Qu’as-tu appris à l’école ?

Table des matières: 
Études marxistes no. 112
Auteur: 
Michaël Verbauwhede

Cet ouvrage collectif1, rédigé par des militants de l’Appel pour une école démocratique (APED) mérite assurément d’être lu. L’ouvrage a en effet plusieurs mérites. Notons-en au moins quatre.

Autant le dire tout de suite, pour les habitués des textes et ouvrages de l’APED, ce livre ne révèle sans doute pas de grande surprise… et c’est sans doute là un de ses points forts ! On y retrouve une synthèse des recherches et réflexions réalisées par l’APED depuis sa création il y a vingt ans. Contrairement à d’autres écrits2, ce livre est un ouvrage de référence, un ouvrage d’ensemble. Si vous cherchez une critique du Pacte d’excellence lancé récemment ou de la dernière idée de Joëlle Milquet, passez votre chemin. Ce livre se veut « atemporel » : sauf grand bouleversement dans le système scolaire belge, il sera toujours d’actualité dans quelques années.

Ensuite, malgré ce que le titre laisse penser, l’ouvrage ne se limite pas à l’enseignement et à des débats sur des pratiques pédagogiques. Le chapitre 2 (« Qui a eu cette idée folle ? ») est entièrement consacré à l’évolution des différentes fonctions de l’école : au fond, à quoi sert l’école ? L’ouvrage replace l’éducation et l’école ainsi que leurs fonctions dans un contexte historique. Car si, durant des millénaires, « l’homme avait vécu en harmonie avec sa culture technologique » (p. 31), « le passage au machinisme et au capitalisme industriel va radicalement transformer la nature technique et sociale du travail, donc du rapport entre le travailleur et l’outil, et donc aussi, de la formation des travailleurs » (p. 35). Si les enfants sont, dans un premier temps, envoyés à l’école, c’est avant tout pour les rendre dociles et pour leur inculquer l’amour de la patrie et les valeurs bourgeoises (deuxième moitié du 19e siècle). Si l’école se massifie, notamment pour former les jeunes à un métier (première moitié du 20e siècle), elle devient aussi un puissant instrument de reproduction des inégalités de classe. Les auteurs notent que l’école dans le régime capitaliste est pétrie de contradictions : d’une part, la bourgeoisie a besoin d’une formation de qualité pour l’élite de demain et pour les travailleurs qualifiés et, d’autre part, elle refuse de donner une bonne éducation à tous les enfants du peuple, de peur de voir son pouvoir renversé.

Comment sortir de cette contradiction ? Les auteurs évitent un piège grossier : faire croire qu’avec une bonne école, on peut changer la société. C’est beaucoup plus subtil que cela. Le système éducatif est au service du système social existant. Pour les auteurs, si le capitalisme n’est pas amendable, l’école n’y peut rien. C’est le système qu’il faut changer, à travers de longues luttes. Mais, dans cet objectif, l’école doit jouer un rôle : « la révolte ne suffit pas. C’est pourquoi nous avons besoin d’une école qui puisse apporter au plus grand nombre et en particulier à ceux qui seront les exclus […] de demain un bagage aussi vaste que possible […]. [Sans savoir] on ne peut plus comprendre un monde devenu incroyablement complexe ; et sans comprendre le monde, on ne peut pas le transformer » (p. 83). Les auteurs préconisent donc un enseignement polytechnique de haute qualité pour tous dont le contenu est esquissé dans le chapitre 5 (« Savoir et comprendre pour agir »), mais aussi dans le chapitre 10 (« Une tout autre école »).

Enfin, les auteurs expliquent brillamment les raisons pour lesquelles les élèves sont « tous capables » (c’est le titre du chapitre 9). Certains tentent en effet de masquer la reproduction des inégalités sociales par l’école en utilisant des arguments pseudo-scientifiques (patrimoine génétique, différents types d’intelligence, etc.) : les auteurs expliquent point par point les raisons pour lesquelles ces théories ne tiennent pas la route. Ils y opposent une conviction, étayée scientifiquement : que les élèves sont bien sûr inégaux, mais au fond, tous capables d’apprendre, de développer « toutes les intelligences ».

L’APED étant une organisation nationale, le livre sera disponible (et légèrement adapté) en néerlandais chez EPO. Histoire de rappeler aussi que les défis de l’enseignement néerlandophone sont identiques à ceux de l’enseignement francophone en Belgique.


1 Nico Hirtt, Jean-Pierre Kerckhofs et Philippe Schmetz, Qu’as-tu appris à l’école ? Essai sur les conditions éducatives d’une citoyenneté critique, Aden, 2015, 16 euros, 223 pages.

2 Nico Hirt, Je veux une bonne école pour mon enfant , Aden, 2009 ; Nico Hirtt et Bernard Legros, L’école et la peste publicitaire, Aden, 2007.