Que serions-nous sans la classe ouvrière ?

Table des matières: 
Études marxistes no. 114
Auteur: 
Rik Vermeersch

On l’attendait : une actualisation d’un classique des années 70

Voici quarante ans environ, l’historien Jaak Brepoels publiait une histoire du mouvement ouvrier belge. Les exemplaires de ce livre se sont vendus comme des petits pains et ont été lus avec grand intérêt, surtout dans les milieux progressistes. Entre-temps, bien des recherches complémentaires ont été effectuées, lesquelles se sont traduites par une édition complètement remaniée192. Et ce n’est pas trop tôt. Dans l’actuel contexte des attaques directes contre notre sécurité sociale, notre droit de grève, nos syndicats et nos mutualités, une histoire actualisée du mouvement ouvrier belge était plus que nécessaire.

Dans son livre, l’auteur fait montre d’une grande passion pour l’histoire sociale et d’un respect très marqué envers la classe ouvrière. Il estime pleinement le rôle des petites gens, hommes et femmes qui, par leur lutte, ont forcé le progrès social.

La lutte sociale est pareille à un mouvement de va-et-vient, apprenons-nous : « Si l’on considère dans son ensemble le demi-siècle qui vient de s’écouler, on découvre un schéma récurrent : des périodes de rudes confrontations entre le capital et le travail, sous forme d’agitation, de grèves et de manifestations, alternant avec des années de relative paix sociale au cours desquelles les revendications des rues ont été mises en application et les relations du travail se sont améliorées. »

Ceux qui hésiteraient à prendre en main un ouvrage d’histoire ne doivent pas s’effrayer de la longueur de celui-ci : le livre se lit d’une seule traite et il est abondamment illustré.

La confiscation de la Révolution belge

Jaak Brepoels commence son récit en 1830, quand ce qui allait devenir la Belgique se trouvait encore sous le régime hollandais. À Bruxelles, la classe ouvrière en augmentation vit dans des conditions miséreuses. Un accroissement des impôts sur le pain et la viande fait littéralement déborder le vase. La petite bourgeoisie des avocats, journalistes et petits artisans veut des réformes démocratiques et suit avec méfiance la révolution à Paris. Un processus révolutionnaire se met en route : le prolétariat dresse des barricades et défait les troupes hollandaises.

Mais la classe ouvrière ne s’est pas organisée de façon durable. Les dirigeants bourgeois s’approprient le pouvoir et détournent le soulèvement à leur avantage. Après une intervention directe et une aide financière de la famille Rothschild, Léopold de Saxe-Cobourg et Gotha devient le premier roi des Belges. Les 40 000 citoyens les plus riches élisent un Parlement. La classe ouvrière n’a rien gagné, ou pas grand-chose. La loi Le Chapelier interdit aux travailleurs de s’organiser. Faire grève est illégal. Les instigateurs des actions de protestations sont licenciés.

Il s’ensuit une longue période d’accumulation capitaliste, de développement industriel et d’extension de la classe ouvrière. Les conditions de travail sont exécrables. Les ouvriers travaillent six jours par semaine et douze heures par jour au moins. Le travail des enfants est la règle générale, et même dès l’âge de six ans dans les charbonnages. Les salaires sont très bas. Les propriétaires des usines sont tout-puissants. Les logements insalubres, l’alimentation très peu variée, l’alcoolisme largement répandu… ce sont autant de facteurs d’une espérance de vie très courte. L’Église prend le parti des nouveaux riches et invite les travailleurs à se satisfaire de leur sort. Un appel qui n’a que peu d’impact, car les révoltes ne se font pas attendre. La colère, longtemps accumulée, s’exprime d’abord par des destructions de machines et par le pillage des boulangeries. Mais des travailleurs qualifiés se rendent bien vite compte de la nécessité de s’organiser : ils fondent des caisses d’entraide et des mutualités. Plus tard, les ouvriers tisserands et filateurs de Gand donneront vie — sous couvert d’une caisse d’assistance — au premier syndicat d’usine. À Bruxelles, dans les années qui suivent la Révolution belge, Jacob Kats, un tisserand qui s’est élevé au rang d’instituteur, est l’un des premiers à entraîner des ouvriers avec lui.

Proudhon, un anarchiste français qui préconise un système de coopératives, en marge du capitalisme, exerce une grande influence. Il se fait toutefois vertement critiquer par le jeune Karl Marx qui, à Bruxelles, entre 1845 et 1848, pose les bases théoriques du mouvement ouvrier socialiste. Marx est la figure centrale lors de la fondation de l’Association internationale des travailleurs (ou Première Internationale) à Londres en 1864. Dans bien des pays d’Europe, cette nouvelle organisation connaît un développement tumultueux. En Belgique, après d’importantes grèves dans le Borinage et à Charleroi, elle finit par compter jusqu’à 60 000 membres. De nouvelles formes d’organisation (syndicats, mutualités et coopératives) et de nouvelles idées voient le jour.

Ce sont également des membres de l’Internationale qui, à Paris, dirigent le premier État ouvrier, la Commune de Paris. Après la défaite et la répression sanglante de cette dernière, le mouvement connaît une période de régression et de réorganisation.

La lutte pour le suffrage universel et le Parti ouvrier belge

En Belgique aussi grandit le besoin d’un nouveau parti des travailleurs. Au café Le Cygne, à la Grand-Place de Bruxelles, le Parti ouvrier belge (POB) est fondé en 1885. Le jeune parti réunit 59 groupes, surtout à Bruxelles et en Flandre. L’influence du marxisme et du proudhonisme est présente mais, dès le début, le programme est réduit à des points réalisables dans l’immédiat. Le suffrage universel est la principale revendication du parti. En quelques dizaines d’années naît, dans tout le pays, un réseau de coopératives, de maisons du peuple, de mutualités, de caisses d’épargne et de syndicats. Sur base de leur nombre de membres, ces organisations obtiennent le droit de vote au sein du POB.

Dans la législation du travail, pendant ce temps, pas grand-chose n’a changé. Jusqu’à ce qu’en 1886, une grève générale dans les provinces de Liège et du Hainaut fasse trembler le pouvoir dirigeant. Ce qui a commencé comme une commémoration de la Commune de Paris dans la ville de Liège se mue en un soulèvement massif des mineurs et des ouvriers des usines. À Charleroi, 24 ouvriers sont tués et il y a plus de 100 blessés. La bourgeoisie belge est lourdement secouée. Une commission d’enquête parlementaire est mise en place pour examiner les conditions de vie et de travail des ouvriers. C’est à partir de là que la législation va lentement se modifier.

Jusqu’à la Première Guerre mondiale, le suffrage universel reste la revendication centrale autour de laquelle le POB mobilise son propre parti et ses alliés. Les hautes instances du parti sont d’avis que, par le suffrage universel, on pourra passer progressivement au socialisme. Les dirigeants estiment dès lors pouvoir faire l’économie d’une révolution. Une première grande grève générale en 1893 rapporte le suffrage universel tempéré par le vote plural. Désormais, tous les hommes de 25 ans peuvent voter ; toutefois, les revenus plus élevés reçoivent deux ou trois voix. La première participation du POB aux élections de 1894 lui attribue 28 élus. Les dirigeants intellectuels du parti, Vandervelde et Bertrand, sont élus par les mineurs de Charleroi et par les tailleurs de pierre de Nivelles ; le dirigeant gantois du POB, Anseele, débarque au Parlement grâce aux voix des ouvriers liégeois. Pour la première fois, on retrouve également des ouvriers dans l’hémicycle. Ils se servent de leur mandat pour dénoncer les situations déplorables.

Jusqu’à la Première Guerre mondiale, la lutte pour le suffrage universel à une seule voix (un homme = une voix) se poursuit, accompagnée de manifestations et de deux grèves générales (1902 et 1913). Les dirigeants du parti ne sont pas inconditionnels de ce moyen d’action qu’est la grève. Pour eux, ce sont l’activité parlementaire et la mise sur pied de leurs propres organisations qui ont la priorité. Durant cette époque, les socialistes et les libéraux travaillent en étroite collaboration contre le parti catholique. L’anticléricalisme des deux courants favorisera la montée d’un mouvement autonome des travailleurs chrétiens. Au sein des organisations corporatistes catholiques se développe, étape par étape, une aile ouvrière qui, en 1912, débouche sur la création de la CSC, la Confédération des syndicats chrétiens.

À la veille de la Première Guerre mondiale, le POB, flanqué de toutes ses organisations affiliées, s’est développé en un grand parti. De son côté, le mouvement des travailleurs chrétiens est devenu progressivement autonome, il se développe rapidement et, surtout en Flandre, devient un important concurrent du POB. Il n’empêche que la situation sociale de la classe ouvrière n’a toujours que peu progressé.

Le POB au sein du gouvernement

L’auteur ne s’étend guère sur l’attitude du POB juste avant et pendant la Première Guerre mondiale ni non plus sur l’influence de la révolution russe (1917) et de la révolution allemande (1918) ou sur la fondation de la Troisième Internationale (communiste). Il constate pourtant que la crainte du communisme va mettre beaucoup de choses en mouvement après la guerre. Le 11 novembre 1918, le jour de l’Armistice, une compagnie très sélecte avec, entre autres, Émile Francqui (Société Générale), le libéral Janson et Anseele (POB), se rend chez le roi Albert au château de Loppem. « Dans un cadre plaisant, un certain nombre de décisions importantes ont été prises. Il s’était avéré que les socialistes n’étaient pas des émeutiers et la chose avait été appréciée. Avec l’octroi du suffrage universel pour les hommes et la liberté syndicale, le POB avait obtenu ce qu’il avait demandé. » Dans ce contexte, le POB obtient trois ministres au sein d’un gouvernement d’unité nationale. Pendant quelques années, les rapports de force restent encore avantageux et l’indexation automatique des salaires (1920) ainsi que la journée des huit heures sont obtenues. Les syndicats se muent en de grandes organisations avec des permanents, des locaux bien à eux et une masse de membres. Dans l’entre-deux-guerres, « l’ancien réformisme, qui associait toute une rhétorique révolutionnaire grandiloquente à des objectifs à court terme » meurt « d’une mort lente, pour faire place à une stratégie parlementaire. Celle-ci offrait encore moins de perspective de percée rapide du fait que la classe ouvrière seule n’allait jamais pouvoir obtenir la majorité parlementaire. »

C’est de cette période (1921) que date également la fondation du Parti communiste de Belgique. Durant les dix premières années de son existence, le PCB reste un petit parti. Ce n’est qu’en 1932, en pleine crise économique et après que les mineurs du Borinage ont en masse arrêté le travail, que le PCB peut s’assurer un solide ancrage. La grève s’étend à Charleroi, La Louvière et prend des proportions révolutionnaires. « La grève connut un succès relatif, puisqu’elle mit un terme aux diminutions salariales successives et à la politique de déflation. »

Quatre ans plus tard, en 1936, le pôle d’attention se déplace une fois de plus. Au port d’Anvers, une grève générale éclate après que les fascistes ont abattu deux socialistes. La grève se propage rapidement vers la Wallonie et se retourne contre le patronat avec une revendication en faveur de l’augmentation des salaires, du salaire minimum, de la réduction du temps de travail et des congés payés. « Par son ampleur, son front commun et son radicalisme, la grève dépassa toutes celles qui l’avaient précédée. » Les grévistes — plus d’un demi-million — atteignent leur objectif. C’est depuis la grève de 1936 que les salariés bénéficient de vacances annuelles.

Les dernières années précédant la Seconde Guerre mondiale sont placées sous le signe de la lutte contre le fascisme, entre autres, dans le soutien aux républicains espagnols et aux réfugiés politiques allemands. Cela n’ira toutefois pas jusqu’à la mise en place d’un Front populaire, comme en France, et la chose est due surtout au fort courant anticommuniste au sein du POB, du syndicat socialiste et du mouvement des ouvriers chrétiens.

Une position divisée au début de l’occupation allemande

Au début de la Seconde Guerre mondiale et de l’occupation, Henri De Man, président du POB, dissout le parti et appelle à la collaboration avec l’Ordre nouveau. À la Commission syndicale, c’est-à-dire l’aile syndicale du POB, 12 des 22 centrales obtempèrent à cet appel.

Mais il y a également une résistance et celle-ci vient du Front de l’indépendance, une coordination dirigée par le PCB. Dans le plus grand nombre d’entreprises possible, des comités syndicaux de lutte sont organisés. Le 1er mai 1941, sous la direction du porte-parole du PCB, Julien Lahaut, 100 000 travailleurs se mettent en grève à Liège. Le PCB paiera le prix fort pour son rôle de pionnier dans la résistance : des 20 000 membres au début de la guerre, environ 20 % ne survivront pas à l’occupation. Mais, immédiatement après la guerre, les membres afflueront : en très peu de temps, le parti passera à 80 000 membres.

En Belgique occupée, la crainte d’une radicalisation à la base et de troubles possibles à la libération pousse certains dirigeants syndicaux et cercles patronaux dans les bras les uns des autres. Quelques mois avant la libération, ils atteignent un accord : le pacte social, qui allait devenir la charte de la politique de l’après-guerre. Avec Achille Van Acker et Paul-Henri Spaak, le parti socialiste va participer très tôt au pouvoir après la guerre. Déjà le 28 décembre 1944, les fondations de la sécurité sociale sont posées. Un arrêté-loi réglemente les pensions, l’assurance maladie invalidité, l’assurance chômage, les allocations familiales et les vacances annuelles. Le Premier ministre Van Acker déclare : « Des réformes radicales des structures économiques ou des nationalisations ne sont pas à l’ordre du jour. C’est la relance économique qui requérait toute l’attention. » Van Acker brisera toute grève ou toute opposition à sa politique.

Dès juin 1947, les Conseils d’entreprise, les Comités de sécurité et d’hygiène (constitués par le biais d’élections sociales), la délégation syndicale et le Conseil national du travail sont fondés légalement.

La FGTB est le résultat de la fusion des Comités de lutte syndicale, dirigés par le PCB, et de ce qui avait survécu de la Commission syndicale du POB, de la SGSP (syndicat général des services publics) et du MSU (Mouvement syndical unifié) du dirigeant syndical liégeois André Renard. Sous les pressions des États-Unis, une chasse aux sorcières anticommuniste est lancée. Cette guerre froide et nombre de fautes du PCB vont continuer à saper l’influence du parti.

La renaissance de l’ACW, le mouvement ouvrier chrétien, avait été bien préparée pendant la guerre par sa section KWB193. Le CVP nouvellement fondé parvient toutefois à minimiser le rôle politique de l’ACW. Désormais, le KWB devra se consacrer à un travail d’apostolat parmi les travailleurs adultes.

En 1949, une énorme agitation éclate à propos du possible retour du roi Léopold III. Les socialistes lancent des comités d’action. En Flandre, c’est surtout le CVP qui mène avec succès une campagne en faveur du retour du roi. Dans un référendum, une majorité en Wallonie vote contre ce retour. En Flandre, la majorité vote pour. Une grève générale éclate en Wallonie. Des grèves suivent à Gand et à Anvers. Après quelques attentats contre les infrastructures ferroviaires, le gouvernement proclame l’état d’urgence. À Grâce-Berleur, la police ouvre le feu sur les grévistes, faisant trois tués. Le lendemain, les grévistes se préparent à une marche sur Bruxelles. Finalement, Léopold abdiquera au profit de son fils Baudouin. Peu après le couronnement, Julien Lahaut, président du PCB, est assassiné sur le pas de sa porte à Seraing. L’assassinat est l’œuvre d’un réseau anticommuniste, sponsorisé par la haute finance.

De la Flandre pauvre à la pauvre Wallonie

Dans les années 50, le paysage industriel se modifie progressivement. Les mines et l’industrie lourde en Wallonie perdent de leur importance. La Flandre connaît un rythme de croissance élevé avec des investissements dans la chimie, la pétrochimie et l’assemblage automobile.

À la FGTB, on développe un programme de réformes structurelles anticapitalistes et de démocratie économique. Bien des points de ce programme font penser au Plan pour l’emploi d’avant la guerre. À la CSC naît un courant qui entend rompre avec les « pinailleries du CVP » et fonder un parti ouvrier chrétien.

En 1960, dans l’intention de financer un vaste programme d’expansion économique, le Premier ministre Gaston Eyskens élabore un programme d’austérité. Ce programme, connu plus tard sous l’appellation de Loi unique, prévoit un assainissement des finances publiques au moyen d’une augmentation des impôts directs et une diminution des dépenses sociales. Dès le 21 novembre 1960, un mouvement de grève se développe au sein des deux syndicats. Il va mettre tout le pays sens dessus dessous. Ce qui surprend, c’est son caractère interprofessionnel : non seulement les ouvriers et les agents de l’État se mettent en grève, mais les employés aussi. À la base, tant les travailleurs socialistes que les chrétiens sont en grève. En Wallonie et à Bruxelles, des rassemblements de masse ont lieu. La grève durera plusieurs semaines et atteindra son point culminant le 5 janvier 1961, avec 700 000 grévistes. Une semaine plus tard, la Loi unique sera approuvée et la grève s’effritera. Durant cette période, s’est développé autour d’André Renard un mouvement régionaliste flanqué d’un sous-courant anarcho-syndicaliste.

Le Parti socialiste belge (PSB) se concentre sur le travail parlementaire et, en 1964, il exclut de ses rangs l’aile gauche des « renardistes » et des trotskistes. Électoralement, le PSB accuse de lourdes pertes (en 1965 : − 8,5 %).

Au cours des années 60, l’économie belge prospère. Avec des contrats de travail de longue durée et des accords centraux, les syndicats sont étroitement liés à la politique. En moyenne, le pays compte à peine 50 000 chômeurs. Le revenu disponible double entre 1958 et 1973. La grève des ouvrières de la FN Herstal fait figure d’innovation : elles font grève douze semaines durant pour obtenir l’égalité salariale entre hommes et femmes.

Au début des années 70 débute une nouvelle période. On ne compte pas moins de 698 grèves, presque toutes indépendamment des syndicats. Les étudiants radicalisés qui, en mai 1968, entrent en résistance dans les universités se rendent dans les usines pour y soutenir les grèves. Au départ, bien des dirigeants syndicaux prennent position contre la vague de grèves mais, à partir de 1972, les grèves spontanées seront plus facilement reconnues.

Jusqu’en 1977, le nombre de grèves reste assez élevé, surtout si on le compare aux autres pays européens. Les occupations d’entreprises sont fréquentes, elles aussi.

La crise rejette le mouvement ouvrier dans la défensive

Mais, progressivement, la crise économique se fait sentir. Les syndicats prennent eux-mêmes l’initiative de nouveaux mouvements de grève nationaux : en mars 1977, ce sont les grèves du vendredi contre le plan Egmont et, en 1981, contre le plan Maribel du gouvernement Eyskens. Mais il devient de plus en plus difficile de concrétiser de nouveaux avantages. La généralisation de la semaine de 38 heures, en 1986, est pour ainsi dire la dernière grande réalisation. Le fossé entre travailleurs et non-travailleurs s’élargit. De grands secteurs industriels (la sidérurgie, les constructions navales, les derniers charbonnages) disparaissent de l’économie.

Pour la gauche, ce n’est pas facile. En 1978, le PSB se scinde sur base linguistique. En 1981, Agalev et Écolo obtiennent leurs premiers élus, le PCB, ses deux derniers.

La droite et l’extrême droite deviennent plus fortes. En 1988, d’un seul coup, le Vlaams Blok obtient dix sièges au conseil communal d’Anvers. Avec le scandale Agusta, le SP et le PS se trouvent embarqués dans une crise grave. Au PS, le dirigeant André Cools est même assassiné.

Sur le plan social et politique, les années 90 sont placées entièrement sous le signe de l’union monétaire européenne. Ce sont des années de pleins pouvoirs, de modération salariale, de privatisations et de maintien à tout prix de la compétitivité. Que ce soient des gouvernements avec des socialistes, des démocrates chrétiens ou des libéraux, tous tirent leur inspiration du même tonneau. En 1993, un mouvement de grève se déclenche contre le Plan global.

Au sein de la social-démocratie, la « troisième voie » de Tony Blair a le vent en poupe. Dans toute l’Europe, la social-démocratie participe activement au démantèlement social. En Flandre, la pensée du marché prend le dessus, avec le « roi de la pub » Patrick Janssens. N’empêche que, sur le plan électoral, le SP.a régresse fortement. Le PS ne peut plus tenir le coup non plus.

Fin 2005, la Belgique connaît encore une grande grève générale contre le « Pacte des générations ». La rupture entre le mouvement ouvrier et les partis socialistes est désormais claire pour tous.

Le livre se termine sur le rôle croissant du monde associatif et sur la montée de Hart Boven Hard.

Nous restons un peu sur notre faim

L’auteur le dit lui-même dans sa préface : plus nous nous rapprochons d’aujourd’hui, plus grise devient la zone neutre objectivée. Écrire l’histoire du mouvement ouvrier des cinquante dernières années n’est de toute façon pas évident. Mais, à partir des années 60, le livre embraie trop sur la politique et propose finalement peu de choses de la vie et du combat de la classe ouvrière. Les grandes grèves dans les secteurs menacés alors sont parfois expédiées en une seule ligne. Certaines évolutions sont simplement citées sans être approfondies : le décloisonnement, l’évolution des partis socialistes en associations électorales et la distance croissante entre les élus et l’homme de la rue.

Un survol de l’histoire ne peut jamais être complet, le matériel existant est bien trop important et diversifié pour ce faire. Mais l’auteur consacre trop peu d’attention aux premiers « socialistes » : César De Paepe, Jacob Kats et surtout Karl Marx qui, pendant trois ans, à Bruxelles, a connu une vie très productive. De même, l’alliance entre la direction du POB et les libéraux et ses conséquences pour l’évolution du POB mériteraient d’être approfondies. Nous pensons ici, par exemple, au fait que, dans aucun autre pays, la scission entre le mouvement ouvrier socialiste et chrétien n’a été aussi grande. Quel rôle l’anticléricalisme bien enraciné du POB a-t-il joué là-dedans ? Le manque de discussion idéologique et politique au sein du POB était frappant et, au contraire de bien d’autres pays, il n’y avait pas non plus de forte opposition de gauche. Comment cela se fait-il ?

Il est dommage aussi que le mouvement communiste ne reçoive guère d’attention. L’auteur en reconnaît toutefois l’importance, car il écrit : « Le plus grand progrès social a été réalisé du fait que les capitalistes étaient disposés à faire un compromis avec la social-démocratie, par crainte que le communisme et, plus grave, l’existence d’un bloc hostile ne vienne menacer l’équilibre social. » Les principaux progrès sociaux sont venus juste après la Première Guerre mondiale (l’accord de Loppem) et immédiatement après la Seconde Guerre mondiale. Chaque fois, la crainte de la révolte et du communisme a été déterminante. De même, l’importance du PTB est sous-estimée. Ceux qui suivent le mouvement ouvrier depuis quelque temps savent que le PTB a exercé une grande influence dans bien des luttes.

Et, enfin, il serait bon, si on réédite le livre de situer l’histoire belge davantage dans le cadre européen. Il existe un précédent : Leo Michielsen a déjà rédigé un ouvrage de référence sur l’histoire du mouvement ouvrier européen.

En dépit de quelques points négatifs mineurs, Wat Zoudt gij zonder ’t werkvolk zijn ? est un livre à ne pas manquer. Aucune autre rétrospective ne propose un survol aussi étendu et détaillé de l’histoire sociale belge.

Rik Vermeersch.


192 Jaak Brepoels, Wat Zoudt gij zonder ’t werkvolk zijn ? De Geschiedenis van de Belgische Arbeidersbeweging, 1830-2015, Van Halewyck, 2015, 655 pages (en néerlandais uniquement).