel est loin d’être épuisé, non seulement l’expansion fordiste mais aussi l’expansion du travail productif, et donc la création réelle de valeur, ont stagné  ; le travail productif a depuis lors régressé à l’échelle mondiale. Cela signifie que le mécanisme historique de compensation, qui soutenait l’expansion parallèle du travail improductif en capital, n’existe plus. La base de la reproduction capitaliste a réellement atteint sa limite absolue, bien que son effondrement (dans le sens le plus plein du terme) n’ait pas encore eu lieu sur le plan phénoménologique formel. Mais un tel événement ne prendrait plus simplement la forme d’une baisse accélérée du taux de profit81. »

L’analyse de Mason ressemble aussi à l’ancêtre de toutes les théories de la dépression économique, celle que l’on trouve dans le livre de Henryk Grossmann paru en 1929, Das Akkumulations- und Zusammenbruchsgesetz des kapitalistischen Systems 2. Grossmann donne un exemple mathématique (s’appuyant sur un calcul fourni dans un essai par Otto Bauer82), dans lequel le capitalisme connaît un effondrement après 35 ans. Il prétend que l’exemple montre que la thèse de Marx sur la baisse tendancielle du taux de profit entraîne l’effondrement automatique du capitalisme.

« Si le système capitaliste s’effondre inévitablement en raison du déclin relatif de la masse du profit, nous pouvons comprendre pourquoi Marx attribuait une importance aussi énorme à la baisse tendancielle du taux de profit, qui est simplement l’expression de cet effondrement83. »

« Le mécanisme capitaliste tombe malade non parce qu’il contient trop de plus-value, mais parce qu’il en contient trop peu. La valorisation du capital est sa fonction de base et le système meurt parce que cette fonction ne peut être remplie84. »

« Marx situe l’origine de l’effondrement dans la forme sociale de la production ; dans le fait que le mécanisme capitaliste est régulé par le profit et, à un certain niveau de l’accumulation capitaliste, il n’y a plus assez de profit pour assurer la valorisation du capital accumulé85. »

Dans son exemple, Bauer a calculé le développement du taux de profit sur quatre ans seulement. Grossmann a étendu le calcul à 35 ans86. Le problème, c’est que l’exemple est construit de telle manière que le taux de plus-value demeure constant alors que la composition organique du capital augmente. En réalité, la lutte de classe de la part du capital peut augmenter le taux de plus-value et agir comme une tendance compensatoire, de sorte que la lutte de classe est une variable cruciale dans le développement du taux de profit87. Grossmann reconnaît l’existence de tendances compensatoires, mais prétend que la tendance à l’effondrement doit finalement s’affirmer et aboutir à une crise finale : « En dépit des interruptions périodiques qui désamorcent de façon répétée la tendance à l’effondrement, le mécanisme dans son ensemble tend sans rémission à sa fin extrême avec le processus général d’accumulation. Comme l’accumulation de capital s’accroît absolument, la valorisation de ce capital en expansion devient progressivement plus malaisée. Une fois que ces contre-tendances se sont désamorcées ou cessent tout simplement d’opérer, la tendance à l’effondrement prend le dessus et s’affirme dans sa forme absolue en une crise ultime88. »

De même, Lénine survola les aspects négatifs de la technologie lorsqu’il idéalisa l’inhumanité du système de Taylor et estima qu’il était prêt à l’emploi pour une application dans une société socialiste :

« À l’insu de ses auteurs et contre leur volonté, le système de Taylor prépare le temps où le prolétariat prendra en main toute la production sociale et désignera ses propres commissions, des commissions ouvrières chargées de répartir et de régler judicieusement l’ensemble du travail social. La grande production, les machines, les chemins de fer, le téléphone, tout cela offre mille possibilités de réduire de quatre fois le temps de travail des ouvriers organisés, tout en leur assurant quatre fois plus de bien-être que maintenant89. »

Le point important, c’est que le capitalisme et la domination qu’il exerce modèlent de façon inhérente le caractère des technologies. Il est par conséquent improbable que, sous le capitalisme, une technologie ait des rôles et des potentiels positifs et émancipateurs. La technologie moderne présente des tendances contradictoires qui peuvent amener soit à l’émancipation soit à la répression et c’est donc une tâche politique importante que de remodeler de façon globale à la fois la société et la technologie, de sorte que le socialisme démocratique puisse progresser.

Le taux de profit dépend de la composition organique du capital et du taux de plus-value. Il est directement proportionnel au taux de plus-value et indirectement proportionnel à la composition organique90. Le développement technologique peut provoquer une augmentation des deux, de sorte qu’une hausse ou une baisse du taux de profit et leur expression économique dépendent des retombées de la lutte de classe et du degré des tendances compensatoires91. Il n’y a pas d’effondrement nécessaire du capitalisme. La technologie de l’information conditionne mais ne détermine pas les contradictions objectives et subjectives du capitalisme et leur développement.

Les travailleurs du monde entier doivent s’unir politiquement afin de faire naître l’humanisation de la société et de la technologie. Paul Mason est le Grossmann version 2.0 du marxisme digital. Une telle appréciation n’est pas vraiment une louange. Si PostCapitalism : A Guide to Our Future a du succès sur le marché (un best-seller, comme on dit avec une charge idéologique capitaliste), ce n’est pas en raison de la supériorité de son analyse, mais du fait que, grâce à son activité de journaliste, son auteur a plus de 200 000 suiveurs sur Twitter et qu’il s’est fait largement connaître par ses apparitions aux émissions d’information de la BBC et de Channel 4. De la stratification de l’attention médiatique dans la société capitaliste du spectacle découle une divergence d’attention, de sorte que de hauts niveaux de ventes, de revenus et d’attention peuvent très bien accompagner une faible qualité académique, théorique et analytique. La pauvreté théorique se vend si elle fait suffisamment de bruit et de tape-à-l’œil dans notre économie de l’attention, même si elle ne fait qu’imiter, copier et se déguiser en marxisme digital.

Christian Fuchs

12 avril 2016


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2 Cet article est une version légèrement abrégée de celuiparu en anglais sous le titre « Henryk Grossmann 2.0 : A Critique of Paul Mason’s Book PostCap italism : A Guide to Our Future » dans tripleC, vol. 14 (2006), no 1, p. 232-243, http://www.triple-c.at/index.php/tripleC/article/view/757/841. L’article complet est disponible sur www.marx.be.

3 Karl Marx, Grundrisse, Anthropos, Paris, 1968. 1. Chapitre de l’argent, coll. 10-18 no 732 (1973), p. 161.

4 Fuchs, 2014a, p. 17. [Les notes en auteur, date renvoient aux références en fin d’article.]

5 Fuchs, 2016d, 2009 ; De La Haye, 1980.

6 Dyer-Witheford, 1999 ; Fisher et Fuchs, 2015 ; Fuchs 2014a, 2014c, 2015a ; Fuchs et Mosco, 2012, 2016 ; Huws, 2003, 2014.

7 Mason, op. cit., p. xv.

8 Ibid., p. xix.

9 Fuchs, 2014a, chapitre 5.

10 Mason, op. cit., p. 47.

11 Ibid., p. 48.

12 Ibid., p. 71.

13 Ibid., p. 106.

14 Ibid., p. 72.

15 Ibid., p. 48.

16 Ibid., p. 75-76.

17 Ibid., p. 48.

18 Der Spätkapitalismus : Versuch einer marxistischen Erklärung, Frankfurt a. M. 1972, publiée ultérieurement en français comme Le troisième âge du capitalisme, Union générale d’éditions, coll. 10-18 nos 1081, 1082 et 1083 (1976) ; pour un commentaire, voir Fuchs, 2016d, p. 151-152, p. 211.

19 Mason, op. cit., p. 77.

20 Mandel, op. cit., vol, 1, p, 234-235 ; vol, 3, p. 84.

21 Mason, op. cit., p. 77.

22 Ibid., p. 72.

23 Fuchs, 2004, 2008b, 2002.

24 Pour une version plus détaillée de cet argument, voir Fuchs, 2016d, p. 150-159.

25 Mason, op. cit., p. 54.

26 Études marxistes, no 41 (février-mars 1998), p. 99, p. 101.

27 Hobsbawm, 2011, p. 112.

28 Marx, Le Capital, Livre I, Messidor/Éditions sociales, Paris, 1983, p. 856.

29 Marx, Le Capital, Livre III, Éditions sociales, Paris, 1959, vol. 2, p. 104.

30 Voir également Fuchs, 2016a, 2011.

31 Mason, op. cit., p. 116.

32 Ibid., p. 118.

33 Ibid., p. 117.

34 Ibid., p. 143.

35 Rifkin, 2015.

36 Rifkin, 2015, p. 5.

37 Rifkin, 2015, p. 380.

38 C’est le titre donné en italien et en anglais à un passage de Marx sur le capital fixe et le procès de travail dans les Gundrisse, op. cit., 3. Chapitre du capital, coll. 10-18 no 807 (1973), p. 323-355.

39 Mason, op. cit., p. 167.

40 Ibid., p. 142.

41 Ibid., p. 143.

42 Ibid., p. 170.

43 Ibid., p. 164.

44 Idem.

45 Ibid., p. 165.

46 Ibid., p. 144.

47 Ibid., p. 173.

48 Ibid., p. 175.

49 Fuchs, 2016d, p. 360-375.

50 Marx, loc. cit., p. 342.

51 Ibid., p. 348.

52 Ibid., p. 342.

53 Rosdolsky, 1977, p. 428.

54 Postone, 2008, p. 126.

55 Postone, 2008, p. 127.

56 Voir Fisher et Fuchs, 2015, Fuchs 2014a ; Fuchs, 2015a, chapitres 4-6.

57 Source des données : OECD STAN.

58 Ofcom, 2015.

59 Fuchs, 2014c.

60 Fuchs, 2014a, 2014c, 2015a.

61 Fuchs, 2014a, 2015a.

62 Ibid.

63 Lambert, 2015, 1, pp. 251-252.

64 Source : Forbes, liste 2015.

65 Mosco, 2004.

66 Dean, 2016.

67 Dean, 2016, p. 26, p. 260.

68 Mason, op. cit., chapitre 10 et p. 292.

69 Fuchs, 2015b.

70 Marcuse, 1941, pp. 318-319 ; pour une discussion détaillée de la théorie critique de Herbert Marcuse à l’ère des médias digitaux et sociaux, voir Fuchs, 2016b, chapitre 4.

71 Mason, op. cit., p. xvii.

72 Ibid., p. 212.

73 Mason, 2012.

74 Voir par exemple, Aouragh, 2016 ; Fuchs, 2014b ; Gerbaudo, 2012 ; Salem, 2015 ; Wilson et Dunn, 2011 ; Wolfson, 2014.

75 Fuchs, 2014b.

76 Fuchs, 2016c.

77 Mason, PostCapitalism, op. cit., p. 288.

78 Kurz, 1991.

79 Kurz, 1999.

80 Kurz, 2012.

81 Kurz, 1995.

82 Bauer, 1912/1913.

83 Grossmann, 1992, p. 119.

84 Grossmann, 1992, p. 126.

85 Grossmann, 1992, p. 127.

86 Comparez : Fuchs, 2002, p. 254.

87 Fuchs, 2016d, p. 348-350 ; Fuchs et Sandoval, 2014 ; Fuchs et Garnham, 2014, p. 125-126.

88 Grossmann, 1992, p. 85.

89 Lénine, « Le système Taylor, c’est l’asservissement de l’homme par la machine », Œuvres, tome 20, p. 158.

90 Fuchs, 2016d, p. 248-256, p. 347-351.

91 Ibid.