Podemos, quelle stratégie de changement ?

Table des matières: 
Études marxistes no. 112
Auteur: 
Véronique Coteur

Les élections législatives du 20 décembre 2015 en Espagne auront lieu dans un contexte particulier. Pour la première fois depuis la fin du franquisme et la nouvelle constitution de 1978, le bipartisme du pays pourrait être brisé. Depuis lors, en effet, le parti conservateur Partido Popular, auparavant UCD, et le parti social-démocrate PSOE se sont partagé le pouvoir sans interruption. C’est surtout le parti Podemos, mené par le charismatique Pablo Iglesias, qui pourrait créer la surprise avec son discours radical. Bien que Podemos soit systématiquement classé au sein de la gauche ou de la gauche radicale, le parti lui-même n’en est pas tellement heureux. « Nos adversaires », écrivent les dirigeants du parti Iglesias et Errejón, « veulent nous enfermer dans la moitié gauche du tableau et nous réduire à ne parler que de nous-mêmes. Nous continuons à penser que ceux d’en haut n’ont pas de projet pour le pays réel et que nos idées, transversales et transformatrices, reflètent le sentiment général1. » Que veut alors vraiment Podemos ?

La création de Podemos

La montée de Podemos est inséparable du mouvement rassemblant des milliers de personnes, ceux qu’on a appelés Indignados, les indignés. Le rassemblement symbolique de ces Indignados le 15 mai 2001 (15-M) à la Puerta del Sol à Madrid est impressionnant. Les indignés, le plus souvent jeunes, se sont dressés contre un système politique dans lequel ils ne pouvaient plus se retrouver. L’occupation de la Puerta del Sol est devenue le symbole du mécontentement général face au chômage, à la crise et à la politique d’austérité en Espagne. Dans tout le pays ont surgi des assemblées populaires et des actions de désobéissance sociale. Une nouvelle génération d’activistes s’est levée. Un des points culminants a été la Marche pour la dignité du 22 mars 2014. Un appel des syndicats, des partis de gauche, des Indignados et de divers comités d’action a rassemblé à Madrid, sur le mot d’ordre « du pain, un travail et un toit pour tous et toutes », plus de deux millions de personnes.

Le mouvement vise aussi explicitement le bipartisme qui régit le pays depuis la chute du régime de Franco. Pour beaucoup d’Espagnols, la distinction entre les sociaux-démocrates du PSOE et les conservateurs du Partido Popular n’est plus claire. Certains se détournent complètement des partis politiques ; d’autres cherchent quelque chose de nouveau. En janvier 2014, un certain nombre d’universitaires a publié le manifeste « Aller de l’avant : faire de l’indignation un changement politique2 ». Les initiateurs veulent saisir l’occasion des élections européennes pour transformer le mouvement de protestation en succès électoral. Podemos (« nous pouvons ») est né.

cadre : Qui est Podemos ?

Parmi les membres du Conseil de coordination du parti, on trouve de nombreux intellectuels liés à l’université de Madrid3. À la tête de Podemos se trouve depuis avril 2014 le relativement jeune Pablo Iglesias. Il est juriste et a obtenu à l’université Complutense de Madrid un doctorat en sciences politiques sur l’action collective post-nationaliste. Il a montré un grand charisme, entre autres dans des débats politiques télévisés comme Fort Apache et dans le programme de télé La Tuerka — un projet qu’il a mis sur pied avec d’autres intellectuels. Dans sa jeunesse, il était membre du mouvement de jeunes du Parti communiste d’Espagne. Il appartient aussi depuis 2000 à la fondation Center for Political and Social Studies, un think tank de gauche qui s’occupe surtout de politique étrangère en Amérique latine. C’est ainsi qu’il a été impliqué dans le suivi des élections au Paraguay et en Bolivie, qu’il a joué un rôle comme conseiller du gouvernement de Hugo Chávez au Venezuela et comme consultant pour le gouvernement d’Evo Morales en Bolivie.

Le professeur Juan Carlos Monedero, un des initiateurs de La Tuerka, a longtemps été numéro deux de Podemos, jusqu’à sa démission en avril de cette année. Monedero était auparavant conseiller politique d’Izquierda Unida, l’alliance où le Parti communiste d’Espagne joue un rôle important, et était à la même époque également conseiller de Chávez. Lui aussi est actif comme journaliste dans des médias alternatifs comme La Marea (la marée) et Cuarto Poder (le quatrième pouvoir).

Iñigo Errejón, l’actuel numéro deux, est politologue de la même université que Monedero et Iglesias. Il a passé en Bolivie quelques années pendant lesquelles il a obtenu un doctorat sur la lutte pour l’hégémonie pendant le premier gouvernement du MAS en Bolivie (2006-2009. Il a travaillé un temps aussi au Venezuela. En 2014, il a d’abord été nommé par Iglesias responsable de campagne ; par la suite, il a été élu comme responsable politique au Conseil de coordination.

La surprise électorale et la réaction de l’establishment

Aux élections européennes de 2014, Podemos a créé la surprise. Parti de rien, le parti a obtenu 8 % des voix, ce qui lui a valu cinq sièges. Bien qu’il ne dépasse pas 5 % en Catalogne, le parti fait plus de 10 % à Madrid. Ce résultat a été obtenu en bonne partie au détriment d’Izquierda Unida (IU), un front uni de gauche dont fait partie le PCE (Parti communiste d’Espagne). IU a pu obtenir 15 % dans les sondages, mais n’obtient en fin de compte, dans la liste d’unité Izquierda Plural, que 10 % (cinq sièges également). À partir de là, Podemos ne cesse de grimper fortement dans les sondages. Dans celui de novembre 2014 du journal El Pais, Podemos, sous l’impulsion du charismatique Pablo Iglesias, a même été un moment le plus grand parti. 27,7 % des Espagnols voteraient pour lui.

La réaction de l’establishment ne se fait pas attendre. Carlos Floriano, porte-parole du PP à l’époque, exprime immédiatement sa préoccupation de voir qu’un million d’Espagnols ont voté pour un parti qui « tire son modèle du Venezuela de Maduro ou du+ Cuba de Castro4 ». Il dépeint en outre les militants comme des activistes qui ne tiennent pas compte de la légalité : « Ils sont prêts à monter à l’assaut du parlement », « La légalité leur importe peu », « Ce sont eux qui ont encerclé ma maison ».

En avril 2015, Iglesias s’est attiré les foudres d’Esperanza Aguirre, présidente du PP de Madrid. Il serait un partisan du parti séparatiste basque ETA. Son parti aurait reçu illégalement 3,7 millions d’euros du Venezuela5. Podemos l’a citée en justice.

Mais à côté de Podemos, il y a aussi la montée de Ciudadanos6, « les citoyens ». Ciudadanos est une initiative catalane, née en 2006 et rassemblant des citoyens dans la dénonciation de la corruption. Le projet a acquis cette année une dimension nationale et il est considéré parfois comme le « Podemos de droite ». Le journal Expansión compare les deux partis7. Parmi les revendications de Ciudadanos : la suppression du salaire minimum, la réduction des services publics, un bonus pour les entreprises qui licencient moins, l’affaiblissement des syndicats. Iglesias a déclaré déjà que la promotion de Ciudadanos était un acte délibéré de l’establishment pour contrer Podemos.

Une autre stratégie contre la montée de Podemos, c’est d’éviter le débat sur les questions sociales. Lors des élections régionales en Catalogne (27 septembre 2015), les partis traditionnels ont réussi par exemple à centrer la lutte électorale principalement sur — pour ou contre — l’indépendance de la Catalogne. Ester Boixadera, une des forces dirigeantes des Comisiones Obreras (CC OO) de Cataluña, un syndicat de gauche, soupçonne des intentions cachées : « Il y a un certain opportunisme dans le fait de mettre en avant le séparatisme ; cela sert d’écran de fumée pour cacher l’énorme crise sociale. » Le premier ministre catalan, le libéral Artur Mas, a pu se positionner comme défenseur des Catalans contre l’exploitation par la capitale Madrid et le Premier ministre espagnol, le conservateur Marino Rajoy, comme le garant de l’unité de l’Espagne, évitant ainsi de mettre au centre du débat les lignes de fracture sociale et leur politique d’austérité à tous deux. Lors des élections nationales de décembre, le Premier ministre Rajoy n’aimerait que trop faire la même chose.

D’un mouvement citoyen à un parti politique

De son lancement en janvier 2014 jusqu’aux élections européennes en mai de la même année, Podemos a été dirigé par une douzaine de cadres qui ont pris sur eux toutes les tâches habituelles d’une équipe de campagne. Ils ont misé énormément sur la communication. De nombreux jeunes militants, membres d’associations d’étudiants et d’autres organisations politiques et sociales ont été attirés par le nouveau projet. Les gens ont commencé à s’organiser en cercles au niveau local. En peu de temps, on en trouvait dans tout le pays.

Ce n’est qu’en novembre 2014 que le mouvement a fait officiellement le pas vers la formation d’un parti politique. Dans la charte organisationnelle de Podemos8, on déclare que les partisans sont organisés dans des cercles locaux. Pour les décisions importantes, on convoque des sessions virtuelles d’une Asamblea Ciudadana, l’assemblée citoyenne. Tout le monde peut s’inscrire à Podemos dès 14 ans — en grande partie sur le site web — et peut ainsi participer aux cercles ou aux sessions de l’Asamblea Ciudadana. Il y a actuellement 350 000 inscrits.

Cette Asamblea Ciudadana élit un Consejo Ciudadano, conseil citoyen composé de 81 membres ; 67 sont élus directement — les 17 secrétaires des régions autonomes et le secrétaire général en font partie de droit. Ils exécutent les décisions prises par l’Asamblea Ciudadana et lui en rendent compte. À côté de cela, il y a le Consejo de Coordinación, conseil de coordination composé de dix à quinze personnes. Les membres de ce conseil assurent la représentation politique et institutionnelle du parti. Ils sont proposés par le secrétaire général et approuvés par le Consejo Ciudadano. Le secrétaire général est désigné par élection directe.

On essaie ainsi d’organiser une démocratie de base, mais d’après certains critiques, elle a peu d’impact au plus haut niveau. La parole d’Iglesias lui-même a un grand poids dans la désignation de ceux qui siègent au Consejo de Coordinación et c’est quand même là le centre de gravité politique. Ces procédés peuvent parfois entraîner le mécontentement d’adhérents du parti.

Cet été par exemple, on a organisé des élections pour constituer les listes de candidats pour les élections de décembre. Neuf listes différentes de candidats Podemos ont pris part à ces élections primaires. La liste de Pablo Iglesias, avec 65 candidats, a recueilli 82 % des voix. On fonctionnait avec un vote de liste. Seulement 16 % des inscrits ont émis un vote9. 500 membres de Podemos, certains occupant de hautes fonctions, ont émis une protestation. Ils n’étaient pas d’accord avec l’élaboration peu participative des listes. En Galicie, huit membres de la direction se sont retirés depuis, avec vingt conseillers communaux des villes galiciennes de Vigo et Cangas. En Andalousie aussi, ça grogne10.

Du fait de cette structure organisationnelle, on compare parfois Podemos à une « marque ». La structure organisationnelle de Podemos est donc double. Elle est d’une part particulièrement lâche et accueillante à la base, mais par contre très centralisée au sommet autour d’un très petit nombre de personnes. Pratiquement tout le monde peut se dire de la base de Podemos. Mais le lien avec le centre ou le sommet est peu transparent. L’influence de la base sur la prise de décision dans le parti l’est encore moins.

La mission et le programme de Podemos

Cette structure correspond tant au cadre d’analyse de Podemos qu’à sa vision du changement. Le Manifeste de Podemos évoque une crise de légitimité de l’Union européenne causée par le coup d’État financier contre les peuples de la zone euro. Cette crise s’exprime notamment par des expulsions de logement, des privatisations et la conversion de dettes privées en dettes publiques pour faire porter au contribuable le poids de la crise. Elle va de pair également avec une dangereuse « involution » de la démocratie, qui s’exprime entre autres dans une limitation des droits démocratiques.

Podemos en attribue la responsabilité à « la caste », en particulier tout l’establishment politique du PSOE et du PP, les lobbies et les banques privées. Cette « caste » aurait volé au peuple la vraie démocratie, explique Iglesias. On ne voit pas bien quand l’Espagne aurait connu une telle démocratie véritable. C’est par contre une analyse qui se rapproche plus de celle du Movimento 5 Stelle, le mouvement 5 étoiles, plutôt populiste de droite, de Beppe Grillo, que de celle de Syriza en Grèce. Mais, dit le Manifeste avec espoir, cette évolution n’est pas inévitable. Une candidature alternative aux élections européennes de 2014 permettrait d’y mettre fin. Elle apporterait la transparence dans la vie politique, elle restaurerait les « valeurs républicaines » et la justice sociale et rendrait à la politique un lien avec la rue. Ce n’est que des citoyens, dit-on, que peut venir la solution.

Plus que sur le rapport de forces, le Manifeste met l’accent sur un processus participatif ouvert à tous les citoyens. Il avance dix propositions politiques concrètes. Cela commence par la reconquête de la souveraineté populaire contre les mesures d’austérité imposées. Le Manifeste exige un audit de la dette et une annulation de sa partie illégitime. Pour augmenter les rentrées de l’État, il propose une taxation des transactions financières, un contrôle des mouvements de capitaux et la nationalisation des banques privées. Par ailleurs, on fait une grande place à la nationalisation (ou à la renationalisation) de services publics comme l’enseignement, les soins de santé, le transport, l’énergie et la culture. Ont leur place aussi dans les dix propositions politiques, les droits des femmes, les droits des immigrés et la préparation d’une sortie de l’Otan.

Les professeurs Juan Torres et Vincenç Navarro, économistes keynésiens, ont développé pour Podemos un plan économique avec toute une série de recommandations concrètes dont la semaine de 35 heures et la réforme de la Banque centrale européenne11. Début septembre, le parti a engagé l’économiste français Thomas Piketty comme conseiller économique pour élaborer des propositions de lutte contre l’inégalité.

Ce qui frappe, c’est qu’on ne parle pas d’ouvriers ou de travailleurs, mais surtout de peuple et de citoyens. Dans les textes et les discours d’Iglesias, on chercherait vainement le mot syndicat ou l’action syndicale. Il s’agit de mouvements citoyens. Podemos parle systématiquement aussi de « caste » et non de classes sociales. On explique ainsi la crise comme un problème de « caste » et d’ « establishment ». Le problème de l’Espagne, ce serait surtout les politiciens et banquiers corrompus qui font partie de l’establishment et non les contradictions de classe. L’État n’est pas vu comme un appareil conçu par une classe et à son service. C’est aussi la signification sous-jacente de « crise de légitimité » ou de crise de crédibilité dont parle le Manifeste.

Une stratégie électorale pour le changement

Le but de Podemos a toujours été d’occuper le centre du spectre politique, en faisant usage de la « crise organique », dit Iglesias dans la New Left Review12. Par crise organique, il veut dire la perte de confiance dans le PP et le PSOE. Le défi pour Podemos est de créer un nouveau sens commun qui leur permettrait de prendre une position transversale dans le spectre politique redessiné.

Sur la base de son analyse de l’État, que la « caste » a plongé dans une « crise de légitimité » ou une « crise de crédibilité », il ressort clairement de tous les textes et déclarations du parti que son but essentiel est la participation au gouvernement. Pour y arriver, ils veulent surtout devenir plus forts que le PSOE, nécessité selon eux pour un changement politique en Espagne. « Si nous voulons que les socialistes prennent un tournant de 180 degrés et reviennent sur leur programme d’austérité, pour que nous puissions collaborer avec eux, nous devons les battre effectivement », dit Iglesias dans la New Left Review. « Pablo est notre candidat pour gagner et former un gouvernement qui cesse d’être au service de machinations maffieuses », conclut Errejón13. Le rejet de la caste n’est donc pas nécessairement un rejet de la sociale démocratie traditionnelle. Au contraire, ils sont ouverts à la collaboration avec le PSOE si celui-ci partageait un même « projet pour le changement ».

Briser avec la politique d’austérité et toucher à la question de la dette, comme le déclare le Manifeste de Podemos, c’est, dans l’Union européenne, plus facile à dire qu’à faire. Après six mois de négociation ou presque, l’ancien ministre grec des Finances Yannis Varoufakis a déclaré qu’au niveau européen on ne négocie pas réellement14. Selon Varoufakis, il faudrait pour cela un mouvement européen. Seul un tel mouvement européen pourrait modifier fondamentalement les rapports de force. L’analyse d’Iglesias est autre. Tout comme Podemos mise au niveau national sur une victoire électorale, Iglesias rêve aussi au niveau européen à des négociations et à des modifications de traités : « Bien évidemment, nous aborderions également la question d’une réforme des traités budgétaires [européens], pour accroître les dépenses publiques par des investissements et développer les politiques sociales, notamment les retraites, mais aussi pour mettre un terme à la baisse des salaires qui érode la consommation. Une fois ces réformes acquises, et seulement alors, nous pourrions poser la question de la dette au niveau européen, dans le cadre d’une restructuration visant à lier les remboursements à la croissance économique, par exemple. Seule une stratégie à l’échelle européenne — qui n’existe pas à l’heure actuelle — permettrait d’imaginer un autre paradigme que celui des politiques d’austérité15. »

En raison du poids de l’Espagne dans la zone euro, Iglesias espère avoir une plus grande latitude de négociation que Tsipras n’en a eue. Mais quand il parle de stratégie au niveau européen, il mise sur les contradictions possibles entre les gouvernements de droite et les gouvernements plus sociaux-démocrates dans l’Union européenne. Il ne s’agit pas en premier lieu d’un mouvement européen syndical et de résistance16.

Il est d’ailleurs caractéristique qu’Iglesias juge « le projet européen » inconciliable avec la politique d’austérité. On se demande de quel projet européen Iglesias parle. D’un côté, il est bien sûr indéniable qu’il existe une autre Europe que celle des institutions européennes, une Europe de lutte et de progrès social. D’un autre côté, « le projet européen » de l’Union européenne est depuis ses débuts un projet des multinationales européennes. Se contenter de gagner les élections dans le cadre national ou européen ne suffira pas, tout aussi peu que des négociations au sein des institutions européennes, pour amener un changement fondamental d’évolution.

Positions changeantes

Le projet d’Iglesias de poser la question de la dette après la réforme des traités européens est une claire édulcoration des positions du Manifeste. En ce qui concerne l’austérité et la solidarité internationale, les positions de Podemos peuvent encore bouger.

C’est ainsi qu’Iglesias avait exprimé de manière répétée sa sympathie et son soutien pour l’ancien président du Venezuela Hugo Chávez. La presse espagnole lui avait même reproché de copier littéralement Chávez, jusque dans les mots utilisés. Mais aujourd’hui, il défend l’opposant vénézuélien Leopoldo Lopez. Celui-ci a récemment été condamné au Venezuela pour sa participation à des manifestations violentes en 2014. Il n’en était d’ailleurs pas à son coup d’essai. En 2002, Lopez avait soutenu activement la tentative de coup d’État contre Chávez.

Sur l’austérité aussi, les positions du parti semblent évoluer. Podemos a tenu d’abord, tout comme Syriza en Grèce, un discours anti-austérité. Cependant Iglesias continue aujourd’hui de soutenir le Premier ministre grec Tsipras, dirigeant de Syriza. Le dirigeant de Podemos était ainsi présent au moment de la conclusion de la campagne électorale de Syriza le 18 septembre à Athènes. Cela éveille chez certains le soupçon que Podemos serait prêt à accepter en Espagne un tel programme d’austérité dramatique. Au parlement espagnol, l’IU a voté contre le diktat de Bruxelles et les nouvelles mesures d’austérité imposées à la Grèce par l’Union européenne. Podemos a voté pour.

Un projet commun de changement ?

Depuis le début de la campagne électorale, Izquierda Unida préconise un front uni de la gauche, qui a permis de remporter des succès lors des élections communales de mai de cette année dans un certain nombre de grandes villes — avec des victoires à Madrid et à Barcelone notamment. Podemos persiste cependant à refuser de se présenter au niveau national dans un tel front uni17. Comme alternative, Iglesias propose aux cadres de l’IU — comme le jeune dirigeant populaire de l’IU, Alberto Garzon — de rejoindre simplement les listes de Podemos. Pour Iglesias, la « marque » Podemos est primordiale. Pour l’IU, l’essentiel est plutôt une discussion sur le programme. En effet les deux partis ne partagent pas les mêmes valeurs ou la même stratégie. Plus que Podemos, l’IU souligne par exemple que les élus au parlement ne sont qu’un instrument complémentaire et que les changements viendront surtout de la rue et de la culture populaire.

Le 6 octobre, Podemos a déclaré unilatéralement que les conversations entre les deux formations étaient dans l’impasse et qu’elles devraient donc se présenter séparément aux élections de décembre. Sergio Pascual, secrétaire d’organisation de Podemos, reproche à Garzon de ne pas laisser tomber son « sac à dos ». Ce que Pascual veut dire par sac à dos, c’est Izquierda Unida. En d’autres mots : dommage qu’un jeune dirigeant charismatique comme Garzon ne se joigne pas à nous. Cela semble confirmer que ce qui intéresse surtout Podemos, c’est d’absorber des membres et des cadres d’Izquierda Unida. Pour cela, on promet toute sorte d’avantages aux cadres d’IU pour autant qu’ils abandonnent l’IU au profit de Podemos. Cayo Lara, coordinateur fédéral d’IU a résumé ce sentiment comme « une espèce d’intégration » de membres de l’IU dans Podemos18. Déjà auparavant il avait utilisé l’expression d’ « OPA hostile19 ».

Conclusion

La population espagnole veut le changement. Ce n’est pas étonnant quand on sait que l’Espagne connaît un taux de chômage de 22,5 %, le deuxième plus élevé dans la zone euro, après la Grèce. Que les Espagnols en ont assez de l’austérité, du manque d’investissements publics et de l’incertitude sur leur pension de retraite, tout cela rend compréhensible la montée de Podemos. Podemos a réussi comme nul autre à s’élever à la position d’expression politique du mouvement espagnol des indignés et à conquérir une place dans le débat public. C’est une réalisation qu’on ne peut sous-estimer.

Ce qui est moins clair, c’est quelle est la meilleure stratégie pour répondre aux aspirations tant de la population espagnole que des indignés. Podemos parie tout sur la lutte parlementaire et sur des négociations à l’intérieur de l’Union européenne. L’insistance du parti sur la rupture du bipartisme et la conquête du pouvoir parlementaire est révélatrice. Nous avons vu que même en contrôlant pour ainsi dire tout le gouvernement, Tsipras n’avait pas réussi à apporter les changements promis. Cette Union européenne peut obliger un État membre à enterrer son propre parlement. Tout dépend donc des rapports de force. Podemos semble croire qu’une victoire électorale et une possible participation gouvernementale avec le PSOE pourraient produire un tel changement des rapports de force. Donner la priorité à la lutte sociale et aux mouvements de protestation, sur le plan national et sur le plan européen, ne semble pas une priorité maintenant pour Podemos. Ce choix est étonnant, précisément parce qu’il va à l’encontre des leçons qu’on peut tirer des récentes expériences du diktat de l’Union européenne contre la Grèce20.

Véronique Coteur (vcoteur at gmail.com) est traductrice. Elle est active dans le mouvement de solidarité internationale, Intal.


1 « Iglesias y Errejón: “Podemos será el nombre y eje de la candidatura” », El País en ligne, 3 octobre 2015, http://politica.elpais.com/politica/2015/10/03/actualidad/1443870343_672....

2 « Mover Ficha, convertir la indignación en cambio político », Publico.es, 14 janvier 2014, http://www.scribd.com/doc/199547061/Manifiesto-Mover-Ficha.

3 « Iglesias nombra a un equipo de 10 personas para la nueva ejecutiva de Podemos », El Diario en ligne, 17 novembre 2014, http://www.eldiario.es/politica/Pablo-Iglesias-primera-Ejecutiva-Podemos.... « La lista de nombres propuesta por Iglesias logra todos los puestos en la dirección de Podemos », El Diario en ligne, 15 novembre 2014, http://www.eldiario.es/politica/propuesta-Iglesias-puestos-direccion-Pod....

4 « Esta gente de la extrema izquierda, a éstos la ley les importa poco. Esta gente es de asaltar el Congreso, éste es el perfil » in « Floriano sobre Podemos : Estos son los que rodearon mi casa” », abc.es en ligne, 26 mai 2014, http://www.abc.es/elecciones-europeas/20140526/abci-floriano-podemos-elecciones-europeas-201405261826.html.

5 « Aguirre tendrá que responder ante el juez por acusar a Podemos de “estar con ETA” », Publico en ligne, 28 avril 2015, http://www.publico.es/politica/aguirre-tendra-responder-juez-acusar.html.

6 « Ciudadanos, the “Podemos of the right”, emerges as political force in Spain »,  The Guardian en ligne, 13 mars 2015, http://www.theguardian.com/world/2015/mar/13/ciudadanos-podemos-of-right....

7 « Podemos y Ciudadanos : las diez diferencias entre sus propuestas », Expansión en ligne, 20 février 2015, http://www.expansion.com/2015/02/19/economia/1424365293.html.

8 Podemos, « Principios organizativos », juin 2015, http://podemos.info/wp-content/uploads/2015/06/Documento-organizativo.pdf.

9 « Iglesias califica de “muy alta” la participación en primarias : ha votado el 16% de inscritos », El Confidencial, 22 juillet 2015, http://www.elconfidencial.com/elecciones-generales/2015-07-22/pablo-igle....

10 « Teresa Rodríguez pide “autonomía de los territorios” en las primarias de Podemos », El Mundo, 1er juillet 2015, http://www.elmundo.es/andalucia/2015/07/01/5593d791ca47414c418b4598.html.

11 Podemos, « Un proyecto económico para la gente », novembre 2014, https://web-podemos.s3.amazonaws.com/wordpress/wp-content/uploads/2014/1....

12 Pablo Iglesias, « Spain on Edge », New Left Review 93, mai-juin 2015, http://newleftreview.org/II/93/pablo-iglesias-spain-on-edge.

13 « Podemos no descarta acuerdos con fuerzas de cambio “se llamen como se llamen” », Expansión, 11 août 2015, http://www.expansion.com/economia/politica/2015/08/11/55ca0a74e2704e275f..., http://www.publico.es/politica/errejon-no-descarta-llegue-acuerdos.html.

14 Marc Botenga, « Grèce : du bras de fer au diktat de Bruxelles », Études marxistes 111, septembre 2015.

15 Pablo Iglesias, « Podemos, “notre stratégie” », Le Monde diplomatique, juillet 2015, p. 1 et 7, https://www.monde-diplomatique.fr/2015/07/IGLESIAS/53187.

16 Ibid.

17 Izquierda Unida, « IU lamenta que Podemos cierre la puerta a la unidad popular », 6 octobre 2015, http://www.izquierda-unida.es/node/15829.

18 « Iglesias y Garzón serán rivales en las elecciones generales del 20-D », Público, 6 octobre 2015, http://www.publico.es/politica/iglesias-garzon-dan-rota-negociacion.html.

19 Álvaro Carvajal, « Cayo Lara acusa a Podemos de lanzar una “OPA hostil” contra IU », El Mundo, 9 février 2015, http://www.elmundo.es/espana/2015/02/09/54d8a4a522601d96198b458e.html.

20 Voir Marc Botenga, op. cit.