Portugal : une formule de gouvernement originale

Table des matières: 
Études marxistes no. 113
Auteur: 
Joaquim Da Fonseca

Nous vivons une époque de grande violence économique. Le 1 % le plus riche de la population s’enrichit dans des proportions vertigineuses, alors que la majorité des Européens subit la violence des réformes d’austérité. Les partis sociaux-démocrates ne jouent plus leur rôle de défense des travailleurs et mènent une politique libérale. Les tentatives les plus timides de changer de politique, comme en Grèce, sont écrasées par la machine européenne. Dans ce contexte, le risque existe que des gens qui voient que le monde ne tourne pas rond soient de plus en plus aigris. Ce sentiment peut susciter le meilleur, dans la recherche d’alternatives, ou le pire, avec des solutions d’extrême droite, nationalistes et simplistes.

Au Portugal aussi, les gens cherchent une alternative. Mais dans ce pays, pour des raisons historiques, les partis d’extrême droite ne représentent pas le même type de menace que le FN en France. Lors des dernières élections législatives, le 5 octobre 2015, comme en Espagne, c’est la gauche « qui s’assume » qui a fait une percée : le Bloc de gauche et le Parti communiste représentent aujourd’hui 20 % de l’électorat portugais. La droite, qui dirigeait le pays depuis quatre ans, a été mise en minorité. De ce scrutin, c’est un gouvernement PS qui a émergé, appuyé, pour certaines mesures, par le Bloc de gauche et le PCP.

Que peut-on espérer d’une telle formule ? S’agit-il d’une alliance gouvernementale pour mener une politique de gauche ? Pour comprendre l’émergence de ce gouvernement PS, il faut remonter le cours des cinq années d’austérité qui ont marqué le Portugal.

L’austérité instaurée par le PS

La crise de la dette

L’austérité a frappé le Portugal dans un contexte de crise économique mondiale, à la fin des années 2000. En 2009, le pays est dirigé par un gouvernement minoritaire dirigé par le PS. Comme dans de nombreux autres pays, les banques privées font appel au trésor public pour se renflouer. Ce seront principalement la BPN et la BPP. Cependant, après avoir sacrifié ses deniers, l’État portugais a du mal à emprunter sur les marchés pour rembourser sa dette. Le Premier ministre socialiste, José Sócrates, répond par des plans d’austérité correspondant aux attentes européennes en matière de stabilité et de croissance.

Le Parti socialiste, avec l’appui des partis de droite, le parti social-démocrate (PSD) et le Parti populaire (PP), vote trois Programas de Estabilidade e Crescimento (programmes de stabilité et de croissance, PEC) entre mars et novembre 2010. Les PEC prévoient le gel des salaires et la diminution du personnel dans la fonction publique, la privatisation de nombreuses entreprises appartenant à l’État, une augmentation de la TVA de 21 à 23 %

En mars 2011, ne parvenant pas à obtenir de majorité pour son quatrième programme d’austérité, Sócrates démissionne. Des élections parlementaires ont lieu en juin.

Pacte avec la Troïka

Incapable de faire face aux échéances financières que lui impose sa dette, le gouvernement en affaires courantes annonce, le 6 avril 2011, qu’il entame des négociations avec le FMI et l’Union européenne.

Le 5 mai 2011, Sócrates conclut un accord avec la BCE, la Commission européenne et le FMI. Le Portugal reçoit un prêt de 78 milliards d’euros et doit appliquer une série de mesures budgétaires et structurelles sous la tutelle de la Troïka. Ce mémorandum exige nombre de réformes sociales, politiques, économiques et fiscales1. Les élections qui se déroulent à peine un mois après la signature du pacte suscitent l’inquiétude de la Commission européenne. Elle rappelle, à la veille du scrutin, « que l’accord devra être appliqué après les élections dans son entièreté, quel que soit le résultat de ces élections2 ». « Le succès du programme réside dans son implémentation rapide… Le prochain gouvernement doit prendre la responsabilité du programme et instaurer les mesures. »

La victoire de la droite aux élections de 2011

Le PS portugais a dirigé le pays avec les mêmes recettes libérales que les partis de droite, il a lui-même instauré les premières grandes mesures d’austérité. Les PEC étaient, selon Sócrates, un moyen d’éviter la tutelle du FMI. « Não estou disponível para governar com o FMI », disait-il en mars 2011, « je ne suis pas disposé à gouverner avec le FMI3 ». Quand, le 3 mai, il signe le mémorandum, il chante le couplet classique : « Sans nous c’eût été pire ». Il n’est pas étonnant que le Parti socialiste ait perdu les élections anticipées de juin 2011. D’autant plus que, dans un climat de panique généralisée, les médias et la presse internationale poussent le Portugal dans les bras de Passos Coelho, le leader du parti social-démocrate (PDS, de centre droit).

En juin 2011, le PDS remporte 108 sièges sur les 230 que compte le parlement portugais. Il conclut une alliance avec les partis de droite radicale CDS-PP, dont les 24 sièges lui assurent la majorité absolue, qui lui permet de mener à bien la politique d’austérité attendue par la Troïka. C’est d’ailleurs le FMI et les bailleurs de fonds que Coelho rassure le soir des élections en déclarant : « Je ferai tout pour garantir à tous ceux qui nous regardent de l’extérieur que le Portugal ne soit pas un fardeau à la charge d’autres pays qui nous ont prêté ce dont nous avions besoin pour faire face à nos responsabilités et à nos engagements4. »

Quatre années d’austérité

Zèle du gouvernement

Passos Coelho ne veut pas seulement appliquer l’austérité, il désire devancer les attentes des bailleurs de fonds, réduire le déficit budgétaire à 3 %, remodeler le Portugal.

Entre juin 2011 et la période de janvier à mai 2015, le gouvernement portugais applique quatre types de mesures5.

— La diminution drastique des dépenses publiques. Il s’agit de la réduction des budgets dans les secteurs de la santé, de l’enseignement, des transports et de la justice. Entre 2010 et 2014, le budget de la santé est réduit de 2,5 milliards d’euros. Il diminue le nombre des employés dans les services publics (professeurs, fonctionnaires, employés). Le temps de travail passe de 35 à 40 h sans compensation salariale. Les 13e et 14e mois de salaire sont supprimés pour les employés qui touchent plus de 1 000 euros nets. Il limite les allocations de chômage à 540 jours. Il recule l’âge de la pension de 63 à 66 ans.

— Une augmentation des taxes. Le gouvernement met en application la hausse de la TVA prévue par son prédecesseur, qui passe de 21 à 23 % sur les produits de consommation et de 5 à 21 % sur l'eau, le gaz et l'électricité.La cotisation sociale payée par les employés passe de 13 à 18 %. L’augmentation des tarifs est sans précédent dans les services publics comme le transport ou la santé. Par exemple, le ticket modérateur pour une visite médicale passe de 5 à 20 euros.

— La privatisation d’entreprises publiques : la poste (PTT Correios), les aéroports (ANA Aeroportos de Portugal), les entreprises énergétiques (REN pour le gaz), les transports ferroviaires (CP Carga…) et le principal assureur public (Caixa Seguros) sont vendus.

— Une politique de compétitivité et la suppression des droits sociaux. Coelho impose une diminution de 50 % des indemnités de rupture en cas de licenciement, une procédure de licenciements collectifs facilitée, une baisse de l’impôt des sociétés de 28 à 20 % et la fin des rémunérations majorées des heures supplémentaires. Entre 2010 et 2015, le nombre de Portugais protégés par une convention collective passera de 1,5 million à 300 000.

Coelho, le bon élève

Le gouvernement de Passos Coelho est un très bon élève de la Troïka. Tout au long de la législature, elle ne tarit pas d’éloges à son sujet. Merkel, Junker, Lagarde, tous passeront à Lisbonne pour féliciter les auteurs de ce modèle de responsabilité et de rigueur. Sans doute sont-ils alors trop occupés à louer les mérites de Coelho pour entendre les manifestants portugais qui se rassemblent à chacune de leurs visites pour conspuer les diktats de la Troïka6.

Voici une illustration du zèle du gouvernement : Passos Coelho ne tient aucun compte des avis de la cour constitutionnelle du Portugal qui, en 2013 et 2014, juge anticonstitutionnelles les mesures prises par le gouvernement. En avril 2013, la Commission déclare qu’« elle accueille favorablement que, suite à la décision de la cour constitutionnelle du Portugal rendue sur le budget 2013, le gouvernement portugais confirme son attachement au programme d’ajustement, y compris ses objectifs fiscaux et ses échéances dans le temps. Tout écart par rapport aux objectifs du programme, ou leur renégociation, neutraliseraient les efforts déjà consentis et accomplis par les citoyens portugais […]. La Commission a toute confiance dans le fait que le gouvernement portugais prendra les mesures adéquates pour adapter le budget dans le respect du programme soutenu par la Troïka7. »

La résistance syndicale et politique

Si Passos Coelho est le bon élève de la Commission et du FMI, les Portugais n’acceptent pas ces mesures d’austérité. La manifestation de ce refus prend plusieurs formes. Une résistance parlementaire s’organise, où les députés communistes, Verts et du Bloc de gauche tentent par tous les moyens de s’opposer aux mesures du gouvernement PSD-CDS-PP. C’est l’opposition qui saisit le tribunal constitutionnel, c’est l’opposition de gauche qui se fait le porte-voix de la résistance dans la rue et sur les lieux de travail.

Tout au long de la législature, des millions de Portugais défilent dans les rues des villes principales du pays, en septembre 2012, en novembre 2013. À l’appel des centrales syndicales et de la plus grande Confédération syndicale du pays, la CGTP, de mouvements citoyens, du Parti communiste, les Portugais sont constamment dans la rue.

Outre les rassemblements, c’est sur les lieux de travail, dans les entreprises publiques et privées que la résistance s’organise. La législature connaît plusieurs grèves générales ainsi que des grèves dans les secteurs des transports, de l’éducation, contre les menaces de privatisation de la TAP et des transports urbains de Lisbonne et de Porto. La dernière s’est déroulée dans les transports publics lisboètes en juillet 2015.

Les manifestations et les grèves mettent la pression sur le gouvernement qui, parfois, recule pour certaines mesures, notamment dans le domaine des privatisations des transports publics ou dans la réforme de l’assurance maladie. Sans cette mobilisation populaire, il y a fort à parier que le gouvernement aurait été encore plus implacable. Il n’empêche, Coelho et Portas ont maintenu le rouleau compresseur sans se soucier de la volonté populaire, exprimée au travers des élections communales de 2013 (largement perdues par la droite), des avis de la cour constitutionnelle, des grèves ou des rapports alarmants sur l’état du peuple portugais.

2014 : le pays à genoux et une économie fragilisée

En mai 2014, le Portugal a rempli son contrat avec la Troïka. Le départ des inspecteurs est fêté en grande pompe par le gouvernement, alors que la situation économique et sociale du Portugal est désastreuse. L’économie portugaise est à genoux8. La demande intérieure s’est écroulée avec la baisse des revenus, entraînant la fermeture de nombre d’entreprises et de commerces locaux. Le pouvoir d’achat a baissé de 13 % pendant la législature.

La dette publique s’est littéralement envolée pour atteindre 130 % du PIB, la production nationale a baissé de 7 %. Certes, on note une timide reprise fin 2014 et en 2015, due à l’exportation de services ou de produits semi-finis, mais l’économie reste fragile et dépendante. L’objectif de réduction du déficit n’a d’ailleurs pas été atteint : il est de 4,8 % en 2014 au lieu des 3 % prévus.

Pendant la législature, le taux de chômage a atteint 18 % de la population et 45 % chez les jeunes. S’il a baissé un tant soit peu fin 2014 (13 % en avril 20159), c’est en grande partie dû aux emplois précaires dans l’exportation de services (voir ci-dessus), à l’exclusion des travailleurs sans emploi des allocations de chômage, au fait que les Portugais qui suivent une formation non rémunérée ou qui ont un emploi à temps partiel ne sont plus considérés comme demandeurs d’emploi, et aussi à l’une des conséquences les plus frappantes de cette vague d’austérité : l’exil10. Les chiffres divergent, mais ils seraient entre 300 000 et 600 000 à avoir quitté le pays entre 2011 et 2014, soit entre 4 et 6 % de la population, des chiffres qui font penser à l’exil durant les guerres coloniales et la période de la dictature de Salazar11.

Au niveau social aussi, les chiffres sont alarmants. 30 % des Portugais vivent avec moins de 450 euros par mois12. Les demandes d’aide alimentaire ont explosé et le rapport de Caritas Portugal donne des chiffres alarmants sur la pauvreté parmi les sans-emploi, mais aussi les working poor13. Le coût de la vie a explosé dans de nombreux domaines auparavant abordables : l’éducation, la santé, les transports.

L’accès à la santé est largement déficitaire : il faut parfois attendre 11 mois pour obtenir un rendez-vous auprès d’un spécialiste et le coût des consultations a explosé14. C’est donc un peuple portugais épuisé qui se dirige vers les urnes pour le scrutin législatif d’octobre 2015.

Les élections de 2015 et le rejet de l’austérité

Quelques mois avant les élections, Passos Coelho met encore en route la phase finale de la privatisation de la TAP et des transports en commun de Porto et de Lisbonne. Le gouvernement injecte aussi 4,9 milliards de l’État dans la banque privée Espíritu Santo en août 2015. Ni les partis de droite ni le FMI ne font mystère de leurs intentions de maintenir le cap de la rigueur après le scrutin législatif.

Élections législatives du 4 octobre 2015

Le PSD et le CDS-PP se présentent sur une liste commune Portugal a Frente (PaF, Portugal d’abord), avec l’ambition de reconduire leur majorité absolue. Le PS, lui, a l’ambition de passer devant le PaF.

Si les élections du 4 octobre placent la coalition de droite en tête, le peuple portugais sanctionne en réalité le PaF qui perd sa majorité absolue en passant de 51 % a 38 %. Sur les 230 sièges que compte le Parlement portugais, le PaF n’en occupe plus que 107 au lieu de 131.

Le Parti socialiste augmente légèrement son score de 2011 : 32 % (contre 28 %) et 86 sièges (contre 74). Il rate clairement son objectif de profiter du désaveu de la droite pour devenir le premier parti du pays.

À gauche du PS deux partis connaissent un bel accroissement de leur nombre d’électeurs. Le Bloco de Esquerda passe de 5,2 à 10,2 % et de 8 à 19 députés. La CDU, l’alliance emmenée par le Parti communiste allié aux Verts, passe, quant à elle, de 7,9 à 8,3 % et de 16 à 17 députés.

La majorité des électeurs portugais est mécontente de l’austérité et de la coalition de droite. Le PS et les deux formations de gauche (CDU et Bloc de gauche) détiennent la majorité des sièges, 122 sur 230.

Quel gouvernement ?

Le soir même des élections, le Parti communiste portugais et le Bloc de gauche déclarent que, malgré de grandes divergences avec le PS, ils sont prêts à faire en sorte que le gouvernement sortant ne revienne au pouvoir et donc à discuter avec le PS pour déterminer dans quelles conditions cela pouvait se faire. Cela dans le but de mettre fin aux mesures d'austérité et d'annuler les mesures les plus violentes du gouvernement précédent. Le départ du gouvernement sortant était, selon le PCP, le message le plus urgent envoyé par les travailleurs lors des élections. Le PCP115 explique que, face au désastre sociale mais aussi économique dans lequel le pays est plongé, il s’est engagé a « répondre à l’expression de la demande de changement dans la vie politique nationale ».

Le Président de la république Cavaco Silva a tout essayé pour empêcher la formation d’un gouvernement PS. Le 22 octobre, il reconduit Passos Coelho comme Premier ministre, malgré l’absence de majorité à droite et tout en sachant que l’accord à gauche était en voie de conclusion. Cavaco Silva justifie son coup de force antidémocratique en expliquant que les Portugais doivent craindre « un manque de confiance des institutions financières de nos créanciers, des investisseurs et des marchés financiers externes16 ».

Dans les semaines qui suivent les élections, le PCP et le Bloc concluent, tous les deux séparément, un accord bilatéral avec le PS. Le PCP a déclaré que la seule alternative possible était un gouvernement PS. Il a tenu des négociations avec le PS et les deux partis sont arrivés à se concerter pour une action convergente dans un certain nombre de matières concernant des problèmes immédiats des travailleurs et du peuple portugais17. Cela concerne des mesures de base comme la hausse du salaire minimum, la baisse de la TVA, la fin des privatisations.

Il n'a pas été possible de s'accorder sur un programme gouvernemental global vu les divergences connues, qu’il s’agisse de la position face aux contraintes extérieures (l’Union européenne, l’Otan, le FMI) ou face aux intérêts du grand capital.

Le PCP s’accorde donc avec le PS sur les thèmes que le nouveau gouvernement doit aborder – dans une série de domaines, mais pas du tout sur la solution à y apporter. Le PCP s’engage à soutenir toute proposition qui rencontre les intérêts des travailleurs et à en soumettre lui-même au parlement. Cela implique aussi qu'il se réserve le droit de s’opposer à toute mesure qui irait à l’encontre des intérêts des travailleurs. Ce sera jugé au cas par cas. Le PCP suivra cette ligne de conduite « en gardant son identité, sans abdiquer sur sa nature ou tout autre chose », précise Jerónimo de Sousa, le secrétaire général du PCP, à la télévision portugaise. Le parti communiste ne sera jamais « la béquille d’un autre parti » a-t-il ajouté18. Le PCP et le Bloco n'entreront donc pas au gouvernement dirigé par Costa.
Le gouvernement de Passos Coelho sera renversé par la majorité des parlementaires (le PS, le PCP, les Verts et le Bloc de Gauche) le 10 novembre. Le gouvernement PS est finalement nommé le 26 novembre 2015, le président du PS, Antonio Costa, devenant Premier ministre.

Un gouvernement PS, pas un gouvernement de gauche

Ce n’est donc pas un gouvernement de coalition BE-PCP-PS ni même un gouvernement de gauche qui a vu le jour. Il s’agit d’un gouvernement minoritaire PS. Il sera soutenu pour certaines de ses initiatives par le Bloco, le PCP et les Verts. Le PCP a aussi assuré le PS qu’il rejetterait toute motion de méfiance contre le gouvernement PS introduite par la droite.

On fait ici le pari qu’il est possible de « faire des pas, limités, mais néanmoins importants, vers une trajectoire inversant le déclin imposé ces quatre dernières années. Cette possibilité ne doit pas être mal comprise. Elle ne dispense pas, elle exige, l’indispensable objectif de rupture avec une politique de droite et la concrétisation d’une politique patriotique de gauche. Une politique que le PCP réaffirme comme absolument nécessaire pour rompre avec le pouvoir des capitaux monopolistes et l’intégration européenne avec ses instruments de domination. Le PCP continuera à renforcer ses organisations, ses initiatives politiques et à stimuler la lutte des masses19. »

Action gouvernementale en décembre 2015 et poursuite de la lutte

Le 5 décembre, le parlement portugais (PS PCP+ PEV et BE) vote la suspension du processus de privatisation des transports publics. La vente à des compagnies françaises et espagnoles des métros, trams et bus de Porto et Lisbonne avait été amorcée par le gouvernement de Passos Coelho en 2012. Autre réalisation du gouvernement : la hausse du salaire minimum à 530 euros prévue pour la rentrée 2016.

Le gouvernement PS n’en est pas pour autant devenu un gouvernement de gauche. La hausse du salaire minimum à 530 euros est inférieure aux exigences syndicales de 600 euros. De plus, cette hausse s’accompagne d’une diminution des cotisations patronales20.

Le gouvernement PS est aussi capable de mener une politique de droite. Le 23 décembre dernier, il a fait accepter un ajustement budgétaire en vue de refinancer la banque privée Banif en lui octroyant une aide de 2,5 milliards d’euros dans le but de vendre la banque consolidée au groupe espagnol Santander… pour à peine 150 millions d’euros21. Le PS a dû s’appuyer sur l’abstention de la droite pour faire passer cette mesure. La Commission européenne s’en est félicitée, notamment la commissaire en charge de la concurrence « Les mesures [de recapitalisation grâce à des fonds publics] qui ont été autorisées aujourd’hui lui permettront de sortir du marché de manière ordonnée et permettront à une banque solide de reprendre une grande partie de ses activités dans l’intérêt de ses clients. Le gouvernement portugais récemment élu devait réagir rapidement à une situation difficile et je me félicite de la solution qui a été trouvée en coopération avec les autorités portugaises22. »

Le PCP a, quant à lui, voté contre cette mesure du gouvernement PS en expliquant qu’il agissait d’« un vote contre la politique de sauvetage des banques sacrifiant les personnes. Il s’agit d’un vote contre les diktats de l’Union européenne contraire aux intérêts des Portugais. Un vote contre les privilèges des banquiers, qui usent et abusent de l’argent des gens et font appel à l’État pour payer leurs crimes alors qu’ils circulent librement dans le pays et vivent dans le luxe. C’est un vote contre l’option qui coupe dans les salaires, les pensions, la sécurité des populations, la justice, la culture, l’éducation, la santé, pour payer les aventures des banquiers. Le système financier doit être au service des gens. C’est donc aux gens qu’il revient de contrôler le système financier. Seule une banque dans les mains du peuple ne vole pas le pays23. »

La lutte continue donc dans l’hémicycle, mais aussi dans la rue. C’est ce que déclarait le secrétaire général de la CGTP, le principal syndicat portugais, lors d’une interview accordée au quotidien Público peu avant la prise de fonction d’Antonio Costa.

Pourquoi la CGTP maintient-elle ses manifestations alors que le Parti socialiste vient de former un gouvernement ? « Pour deux raisons, expliquait Armenio Carlos. En ce moment, la participation civique des travailleurs est fondamentale. Ils doivent descendre dans la rue pour affirmer leur volonté de changement social et pour influencer ce changement social. En deuxième lieu, nous savons que des lobbys de droite favorables au patronat se mobilisent fortement pour influencer le comportement du gouvernement qui vient de s’installer. Les travailleurs et le peuple doivent donc continuer à être des protagonistes dans les décisions à prendre24. »

Une trajectoire différente

Alors que l’Union européenne est au service d’une politique ultralibérale dirigée par et pour les industriels allemands, alors que la tentative grecque de sortir de ce diktat a été écrasée par cette machine européenne, la gauche portugaise a fait le choix de tenter d’inverser la politique d’austérité.

Ce combat est essentiel et offre une perspective à une population souvent désespérée, en quête d’alternative et d’espoir. Sans cet espoir, les tentations les plus sombres peuvent saisir les peuples en Europe, comme cela s’est vu en France dernièrement.

Aujourd’hui, il s’agit sans doute de remporter des batailles mêmes limitées, sans oublier qu’à moyen terme, si l’on veut pouvoir se projeter dans le futur, un changement radical est nécessaire aussi bien au niveau économique qu’écologique et politique.

Certes, une augmentation du salaire minimum de 70 euros peut sembler maigre, mais dans les circonstances actuelles, même pour ces objectifs limités, il semble que la lutte est âpre, y compris au Portugal. Une lutte difficile notamment face à ces lobbys des forces de droite européenne, mais aussi nationale, qui vont tout faire pour écraser chaque tentative de sortir du dogme de l’austérité ultralibérale.

En Europe, les partis de gauche qui font un réel choix en faveur d’une politique populaire, progressiste, de rupture avec le capitalisme, doivent se trouver aux côtés de la gauche portugaise.

Joaquim Da Fonseca (joaquim.df at gmail.com) est coordinateur d'une maison de quartier à Bruxelles. Il a étudié l'histoire contemporaine à l'Université catholique de Louvain. 


1 Le contenu de l’accord peut être consulté sur le site du FMI, il s’agit du « Memorandum of Economic and Financial Policies », https://www.imf.org/external/np/loi/2011/prt/051711.pdf.

2 P. Wise, « Portugal warned about “deep recession” », Financial Times, 5 mai 2011.

3 Nuno Carraguiero, « Não estou disponível para governar com o FMI », Jornal do negócios, 19 mars 2011, http://www.jornaldenegocios.pt/economia/detalhe/soacutecrates_quotnatildeo_estou_disponiacutevel_para_governar_com_o_fmiquot.html.

4 « Large victoire de la droite aux législatives portugaises », Le Monde, 6 juin 2011, http://www.lemonde.fr/europe/article/2011/06/06/large-victoire-de-la-droite-aux-legislatives-portugaises_1532251_3214.html.

5 Pour une revue assez complète des mesures d’austérité et de leurs effets sur la population, consulter l’étude commandée par le parlement européen et éditée en 2015 : Mariana Rodrigues Canotilho, « The impact of the crisis on fundamental rights across Member States of the EU », Country Report on Portugal, Bruxelles, janvier 2015, http://www.europarl.europa.eu/RegData/etudes/STUD/2015/510020/IPOL_STU(2015)510020_EN.pdf.

6 Voir le récit de la visite d’Angela Merkel en novembre 2012 : Philip Wittrock, « “Merkel Get Out !”, Chancellor Faces Angry Protests in Portugal », Spiegel International, 13 novembre 2012.

7 « Statement by the European Commission on Portugal », 7 avril 2013, http://europa.eu/rapid/press-release_MEMO-13-307_en.htm.

8 Pour des chiffres sur le Portugal, consulter http://www.tradingeconomics.com/portugal/indicators.

9 Marc Berry, « Portugal, une économie dans la tourmente », La Tribune, 28 juillet 2014.

10 Romaric Godin, « Les faux-semblants de la sortie du Portugal du programme d’aide », La Tribune, 18 mai 2014.

11 Mariana Rodrigues Canotilho, op. cit., p. 13

12 Ibid, p. 14.

13 Consulter le rapport de Caritas « Caritas Cares », Portugal Report, novembre 2015, http://www.caritas.eu/sites/default/files/2015_caritas_cares_country_report_pt.pdf.

14 Mathilde Gérard, « Au Portugal, un système de santé anesthésié par l’austérité », Le Monde, 15 février 2012, http://www.lemonde.fr/europe/article/2012/05/15/au-portugal-un-systeme-de-sante-anesthesie-par-l-austerite_1694359_3214.html.

15 Statement of the PCP Central Committee Meeting on December 13 2015.

16 Ibid.

17 Joaquim Da Fonseca, « La droite perd les élections mais s’impose par la force », Solidaire, 26 octobre 2015

18 Joaquim Da Fonseca, « Le gouvernement de droite trébuche sur ses politiques d’austérité », Solidaire, 30 novembre 2015 http://solidaire.org/articles/portugal-le-gouvernement-de-droite-trebuch....

19 « Statement of the PCP Central Committee Meeting on December 13 2015 », op. cit.

20 « Comunicação Sindical, Posição da CGTP-IN sobre o Salário Mínimo Nacional », 16 décembre 2015.

21 « La banque portugaise Banif vendue à Santander », Les Échos, 21 décembre 2015, http://www.lesechos.fr/finance-marches/banque-assurances/021572526505-la....

22 « Aides d’État : la Commission autorise une aide supplémentaire de maximum 3 milliards d’euros pour la résolution de la banque portugaise Banif et la vente d’actifs à Banco Santander Totta », http://europa.eu/rapid/press-release_IP-15-6380_fr.htm?locale=FR.

23 « Só a banca nas mãos do povo não rouba o país », 23 décembre 2015, http://www.pcp.pt/so-banca-nas-maos-do-povo-nao-rouba-pais.

24 « Promessas não podem transformar-se “em enormíssimas frustrações” », Público, http://www.publico.pt/economia/noticia/promessas-nao-podem-transformarse-em-enormissimas-frustracoes-1715835.