Que faire de l'allocation universelle ?

Table des matières: 
Études marxistes no. 107
Auteur: 
Daniel Zamora Vargas

Depuis le début des années 80, l’idée d’une allocation universelle séduit largement dans le spectre politique de gauche. En trente ans, cette revendication a fait beaucoup de

chemin ; non seulement elle a trouvé des soutiens importants auprès de figures telles que Philippe Van Parijs, Ignacio Ramonet, André Gorz, José Bové ou Toni Negri, mais elle s’est également dotée d’un immense arsenal de sites, réseaux, et collectifs de soutien et de diffusion. Ayant fait l’objet récemment d’un référendum en Suisse et même d’un dossier dans Le Monde diplomatique, l’idée revient au premier plan depuis la crise économique.

Quand la gauche prône l’adoption…

L’allocation universelle consiste en ce que l’État verse à chacun une somme mensuelle suffisante pour lui permettre de vivre, indépendamment de son activité rémunérée. Dans ses versions de gauche, cette somme doit être suffisante pour permettre de vivre. Et on ne la conçoit pas sans une défense conjointe des services publics et des prestations sociales (retraites, allocations-chômage ou assurance maladie), ainsi que de certaines aides sociales. Elle devrait être versée mensuellement à chaque individu, de la naissance à la mort (les mineurs touchant un montant plus faible que les adultes) et non à chaque foyer ; aucune condition ni contrepartie ne serait exigée et elle serait cumulable avec les revenus d’un travail.

« Ainsi, chacun pourrait choisir ce qu’il souhaite faire de sa vie : soit continuer à travailler, soit conserver la jouissance de son temps en se contentant d’un niveau de consommation modeste, soit alterner. Les périodes hors emploi ne seraient plus suspectes, puisque le travail rémunéré cesserait d’être la seule forme reconnue d’activité. Ceux qui choisiraient de vivre du revenu garanti pourraient se consacrer pleinement à des tâches qui les passionnent ou qui leur semblent socialement utiles, seuls ou à plusieur. [58]. »

Pour ses partisans « la première conséquence d’un revenu de base étant de faire disparaître le chômage comme problème, on économiserait, pour commencer, les sommes engagées dans la poursuite de l’objectif officiel du plein-emplo. [59] ». « Par ailleurs, le revenu garanti étant universel et inconditionnel — il est versé à tous, pauvres et riches, ces derniers le remboursant par l’impôt —, des économies seraient réalisées en supprimant tout le travail administratif lié à la surveillance des bénéficiaires de l’aide social. [60]. »

L’allocation universelle est une allocation versée inconditionnellement et individuellement à tous. Elle se différencie d’un impôt négatif. Comme le précise Philippe Van Parijs, un partisan affirmé de cette allocation, « avec un système d’allocation universelle, les montants nécessaires pour financer le crédit d’impôt […] sont effectivement prélevés puis redistribués à tous », alors qu’avec un impôt négatif, « les transferts s’effectuent dans un seul sens : des transferts positifs (ou impôts négatifs) pour les foyers situés en dessous du point critique, des transferts négatifs (ou impôts positifs) pour les foyers situés au-dessus[61]. »

Les avantages invoqués ont de quoi séduire. Et dans les faits, ils séduisent de nombreux militants et intellectuels confrontés aux réels aspects disciplinaires et de mise au travail toujours plus présents dans nos systèmes de sécurité sociale. Comme l’écrivait Mateo Alaluf, « l’allocation universelle a trouvé dans l’effritement de la sécurité sociale sous les coups de l’activation l’espace pour se donner une jeuness. [62]… » Pourtant, malgré les points forts apparents qu’offre l’allocation universelle, son application n’est à mon sens pas souhaitable en lieu et place de notre sécurité sociale. D’abord une allocation universelle décente semble irréaliste du point de vue économique et trois raisons principales me mènent à y voir une réelle régression en termes tant philosophiques que sociaux.

Comment payer ?

Le problème se pose d’abord du point de vue financier. Aujourd’hui, en Belgique, les dépenses de la sécurité sociale — pour les allocations de chômage, les pensions, les soins de santé et les allocations familiales — et les dépenses des CPAS en assistance sociale s’élèvent à quelque 72 milliards d’euros. Un rapide calcul fait apparaître, que si on fournit, par exemple, une allocation universelle de 800 euros aux 11 millions de Belges, ce qui est très peu pour vivre, en modulant éventuellement en fonction de l’âge ou des revenus de la propriété, on obtient déjà une dépense de 105,6 milliards d’euros. Le total des recettes fiscales (110 milliards) et des cotisations sociales (50 milliards) en Belgique s’élève à 160 milliards. Pour financer l’allocation universelle minimale, il faudrait donc consacrer à cette allocation les deux tiers de toutes les recettes de l’État. Si on la double, ce qui constitue à peu de choses près le salaire minimum, cela fait 211,2 milliards d’euros, soit beaucoup plus que le total du budget de l’État, même compté de façon large comme le font les autorités européennes. À moins d’augmenter fortement les impôts, il ne resterait rien pour l’enseignement et d’autres services. À moins de faire payer au prix fort la fourniture des services sociaux, des transports publics, de l’enseignement, etc. Ce n’est certainement pas le but des partisans de gauche de cette allocation. Même avec une taxe des millionnaires qui rapporterait 8 milliards, il n’est pas possible de payer à tout le monde un revenu qui libère totalement de la nécessité de travailler. La plupart des partisans de cette allocation proposent de la financer avec une augmentation différenciée (moins pour les produits de base, plus pour les produits de luxe) de la TVA. Ils semblent oublier l’injustice d’une telle mesure qui frappe beaucoup plus fort les revenus modestes que les revenus élevés. Pour certains, cette taxe plus élevée entre dans le cadre d’un combat contre la « surconsommation » qu’il s’agit de freiner. Quoi qu’il en soit, il s’agit d’une mesure injuste.

Allocation universelle ou sécurité sociale ?

Il est particulièrement intéressant de noter que le modèle de l’allocation universelle retrouve toute sa popularité au moment même où les principales institutions de la doxa néolibérale prônent l’abolition de nos systèmes de sécurité sociale. La sécurité sociale telle que nous la connaissons est un héritage de la lutte des classes, du combat pour la protection sociale contre l’arbitraire et les risques du capitalisme et contre l’exploitation capitaliste qui entend maintenir le coût de la main-d’œuvre le plus bas possible afin de pouvoir accumuler la plus grosse plus-value possible.

Il existe en principe trois moyens de financer la protection sociale : par l’épargne qui est capitalisée et donne lieu à une rente, par la fiscalité qui donne la prééminence à l’État et par les cotisations prélevées sur les salaires qui légitiment la gestion paritaire. Le système de protection sociale revendiqué par le mouvement ouvrier, mis en place après la Deuxième Guerre mondiale, est financé principalement par les cotisations sociales, c’est-à-dire par les salaires et non par la capitalisation de l’épargne. La socialisation du salaire, c’est-à-dire l’utilisation du salaire indirect (les cotisations sociales) pour le financement de la protection sociale collective, a permis le financement des vacances, de la santé, de la retraite, de la formation et des indemnités de chômage. Le travail ne procure donc pas seulement un revenu, mais aussi des droits sociaux. Dans une vision socialiste, ce revenu « collectif » ou socialisé doit progressivement prendre une part plus importante dans le revenu total.

La sécurité sociale fonctionne comme un système par répartition. Des cotisations sont prélevées sur le salaire de ceux qui travaillent et elles sont redistribuées à ceux qui sont pensionnés, malades ou mis en chômage aujourd’hui. Ce système repose sur deux principes de base, la solidarité et l’assurance.

La solidarité signifie que les recettes vont dans une caisse collective de laquelle on puise en fonction des besoins. Certains retireront moins qu’ils n’ont versé, d’autres plus. La première forme de solidarité part d’un souci collectif pour ceux qui, pour des raisons de maladie, d’accident, de chômage ou de vieillesse, ont le plus besoin d’un soutien et d’un revenu. La seconde forme de solidarité est celle qui s’établit entre les diverses générations. Une partie du salaire (les cotisations à la sécurité sociale) de ceux qui travaillent actuellement n’est pas distribuée comme salaire direct, mais allouée en guise de pension à la génération précédente. Et il y a enfin également une solidarité verticale. On ne cotise pas en proportion du risque encouru, mais en proportion du montant du salaire.

En ce qui concerne les allocations, c’est aussi le principe de l’assurance qui joue. Celui qui a droit à une allocation perçoit un revenu en rapport avec le salaire dont il doit se passer. On assure ainsi dans une certaine mesure le maintien du niveau de vie. Le rapport entre cette allocation et l’ancien salaire porte un nom : le taux de remplacement.

Il ne s’agissait pas seulement d’obtenir l’instauration d’assurances sociales obligatoires, mais également de modalités de financement et de gestion satisfaisantes. Le système dans plusieurs pays européens est géré paritairement par les représentants des travailleurs et des employeurs.

Pour les patrons, c’est un système trop onéreux et les tentatives de revenir à des formules alternatives, moins exigeantes, n’ont jamais été abandonnées. Ils propagent l’idée que la réduction des cotisations pour la sécurité sociale est aussi à l’avantage des travailleurs. Les charges sociales seraient devenues intenables pour notre position concurrentielle, disent-ils. Ils veulent se débarrasser de cette charge salariale indirecte. Ces dernières années, ils ont obtenu ce qu’ils voulaient.

Mais pour les travailleurs, les cotisations à la sécurité sociale font intégralement partie du salaire que, par ses luttes, le mouvement ouvrier a arraché aux patrons. Oui, on cède beaucoup en salaire indirect, mais cela compte également pour beaucoup lorsqu’on en a besoin. Sans la sécurité sociale, 40 % des familles vivraient sous le seuil de pauvreté.

L’allocation universelle pose des questions de principe importantes, jusqu’à déstabiliser les droits sociaux issus du travail.

Revenu de remplacement ou allocation universelle ?

Examinons le principal avantage invoqué en faveur du système proposé : l’inconditionnalité. Les systèmes classiques que nous connaissons offrent une allocation de remplacement et non universelle. Cela veut dire très concrètement qu’elle n’est perçue qu’en cas de perte d’emploi ou d’incapacité de l’exercer. Elle n’est donc destinée qu’aux « non-actifs ». L’allocation universelle, au contraire, est versée à tout le monde, peu importent le revenu et l’activité. Cette distinction est importante étant donné que cela implique qu’elle sera perçue même dans le cadre d’un emploi.

Cette différence a pourtant des effets ambigus. En effet, si les individus reçoivent déjà une allocation, le salaire n’est plus qu’un complément ; il peut être réduit. Comme l’explique Philippe Van Parijs lui-même, cela crée « la possibilité d’offrir et d’accepter des travaux faiblement rémunérés, possibilité qui n’existe pas actuellement[63] ». Il précise cependant immédiatement que l’allocation permet de créer un « pouvoir de négociation » pour que « les moins avantagés puissent, autant que faire se peut, distinguer entre des travaux intéressants ou prometteurs et des travaux dégradant. [64] ». Cependant ce « pouvoir de négociation » est entièrement déterminé par le niveau de l’allocation. Si elle est faible, il devient absolument nul et il est assez probable que vont proliférer des formes ultra-précaires d’emploi qu’on pourra difficilement refuser. Mateo Alaluf renvoie à une expérience des chercheurs du département d’économie appliquée de l’ULB Dulbea qui avaient effectué en 1998 un exercice de simulation des effets de l’application en Belgique du système d’allocation universelle élaboré par Anthony Atkinson. « La proposition consistait à verser un montant fixe et inconditionnel à toute personne en remplacement partiel ou complet du système de protection sociale. Sans entrer dans le détail, on peut convenir sans difficulté, qu’à dépenses sociales constantes, quelles que soient les hypothèses retenues, les résultats ne furent guère concluants pour l’instauration d’un tel système, aussi bien pour les groupes à faible revenu, qu’en ce qui concerne la répartition des revenu. [65]. »

Dans ce cas de figure, nous serions alors confrontés à la situation que décrit très bien Mateo Alaluf, où les allocataires seraient « obligés d’accepter du travail à n’importe quel prix pour arrondir leur allocation. Il en résulterait une dégradation du marché du travail et la prolifération de “ boulots ” mal payés. Le revenu inconditionnel contribue ainsi à institutionnaliser, selon les termes de Robert Castel, “ le précariat . [66]. » Notons qu’une grande majorité des versions de cette allocation offre effectivement un revenu de base très modeste. Une allocation universelle décente est, nous l’avons dit, impossible à financer. S’il devait fonctionner, le système représenterait une subvention aux employeurs et serait un facteur de dérégulation du marché de l’emploi, de précarisation et de dualisation de la société.

Quant à la possibilité de « vivre du revenu garanti pour se consacrer pleinement à des tâches qui les passionnent ou qui leur semblent socialement utiles, seuls ou à plusieur. [67] », elle ne semble pas très réaliste. La médiocrité du revenu inconditionnel et la nécessité de le compléter pourraient, au contraire, entraîner la prolifération d’emplois contraints et peu rémunérés. Des minima sociaux d’un niveau suffisant, une diminution du temps de travail et de la durée d’activité semblent de meilleurs moyens de développer des activités libres, autonomes et utiles. On peut d’ailleurs craindre qu’une allocation universelle détachée d’un emploi rémunéré ne fasse disparaître tout moyen de pression sur le monde politique pour combattre le chômage massif. Même si une partie des sans-emploi vivait mieux grâce à une telle allocation, le problème de leur isolement et de leur dévalorisation sociale resterait. En effet, dans une société qui tire sa richesse du travail, le sens de la vie, le statut social et l’estime de soi de l’homme proviennent de sa place dans la vie active, de son travail.

Mais pour bien comprendre l’origine de la popularité de la revendication, tant à gauche qu’à droite, il convient de faire un petit détour par l’histoire.

Un soutien nommé Milton Friedman

Sans aucun doute, peu de partisans actuels de l’allocation universelle le savent, mais la version moderne de cette idée est issue entre autres de l’alternative au Welfare State que Milton Friedman popularise en 1962 dans son fameux ouvrage Capitalism and Freedom, puis, de manière encore plus large en 1980, dans Free to Choose[68]. Cette alternative, c’est l’impôt négatif. Bien qu’il n’ait pas inventé ce système, il a largement contribué à en populariser la formule. L’idée est relativement simple ; l’État offrirait une allocation (un impôt négatif) sur une base individuelle à toute personne se trouvant en dessous d’un certain seuil. Cela veut concrètement dire qu’en dessous d’un certain niveau de revenus, l’État rend de l’argent de manière à constituer un socle minimal de revenus. Il n’est plus question de faire de différence entre ceux qui travaillent ou pas, les « méritants » ou les « non-méritants », tout le monde reçoit, en dessous du seuil, un complément du gouvernement. Évidemment, pour Milton Friedman, cela va de pair avec la fin des services publics. Selon ses conceptions, il est préférable de financer directement les individus et non des services collectifs. Il considère donc l’allocation comme une alternative souhaitable aux services publics, qui renforce la dynamique du marché. En France, c’est à travers l’ouvrage de Lionel Stoléru, Vaincre la pauvreté dans les pays riches[69], que ce débat apparaît dès 1974. Conseiller technique au cabinet de Valéry Giscard d’Estaing, Stoléru prône alors une réforme radicale de la sécurité sociale qu’il compare à une passoire inefficace pour lutter contre la pauvreté. À ses yeux, ce système permettra de s’attaquer directement aux effets de la pauvreté (en versant l’allocation) sans perdre du temps à discuter des bénéficiaires.

Dans le tiers monde, là où l’on a le plus expérimenté des versions circonscrites de cette allocation, le constat est particulièrement révélateur. Au tournant des années 90, il se produit une transformation importante des politiques d’aide aux pays du tiers monde. D’un discours axé sur le développement et l’accès aux droits, c’est « la lutte contre la pauvreté » qui est devenue l’objectif centra. [70]. Les principales organisations internationales (FMI, PNUD, ONU…) mettent alors tout en œuvre pour « réorienter le projet de développement » autour de « l’élimination de la pauvreté[71] ». Durant cette décennie, le thème de la pauvreté devient l’enjeu central et l’allocation universelle une réponse en vogue. Ce changement est à situer dans le contexte de la fin de la guerre froide, à un moment où il s’agirait de faire « table rase » des « dogmes du passé » notamment en ce qui concerne le rôle de l’État et la redistribution des revenus dans les politiques de développement. De ce point de vue, « aussi paradoxal que cela puisse paraître à première vue, la lutte contre la pauvreté constitue un recul par rapport à la protection sociale existante connue dans le monde occidental et plus ou moins embryonnaire dans le monde pauvre[72] ». À ce titre, il est par ailleurs intéressant de lire les textes des principales organisations internationales à ce sujet. On peut ainsi lire dans les rapports du PNUD que si « la réduction de la pauvreté tend encore à être identifiée avec la sécurité sociale ou la protection sociale » cela part « peut-être de bons sentiments », mais est en réalité « inefficac. [73] ». Aux yeux de l’organisation du développement, « la sécurité sociale ne représente peut-être pas le meilleur emploi qu’un pays en développement peut faire des ressources dont il dispos. [74] ». Ici, il apparaît donc clairement que la lutte contre la pauvreté et l’allocation universelle ne sont que des solutions libérales à la sécurité sociale. Elles n’offrent pas « de protection contre le marché, mais une chance — et un devoir — d’y participer ». Précisément, car elles s’écartent « d’une logique de justice sociale qui ne peut faire l’impasse sur l’inégalité et la redistribution des richesse. [75] ».

En ce sens, il n’est pas anodin de voir les plus grandes fortunes mondiales s’engager dans ce combat contre la pauvreté ou pour une forme d’allocation universelle dans le monde tout en défendant, sans contradiction apparente, la libéralisation des services publics dans ces pays, la destruction de tous les mécanismes de redistribution des richesses et les « vertus » du néolibéralisme. Ces nouvelles stratégies permettent alors d’inclure les questions sociales dans l’ordre du jour politique sans pour autant devoir lutter contre les inégalités et les mécanismes structurels qui les produisent. Cette évolution accompagne donc pleinement le néolibéralisme. Elle veut faire des pauvres des agents économiques rationnels, mais leur refuse toute forme de service public. On verse une allocation plutôt que d’offrir des droits collectifs. Milton Friedman serait heureux de l’entendre.

Cela ne veut évidemment pas dire que pour ces pays, où il n’existe bien souvent plus aucune forme de protection sociale, l’établissement d’un revenu garanti soit une mauvaise chose. Bien souvent cela peut améliorer le quotidien de nombreuses personnes. Cependant, pour les raisons déjà mentionnées, il est problématique que cette lutte se soit substituée à celle qui exige une véritable sécurité sociale et des services publics universels. Il s’agit donc aussi d’une lutte politique et idéologique sur la vision de la justice sociale que nous voulons diffuser, soit une conception de lutte contre les inégalités, soit simplement une allocation filet de sécurité pour ceux qui vivraient en dessous d’un seuil où la vie est impossible.

Une approche technique du problème

D’ailleurs, comment prendre au sérieux une revendication dont l’efficacité (selon le niveau de l’allocation) dépend d’un facteur politique qu’elle ne prend absolument pas en compte ? Comment imaginer qu’on puisse instaurer une allocation élevée tout en marginalisant le syndicat et en détruisant la sécurité sociale, principale institution construite par le monde du travail pour défendre ses droits ?

Cette question nous renvoie directement à l’importance non seulement économique, mais aussi (et c’est rarement souligné) politique des institutions de la sécurité sociale, du Code du travail et du rôle des syndicats impliqués dans les décisions en matière de sécurité sociale… L’allocation universelle, c’est le remplacement d’un système existant par un autre. Dans le scénario de l’allocation universelle, il n’y a plus de place pour les syndicats, ils sont purement et simplement évincés de l’équation. Cela montre d’ailleurs bien à quel point ses partisans entretiennent une lecture très technique des questions sociales. Au fond, en dehors de toute notion de rapport de force, l’application de la mesure serait à même de résoudre tous les problèmes (stress au travail, salaires, chômage…). C’est évidemment une illusion, car, avec ou sans allocation universelle, c’est essentiellement au travers du rapport de force (politique et social) qu’on peut maintenir des garanties sociales et conquérir de nouveaux droits. Le montant des allocations de remplacement — ou d’une éventuelle allocation universelle — n’est jamais défini par des considérations techniques, mais par le rapport de force politique. Plus il est en faveur des classes possédantes, plus on réduit les prestations et plus il est du côté des formes organisées du salariat, plus elles augmentent. Ne pas considérer cette question, tout en projetant de manière tout à fait aléatoire différentes sommes (des plus minces pour les versions libérales aux plus élevées pour les versions de gauche) montre à quel point le débat a été enfermé dans une lecture purement technique du problème.

Conclusion : allocation universelle ou lutte contre les inégalités ?

En termes philosophiques, il convient alors de s’interroger sur le déplacement, dans le débat public, d’un questionnement sur les inégalités à un débat sur la pauvreté. Il est en ce sens intéressant de remarquer que Lionel Stoléru, dans le même esprit que Milton Friedman, utilisait un argument philosophique de fond, faisant une différence entre une politique qui cherche l’égalité (qu’il appelle socialisme) et une politique qui veut simplement supprimer la pauvreté sans remettre en cause les écarts de revenus (libéralisme). Pour lui, « les doctrines […] peuvent inciter à retenir soit une politique visant à supprimer la pauvreté, soit une politique cherchant à plafonner l’écart entre riches et pauvres[76] ». C’est ce qu’il nomme la « frontière entre pauvreté absolue et pauvreté relativ. [77] ». La première renvoie simplement à un niveau déterminé arbitrairement (auquel répondent l’impôt négatif ou l’allocation universelle) et l’autre aux écarts généraux entre les individus (auxquels s’adressent la sécurité sociale et l’État social). Aux yeux de Stoléru, « l’économie de marché est capable d’assimiler des actions de lutte contre la pauvreté absolue », mais « elle est incapable de digérer des remèdes trop forts contre la pauvreté relativ. [78] ».   Cependant, pour Stoléru, les inégalités ne sont pas, en soi, un problème dans la mesure où elles permettent l’investissement et la croissance.  « Si on touche au “ haut ”, écrit-il, alors on touche au cœur du dynamisme de l’économie de marché, sa capacité à investir, à créer, à choisir les investissements… » Faire cela serait donc « enlever à l’économie concurrentielle à la fois la boussole qui la dirige et le ressort qui la propulse, et c’est donc faire prendre en main son destin par l’État. Faire prendre en main le destin de l’économie par l’État, c’est ce que j’appelle le socialism. [79]. » Voilà pourquoi, argumente-t-il, « je crois que la distinction entre pauvreté absolue et pauvreté relative est en fait la distinction entre capitalisme et socialisme. [80]. » La sécurité sociale, ce n’est évidemment pas le socialisme,  mais, aux yeux de Stoléru, elle y mène inexorablement. Les récents travaux de Thomas Piketty ou de Richard Wilkinson ont démontré comment cette théorie justifie dans la pratique une redistribution des richesses de la société vers le un pour cent les plus riches au détriment de la grande masse de ceux qui vivent de leur travail ou qui en sont privés. Mais nous ne pensons pas non plus que la sécurité sociale puisse conduire à un capitalisme sans crises, sans chômage. Elle peut avoir un effet tampon : grâce aux allocations de la sécurité sociale, le pouvoir d’achat des gens ne baisse pas aussi fortement en cas de maladie, de pension ou de chômage. Et cela est nécessaire pour permettre aux travailleurs de mener une vie digne. Mais cela n’empêche pas les crises aiguës. Et dans ces crises, comme celle que nous vivons, la sécurité sociale — les pensions, les allocations de chômage et l’assurance maladie — est sous les tirs de barrage quotidiens du patronat. Alors que c’est justement en période de crise que le besoin de sécurité sociale est le plus grand. Ceci montre le caractère relatif et provisoire des conquêtes sociales sous le capitalisme et la nécessité de les défendre jour après jour.

La popularité de l’allocation universelle marque en réalité le triomphe de l’idéologie néolibérale, idéologie qui se refuse, dans toute politique sociale, à poser les inégalités comme question centrale de nos démocraties. Au fond, il s’agit d’une lutte, illusoire, contre la pauvreté sans lutter sérieusement contre les inégalités.

Aujourd’hui, ce dont nous avons besoin ce n’est donc pas d’une allocation universelle, mais d’une extension de notre sécurité sociale. Attaquée de toutes parts, il faut la renforcer et non la détruire. En effet, le système d’allocation universelle n’a pas le monopole de l’individualisation des droits et du découplement du revenu et du travail (pensons aux retraites, au chômage…). Nous devons évidemment prendre les lacunes du système actuel au sérieux et revendiquer l’individualisation des droits sociaux, l’instauration de minimums sociaux à hauteur du seuil de pauvreté et le renforcement de la spécificité de notre système. Ainsi, au lieu de prendre le lent démantèlement de notre sécurité sociale pour une réalité inéluctable, battons-nous pour la reconstruire de manière encore plus ambitieuse.

Daniel Zamora Vargas (dzamora66 at gmail.com) est chercheur en sociologie au FNRS (Université Libre de Bruxelles) et à l’Institut d’études marxistes.


[58] Mona Chollet  : « Imaginer un revenu garanti pour tous », mai 2013, www.monde-diplomatique.fr/2013/05/CHOLLET/49054.

[59] Ibid.

[60] Ibid.

[61] Philippe Van Parijs, « Allocation universelle, une idée simple pour le 21e siècle », dans Jean-Paul Fitoussi et Patrick Savidan (dir.), Comprendre, no 4, « Les inégalités », Paris, PUF, octobre 2003, pp. 155-200, trad. fr. par Solange Chavel. Version disponible en pdf : http://www.inegalites.fr/IMG/pdf/Van_Parijs-2.pdf, p. 7.

[62] Mateo Alaluf, « L’allocation universelle contre la protection sociale », rtbf.be info, 14 juin 2013, www.rtbf.be/info/opinions/detail_l-allocation-universelle-contre-la-prot....

[63] Philippe Van Parijs, op. cit., p. 9.

[64] Ibid, p. 10.

[65] Mateo Alaluf, op. cit.

[66] Mateo Alaluf, op. cit.

[67] Mona Chollet, op. cit.

[68] Milton Friedman, Rose Friedman, Free to Choose : A Personal Statement, Harcourt Brace Jovanovich, New York, 1980, p. 97. En français, La liberté du choix, Belfond, 1980.

[69] Lionel Stoléru, Vaincre la pauvreté dans les pays riches, Flammarion, Paris, 1974.

[70] Francine Mestrum, Mondialisation et pauvreté, L’Harrmattan, Paris, 2002.

[71] Ibid., p. 13.

[72] Ibid., p. 23.

[73] PNUD, Vaincre la pauvreté humaine, Rapport du PNUD sur la pauvreté 2000. New York, PNUD, 2000, pp 42-44.

[74] PNUD, Rapport mondial sur le développement humain, Paris, Economica, 1991, p. 55.

[75] Francine Mestrum, op. cit., p. 24.

[76] Lionel Stoléru, op. cit., p. 237.

[77] Ibid., p. 286.

[78] Ibid., p. 287.

[79] Ibid., p. 289.

[80] bid., p. 286.